HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE PREMIER. — PREMIÈRE PÉRIODE D'INFLUENCE FRANÇAISE (1270-1552).

 

CHAPITRE II. — LA REGION LORRAINE DE 1431 À 1552.

 

 

La région lorraine, moins troublée par des guerres féodales que durant les deux siècles précédents, est plus mêlée à la politique générale : convoitée par la France et par la Bourgogne, plus tard prise entre la France et l'Empire, elle subit le contre-coup des ambitions et des conflits de ses puissants voisins, risqua même au XVe siècle de se voir englober dans l'Etat bourguignon, quand Charles le Téméraire voulut reconstituer à son profit l'ancien royaume de Lothaire II. La tentative n'aboutit pas, et le duc de Bourgogne périt sous les murs de Nancy, le 5 janvier 1477. Si les ducs lorrains arrivèrent à reconstituer en partie l'unité du pays, ils ne purent aller jusqu'au bout de cette œuvre nécessaire ; en fin de compte la France, profitant d'un ensemble de circonstances favorables, réussit, en 1552, à occuper les trois villes épiscopales et, en s'emparant du jeune duc Charles III, à placer dans sa dépendance la Lorraine et le Barrois.

En raison de l'importance capitale des événements qui se déroulent de i^Q- à 1485, de l'avènement de René II à la prise de possession du Barrois mouvant par ce prince, nous étudierons à part ces douze années.

 

I. — LA RÉGION LORRAINE DE 1431 À 1473.

Entre 1431 et 1473 le duché de Lorraine est gouverné par trois princes français de la maison d'Anjou. René Ier, à la mort de sa femme Isabelle (1453), abandonna la Lorraine à son fils Jean, ne conservant pour lui que le Barrois. Jean eut lui-même pour successeur, quand il fut mort en Catalogne (1470), son fils Nicolas, qu'une fin prématurée enleva en 1473. Ces ducs angevins étaient, les deux premiers tout au moins, des hommes d'esprit aventureux, souvent éloignés de leurs Etats, qu'ils faisaient durant leurs absences gouverner par des régents. Ils-ont favorisé les progrès de F influence française dans le pays. Si l'Empire est impuissant à la contrecarrer, Metz réussit à défendre son autonomie, et la Bourgogne, devenue depuis 1443 maîtresse du Luxembourg, oppose une résistance efficace aux empiétements des Valois : qui, d'autre part, la tiennent en échec. Vers la fin de cette période, les ducs lorrains se montrent moins favorables à la France ; ils oscillent entre elle et la Bourgogne.

1° Histoire intérieure des principautés lorraines.

Une des conséquences de l'avènement de la dynastie angevine fut l'établissement dans la Lorraine et le Barrois d'un véritable régime constitutionnel. La nécessité où se trouvaient Isabelle et René de s'appuyer sur l'ancienne chevalerie pour combattre leur compétiteur, Antoine de Vaudémont, les contraignit de lui faire d'importantes concessions ainsi qu'au clergé et à la bourgeoisie, d'admettre en particulier les trois ordres à participer au gouvernement par eux-mêmes ou par leurs représentants. Les duchés ont désormais leurs Etats généraux, où d'ailleurs l'ancienne chevalerie joue Le principal rôle. Celle-ci prend d'autant plus d’importance que les ducs angevins, souvent éloignés de la Lorraine, instituent des conseils de régence composés en grande partie de nobles. D'ailleurs la bonne harmonie règne entre les ducs et leurs sujets.

Il n'en va pas toujours de même dans les seigneuries ecclésiastiques. Si les évêques de Metz, Conrad Bayer de Boppart et Georges de Bade, n'eurent pas de difficultés avec le gouvernement des paraiges, celui-ci dut soutenir de 1462 à 14'65 une longue lutte contre le chapitre, qui fut obligé de quitter la ville. Malgré l'excommunication fulminée contre eux par le pape Pie II, malgré l'appui donné aux chanoines par l'empereur, par le roi de France, par le duc de Bourgogne, les Messins tinrent bon et forcèrent les chanoines à subir leurs conditions pour avoir la [permission de rentrer dans la cité. Conrad Bayer de Boppart essaya vainement de réduire à l'obéissance une ville de son temporel, Epinal, qui, plutôt que de reconnaître son autorité, finit par se donner en 1444 au roi Charles VII.

À Toul, les bourgeois se querellent soit avec les chanoines, soit avec l’évêque. A la suite d'un de ces conflits, Louis de Haraucourt remonta sur le siège de Verdun en permutant avec Guillaume Fillastre, prélat intelligent et instruit, mais d'un caractère impérieux : ; ses efforts pour rétablir l'autorité épiscopale telle qu'elle avait existé autrefois se heurtèrent à la résistance des bourgeois. Par trois fois la lutte prit un caractère aigu : à deux reprises Guillaume jeta l'interdit sur Toul, il fit également appel au pape, à la diète allemande, au duc de Bourgogne., son protecteur. Las de ses diocésains turbulents, Fillastre échangea, en 1461, le siège de Toul contre celui de Tournai. Le diocèse fut encore troublé par les luttes du chapitre contre le Bourguignon Antoine de Neuchâtel, devenu en 1460 évêque de Toul, grâce à l'appui de Philippe le Bon.

A Verdun, Louis de Haraucourt, successeur du cardinal Louis, mécontent des bourgeois, passa, en 1437, sur le siège de Toul. Mais son successeur, Guillaume Fillastre, entra en conflit avec son chapitre ; on se défiait de lui à Verdun, parce qu'il devait son siège à Philippe le Bon. Aussi en 1449 permuta-t-il avec Louis de Haraucourt, qui redevint ainsi évêque de Verdun. A Louis succéda en 1456 son neveu Guillaume de Haraucourt.

2° Luttes des principautés les unes contre les autres.

L'un des principaux événements de cette période est la guerre de la succession de Lorraine, qui mit aux prises Isabelle et René d'une part, Antoine, comte de Vaudémont, de l'autre. Antoine, neveu de Charles II par son père Ferry, comte de Vaudémont, se prétendait le légitime héritier de son oncle ; le duché de Lorraine, à l'en croire, ne pouvait revenir à des femmes. En Lorraine, toute la population se prononça en faveur d'Isabelle et de son mari ; du moment que René avait pour lui son beau-frère Charles VII, Philippe, le Bon soutint le comte de Vaudémont. D'ailleurs, le duc de Bourgogne et Charles VII voyaient surtout dans cette affaire une occasion d'accroître leur influence dans la région lorraine.

Tandis que Charles VII envoyait Barbazan, gouverneur de Champagne, au secours de René, Toulongeon, maréchal de Bourgogne, recevait de Philippe l'ordre d'appuyer Antoine. Les deux armées se rencontrèrent à Bulgnéville ; l'indiscipline d'une partie de la noblesse lorraine causa la défaite de René, que les Bourguignons prirent et emmenèrent à Dijon. Malgré sa victoire, Antoine ne réussit pas à se faire reconnaître duc de Lorraine. Le comte de Vaudémont et René s'entendirent pour soumettre leur différend a Philippe le Bon, qui ne se pressa pas de le résoudre. La sentence que l'empereur Sigismond, saisi de l'affaire, rendit le 24 avril 1434 en faveur de René, n'avança nullement les affaires de ce prince.

Alors que le duc était encore prisonnier, son frère Louis III mourut, le laissant héritier de l'Anjou, de la Provence et du royaume de Naples. Isabelle, après avoir confié, la Lorraine à un conseil de régence, dont faisaient partie les évêques de Metz, de Toul, de Verdun et quelques gentilshommes de l'ancienne chevalerie, partit, pour le royaume de Naples ; où les droits de son mari étaient combattus par Alphonse d'Aragon.

Charles VII ne réussit pas à faire comprendre son beau-frère dans la paix d'Arras qu'il conclut avec Philippe le Bon (1435). Ce fut en 1437 seulement que René recouvra sa liberté : il devait payer une énorme rançon au duc de Bourgogne, lui laisser en gage Neufchâteau, Clermont et Longwy ; la Lorraine, il est vrai, restait à Isabelle et à René, qui promettaient de donner leur fille aînée Yolande en mariage à Ferry, fils d'Antoine. Une fois sorti de captivité, le duc de Bar et de Lorraine partit pour Naples, où il ne réussit pas à triompher de son concurrent. Durant son absence, les régents eurent à soutenir en 1438, puis en 144o, de nouvelles attaques du comte de Vaudémont. Charles' VII intervint et fit signer aux belligérants, eu 144I> le traité de Reims, qui mit fin à la querelle : Antoine renonçait à ses prétentions, son fils Ferry devait épouser enfin Yolande. Pourtant, il ne s'écoula pas moins de quatre années avant que le mariage fût célébré.

