I. LA VIE MATÉRIELLE ; LES DISTRACTIONS.
Peu de
changements à signaler dans la vie matérielle de nos ancêtres. L'observation
du maigre leur impose, toujours la consommation d'une grande quantité de
poissons d'eau douce et de poissons de mer, de harengs en particulier. Un
document du Xe ou du XIe siècle, provenant de Saint-Vanne de Verdun, nous
fait connaître le menu substantiel d'un repas servi aux moines de cette
abbaye : une sorte de tourte aux œufs et aux anguilles, un pâté de viande
assaisonné de poivre, du poisson, un ragoût de viandes, du gras-double
assaisonné au poivre, du porc gras et, comme boisson, du vin épicé. On
remarquera l'absence de légumes et de fruits. Nos
ancêtres appréciaient le vin, on doit même reconnaître qu'ils l'aimaient trop
et qu'ils manquaient parfois de mesure. Nous en trouvons la preuve dans
certaine aventure tragique dont quelques-uns d'entre eux furent un jour les
victimes en Alsace. Sous le règne de Thiébaut Ier, une troupe de soldats
lorrains s'était emparée sans coup férir de Rosheim, dont la population avait
cherché un refuge dans l'église ; voici, d'après Richer, ce qui se passa
ensuite : «
Voyant qu'il n'y avait personne pour leur résister, ils (les Lorrains) entrèrent dans les caves et y
trouvant beaucoup devin, s'assirent, mangèrent et burent autant qu'ils
voulurent. Comme ils ont l'habitude de le faire quand ils trouvent du vin en
abondance, ces paysans, qui n'en ont que rarement chez eux, se grisèrent et,
se couchant sur le plancher des caves, y restèrent étendus ivres-morts... »
Les habitants sortent alors de l'église et se jettent sur les Lorrains : « Comme
ceux-ci, à cause de l'ivresse où ils étaient plongés, ne pouvaient même pas
se tenir debout, ils essayaient en vain de prendre leurs armes et n'en
avaient pas la force : les uns, voulant fuir, tombaient par terre ; d'autres,
s'efforçant de crier merci, balbutiaient mais ne pouvaient prononcer aucune
parole... Incapables de se défendre, ils furent massacrés[1]. » Le
costume tant masculin que féminin se modifie, mais avec quelque lenteur.
Peut-être les croisades amenèrent-elles l'adoption de nouvelles modes. C'est
durant cette période qu'apparaissent pour les deux sexes la cotte et le
surcot ou surcotte. Si les femmes continuent à porter des nattes, le chignon
se montre dès le XIIIe siècle. Voici,
à titre d'exemple, la description que donne Herbert de la toilette que
portait la seconde femme de Dolopathos, quand elle essaya de faire parler
Luscinien, son beau-fils : « Elle
était vêtue d'une chemise étroitement cousue, large aux bras et aux pans,
fine, blanche et plissée à petits plis. Elle portait une pelisse légère et
saris manche... une cotte de soie vermeille, un manteau de drap de Frise,
doublé de dos d'hermines, fines, blanches et nettes ; ce manteau avait des
attaches et des glands ; des fleurs et des oiseaux y étaient dessinés ; on
voyait sur ce manteau tant de couleurs que personne n'aurait su en dire le
nombre ; elles étaient agencées avec un tel art qu'on n'aurait jamais pu en
faire un pareil... Ses cheveux reluisaient plus que le fil d'or avec lequel
ils avaient été tressés... Sur sa tête elle avait posé un cercle d'or orné de
pierres précieuses et chères, avec des fleurs de plusieurs sortes[2]. » Le
cavalier a comme armes défensives d'abord la broigne ou cuirasse d'écaillés,
plus tard, vers le XIIe siècle, le haubert ou cotte de mailles avec chausses
de mailles ; le casque, d'abord conique et muni d'un nasal, se transforme et
devient, aux, XIIe-XIIIe siècles, le heaume cylindrique avec des fentes
permettant de voir et de respirer, enfin un bouclier de forme triangulaire ou
écu. Les armes offensives du cavalier sont la lance munie d'un fanion,
l'épée, la hache d'armes. Le fantassin du XIIe ou du XIIIe siècle, le sergent
se protège à l'aide d'une cotte appelée haubergeon et d'un casque non fermé ;
son armement se compose d'une pique, guisane ou hallebarde et d'une hache. On
trouve enfin dans les troupes de cette époque des archers et des
arbalétriers. Les
demeures, que nous connaissons assez mal, sont en général, sauf peut-être
celles des riches bourgeois des villes épiscopales, assez peu confortables.
