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L'Eglise
lorraine renaît du Xe au XIe siècle, niais la Querelle des Investitures lui
porte un coup dont elle ne se relève pas, malgré la création au XIIe et au XIIIe
siècle d'ordres nouveaux. Alourdie par ses richesses et par sa puissance,
privée, ou peu s'en faut, de la protection que lui avait jusqu'alors accordée
l'Etat, elle n'a plus l'activité, l'autorité morale, ni la sécurité dont elle
aurait besoin pour remplir sa mission. On la voit recourir à des armes
spirituelles pour défendre ses domaines, à des armes temporelles pour
maintenir les fidèles dans l'obéissance. I. — L'ÉGLISE LORRAINE DE 925 À 1076.
Le Xe
et le XIe siècle sont une période de prospérité relative pour l'Eglise
lorraine, et cela malgré des conditions défavorables, accroissement de
richesses et de puissance, ingérence du pouvoir royal dans les affaires
religieuses. L'Église pourtant retire quelques avantages de son union avec
l'Etat ; quand les souverains ont le souci de ses intérêts matériels et
spirituels, ils la protègent contre les usurpations des seigneurs laïcs et
choisissent en général de bons évêques. Serviteurs dévoués et fidèles de
l'Etat, les prélats s'efforcent en outre de relever le niveau moral de leur
clergé, de restaurer la discipline dans les monastères. 1°
L'Église séculière.
C'est à
cette époque que se constituent les archidiaconés ; chacun d'eux se divise en
archiprêtrés ou en doyennés, qui comprennent eux-mêmes un certain nombre de
paroisses. On trouve quatre archidiaconés et vingt doyennés dans la partie
cisrhénane de l'archidiocèse de Trêves ; le diocèse de Metz comprend quatre
archidiaconés et vingt archiprêtrés, celui de Toul six archidiaconés et
vingt-trois doyennés, enfin celui de Verdun quatre archidiaconés et neuf
doyennés. Comme
auparavant le haut clergé se recrute dans la noblesse ; pour cette époque on
ne peut citer aucun prélat d'origine roturière. Les évêques sortent du clergé
séculier ou des abbayes ; la plupart d'entre eux viennent d'un diocèse
étranger, les souverains allemands préférant donner les sièges épiscopaux de
la Lorraine à des Allemands, qui sont passés par la chapelle royale ou par la
chancellerie. L'action
des rois ou des empereurs reste toujours prépondérante, comme à l'époque
franque ; que l'on observe ou que l'on viole les règles de l'élection, seuls
arrivent à l'épiscopat des clercs agréables au souverain. D'ailleurs, les
gens d'Eglise ne songent pas à faire de l'opposition. Si le clergé et le
peuple de Trêves élisent en 1008 un des beaux-frères d'Henri II, Adalbéron de
Luxembourg, c'est dans la croyance qu'ils choisissent un candidat agréable au
roi. Nous
avons déjà dit comment le caractère à la fois temporel et spirituel des
fonctions épiscopales avait amené les souverains à investir les prélats de
leurs droits régaliens non pas seulement par le sceptre, mais par la crosse
et par l'anneau. Les
rois font d'ailleurs en général de bons choix ; on ne pourrait citera celte
époque en Lorraine aucun prélat indigne. Tout au contraire, Poppon de Trêves,
les trois Adalbéron et Thierry Ier à Metz, saint Gérard, Brunon (saint Léon
IX) et Udon à Toul, Bérenger, Haymon et Thierry à Verdun sont des évêques
remarquables à plus d'un égard. Si nous
ne savons rien du clergé paroissial, on constate parmi les dignitaires des
chapitres des hommes intelligents, instruits, tels que Warinbert,
Bernacer, Salacho, Rading à Metz, Ermenfroy à
Verdun. Les
évêques lorrains assistent à des conciles nationaux allemands., Aucun
renseignement ne nous est parvenu sur les conciles de la province de Trêves ;
par contre, les documents nous montrent les évêques, en particulier ceux de
Toul, réunissant régulièrement des synodes dans leurs diocèses. 2°
L'Église régulière.
On a
déjà vu qu'à la fin de la période franque beaucoup d'abbayes avaient été
ruinées et dépeuplées soit par les Normands ou par les Hongrois, soit par les
laïcs que les rois leur avaient imposés comme abbés ; les moines n'y
observaient plus la règle. D'autres monastères avaient été transformés en
collégiales de clercs séculiers. Par
bonheur, cette situation déplorable allait s'améliorer au Xe siècle sous
l'action combinée d'évêques, de membres du clergé séculier, de moines, de
pieux solitaires, et même de quelques-unes des grandes familles du pays. Ce
mouvement de réforme est né en Lorraine, et si les hommes qui en prennent
l'initiative connaissent l'œuvre de Cluny, ils n’en sont pas les copistes.
D'autre part, les évêques, principaux promoteurs de la réforme, auront soin
de maintenir leur autorité sur les monastères. C'est à
Metz que le mouvement prit naissance avec l'évêque Adalbéron Ier, de la
maison d'Ardenne, homme intelligent et énergique, qui offre, comme beaucoup
de ses collègues, un curieux mélange de sentiments religieux et de
préoccupations politiques. L'évêque trouva des collaborateurs dans le clergé
séculier et parmi les moines. Le plus important, celui dont la figure est ou
paraît la plus originale, parce que l'on a sur lui plus de renseignements que
sur les autres, est Jean de Vandières, le futur abbé de Gorze. Jean, né à
Vandières de parents libres, est à certains égards une physionomie bien
lorraine ; à des tendances ascétiques il joint une grande activité, un réel
sens pratique, le goût de l'ordre et de l'économie. Son influence se fit
sentir à Gorze même et en dehors de cette abbaye. Celle-ci allait devenir un
centre, d'où le mouvement rayonna non seulement dans le diocèse de Metz, mais
dans ceux de Trêves, de Toul et de Verdun. D'autres
monastères du diocèse de Metz, Saint-Arnoul, Saint-Félix, Longeville,
Hornbach, furent réformés durant l'épiscopat d'Adalbéron Ier, dont les
successeurs, Thierry Ier et Adalbéron II, continuèrent l'œuvre. A Toul,
saint Gauzlin réforma Saint-Evre en 934 ', la discipline fut restaurée plus
tard à Saint-Mansuy, à Senones, à Moyenmoutier, à Saint-Dié, à Etival ; en ce
qui concerne les abbayes vosgiennes, l'action du duc Frédéric se combine avec
celle de l'évêque. Quelques années avant sa mort, le duc Giselbert, abbé laïc
de Saint-Maximin, avait entrepris la réforme de ce monastère. En a5i,
Bérenger, évêque de Verdun, faisait de même à Saint-Vanne, où il plaça comme
abbé le moine Humbert de Saint-Evre. On voit, dans le diplôme d'Otton Ier
pour Saint-Vanne, l'archevêque Robert de Trêves, les évêques Adalbéron et
Gauzlin intervenir en faveur de leur collègue Bérenger, qui avait sollicité
du roi la confirmation des domaines de l'abbaye verdunoise, preuve
intéressante de l'accord qui régnait alors sur la question de la réforme
entre les prélats de la province. La
restauration de la règle eut pour effet de ramener dans les abbayes lorraines
une population nombreuse ; on y vit entrer des hommes qui appartenaient aux
plus grandes familles, comme Frédéric, comte de Verdun, qui se fit moine à
Saint-Vanne. Il y remplit, malgré son illustre naissance, à la grande indignation
de son frère Gozelon, les fonctions les plus modestes et s'acquitta des
besognes les plus humbles. En même
temps que la règle bénédictine et la vie religieuse étaient restaurées dans
les monastères lorrains, leur temporel se reconstituait petit à petit. Les
évêques avaient d'ailleurs soin de maintenir leurs anciennes prérogatives à
l'égard des abbayes épiscopales, en ce qui concerne la nomination de l'abbé,
ainsi que la surveillance de la vie religieuse et de l'administration du
temporel. De la
