|
La
Mosellane est donc désormais morcelée, et celle des principautés qui continue
de porter le nom de Lorraine ne représente qu'une partie de l'ancien duché :
elle comprend des territoires allemands et des territoires romans, s'étend
sur les diocèses de Trêves, de Metz et de Toul, mais, et c'est là un fait
d'une importance capitale, ce duché féodal de Lorraine ne possède aucune des
villes épiscopales du pays ; il a, pour son malheur, le caractère d'un Etat
rural, qu'il gardera longtemps encore. Combien ses destinées n'eussent-elles
pas été différentes si Metz en avait été la capitale, comme elle l'avait été
de l'Austrasie mérovingienne ! Les ducs, plus puissants, mieux armés pour
faire régner dans le pays l'ordre et la sécurité, pour en reconstituer
l'unité territoriale, la noblesse moins prépondérante, tenue en échec par une
bourgeoisie riche et influente, le caractère des institutions moins
aristocratique, la vie économique et la vie intellectuelle plus intenses,
voilà quelques-unes des conséquences qu'aurait entraînées pour la Lorraine la
possession de Metz[1]. Les ducs lorrains essayeront —
sinon de refaire l'unité complète de la Mosellane — du moins d'étendre leur
autorité sur toutes les seigneuries ecclésiastiques et laïques des diocèses
de Metz, de Toul et de Verdun ; mais, trop faibles pour accomplir cette
grande œuvre, ils n'arriveront qu'à des résultats incomplets. Ajoutons qu'un
sort analogue attendait la Basse-Lorraine et les duchés allemands ; partout
on y constate la séparation des principautés laïques d'avec les villes
épiscopales. Même phénomène en France pour le duché de Bourgogne et pour le
comté de Flandre. Il est vrai que les comtes de Flandre trouvèrent dans les
villes industrielles de Gand, de Bruges et d'Ypres l'équivalent — et au-delà
— de Tournai et de Thérouanne qu'ils ne possédaient pas. Les
ducs de Lorraine, les comtes de Bar ou de Luxembourg cessent d'être les
représentants du souverain pour devenir simplement ses vassaux, ses
feudataires, qui reçoivent de lui en fief non plus seulement les droits
régaliens, mais ces droits avec la terre elle-même à laquelle ils sont
étroitement unis. Le roi des Romains ou l'empereur confère toujours aux uns
et aux autres l'investiture de leur duché ou de leur comté en échange de la
foi et de l'hommage ; mais ce n'est guère là qu'une formalité. L'hérédité est
devenue en fait la règle pour la transmission du pouvoir dans les
principautés laïques. Quant
aux grandes seigneuries ecclésiastiques, elles vont durant cette période
s'affaiblir et se démembrer ; à l'intérieur, bourgeois des villes et vassaux
nobles cherchent à se rendre indépendants ; au dehors, ducs de Lorraine,
comtes de Bar ou de Luxembourg s'agrandissent aux dépens du temporel des
évêques et des abbés. Si,
jusqu'à la fin du XIIe siècle, l'influence politique de l'Allemagne reste
prépondérante dans la vallée de la Moselle, elle baisse au XIIIe, tandis que
grandit celle de la France ; c'est la conséquence de l'affaiblissement de la
royauté allemande, de la force croissante de la monarchie capétienne, et des
progrès de la civilisation française. I. — LA RÉGION LORRAINE DE 1122 À 1152[2].
De 1122
à 1152 le pouvoir central reste faible en Allemagne. La médiocrité de
Lothaire III et de Conrad III, les luttes du premier de ces deux souverains
avec les Hohenstaufen, du second avec les Guelfes, empêchent la royauté de
recouvrer la puissance que lui a fait perdre la Querelle des Investitures.
Hors d'état de maintenir l'ordre en Allemagne et en Lorraine, elle laisse ces
deux contrées plongées dans l'anarchie. La
région lorraine est troublée par l'ambition des ducs et des comtes qui,
préoccupés de s'agrandir aux dépens de l'Eglise, ne respectent même pas les
domaines des abbayes dont ils ont l'avouerie. Simon Ier et peut-être son père
Thierry avaient usurpé des terres appartenant à l'Eglise de Metz ; l'évêque
Etienne de Bar obligea Simon à rendre ce qu'il détenait injustement. Simon
Ier et Mathieu Ier se montrèrent les persécuteurs et les spoliateurs des
abbayes de Remiremont et de Saint-Dié, dont ils étaient pourtant les avoués.