Les châteaux, construits surtout en vue de la défense, ont des murs très
épais avec peu d'ouvertures ; les chambres, vastes, mais sombres et humides,
sont chauffées l'hiver à l'aide de grandes cheminées ou l'on brûle d'énormes
pièces de bois. Peu de meubles : des lits, des bahuts, des coffres, quelques
sièges. La cabane du paysan doit être en bois, en torchis : pas de plancher
et un mobilier des plus misérables, voilà ce que trouve dans une pauvre
maison près de Toul l'héroïne de l’Escoufle, un roman du XIIIe siècle.
Les demeures des riches bourgeois, qui parfois étaient fortifiées,
présentaient sans doute plus d'élégance et de confort que celles des
seigneurs. Sous l’influence des croisades des améliorations furent
introduites dans l'aménagement des châteaux et des maisons bourgeoises. Les
nobles, quand ils ne font pas la guerre, s'en donnent l'illusion dans des
tournois que l'Eglise, malgré des défenses réitérées, ne réussit pas à faire
disparaître ; le sang coule dans ces combats simulés. Les deux jeunes fils du
comte Albert de Dabo, voulant, au retour d'un tournoi, imiter ce qu'ils ont
vu, se blessent mortellement, et leur sœur Gertrude devient ainsi l'unique
héritière de son père, Deux
œuvres d'imagination, l'une du XIIe siècle, l'autre du XIIIe, nous décrivent
des tournois : celui par lequel Fromont, dans le poème de Garin le
Loherain, célèbre la chevalerie de son fils Fromondin, ne se distingue
pas d'une bataille rangée ; au contraire, et ceci prouve l'adoucissement des
mœurs, on ne se tue pas au tournoi que, d'après le roman de Galeran,
le duc Helymans de Lorraine donne dans Metz, sa capitale. Les
nobles pratiquent aussi la chasse à courre et au vol. Comme distractions
communes à toutes les classes de la société, mentionnons le jeu d'échecs, les
chants des jongleurs, les tours des acrobates, les danses ; d'après le Roman
de la Rose, les danses lorraines jouissaient d'une grande réputation au XIIIe
siècle. Veut-on
savoir quel aspect présentait une grande ville au moment où un tournoi allait
y être célébré, qu'on lise la description que donne de Metz M. Ch.-V.
Langlois d'après le roman de Galeran. «
Galeran arrive à Metz, en Lorraine, où le maître de la Lorraine, du Brabant,
des Ardennes, de la Hollande et de la Bourgogne jusqu'à Lausanne, le duc
Helymans, tient sa cour. Les rues de la ville, jonchées de menthe, de jonc et
de glaïeul, sont pleines de destriers, de chevaliers, de valets qui portent
des présents aux pucelles et aux dames, de damoiseaux qui « font gorge » à
leurs oiseaux. Aux fenêtres, des bannières et des écus coloriés. Les murs
sont tendus d'étoffes. Le marché est très animé : venaison, volaille, poisson
(que
l'on vend à l'ombre),
cire, épices (poivre et cumin). Voici maintenant les changeurs, qui « ont leur monnaie devant
eux » et qui braillent en discutant : L'un
change, l'autre conte, un autre refuse. L'un dit « c'est vrai », l'autre « c'est un
mensonge ». Ils «
changent », mais ils tiennent aussi des pierres précieuses, des images d'or
et d'argent, et de la vaisselle de luxe. Innombrables sont, aux carrefours,
les montreurs de lions, de léopards, d'ours et de sangliers, les vielleurs,
les chanteurs, les acrobates, les faiseurs de tours : Là
vous entendriez cors et trompettes Et
par les cuisines les couteaux, Avec
lesquels les cuisiniers coupent les viandes. Il
y a grand brui t des mortiers Et
des cloches des églises, Que l'on sonne toutes à la fois dans la ville. A
l'hôtel que Galeran a choisi, l'hôte et l'hôtesse, qui savent très bien
mettre en sûreté ce qu'on leur confie et accommoder les chevaux,
l'introduisent, lui et sa suite, dans une grande salle tendue de draps et
jonchée d'herbe fraîche. Il distribue des robes à ses compagnons. Il va
entendre la messe. Puis l'heure du dîner sonne, et l'on entend de tous côtés
« crier l'eau » pour les ablutions[3]. » A cette
époque on enterre les corps dans des cimetières placés presque toujours près
des églises ; les grands personnages sont quelquefois inhumés dans les
églises elles-mêmes ; une dalle gravée en creux ou un monument que surmonte
l'effigie, en grandeur naturelle, du défunt, recouvre les restes mortels du
seigneur ou du prélat. II. — LA VIE ÉCONOMIQUE.