Lorraine le mouvement se propagea en Allemagne, mais sans y avoir la même
intensité, ni la même popularité. Ce fut l'abbaye tréviroise de Saint-Maximin
qui se chargea de répandre la réforme, avec l'appui des rois et de quelques
évêques, malgré une résistance assez vive de la part des moines. On ne
se contente pas de réformer les anciens monastères, on en crée de nouveaux,
et ceci est une nouvelle preuve de la vitalité du sentiment religieux en
Lorraine. A Metz, Thierry Ier fonde Saint-Vincent, Adalbéron II Saint-Symphorien
et Sainte-Marie ; il ressuscite en outre Neumünster. Le comte Sigeric fonde à
Vergaville une abbaye de femmes en 966. Dans le diocèse de Toul, on doit à
saint Gauzlin l'abbaye de femmes de Bouxières-aux-Dames, à saint Gérard celle
de Saint-Gengoult dans sa ville épiscopale ; Saint-Goery d'Epinal est une création des évêques de Metz
Thierry Ier et Adalbéron II. A Verdun Saint-Paul doit sa naissance à l'évêque
Wicfrid, Saint-Maur à Haymon. Dans la
première moitié du XIe siècle, les monastères lorrains, où d'ailleurs la
discipline ne s'était pas relâchée, adoptèrent les usages particuliers à Cluny
et se pénétrèrent de l'esprit de la célèbre abbaye bourguignonne, qui
travaillait depuis près d'un siècle à rétablir la discipline dans les
monastères français. Les abbayes réformées, sur lesquelles l'abbé de Cluny
exerçait une surveillance active, constituaient, sous son autorité
supérieure, une vaste congrégation. Les Clunisiens se montraient hostiles à
l'ingérence des évêques, trop mondains à leur gré, dans la vie des monastères
; ils voulaient réformer l'Eglise entière et accroître la puissance du pape. La
réforme clunisienne fut introduite et propagée en Lorraine par Guillaume,
abbé de Saint-Bénigne de Dijon, et par Richard, abbé de Saint-Vanne. Le
premier, Italien ardent et rigide, réforma d'après les idées de Cluny Saint-Arnoul
d'abord, à la demande d'Adalbéron II, puis Gorze, que lui confia Thierry II.
Richard, né aux confins de la Champagne et de la Lorraine, rappelle par plus
d'un trait Jean de Gorze, dont il avait l'activité, la persévérance et le
sens pratique. D'abord clerc de l'Eglise de Reims, il entre ensuite à
Saint-Vanne, puis à Cluny, d'où il retourne bientôt à Saint-Vanne. Ce dernier
monastère, dont il devint abbé, lui dut une grande prospérité matérielle,
intellectuelle et morale. Non content de réformer Beaulieu, Saint-Maur et
Saint-Mihiel au diocèse de Verdun, Saint-Vincent dans celui de Metz, Richard
étendit son influence sur la Basse-Lorraine et le nord de la France. Les
abbayes qu'il avait réformées constituèrent une association, mais non une
congrégation véritable. Un disciple de Richard, Poppon, abbé de Stavelot, fit
pénétrer, non sans peine, l'esprit de Cluny dans l'Allemagne proprement dite. Comme
Cluny voulait assurer l'indépendance des monastères vis-à-vis des évêques,
ceux-ci lui étaient peu favorables, Pourtant, s'il se produisit quelques
conflits entre Richard et deux prélats verdunois, Haymon et Richard, d'une
façon générale, la bonne harmonie régna entre l'épiscopat et les abbayes
lorraines. Certains prélats même étaient pénétrés de l'esprit de Cluny, comme
Brunon de Toul qui, devenu le pape Léon IX, ne manqua pas de le transporter à
Rome. L'abbaye de Remiremont arrive alors à s'affranchir de l'autorité de
l'évêque diocésain. De
cette période datent les monastères de Bouzonville au diocèse de Metz, de
Saint-Airy et de la Madeleine dans celui de Verdun. On
trouve au XIe siècle de nombreux prêtres parmi les moines. La désignation des
abbés et des abbesses est en général le résultat d'une élection régulière ;
pourtant, dans bien des cas, les moines ou les religieuses ont à tenir compte
des prières ou des ordres de l'évêque du diocèse, du souverain ou même de
l'avoué du monastère. Quoiqu'en
principe éloignés du monde, les moines, qui exercent le ministère paroissial
dans quelques-unes des églises de leurs domaines, se trouvent ainsi en
contact avec la population laïque. 3° Situation matérielle
de l'Église. L'Église et la société laïque.
Eglises
et abbayes possèdent de vastes domaines, sur lesquels vit une population
nombreuse de colons et de serfs. Le temporel des établissements religieux
avait reçu des souverains francs divers privilèges, en particulier celui de
l'immunité. Nous avons vu que Charlemagne avait institué ; auprès de chaque
église ou abbaye immuniste un avoué laïc, chargé de la représenter devant les
tribunaux séculiers et de juger les causes de ses hommes. Au Xe siècle, l'institution
de l'avouerie se transforme. L'avoué ou voué a désormais pour mission
principale de défendre l'église ou l'abbaye à laquelle il est attaché contre
les ennemis qui la menacent ; il commande les contingents militaires qu'elle
doit fournir à l'armée royale ; il exerce, surtout au criminel, une juridiction
sur les hommes qui dépendent d'elle. En récompense des services qu'elle
reçoit de lui, l'église ou l’abbaye concède à son avoué des terres en fief et
lui abandonne une partie du produit des amendes. Quand elle possède un
temporel très étendu, son avoué principal[1] est secondé par des sous-voués
dont chacun est chargé d'un domaine particulier. Seulement cette institution
de l'avouerie seigneuriale ne tarde pas à dégénérer, en Lorraine comme
ailleurs. Non contents de rendre leurs fonctions héréditaires, les avoués se
montrent beaucoup plus soucieux de s'approprier les domaines de la seigneurie
ecclésiastique ou d'en exploiter les hommes que de remplir la mission dont
elle les a chargés. On peut dire qu'un établissement religieux n'a bien
souvent pas de pire ennemi que son avoué, contre lequel il appelle à son aide
le pape ou l'évêque, l'empereur ou le roi. Les ducs lorrains de la maison de
Bar, avoués de Saint-Mihiel, s'agrandirent aux dépens de ce monastère. Leurs
successeurs de la maison d'Alsace ne se montrèrent pas plus scrupuleux à
l'égard de Remiremont et de Saint-Dié, dont ils possédaient l'avouerie. Ce
qui, du reste, n'empêchait pas ces mêmes dues de réprimer à l'occasion les
violences des sous-voués. Dès le XIe siècle, des règlements d'avouerie,
promulgués par une autorité supérieure, ecclésiastique ou séculière,
déterminèrent avec précision les droits des avoués. Citons entre autres celui
de Godefroy le Barbu pour les abbayes verdunoises (1069 [?]). Le
clergé continue d'employer une bonne part de ses revenus à la construction et
à l'entretien des monuments consacrés au culte, à l'instruction, à
l'assistance publique. Adalbéron Ier fonde à Metz un hospice, saint Gérard la
Maison-Dieu de Toul (994). Par
malheur, cette richesse attire dans l'Eglise des gens sans vocation, elle
favorise le relâchement de la discipline, le luxe et la corruption. Pourtant,
le clergé lorrain souffre, moins que d'autres, de la simonie et du
nicolaïsme. Enfin, en possession de la puissance et de toutes sortes
d'avantages, le haut clergé se trouve amené par intérêt à trouver bon un
ordre de choses que rien ne recommande, à tolérer des abus qu'il aurait dû
condamner comme contraires à l'esprit de l’Evangile, à combattre les efforts
des classes inférieures pour améliorer leur situation. Nous
n'avons pas-à revenir sur les liens qui unissent l'Église à l'Etat, sur les
services nombreux qu'elle lui rend, sur les avantages de toutes sortes qu’elle
en obtient, sur les inconvénients, au point de vue moral, qui résultent pour
elle de cette union trop intime. 4° L'Église lorraine et
la papauté.