L'intervention de l'archevêque de Trêves Albéron de Montreuil, en 1132,
obligea Simon Ier à promettre une restitution et une réparation. Nous avons
encore les plaintes élevées par les moines de Saint-Mihiel contre leur avoué,
Renaud le Borgne, comte de Bar. Celui-ci, comte épiscopal ou avoué de Verdun,
n'était pas moins craint, ni moins détesté des évêques, du clergé et des
bourgeois de cette ville, où il avait fait élever une tour pour mieux assurer
sa domination. Albéron de Chiny s'entendit avec les Verdunois et, profitant,
en n4o, d'une circonstance favorable, s'empara de la tour, qu'il fit détruire
de fond en comble. Renaud, malgré tous ses efforts, ne put rentrer en
possession de Verdun, qui fut perdu pour lui et pour ses descendants. Mais,
en dédommagement, Renaud reçut en fief de l'évêque Albéron le Clermontois,
qui restera au pouvoir de ses successeurs, puis des ducs de Lorraine-Bar
jusqu'au XVIIe siècle. Le Luxembourg, à la mort de Conrad II, le dernier
descendant mâle de Sigefroy, passait au comte de Namur, Henri l'Aveugle (1136). Les
archevêques de Trêves, les évêques de Metz, de Toul et de Verdun, qui sont
maintenant beaucoup plus des seigneurs temporels que des gens d'Eglise, se
défendent contre les usurpations des princes laïcs aussi bien par
l'excommunication, dont ils usent et abusent, que par les armes. Quelques-uns
d'entre eux, comme Albéron de Montreuil, Etienne de Bar, Albéron de Chiny,
surent, par l'énergie qu'ils déployèrent, se faire respecter de leurs
voisins. Ducs,
comtes et prélats se mêlent aux affaires de l'Allemagne, quelques-uns même y
jouent un rôle important, tel Albéron de Montreuil qui, d'abord l'un des
conseillers influents de Lothaire III, changea de parti et assura en n39
l'élection de Conrad III, un Hohenstaufen. Les ducs lorrains sont des
personnages beaucoup plus effacés. On peut supposer que Simon Ier, frère
utérin de Lothaire de Supplimbourg, contribua à le faire élire roi des
Romains et le soutint contre les Hohenstaufen. Lui-même ou son fils devaient,
comme Albéron de Montreuil, passer dans le camp ennemi : Mathieu Ier épousa,
en effet, Berthe, nièce de Conrad III et sœur de Frédéric Barberousse. Simon
Ier, Mathieu Ier, Renaud de Bar et les évêques assistent aux diètes que
réunissent Lothaire et Conrad. Les
premiers rapports des princes de la région avec la France datent de la
deuxième croisade. Louis VII, qui prit la voie de terre pour se rendre en
Orient, traversa le Verdunois et le pays messin. Le comte de Bar, Renaud, et
son frère l'évêque de Metz, Etienne, se joignirent au roi de France. Etienne
remplit à plusieurs reprises les fonctions d'interprète entre Conrad et Louis
; c'est donc qu'il connaissait l'allemand et le roman. II. — LA RÉGION LORRAINE DE 1162 À 1197.
De 1162
à 1197, la royauté allemande se relève et retrouve, avec Frédéric Barberousse
et Henri VI, la force et le prestige qu'elle avait possédés aux temps d'Otton
Ier ou d'Henri III. Le
grand conflit de Frédéric et d'Alexandre III ne trouble pas la Lorraine et
permet de constater combien l'autorité de l'empereur était respectée au nord
des Alpes. Seulement, les affaires de l'Italie et de l'Allemagne détournent
de la Lorraine l'attention de Frédéric et de son fils, qui n'y font que de
rares apparitions. Ce sont
toujours des conflits de seigneur à seigneur que nous constatons dans le
pays, ou des luttes à l'intérieur d'une principauté, des usurpations de
terres d'Eglise, des tentatives de la bourgeoisie pour s'émanciper.
Remiremont et Saint-Dié restent en butte aux convoitises des ducs lorrains
Mathieu Ier et Simon II qui, malgré les excommunications, reviennent toujours
à la charge. Le duché de Lorraine est, à la mort de Mathieu Ier, gravement
troublé par l'ambition de Ferry, fils cadet du duc défunt, qui dispute à son
aîné Simon II, personnage effacé, la possession de la Lorraine. Le traité de Ribemont
(1179) démembre le duché, en assurant
à Ferry la possession des territoires lorrains de langue allemande avec
Bitche pour capitale. Le
Barrois évoluait vers la Champagne et vers la France. Renaud II, en épousant
Agnès, sœur du comte Henri le Libéral et d'Adèle, troisième femme de Louis
VII, devenait le proche parent des comtes champenois.et des Capétiens. La
guerre de Renaud II contre les. Messins amena, en 1153, l'intervention de
saint Bernard, qui obligea les belligérants à conclure la paix. Henri Ier,
fils aîné et successeur de Renaud II, mourut en 1191, sous les murs de
Saint-Jean-d'Acre, sans avoir été marié. Son frère Thiébaut, d'abord seigneur
de Briey, ne se maria pas moins de trois fois ; la dernière union qu'il
contracta avec Ermessinde de Luxembourg, fille et héritière du comte Henri
l'Aveugle, avait une grande importance politique. A la suite d'une longue
lutte contre Baudouin VI (IX), comte de Hainaut et de Flandre, et son frère Philippe, Thiébaut
obligea, en 1199, ses adversaires à lui reconnaître la possession du
Luxembourg et d'une partie du Namurois. Alors que le duché de Lorraine se
démembrait, l'union du Barrois et du Luxembourg faisait de Thiébaut, homme
actif et entreprenant, le premier des seigneurs laïcs de la région lorraine. Les
prélats de la province de Trêves ont à se défendre contre les usurpations de
leurs voisins, mais surtout contre les révoltes de leurs villes épiscopales.