A la même époque le gouvernement lorrain avait fait à l'évêque de Metz Conrad Bayer de Boppart une guerre injustifiée, qui ne se termina qu'en 1442. Deux ans plus tard, c'était à la cité même de Metz que René s'attaquait, avec l'assistance de Charles VII. Les bourgeois de cette ville avaient pillé les bagages de la duchesse, parce que René ne remboursait pas à quelques-uns de leurs concitoyens l'argent que ceux-ci lui avaient prêté. A la nouvelle du grand péril qui la menaçait, la grande cité avait fait des préparatifs de défense, augmenté la force de ses remparts, pris à sa solde de nombreux mercenaires. Sur les pourparlers qui précédèrent le blocus de Metz, voici ce que rapporte Philippe de Vigneulles :

« Item, en ceïluy meisme jour, XXIIe septembre, furent mandés par le -roy René aulcuns des seigneurs de la cité pour aller ! Nancy parlementer à luy, et les vint quérir ung noble herault, apartenant à r.oy Charles de France. Alors le conseil fut mis ensemble, et en nom d'icelle cité furent commis, pour y aller, sire Geoffroy Dex, chevalier, et Poincignon Baudoche, lesquelle venus à Nancy, leur fut par le procureur dudict roy Charles i'aicte requeste qu'il volcissent la cité de Mets rendre en leurs mains, et à euls faire féaulté comme à leurs souverains. Ausquelles les seigneurs devandicts firent responce convenable, mais non pas à voulloir du demandant ; car à brief parler, ils répondirent pour et on nom de la cité, qu'il aimeroient mieulx tous à morir qu'il leur fut reprochiés qu'il eussent une fois renoyés la grant aigle qui est l'empereur de Rome[1]. »

 

Les écorcheurs de Charles VII et les soldats de René s'installèrent dans les villages de la banlieue de Metz, faisant des courses â travers le pays. Mais les mercenaires et les bourgeois de Metz faisaient de continuelles sorties, souvent heureuses, comme celle dont nous trouvons le récit dans Philippe de Vigneulles :

« Item, le XVIIe jour de novembre, de nuyt par l'ordonnance des vu de la guerre, saillirent dehors au champts environ m cents piettons, tant de, ceulx de Mets que dupais subject, et avec eulx cent hommes d'armes, tout à pied, lesquels tous ensamble s'en allèrent devant le chaisteaux de Laiduchampts [Ladonchamp], qui est une forte place et ung fort lieu ; mais néantmoins elle fut tellement assaillie, et sy vertement qu'elle ne durait mie deux heures qu'elle fut prinse et arse [brûlée] et furent prins dedens XLVIII prisonniés des ennemis, et ung prestre avec une femme, et avec ce, y furent prins XXII chevaulx de selle, et en furent trois ou quaitre d'iceulx escorcheurs ars et brullés dedans la plesse [place]. Et entre les aultr.es. y avoit un gentilhomme qui oit la gorge couppée, pourtant qu'il ne se voulut jamais randre, fors que en la main d'un gentilhomme ; et à celluy jour estoit Jehande la Plaume capitaine encestuy ifait. Et ainsy tous les jours sailloient hors lesdits de Mets aux champts sur leur ennemis, et faisoient tellement que le plus souvent ils ramenoient vivres, chevauls, prisonniers et aultres bagues et butins.

« Au lendemain après dîner, qui fut le XVIIIe dudiot moix, à celluy jour, lesdicts escorcheurs qui estoient lougiés à Wappey [Woippy], qui est bien près de Laiduchampts, oirent sy grant crainte et paour de leurs compaignons ainsy prins et brullés, que euxmeisme bouttèrent le feu en leurs logis, et s'en allèrent fuiant ; car s'ils n'eussent ce fait, il estoit conclus que au second jour après, on leur eust fait pis en aultrement ; et estoient lesdicts de Mets bien délibérés, s'ils les eussent pris à force, de leur encore pis faire que on n'avoit fait à ceulx dudiet Laiduchampts[2]. »

 

Si les protestations de Frédéric III, à qui Metz et Toul avaient porté plainte, n'émurent guère Charles VII, l'attitude menaçante que prit Philippe le Bon et surtout l'énergique résistance des Messins firent réfléchir le roi de France et son beau-frère. Aussi prirent-ils le parti de traiter avec la république messine, Charles le 28 février 1445, René le 5 mars suivant. Metz, qui sortait à son honneur de cette lutte, gardait son indépendance, payait au roi de France une grosse rançon, remettait enfin à René ce qu'il devait à des bourgeoisie la ville.

Nicolas, petit-fils de René, devait reprendre les projets de son grand-père : il tenta en 1472, bien que Metz ne l'eût nullement provoqué, de s'emparer de cette ville par surprise, A l'aide d'une machine.de guerre qu'avait inventée un capitaine originaire de la Lorraine allemande, Berthold Krantz. Mais laissons la parole à Philippe de Vigneulles :

« Par le IXe jour dudit moix, du matin, entre quaitre et cinq heures, arrivairent les devant dits Lourains devant la porte champenoize [serpenoise], et alors que les deux portiers avec le chaitellïn ouvrirent la pourte champenoize, les dicts Lourains, sans dire mot, entrairent dedans avec deux chairs pour abuser lesdicts pourtiets, dont l’ung estoit chargié de certains tonnaiaulx plains de mairtiaulx et de tricquoize et aultres engiens et instruments de guerre, et dessus l'auttre, y avoit ung engien de bois bien subtillement fait qui estoit couvert, affin c'on ne le vit et se arestait celluy premier chair au dessoubz de la première pourte du dedans de la cité et là, tout à copt, dressèrent les dits Lorains, qui à ce estoient commis, cellui engien dessoubz les groz paulx [pals] affin qu'ils ne çheussent à la vallée et que l'on passait par dessoubz. Quand le pourtiet nommé Pierson les vit ainsy arester, non sçaichant [ce] qu'ils faisoient, secouroussait disant : « Que faiçtes-vous ? Que ne tirés-vous avant ? » Mais incontinent, fut empoigné ledit pourtiet et fut tué tout roide en la plaice ; par quoy le chatellain, ce voiant, s'en fuit à loing du balle [baile] avec les clefs. Cy entrairent alors les Lourains sans contredit et desploiairent leurs guidons et estandairt et à hault ton ont sonné leurs trompes en criant : « Ville gaigniée, ville gaigniée ! Tuez tout, femme et anffans ; n'épargnez rien ! »

« Mais Dieu, par sa pitié et bonté, ne le voult pas permestre : ains inspirait un boulangier demourant après de celle pourte, lequel voiant qu'ils serchaient l'entrée pour monter en chaistiaulx, dessus ladite porte, et ne la sçavoient trouver [l'entrée], cellui boullengier se avançait faindant de les y mener ; puis quand il fut au-dedans de Fuis, les enfermoit dehors et fist cheoir les gros pals à la vallée, tellement que en cheant en y oit ung quiconsit ledit engien et trespersait le chair tout parmey et cheurent tous, réservé ung qui ne voult courir. Et ce temps pendant le peuple se esmeut aux armes et sortissoient de leur maison sans tenir ordre ne mesure et comme gens de couraige, nus et deschaulx comme ils estoient, avec pal et massue et avec bêche et houes ou aultres hutancilles, tel que chacun les povoit trouver, se mirent au devant en deffandant leur corps et leurs biens et tinrent bon et très virillement se deffendirent jusques tant que aulcuns hommes d'arme fussent armés et venus. Aussy les bouchiers de viez-bouchéries ruoient par leurs fenestres pal, fuste [bâtons], chayrs [sièges], taubles et tretiaulx pour empeschier la rue, et furent les annemis environ le nombre de cinq cents dedans la cité, jusques tout dedans la viez-boucherie. Mais quant ils virent que leurs gens ne venoient plus après, ils furent bien estonnés et esbahys et non sans cause, car ils ne pouvaient entrer, comme dit est, par les pals ainsy cheus. Par quoy bien vite retournèrent arrière et se salvoit qui pouvoit par dessoubs ycelluy pal qui estoit demouré à cheoir ; et en y eust heu d'avantaige plus de deux cent des tués, se ne fust esté la prouesse d'un g très vaillant homme allemand nommé seigneur Barthel Crance, grand conseillier du Palscegreve [comte palatin] ou aultrement nommé la Grand Barbe, lequel en salvait plusieurs, car il defrlàndoit le pas et pourtoit cellui le choc. Touteffois à la fin luimesme y fut tué et avec luy plusieurs aultres jusques à nombre XXXIII, entre lesquels fut encor tué ung gentilhomme qui se appelloit Jaicob, grant maistre d'ostel du Palsegreve, lequel pourtoit ung pennon de soye blanche et sanguigne, estendairt auquel y avoit ung seigneur à cheval figuré dedans et brodé en rouge soye avec plusieurs devises et sens en lettres d'or. Aussy il en fut de prins plus de L, lesquelles furent lougiés et mis à part en l'ostel de la ville, affin de les interroger et sçavoir d'eux plus avant[3]. »

 

Nicolas, qui s'était avancé jusqu'aux portes de la ville, pour y pénétrer à la suite de son avant-garde, averti du mauvais succès de l'entreprise, battit en retraite vers Pont-à-Mousson. Il se préparait à venger cet échec quand il mourut.