Si,
jusqu'à saint Léon IX, l'Eglise lorraine n'entretient que peu de rapports,
avec la papauté, le fait s'explique par l'absence d'hérésies, par la
médiocrité et même par l'indignité des papes, enfin par la puissance des
rois. Quelques bulles accordant ou confirmant des privilèges et dés ;
domaines, voilà, en dehors de l'envoi du pallium aux archevêques de : Trêves,
les seuls témoignages : dei l'action pontificale dans notre pays. La
situation allait changer, lorsque, après-avoir successivement fait monter
dans la chaire de saint Pierre Clément II et Damase II, Henri III donna la
tiare à Brunon de Toul, qui prit le nom, de Léon IX (1048). Dès lors, la papauté va
entreprendre la grande œuvre de la réforme de l'Eglise. Léon emmenait avec
lui à Rome un certain nombre de Lorrains : Frédéric — le futur, pape Etienne
IX —, Udon, Humbert[2], Hugues le Blanc ; ces, deux,
derniers seront, bientôt nommés cardinaux. Inspiré par Hildebrand, qui, sera,
le conseiller de tous ses successeurs, jusqu'à ce qu'il devienne le pape
Grégoire VII, saint Léon IX parcourt l'Allemagne, l'Italie, la France,
réunit, des conciles, s’attaque à la simonie ; à la vie relâchée, du clergé.
Par son activité, par ses vertus, il regagne à la papauté la confiance et
l'estime qu'elle avait perdues. Ses successeurs iront plus loin que lui, ils
voudront affranchir la papauté et l'Eglise de toute influence, de toute
domination séculière ; plus d'investiture, plus d'intervention des rois dans
la nomination des évêques. La tâche des papes réformateurs se trouva
facilitée par la mort prématurée d'Henri III, par les troubles qui désolèrent
l'Allemagne durant la régence, enfin par les fautes d'Henri IV. 5° L'état moral de la
société.
La
violence régnait en maîtresse dans la Lorraine durant la première moitié du Xe
siècle. Le passage suivant de la Vie de Jean de Gorze donnera une idée de ce
qu'un personnage puissant se croyait permis à l'égard d'un membre du clergé : « Quel
est, dit Boson[3] à Jean, le coquin qui t'a amené
ici ? Que sont devenus les postes de mes gens pour que tu aies pu passer ? —
De quelque façon que je sois arrivé, me voilà ici et je viens de la part des
serviteurs de Dieu vous demander et vous prier de leur rendre, pour l'amour
de Dieu et le respect dû à ses saints, les biens que vous leur avez enlevés.
» Boson demande quels sont ces biens et, l'ayant appris, refuse absolument de
les rendre ; il ordonne à Jean de déguerpir au plus vite : « Je puis, répond
Jean de Gorze, être chassé ; il y a beaucoup d'autres de nos moines, et de
plus puissants, qui ne cesseront pas de se succéder et, tant que vous vivrez,
leurs cris ne vous laisseront pas de repos. — Qu'ai-je à me soucier de leurs
cris ? — Ils réclameront sans se lasser. — A qui, je te le demande ? Est-ce à
je ne sais quel roi ? Est-ce à ton duc Giselbert ? Je ne le prise pas plus
que le dernier de mes serfs. Je fais aussi peu de cas de ton évêque
Adalbéron, que j'avais résolu d'aider en toute circonstance autant qu'il
était en mon pouvoir ; c'est à cause de lui que j'ai tiré vengeance de son
beau-père Richizon (Ricuin) ; mais, puisqu'il m'a lâché
pour se rallier à Giselbert, il verra quel profit il retirera de sa
défection. » Alors Jean : « Nous réclamerons à Dieu, qui nous accueillera
aussi bien que vous. » Boson, toujours plus irrité : « Tu n'emmèneras
d'ici, dit-il, ni un cheval, ni une bête de somme. — Libre à vous, et puisque
je n'ai pas d'autre parti à prendre, je m'en irai ; d'ailleurs vous ne
détournerez pas pour cela les autres de venir. » A ces mots Boson, de plus en
plus en colère : « C'est, dit-il, dans tes propres membres que je te
châtierai aussi. — Il vous est facile de le faire, pour moi ce n'est qu'un
faible châtiment, dont je ne me plaindrai guère. Si vous me privez de mes
yeux, vous me délivrerez de préoccupations et d'épreuves pénibles, puisque je
pourrai désormais, tranquillement assis, apporter plus d'attention au chant
des psaumes et à la récitation des prières. » Et comme Boson le menaçait de
lui faire couper un certain membre : « Vous m'affranchirez, dit Jean, d'un
très grand souci[4]. » On
admirera le calme et le sang-froid avec lequel Jean accueille les menaces du
terrible comte. Le
relèvement de l'Eglise au Xe et au XIe siècle eut-il des conséquences
heureuses pour la société laïque ? Les mœurs devinrent-elles plus douces et
plus pures ? Il ne le semble pas. Du moins les auteurs de l'époque nous
racontent de nombreux traits de cupidité, de cruauté, de débauche. Les hommes
les plus violents sont pourtant accessibles au remords, surtout à la crainte
des châtiments éternels. Pour obtenir le pardon de leurs crimes, ils se
soumettent aux pénitences les plus dures et les plus humiliantes. Godefroy le
Barbu, lorsqu'il avait pris Verdun en 1047, avait mis le feu à la ville ; la
cathédrale, malgré le duc, avait été consumée par les flammes. Godefroy fit
quelques années plus tard une pénitence publique, dont Laurent de Liège nous
a laissé le récit : «
Presque nu et déchaussé, le duc se traîna, en rampant sur ses genoux et sur
ses bras, depuis le haut de la ville jusqu'au grand autel
de l'église qu'il avait incendiée[5]. » En
outre, Godefroy restitua à la cathédrale les domaines qu'il avait usurpés et
la dédommagea, par des donations, des pertes qu'il lui avait fait subir. La foi
toujours très vive et le repentir entraînent soit à Saint-Jacques-de-Galice,
soit à Rome, soit en Terre sainte de nombreux Lorrains. Richard de Saint-Vanne,
plus tard l'évêque Rambert, vont à Jérusalem ; Rambert mourut en revenant de
son pèlerinage, sans avoir revu sa ville épiscopale. II. — LA QUERELLE DES INVESTITURES (1076-1122).