Enrichies par l'industrie et par le commerce, encouragées par les exemples
qui leur viennent du nord de la France, elles veulent s'affranchir de la
domination temporelle des évêques et s'ériger en communes. Les origines du
mouvement, nous l'avons dit, remontent à la Querelle des Investitures. À
Trêves, sous le pontificat d'Hillin, deux tentatives des bourgeois pour
constituer une commune sont réprimées par Frédéric Ier, mais les Trévirois
n'en restent pas moins groupés, et la lutte entre Folmar et Rodolphe pour la
possession du siège de Trêves, la persécution de Folmar par l'empereur ne
peuvent qu'affaiblir le pouvoir archiépiscopal et favoriser les progrès de la
bourgeoisie. Les Messins, après une première tentative sous Théotger (1118-1120), avaient dû plier devant
l'énergique Etienne de Bar ; mais la faiblesse de ses successeurs permit aux
bourgeois de regagner le terrain perdu. L'ordonnance, par laquelle l'évêque
Bertram règle en 1180 la nomination du maître-échevin, marque moins une
restauration de l'autorité épiscopale, qu'une tentative en vue de diminuer
l'influence des paraiges, c'est-à-dire de la haute bourgeoisie. Si les
documents ne mentionnent à Toul aucun conflit, Pierre de Brixey, dans un acte
de 1177, parle des cives de sa ville épiscopale, ce qui semble indiquer que
les Toulois sont déjà organisés, qu'ils forment un groupement, avec lequel le
prélat doit compter. En 1156, Albert de Mercy avait obtenu de Frédéric
Barberousse un diplôme confirmant aux évêques les pouvoirs comtaux sur leur
ville ; mais les successeurs d'Albert, prélats médiocres et dont l'épiscopat
fut de courte durée, ne purent empêcher les bourgeois de se grouper,
d'obtenir certains avantages. En 1195, Henri VI accorde aux Verdunois une
charte qui leur reconnaît une personnalité ; ils entrent à cette époque en
lutte avec leur évêque, Albert de Hierges. En
1182, l'archevêque de Reims, Guillaume de Champagne, avait octroyé aux
habitants de Beaumont-en-Argonne une charte qui, tout en étant très libérale,
ne faisait pas de Beaumont une commune. Elle servira de modèle à de nombreux
actes, par lesquels princes ecclésiastiques et seigneurs laïcs de la région
lorraine accorderont à des bourgs ou à des villages de leur dépendance des
franchises plus ou moins étendues. Mathieu
Ier, beau-frère de Barberousse, se montra son allié fidèle, assista aux
diètes que l'empereur réunit en Allemagne, le soutint dans sa lutte contre
Alexandre III, mais rien ne prouvé qu'il ait pris part à ses expéditions eu
Italie. Désireux d'accroître son influence en dehors de l'Empire, Barberousse
fit épouser au duc de Bourgogne Hugues III sa nièce Alix, fille de Mathieu
Ier. Simon II se mêla moins que son père aux affaires allemandes. A
l'encontre de leurs voisins de Lorraine, les comtes de Bar se désintéressent
un peu de ce qui se passe en Allemagne ; ils semblent s'être prononcés en
faveur d'Alexandre III. Sous
Frédéric Barberousse, la lutte recommence entre l'Empire et l'Eglise. Un
premier conflit, plus politique que religieux, mit aux prises Frédéric et
Alexandre III, en qui l'empereur voyait un adversaire de sa politique. Si
Frédéric ne réussit pas à triompher du pape, en Allemagne il resta le maître,
malgré les sympathies secrètes d'une partie du clergé pour Alexandre, et le
pays ne fut pas, comme au temps d'Henri IV, déchiré par la guerre civile. Non
seulement le duc Mathieu Ier, mais la plupart des évêques se prononcèrent
pour les antipapes que Frédéric opposa successivement au pontife légitime.