Les relations entre Jean II et l'évêque de Metz Georges de Bade se gâtèrent à propos de Sarrebourg et d'Epinal ; ces villes, qui faisaient partie du temporel de l'évêché, avaient réussi à se constituer en communes et s'efforçaient de se soustraire à l'autorité de leur seigneur. Après de longues luttes, Sarrebourg finit par se donner, en 1464, à Jean II. Epinal s'était, en 1444, placé sous l'autorité de Charles VII ; Louis XI céda cette ville d'abord à Thiébaut de Neuchâtel, seigneur bourguignon, puis au duc Jean. En 1466, Nicolas prit au nom de son père possession d'Epinal qui resta unie à la Lorraine, malgré les protestations des évêques de Metz, malgré les efforts de Thiébaut qui engagea, pour la reprendre, une lutte armée contre Jean. Quant à la ville de Sarrebourg, elle ne fut qu'en 1561 officiellement cédée à Charles III par François de Beaucaire, évêque de Metz.

3° Les principautés lorraines et l'Empire.

Les rapports de l'Empire avec les principautés lorraines méritent à peine une mention. Sigismond adjugea la Lorraine à René Ier en 1434, mais il fut aussi impuissant à le tirer de captivité qu'à mettre un terme aux progrès de Philippe le Bon, dans les Pays-Bas. Son deuxième successeur Frédéric III, un Habsbourg, prince indolent et dépourvu de puissance, devait, pour le malheur de l'Empire, traîner durant cinquante-trois ans (1440-1493) un règne inutile et sans gloire. Quand Charles VII et René attaquèrent Metz, Frédéric fit entendre une protestation platonique, dont le -roi de France ne tint nul compte. Le Habsbourg refusa pourtant à Philippe le Bon le titre de roi, qu'ambitionnait le duc de Bourgogne.

4° Les principautés lorraines, la France et la Bourgogne.

Les maisons de France et de Bourgogne se heurtaient et se faisaient échec dans la région lorraine. La première voulait prendre pied sur les bords de la Meuse et de la Moselle. Quant à Philippe Ile Bon, il se proposait, pour réunir les Pays-Bas aux deux Bourgognes, d'occuper la Lorraine, le Barrois, les évêchés et les villes épiscopales, de reconstituer ainsi, au moins en partie, le royaume de Lotharingie. Le duc de Bourgogne amena Elisabeth de Görlitz â lui céder en 1441, par le traité de Hesdin, le duché de Luxembourg, dont il occupa en 1443 la capitale ; c'était un premier pas fait vers la conquête de la Mosellane. Mais, en ce qui concernait la Lorraine et de Barrois, l'opposition de la France ne lui permit pas de rien obtenir. Philippe ne réussit pas à faire triompher son protégé, Antoine de Vaudémont, et dut en 1445, sur l'intervention de Charles VII, restituer au duc de Lorraine Neufchâteau, Clermont et Longwy, qu'il avait reçus de lui en gage huit ans auparavant (1437).

Pour couper court aux projets de Philippe sur la région lorraine, Charles VII essaya de s'y établir solidement lui-même. En 1441, il fit sur la Meuse une apparition et menaça Verdun, qui dut lui payer une forte amende. En 1444, après avoir signé une trêve avec l'Angleterre, Charles, désormais libre de ses mouvements, reprit le chemin de la Lorraine. II. voulait débarrasser le royaume des écorcheurs que la trêve rendait inutiles. Frédéric III et René réclamaient son aide, celui-ci contre Metz, eelu14à contre les Suisses. Le roi de France ne manquait donc pas ! de prétextes pour se montrer en armes dans la région lorraine. Les résultats ne répondirent pas à la grandeur des préparatifs de Charles VII, ni à ses espérances ; Epinal, qui ne voulait plus de la domination d'e l'évêque de Metz, se donna au roi, Toul et Verdun lui payèrent de grosses sommes d'argent et se mirent sous sa garde. Par contre, ainsi que nous l'avons vu', Charles VII et son beau-frère n'obtinrent pas les mêmes succès dans leur tentative pour soumettre Metz. Ce fut en définitive un échec pour le roi de France qui, pas plus ; qu'auparavant le duc de Bourgogne, n'avait atteint le but qu'il visait.

Durant le séjour de Charles VII à Nancy, au printemps de 1445, René fit célébrer les noces de sa fille aînée Yolande avec Ferry de Vaudémont. En outre, ce fut dans la capitale de la Lorraine qu'à la même époque le comte de Suffolk épousa par procuration, au nom d'Henri VI, Marguerite, fille cadette de René et d'Isabelle, fiancée l'année précédente au roi d'Angleterre. Née à Pont-à-Mousson en 1429, la jeune princesse avait alors seize ans. On connaît la destinée tragique de Marguerite, on sait qu'elle eut à subir les plus cruelles épreuves qui puissent atteindre une épouse, une mère et une reine ; elle mourut en 1482 dans l'isolement, après avoir tout perdu, mari, fils et couronne.

René garda toujours des relations 1 amicales avec Charles VII. Son fils Jean II suivit d'abord la même politique. Puis, mécontent que Louis XI ne l'eût pas appuyé en Italie, il se rapprocha de la Bourgogne, entra dans la Ligue du Bien public, et, par le traité conclu à Saint-Maur en 1465, il obtint de Louis XI que ce prince abandonnât ses droits de suzeraineté sur Neufchâteau, Montfort et Frouard ; c'était là un résultat important. Louis XI fit ensuite don, comme nous l'avons dit, d'Epinal à Jean II.

Nicolas, fils et successeur de Jean, avait été fiancé à la fille aînée de Louis XI, Anne, qui épousa par la suite le sire de Beaujeu. Mais, se croyant dupé par le roi, le duc rompit avec lui en 1472 et se rapprocha de Charles le Téméraire, qui lui promit sa fille Marie. Toutefois l'alliance n'était pas encore conclue entre les deux princes, quand Nicolas mourut ; Charles élevait des exigences auxquelles Nicolas ne voulait pas souscrire avant d'être sûr qu'il obtiendrait la main de l'héritière bourguignonne.

Dans les villes et dans les évêchés, comme dans la Lorraine et le Barrois, la France et la Bourgogne se combattent. Louis XI donne des pensions à des patriciens de Metz, il envoie en 1464 un héraut porter aux Messins une lettre où il les invite à reconnaître sa souveraineté, puis, quand les Messins déclinent ses ouvertures et lui demandent des explications, il feint la surprise : le héraut, affirme-t-il, est un imposteur, la lettre un document apocryphe. Philippe, le Bon avait fait monter sur le siège de Verdun Guillaume Fillastre, sur celui de Toul Antoine de Neuchâtel, sur celui de Metz Georges de Bade. De son côté, Louis XI gagne Guillaume de Haraucourt, évêque de Verdun, dont il fait un de ses agents. Mais l'évêque se laisse corrompre par Charles le Téméraire, et le roi, qui a eu connaissance de sa trahison, ordonne en 1469 que le prélat soit arrêté et enfermé dans une cage de fer. Louis essaie ensuite, mais en vain, de lui faire donner un successeur à Verdun.

Dans cette lutte d'influence, ni la Bourgogne ni la France n'avaient remporté d'avantages décisifs.

 

II. — LA RÉGION LORRAINE DE 1473 À 1485.

La période suivante a, dans notre histoire, une importance capitale. Fidèle à la politique traditionnelle de sa famille, Charles le Téméraire cherche, lui aussi, à faire revivre l'ancien royaume de Lothaire IL Cette résurrection, il faut le reconnaître, se heurtait à des obstacles de toute nature, mais elle aurait présenté le précieux avantage de rendre enfin aux contrées qu'arrosent l'Escaut, la Meuse, la Moselle et la Saône, avec la stabilité et la sécurité, la situation qu'elles avaient occupée jadis en Europe et que, pour leur malheur comme pour celui de la civilisation, elles avaient perdue depuis plus de six cents ans. Si l'entrée de la Lorraine dans le nouvel Etat avait pu se faire de façon pacifique, par le mariage d'un de nos ducs avec Marie de Bourgogne, nos ancêtres l'auraient accueillie peut-être avec faveur. Seulement, il ne pouvait plus être question d'unir, la jeune princesse à René II, qui venait d'épouser en 1471 Jeanne d'Harcourt. D'autre part, obstiné, brutal et violent comme il l'était, Charles ne possédait pas les qualités dont il aurait eu besoin pour atteindre son but. Les coups de force et les maladresses qu'il commit finirent par le perdre et par entraîner la dislocation de l'Etat que lui-même et ses ancêtres avaient lentement constitué. D'autre part, si la France réussit à mettre la main sur une partie de l'héritage du Téméraire, elle ne gagna pas un pouce de terrain dans la région lorraine. Après bien des péripéties, la Lorraine, le Barrois et le comté de Vaudémont se trouvèrent définitivement réunis en 1485 sous l'autorité de René II.

1° Histoire intérieure des principautés lorraines.

Nicolas n'ayant pas d'enfant, le duché de Lorraine revenait à Yolande, fille aînée de René Ier et d'Isabelle, veuve de Ferry II, comte de Vaudémont. Mais Yolande céda tout de suite ses droits à son fils qui portait, comme son grand’père maternel, le prénom de René. Avec le nouveau duc, c'était une branche cadette de l'ancienne maison d'Alsace qui montait sur le trône de Lorraine. Prince intelligent, cultivé, très brave, mais léger, René manquait de clairvoyance et de sens politique, comme ne le prouva que trop sa conduite en plusieurs circonstances.