Nous
avons, en parlant de l'histoire politique, étudié les causes et raconté les
phases de la Querelle des Investitures. Un conflit était, comme nous l'avons
dit, inévitable entre l'Eglise et l'Etat, du moment que la première
prétendait conserver les droits régaliens qu'elle avait reçus des rois, sans
permettre à ceux-ci d'intervenir, dans la nomination des prélats. La
Querelle des Investitures, ou se distinguèrent, du côté des réformistes, à
Metz les évoques Hermann et Poppon ainsi que l'archidiacre Albéron de Mon
treuil, à Verdun les moines de Saint-Vanne, et dans le parti adverse les évêques
de Verdun Thierry et Richard de Grandpré, troubla le pays durant un
demi-siècle. Le
concordat de Worms, qui la termina, réduisait, sans la supprimer,
l'intervention des rois dans la désignation des prélats ; comme d'ailleurs il
laissait à l'Eglise ses richesses et sa puissance temporelle, il ne
l'affranchissait pas des préoccupations matérielles, de l'ambition ni de la
cupidité. En somme, l'Eglise ne recouvrait ni sa liberté d'action, ni son
autorité morale. Eglises et abbayes lorraines avaient eu beaucoup à souffrir
matériellement et moralement de cette guerre d'un-demi-siècle, et quelques-unes
des ruines qu'elle avait accumulées ne devaient jamais se relever. Il y
eut pourtant quelques abbayes créées au cours de cette malheureuse époque ;
citons en particulier Laach et l'Alt-Münster de Luxembourg dans
l'archidiocèse de Trêves, Saint-Pierremont et Insming dans le diocèse de
Metz, Chaumousey et Saint-Léon de Toul dans le diocèse dont cette dernière
ville était le chef-lieu. III. — L'ÉGLISE LORRAINE DE 1122 À 1270.
Si la
situation s'améliore un peu, une fois la lutte terminée, elle ne redeviendra
pas aussi florissante qu'elle l'avait été durant la première moitié du XIe
siècle. Que nous considérions l'épiscopat ou les abbayes, nous arrivons aux
mêmes conclusions. 1° L'Église séculière.
Au Xe
et au XIe siècle, les évêques sont à la fois des hommes d'Eglise, de grands
propriétaires, des fonctionnaires et des vassaux du souverain allemand.
Depuis le XIIe siècle, s'ils restent des dignitaires ecclésiastiques, ils
cessent d'être des fonctionnaires pour devenir des princes temporels, vassaux
du roi ou de l'empereur, mais jouissant à son égard d'une liberté de plus en
plus grande. D'autre part, tandis que précédemment les évêques, appuyés par
l'autorité du souverain, n'avaient rien à redouter des seigneurs laïcs, sauf
dans des périodes de crise comme la révolte de Godefroy le Barbu, au XIIe
siècle cette protection se fait beaucoup moins sentir ; au XIIIe elle ne
s'exerce plus de façon effective ; si les évêques sont affranchis en grande
partie du pouvoir royal, par contre ils ne peuvent plus recourir à lui et
leur vie devient une lutte incessante soit contre leurs voisins, soit contre
leurs bourgeois ou leurs vassaux. Aussi, le caractère de princes temporels
efface-t-il peu à peu chez les prélats celui de dignitaires ecclésiastiques. C'est
en général dans les familles nobles que se recrute l’épiscopat, et surtout
dans celles du pays. Pourtant, à deux reprises des prélats d'origine
allemande, le Saxon Berthold (Bertram) et le Franconien Conrad de Scharfenstein montèrent
sur le siège de Metz ; Conrad était déjà évêque de Spire. Au XIIIe siècle
apparaîtront à Toul et à Verdun des prélats de nationalité française. Nous
trouvons alors à la tête du dernier de ces diocèses deux roturiers, Jacques
Pantaléon de Troyes et Robert de Milan. Les
évêques sont élus d'abord par les chanoines et par les abbés, plus tard par
les seuls chanoines. De 1125 à 1162, l'action du roi ou de l'empereur va en
se réduisant de plus en plus. Le concordat de Worms avait décidé que
l'élection des évêques se ferait librement, mais en présence du souverain.
Albéron de Chiny, évêque de Verdun, est le seul prélat de qui l'on puisse
dire avec certitude que son élection eut lieu dans ces conditions (1131). L'année suivante, lorsque le
clergé de Trêves se partagea entre deux concurrents, ce fut non Lothaire III,
comme l'avait décidé le concordai de Worms, mais Innocent II qui trancha le
différend ; le pape se prononça en faveur du candidat qui avait eu le moins
de voix, Albéron de Montreuil, archidiacre de l'Eglise de Metz. Lothaire,
après avoir protesté, finit par reconnaître Albéron et par l'investir des
régales. Avec Frédéric Barberousse, le pouvoir royal reprend ses droits. A la
suite d'un désaccord survenu dans le chapitre de Metz, l'empereur, de sa
seule autorité, nomma le, clerc saxon Berthold, un moment archevêque de
Hambourg ; le nouvel évêque prit le nom de Bertram (1179 ou 1180). À Trêves, Frédéric empêcha
Folmar, consacré en 1186 par le pape Urbain III, de prendre possession de son
siège, et il finit par obtenir, trois ans plus tard, d'un autre pape, Clément
III, la déposition de ce prélat. Au XIIIe siècle nous ne voyons que Conrad de
Scharfenstein qui ait été élu (1212) grâce à l'appui d'un souverain allemand, Frédéric
II. Mais,
et l'Eglise n'y gagne rien, à l'intervention des rois succède celle des
grandes familles du pays, maisons de Lorraine, de Vaudémont, de Bar, de
Luxembourg. On verra sur le siège de Metz au XIIe siècle Etienne de Bar, puis
son neveu Thierry III, Thierry IV de Lorraine, fils de Mathieu Ier, au XIIIe,
Jacques de Lorraine, frère de Mathieu II ; sur celui de Toul Henri de
Lorraine, Eudes de Vaudémont, Mathieu de Lorraine ; sur celui de Verdun,
Albéron de Chiny. L'influence
française se fait sentir au XIIIe siècle à Toul, où Renaud de Senlis succède
à Mathieu de Lorraine, et à Verdun, où Raoul de Thourotte, Guy de Trainel,
Guy de Mello et Jacques Pantaléon de Troyes, qui devint le pape Urbain IV,
occupent successivement le siège de cette ville. Toutefois,
la désignation de quelques-uns de ces prélats d'origine française est due moins à l'action de la France elle-même qu'à celle de
la papauté, qui devient alors prépondérante et sur laquelle nous reviendrons
plus loin. Il faut
le reconnaître, ces prélats du XIIe et du XIIIe siècle ne valent pas ceux des
deux siècles précédents ; l'Eglise n'a mis aucun d'eux au rang des saints.
