HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE PREMIER. — PREMIÈRE PÉRIODE D'INFLUENCE FRANÇAISE (1270-1552).

 

CHAPITRE PREMIER. — LA RÉGION LORRAINE DE 1370 À 1431.

 

 

Au cours des cent soixante années qui séparent la mort de saint Louis de celle de Charles II, la région lorraine est profondément troublée par des discordes intestines et par des guerres. Des luttes sans cesse renaissantes mettent aux prises soit les ducs lorrains et l'ancienne chevalerie, soit les évêques d'une part, leurs vassaux nobles et les habitants de leurs villes épiscopales de l'autre, soit les riches bourgeois et les gens des métiers ; les ducs de Lorraine, les comtes de Bar, ceux de Vaudémont et de Luxembourg se font entre eux la guerre ; les uns comme les autres prennent les armes contre les républiques municipales, ou contre les princes ecclésiastiques ; ils s'agrandissent petit à petit aux dépens de ces derniers. Les bourgeois des cités épiscopales, qui d'habitude se tirent à leur honneur des luttes où ils se trouvent engagés, savent aussi profiter de celles que soutiennent leurs seigneurs, les prélats, contre les princes laïcs ; c'est tout au moins le-cas des Messins, dont la puissance grandit de plus en plus. Quant aux évêques., ils voient diminuer leur autorité temporelle et leurs domaines. Les ducs lorrains, à qui revenait le soin de reconstituer la Mosellane, se montrent inférieurs à cette tâche, qu'ils entrevoient â peine. Quelques-uns, comme Raoul et Jean, ceux qu'on a surnommés, les ducs paladins, s'éparpillent au dehors dans des expéditions stériles pour leur pays ; ils ne retirent que peu ou point de profit de leurs luttes avec les comtes ou ducs de Bar, avec les évêques et les bourgeois de Metz. Les comtes de Bar, qui aux XIIIe siècle occupent le premier rang parmi les dynastes du pays, sortent affaiblis — matériellement et moralement — de leur conflit avec la France ; il leur est désormais impossible de jouer le premier rôle auquel ils semblaient un moment destinés. Un comte de Luxembourg devient en 1308 roi des Romains, mais sa dynastie est bientôt après, avec Jean l'aveugle, transplantée en Bohême, et bien que la maison de Luxembourg fournisse encore trois souverains à l'Allemagne, il n'en résultera pas d'avantages sérieux pour la région lorraine.

Tandis que les archevêques de Trêves, électeurs des rois des Romains, les comtes de Luxembourg et les ducs de Lorraine interviennent — surtout les premiers — dans les affaires de l'Allemagne, les autres princes, indifférents ou trop faibles, s'en désintéressent. À ce propos, nous pouvons dire qu'on a manqué de clairvoyance en enlevant aux dynastes et aux évêques de la région frontière le droit de participer à l'élection du roi des Romains ; leur conserver cette prérogative, c'était les rattacher au Saint-Empire, les 'empêcher de rester étrangers à ses affaires ; pour avoir commis la faute de les en dépouiller, on les a rejetés vers la France, toute prête à les faire entrer dans la sphère d'influence.

Durant la période qui s'étend de la mort de saint Louis à celle de Charles II, une date présente un intérêt particulier, celle de 1346, qui marque le commencement des •désastres de la France et l'arrêt de ses progrès dans la région lorraine ; l'Empire, au contraire, regagne alors quelque influence.

 

I. — LA RÉGION LORRAINE DE 1270 À 1346.

1° Histoire intérieure des principautés lorraines.

À l'intérieur, les principautés sont agitées. Thiébaut II et Ferry IV ont à soutenir contre l'ancienne chevalerie des luttes heureuses, mais la minorité de Raoul et ses absences fréquentes favorisent la noblesse, qui regagne sur le pouvoir ducal le terrain qu'elle avait perdu. D'autre part, Thiébaut II est en conflit avec ses bourgeois de Neufchâteau.

Quant aux prélats, ils ont à se défendre sans cesse contre les entreprises de leurs vassaux et surtout de leurs bourgeois. Ces derniers sont eux-mêmes en proie à des luttes intestines. À Trêves, si Diether se voit obligé de faire des concessions aux habitants de sa ville archiépiscopale, Baudouin de Luxembourg, son successeur, restaure son autorité.

A Metz, le patriciat bourgeois, c'est-à-dire les paraiges, sont en lutte avec les gens de métier, dont ils bannissent les chefs et dont ils brûlent les bannières (1283), avec leurs évêques Renaud de Bar et Henri Dauphin, dont ils réduisent peu à peu l'autorité. Adhémar de Monteil, plus pacifique et plus prudent, entretient avec eux de bons rapports. Les artisans, qui ne se tiennent pas pour battus, profitent, en 1320, de l'établissement de nouveaux impôts par le gouvernement des paraiges, pour tenter une révolution éphémère. L'année suivante, les paraiges reprennent le pouvoir. En 1336, le patriciat messin porte un nouveau coup à ses adversaires, en supprimant la charge de grand-maître des métiers.

A Toul, les conflits que l'on constate mettent aux prises non point patriciens et gens de métier, mais, évêques et chanoines d'une part, bourgeois de l'autre. Ainsi le franciscain Conrad de Tübingen ou Conrad Probus (1279-1295) soutient contre les Toulois une longue lutte, qui ne prend fin qu'en 1285. En 1306, l'évêque Otton de Granson accorde à ses bourgeois une charte qui règle leurs droits, ce qui n'empêche pas qu'en 1339 et en 1342 des conflits surgissent encore entre bourgeois et chanoines, ceux-ci refusant de payer les impôts établis par le gouvernement municipal. En 1349, le tribunal de la Rote, devant lequel le chapitre avait porté le différend, condamnait les bourgeois.

A Verdun, après une guerre entre deux lignages, l'évêque Henri de Granson rétablissait la concorde par la charte de paix de 1286. Neuf ans plus tard, les bourgeois se soulevaient contre leur évêque, Jacques de Revigny, qu'ils accusaient de se montrer trop favorable à la France. La première moitié du XIVe siècle n'est pas moins agitée ; ce sont en 1316 deux lignages qui guerroient encore l'un contre l'autre ; c'est l'évêque Henri d'Apremont qui entre en lutte avec les bourgeois, en 1315, en 132g, en 1334-1336 ; enfin il se produit des mouvements démocratiques, dirigés à la fois, semble-t-il, contre le pouvoir épiscopal et contre les lignages, comme ce fut le cas en 1331 et en 1341.