Le jeune duc fut reconnu sans difficulté par les Lorrains, jura de respecter les privilèges de l'ancienne chevalerie, fit signer par quelques-uns des membres de celle-ci le traité qu'il conclut ! avec Charles, mais il omit de les consulter, quand il rompit avec le duc de Bourgogne, pour devenir l'allié de Louis XI. Quelques-uns des gentilshommes lorrains en voulurent à René de son revirement, l'abandonnèrent même en 1475, pour se rallier à Charles le Téméraire. Une fois redevenu maître, de son duché, René prit contre les traîtres des mesures de rigueur. En ce qui concerne le Barrois, René Ier continua de le gouverner, jusqu'à sa mort.

À Metz, René II obtint, en 1484, un résultat important en faisant élire : par le chapitre son oncle Henri, de Vaudémont comme successeur de Georges de Bade. De nouveaux conflits entre chanoines et bourgeois troublent encore la ville de Toul de 1483 à 1485. Verdun se trouve dans une situation difficile, en raison de l'emprisonnement de Guillaume de Haraucourt.

Il n'y eut, durant ces douze- années, aucune guerre entre les diverses, principautés de la région lorraine.

2° Les principautés lorraines et l'Empire.

Frédéric III, nous le verrons, ne fit rien pour défendre René II contre le duc de Bourgogne. Eh 148'o, l'empereur avait demandé à Metz de fournir un contingent de troupes qui devait aller combattre les Turcs ; la ville refusa, alléguant ses privilèges ; en punition de sa désobéissance, Frédéric III frappa Metz d'une amende dé mille florins. Pourtant l'affaire s'arrangea. La ville de Verdun se vit inviter, en 1475, par l'empereur à fournir un subside ; Frédéric protesta contre l'emprisonnement de Guillaume de Haraucourt, mais sans aucun succès.

3° Les principautés lorraines, la France et la Bourgogne.

Beaucoup plus importantes sont les relations de la région lorraine avec la France et la Bourgogne ; celle-ci tente d'occuper la Lorraine et le Barrois non mouvant, celle-là de s'approprier l'autre moitié du Barrois. C'est l'existence même, des principautés de la Mosellane qui se trouve alors enjeu. Trop faibles, trop désunies pour se défendre contre la France ou la Bourgogne, leur sort dépendait moins d'elles-mêmes que de la rivalité de leurs puissantes voisines, chacune de celles-ci ayant intérêt à contrecarrer l'autre.

Pourtant l'attitude des princes, des évêques et des villes avait son importance. Les villes gardèrent la neutralité ; quant aux prélats, ceux de Metz et de Toul se montrèrent plutôt favorables à Charles le Téméraire. Enfin le duc de Lorraine René II, suivant la politique de ses prédécesseurs, oscillera entre la Bourgogne et la France ; mais par son action inconsidérée, qui témoigne de son manque de prévoyance, il se mettra lui et ses Etats dans la situation la plus critique, puis quand il sera sorti du danger, il ne saura pas faire : rendre à sa victoire tous les ; avantages qu'un autre, plus habile, n'aurait pas manqué d'en tirer.

René II vit naturellement son alliance recherchée par Louis XI et par Charles. Ni le roi ni le duc n'avaient la ressource d'offrir leur fille en mariage à un prince qui venait d'épouser Jeanne d'Harcourt. Gagné par les promesses ou intimidé par les menaces de Charles, René signa, le 15 octobre 1473, à Nancy, avec le puissant duc de Bourgogne un traité tout à l'avantage de celui-ci : le Téméraire obtenait, outre l'alliance du jeune duc, le droit pour ses troupes de traverser la Lorraine, ainsi que des places de sûreté ; il avait en outre eu soin de faire garantir le traité par de nombreux gentilshommes, de l'ancienne chevalerie. La Lorraine tombait au rang d'Etat vassal de la Bourgogne.

Sa dépendance aurait été plus grande encore, si l'empereur avait consenti à créer en faveur de Charles le royaume de Gaule-Belgique. Le duc de Bourgogne eut beau offrir à Frédéric III sa fille Marie pour l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur ; l'opposition des électeurs, qu'inquiétait l'ambition du Téméraire, et les intrigues de Louis XI déterminèrent Frédéric à quitter Trêves, où il était venu négocier avec Charles, sans avoir rien accordé à ce prince, sans même avoir pris congé de lui.

D'autres échecs attendaient Charles en Alsace, où il avait pris possession des domaines autrichiens, que l'archiduc Sigismond lui avait engagés. A l'instigation de Louis XI, qui sut éveiller leurs inquiétudes, Sigismond et les Suisses signèrent un traité d'alliance à Constance. Une ligue, la Basse-Union, conclue à Bâle, réunit en grand nombre des seigneurs et des villes de l'Alsace et de la Souabe. Le bailli des possessions bourguignonnes en Alsace, Pierre de Hagenbach, était bientôt après arrêté, jugé et exécuté le 9 mai 1474, les Suisses attaquaient et battaient un seigneur bourguignon, Jacques de Romont.

Il s'agissait pour Louis XI de compléter l'isolement du Téméraire en détachant de lui René II. Le roi y réussit d'autant plus facilement que le jeune duc était peu satisfait de son allié ; les troupes bourguignonnes ne cessaient de traverser la Lorraine, où elles se conduisaient comme en pays conquis, au grand mécontentement des habitants, dont les plaintes ne cessaient de monter jusqu'à René. Celui-ci prêta donc une oreille favorable aux propositions de Louis XI et conclut avec lui une alliance qui demeura secrète. Le duc ne consulta même pas les gentilshommes de l'ancienne chevalerie, garants du traité qu'il avait signé précédemment avec Charles. C'était là une faute grave, qui coûtera cher à René II.

Louis XI avait bien pris l'engagement de défendre le duc de Lorraine ; mais que valaient les promesses, même écrites et scellées, d'un homme aussi dépourvu de scrupules que le roi de France ? Au début de 1476, René adhérait à la Basse-Union ; il allait bientôt après faire un pas de plus. Le duc de Bourgogne était venu assiéger Neuss, révoltée contre l'autorité de son souverain, l'archevêque électeur de Cologne, allié de Charles. Cette entreprise, qui avait ému toute l'Allemagne, détermina Frédéric III à réunir une nombreuse armée sur les bords du Rhin ; une grande bataille entre Allemands et Bourguignons semblait imminente. C'est alors que René crut pouvoir jeter le masque, se déclarer ouvertement contre son ancien allié et même lui envoyer un véritable défi.

Les événements allaient bientôt prouver au duc de Lorraine qu'il avait commis une grave imprudence. En juillet, Frédéric traitait avec le duc de Bourgogne ; en septembre, Louis XI et Charles signaient la trêve de Soleuvre, où le roi de France n'avait pas expressément compris le duc de Lorraine. En fait, le malheureux René se trouvait abandonné à lui-même. Incapable de lutter contre le duc de Bourgogne qui marchait sur la Lorraine, il courut demander à Louis des secours que le roi lui promit, mais ne lui accorda pas.

Pendant ce temps, Charles envahissait la Lorraine, dont il assiégeait et prenait les places fortes ; quelques semaines lui suffirent pour occuper tout le duché, excepté les territoires de langue allemande. En décembre 1475, Charles réunit à Nancy les Etats généraux de la Lorraine, leur tint un langage très conciliant et sembla donner à entendre que Nancy deviendrait la capitale de son futur royaume. Une partie de l'ancienne chevalerie, qui en voulait à René d'avoir — sans la consulter — quitté l'alliance de Charles pour celle de Louis XI, se rallia au nouveau maître de la Lorraine, mais la masse de la population resta fidèle au souverain national.

La cause de René semblait perdue, et cependant, un an plus tard, il avait recouvré ses Etats. Disons tout de suite qu'il dut son triomphe, non point à son habileté, mais aux fautes de son adversaire. Le duc de Bourgogne, qui voulait se venger des Suisses, marcha contre eux, mais il se fit battre une première fois à Granson, le 2 mars 1476. Cette défaite combla de joie René, qui s'agita beaucoup pour obtenir des troupes du roi de France et de la Basse-Union ; seulement personne n'osait se compromettre, et le duc de Lorraine, ne recueillit que de bonnes paroles. Comme Charles ? annonçait l'intention de venger son échec de Granson, René alla se joindre aux Suisses, espérant que, s'ils triomphaient de leur redoutable adversaire, ils lui donneraient des 1 secours. Il prit une part glorieuse à la bataille de Morat, où fut vaincu pour la seconde fois le duc de Bourgogne (22 juin).

Dès lors René multiplie les démarches auprès des Suisses et de la Basse-Union : celle-ci lui accorde enfin des troupes, avec lesquelles il rentre dans son duché. Aussitôt après Granson, des soulèvements avaient éclaté sur différents points de la Lorraine ; des corps de partisans, sous les ordres de chefs audacieux, avaient repris plusieurs forteresses, Vaudémont, Rosières, Gondreville, Bruyères. René lui-même, après s'être emparé d'Epinal, vint mettre le siège devant Nancy. L'inaction de Campo-Basso, l'un des capitaines de Charles, qui dès cette époque trahissait son maître, et la mutinerie des soldats anglais de la garnison obligèrent le sire de Bièvre, gouverneur de la ville, à capituler après un mois et demi de siège.