Quelques évêques se montrent bons administrateurs comme Etienne de Bar,
Bertram, Albéron de Chiny. Par contre, Mathieu de Lorraine déshonore par ses
débauches le siège de saint Mansuy. Les
chanoines, qui se recrutent surtout dans les familles nobles, ont renoncé à
l'existence en commun, et leur vie se relâche. On ne sait rien sur le clergé
des campagnes qui, selon toute vraisemblance, laisse toujours beaucoup à
désirer sous le double rapport de l'instruction et de la moralité. L'évêque
avait dans son diocèse une juridiction spirituelle, différente de celle qu'il
possédait à titre de prince temporel. Née à l'époque franque, elle s'était
développée au cours des siècles suivants. L'archidiacre avait tout d'abord
été chargé de l'exercer au nom de l'évêque. Mais, quand il y eut plusieurs
archidiacres par diocèse, qu'une circonscription distincte eut été attribuée
à chacun d'eux et qu'ils furent devenus inamovibles, ils réussirent à
s'arroger une juridiction qui leur était propre. Aussi l'évêque qui, en
raison de leurs empiétements, se trouvait souvent en conflit avec eux, finit-il par prendre le parti de confier le soin de
rendre en son nom la justice à un dignitaire qui dépendît étroitement de lui.
Le nouveau juge épiscopal fut l'official, que l'on voit apparaître au XIIIe
siècle, d'abord dans le diocèse de Trêves, puis dans ceux de Metz, de Toul et
de Verdun. L'évêque, qui 'choisissait l'official parmi les licenciés ou les
docteurs en droit canon, pouvait le révoquer à son gré. Au-dessous de
l'official, un promoteur chargé des fonctions de ministère public, des
assesseurs, désignés en général par les parties elles-mêmes, des notaires,
divers autres officiers, presque tous prêtres, composaient ou assistaient le
tribunal de l'évêque. L'official possédait une juridiction très étendue ; à
lui ressortissaient les causes des clercs, des veuves, des orphelins, des
croisés, des officiers laïcs :de l'Eglise, celles qui concernaient la foi,
les vœux, les serments, les dîmes, la collation des cures, les élections aux
bénéfices ecclésiastiques, les mariages, l'usure, le blasphème, la
sorcellerie, etc. De l'officialité de l'évêque on pouvait appeler soit à
celle de l'archevêque de Trêves, soit aux tribunaux romains. Les
archidiacres ainsi que les chapitres usurpèrent le droit de nommer ; un
official, dont la compétence d'ailleurs était à tous égards
très déduite. Bien entendu, des conflits de juridiction mettaient aux
prises l'official de l'évêque soit avec ceux des archidiacres ou des
chapitres, soit avec les tribunaux séculiers, soit enfin avec l'Inquisition
romaine. Les
tribunaux de l'Inquisition, qu'avait créés le pape Grégoire IX, et qui se
constituèrent, dès le milieu du XIIIe siècle, dans les diocèses de la
province de Trêves, devaient rechercher par des moyens variés et punir le
crime d’hérésie. Gomme tous les juges d'Eglise, l'inquisiteur ne pouvait
frapper les coupables que de châtiments spirituels ou d'emprisonnement ; s'il
les estimait dignes de mort, il les remettait au juge séculier, qui seul
avait le droit de prononcer contre eux la peine capitale. En général, le juge
séculier envoyait les hérétiques au bûcher. On doit déplorer cet emploi de la
force, si peu conforme à l'esprit de l'Evangile, contre des égarés qu'il
aurait fallu chercher à ramener par la douceur ou se contenter d'exclure de
l'Eglise. Il y eut tantôt un seul inquisiteur pour les trois diocèses de
Metz, de Toul et de Verdun, tantôt un pour chacun d'eux. Ces fonctions furent
presque toujours exercées par les dominicains. L'antipape
Victor IV réunit à Trêves, en 1162, un concile national allemand. Les
documents signalent des conciles de la province de Trêves tenus à Toul en
1127 et en 1147, à Dieulouard en 1140. Les synodes diocésains continuent de
se réunir, nous ne savons d'ailleurs avec quelle régularité. Ceux de Toul en
1192, de Trêves en 1231 et en 1238 s'occupèrent de discipline ecclésiastique
et d'hérésies. Les
doctrines des Cathares ou plutôt des Vaudois, disciples de Pierre Valdo, qui
voulaient ramener l'Eglise à sa simplicité primitive, se répandirent dans la province
de Trêves. D'abord signalées à Toul, où un synode les condamne en 11192, on
les retrouve ensuite à Metz, où l'évêque Bertram s’en préoccupe, demande
l'avis du pape Innocent III ; celui-ci, tout en recommandant à Bertram de se
montrer vigilant, ne pousse pas aux mesures de rigueur ; même il ne condamne
pas formellement l'emploi de la traduction française que ces Vaudois avaient
faite de la Bible. Puis les Vaudois sont signalés à Trêves. Leurs erreurs,
qui ne semblent pas avoir gagné de nombreux adhérents dans la région
lorraine, disparurent peu à peu durant la première moitié du XIIIe siècle. 2° L'Eglise régulière.
A. — Les ordres anciens.
Une
double décadence frappe l'une après l'autre les anciennes abbayes
bénédictines : la ferveur religieuse diminue, la discipline se relâche, les
études périclitent. ; on voit les abbayes bénédictines de Remiremont,
d'Epinal, de Poussay et de Bouxières se transformer en chapitres de
chanoinesses, où ne sont admises que les filles de la noblesse ; ces daines
ne donnent pas toujours l'exemple des vertus évangéliques. D'autre part la
situation matérielle des monastères laisse à désirer, car ils sont en butte aux
usurpations de leurs avoués et de leurs voisins, se trouvent dans
l'obligation de contracter des emprunts, d'engager ou de vendre une partie de
leurs domaines. Quelques-uns pourtant restent riches et puissants. B. — Les ordres
nouveaux.
Des
ordres nouveaux, nés en dehors de la Lorraine, cisterciens et prémontrés au XIIe
siècle, franciscains et dominicains au XIIIe, établiront dans notre pays des
couvents, mais ils ne tenteront rien pour réformer les anciens monastères. L'ordre
de Cîteaux, créé par un Bourguignon, saint Robert de Molesmes, n'est au fond
qu'une congrégation réformée de l'ordre bénédictin. Son plus illustre
représentant et propagateur fut un autre Bourguignon, saint Bernard,
fondateur et abbé de Clairvaux, l'un des plus grands hommes du XIIe siècle,
celui qui a peut-être exercé l'action la plus profonde sur ses contemporains.