2° Luttes des principautés lorraines les unes contre les autres.

Déchirées par des querelles intestines, les principautés sont constamment en guerre les unes avec les autres ; les ducs de Lorraine ont pour adversaires habituels les comtes de Bar, les évêques de Metz ou ceux de Toul. Ferry III combat les évêques et les bourgeois de Metz, il soutient Conrad Probus contre les Toulois. On le voit reprendre la lutte contre le chapitre de Saint-Dié, puis contre l'abbaye de Remiremont, avec laquelle il finit par signer en 1295 le traité de l'Echappenoise, qui lui assurait de sérieux avantages. Le comte de Bar Thiébaut II en 1283 et son fils Henri III en 1294 concluent avec les bourgeois de Verdun des traités qui mettent cette ville sous leur protection. Henri VI de Luxembourg, qui revendique le Limbourg, périt, en 1288, à la bataille de Wœringen ; son fils Henri VII se fait, en 1294, reconnaître comme protecteur par les Verdunois ; en 1301, il lutte contre Trêves.

Quelques années plus tard, le duc Thiébaut II voit se former contre lui une ligue où entrent Edouard Ier comte de Bar, et son oncle Renaud, évêque de Metz. Mais le duc remporte près de Frouard (1313) une victoire complète sur ses adversaires, et fait Edouard prisonnier. Celui-ci, qui suivait avec attention les événements de Verdun, entre en lutte en 1322, à propos de cette ville, avec Jean de Bohême comte de Luxembourg.

L’évènement militaire le plus important de cette époque fut la guerre des quatre seigneurs contre Metz (1324). L'archevêque de Trêves Baudouin, son neveu Jean, roi de Bohême et : comte de Luxembourg, le duc Ferry IV et le comte Edouard Ier de Bar se coalisèrent contre la république messine ; ils étaient jaloux, de sa prospérité, et voulaient s'acquitter, sans bourse délier, des dettes qu'ils avaient contractées envers : des bourgeois, de. Metz., Après deux années de guerre, de massacres, de pillages, d'incendies, les quatre princes, voyant que leurs efforts restaient stériles, se décidèrent à conclure la paix avec les Messins, dont la résistance victorieuse accrut l'importance et le prestige. A propos du nom de « paix des Harengs » donné au traité qui termina la lutte, les chroniqueurs messins rapportent l'anecdote suivante :

« A la dicte journée qui se tenoit au Pont à Mousson, qui estoit à l'entrée du caresme, ceux de Mets avoient fait ameneir leurs prouveances, especialement des hairangs fraisches, et en avoient fait préparer pour leur disné. Et eulx assis à table, les seigneurs médiateurs qui menoient l'affaire pour accorder les parties et qui avoient mis et accordé cette journée, les vinrent veoir. Et quand ils vindrent devant les tables de ceulx de Mets, ils trouvèrent que ceulx de Mets avoient des hairangs fraisches devant eulx sur la table : si dirent : « Il apert bien que vous paies votre hoste, que vous avez des hairangs, et nous n'en pouvons nulz avoir. » Ceux de Mets leur répondirent : « Nous ne les avons mie de ceste ville, car nous les avons amenés de Mets avec nous. » Et lesdits seigneurs médiateurs leur dirent : « Cornent se puelt-il faire que vous ayés hairangs à Mets pour les chemins qui vous sont cloz, et ilz ne sont mie cloz pour nous, et nous n'en pouvons nulz avoir ? » Ceulx de Mets leur répondirent : « Vous cuidez tenir les chemins et le pays cloz pour nous ; mais nous les tenons cloz pour vous. — Il s'y appaire [cela se voit], se dirent lesdits médiateurs ; car, par Dieu qui le jureroit à nos seigneurs, ilz ne le croyroient mie. Nous vous prions que nous en ayons demi-douzenne pour les porteir et monstreir à nos seigneurs. » Et ceulx de Mets répondirent : « Vous n'en avérez jay demi-douzenne ; mais nous vous en ferons porter ung cent après vous, pour présenter à vos seigneurs ; car nous en avons largement. » Et ainsy firent-ilz[1]. »

 

Mentionnons encore les luttes de Ferry IV avec Amédée de Genève, évêque de Toul, d'Henri IV, comte de Bar, avec les Verdunois, de Raoul avec Adhémar de Monteil, évêque de Metz, à propos de la construction de Château-Salins par Isabelle d'Autriche, mère de Raoul.

3° Les principautés lorraines et l'Empire.

Un événement qui semblait devoir entraîner pour la région mosellane les plus heureuses conséquences : fut l'élection comme roi des Romains, en 1308, ; du comte de Luxembourg Henri VII ; un petit-fils et deux arrière-petits, fils d'Henri, Charles., Wenceslas et Sigismond occuperont après lui le trône d'Allemagne. Ces princes allaient-ils chercher à se fortifier dans leur pays d'origine, à reconstituer l'unité' de la Haute-Lorraine ? Quelques-uns des Luxembourgs tentèrent en effet de s'agrandir dans la Lotharingie, mais ; ils ne. se donnèrent pas tout entiers à cette tâche ; ce fut du côté de la Bohême et de la Hongrie qu'ils portèrent surtout leur attention et leurs efforts.

De tous les princes de la région, ce sont, après les archevêques de Trêves, les ducs lorrains qui s'occupent avec le plus d'activité des affaires de l'Empire. Ferry III reconnut Rodolphe de Habsbourg, puis Adolphe. Pourtant il se prononça pour Albert de Habsbourg, quand celui-ci eut été élu par quelques princes allemands, mécontents d'Adolphe ; même son fils Thiébaut et des troupes lorraines prirent part à la bataille de Gœllheim, où Albert battit et tua son concurrent, en 1298. Il est possible que Thiébaut. II ait accompagné Henri VII jusqu'en Lombardie. En 1314, après la mort prématurée d'Henri, lorsque les princes allemands se partagèrent entre Louis, duc de Bavière, et Frédéric le Bel, duc d'Autriche, tandis que Baudouin de Luxembourg, son neveu Jean et le comte de Bar, Edouard Ier, se prononçaient pour Louis, Ferry IV se rangeait au parti de Frédéric, dont il avait épousé la sœur Isabelle. Fait prisonnier comme Frédéric à la bataille de Mühldorf (1322), il ne sortit de captivité qu'en 13a4. Plus tard, les princes lorrains se désintéressèrent de la lutte que Louis de Bavière soutint contre la papauté.