Si les
guerres féodales des XIIe et XIIIe siècles entravent le développement de la
vie économique, les affranchissements individuels et collectifs, les libertés
conquises ou obtenues par les villes épiscopales et par nombre de bourgs et
de villages, les croisades enfin favorisent les progrès de l'industrie et du
commerce. 1° L'agriculture.
C'est
toujours le régime de la grande propriété qui prédomine. Cependant les
affranchissements de serfs et la liberté politique conquise par les villes
épiscopales ont pour effet de reconstituer, à partir du XIIe siècle, la
petite et la moyenne propriété. Toutefois, tandis que la propriété du
bourgeois d'une grande cité est pleine et entière, celle du simple paysan
reste imparfaite, car elle est toujours soumise à des redevances, que le
vilain, même libre, continue de payer au seigneur. Si la
royauté allemande possède encore quelques domaines dans la Mosellane au Xe ou
au XIe siècle, elle n'en a plus, semble-t-il, au siècle suivant. La grande
propriété ecclésiastique, très éprouvée par les malheurs de toutes sortes qui
avaient accablé le pays à la fin de la période franque, se reconstitue peu à
peu durant le Xe siècle ; mais elle reste en butte aux usurpations des
avoués, et d'une façon générale, des seigneurs laïcs. D'autre part, les
donations se font rares pour les anciennes abbayes. Mais au XIIe siècle, les
cisterciens et les prémontrés élèvent de nouveaux monastères, et quelques-uns
de ces établissements religieux reçoivent de riches dotations des seigneurs
qui ont participé à leur fondation. Diplômes, chartes, bulles pontificales nous
permettent de connaître l'étendue des domaines ecclésiastiques ; les plus
riches abbayes bénédictines de la région étaient Prüm et Saint-Maximin dans
l'archidiocèse de Trêves, Gorze et Saint-Arnoul dans le diocèse de Metz,
Moyenmoutier, Senones et Remiremont dans celui de Toul, Saint-Vanne et
Saint-Mihiel dans celui de Verdun. La grande propriété laïque, sur laquelle
nous possédons moins de renseignements, s'accroît par des donations, par des
mariages, par des usurpations de terres d'Eglise. L'organisation
de la grande propriété et son exploitation restent d'abord telles que nous
les avons décrites à l'époque précédente. On peut remarquer que les grandes
abbayes établissent des prieurés sur leurs domaines éloignés. C'est ainsi que
Saint-Arnoul crée le prieuré de Lay-Saint-Christophe et Saint-Mihiel celui de
Haréville. A l'origine, les prévôtés ducales seront surtout des
circonscriptions d'exploitation rurale. Les cisterciens, au XIIe siècle,
portent d'une manière toute spéciale leur attention sur la mise en valeur de
leurs domaines. Les
terres sont toujours cultivées par un personnel formé, surtout au début, de
demi-libres et de serfs ; plus tard, les affranchissements font réapparaître
la classe des cultivateurs libres. Pour diriger les tenanciers, nous trouvons
le villicus, le major, le decanus, à la fois régisseurs
et juges, et, dans le duché, le prévôt. Les paysans continuent d'être
astreinte à des redevances en argent ou en nature et à des corvées. Les
vilains affranchis se voient déchargés de quelques-unes des obligations qui
pesaient auparavant sur eux ; celles qui subsistent sont allégées ou tout au
moins fixées. Les paysans ont avantage à s'acquitter en argent, car la valeur
de ce métal ne cessera de diminuer. En retour des corvées que l'on exige
d'eux, serfs ou paysans libres ont la jouissance limitée des forêts et des
prairies du seigneur. Les
invasions normandes et hongroises avaient réduit l'étendue des terres
cultivées. La création de monastères et de prieurés, en particulier la
fondation d'abbayes cisterciennes, amena de nouveaux défrichements, non plus
dans les forêts vosgiennes, mais à l'intérieur du pays. Ainsi les moines de
Clairlieu, près de Nancy, mirent en culture quelques hectares pris sur la
forêt de. Haye. La
vigne fait peut-être des progrès à cette époque ; du moins la trouve-t-on
dans les hautes vallées de la Moselle et de la Meurthe, sur le territoire de
localités d'où elle a depuis longtemps disparu. Le roman de l’Escoufle
mentionne le vignoble toulois. C'est à
cette époque, XIIe ou XIIIe siècle, que l'on constate pour la première fois
d'une façon certaine le régime de l'assolement triennal pour la culture des
terres : le territoire d'un domaine ou d'un village est partagé en trois-
soles ou saisons ; chacune d'elles reçoit successivement du blé, puis une
autre plante et se repose enfin la troisième année. Ce mode de culture, que
l'on pratiquait peut-être depuis longtemps, devait rester en vigueur jusqu'à
nos jours. Les guerres féodales avec : les massacres, les pillages et les
incendies qui les accompagnent, rendent impossibles les progrès de
l'agriculture. En
général, les nobles seuls chassaient le gibier, abondant alors et très varié
; dans quelques localités privilégiées, les roturiers libres avaient le droit
de tuer le menu gibier. Comme la pêche intéressait moins les nobles, elle
était permise aux vilains, avec quelques restrictions toutefois : ils
devaient ne prendre du poisson que pour leur consommation personnelle et né
pas se servir de certains engins. 2°
L'industrie.
