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Depuis
le XIIIe siècle jusqu'au début du XIXe, l'influence de la France, malgré des
arrêts et des reculs de courte durée, ne cessera de croître dans la région
lorraine. La France commence par établir sa suzeraineté sur quelques
territoires, puis elle en annexe d'autres, si bien que, de progrès en
progrès, elle finit par atteindre le Rhin et même par le dépasser au temps de
Napoléon Ier. Ses diplomates, ses magistrats, ses généraux ne sont pas seuls
à travailler pour elle ; son clergé, ses artistes, ses commerçants, ne lui
rendent guère moins de services. Le gouvernement français varie ses moyens
d'action avec les époques, avec les circonstances, ainsi qu'avec les
différentes principautés entre lesquelles s'est morcelée la région lorraine. Au
point de vue politique, cette influence de la France s'explique d'abord par
la faiblesse des rois des Romains ou des empereurs, que les électeurs
allemands ont soin de choisir, au moins jusqu'au milieu du XVe siècle, tantôt
dans une famille, tantôt dans une autre ; ces souverains n'ont ni
fonctionnaires, ni armée, ni revenus ; ils sont tenus en échec par les
princes de l'Empire, dont la puissance s'accroîtra encore à la suite de la
Réforme et de la guerre de Trente Ans. Les diètes, ces assemblées qui réunissent
les représentants des Etats allemands, refusent le plus souvent aux
souverains les hommes et l'argent qu'ils leur réclament. Les rois des Romains
ou les empereurs ne retirent une force effective que de leurs Etats
héréditaires ; mais ceux-ci sont de médiocre étendue, situés aux extrémités
de l'Empire, habités par une population non allemande, exposés en outre aux
attaques d'ennemis redoutables. Rois des Romains ou empereurs, incapables
d'obliger les princes lotharingiens à vivre en paix les uns avec les autres,
n'ont pas davantage la force de les protéger contre l'ennemi extérieur. Les
petits Etats de la Mosellane sont d'autre part trop faibles et trop divisés
pour assurer eux-mêmes leur propre défense. Bien loin qu'ils songent à
s'entr'aider, on les voit toujours prêts à invoquer contre leurs adversaires,
au cours de leurs incessantes querelles, le secours des Capétiens, des Valois
ou des Bourbons. Ces
princes d'ailleurs n'ont pas besoin, pour intervenir, qu'on le leur demande,
ils en ont le désir et les moyens. Autant le roi des Romains est faible,
autant le souverain français a de puissance. Les descendants de Hugues Capet
ont fini par rendre la couronne héréditaire dans leur maison ; ils possèdent
des domaines étendus ; le Parlement de Paris et les fonctionnaires
provinciaux, baillis, prévôts, sergents, les servent avec autant de zèle que
d'activité ; ils ont une armée nombreuse, des revenus abondants ; à la force
matérielle le roi de France joint le prestige moral ; des publicistes
défendent ses prétentions et s'appliquent à en faire valoir le bienfondé. Au
dehors, il dispose de moyens d'action variés, droits de garde, droits de
suzeraineté, alliances, arbitrages, médiations soit entre les Etats de la
région lorraine, soit entre les partis qui s'y disputent le pouvoir ; il
sait, en tenant compte des circonstances, tirer habilement parti tantôt des
uns, tantôt des autres. N'oublions
pas que, par sa prospérité matérielle, par le développement de sa littérature
et de ses arts, par la cour brillante de ses rois, par l'université de Paris,
la France ne cessera d'attirer à elle les princes lotharingiens et leurs
sujets. A aucun de ces points de vue l'Allemagne ne pourra lutter avec
avantage contre la France. Pourtant,
l'influence française ne se fera pas sentir avec la même force dans toutes
les parties de la région lorraine : le Barrois, Toul et Verdun y seront plus
soumis que la Lorraine, que Metz, surtout que l'électorat de Trêves. L'histoire
des progrès de cette influence peut se diviser en deux périodes, séparées
l'une de l'autre par l'occupation, en 1552, de Metz, de Toul et de Verdun.
Jusqu'à cette date, le roi de France n'avait dans la région lorraine que des
droits de suzerain et de gardien. Depuis 1552 il s'installe au cœur du pays
«t, maître des grandes villes, il peut travailler à faire la conquête des
principautés laïques ou ecclésiastiques de l'ancienne Mosellane. En 1648, la
France obtient de l'Empire la cession définitive de Metz, de Toul, de Verdun
et du temporel des évêques de ces trois villes ; en 1735-1738 (1766), elle acquiert les duchés de
Lorraine et de Bar. En 1797 la République, fidèle en cela aux traditions de
l'ancienne monarchie, se fait céder le reste de la région lorraine, et cette
annexion est confirmée en 1801. La fin du règne de Napoléon Ier marquera au
contraire le début d'une période de recul pour l'influence politique de la
France et d'amoindrissement pour son étendue territoriale. Comme nous le disions plus haut, rois des Romains et empereurs se montrèrent impuissants à protéger la région lorraine contre l'ambition des rois de France, à prévenir ou à terminer les querelles qui surgissaient à chaque instant entre duchés, comtés, évêchés et villes libres, à s'opposer enfin aux modifications territoriales qui résultaient de ces luttes. Reconnaissons pourtant, l'équité le veut, que les souverains de l'Empire n'interviennent presque jamais dans les affaires intérieures de nos principautés ou de nos républiques municipales, qui peuvent se gouverner et se développer avec une pleine liberté. Qu'il s'agisse de la langue ou des institutions, ni les unes ni les autres n'ont à subir d'ingérence tracassière de la part de l'Empire. Il n'en ira pas de même sous d'autres dominations, moins respectueuses de nos usages ou de nos libertés. |