4° Les principautés lorraines et la France.

Les Capétiens et les Valois profitent de la faiblesse des rois des Romains et des empereurs pour empiéter sur leurs droits : l'aire en leur lieu et place la police de la région lorraine, y jouer le rôle d'arbitres, enfin y établir leur suzeraineté, voilà ce qu'entreprennent avec succès les rois de France. Déjà Philippe le Hardi avait pris sous sa protection l'abbaye de Montfaucon, au grand mécontentement du comte de Bar Thiébaut II.

Mais c'est Philippe le Bel qui se montre le plus actif et le plus audacieux. Marié à Jeanne, héritière du comté de Champagne, il entre en contact direct avec la région lorraine où il interviendra sans cesse ; tous les moyens lui seront bons, car il ne s'embarrasse pas des scrupules qui arrêtaient son grand-père. Il fait légitimer ses prétentions par des écrivains ; ceux-ci mettent en avant d'abord la théorie des quatre cours d'eau, Escaut, Meuse, Saône et Rhône, qui constituent d'après eux les frontières naturelles de la France ; plus tard, ils reculent celles-ci jusqu'au Rhin, limite de l'ancienne Gaule. Les porte-paroles du Capétien font valoir aussi que ce prince, héritier des Carolingiens, doit posséder la plus grande partie des territoires dont ses prédécesseurs avaient été les maîtres. Bien secondé par son Parlement et par ses agents provinciaux, Philippe trouve enfin, avant et surtout après Boniface VIII, une auxiliaire précieuse dans la papauté. Nous étonnerons-nous que, dans ces conditions, il ait obligé quelques-uns des princes et quelques-unes des villes de la région lorraine soit à reconnaître sa suzeraineté, soit à le prendre comme gardien, soit à devenir ses alliés ?

Plusieurs rois des Romains, Rodolphe, Adolphe et Henri VII, certains dynastes comme les comtes de Bar Thiébaut II et Henri III, enfin des membres du clergé, et de la bourgeoisie de Verdun se rendaient compte des dangers que faisait courir au pays la politique de Philippe le Bel. Mais trop faibles, mal soutenus, combattus même par quelques-uns des princes de la région lorraine, ils ne purent faire obstacle aux progrès du Capétien.

La première affaire où se manifesta l'influence française fut celle des décimes., Plusieurs papes avaient autorisé qu'on en levât dans quelques diocèses de l'Empire, pour couvrir les dépenses des croisades de saint Louis. Mais en 1284, le pape Martin IV décida que les diocèses de Cambrai, de Liège, de Metz, de Toul et de Verdun contribueraient aux frais de la campagne de Philippe le Hardi contre l’Aragon. En 1288, le même fait se reproduisit au profit de Philippe le Bel. Le clergé des diocèses ainsi taxés adressa au roi des Romains Rodolphe des plaintes très justifiées ; Rodolphe eut beau les transmettre aux papes en les appuyant, ses observations demeurèrent sans effet.

Bien plus grave fut l'affaire de Beaulieu-en-Argonne, abbaye située dans le Verdunois, par conséquent dans l'Empire. Mécontente de son protecteur, le comte de Bar Thiébaut II, elle se mit, en 1285, sous la garde de Philippe le Bel. La colère qu'en ressentit le comte le porta aux plus regrettables violences contre les sujets de l'abbaye. Cité, sur la plainte de l'abbé, devant le Parlement de Paris, Thiébaut refusa de comparaître ; à ses yeux, une cour de justice française n'avait pas le droit de connaître d'une affaire dont les parties relevaient l'une comme l'autre de l'Empire. Il sentit d'ailleurs le besoin de justifier son attitude et de se procurer des alliés. Ses vassaux, qu'il réunit en 1288, déclarent Beaulieu terre d'Empire ; il s'adresse en outre au chapitre de Verdun, qui accueille favorablement.sa requête ; lui et les chanoines saisissent de l'affaire Rodolphe de Habsbourg, et le roi des Romains envoie deux seigneurs alsaciens et un archidiacre de Liège, Anselme de Parroy, un Lorrain probablement, faire une enquête sur le tracé de la frontière qui séparait l'Empire de la France à l'ouest de Verdun. Les commissaires de Rodolphe entendirent de nombreux témoins, qui s'accordèrent à dire que la Biesme avait de tout temps servi de limite entre l'Empire et la France et que Beaulieu se trouvait dans l'Empire. A la suite du rapport qu'il reçut de ses commissaires, Rodolphe fit rédiger un protocole et adresser des réclamations à Philippe. Au même moment, Ferry III se plaignait au roi des Romains que le chapitre de Toul, qui s'était en 1286 mis sous sa protection, eût, en 128g, sollicité celle du roi de France. Réclamations vaines ! Philippe maintint dans sa garde Beaulieu et le chapitre de Toul. En 1290, le Parlement de. Paris prononça contre Thiébaut II de Bar, à propos de Beaulieu, une sentence que le roi cassa l'année suivante, mais qu'il remit en vigueur en 1293 : dans l'un et l'autre cas, c'étaient des considérations politiques qui lui avaient dicté sa conduite.

En 1293, une guerre semblait imminente entre la France et l'Empire. Deux ans auparavant, Rodolphe de Habsbourg et Thiébaut II étaient morts. Leurs successeurs Adolphe de Nassau et Henri III semblaient décidés à ne plus se contenter de récriminations stériles et à imposer par la force à Philippe le Bel le respect des droits de ses voisins. Les circonstances semblèrent favorables pour engager la lutte quand, en 1293, les rois de France et d'Angleterre se furent brouillés. En 1294, Henri III de Bar épousa Eléonore, fille d'Edouard Ier, et Adolphe conclut avec le Plantagenet un traité d'alliance ; il envoya la même année une lettre de défi au roi de France. Mais la suite ne répondit pas à ces débuts pleins de promesses. Le souverain anglais, en difficulté avec son Parlement, fut retenu dans gon royaume jusqu'en 1297. Adolphe, sans troupes et sans argent, se laissa acheter par un agent de Philippe et resta dans l'inaction. Bien qu'il eût invité les princes lotharingiens à seconder le comte de Bar, aucun d'eux ne bougea. Peut-être même le duc de Lorraine poussa-t-il la méconnaissance de ses intérêts jusqu'à envoyer un contingent militaire au roi de France. Toujours est-il que le comte de Bar, abandonné de tous, fut battu et fait prisonnier, en 1297, par le connétable de France, Gaucher de Châtillon.