Pourtant il se peut qu'à Metz Etienne de Bar ait reconnu Alexandre avant de
mourir. Les évêques qui occupèrent alors les sièges de la province, ceux de
Metz et de Verdun en particulier, évitèrent de se faire consacrer, ne voulant
s'adresser ni à un orthodoxe, par crainte de l'empereur, ni à un partisan des
antipapes, pour ne pas encourir l'excommunication d'Alexandre. Mathieu Ier
avait profité des circonstances pour faire monter en 1173 un de ses fils,
Thierry, sur le siège de Metz ; mais le jeune prélat, qui n'avait pas été
consacré, fut déposé par Alexandre III (1179), après la réconciliation, en 1177, du pape et de
l'empereur. Le
deuxième conflit, plus religieux que politique, eut pour théâtre la province
même de Trêves. En 1183, après la mort de l'archevêque Arnold, les chanoines
de Trêves se partagèrent entre deux concurrents, Folmar et Rodolphe, ce
dernier soutenu par l'empereur. L'affaire, portée au tribunal du pape, traîna
d'abord en longueur ; enfin Urbain III, mal disposé pour Frédéric, consacra
lui-même Folmar en 1186 ; c'était un défia l'empereur. Il s'agissait pour Folmar
d'aller occuper son siège, ce qui n'était pas chose facile, vu l'hostilité de
Frédéric. L'archevêque pénétra bien dans sa province, mais sans aller plus
loin que Metz, où l'évêque Bertram l'accueillit. Puis, comme il ne s'y
trouvait pas encore en sûreté, Folmar se rendit en territoire français, à
Mouzon, d'où il convoqua en 1187 ses suffragants à un concile. Les évêques de
Toul et de Verdun, Pierre de Brixey et Henri de Castres, ne s'étant pas
présentés, l'archevêque les frappa d'excommunication, déposa même Henri, qui
se soumit à la sentence. Pour punir Bertram, qui s'était rendu à Mouzon,
d'avoir obéi à son métropolitain, Frédéric le fit chasser de Metz ; le prélat
chercha un refuge à Cologne, où il resta trois ans en exil. Cependant la
prise de Jérusalem par Saladin avait rapproché le pape de l'empereur. Clément
III déposa Folmar en 1189 ; la même année eut lieu une nouvelle élection, qui
porta Jean sur le siège de Trêves ; le pape leva l'excommunication de Pierre
de Brixey, et Henri VI permit à Bertram de revenir à Metz. Tandis,
que les ducs lorrains semblent n'avoir entretenu que peu de rapports avec la
France, les comtes de Bar, parents des comtes champenois et des Capétiens,
s'occupent des affaires de leurs voisins de l'ouest. Henri Ier assiste, en
1182, au couronnement de Philippe-Auguste ; on le trouve à plusieurs reprises
dans l'entourage de ce prince et du comte de Champagne Henri II, avec lequel
il partira pour la troisième croisade. C'est
durant cette période que l'Allemagne et la France, qui depuis l'avènement des
Capétiens n'avaient eu entre elles que peu de rapports, se rapprochent l'une
de l'autre. Frédéric Barberousse, qui cherchait à étendre — sinon son
autorité — du moins son influence sur les royaumes occidentaux, essaya, lors
de sa lutte avec Alexandre III, d'amener Louis VIT et Henri II à reconnaître
l'antipape Victor IV. Mais l'entrevue, qui devait réunir en 1162, à
Saint-Jean-de-Losne, l'empereur et le roi de France, n'aboutit pas. Le seul
résultat des engagements qu'Henri le Libéral, chargé de négocier un accord
entre les deux souverains, avait pris à la légère vis-à-vis de l'empereur,
fut de l'obliger à se reconnaître le vassal du Hohenstaufen pour quelques-uns
de ses fiefs. En 1171, Frédéric et Louis s'entendirent à Vaucouleurs sur les
mesures à prendre contre les cottereaux qui désolaient les deux royaumes.
Après qu'une rupture eut failli éclater entre l'empereur et Philippe-Auguste,
les deux princes, non contents de se réconcilier, conclurent une alliance
contre leurs communs adversaires : le chef de la maison guelfe, Henri le
Lion, brouillé avec Frédéric, n'avait-il pas pour beau-père Henri II
d'Angleterre, le principal ennemi du Capétien ? Ce fut en 1187 que les souverains
de l'Allemagne et de la France signèrent un traité ; la même année ils se
rencontrèrent à la frontière de leurs Etats, entre Ivoy et Mouzon ; Philippe
prit l'engagement de chasser Folmar de son royaume. L'alliance alors conclue
persistera, malgré des refroidissements et presque des ruptures, jusqu'à
l'extinction de la maison de Souabe, alors même que les raisons qui l'avaient
fait naître n'existaient plus. Les
ducs de Lorraine, parents des souverains allemands, et les comtes de Bar,
alliés à la maison de France, ont-ils travaillé à rapprocher les Hohenstaufen
des Capétiens ? On peut le supposer, quoique aucun document n'en témoigne. Henri
VI est le dernier des souverains allemands du moyen âge qui, malgré
l'opposition du parti guelfe, ait encore exercé une autorité réelle,
effective. Après sa mort prématurée, le pouvoir royal décline petit à petit
en Allemagne, tandis qu'en France il ne cesse de se fortifier. III. — LA RÉGION LORRAINE DE 1197 À 1220.
De 1197
à 1220, la lutte entre le Guelfe Otton IV d'une part, les Hohenstaufen
Philippe et Frédéric II de l'autre, domine l'histoire de l'Allemagne. Pourtant,
ce sont plutôt des événements intérieurs qui troublent la région lorraine.
Simon II soutint contre son frère une nouvelle guerre, d'où il sortit
vainqueur. Ce fut ou Ferry de Bitche, ou son fils aîné, appelé lui aussi
Ferry, qui devint duc de Lorraine à la mort de Simon. Agnès, fille du comte
de Bar Thiébaut Ier, et femme de Ferry II, apporta en dot à son mari Amance
et d'autres terres ; mais quand il devint duc de Lorraine, Ferry dut céder à
son beau-père, en vertu de conventions antérieures, la suzeraineté du comté
de Vaudémont (1206).