Le rôle économique des cisterciens a eu de l'importance ; ils ont défriché
des bois, des terres incultes, et les ont mis en valeur de façon méthodique.
Parmi les principales abbayes cisterciennes de la région lorraine, citons
Orval au diocèse de Trêves, Freistroff, Villers-Bettnach et Stürzelbronn dans
celui de Metz, Beaupré, l'Isle-en-Barrois et Clairlieu dans celui de Toul, La
Chalade et Châtillon dans celui de Verdun. Les
prémontrés sont des chanoines réguliers qui se vouent au ministère paroissial
; leur fondateur, saint Norbert, né à Xanten, en Basse-Lorraine, créa son
premier couvent, celui de Prémontré, dans le diocèse français de Laon. Les
abbayes de Wadgassen au diocèse de Trêves, de Sainte-Croix, de Justemont et
de Salival dans celui de Metz, de Jandeures, de Sainte-Marie-aux-Bois, de
Flabémont, de Riéval et de Mureau dans celui de Toul, de Saint-Paul, de
Belval et de l'Etanche dans celui de Verdun, appartenaient à l'ordre de
Prémontré. Le XIIe
siècle vit aussi la création d'ordres militaires Chargés de défendre la Terre
sainte. Les templiers s'établirent dans notre pays à Metz, à Cattenom, à Libdau, à Norroy, à Virecourt, à Doncourt,
à Marbotte. Tandis que les maisons des templiers
situées en Lorraine formaient une province, celles du Barrois faisaient
partie de la province de Champagne. Quant
aux maisons des hospitaliers ou chevaliers de Saint-Jean, elles se
rattachaient au grand-prieuré de Champagne. Citons celles de Saint-Jean du
Vieil-Aître, aux portes de Nancy et de Cuite-Fève près de
Rosières-aux-Salines. L'ordre
teutonique possédait à Metz une maison dans la rue et près de la porte qui,
pour cette raison, se sont appelées depuis rue et porte des Allemands. Au XIIIe
siècle, deux ordres nouveaux se fondent, ceux des franciscains et des
dominicains. L'Italien saint François d'Assise et l'Espagnol saint Dominique
se rendirent compte des effets désastreux qu'entraînaient pour l'Eglise ses
richesses et sa puissance : un clergé de mœurs relâchées, ignorant, cupide,
ambitieux, incapable de gagner ou de conserver l'affection et le respect des
populations, celles-ci privées de direction, accueillant avec faveur les
fauteurs d'hérésies. Aussi tous deux résolurent-ils d'imposer à leurs
disciples, non plus seulement la pauvreté individuelle, mais la pauvreté
collective. Plus de droits régaliens, plus de fiefs, plus de propriétés ; les
moines devront ne posséder que leurs couvents et leurs églises, vivre du
travail de leurs mains et des aumônes que leur feront les fidèles. La
prédication et l'enseignement, telles étaient les deux tâches proposées à
leur activité ; ils se distinguent à cet égard des bénédictins, voués à la
vie du cloître. Les franciscains furent surtout un ordre populaire, les dominicains
un ordre savant. Tandis que de fâcheuses dissensions troublèrent de bonne
heure les franciscains qui, ne s'accordant pas sur l'interprétation de la
règle, se divisèrent en conventuels et en observants, les dominicains ne
connurent que plus tard des déchirements intérieurs. Metz,
qui avait fourni à saint Dominique un de ses premiers compagnons, eut un
couvent de frères prêcheurs dès l'année 1221. On trouve ensuite les
dominicains à Trêves en 1233, à Toul en 1250. C'est également à Metz que
s'établirent tout d'abord les franciscains en 1228 ; on constate leur
présence à Trêves peu de temps après. Les
vertus des premiers disciples de saint François et de saint Dominique leur
gagnèrent les sympathies de la population séculière, qui n'avait à redouter
d'eux ni oppression ni exactions. Ils purent exercer une action salutaire sur
elle, mais seulement dans les villes, car ils ne créèrent point de couvents à
la campagne. Par malheur l'autorité qu'ils acquirent sur la population leur
attira la jalousie du clergé paroissial, qui voyait en eux des concurrents.
L'épiscopat leur manifesta aussi de l'hostilité, en raison des privilèges
pontificaux qui leur assuraient à son égard une grande indépendance. Aussi, à
diverses reprises, y eut-il des conflits entre prélats et moines mendiants.
Les deux ordres, en particulier celui des franciscains, se
devaient pas tarder à tomber en décadence. 3° Situation matérielle
de l'Eglise. — L'Église et les princes.
Inutile
de revenir sur la situation matérielle des deux clergés. Ajoutons seulement
que le souci des intérêts temporels qui, beaucoup plus que le désir de faire
leur salut, hante clercs, moines ou religieuses, émousse leur sens moral ;
oublieux du précepte du décalogue : « Tu ne tromperas point », ils n'hésitent
pas à fabriquer de faux documents pour s'assurer la possession d'un domaine,
d'un avantage auquel ils n'ont pas droit ou qui leur est contesté. La
lutte qui continue avec des succès, variés entre les églises et les abbayes
d'une part, leurs avoués de l'autre, provoque, sous différentes formes,
l'intervention, des papes, des conciles, des rois et des empereurs. Tantôt
l'excommunication frappe les avoués oppresseurs des abbayes qu'ils devraient
protéger, tantôt un règlement minutieux, essaie, en fixant leurs droits, de
prévenir leurs exactions, et leurs violences. L'on recourt, parfois à un
moyen plus efficace, la suppression complète des avoueries. Quelques,
seigneurs renoncent à leurs droits, d'avoué, les uns, à prix d'argent, les
autres, sans exiger de compensations pécuniaire. Il
arrive enfin que l’avouerie, s'éteint avec la famille, qui la détenait. D'une
façon, ou d'une autre les évêques ; de Metz, de Toul et de Verdun réussirent,
le dernier au XIIe siècle, les deux autres au siècle suivant, à. supprimer
les, comtes-voués ; de leurs églises. Par contre, d'importantes abbayes,
moins heureuses, Remiremont, Saint-Dié, Senones, gardèrent leur avoué, duc de
Lorraine pour les deux premières, comte de Salm pour la dernière ; ni les
bulles des papes, ni les diplômes des rois des, Romains ou des empereurs, ni
les règlements d'avouerie, n'eurent le pouvoir, de réprimer, les usurpations,
renouvelées sans cesse, de ces puissants barons sur les domaines de leurs
protégées. Si les
fidèles continuent de payer la dîme, trop souvent le curé de la paroisse n'en
bénéficie pas ; ce sont des abbayes ou même des seigneurs laïcs qui en
perçoivent la plus grosse part. D'ailleurs, cet état de choses, déjà ancien,
remonte à l'époque franque. Très fréquemment aussi l'on trouve plusieurs,
décimateurs pour une même paroisse. Nous
avons déjà parlé, des rapports des évêques et, des anciennes, abbayes avec
les rois, et avec les princes, de la région, qui s'efforcent ou de faire
monter des cadets de leur famille sur les sièges épiscopaux, ou de s'agrandir
aux dépens de l'Eglise. 4° L'Eglise lorraine et
la papauté.