Quelques jours après, Charles arrivait en Lorraine. L'insubordination des contingents alsaciens ne permit pas à René de tenir la campagne. Il dut se replier en Alsace, après avoir jeté une forte garnison dans Nancy. Le duc de Bourgogne vint aussitôt investir la place ; soldats et bourgeois se défendirent avec vigueur, résistèrent à toutes les attaques et ne se laissèrent pas abattre par la famine qui, dès le mois de décembre, leur imposa de cruelles souffrances. Des émissaires envoyés par René réussirent à traverser les lignes des Bourguignons et à pénétrer dans Nancy, faisant espérer aux habitants un prompt secours.

Ce ne fut pas sans peine que le duc de Lorraine parvint a réunir une armée. La Basse-Union, à laquelle il s'adressa tout d'abord, voulait attendre que les Suisses eussent pris un parti. Les Suisses se contentèrent, dans une diète tenue à Lucerne. le 25novembre 1476, d'autoriser René II à faire des levées dans leur pays. Grâce à la forte solde qu'il promit, de nombreux corps de volontaires se formèrent dans plusieurs cantons. Vers la fin de décembre, René se mettait en marche, ralliait les troupes de la Basse-Union et franchissait les Vosges par le col de Sainte-Marie-aux-Mines ; les contingents lorrains le rejoignirent à Saint-Nicolas, le 4 janvier 1477.

Le 5 au matin le duc se dirigeait sur Nancy, dont les habitants, mourant de faim, commençaient à perdre courage. La situation du Téméraire ne laissait pas que d'être critique. Aux vingt mille Suisses, Alsaciens et Lorrains, de René II, il n'avait à opposer qu'une dizaine de mille hommes. Malgré l'avis de quelques-uns de ses officiers, qui l'engageaient à se retirer dans le Luxembourg, où il attendrait que l'armée de René se fût disloquée, le duc de Bourgogne voulut engager la lutte. Il rangea son armée en bataille, face à Saint-Nicolas, la gauche appuyée à la Meurthe, la droite à un bois, le front défendu par le ruisseau de Jarville.

Alors que René II et ses capitaines tenaient conseil, un prêtre harangua l'assistance :

« Un presbtre aleman subittement un serpelis vestit, une estoile [ëtole] en son col mit, il monta sur un petit hault [tertre] ; tous le regardoient, print une hostie, en ses deux mains [la] tenoit. Commencea à tous grands et petits [disant] : « Vous tous, Messeigneurs, que icy estes venus, ce est por ce jeune duc que icy veez. Li duc de Bourgoigne grand tort luy faint deluy volloir oster son pays, lequel de droit et de succession, par droict de lignée appartient à ce dict jeune prince. Et pourtant [partant], Messeigneurs, je vous advertys qiie tous ayez bonne foi et espérance en Dieunostre Rédempteur, duquel veez sa remonstrance [remembrance] ; que ayez tous contrition de vos péchés en luy cryant mercy. Veu que tous estes venus en juste et léale querelle, que si tous mourrions, ce que Dieu ne veuille, car tousjours Dieu ayde les siens, tous salves serviens. On temps de David, en tel cas, en plusieurs passaiges [circonstances] l'a tousjours secouru contre ses adversaires ! » Quand il eut en bonne dévotion et en toute humilité remonstré, tous s'ont mis à genouils, ont joinct les mains vers le ciel, tous une croix sur terre ont faict, et tous l'ont baisée[4]. »

 

René II prit ensuite ses dispositions pour l'attaque. Son aile gauche, faisant un crochet, alla prendre en flanc l'aile droite bourguignonne et la mit en désordre. Ce mouvement tournant et la supériorité du nombre assurèrent la victoire à René IL Charles périt sur les bords de l'étang Saint-Jean. Beaucoup de ses soldats eurent le même sort ou tombèrent entre les mains du traître Campo-Basso, qui s'était, avec quelques centaines d'hommes, établi au pont de Bouxières, le seul endroit où il fût possible aux fuyards bourguignons de traverser la Meurthe.

Quand René II fit le soir son entrée dans Nancy, un spectacle curieux et touchant frappa ses yeux :

« Ceulx de Nancy, que chiens et chats, chevals et rats avoient mangé, mirent on la place de chastel bien arrangés les unes après les allres mainctes testes de chevals, de chiens, de chats, de rats. Tous ceulx qui les veoient esbahys estoient, et disoient que ils estoient gens de grand cournige et léals serviteurs, d'avoir enduré la peine et d'avoir mangé telles viandes ou servant li duc René[5]. »

 

Malgré sa victoire, René ne se sentit rassuré que le surlendemain, quand on eut découvert le cadavre de Charles, à qui il fit faire de somptueuses funérailles.

C'était pour René II un glorieux succès ; mais quel parti allait-il en tirer ? Lui suffirait-il de recouvrer son duché ? Parmi ses prisonniers se trouvait Antoine, dit le grand bâtard de Bourgogne, dont il aurait pu se servir ; Marie, fille et héritière de Charles, aux prises avec mille difficultés, ne se trouvait pas en état de résister à une attaque de René II, Le jeune duc, qui avait réuni le comté de Vaudémont, son apanage, à la Lorraine, qui espérait hériter un jour du Barrois, ne pouvait-il tenter de s'agrandir, soit dans la Franche-Comté, soit mieux encore dans le Luxembourg, fragment de l'ancienne Mosellane, et qui, par sa situation au nord-est de Metz, aurait constitué une acquisition précieuse ? René semble l'avoir compris, car il commença la conquête de ces deux provinces. Mais il se dessaisit du grand bâtard au profit de Louis XI : comment, avec la connaissance qu'il devait avoir du roi de France, a-t-il pu commettre cette lourde faute ? Louis XI, une fois en possession du précieux otage qu'était Antoine, intima au duc imprévoyant l'ordre d'évacuer le Luxembourg et la Comté. René, privé du gage qui faisait sa force, dut obéir et rappeler ses troupes ; l'année suivante, il traitait avec Marie de Bourgogne. Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir remporté une victoire aussi éclatante que celle de Nancy pour n'en avoir retiré aucun avantage !

L'occasion, qu'avait manquée René par son imprévoyance, ne devait plus se représenter. Non content d'avoir arraché au duc de Lorraine le fruit de sa victoire, Louis XI chercha plus tard à le frustrer de l'héritage de René Ier. Le Barrois, que le roi de Sicile conserva jusqu'à sa mort, revenait de droit à son petit-fils René II. Mais le roi de France, qui entre 1474 et 1480 avait plusieurs fois, et sous divers prétextes, fait occuper le Barrois mouvant par ses troupes, ne s'en dessaisit pas à la mort de René Ier (1480). De la riche succession de son grand-père René II ne recueillit que le Barrois non mouvant.

Enfin Louis XI mourut en 1483. Sa fille Anne et son gendre le sire de Beaujeu, combattus par le duc d'Orléans et par une partie de la noblesse, furent obligés de chercher des alliés. Ils gagnèrent le duc de Lorraine en lui promettant la restitution du Barrois mouvant, de l'Anjou, de la Provence. En fin de compte, le Barrois seul, que les troupes françaises évacuèrent en 1485, fut restitué à René II.

Au lieu de s'obstiner, comme il le fit, à réclamer l'Anjou et la Provence, le prince lorrain aurait été mieux inspiré en sollicitant l'abandon par la France de ses droits de suzeraineté sur la moitié occidentale du Barrois. On se rappelle qu'en 1465 Jean II avait fait couper les liens féodaux qui rattachaient à la France Neufchâteau, Châtenois, Montfort, etc. Certes, l'union du Barrois, de la Lorraine et du comté de Vaudémont sous l'autorité du même souverain, constituait un résultat de la plus haute importance, mais la situation de seigneurie relevant de la France, que conservait une partie du Barrois, devait valoir aux successeurs de René II des difficultés et des humiliations sans nombre.

Louis XI, qui avait voulu s'emparer du Barrois mouvant, avait tout mis en œuvre pour assurer à l'une de ses créatures le siège de Verdun, dont il tenait F évêque en prison. Mais Charles le Téméraire ne le lui permit pas, et le roi dut attendre la mort du Bourguignon pour faire élire un administrateur à Verdun. En 1,482, Louis rendit enfin la liberté à Guillaume de Haraucourt, mais après l'avoir contraint à résigner son évêché en faveur d'un Italien, Jean de Nicolinis. Aux prises avec mille difficultés, suscitées en partie par Guillaume de Harancourt, le nouvel évêque finit par quitter Verdun. Guillaume de Haraucourt reprit, en 1483, possession de son siège, qu'il garda jusqu'à sa mort (1501).

Si les Valois de Bourgogne n'avaient pu conserver la Lorraine, ceux de France avaient subi deux échecs, l'un dans le Barrois, l'autre à Verdun.

 

III. — LA RÉGION LORRAINE DE 1485 À 1552.

L'unification de la Mosellane avait fait un grand pas en avant, du jour où Lorraine, Barrois et Vaudémont reconnaissaient l'autorité du même souverain. Il n'y avait pas lieu d'espérer que ni le Luxembourg, uni aux Pays-Bas et gouverné par la maison d'Autriche, ni l'électorat de Trêves, puissent être jamais, à moins de bouleversements peu probables, rattachés au groupe barro-lorrain. Restaient les principautés des Vosges et de la Sarre, les évêchés et les villes de Metz, de Toul et de Verdun. Les uns et les autres affaiblis, amoindris, tombaient en décadence. Il s'agissait pour les ducs lorrains, non pas de chercher à les conquérir par les armes, pareille entreprise dépassait leurs forces, mais d'y asseoir leur influence, de s'y insinuer, de préparer doucement l'annexion de ces principautés et de ces villes, de profiter de toutes les occasions favorables pour agrandir leurs Etats.