Les liens étroits qui unissaient Ferry II et Thiébaut Ier ne les empêchèrent
pas de se faire la guerre en 1207 pour des raisons mal connues. C'est alors
que commencent vraiment les luttes entre la maison de Lorraine et celle de
Bar, luttes qui pendant plus de deux cents ans désoleront les deux
principautés. Thiébaut
reçut l'appui de Philippe-Auguste, Ferry celui de Philippe de Souabe ; battu
et fait prisonnier, le duc de Lorraine se vit, en 1208, contraint de subir
les conditions de son beau-père. Le mariage de Thiébaut Ier, fils de Ferry
II, avec Gertrude de Dachsbourg, semblait plein des plus brillantes
promesses, car Gertrude était l'unique héritière de son père le comte Albert
; dans cette riche succession figurait la dignité de comte épiscopal ou de
voué de Metz. Mais le malheur voulut que Gertrude n'eut point d'enfant. La
stérilité de sa femme ne fut pas la seule infortune qui frappât le duc de
Lorraine. Par une série de maladresses, il se mit à dos le comte de Champagne
Thibaud IV et sa mère, : Henri II, comte de Bar, enfin le roi des Romains
Frédéric II Abandonné de ses alliés et assiégé dans Amance par Frédéric et
par ses autres ennemis, Thiébaut Ier dut capituler et subir les conditions
des vainqueurs ; Thibaud IV ou plutôt sa mère obligea le duc à se reconnaître
le vassal de la Champagne. C'est donc pour le duché de Lorraine un règne
désastreux que celui de Thiébaut Ier. Son
oncle et homonyme, le comte-de Bar, avait au contraire terminé à son avantage
les luttes qu'il avait soutenues contre ses voisins et ses parents.
Toutefois, si la suzeraineté du comté de Vaudémont resta dans sa maison, le
comté de Luxembourg passa en d'autres mains à la mort de Thiébaut Ier (1213). Sa dernière femme Ermessinde
apporta le Luxembourg, dont elle était comtesse, au duc de Limbourg, Waleran,
déjà veuf lui-même ; un fils né de cette union sera la tige de la deuxième,
ou de la troisième maison de Luxembourg. Le second mariage d'Ermessinde valut
au Luxembourg la possession du marquisat d'Arlon, que la maison de Limbourg
avait acquis au début du XIIe siècle. Pas
plus que le duché de Lorraine, les seigneuries ecclésiastiques ne connaissent
la tranquillité. C'est en particulier le cas des évêchés de Metz et de
Verdun, où les prélats sont en lutte avec leurs bourgeois. Bertram de Metz
arrive, en 1209, à triompher de ceux-ci, mais à Verdun Albert de Hierges
périt en assiégeant sa ville épiscopale révoltée (1208). Si les
Toulois se tiennent plus tranquilles que leurs voisins, l'évêque Mathieu de
Lorraine, un fils de Ferry Ier, déshonore le siège de saint Gauzlin, de saint
Gérard, de saint Léon IX, par le scandale de sa vie privée. Déposé en 1210,
il se retire dans les Vosges, où il est prévôt de la collégiale de Saint-Dié,
avec l'espoir de tirer un jour vengeance de son successeur, Renaud de Senlis.
L'occasion s'offre à lui en 1217, lors d'une tournée pastorale que faisait
Renaud dans les Vosges : « Et
lorsque l'évêque Renaud fut arrivé avec ses gens en ce lieu [entre la
Bourgonce et Autrey], ils [les satellites de Mathieu de Lorraine]
s'élancèrent de leur embuscade, renversèrent de cheval l'abbé de
Saint-Mansuy, homme honorable, le dépouillèrent, et après l'avoir accablé de
coups le laissèrent sur la route ; ils dépouillèrent de même les autres
compagnons de Renaud, en blessèrent quelques-uns et arrivèrent à l'évêque
qu'ils dépouillèrent lui aussi, et qu'ils traitèrent de façon indigne. Enfin
un d'entre eux, un jeune homme du nom de Jean, serf de la fille ; du prévôt
Mathieu — elle-même, à ce que l'on rapporte, avait prescrit à ce serf de
quelle façon il devait en user avec l'évêque s'il le joignait, lui
recommandant, s'il voulait obtenir ses bonnes grâces, de se conduire en homme
; c'est ce qu'il fit —, saisit un couteau qu'il portait sur lui, en frappa
l'évêque en trois endroits, à la poitrine et deux fois dans le dos et le
laissa mort sur le chemin. Ils le dépouillèrent, ainsi que tous les gens de sa
suite, puis (chose triste à dire) abandonnèrent son cadavre nu sur la route.