Une
autre action, celle de la papauté, qui commence à se faire sentir dès la
Querelle des Investitures, grandit au XIIe siècle sous Lothaire III et Conrad
III, recule au temps de Barberousse et de son fils, et devient enfin, grâce
au pape Innocent III, prépondérante dans l'Eglise. Celle-ci perd son
caractère de république aristocratique pour se transformer en monarchie. Les
papes interviennent dans la nomination des évêques, si les chapitres se
divisent ou s'il s'agit de remplacer des prélats morts en cour
de Rome ; ils autorisent la translation des évêques d'un siège à un autre et
déposent les évêques indignes. En
outre, la juridiction pontificale s'étend sur le clergé inférieur et sur les
laïcs comme sur les hauts dignitaires ecclésiastiques. La cour de Rome ne
connaît pas seulement des procès déjà jugés par une juridiction inférieure ;
on lui soumet en première instance une foule de causes, qui auraient dû être
portées d'abord devant l'évêque du diocèse auquel appartiennent les
plaideurs. Cette extension de la juridiction pontificale engendre de
multiples inconvénients : les papes emploient une grande partie de leur temps
à juger ; ils s'entourent d'un personnel nombreux et, comme il faut
l'entretenir, ils s'ingénient à se procurer des ressources ; c'est le clergé
qui les fournit, non sans protester. L'accroissement des pouvoirs judiciaires
de la papauté porte une grave atteinte à l'autorité des archevêques et des
évêques ; elle est enfin préjudiciable aux plaideurs, qui attendent longtemps
la sentence et qui risquent d'être jugés au petit bonheur. Ainsi, la
transformation qui s'opère dans la constitution de l'Eglise, devenue
monarchique d'aristocratique qu'elle était auparavant, entraîne presque
autant d'inconvénients que d'avantages. 5° L'état moral de la
société.
Si,
dans son ensemble, l'Eglise est en décadence, si son autorité morale
s'affaiblit, si les études périclitent, y a-t-il amélioration dans l'état de
la société laïque ? On n'oserait l'affirmer ; les mœurs restent violentes et
relâchées dans toutes les classes de la société. Considérons
le baron féodal, que nous connaissons assez : bien, car c'est de lui que
s'occupent de préférence les chroniques et les œuvres d'imagination. C'est un
personnage à l'âme peu compliquée, aux sentiments très simples, un homme de
premier mouvement, un impulsif capable des pires violences quand la colère
l'aveugle. Ne demandez pas aux barons que l'histoire nous montre en action
les sentiments élevés, délicats et généreux que prêtent parfois à leurs héros
les œuvres de la littérature courtoise. Nos féodaux, nullement idéalistes, ni
sentimentaux, très positifs au contraire, ne rêvent que d'agrandir leurs
domaines. L'espoir de plaire à une dame, de conquérir son cœur, n'inspire
jamais leurs actions. L'intérêt — et non l'amour — dicte au baron son choix quand
il se marie, et ce que l'intérêt a fait, l'intérêt peut le défaire ; on
connaît plus d'un exemple, à cette époque, d'union rompue sans autre raison
que le désir d'en conclure une autre plus avantageuse. Ainsi le comte de Bar
Thiébaut Ier se sépare de sa seconde femme, Isabelle, pour épouser Ermessinde,
héritière du Luxembourg. Dans la classe aristocratique maris et femmes ne
donnent pas toujours l'exemple de la fidélité conjugale. Adélaïde, femme de
Simon Ier, et Gertrude de Dachsbourg, femme de Thiébaut Ier, passèrent en
leur temps pour des épouses au moins légères. De même
que des maris inconstants ou brutaux, on rencontre des pères, des fils et des
frères dénaturés. L'intérêt divise fréquemment les membres d'une famille et
les arme les uns contre les autres ; nous en avons cité plusieurs exemples. Le
régime féodal a pour base la foi jurée ; ici encore intervient l'intérêt pour
faire oublier aux barons leurs serments. Avec cela, les féodaux se montrent
très susceptibles ; il suffit d'un mot, d'un geste, pour qu'ils se croient
offensés et dé^ gagés de leur parole ; pas plus que les anciens Germains, ils
ne pratiquent le pardon des injures. Pour satisfaire leurs rancunes ou leur
cupidité, rien ne leur coûte, rien ne les arrête ; les voilà, partis en
campagne, et pour eux l'a guerre consiste à piller, à brûler, à massacrer. On
voit combien les barons, chrétiens pourtant, pratiquent mal les préceptes évangéliques. Reconnaissons
toutefois qu'ils sont capables à l'occasion de générosité, de loyauté, de
repentir. Pour se faire pardonner leurs fautes, ils iront en pèlerinage,
enrichiront les églises et les abbayes et croiront avec ces largesses avoir
obtenu la rémission de leurs péchés ; d'ailleurs, ils ne songent guère à
s'amender, à s'améliorer. A la fin du Xe siècle, au début du XIe, en des
temps de ferveur religieuse, on voit pourtant des barons, comme le comte de
Verdun, Frédéric ; quitter le monde pour aller s'enfermer dans un monastère
où ils finiront leur vie dans les austérités de la pénitence. Le XIIe et le XIIIe
siècle nous offrent beaucoup moins d'exemples de ces vocations religieuses.
D'habitude, les féodaux n'entrent dans l'Eglise que pour en revêtir les plus
hautes dignités. Si nous
connaissions mieux les classes inférieures, nous aurions probablement à
constater que très misérables, ignorantes, mal dirigées par des pasteurs peu
instruits et souvent de mœurs relâchées, elles vivaient livrées à leurs
instincts et à leurs passions, sans souci des préceptes évangéliques. L'Eglise
dans ses conciles condamne en bloc les violences, les atteintes de toute
nature à la loi morale. Mais dans h pratique, il lui arrive de fermer les
yeux sur bien des irrégularités. On ne voit pas qu'elle ait protesté contre
les séparations, ni contre les unions, aussi irrégulières les unes que les
autres, dont Thiébaut de Bar et Gertrude de Dachsbourg nous offrent des
exemples typiques. Dans d'autres cas, il faut le reconnaître, les
admonestations, les excommunications même ne produisent aucun effet. Constatons
pourtant dans la société laïque un effort en vue de soulager les misères
publiques. Parmi les nouveaux hôpitaux créés au XIIe et au XIIIe siècle,
plusieurs ont pour fondateurs soit des bourgeois, soit des communautés
urbaines ; dans ce dernier cas l'administration peut avoir, comme à
Saint-Nicolas de Metz, un caractère nettement laïc. C'est alors aussi que
naissent les maladreries destinées à recueillir les lépreux, dont le nombre
augmente depuis les croisades. Le lépreux, mort au monde, est interné dans
des maisons spéciales à la suite d'une cérémonie qui rappelle l'office des
morts. RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE ALLEMANDE.
La
période germanique voit s'accentuer la décadence politique de la région
lorraine, commencée dès la fin du IXe siècle. Non seulement le pays a perdu
son autonomie, mais il se rapetisse, se réduit : si l'énergie de quelques-uns
des souverains allemands paralyse les forces dissolvantes dont l'action
s'était déjà fait sentir auparavant, diverses mesures qu'ils prennent, la
division de la Lotharingie en deux duchés et l'attribution aux évêques des
pouvoirs comtaux affaiblissent le pays et en accélèrent le morcellement.