René II amena l'évêque Olry de Blâmont, le dernier représentant mâle de sa famille, à lui céder le comté de Blâment, qu'il réunit à la Lorraine en 15o6, à la mort du prélat. En 1527, lorsque mourut le dernier des comtes de Moers-Saarwerden, Antoine réclama sa succession, que lui disputèrent les comtes de Nassau-Sarrebrück. Il en résulta un interminable procès devant la chambre impériale ; celle-ci ne rendit sa sentence qu'en 1629, adjugeant Saarwerden et Bockenheim, fiefs de l'évêché de Metz, au duc Charles IV, le reste du comté au comte de Nassau-Sarrebrück.

Vis-à-vis des évêchés, René II et Antoine firent preuve d'habileté ; ils s'arrangèrent pour faire monter, sur les sièges épiscopaux des membres de leur famille ou des gens qui leur étaient dévoués ; bien que leur politique à l'égard de Toul et de Verdun n'ait pas toujours été aussi heureuse, ils réussirent à tenir ces deux villes sous leur garde. Mais, en ce qui concerne la cité de Metz, la plus puissante, celle qu'il aurait fallu traiter avec le plus déménagements, René II, à l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs, se montra, comme nous le verrons, d'une insigne maladresse.

Les Etats de la région lorraine cherchent et réussissent en partie à se dégager des liens qui les unissent à l'Empire, ne voyant pas que le danger vient pour eux, non de l'Empire, mais de la France. Les expéditions d'Italie détournent, il est vrai, les Valois de la région lorraine, mais la situation de celle-ci devient critique lorsque éclate le conflit entre François Ier et Charles-Quint ; finalement elle paiera en partie les frais de cette lutte. Il n'y a plus ou presque plus de guerres privées, mais la Réforme et les guerres de la France contre l'Autriche troublent le pays de 1525 à 1552.

1° Histoire intérieure des principautés lorraines.

René II vécut en bonne intelligence avec ses sujets, quoique ceux-ci lui eussent adressé des remontrances motivées sur sa politique imprévoyante et sur ses prodigalités. Sous son règne, les Etats généraux des deux duchés furent souvent réunis. En i/j85, René fit annuler l'union, demeurée stérile, qu'il avait contractée avec Jeanne d'Harcourt ; Philippe, fille d'Adolphe, duc de Gueldre et de Juliers, qu'il épousa ensuite, lui donna de nombreux enfants.

Lorsque René mourut en 15o8, les Etats déclarèrent, contrairement aux dispositions testamentaires du prince défunt, son fils Antoine, alors âgé de dix-neuf ans, apte à gouverner. Antoine, de beaucoup supérieur à son père, est un des plus remarquables parmi les ducs de Lorraine ; on constate chez lui un bon sens et une clairvoyance qui avaient totalement fait défaut à René II. Il entretint avec ses sujets d'excellentes relations et convoqua régulièrement les Etats généraux. Le long séjour qu'il avait fait à la cour de Louis XII et son mariage en 1515 avec Renée de Bourbon, sœur du célèbre connétable, expliquent aisément qu'il ait été longtemps soumis à l'influence française. Vers la fin de sa vie, Antoine, qui s'était rapproché de l'Empire, fit épouser à son fils aîné François une nièce de Charles-Quint, Christine de Danemark.

François succéda en 1544 à son père ; il ne régna qu'une année, laissant le trône à son fils Charles, âgé de trois ans. Un traité, intervenu à Deneuvre, partagea le pouvoir entre Christine, veuve de François, et Nicolas, frère du prince défunt, évêque élu de Metz et de Verdun, mais en laissant à la première la plus grande part de l'autorité. Les Etats généraux, réunis à Neufchâteau quelque temps après, firent au sujet de cet accord des représentations qui ne furent pas écoutées : Christine garda le pouvoir. L'ancienne chevalerie lui garda rancune de n'avoir pas tenu compte de ses remontrances, de s'être entourée d'étrangers, Comtois ou Flamands, que son oncle Charles-Quint lui avait donnés pour conseillers, enfin d'avoir autorisé, en 1550, le transfert à Bruges des restes de Charles le Téméraire qui, depuis 1477, reposaient à Nancy dans l'église collégiale Saint-Georges. Aussi, en 1552, ne trouva-t-elle pas l'appui dont elle aurait eu besoin pour résister aux prétentions de Henri II.

La situation, à l'intérieur des évêchés et des républiques municipales, ne se modifie pas. Quoique bien réduit en nombre, bien affaibli, le patriciat bourgeois qui gouverne les villes maintient jalousement ses prérogatives. Les conflits deviennent rares dans les cités épiscopales ; pourtant, en 1541, Toulois et Verdunois sont en désaccord avec leurs évêques. De 1548 à 1549, Verdun est troublé par la mésintelligence de l'évêque Nicolas Psaulme et des lignages, de ceux-ci et des simples bourgeois, qui protestaient contre les privilèges politiques des patriciens. Mais la chambre impériale, saisie de l'affaire, donna gain de cause aux lignages. La politique égoïste, à courte vue, du patriciat des villes épiscopales était très maladroite ; n'y avait-il pas lieu de craindre que les mécontents fissent un jour appel à l'étranger ?

2° Rapports des principautés lorraines entre elles.
A. — Les ducs lorrains et les évêchés.

Les ducs lorrains eurent l'habileté de faire monter à cette époque sur les sièges épiscopaux de Metz, de Toul et de Verdun des membres de leur famille et d'arracher à ceux-ci d'importantes concessions. A Metz, René II obtint du chapitre qu'il élût en 1484 son oncle Henri de Vaudemont, en 1505 son fils Jean, un enfant de sept ans. Jean s'adjoignit en 1529 comme coadjuteur son neveu Nicolas, et lorsque Nicolas eut, en 1548, quitté l'Eglise, Jean céda l'évêché à un autre de ses : neveux, Charles de Guise, qui lui-même, en 155I, résigna en faveur de Robert de Lenoncourt, d'une famille de l'ancienne chevalerie lorraine.

A Toul, le Bourguignon Antoine de Neuchâtel avait rencontré des adversaires dans les ducs Jean II et René II ; à la suite d'un dernier conflit, il.se retira à Paris, où il mourut en 1495. René fit alors élire par le chapitre Olry de Blâmont qui, malgré l'opposition du pape Alexandre VI, réussit à conserver son siège. Dernier représentant de sa famille, Olry légua le comté de Blâmont à René II &t lui céda ses droits de souveraineté sur Toul. Hugues des Hazards, une créature de René, choisi en 1505 pour coadjuteur par Olry de Blâmont, fut élu évêque l'année suivante. Lorsqu'il mourut en 1517, le chapitre, à l'instigation d'Antoine, choisit pour Lui succéder Jean de Lorraine, déjà pourvu du siège de Metz ; Jean résigna l'évêché de Toul, avec réserves, d'abord à Hector d'Ailly, puis à Antoine de Pellegrin, enfin à Toussaint d'Hocédy.

A Verdun, la maison de Lorraine n'exerçait guère moins d'influence. A Guillaume de Haraucourt, mort en 1501, le chapitre donna pour successeur Wary de Dommartin, que patronnait René II. Et quand Wary mourut en 15o8, le chapitre élut Louis, fils de René ; en i,523, Louis, abandonnant l'Eglise, céda l'évêché de Verdun à son frère Jean, déjà évêque de Metz et de Toul ! Jean résigna ses fonctions en faveur de son neveu Nicolas en 1544, et lorsque Nicolas fut rentré dans le siècle, il eut pour successeur Nicolas Psaulme ; toutefois Jean céda ses droits de réserve à Charles de Guise, qui devenait en quelque sorte le patron du nouvel évêque.

Dans de pareilles conditions, les relations étaient faciles entre ducs de Lorraine et prélats ; ceux-ci fermaient les yeux sur les empiétements des princes lorrains. Pourtant, en 1546, les régents Christine et Nicolas ayant voulu lever des subsides dans l'évêché de Toul, Toussaint d'Hocédy protesta, Nicolas de Lorraine montra plus d'attachement à la grandeur de sa maison qu'à ses devoirs d'évêque de Verdun, lorsqu'en 1546 il fit à son neveu et pupille Charles III la cession de la seigneurie épiscopale d'Hattonchâtel. Nicolas Psaulme, qui n'entendait pas sacrifier ses droits, eut des difficultés avec les régents de la Lorraine et du Barrois à propos du Clermontois, fief de l'évêché de Verdun, ainsi ; que de diverses localités verdunoises.