En revenant d'accomplir cet horrible forfait, ils rencontrèrent leur maître,
le prévôt à cheval, tenant à la main une arbalète. Il leur demanda ce qu'ils
avaient fait, et ils le conduisirent à l'endroit où l'évêque gisait nu et
mort ; quand il y fut arrivé, il regarda quelque temps Renaud pour voir s'il
restait encore en lui quelque chaleur vitale : s'apercevant qu'il n'y en'
avait plus trace, il tourna bride et s'en alla avec ses satellites dans la
montagne[3]. » Mais
Mathieu devait peu de temps après expier sou crime, frappé de la main même de
son neveu, le duc Thiébaut Ier : « A la
Pentecôte suivante, Mathieu, apprenant que son neveu, le duc Thiébaut Ier de
Lorraine, avait décidé de venir célébrer cette fête à Saint-Dié avec une
suite nombreuse de chevaliers, ne vint pas publiquement, parce qu'il ne se
fiait pas à son neveu ; il avait appris en effet que les parents de l'évêque
Renaud disaient que le prélat avait été tué du consentement du duc, ce dont
le duc s'affligeait fort. Pour ce motif, le prévôt Mathieu n'osait paraître
devant son neveu... Le jour de la Pentecôte, il se rendit secrètement à
Saint-Dié, se montra à quelques personnes sûres et leur demanda s'il pourrait
se présenter à son parent le duc de Lorraine pour implorer son pardon ; il
apprit que non et que, comme les amis de Renaud imputaient sa mort au duc,
celui-ci en voulait à la vie de Mathieu. Ce qu'entendant le prévôt s'éloigna
et retourna dans la montagne, où il résidait d'habitude. Le duc Thiébaut,
après avoir passé à Saint-Dié la fête de la Pentecôte, s'en alla le
surlendemain ; il prit avec lui un noble chevalier, Simon de Joinville ; tous
deux montèrent à cheval et, en se dirigeant par Boulmont vers Nompatelize,
arrivèrent au bord d'un ruisseau qui coulait là. A ce moment, apparut le
prévôt Mathieu, qui venait à leur rencontre. À sa vue, le duc Thiébaut, transporté
de colère, dit au chevalier qui chevauchait avec lui : « Si vous m'aimez,
percez ce misérable de la lance que vous tenez. — A Dieu ne plaise, répondit
Simon, que je tue un homme d'un si haut rang. » A ces mots, le duc lui
arracha des mains sa lance et s'élança sur le prévôt. Mathieu, voyant venir à
lui son neveu enflammé de colère, s'agenouilla et implora la miséricorde de
Thiébaut. Mais le duc, fermant son cœur aux prières de Mathieu, abaissa sa
lance, en traversa la poitrine de son oncle le prévôt et le tua ; cela fait,
il s'en alla[4]. » Ducs,
comtes et prélats intervinrent dans la lutte entre Guelfes et Hohenstaufen,
lutte qui pendant vingt-ans, de 1198 à 1218, agita l'Allemagne. En général,
les uns et les autres prirent le parti des Hohenstaufen et soutinrent
successivement Philippe de Souabe puis Frédéric II. Ainsi,
le duc Simon II et son frère Ferry signèrent en 1199, avec d'autres princes
allemands du parti souabe, une lettre adressée au pape Innocent III, qui
prétendait se faire l'arbitre du conflit entre Otton IV et Philippe. Lorsque
le pape, jetant enfin le masque, se fut ouvertement déclaré pour Otton (1201), il se dépensa en vains efforts
pour amener les évêques à son candidat. N'ayant pas réussi, il essaya — avec
aussi peu de succès — de faire descendre de son siège Bertram, évêque de
Metz. Quant à Thiébaut Ier, comte de Bar, il change de parti ; en 1199, il
penche pour Otton IV et pour Richard Cœur de Lion, oncle et protecteur
d'Otton ; en 1208, au contraire, après la mort de Philippe de Souabe, le
comte de Bar semble avoir été un des agents de Philippe-Auguste qui, ne
voulant à aucun prix qu'Otton, le neveu de Jean sans Terre, restât maître de
l'Allemagne, s'efforçait de lui opposer un nouveau concurrent. Thiébaut finit
sans doute, comme les autres seigneurs laïcs et comme les prélats de la
Mosellane, par se rallier à Otton IV. Lorsque
Innocent III, brouillé avec son ancien protégé, eut, de concert avec le roi
de France, suscité contre le Guelfe le jeune roi de Sicile, Frédéric, fils
d'Henri VI, les princes de la Mosellane revinrent au parti souabe. On vit en
particulier Ferry II se remuer en Alsace pour Frédéric, l'accompagnera Toul,
probablement aussi à Vaucouleurs, où une entrevue réunit le Hohenstaufen et
Louis, fils de Philippe-Auguste (1212). Thiébaut Ier, fils de Ferry II, n'abandonna pas,
comme on l'a cru longtemps, le parti franco-souabe pour se rallier à Otton
IV. Thiébaut de Bar avait été sollicité par Renaud de Boulogne, son cousin,
d'entrer dans la grande coalition dont Jean sans Terre et Otton IV étaient
les principaux membres. Mais Thiébaut mourut bientôt après, et son fils Henri
Ier resta fidèle au parti franco-souabe ; on le trouve à Bouvines, seul des
princes d'Empire favorables à Frédéric II, dans l'armée de Philippe-Auguste.
En ce qui concerne les prélats, l'évêque de Metz Conrad de Scharfenberg,
d'abord chancelier d'Otton, l'abandonna pour se rallier à Frédéric, qui le
maintint dans ses fonctions. Parmi
les princes de la région lorraine il n'y a que le comte de Bar qu'on voie
agir en dehors de l'Empire. Si Thiébaut Ier refusa de prendre le commandement
de la quatrième croisade, en 1213 lui-même et son fils Henri allèrent
combattre les Albigeois. IV. — LA RÉGION LORRAINE DE 1220 À 1270.