D'autres facteurs interviennent dans le même sens et contribuent au triomphe
de la féodalité : c'est l'éloignement et l'impuissance des rois, la faiblesse
matérielle des ducs, enfin la Querelle des Investitures. Au XIIe siècle, le
duché féodal qui garde le nom de Lorraine représente une petite partie
seulement de la Haute-Lorraine, réduite à n'être plus qu'une expression
géographique. Si cette Lorraine amoindrie comprend à la fois des territoires
romans et des territoires germaniques, elle a le malheur de ne posséder
aucune des villes épiscopales ; c'est une cause de faiblesse pour elle et
pour le pouvoir ducal, qui ne peut faire contrepoids à la noblesse, en
s'appuyant sur une bourgeoisie- nombreuse et riche. Le duc
de Lorraine n'a plus désormais d'autorité sur les comtes ni sur les évêques
de l'ancienne Mosellane, devenus ses égaux. Même l'un de ces comtes, celui de Bar, paraît au XIIIe siècle posséder une
puissance plus grande que son voisin de Lorraine, et Ton pourrait le croire
appelé à jouer le premier rôle dans le pays. Quant aux cités de Metz, de Toul
et de Verdun, d'abord gouvernées par leurs évêques, elles s'affranchissent en
grande partie de leur autorité au XII 6 et au XIIIC siècle et constituent des
républiques municipales. Les
ducs et les comtes, surtout les ducs, d'abord fonctionnaires et vassaux des
souverains, ne sont plus après la Querelle des Investitures que des vassaux
qui, tout en restant soumis à la suzeraineté des rois des Romains ou des
empereurs, échappent à leur action, surtout au XIIIe siècle. Transformés en
princes territoriaux, ils exercent à leur profit les droits régaliens,
mettent leur effigie sur les monnaies, qu'ils frappent et font la' guerre à
leurs voisins. Après
avoir continué de se réduire, le nombre des hommes libres augmente par le
fait d'affranchissements individuels ou collectifs. Les institutions prennent
un caractère de plus en plus féodal et aristocratique. Toute terre dépend
d'une autre ; le possesseur de la terre sujette est le vassal du possesseur
de la terre dominante ; la hiérarchie des personnes et des terres s'organise,
la première dépendant de la seconde ; la souveraineté se joint pour les
nobles à la propriété. Les
inégalités se retrouvent dans les républiques municipales, où le pouvoir se
concentre de plus en plus dans les mains d'un patriciat bourgeois. Par
contre, dans les villes affranchies à la loi de Beaumont, où l'autorité du
seigneur est restée plus forte que dans les cités épiscopales, on constate
peut-être, moins de différences entre, les groupes sociaux de la population
roturière. La
division du pays, en principautés indépendantes, les unes des autres, les,
guerres féodales qui sont la conséquence de cette division, et de
l'impuissance des : rois nuisent à la vie, économique du pays, surtout à
l'agriculture et au commence. L'enseignement, qui avait refleuri au Xe et au
xi 6 siècle, tombe en décadence au XIIe ; à aucun, moment, la littérature,
n'est prospère. Si un art, roman original, dérivé de l'art carolingien, se
développe dans le pays au XIe et au XIIe siècle, au siècle suivant il est
remplacé par l'art gothique, originaire de la France. L'Eglise
est régénérée au Xe et au XIe siècle par une réforme indigène, que renforce
plus tard l'esprit de Cluny : elle compte alors, des saints et des savants.
Mais la Querelle des Investitures la désorganise ; quand la lutte a pris fin,
les évêques ne sont plus guère que des princes temporels, aussi préoccupés de
défendre, leurs domaines et leur pouvoir que peu soucieux de, diriger leur
clergé et leurs fidèles. Les anciennes abbayes s'appauvrissent, la discipline
s'y relâche et les ordres : nouveaux cisterciens, prémontrés, franciscains et
dominicains, ne parviennent pas à combattre le mal. L'intervention de la
papauté, dont la puissance devient prépondérante au XIIIe siècle, n'a pas
toujours de bons effets pour le recrutement de l’épiscopat ; elle porte en
outre une grave atteinte aux droits des métropolitains ou des évêques. Peut-être
les mœurs deviennent-elles moins grossières, moins brutales, mais elles
laissent encore beaucoup à désirer ; quoique la foi reste vive, il s'en faut
que les gens du XIIIe siècle soient de parfaits chrétiens. Quelle
a été l'influence de l'Allemagne sur la région lorraine durant ces trois
siècles et demi ? Si nous ne l'avons constatée ni en littérature ni en art,
nous devons reconnaître qu'elle s'est fait sentir dans le domaine de la
politique et dans celui de la religion. La division de la Lotharingie en deux
duchés et l'attribution des pouvoirs comtaux aux évêques, l'éloignement ou la
faiblesse des souverains allemands, enfin leurs luttes avec la papauté, ont
causé à la région lorraine les plus graves préjudices. Alors
commencent les guerres seigneuriales, stériles, désastreuses pour le pays,
pour sa puissance, pour son développement économique, pour sa civilisation,
guerres qui feront perdre à la Mosellane tout moyen d'agir au dehors, qui
provoqueront au contraire les interventions étrangères. Les habitants des
principautés lotharingiennes oublieront, au cours de ces luttes fratricides,
leur commune origine et leur commun passé. Des haines vivaces, persistantes,
à peine oubliées aujourd'hui, animent désormais les uns contre les autres
Lorrains, Messins et Barrois. Avec la féodalisation de l'Eglise, voilà — pour
la région lorraine — quelques-uns des résultats néfastes de son union avec
l'Allemagne en 925. Ajoutons, pour être juste, que les duchés allemands,
aussi peu favorisés que la Lorraine, ont connu les mêmes vicissitudes et subi
le même sort. La Lorraine elle-même a exercé une action sur l'Allemagne, qui, au point de vue religieux, économique, littéraire et artistique, ne pouvait que profiter de son union avec un pays plus avancé qu'elle en civilisation. L'Allemagne a également, mais ceci ne constituait pas un gain pour elle, emprunté à la Lorraine les institutions féodales qui avaient pris naissance, dès la fin du IXe siècle ou le début du Xe, dans la Mosellane, et dont l'énergie des Saxons et des premiers Saliens avait réussi à contenir les progrès. |
[1]
À Metz, à Toul et à Verdun les fonctions de voué de l'église cathédrale se
confondirent tôt ou tard avec celles de comte épiscopal.
[2]
Humbert était peut-être né en Bourgogne, mais il avait longtemps vécu dans
l'abbaye de Moyenmoutier.
[3]
Il s'agit du comte Boson, frère du roi de France Raoul.
[4]
JEAN DE SAINT-ARNOUL, Vita Johannis Gorziensis, c. 105 (Mon.
Germ. Script., t. IV, p. 367).
[5]
LAURENT DE LIÈGE, Gesta episcoporum Virdunensium, c. II (Mon. Germ.
Script., t. X, p. 492).