Beaucoup
d'industries ont, comme à l'époque carolingienne, un caractère domanial. Le
seigneur fait transformer par ses serfs les produits de ses terres en
vêtements, en outils, etc. De plus, il a un moulin, un four et un pressoir où
les tenanciers, vilains libres aussi bien que serfs, sont obligés de faire
moudre leur farine, cuire leur pain et presser leur raisin. Peu à peu
certaines industries se développent dans les villes, les industries textiles
de la laine et de la toile en particulier. Metz, Toul, Verdun et Neufchâteau
sont les centres principaux de la fabrication des draperies. Les serfs et les
demi-libres, qui travaillaient pour le compte du seigneur, se groupaient-ils
par métier ? On ne lésait. Quant aux artisans des villes épiscopales, ils
constituaient au XIIIe siècle des corporations : un document de 1237 fait
mention de celles de Metz ; à Toul, la corporation des drapiers existait en
1243, celle des pelletiers en 1205 ; à Verdun nous trouvons, en 1267, celle
des drapiers. Les plus importantes de ces corporations semblent avoir été
celles des drapiers. Seule des villes du duché de Lorraine, Neufchâteau
pouvait avoir alors des corporations. Il existait des drapiers à Saint-Mihiel
sous le règne de Thiébaut II, mais rien ne prouve qu'ils aient formé dès
cette époque un groupement corporatif. Les
industries minières prennent quelque développement. On n'a aucune preuve que
leur exploitation constitue alors un droit régalien. Ce sont les seigneurs
laïcs ou ecclésiastiques qui entreprennent l'extraction des produits du
sous-sol. Outre Vie, Moyenvic et Marsal, Dieuze et Rosières sont' les
principaux centres de la fabrication du sel. Voici ce que dit Gautier de Metz
de l'industrie du sel dans notre pays : « En
Lorraine, près de la cité de Metz[4], sourd sans cesse une eau que
l'on cuit dans de grands poêles et qui devient du sel beau et blanc. Cette
eau dont je parle fournit de sel tout le pays et jaillit en un puits près de
l'endroit qu'on appelle le puits de Vie, En cette contrée il y a des fontaines,
qui sont tellement chaudes qu'on s'y brûle ; et au même endroit jaillissent
d'autres fontaines froides comme glace. Là les bains sont tempérés d'un
mélange d'eau chaude et d'eau froide. Ceux qui se baignent dans ces bains
voient leur peau devenir belle et saine. Il y a aussi une fontaine noire, que
beaucoup de gens tiennent pour saine et dont ils prennent l'eau pour boisson
; elle les purge aussi bien qu’une forte médecine[5]. » Au
XIIIe siècle les documents commencent à mentionner l'extraction et le
traitement du minerai de fer. En 1240, Philippe, sire de Florange, accorde
aux cisterciens de Villers-Bettnach l'autorisation de rechercher le fer sur
ses terres. En 1260, Thierry, seigneur de Hayange, concède au comte de Bar,
Thiébaut II, le droit d'exploiter les mines de Hayange dans la vallée de la
Fenlsch. Peut-être les forges de Moyeuvre, de Neufchef et de Ranguevaux
datent-elles de cette époque. Enfin, en i25o, le comte Henri de Salm
entreprend l'exploitation des mines de Framont, près du Donon. Mais l'abbé de
Senones à qui, bien qu'il fût propriétaire du terrain, Henri n'avait pas
demandé d'autorisation, protesta auprès de Jacques de Lorraine, évêque de
Metz, qui obligea le comte de renoncer à son projet. Henri revint à la charge
après la mort de Jacques, mais sur une nouvelle plainte de l'abbé,
l'exploitation cessa encore une fois. Elle finit pourtant par marcher,
lorsqu'une entente fut intervenue entre le comte et l'abbé. C'est
au Xe siècle que, pour la première fois, des documents parlent de
l'exploitation, peut-être bien antérieure à cette date, des mines de plomb
argentifère des Vosges. Celles-ci, après avoir été à l'origine partagées
entre le duc, l'évêque de Toul et la collégiale de Saint-Dié, finirent par
n'avoir plus d'autre propriétaire que le duc. 3° Le commerce.