La mort
d'Otton IV rendit à l'Allemagne un peu de tranquillité, mais sans que le
pouvoir royal en retirât aucun profit, Frédéric II ayant, en 1220, quitté le
pays pour regagner l'Italie, d'où il ne reviendra au nord des Alpes qu'en
1235-1236. Faisant, à ce qu'il semble, bon marché de son autorité en Allemagne,
il prodigue aux princes de ce pays, surtout aux évêques, les concessions de
droits et de privilèges, soutient les prélats contre les bourgeois de leurs
villes. Les fautes du roi clés Romains Henri (VII), fils de l'empereur, les luttes
de Frédéric contre les papes, la formation d'un parti pontifical, qui oppose
des antirois aux Hohenstaufen, l'extinction de la maison de Souabe et le long
interrègne achèveront de ruiner la force matérielle et le prestige de la
royauté allemande. Aussi
les princes peuvent-ils se faire la guerre, sans que roi des Romains ou
empereur interviennent pour rétablir l'ordre. Gertrude de Dachsbourg fut, de
son vivant et après sa mort, une cause de troubles graves pour la région
lorraine. Veuve de Thiébaut Ier, elle se remarie au comte Thibaud IV de
Champagne ; Mathieu II, frère et successeur de Thiébaut Ier, se voit obligé
non seulement de consentir à cette union, mais d'abandonner Nancy en douaire
à Gertrude et de se reconnaître vassal du comte de Champagne pour
Neufchâteau. En 1222, Gertrude se sépare de Thibaud IV pour épouser eu
troisièmes noces un comte de Linange. Thibaud IV, qui prétendait retenir une
partie des fiefs de Gertrude, et son allié le comte de Bar Henri II
envahissent le pays messin- et le ravagent. La mort de Gertrude, en 1225,
provoqua une nouvelle guerre, qui se prolongea durant plusieurs années.
Finalement, la succession de Gertrude fut partagée ; le comte de Linange
garda le comté de Dachsbourg, l'évêque de Metz le comté de sa ville et
différents fiefs qui relevaient de son évêché. Aucune parcelle de ce riche
héritage n'échut à Mathieu II. Les guerres que ce duc et son fils Ferry III
soutinrent contre leurs voisins, comtes de Bar, bourgeois ou évêques de Metz,
ne leur rapportèrent que peu de bénéfice : pourtant tous deux firent, au
moyen d'échanges, des acquisitions précieuses. De nouveaux conflits les
mirent aux prises avec l'abbaye de Remiremont. Henri
II, comte de Bar, et Thiébaut II, son fils, sont des hommes de guerre
entreprenants et d'habiles politiques. Mais un mariage fait entrer la
seigneurie de Ligny dans une branche cadette de la maison de Luxembourg. Ce
dernier comté, séparé du Limbourg après la mort de Waleran, garde pourtant le
marquisat d’Arlon. Les
villes épiscopales continuent de lutter pour leur émancipation. Pris entre
leurs bourgeois, leurs vassaux nobles et les princes laïcs leurs voisins, les
évêques voient leur autorité s'amoindrir, leurs domaines se réduire et, pour
comble de malheur, ils s'endettent déplus en plus. La guerre dite des Amis (1231 -1234) se termine par la défaite de
Jean d'Apremont, que les Messins obligent à subir leurs conditions ; aucun de
ses successeurs ne parvint à regagner le terrain perdu. À Toul,
les bourgeois se soulèvent à plusieurs reprises, d'abord contre Roger de
Marcey (1243), puis contre Gilles de Sorcy (1255) ; pour être plus forts,
Toulois-et Messins concluent, en 1260 et en 1255, une alliance contre leurs
évêques. Même quand les bourgeois de Toul ont le dessous, ils réussissent à
obtenir des concessions (1240-1256). À Verdun, la lutte est aussi vive : la brièveté
de l'épiscopat de plusieurs prélats, ou les contestations dont l'élection de
quelques autres est l'objet, affaiblissent l'autorité épiscopale.
L'intervention du pouvoir central en 1227 ne fait qu'ajouter à la confusion ;
les régents qui gouvernent au nom d'Henri (VII), après avoir accordé en 1227 aux Verdunois
d'importants privilèges, les retirent un peu plus tard sur les réclamations
de l'évêque Raoul de Thourotte, puis les confirment de nouveau à la demande
des bourgeois. Raoul dut assiéger sa ville épiscopale pour en reprendre
possession. En 1236, il engagea la vicomté aux bourgeois, Guy de Mello la
réengagea en 1248. Jacques Pantaléon de Troyes régla les droits des bourgeois
(1254), et Robert de Milan leur
accorda peut-être la première charte de paix. En
définitive, malgré les diplômes de Frédéric II, qui avait-essayé d'arrêter
l'émancipation des villes et de maintenir l'autorité des évêques, les
bourgeois des cités lorraines avaient conquis une série de libertés, et si
les prélats, surtout à Verdun et à Toul, conservaient encore des prérogatives
importantes, à Metz il ne leur restait plus qu'une ombre de pouvoir. Les
ducs de Lorraine et les comtes s'occupent des seigneuries ecclésiastiques
soit pour combattre les évêques, soit pour s'interposer entre ceux-ci et
leurs bourgeois, comme le fait Thiébaut II de Bar, qui vise à reprendre dans
Verdun la situation qu'ont eue ses ancêtres, soit pour faire monter des
membres de leurs familles sur les sièges épiscopaux ; ainsi, en i239,