Le vainqueur et successeur d'Adolphe, Albert d'Autriche, fils de Rodolphe, allait au contraire faire la paix avec Philippe le Bel et payer fort cher l'appui du Capétien contre les ennemis qu'il comptait en Allemagne. A l'entrevue de Quatrevaux, près de Vaucouleurs (1299), les deux souverains conclurent un traité qui contenait des stipulations matrimoniales et territoriales. Il est très probable, presque certain même, qu'Albert abandonna ses droits de suzeraineté sur la partie du Barrois située à l'ouest de la Meuse. Y eut-il des bornes de cuivre placées dans ce cours d'eau pour marquer la nouvelle frontière ? On l'a prétendu plus tard, mais le fait reste douteux.

Cette convention laissait entrevoir au comte de Bar le sort qui l'attendait. Abandonné d'Albert, de son propre beau-père et du pape Boniface VIII, le malheureux Henri III dut en 1301 subir les conditions rigoureuses de son vainqueur et signer le traité de Bruges, par lequel il se reconnaissait le vassal du Capétien, pour les terres qu'il possédait en alleu sur la rive gauche de la Meuse. La suzeraineté des rois de France sur une moitié du Barrois se précisera et s'aggravera avec le temps, véritable boulet que les comtes, puis ducs de Bar, traîneront au pied. On appellera plus tard Barrois mouvant les territoires qui relèvent de la France, Barrois non mouvant ceux qui font partie de l'Empire. Le comte de Bar, contraint en outre de partir pour la Terre sainte, mourut au retour en 1302, sans avoir revu ses Etats. Ce fut Philippe le Bel qui organisa la régence, Edouard, fils du comte défunt, étant encore mineur.

Tandis que Thiébaut II et Henri III avaient défendu les droits de l'Empire et contrecarré les entreprises de Philippe le Bel, leurs descendants se montreront, jusqu'à la fin de la dynastie barroise, les vassaux dévoués des Capétiens et des Valois.

Le duc de Lorraine avait, lui aussi, pour suzerain Philippe le Bel, depuis que ce roi avait épousé l'héritière du comté de Champagne. Mais, pour se dégager de cette vassalité qui lui pesait, Ferry céda les fiefs qui relevaient de la Champagne à son fils Thiébaut, sire de Rumigny, qui en 1300 rendit hommage à Philippe. En 1302, Thiébaut combattit à Cassel dans les rangs de l'armée française. La même année son père assista aux Etats généraux que réunit le roi de France et signa la lettre des barons à Boniface VIII. Quelques années plus tard, Philippe le Bel et son fils Louis le Hutin soutinrent les bourgeois de Neufchâteau contre les ducs Thiébaut II et Ferry IV ; ce dernier finit par abandonner cette ville en douaire à sa mère, remariée au connétable de France, Gaucher de Châtillon (1314).

Philippe se faisait reconnaître comme gardien par les bourgeois de Toul en 1300, et, cinq ans plus tard, il obligeait l'évêque Thomas de Bourlémont à se mettre sous sa protection. A Verdun le Parlement de Paris et les baillis faisaient également sentir à différentes reprises la puissance de la dynastie capétienne.

La royauté française allait avoir une auxiliaire de sa politique dans la papauté depuis l'élection, en 1305, de Clément V. Les pontifes d'Avignon seront, plus encore que leurs prédécesseurs, les agents des Capétiens d'abord, des Valois ensuite, et ne laisseront monter sur les sièges de Metz, de Toul et de Verdun que des prélats français ou favorables à la France.

Les fils de Philippe le Bel et Philippe VI sauront garder les avantages obtenus et consolider leur situation dans la région lorraine. Philippe VI intervient dans un conflit entre Ferry IV et l'évêque de Toul, ce qui n'empêche pas le duc d'aller combattre les Flamands à Gassel, où il fut grièvement blessé (1328). Son fils Raoul, le premier des ducs paladins, est un serviteur dévoué de Philippe VI, dont il avait épousé la nièce, Marie de Blois. Il combat les Anglais en 134o, et en 1346 il trouvera une mort glorieuse à Crécy.

Les comtes de Bar, devenus vassaux des rois de France, remplissent leurs devoirs avec ponctualité. En 13'2$, on trouve Edouard Ier à Gassel ; en 1340, Henri IV fournit à Philippe VI un contingent militaire. Jean de Luxembourg, roi de Bohême, entretient, lui aussi, de bonnes relations avec les Valois, et il se fait, comme Raoul, tuer à Crécy.

Si la ville de Metz échappe à l'influence française, son évêque Adhémar de Monteil s'allie en 1338 avec Philippe VI. A Toul, le roi de France amène en 1342 l'évêque Thomas de Bourlémont à signer un traité de pariage, qui faisait du Valois le coseigneur du prélat à l'égard du temporel de l'évêché ; mais sur les protestations du chapitre, des bourgeois et même du duc Raoul de Lorraine, le pape Clément VI annula le traité. C'est à Verdun que l'action française se fait le plus sentir : la ville se met sous la protection du roi de France en 1315, en 1318, en 1327 ; l’évêque Henri d'Apremont suit en 1331 et en 1337 l'exemple de ses bourgeois. En 1318, Philippe V oblige ce prélat à venir à Paris justifier sa conduite ; c'est à Mantes, et par la médiation de Charles IV, qu'en 1323 l'évêque de Verdun, le comte de Bar Edouard Ier et le comte Jean de Luxembourg signent un traité de paix. En 1332 et en 1334, Philippe VI intervient entre Henri d'Apremont et les Verdunois. On comprend qu'en 1340 l'évêque ait envoyé un contingent militaire au roi de France. Bon gré mal gré une partie des princes et des villes de la région lorraine se trouvait entraînée dans l'orbite de la France. Seuls l'archevêque de Trêves et la république de Metz maintenaient leur indépendance.

 

II.— LA RÉGION LORRAINE DE 1346 À 1431.

De 1346 à 1431 la région lorraine est troublée, comme précédemment, par des luttes intestines, par des guerres de principauté à principauté ; elle subit à diverses reprises le contre-coup de la terrible guerre de Cent Ans. La France affaiblie intervient plus rarement dans les luttes féodales, son influence recule même à certains moments sous l'action combinée des victoires anglaises et des efforts que font : les souverains allemands de la maison de Luxembourg, Charles IV et Sigismond, pour rétablir dans la région lorraine l'autorité de l'Empire.