Les
trop nombreux péages établis sur les routes et l'insécurité dont souffre le
pays restent les plus grands, obstacles à l'activité des échanges. Sans
parler de la guerre, le brigandage désole la Lorraine. La vie de Jean de
Gorze en apporte un témoignage précieux pour le Xe siècle ; lorsque Jean se
rend à Vitry, auprès du comte Boson, il suit une route infestée de voleurs.
En revenant, il passe dans une localité où se tenait le marché ; arrive une
bande de malfaiteurs, qui fait main basse sur les denrées exposées. Et
l'homme que la comtesse, femme de Boson, a donné pour guide à Jean, avoue à
celui-ci que, depuis trois mois, il n'a vécu que de rapines. Par contre, les
croisades, les affranchissements, la liberté des villes épiscopales
favorisent le commerce. Les
voies de communication, toujours les mêmes, laissent à désirer sous le double
rapport de l'entretien et de la sécurité. Le duc de Lorraine possède le droit
de haut-conduit, en ce qui concerne les routes de terre et d'eau, non
seulement dans son duché, mais dans la région entre Rhin et Meuse. Ce droit
constitue un fief, dont Alphonse X investit en 1269 Ferry III par une
bannière spéciale ; c'était là un souvenir, des prérogatives dont avaient
joui les ducs de Mosellane du Xe et du XIe siècle. Le duc est donc tenu
d'assurer la sécurité des routes, de fournir une lettre de sauf-conduit,
sinon une escorte, aux marchands étrangers. Bien entendu ceux-ci lui paient
en retour une redevance. Le duc est d'ailleurs responsable des dommages que
subissent les négociants sur ses terres. Ainsi, en 1251, Thibaud IV de
Champagne demande au duc Mathieu II de faire restituera des marchands
allemands, que des brigands ont détroussés en Lorraine, ce qui leur a été
enlevé ou de leur payer une indemnité. Le
droit d'établir des foires et des marchés appartient tout d'abord aux rois,
qui s'en dessaisissent au profit d'églises ou d'abbayes ; tantôt ils
accordent à l'une d'elles l'autorisation de créer un marché ou une foire et
de percevoir les taxes dues par les marchands, tantôt ils abandonnent
seulement les redevances d'un marché déjà existant. Plus tard, au XIIe et au
XIIIe siècle, ducs, comtes, évêques ou abbés instituent de leur seule
autorité foires et marchés. La foire coïncide habituellement avec la -fête du
saint, patron de l'église ou de l'abbaye. Metz ne possédait pas moins de cinq
foires, à un moment donné : celles de Saint-Clément en mai, de Saint-Etienne
le Ier août, de Notre-Dame le 15 août, de Saint-Arnoul le 16 août et le n
octobre. Quant aux marchés de Metz, ils avaient de l'importance, s'il faut en
croire le poème de Garin le Loherain. L'affaiblissement
de la royauté et le morcellement de la Mosellane amenèrent, entre autres
conséquences fâcheuses, la disparition progressive de l'unité des poids, des
mesures et des monnaies ; chaque seigneurie eut les siens, ce qui, bien
entendu, ne contribua pas à faciliter les transactions commerciales. Le
droit de battre monnaie, d'abord régalien, finit par devenir seigneurial.