Jacques, frère de Mathieu II, devint évêque de Metz. Si les
villes épiscopales s'émancipent par la force, bourgs et villages reçoivent de
leurs seigneurs, que ceux-ci soient des ecclésiastiques ou des laïcs, des
chartes imitées — pour la plupart — de celle de Beaumont. Ducs,
comtes et prélats prennent toujours une part plus ou moins active aux
affaires de l'Empire. Les ducs Mathieu II et Ferry III sont, comme leurs
ancêtres, les serviteurs dévoués de leurs parents, les princes de la maison
de Souabe. Mathieu assiste souvent aux diètes ; en 1235, il va au-devant de
Frédéric II, que rappelle en Allemagne la révolte de son fils Henri. Lors de
la lutte de Frédéric contre Grégoire IX et Innocent IV, seigneurs laïcs et
prélats tiennent au début le parti de l'empereur ; en 1240, le duc de
Lorraine et d'autres princes lotharingiens offrent à Grégoire IX leur
médiation. Après la nouvelle excommunication et la déposition de Frédéric II
par le concile œcuménique de Lyon (1245), ni Mathieu II ni les villes ne suivent l'exemple
des prélats, qui se détachent de l'empereur. Enfin, en 1247, l'évêque de
Metz, Jacques de Lorraine, décida le duc, son frère, à rompre avec le parti
impérial ; au surplus, Mathieu semble n'avoir rien tenté en faveur des
antirois Henri Raspe et Guillaume de Hollande. En 1257, quand les électeurs
allemands se furent partagés entre Richard de Cornouailles et Alphonse X de Castille,
ce fut pour ce dernier, petit-fils, par sa mère, de Philippe de Souabe, que
se prononça Ferry III, toujours fidèle à la maison des Hohenstaufen. Même en
1289 on voit le duc se rendre à Tolède, auprès d'Alphonse, et recevoir de lui
l'investiture du duché de Lorraine et des autres fiefs impériaux qu'il
détenait. L'attitude
des comtes de Bar est moins bien, connue ; pourtant Henri II assista en 1235
à une diète que tint Frédéric II à Mayence. Si ducs
de Lorraine et comtes de Bar continuent de s'intéresser, les seconds beaucoup
moins que les premiers aux affaires de l'Empire, la France les attire de plus
en plus. Sans parler des liens de famille ou de vassalité qui rattachent aux
Capétiens ou aux comtes de Champagne les dynastes lotharingiens, ces derniers
subissent l'influence qu'exercent la prospérité économique et l'essor
intellectuel de la France. Mathieu II est vassal du comte de Champagne pour
Neufchâteau, Ferry III le deviendra, sans que l'on en connaisse la date ni
les motifs, pour Châtenois, Montfort et Frouard ; ces droits de suzeraineté
sur une partie de la Lorraine passeront aux rois de France, qui les garderont
jusqu'en 1465. Le mariage de Ferry III avec Marguerite de Champagne, fille de
Thibaud IV, ne fait que renforcer l'influence champenoise. Comme vassaux des
comtes de Champagne, Mathieu II et Ferry III secourent le premier Thibaud IV
en 1229-1230, le second Thibaud V en 1265-1267. A l'intérieur de leur duché,
Mathieu et Ferry subissent aussi l'ascendant des comtes de Champagne ;
ceux-ci les engagent ou les forcent à doter de franchises quelques-unes de
leurs villes ou bourgades, Neuf château, Nancy, Frouard, et se portent
garants des engagements pris se réservant ainsi le droit d'intervenir dans
les affaires intérieures de la Lorraine. Les
comtes de Bar, parents et vassaux des comtes de Champagne, ne remplissent pas
toujours les obligations auxquelles ils sont tenus à leur égard. Henri II
combattit en 1229-1230 Thibaud IV, et Thiébaut II fut, en 1265-1267,
l'adversaire de Thibaud V. Dans ces deux circonstances, on le remarquera, les
comtes de Bar s'étaient prononcés pour le parti opposé à celui que
défendaient les ducs lorrains. Pourtant, Henri II partit avec Thibaud IV pour
la Terre Sainte ; il périt en 1240, près de Gaza, dans un combat contre les
musulmans. Respectueux des droits de ses voisins, saint Louis ne profita pas de l'affaiblissement de l’Allemagne pour s'agrandir à ses dépens. Mais la confiance qu'il inspirait le fit prendre ou accepter comme arbitre par les seigneurs de la région lorraine ; il intervint comme médiateur entre les comtes de Bar et de Champagne, entre Mathieu II et le comte de Bar, entre celui-ci et son frère Renaud. L'autorité et le prestige des Capétiens s'accroissaient dans la région lorraine, alors que sombrait dans l'impuissance la royauté allemande. |
[1]
Les auteurs de la geste des Loherains et celui du roman de Galeran
ne se contentent pas de donner Metz pour capitale à la Lorraine ; ils
attribuent à celle-ci l’étendue qu'elle avait avant d'être partagée par Brunon
en deux duchés.
[2]
Dans chacune des sections de ce chapitre nous exposons successivement la
situation intérieure des principautés de la Mosellane, ainsi que leurs rapports
entre elles, puis leurs relations avec l'Allemagne et avec la France.
[3]
RICHER DE SENONES, Gesta
Senoniensis ecclesiœ, l. III, c. III (Mon. Germ., Script., t. XXV, p. 286-287).
[4]
RICHER DE SENONES, Gesta
Senoniensis ecclesiœ, l. III, c. IV (Mon. Germ., Script., t. XXV, p. 288).