1° Histoire intérieure des principautés lorraines.

Au début de cette phase nous trouvons trois minorités, trois régences dans la Lorraine, le Barrois et le Luxembourg. Marie de Blois, veuve de Raoul, eut des difficultés avec la noblesse, qui lui imposa un corégent en la personne du comte Eberhard de Wurtemberg ; celui-ci délégua ses pouvoirs à Brocard, sire de Fénétrange. Le duc Jean de Lorraine, devenu majeur, sortit souvent de ses Etats. S'il semble avoir vécu en bonne intelligence avec ses nobles, il eut en 1388, avec les bourgeois de Neufchâteau, des difficultés qui provoquèrent l'intervention de la France. Son fils Charles II, prince plus réaliste, plus soucieux de ses intérêts, montra qu'il entendait se faire obéir et sut mater l'ancienne chevalerie. Mal disposé pour la France, dont il redoutait l'ambition, il avait en 1409, dans un premier testament, interdit à sa fille d'épouser jamais un prince français.

Pourtant, quand le cardinal Louis, devenu en 1415 duc de Bar par la mort de son frère Edouard III, eut pris pour héritier son petit-neveu René d'Anjou, le duc de Lorraine se rendit compte des avantages que présenterait pour sa dynastie et pour le pays le mariage de sa fille aînée avec René. Les négociations ouvertes entre Charles et Louis aboutirent au traité de 1419, qui décidait l'union des deux jeunes gens et la cession du Barrois à René par son grand-oncle. Lorsque le mariage eut été célébré, en octobre 1420, René devint duc de Bar. Toutefois Charles II gouverna le duché au nom du jeune prince, qui était encore mineur ; celui-ci resta, même après avoir atteint sa majorité, soumis en fait à l'autorité de son beau-père. L'union des deux principaux Etats féodaux de la région lorraine, si longtemps ennemis, était un événement de la première importance, qui semblait présager la reconstitution future de l'ancienne Mosellane.

Le Barrois avait connu successivement les difficultés de deux régences, durant les minorités d'Edouard II (1344-1352) et de son frère Robert (1352-1411). Yolande de Flandre, dame de Gassel, veuve d'Henri IV, exerça le pouvoir au nom de ses fils, mais son caractère violent et hautain lui faisait beaucoup d'ennemis ; l'un d'eux, Henri, sire de Pierrefort, d'une branche cadette de la maison de Bar, lui disputa la régence, à l'avènement de Robert. On réunit les Etats généraux, qui attribuèrent le pouvoir à Jeanne de Bar, fille d'Henri III, comtesse des Garennes ou de Warren. Mais Jeanne eut à se défendre contre Yolande, qui n'entendait pas qu'on lui enlevât ainsi l'autorité souveraine. Pour mettre fin à ces contestations, les Etats, réunis de nouveau en 1354, déclarèrent majeur le jeune comte ; en fait, le Barrois fut durant plusieurs années gouverné par Yolande, toute-puissante sur l'esprit de son fils ; elle en profita pour chercher à tirer vengeance de ses ennemis, en particulier d'Henri de Bar-Pierrefort. S'étant brouillée en 1371 avec son fils, elle n’hésita pas, bien qu'il eût alors vingt-neuf ans, à le faire enfermer ; il fallut l'intervention du roi de France pour que Robert recouvrât sa liberté. Robert, qui en 1354 avait pris le titre de duc dans des conditions que l'on ne connaît pas, eut un règne long et prospère. Son pouvoir semble avoir été solidement assis et, si l'on excepte une révolte à Pont-à-Mousson, il vit son autorité respectée. La noblesse du Barrois ne montrait pas l'esprit d'indépendance qui animait l'ancienne chevalerie lorraine. Des nombreux enfants que Marie de France, sœur de Charles V, avait donnés à Robert, l'aîné, Henri, périt à Nicopolis en 1396. Ce fut non pas le fils d'Henri, mais un des frères cadets de ce prince, Edouard, qui en 14n devint duc de Bar.

Edouard, ainsi que son frère Jean et son neveu Robert ayant été tués à la bataille d'Azincourt (1415), Louis, cardinal et évoque de Châlons, le seul représentant mâle encore envie de la maison de Bar, revendiqua le duché et en prit possession. Ses sœurs, en particulier la reine d'Aragon Yolande, prétendirent que, vu sa qualité d'homme d'Eglise, Louis était inhabile à recueillir la succession d'Edouard III ; finalement, pour tout arranger, le cardinal-duc choisit pour héritier un petit-fils de la reine d'Aragon, René, fils de Louis II d'Anjou et d'Yolande d'Aragon. Nous avons parlé plus haut du mariage de René et d'Isabelle de Lorraine.

La première maison de Vaudémont, issue de Gérard, fils de Gérard d'Alsace, s'éteignit en 1346 (?) avec Henri IV, qui eut pour successeur son neveu Henri, sire de Joinville, fils d'Anseau de Joinville et de Marguerite de Vaudémont. La fille aînée d'Henri V, appelée Marguerite elle aussi, hérita du comté de Vaudémont. Elle épousa successivement Jean de Bourgogne, puis Pierre de Genève, de qui elle n'eut pas de postérité, enfin en troisièmes noces (1393) le frère de Charles II, Ferry de Lorraine, sire de Rumigny, à qui elle donna de nombreux enfants. C'est ainsi que le comté de Vaudémont revint à la maison de Lorraine, tout en continuant de former jusqu'en 1473 une principauté distincte.

Le Luxembourg qui, à la mort de Jean de Bohême, avait eu pour souverain Wenceslas, fils cadet du prince défunt, fut gouverné par la mère du jeune comte encore mineur ; en 1354, Charles IV érigea cette principauté en duché. Quand Wenceslas mourut en 1383, sans laisser de postérité, le duché échut à son neveu, le roi des Romains Wenceslas, qui l'engagea successivement à Josse de Moravie et à Louis, duc d'Orléans ; puis le Luxembourg fut donné en dot à Elisabeth de Görlitz, femme d'Antoine, duc de Brabant, qui en garda la possession, au moins nominale, jusqu'à sa mort.