Nous avons déjà dit que les rois avaient abandonné à des églises ou à des
abbayes le bénéfice que procurait un atelier monétaire ; ils leur octroyèrent
ensuite l'autorisation d'établir un atelier, dont les produits seraient
perçus par les concessionnaires. Au reste, dans un cas comme dans l'autre,
l'atelier frappait toujours des monnaies à l'effigie du souverain. Evêques et
abbés vont accroître peu à peu leurs droits durant le Xe et le XIe siècle ;
ils ajoutent d'abord leur nom et leur effigie à ceux du roi ou de l'empereur,
puis ils finissent par faire complètement disparaître tout ce qui rappelle le
souverain régnant. Pour ce qui est des ducs et des comtes, ils battront
monnaie beaucoup plus tard que les prélats. Jusqu'au XIIe siècle, les ducs
lorrains n'émettent de monnaie que comme avoués des abbayes de Saint-Dié et
de Remiremont ; les premières monnaies ducales connues datent de Mathieu Ier.
Un peu plus tard, Henri l'Aveugle, comte de Luxembourg, faisait frapper des
deniers ; les comtes de Bar et de Vaudémont ne suivirent qu'au XIIIe siècle
l'exemple de leurs voisins. Il existe une monnaie de compte, la livre ou le
marc. Les espèces en circulation sont des deniers et des oboles d'argent ou
des mailles de billon. On voit figurer sur les monnaies épiscopales soit l'église
cathédrale, soit le saint, patron de l'église, soit enfin le prélat régnant
vu en buste et de profil, ou debout et de face. Les monnaies des ducs
lorrains les représentent à pied ou à cheval et, dans ce dernier cas, armés
et équipés comme on les voit sur leurs sceaux ; c'est là un type particulier
à la région lorraine. On remarque que le poids et la quantité d'argent fin
des pièces épiscopales ou ducales vont en s'affaiblissant. Les monnaies des
principautés de la Basse-Lorraine, de l'Allemagne et de la France, en
particulier celles de la Champagne, ont également cours dans le pays. C'est
naturellement dans les cités épiscopales et à Neufchâteau que le commerce
avait le plus d'activité ; il s'y développa surtout au XIIe et au XIIe
siècle, à la faveur de la liberté plus grande que ces villes avaient
conquise. Si Verdun, au Xe siècle, était encore le principal centre
commercial de la région — ses négociants faisaient alors au loin le trafic
des eunuques — au XIIIe, c'est, à ce qu'il semble, Metz qui occupe le premier
rang. Les
commerçants indigènes, comme les artisans, se groupent en corporations dans
les villes épiscopales. Le commerce de l'argent est exercé par des bourgeois,
par des Lombards ou par des Juifs. Metz, en particulier, a déjà des changeurs
indigènes sous l'épiscopat de Bertram. Les Juifs n'ont qu'une situation
précaire, pire encore à certains égards que celle des serfs. On a besoin
d'eux, mais on les déteste, et cette animosité augmente à partir des
croisades ; la population se porte contre eux à des violences, et d'un autre
côté ils sont exposés à des mesures de rigueur de la part des seigneurs de
qui ils dépendent ; ceux-ci, après leur avoir accordé une protection
intéressée, n'hésitent pas ensuite à confisquer leurs biens et à les
expulser, quitte à les rappeler quelque temps après. Nous
savons par un tarif messin de 1227 quels étaient les principaux objets qui
entraient dans cette ville : de l'huile, du vin, du poisson de mer, des
toiles, des draps de Flandre, du verre, des fers de Cologne et de l'Ardenne,
du plomb, du cuivre, de l'étain. On devait aussi faire venir de l'étranger
des épices, des soieries, des fourrures, etc. Divers documents nous apprennent que des draperies de fabrication messine étaient, vers l'an 1200, transportées soit à Marseille, soit de l'autre côté du Rhin. On voit des marchands de Metz descendre le Danube jusqu'à Vienne. Les foires de Champagne, si florissantes au XIIe et au XIIIe siècle, attiraient également les négociants des villes épiscopales et de Neufchâteau ; la chanson de Hervis nous en fournit un témoignage pour ceux de Metz. Nous ignorons par contre si beaucoup de commerçants étrangers venaient aux foires de la région lorraine. |
[1]
RICHER DE SENONES, Gesta
Senoniensis ecclesiæ, l. III, c. XXI et XXII (Mon. Germ., Script.,
t. XXV, p. 298).
[2]
HERBERT, Li
romans de Dolopathos, vers 3872-3905, p. 134-135.
[3]
LANGLOIS
(Ch.-V.), la Société française au XIIIe siècle d'après dix romans
d'aventures, p. 14-16.
[4]
On remarquera que le Messin Gautier place en Lorraine sa ville natale.
[5]
Nous empruntons ce passage de l'Image du monde à LANGLOIS (Ch.-V.), la Connaissance
de la nature et du monde au Moyen Age, p. 95-96.