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L'autorité
des rois d'Allemagne ne s'est pas établie dans la région lorraine sans y
rencontrer de sérieux obstacles, intérieurs ou extérieurs. Les Lorrains se
rappellent que leur pays a formé jadis un royaume autonome, et ce passé revit
d'autant mieux dans leur mémoire qu'au début il en subsiste encore quelques
vestiges. Giselbert, puis Godefroy le Barbu tentent de ressusciter l'ancienne
indépendance. Ils échouent, parce que le pays est très divisé, et que les
grandes familles comtales, animées d'un esprit particulariste accentué,
refusent de s'unir aux ducs dans une action commune ; l'individualisme de
l'aristocratie, dangereux pour la ; domination allemande, ne l'était donc pas
moins pour l'autonomie du pays. Otton Ier et son frère Brunon, Conrad II,
puis Henri III brisèrent les résistances auxquelles ils se heurtèrent,
arrêtèrent pour quelque temps la désagrégation de la région lorraine, mirent
un terme aux progrès de l'anarchie féodale et firent respecter le pouvoir
royal. Au
dehors, l'autorité de l'Allemagne est menacée au Xe siècle par les
revendications des Carolingiens français, qui considèrent, non sans raison du
reste, la Lorraine comme le patrimoine de leur famille et qui voient dans les
souverains saxons des usurpateurs. Aussi Louis d'Outremer et Lothaire, son
fils-, feront-ils sur la Lorraine plusieurs tentatives, d'ailleurs
infructueuses, car s'ils sont : intelligents, actifs, énergiques, leur
puissance matérielle est faible, comparée à celle des- princes de la maison
de Saxe ; ils seront en outre mal secondés ; par leurs vassaux de France ;
enfin, tandis que Louis IV trouve encore l'appui, de nombreux évêques ou
seigneurs lorrains, il n'en sera plus de même de Lothaire. Quant aux
Capétiens, ils n'élèveront pas de prétentions sérieuses sur le pays avant
la-mort de saint Louis. De 926 à
959, la région mosellane continue à faire partie de l'ancienne Lotharingie,
que gouvernent des ducs nationaux ou étrangers. Jugeant la Lotharingie trop
grande, trop difficile à gouverner, Brunon la divise en deux duchés (969) ; celui du sud, Mosellane ou Haute-Lorraine,
correspond à l'ancienne première Belgique, à la région lorraine dans sa plus
grande extension. Ce duché conserve jusqu'au début du XIIe siècle une unité
relative sous l'autorité de ducs qui sont les représentants du souverain et
qui gardent quelque pouvoir sur les évêques et sur les comtes, de la
province. Mais peu à peu, la Mosellane se disloquera, s'émiettera, sous
l'action de forces dissolvantes, les unes anciennes, les autres nouvelles,
esprit d'insubordination des comtes, accroissement de l'autorité temporelle
des évêques, faiblesse des ducs, impuissance ou éloignement des souverains,
querelle des Investitures. On peut dire qu'en 1122, quand se termine la
première lutte des papes et, des empereurs, la Mosellane n'est plus qu'un souvenir.
Comtes et évêques, ceux-ci en tant que seigneurs temporels, ne reconnaissent
plus l'autorité des ducs de Lorraine, dont ils sont devenus les égaux. Une
nouvelle phase commence alors dans l'histoire du pays. I. — LA LOTHARINGIE DE 926 À 969.
De 929
à 956, la Lotharingie conserve, nous l'avons dit, quelques vestiges de son
ancienne autonomie ; les archevêques de Trêves, Roger et Robert, continuent
de contresigner, comme archichanceliers, quelques-uns des diplômes des-
souverains saxons en faveur des églises et des abbayes du pays. Henri Ier,
qui a fait, en 928, de son gendre Giselbert, fils de Régnier, un duc de
Lotharingie, lui laisse, surtout dans les affaires extérieures, une grande
liberté d’action. Le duc
ne vécut pas longtemps en bonne intelligence avec son beau-frère Otton Ier.