Durant la seconde moitié du XIVe siècle, les dynasties de Sarrebrück et de Deux-Ponts s'éteignirent l'une et l'autre. Les domaines de la première échurent à des princes de la famille de Nassau, ceux de la seconde en partie à des Hanau, en partie à des Wittelsbach de la branche palatine, qui finirent au XVe siècle par réunir sous leur autorité tout l'héritage de l'ancienne maison de Castres.

Les seigneuries épiscopales nous offrent toujours le spectacle des mêmes conflits. A Trêves, on voit Charles IV soutenir Cunon de Falkenstein contre les bourgeois, rendre en. 1364 une sentence favorable aux droits du prélat et confirmer solennellement ceux-ci en 1376. Moins heureux, les suffragants de Trêves ne trouvent aucun appui chez le souverain allemand ; il est vrai qu'ils ne comptent point parmi les électeurs du roi des Romains.

Si, à Metz, Thierry Bayer de Boppart lutte encore contre ses bourgeois de 1373 à 1376, les évêques qui lui succéderont ne l'imiteront pas. Les gens des métiers montreront plus de ténacité : le patriciat bourgeois eut, il est vrai, facilement raison de la conspiration des frères Huguignon en 1347, du complot des bouchers en 1356 ; en 1382, il abolit les confréries. Mais en 1405 il est renversé par une révolution, qui met le pouvoir aux mains des gens de métier. Ceux-ci ne surent pas le conserver et, dès l'année suivante, les paraiges, redevenus les maîtres de la ville, proscrivaient ou envoyaient au supplice les chefs du mouvement populaire. Une dernière conspiration, provoquée par les prédications d'un cordelier observant, celle de Jean de Tollos, fut assez facilement réprimée. Désormais personne ne disputera plus aux paraiges le gouvernement de la république messine.

Toul ne connaît pas les luttes de la riche bourgeoisie avec les gens des métiers. Mais à diverses reprises, des conflits mettent aux prises l'évêque ou les chanoines avec les bourgeois. En 1354, au début de l'épiscopat de Bertrand de La Tour d'Auvergne, un accord intervint qui rétablissait celui de 1340. De 1367 à 1371, Jean de Heu, le chapitre et les bourgeois eurent entre eux des démêlés ; la paix ne fut rétablie qu'en 1872, après une intervention du pape Grégoire XI, par Jean de Neuchâtel, successeur de Jean de Heu. En 1405, l'évêque Henri de Ville conclut un nouvel accord avec les bourgeois.

La ville de Verdun est troublée, comme celle de Metz, au XIVe siècle. Les gens de métier, écartés du pouvoir par les bourgeois des lignages, restaient mécontents. L'évêque Hugues de Bar-Pierrefort, bien disposé pour eux, malgré ses origines aristocratiques, leur avait accordé, en 1354, des concessions que Charles IV annula en 1357. L'évêque pourtant fit aux gens de métier de nouvelles promesses, que la mort l'empêcha, de tenir. Les lignages étaient désormais les maîtres de la situation ; ils eurent soin de faire confirmer leurs privilèges politiques par les traités de garde qu'ils conclurent en 1363 avec les ducs de Bar et de Luxembourg. Il n'y aura plus à l'avenir de luttes qu'entre évêques et bourgeois ; ceux-ci protestèrent contre le traité de pariage conclu par leur évêque, Liébaud de Cusance, avec Charles VI, et finirent par en obtenir l'annulation. Ce fut le successeur de Liébaud, Jean de Sarrebrück, qui le premier prit le titre de comte de Verdun.

2° Luttes des principautés lorraines les unes contre les autres.

De nombreuses calamités affligent alors la région lorraine. La terrible peste de 1349 y fit, comme dans toute l'Europe, des milliers de victimes.

Des guerres éclatent entre ducs de Lorraine, évêques de Metz, comtes ou ducs de Bar, entre ceux-ci et les bourgeois de Verdun. A partir de 136o les grandes compagnies, venues de France, soit de leur propre mouvement, soit à l'appel de seigneurs lorrains, envahissent le pays ; on cherche à les en chasser ou l'on achète leur retraite. Mais d'autres reviennent, et le pays est affreusement ravagé en 1302 et en 1364. Charles IV avait, en 1354, promulgué une paix générale et invité tous les princes à la respecter. En 1361 un traité de landfried fut conclu entre les principaux seigneurs du pays, ducs de Lorraine, de Bar, de Luxembourg, etc., pour le maintien de la paix. Elle fut pourtant troublée quelques années plus tard par une lutte entre le duc Robert et les Messins ; Robert, fait prisonnier en 1368, ne recouvra sa liberté que deux ans plus tard, en promettant de payer une énorme rançon. Un des plus turbulents seigneurs de la région était Pierre de Bar, sire de Pierrefort, toujours en guerre avec ses voisins. A la fin, une coalition se forma contre lui, et Pierre, assiégé dans un de ses châteaux, y fut tué en 1380.

Au début du XVe siècle, les entreprises de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI, sur notre pays, allaient y jeter le trouble. Louis, adversaire de la maison de Bourgogne, déjà maîtresse d'une partie des Pays-Bas, voulut, pour la mieux combattre, s'installer dans la région lorraine. Il se fit céder par Josse de Moravie la gagère du Luxembourg et, une fois en possession de ce duché, essaya d'amener à son alliance ou de soumettre à son autorité les seigneurs et les villes du pays. Appuyé par la maison de Bar, il se heurta à l'opposition de Metz et de Charles IL Celui-ci remporta près de Champigneulles, en 1407, une grande victoire sur l'armée, formée de contingents barrois et luxembourgeois, que le duc d'Orléans avait envoyée contre lui. L'assassinat de Louis la même année mit fin à ses entreprises, que son fils n'essaya pas de continuer.

Si le mariage de René d'Anjou et d'Isabelle met fin aux conflits séculaires de la Lorraine et du Barrois, ceux des deux duchés avec la ville de Metz vont au contraire redoubler d'intensité durant le XVe siècle. La conquête de Metz devient alors le but que visent les princes lorrains, qui semblent ne pas s'être rendu compte que pareille entreprise dépassait de beaucoup leurs forces. L'un des plus fâcheux résultats de ces tentatives malheureuses sera de créer entre Lorrains et Messins une animosité qui a persisté jusqu'à nos jours. La guerre de la hottée de pommes, ainsi l'appela-t-on du prétexte futile qui l'avait fait naître, commencée par Charles II en 1427, se prolongea durant près de trois années pour le malheur des paysans du pays messin et des duchés.