B. — Les ducs lorrains et les républiques municipales.

Les relations des ducs lorrains avec les républiques municipales ne présentaient pas toujours un caractère amical. René II, en particulier, se montra vis-à-vis de Metz d'une maladresse insigne. Il aurait dû se rendre compte que, n'étant pas de force à s'emparer de la grande cité, il avait tout intérêt à vivre en bonne intelligence avec elle. Au lieu de chercher à se concilier les Messins, il réussit à les exaspérer par des attaques répétées, par des tracasseries de toutes sortes. Des seigneurs de la Lorraine allemande, en lutte avec Metz de1488 à 1490, reçurent des secours de René IL Finalement, en 1490, la république messine déclara la guerre au duc. A peine la paix était-elle rétablie que René chercha par d'autres moyens à s'emparer de la ville. Jean de Landremont, l'un des Treize, que le duc avait acheté, devait lui livrer Metz. Le complot fut découvert et Jean de Landremont paya de sa vie la trahison dont il s'était rendu coupable. La paix ne fut rétablie de nouveau entre Metz et la Lorraine qu'en 1493.

Antoine ne tracassa pas ses voisins comme l'avait fait son père et sut même y gagner des sympathies. D'après un projet élaboré en 1529 par quelques Messins, qui se rendaient compte de la décadence de leur patrie, Metz, tout en gardant ses franchises, aurait reconnu pour comte le duc de Lorraine, qui/aurait eu le droit de mettre garnison dans la ville et de pourvoir à sa défense. Pour le malheur de la région lorraine, aucune suite ne fut donnée à ce projet.

René, à qui l'évêque Olry de Blâmont avait cédé ses droits sur Toul, essaya de faire revivre sur cette ville les pouvoirs de comte que Ferry III, après les avoir acquis, avait cédés en 1261 à l'évêque Gilles de Sorcy. Mais les bourgeois protestèrent auprès de Maximilien, qui ne consentit pas à ce que René devînt comte de Toul. Pourtant l'autorité des ducs lorrains était plus grande à Toul qu'à Metz et qu'à Verdun. En 15og, Antoine entra dans la ville, jura de défendre les habitants et de respecter leurs franchises. Quant à Verdun, René II en 14g6 et Antoine en 15io prirent cette ville sous leur garde.

3° Guerres féodales et guerre des Rustauds.
A. — Guerres féodales.

Quelques guerres avec des seigneurs étrangers troublèrent alors la région lorraine. René II eut à soutenir une lutte de quatre ans (1493-1497) contre Robert de la Marck, à propos de Dun-sur-Meuse ; l'intervention de Charles VIII amena les deux adversaires à conclure la paix : Dun resta au duc de Lorraine, qui dédommagea en argent le seigneur de la Marck.

Vingt ans plus tard, un célèbre aventurier allemand, moitié seigneur, moitié brigand, Franz de Sickingen, intervint dans les affaires du pays, d'abord contre Antoine au profit d'un seigneur de Géroldseck (1516), deux ans plus tard contre Metz. Un bourgeois de cette ville, chassé de sa patrie et réfugié chez un seigneur de la Lorraine allemande, avait été assassiné ; appelé par le protecteur de la victime, Sickingen vint assiéger Metz, qui ne montra pas en la circonstance la même énergie qu'en 1444. Grâce à l'intervention d'un rhingrave, Sickingen consentit, moyennant le paiement d'une grosse somme d'argent, à lever le siège et à quitter le pays, que ses bandes avaient dévasté (1518).

B. — Guerre des Rustauds.

Quelques années plus tard, un danger plus sérieux menaça la Lorraine. Nous reviendrons bientôt sur la Réforme, sur ses causes, sur ses conséquences. Si, parmi ceux qui embrassèrent les idées nouvelles, beaucoup désiraient sincèrement une renaissance de la vie religieuse, d'autres, moins désintéressés, voulaient, comme les nobles et les villes libres, mettre la main sur les terres ecclésiastiques, ou bien, et c'était le cas des paysans, s'affranchir des servitudes qui pesaient sur eux. La Réforme prenait ainsi le caractère d'une révolution politique, territoriale et sociale.

Dans la région lorraine, seuls les comtes de la Sarre embrassèrent les idées nouvelles ; les ducs de Lorraine, les évêques, et en général les magistrats des républiques municipales restèrent attachés au catholicisme. Du reste, chaque gouvernement imposa par la force ses croyances à ses sujets, persécuta, fit mourir ou expulsa les dissidents ; il en résulta plus d'une fois des troubles, surtout, à Metz.

L'ensemble de la région se vit menacé en 1525 d'une véritable invasion de paysans venus de la Souabe et de l'Alsace. Ces paysans, luthériens en grande majorité, demandaient la suppression du régime féodal et de tous ses abus, un ordre de choses plus équitable et plus conforme à l'Evangile. Si nous estimons raisonnables les réformes qu'ils réclamaient, elles parurent monstrueuses à ceux dont elles menaçaient les privilèges. Il faut ajouter que les paysans commirent de nombreuses violences. Ces Rustauds, ainsi les appelait-on dans notre pays, maîtres des campagnes de l'Alsace, se disposaient à pénétrer en Lorraine, où leurs émissaires avaient gagné une partie des populations de langue allemande.

Antoine réunit aussitôt une armée, que vint renforcer son frère Claude de Guise, alors gouverneur de Champagne, une bande de Rustauds fut exterminée à Loupstein ; le gros de l'armée des paysans, enfermé dans Saverne, prit le parti de capituler. Mais comme les paysans se retiraient, les soldats d'Antoine et de Claude se jetèrent sur eux et les massacrèrent. Si rien ne permet de supposer que le duc et son frère aient ordonné cette boucherie, ils ne semblent pourtant pas avoir fait ce qu'ils pouvaient pour y mettre un terme ; ils en portent donc, dans une certaine mesure, la responsabilité. Le même jour, Antoine et Claude marchèrent contre une dernière troupe de Rustauds, campée à Scherweiler, l'attaquèrent à la tombée de la nuit et la taillèrent en pièces. Rentré dans ses Etats, Antoine sévit contre les paysans de la Lof raine allemande qui s'étaient prononcés en faveur des Rustauds.

Nous parlerons, en étudiant l'histoire de la Réforme à ; Metz, des troubles que provoquèrent dans cette ville, dé 1542 à 1543, les querelles des protestants et des catholiques.

4° Les principautés lorraines et l'Empire.

A l'égard de l'Empire, princes laïcs, évêques et villes tentent de s'affranchir de toute espèce de subordination. Ils obtinrent quelques succès, malgré les efforts en sens contraire de Maximilien et de son petit-fils Charles-Quint. René, dont la victoire de Nancy avait enflé le cœur, se considérait comme un grand personnage, et se montrait peu disposé à reconnaître l'autorité de l'Empire. Des souvenirs confus du passé flottaient dans l'air ; on se rappelait vaguement que le pays avait jadis, sous le nom d'Austrasie, formé un Etat indépendant, et l'on rêvait de ressusciter ces temps glorieux. Dans les cités épiscopales régnait un état d'esprit analogue ; il y circulait des légendes d'après lesquelles ces villes se seraient autrefois librement données à l'Empire, mais à la condition de ne supporter aucune charge. Princes, évêques et villes soutenaient, et ceci finit par être admis, même par les empereurs, qu'ils faisaient partie de l'Empire et non de l'Allemagne.

Certes, rien de plus naturel, rien de plus légitime que les prétentions des principautés lorraines à l'indépendance ! Nous n'en devons pas moins nous demander si, en les faisant valoir, ces petits Etats comprenaient bien leurs intérêts. Avaient-ils donc la présomption de se croire assez forts pour résister à la France, dont ils ne pouvaient ignorer les convoitises ? Ne savaient-ils pas qu'une fois absorbés par leur redoutable voisine ils se verraient dépouillés par la politique absolutiste et centralisatrice des Valois de ces libertés auxquelles ils tenaient tant ? Du moment qu'ils entendaient garder leur autonomie, ne valait-il pas mieux polir eux rester unis à l'Empire, qui au moins ne se mêlait pas de leur administration intérieure ?

Le fils de Frédéric ÏII, Maximilien, élu en 1486 roi des Romains, succéda en 1493 à son père. Souverain très intelligent, très cultivé, très brave, ambitieux et pourtant animé d'un véritable patriotisme allemand, il essaya, par la création d'institutions communes à l'Empire, de rendre à celui-ci la cohésion et la puissance qui lui manquaient. Ses projets rencontrèrent le plus grand mauvais vouloir dans l'Allemagne, aussi bien que dans la région lorraine. Comme nous le verrons plus loin, en étudiant les institutions, princes, évêques et villes de la Mosellane réussirent, mais en partie seulement, à s'affranchir de leurs obligations envers l'Empire. Le petit-fils et successeur de Maximilien, le grand Charles-Quint, qui comprenait quels dangers faisaient courir à l'Allemagne l'ambition des rois de France et les progrès des Turcs, aurait voulu, comme son grand-père, fortifier le pouvoir impérial. Mais l'esprit d'indépendance des princes et surtout la Réforme ne lui permirent pas de donner à l'Allemagne la cohésion dont elle aurait eu besoin pour se défendre contre ses ennemis extérieurs.

Du reste, dans la région lorraine, persistaient les mêmes aspirations à l'indépendance. En 1532, évêques et villes réclamèrent l'exonération de tout impôt d'Empire ; Charles-Quint ne tint pas compte de leurs prétentions. Ils continuèrent d'être taxés, ce qui les mécontenta.