Poussé par son autre beau-frère Henri, par Eberhard, duc de Franconie, par d’autres
mécontents, par' des évêques et par des seigneurs lorrains fidèles à la
dynastie carolingienne, il fit appel au fils de Charles le Simple, Louis IV,
devenu roi de France en 936. Après quelques hésitations, Louis accueillit, en
939, les offres de Giselbert, de Thierry de Westfrise, d'Otton de Verdun,
d'autres encore et tenta de s'emparer de la Lotharingie. L'entreprise échoua,
quoique les circonstances fussent très favorables ; plusieurs évêques, y
compris Adalbéron Ier de Metz, avaient fini par se déclarer en faveur du
Carolingien-, tandis qu'une partie de l'Allemagne' se révoltait contre son
roi. Mais Giselbert et Eberhard de Franconie périrent, le même jour, et
malgré son mariage avec Gerberge, veuve de Giselbert, Louis se vit réduit à
l'impuissance par l'hostilité de Hugues le Grand, duc de France, et du comte
Herbert de Vermandois. Dès la fin de 939 ou le début de 940, Otton avait
achevé la soumission de la Lotharingie ; Adalbéron Ier, évêque de Metz, fût
l'un des derniers à déposer les armes. Otton,
comte de Verdun, fils de Ricuin, à qui le roi d'Allemagne avait confié le
duché de Lotharingie, ne garda le pouvoir que quatre années. A sa mort (944), Otton Ier qui se méfiait des
comtes lorrains, imposa comme duc au pays Conrad le Roux, un Franc de l'Est,
parent du roi Conrad Ier, et pour être bien sûr de sa fidélité, le roi lui
donna, en 947, sa fille Liutgarde en mariage. Homme actif, énergique, mais
dur et violent, Conrad hérita de l'impopularité que s'étaient attirée
autrefois en Lotharingie d'autres membres de sa famille. A l'intérieur, il
réprima rigoureusement toute tentative de rébellion. Le même
sentiment de défiance à l'égard des grandes familles indigènes détermina
Otton Ier à nommer, en 940, évêque de Verdun un Allemand, Bérenger ; déjà, en
930, Henri Ier avait donné le siège de Trêves à Robert, qui était peut-être
allié à sa famille. Les successeurs d'Otton devaient adopter la même
politique. Quand
Conrad se fut, de concert avec Liudolf, fils du premier lit d'Otton Ier,
révolté contre l'autorité de ce prince, les Lorrains, qui détestaient leur
duc, prirent les armes pour le combattre. Aussi Otton put-il enlever la
Lotharingie à Conrad pour la donner à son plus jeune frère Brunon, déjà
archevêque de Cologne. Prélat intelligent, cultivé, d'une grande piété et
d'un réel sens politique, Brunon s'efforça de rétablir le calme et l'ordre
dans la Lotharingie. Les soulèvements qu'il eut à réprimer lui prouvèrent que
c'était là une tâche malaisée à remplir. Pensant que le gouvernement de la
Lotharingie constituait, en raison de l'esprit turbulent de la noblesse, une
tâche au-dessus des forces d'un seul homme, il jugea bon en 959, et le projet
reçut l'approbation de son frère Otton, de diviser le pays en deux duchés :
celui du nord comprit une partie des provinces ecclésiastiques de Cologne et
de Reims ; celui du sud, Mosellane ou Haute-Lorraine, correspondit, au moins
dans les grandes lignes, à la province ecclésiastique de Trêves, c'est-à-dire
à la première Belgique. Cette
mesure, à jamais regrettable, portait un nouveau coup à la malheureuse
Lotharingie qui, en perdant son unité, devait abandonner tout, espoir de
recouvrer un jour son indépendance. II. — LA MOSELLANE OU HAUTE-LORRAINE DE 959 À 1033.
Tout en
conservant l'autorité supérieure sur les deux moitiés de la Lotharingie,
Brunon se fit seconder par un duc dans chacune d'elles. La Mosellane fut
confiée par lui au comte Frédéric de la maison d'Ardenne, fils de Wigeric et
de Cunégonde et frère d'Adalbéron Ier, évêque de Metz. L'attitude des membres
de cette famille, lors de la révolte de Conrad, attestait leur fidélité à la
maison de Saxe. En outre, Frédéric avait épousé, en 954, Béatrice, fille de
Hugues le Grand et d'Avoie, nièce d'Otton et de Brunon par sa mère, Béatrice
devait avoir elle-même et entretenir chez son mari des sentiments hostiles
aux Carolingiens. Il n'y avait donc pas lieu de craindre que Frédéric aidât jamais ceux-ci à reprendre la Lorraine.