3° Les principautés lorraines et l'Empire.

L'année même de Crécy, les électeurs, mécontents de Louis de Bavière, nommaient roi le fils aîné de Jean de Bohême, Charles, que toute l'Allemagne reconnut l'année suivante. Prince intelligent, instruit, moins indifférent qu'on ne l'a dit aux droits de l'Empire, mais dépourvu de puissance, Charles IV s'occupa, beaucoup plus que ne l'avait fait son prédécesseur, de la région lorraine et s'efforça d'y maintenir son autorité. On le vit à Toul en ï356, à Metz où il tint deux diètes, en 1354, puis en 1356-1357 ; la première fois il érigea pour Robert de Bar en marquisat, -fief d'Empire, la seigneurie de Pont-à-Mousson. Au cours de la diète de 1356-1357, il promulgua la célèbre Bulle d'Or, qui déterminait le mode d'élection du roi des Romains et les droits des électeurs, il reçut alors l'hommage des princes laïcs et ecclésiastiques de la région, annula les concessions faites par l'évêque de Verdun Hugues de Bar-Pierrefort aux gens de métier, ainsi que tous les traités de garde ou de protection conclus par les Verdunois. En 1367, Charles IV confirma les privilèges des bourgeois de Toul, en 1374 et en 1378 ceux des bourgeois de Verdun.

Son fils aîné Wenceslas lui succéda comme roi des Romains en 1378. Ce prince indolent ne sut pas comme son père sauvegarder ses droits dans la région lorraine ; l'affaire du grand schisme en fournit une première preuve : tandis que Wenceslas se prononçait pour le pape de Rome, on reconnaissait celui d'Avignon dans les diocèses de Metz, de Toul et de Verdun. Wenceslas ne put réussir à faire monter l'urbaniste Roland de Rodemach sur le siège de Verdun. Il dut, n'ayant pu vaincre l'obstination des Messins, retirer une mise au ban de l'Empire qu'il avait prononcée contre eux.

Wenceslas, déposé en 1400 par les électeurs, eut pour successeur Robert de Bavière, qui se montra plus actif. Beau-père de Charles II de Lorraine, qui l'accompagna en Italie en 14OI, il trouva dans ce prince un auxiliaire précieux. Louis d'Orléans, le Barrois, Toul et Verdun continuaient de soutenir Wenceslas ; Charles obligea Toul à reconnaître Robert de Bavière. La victoire que remporta le duc de Lorraine sur la coalition que Louis d'Orléans avait formée contre lui servit indirectement les intérêts de Robert.

Sigismond de Luxembourg, élu en 14n> était comme son père Charles IV un souverain intelligent et actif, qui suivit avec attention les affaires de la Lotharingie. Mais ses occupations multiples et son peu de puissance ne lui permettaient pas d'exercer une action efficace. Ses efforts pour arrêter les progrès de la maison de Bourgogne restèrent sans effet. Il entretint de bons rapports avec les princes laïcs, les évêques et les villes de la Mosellane. On voit le duc Charles II, ainsi que des députations de Toul et de Verdun, assister, le 8 novembre 1414, au sacre de Sigismond à Aix-la-Chapelle ; Verdun se fit représenter à la diète tenue à Nuremberg en 1422.

4° Les principautés lorraines et la France.

L'influence de la France passe par des fluctuations intéressantes à noter. Elle baisse à la suite des désastres de Crécy et de Poitiers, se relève avec Charles V, pour subir après Azincourt une nouvelle éclipse. La royauté peut compter sur la maison de Bar, elle trouve, au moins jusqu'à la fin du grand schisme, un appui précieux dans la papauté d'Avignon, qui peuple de Français les évêchés lorrains. Les ducs de Lorraine se montrent tantôt favorables, tantôt hostiles aux Valois ; la république messine est beaucoup moins soumise que celles de Toul et de Verdun à l'influence de la France.

En 1347, Philippe VI dut, sur les réclamations de Marie de Blois, reconnaître que les habitants de Neufchâteau n'avaient à payer au roi de France aucune espèce d'impositions. En 134g, le même souverain déclare Edouard II apte à régner ; en 1352, Jean le Bon agit de même à l'égard de Robert ; peut-être est-ce lui qui, en 1354, érige le Barrois mouvant en duché. A l'égard de Verdun la conduite de Jean présente des contradictions bizarres ; tandis qu'en 1351 il renonce à la garde de cette ville, en 1355 il refuse de signer un abandon formel de ses droits sur elle.

Avec le sage et clairvoyant Charles V, le plus grand des Valois, la France reconquiert la puissance et le prestige que lui avaient fait perdre les malheurs ou les fautes de Philippe VI et de Jean le Bon. Ce prince intervient dans les affaires de son beau-frère Robert de Bar, qui sort, grâce à lui, de la captivité où l'avait réduit sa mère Yolande. Robert et ses fils se montrent tout dévoués à la France. Ainsi que son voisin de Bar, le duc Jean de Lorraine est, après comme avant la mort de Charles V, un fidèle serviteur des Valois ; il va combattre à R00sebeke, en 1382, les Flamands révoltés contre l'autorité de Philippe le Hardi. L'influence française se fait également sentir dans les villes épiscopales de Toul, de Verdun, et, bien qu'à un degré moindre, dans celle de Metz.

Charles V devait recueillir les fruits de son habile politique : lorsqu'en 1378 l'Eglise se trouva partagée entre deux papes, ce fut pour celui d'Avignon, soutenu par le roi de France, que se prononcèrent le duc de Lorraine, celui de Bar, les évêques et la grande majorité du clergé de Metz, de Toul et de Verdun. Il y eut pourtant des bourgeois, en particulier ceux de Toul, qui penchèrent plutôt pour le pape de Rome. Les pontifes d'Avignon maintinrent jusqu'au bout dans leur obédience les trois diocèses suffragants de Trêves, et ils eurent soin de ne laisser monter sur les sièges de Metz, de Toul et de Verdun que des prélats qui leur étaient dévoués, originaires de la région lorraine, de la France ou de l'ancien royaume d'Arles.