Plus heureux, le duc de Lorraine réussit, après de longues négociations, à obtenir en 1542 de l'empereur, par le traité de Nuremberg, que la Lorraine fût reconnue comme un Etat presque indépendant, bien qu'elle restât assujettie vis-à-vis de l'Empire à des contributions en argent. Le duc continuait d'ailleurs, pour certains fiefs, de relever de l'Empire. Nous avons déjà dit que, dans les dernières années de son règne, Antoine se rapprocha de Charles-Quint.

Celui-ci, qui voyait les dangers dont les Valois menaçaient la région lorraine, y fit plusieurs voyages. Metz en particulier reçut à trois reprises sa visite, en 1541, en 1544 et en 1546. Les efforts de l'empereur, mal secondés et même contrecarrés, ne réussirent pas à conjurer le péril.

5° Les principautés lorraines et la France.
A. — Les Valois et les principautés lorraines de 1485 à 1521.

L'influence française, sans jamais cesser d'être puissante, avait subi des fluctuations. Pendant un quart de siècle, les expéditions françaises en Italie, en détournant l'attention des Valois des bords de la Meuse et de la Moselle, rendaient impossibles les conflits entre eux et les princes lorrains.

René II vécut en bonne intelligence avec Charles VIII et avec son successeur ; il assista au couronnement de Louis XII, envoya son fils Antoine à la cour de ce prince. C'est en France que deux autres de ses fils, Claude et Jean, firent leur fortune : Claude devint duc de Guise, et Jean l'un des conseillers écoutés de François Ier. Antoine combattit à Agnadel en 1509, à Marignan en 1515. On le trouve encore au Camp du drap d'Or, dans l'entourage de François Ier ; il demande au roi d'être le parrain de son fils aîné (1517).

En 1485 Charles VIII, en 1/198 Louis XII prennent Verdun sous leur protection. Du reste, cette ville est en même temps sous la garde des ducs de Lorraine et des ducs de Luxembourg de la maison d'Autriche, Maximilien, Philippe le Beau et Charles-Quint.

B. — Les Valois et les principautés lorraines de 1521 à 1552.

Mais à partir de 1521, quand commença la longue lutte de François Ier et de Charles-Quint, la situation des princes et des villes de la région lorraine, pris entre les belligérants, se trouva très difficile. Ils s'en rendirent compte, surtout Antoine, qui prit l'initiative de garder la neutralité et de la faire admettre par les deux adversaires. Evêques et villes suivirent son exemple.

Pourtant, vers la fin de sa vie, Antoine, jugeant la France plus dangereuse que l'Empire, resserra les liens qui l'unissaient à Charles-Quint : son fils François, bien que filleul du roi de France, épousa Christine de Danemark, nièce de l'empereur ; sa fille Anne, René de Chalon, prince d'Orange, l'un des lieutenants de Charles. Si François Ier avait admis la politique de neutralité d'Antoine, il lui en voulut de se rapprocher de Charles-Quint ; dès lors il lui chercha des chicanes, précisa et aggrava ses obligations vassaliques, lui imposa enfin un traité (15 novembre 1541), par lequel te duc reconnaissait qu'il ne jouissait de la régale et de la souveraineté dans le Barrois mouvant qu'avec la tolérance du roi et que cet état de choses prendrait fin à la mort de son fils. Le roi de France éleva en outre des prétentions sur le Clermontois, fief relevant de l'évêché de Verdun, et par conséquent arrière-fief impérial. Christine de Danemark, favorable à son oncle Charles-Quint, se vit elle aussi, durant sa régence, en butte aux tracasseries de la France. François Ier maintenait d'ailleurs Toul et Verdun sous. sa garde. Après une période d'accalmie au début de son règne, Henri II allait reprendre la guerre contre la maison d'Autriche et réaliser enfin les projets de Philippe le Bel et de Charles VIL Les princes protestants de l'Allemagne, qui réclamaient l'appui d'Henri II contre Charles-Quint, lui fournirent un excellent prétexte pour intervenir. Ils signèrent avec lui les traités de Friedewald et de Chambord, le nommèrent vicaire du Saint-Empire et l'autorisèrent à occuper Metz, Toul et Verdun.

Les circonstances se présentaient, dans la région lorraine, aussi favorables que possible à la politique du roi de France. Le pays restait divisé ; en Lorraine Christine n'avait pas su se rendre populaire ; l'autre régent, Nicolas, ne demandait, par ambition personnelle, qu'à seconder les projets d'Henri II ; les évêques, Lenoncourt, d'Hocédy, Nicolas Psaulme penchaient aussi pour la France. A Metz, Lenoncourt comptait qu'Henri II l'aiderait à recouvrer les anciens droits qu'avaient eus les évêques sur la ville ; de Heu, chef du parti protestant messin, s'imaginait que le roi de France, qui persécutait les Réformés dans ses Etats, assurerait à ceux de Metz le libre exercice de leur religion ! A Toul existait aussi un parti français. L'évêque de Verdun, Psaulme, client du cardinal Charles de Guise, l'un des conseillers du roi de France, devait se conformer aux instructions de son patron ; la petite bourgeoisie, jalouse des lignages, espérait bien que la France abolirait les privilèges politiques de ceux-ci. D'ailleurs, les cités épiscopales étaient mécontentes de payer des contributions à l'Empire, qui jamais n'avait rien fait pour elles. Ajoutons que ces villes, en complète décadence, n'avaient guère, surtout Verdun et Toul, les moyens de se défendre.

Pourtant aucune d'elles ne se donna de son plein gré au roi de France. Dans toutes, la grande majorité de la population désirait le maintien de l'indépendance ; ceux-là mêmes qui secondèrent Henri II croyaient, on a peine à comprendre semblable naïveté, que, la guerre une fois terminée, le roi évacuerait les villes qu'il avait occupées ! Au surplus, ce qui prouve que Messins, Toulois et Verdunois tenaient à leur autonomie et qu'Henri II savait à quoi s'en tenir sur leurs sentiments, ce sont les précautions dont il s'entoura pour cacher ses vrais desseins ; il se garda bien d'annoncer qu'il se proposait de ne jamais évacuer les villes, mais parla simplement d'y laisser quelque temps une garnison. Les mesures prises ensuite contre les habitants, désarmement ou expulsions, montrent tout aussi clairement que les bourgeois des villes épiscopales regrettaient d'avoir laissé les troupes françaises entrer dans leurs murs, et qu'ils les en auraient expulsées volontiers.

Les préparatifs d'Henri II, à la fin de l'hiver de 1551-1552, inquiétèrent ceux des gouvernants de la région lorraine qui n'avaient pas été gagnés par la France. Christine, qui se doutait des intentions du roi à son égard, alla le trouver à Joinville, mais ne tira de lui que de vagues promesses. Le 13 avril, le roi arrivait à Toul, qui lui ouvrit ses portes : une garnison française en prit possession, les bourgeois durent livrer leurs armes. Le 14, Henri entrait à Nancy, retirait à Christine ses pouvoirs et les transmettait à Nicolas, faisait enfin conduire en France le jeune duc Charles, qui devait être élevé avec les enfants du roi. Dès le 10, Montmorency avait réussi à pénétrer dans Metz par surprise ; la bourgeoisie de cette ville fut également désarmée. Après une promenade sans résultat en Alsace, Henri occupa au retour Verdun, dont l'évêque lui ouvrit les portes.

Si le roi n'avait pas obtenu tous les résultats qu'il avait espérés de cette chevauchée d'Austrasie, l'occupation des trois villes de Metz, de Toul et de Verdun, ainsi que la mainmise sur le duc de Lorraine et de Bar constituaient pour lui des avantages de premier ordre. Les clefs de la région étaient entre ses mains ; il semblait qu'il dépendît de sa volonté d'occuper le reste du pays le jour où il lui en prendrait fantaisie. Et cependant, il s'écoulera près de deux cents ans avant que la Lorraine et le Barrois deviennent des provinces françaises, deux siècles et demi avant que le reste de l'ancienne Mosellane tombe au pouvoir des armées de la République !

 

 

 



[1] VIGNEULLES (Ph. de), Chronique, citée dans SAULCY (de) et HUGUENIN (aîné), Relation du siège de Metz en 1444, p. 198. D'après la Chronique (dite) de Praillon (op. cit., p. 232-234), le chevalier Nicolle Louve aurait fait partie de l'ambassade messine ; il en aurait même été le porte-parole. — On remarquera la justesse des expressions qu'emploient les représentants de Metz, quand ils parlent de « l'empereur de Rome ». A cette époque, en effet, il n'y a pas plus « d'empereur d'Allemagne » que « d'empereur allemand ».

[2] VIGNEULLES (Ph. de), Chronique, citée dans SAULCY (de) et HUGUENIN (aîné), Relation du siège de Metz en 1444, p. 207-208.

[3] VIGNEULLES (Ph. de), Gedenkbuch [Mémoires], éd. MICHELANT, p. 4-5.

[4] La Chronique de Lorraine, publiée par l'abbé MARCHAL dans le Recueil de documents sur l'histoire de Lorraine, t. V, ch. CXCIX, p. 395-396.

[5] La Chronique de Lorraine, publiée par l'abbé MARCHAL dans le Recueil de documents sur l'histoire de Lorraine, t. V, ch. CCVI, p. 303.