HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

QUATRIÈME PARTIE

 

LES PROGRÈS DE LA FRANCE (1270-1812).

 

 

Depuis le XIIIe siècle jusqu'au début du XIXe, l'influence de la France, malgré des arrêts et des reculs de courte durée, ne cessera de croître dans la région lorraine. La France commence par établir sa suzeraineté sur quelques territoires, puis elle en annexe d'autres, si bien que, de progrès en progrès, elle finit par atteindre le Rhin et même par le dépasser au temps de Napoléon Ier. Ses diplomates, ses magistrats, ses généraux ne sont pas seuls à travailler pour elle ; son clergé, ses artistes, ses commerçants, ne lui rendent guère moins de services. Le gouvernement français varie ses moyens d'action avec les époques, avec les circonstances, ainsi qu'avec les différentes principautés entre lesquelles s'est morcelée la région lorraine.

Au point de vue politique, cette influence de la France s'explique d'abord par la faiblesse des rois des Romains ou des empereurs, que les électeurs allemands ont soin de choisir, au moins jusqu'au milieu du XVe siècle, tantôt dans une famille, tantôt dans une autre ; ces souverains n'ont ni fonctionnaires, ni armée, ni revenus ; ils sont tenus en échec par les princes de l'Empire, dont la puissance s'accroîtra encore à la suite de la Réforme et de la guerre de Trente Ans. Les diètes, ces assemblées qui réunissent les représentants des Etats allemands, refusent le plus souvent aux souverains les hommes et l'argent qu'ils leur réclament. Les rois des Romains ou les empereurs ne retirent une force effective que de leurs Etats héréditaires ; mais ceux-ci sont de médiocre étendue, situés aux extrémités de l'Empire, habités par une population non allemande, exposés en outre aux attaques d'ennemis redoutables. Rois des Romains ou empereurs, incapables d'obliger les princes lotharingiens à vivre en paix les uns avec les autres, n'ont pas davantage la force de les protéger contre l'ennemi extérieur.

Les petits Etats de la Mosellane sont d'autre part trop faibles et trop divisés pour assurer eux-mêmes leur propre défense. Bien loin qu'ils songent à s'entr'aider, on les voit toujours prêts à invoquer contre leurs adversaires, au cours de leurs incessantes querelles, le secours des Capétiens, des Valois ou des Bourbons.

Ces princes d'ailleurs n'ont pas besoin, pour intervenir, qu'on le leur demande, ils en ont le désir et les moyens. Autant le roi des Romains est faible, autant le souverain français a de puissance. Les descendants de Hugues Capet ont fini par rendre la couronne héréditaire dans leur maison ; ils possèdent des domaines étendus ; le Parlement de Paris et les fonctionnaires provinciaux, baillis, prévôts, sergents, les servent avec autant de zèle que d'activité ; ils ont une armée nombreuse, des revenus abondants ; à la force matérielle le roi de France joint le prestige moral ; des publicistes défendent ses prétentions et s'appliquent à en faire valoir le bienfondé. Au dehors, il dispose de moyens d'action variés, droits de garde, droits de suzeraineté, alliances, arbitrages, médiations soit entre les Etats de la région lorraine, soit entre les partis qui s'y disputent le pouvoir ; il sait, en tenant compte des circonstances, tirer habilement parti tantôt des uns, tantôt des autres.

N'oublions pas que, par sa prospérité matérielle, par le développement de sa littérature et de ses arts, par la cour brillante de ses rois, par l'université de Paris, la France ne cessera d'attirer à elle les princes lotharingiens et leurs sujets. A aucun de ces points de vue l'Allemagne ne pourra lutter avec avantage contre la France.

Pourtant, l'influence française ne se fera pas sentir avec la même force dans toutes les parties de la région lorraine : le Barrois, Toul et Verdun y seront plus soumis que la Lorraine, que Metz, surtout que l'électorat de Trêves.

L'histoire des progrès de cette influence peut se diviser en deux périodes, séparées l'une de l'autre par l'occupation, en 1552, de Metz, de Toul et de Verdun. Jusqu'à cette date, le roi de France n'avait dans la région lorraine que des droits de suzerain et de gardien. Depuis 1552 il s'installe au cœur du pays «t, maître des grandes villes, il peut travailler à faire la conquête des principautés laïques ou ecclésiastiques de l'ancienne Mosellane. En 1648, la France obtient de l'Empire la cession définitive de Metz, de Toul, de Verdun et du temporel des évêques de ces trois villes ; en 1735-1738 (1766), elle acquiert les duchés de Lorraine et de Bar. En 1797 la République, fidèle en cela aux traditions de l'ancienne monarchie, se fait céder le reste de la région lorraine, et cette annexion est confirmée en 1801. La fin du règne de Napoléon Ier marquera au contraire le début d'une période de recul pour l'influence politique de la France et d'amoindrissement pour son étendue territoriale.

Comme nous le disions plus haut, rois des Romains et empereurs se montrèrent impuissants à protéger la région lorraine contre l'ambition des rois de France, à prévenir ou à terminer les querelles qui surgissaient à chaque instant entre duchés, comtés, évêchés et villes libres, à s'opposer enfin aux modifications territoriales qui résultaient de ces luttes. Reconnaissons pourtant, l'équité le veut, que les souverains de l'Empire n'interviennent presque jamais dans les affaires intérieures de nos principautés ou de nos républiques municipales, qui peuvent se gouverner et se développer avec une pleine liberté. Qu'il s'agisse de la langue ou des institutions, ni les unes ni les autres n'ont à subir d'ingérence tracassière de la part de l'Empire. Il n'en ira pas de même sous d'autres dominations, moins respectueuses de nos usages ou de nos libertés.