En 1380, Clément VII nomma Liébaud de Cusance à Verdun, tandis qu'Urbain VI lui opposait Roland de Rodemach. Liébaud se trouva dans une situation d'autant plus difficile que les Verdunois lui témoignaient de l'hostilité et que Wenceslas refusait de le reconnaître et de l'investir des régales. En 1388, lors du passage à Verdun de Charles VI, Liébaud conclut avec le roi de France un traité de pariage, qui faisait de ce prince le coseigneur de l'évêque à l'égard de Verdun. Les bourgeois, dès qu'ils en eurent connaissance, adressèrent à Wenceslas une protestation qui fut bien accueillie. De 138g à 1391, ils firent la sourde oreille à toutes les promesses, à toutes les menaces du roi et de ses agents. La folie de Charles VI, survenue en 1392, empêcha le gouvernement royal de poursuivre la reconnaissance du traité de pariage ; il finit par se contenter de traités qui mettaient sous sa garde l'évêché, le chapitre et la ville (1396). C'était pour la royauté française un recul.

Elle avait d'autre part gravement mécontenté le duc de Lorraine Charles II. En 1388, à l'occasion d'un conflit entre Jean Ier et les bourgeois de Neufchâteau, le duc avait été cité devant le Parlement de Paris. La sentence, rendue seulement en 139i, atteignit le fils et successeur de Jean, Charles II, dans son amour-propre et dans ses droits de souverain. Blessé et humilié, il dissimula tout d'abord son ressentiment ; même en 1398, il déclara qu'il ne gardait à l'égard des gens de Neufchâteau aucune animosité. Toutefois, ce n'était de sa part qu'une feinte. Alors déjà se dessinait la rivalité des maisons de Bourgogne et d'Orléans. Tandis que Robert de Bar s'attachait à la seconde, c'est pour la première que Charles II se déclara, ce qui lui valut l'hostilité de Louis d'Orléans et cette guerre où il triompha. Ami de Jean Sans-Peur, Charles crut pouvoir, sans danger pour lui, tirer vengeance des bourgeois de Neufchâteau, à l'égard desquels il se laissa entraîner, en 1411, aux plus condamnables violences. Le Parlement, saisi de l'affaire, prononça en 1412 une sentence rigoureuse contre le prince lorrain, qui n'en tint nul compte, confiant qu'il était dans l'appui que lui donnait le duc de Bourgogne. Loin de se soumettre, il vint à Paris, comme s'il voulait braver les gens du Parlement. Mais ceux-ci veillaient ; sans se laisser intimider par la présence de Jean Sans-Peur, ils osèrent rappeler devant toute la cour la sentence dont Charles avait été frappé, et le duc se vit contraint de solliciter humblement son pardon de Charles VI.

Le ressentiment du prince lorrain contre le roi et contre le parti armagnac s'en accrut d'autant ; il s'abstint de paraître ou d'envoyer des troupes à Azincourt, accepta, en 1417, de Jean Sans-Peur et d'Isabeau de Bavière l'épée de connétable, vint même à Paris en 1418, lorsque le parti bourguignon fut redevenu maître de cette ville.

Puis un revirement se produisit dans son attitude. Comprit-il que les victoires des Anglo-Bourguignons, que les progrès de Philippe le Bon dans les Pays-Bas étaient aussi gros de menaces pour la région lorraine que jadis les tentatives de Louis d'Orléans ? Est-ce uniquement au projet d'unir sa fille à René, un prince armagnac, un beau-frère du futur Charles VII, que l'on doit attribuer son changement de conduite ? Toujours est-il qu'à partir de 1419 Charles se retira de la politique active, garda là neutralité, refusa enfin de marier sa fille avec un prince anglais.

A la différence de Charles II, les ducs de Bar avaient soutenu le duc Louis d'Orléans, puis le parti armagnac. Edouard, son frère Jean et son neveu Robert étaient tombés sur le champ de bataille d'Azincourt. Le cardinal ! Louis suivit la même politique que les membres de sa famille ; à plus forte raison, René d'Anjou tenait, lui aussi, pour Charles VII, qui avait épousé une de ses sœurs.

Toutefois, les succès du parti anglo-bourguignon amenèrent Louis et René à faire taire leurs sympathies. En 1429, le cardinal se rendit à Paris, traita avec le duc de Bedford, régent de France, et rendit hommage au jeune roi. Henri VI pour le duché de Bar au nom de son petit-neveu. Quelques mois plus tard, René désavouait cet hommage et allait assister au sacre de son beau-frère à Reims.

C'est une sujette de René, Jeanne d'Arc, née au village de Domremy dans le diocèse de Toul et le Barrois mouvant[2], qui avait provoqué cette volte-face du jeune duc. Ecoutant les voix qui l'appelaient à délivrer la France des Anglais et à faire sacrer Charles. VII, Jeanne était, en 1429, allée trouver le roi à Chinon, avait obtenu une armée avec laquelle elle avait délivré Orléans, puis conduit Charles à Reims, sans que les Anglo-Bourguignons osassent s'opposer à la marche triomphale du roi de France.

Si les succès de Jeanne s'arrêtèrent là, si l'année suivante elle tomba au pouvoir d'un Bourguignon, Jean de Luxembourg, si les Anglais, auxquels Jean l'avait vendue, la firent condamner en 1461 par un tribunal ecclésiastique que présidait l’évêque de Beauvais Cauchon, si elle périt sur le bûcher, place du Vieux-Marché à Rouen, elle n'en avait pas moins relevé la France, réveillé le sentiment national, rendu la confiance aux capitaines et aux soldats de Charles VII et préparé la chute définitive de la domination anglaise.

Le roi de France, oublieux des grands services que la Pucelle lui avait rendus, n'avait pas fait la moindre tentative pour la tirer des mains de ses geôliers. Plus tard seulement, quand il se fut avisé que la condamnation de Jeanne l'atteignait indirectement lui-même, Charles obtint du Saint-Siège que la sentence fût révisée ; en 1456 de nouveaux juges ecclésiastiques cassèrent l'inique arrêt de 1431 et la mémoire de la libératrice de la France obtint enfin la réparation solennelle à laquelle elle avait droit.

 

 

 



[1] HUGUENIN (J.-F.), les Chroniques de la ville de Metz, p. 61, col. I.

[2] On sait que, dans sa Ballade des dames du temps jadis, VILLON a qualifié Jeanne de « bonne Lorraine ». L'expression est exacte, parce que Domremy, village natal de la Pucelle, d'ailleurs étranger au duché féodal de Lorraine, se trouvait dans le diocèse de Toul et, par conséquent, dans la Lorraine, prise au sens géographique que ce terme avait conservé.