Représentant, lieutenant du souverain, le nouveau duc possédait à ce titre
des pouvoirs judiciaires et militaires, avait autorité sur les comtes, les
évêques et les abbés de la Mosellane, mais ni les uns ni les autres n'étaient
ses vassaux et ils ne lui obéissaient qu'en sa qualité de délégué du roi. Le
souverain aurait eu le droit de retirer au duc sa dignité et, quand celui-ci
mourut, de ne pas la conférer au fils du défunt. Ni les Saxons ni les Saliens
n'usèrent de cette prérogative ; Frédéric eut pour successeur son fils
Thierry, et ce dernier son fils Frédéric IL La dignité ducale se transmit
donc héréditairement — non en droit — mais en fait, dans la maison d'Ardenne
ou plutôt de Bar. Aussi n'y a-t-il pas lieu de distinguer en Lorraine les
ducs héréditaires des ducs bénéficiaires. Frédéric
possédait en Haute-Lorraine, à titre d'alleux ou de fiefs, des domaines
étendus répartis dans divers pagi du diocèse de Metz (Mettensis,
Rosalensis, Salinensis, Scarponensis), du diocèse de Toul (Calvomontensis, Suentensis,
Solocensis, Odornensis, Barrensis) et dans le comté de Verdun ; il avait en outre
l'avouerie des abbayes Saint-Martin de Metz, Saint-Dié, Moyenmoutier et
Saint-Mihiel. C'était presque uniquement dans le sud et dans l'ouest de la
Mosellane, en territoire roman, que Frédéric et ses descendants avaient des
possessions. Il semble qu'au point de vue des talents politiques ou
militaires et des forces matérielles les premiers ducs de Haute-Lorraine
aient été peu favorisés ; aussi n'ont-ils exercé d'action profonde ni dans
leur duché, ni en Allemagne. Ils
paraissent un peu effacés à côté de quelques-uns des évêques, leurs
contemporains. Du reste, Ge sera la politique constante des rois saxons
d'accroître la puissance de l'épiscopat, aussi bien dans les deux Lorraines
qu'en Allemagne, et de faire des prélats leurs principaux auxiliaires. Comme
ils n'ont qu'une confiance limitée dans la fidélité des grandes familles
indigènes, jadis toutes dévouées aux Carolingiens, c'est de préférence à des
clercs originaires de l’Allemagne ou de la Basse-Lorraine qu'ils confient les
sièges épiscopaux de la Mosellane ; Thierry, un parent de la maison de Saxe,
obtient le siège de Metz ; saint Gérard, puis Berthold, celui de Toul ;
Wiefrid et Haimon, celui de Verdun. Mais, d'autre part, les grandes familles
s'efforcent d'assurer à leurs cadets les évêchés du pays et parfois ils y
réussissent ; par exemple un fils de Frédéric et de Béatrice, Adalbéron,
ainsi qu'un autre Adalbéron, fils de Godefroy le Captif, comte de Verdun,
deviendront, en 984, l'un évêque de Metz, l'autre de Verdun. Les
circonstances, la fidélité des familles auxquelles appartenaient les deux
prélats expliquent cette dérogation aux pratiques habituelles des Saxons. A la
même époque, les archevêques de Trêves, les évêques de Metz, de Toul et de
Verdun acquièrent les pouvoirs comtaux sur leur ville et sur une partie du
comté dont celle-ci était le chef-lieu. Aux possessions, déjà pourvues de
l'immunité, que détenaient au nom de leurs Eglises les quatre prélats, vient
donc s'ajouter un autre domaine, et c'est ainsi que se trouve constitué le temporel
des évêques. D'ailleurs, il y a toujours des comtes à Metz, à Toul et à Verdun,
mais c'est l'évêque qui les désigne, quoique le souverain se soit réservé le
droit de leur conférer le bannus, qui leur permet d'exercer leurs
fonctions. Les évêques continuent, au point de vue militaire surtout, d'être
subordonnés au duc ; mais, en raison de leur origine allemande et de leur
pouvoir temporel, ils jouissent en fait à son égard d'une certaine indépendance
; tout dévoués au souverain, ils lui garantissent la tranquillité du pays et
tiendraient tête au duc, s'il prenait à celui-ci fantaisie de se révolter :
Godefroy le Barbu en fera d'ailleurs l'expérience à ses dépens. En
définitive, l’épiscopat reste loyaliste, comme il l'avait été aux époques
mérovingienne et carolingienne. Ce
furent des comtes épiscopaux, et non les ducs de la maison.de Bar, qui
parfois créèrent des difficultés aux évêques. Ceux de Metz.et de Toul ne
jouèrent qu'un rôle effacé ; à Metz, la charge de comte épiscopal appartint peut-être
aux ducs Frédéric et Thierry ; celui-ci, à supposer qu'il l'ait eue, en fut
dépouillé par l'évêque Thierry de Luxembourg. Mais à Verdun les prélats
eurent affaire à une branche de la maison d'Ardenne, qui possédait le comté
avant qu'il fût devenu épiscopal. Cette famille, riche et puissante, fournit
en outre à la Basse et à la Haute-Lorraine une série de ducs nommés Godefroy
ou Gozelon. Les tentatives des évêques de Verdun pour évincer des comtes
qu'ils jugeaient trop redoutables ne réussirent qu'à provoquer de terribles
conflits. L'un d'eux coûta la vie à Louis de Chiny, dont l'évêque Rambert
avait essayé de faire un comte de Verdun, Lors d'une autre lutte, Godefroy le
Barbu prit Verdun et incendia la cathédrale de cette ville. A
l'époque où les évêques recevaient les pouvoirs comtaux, une seigneurie se
constituait dans un pagus du diocèse de Trêves, le comté, plus tard
duché de Luxembourg, dont le fondateur, Sigefroy, était un descendant de Wigeric
et de Cunégonde, un parent des Frédéric et des Godefroy. Un peu
après la création de la Haute-Lorraine, Otton Ier partait pour l'Italie,
après avoir fait reconnaître son fils Otton II comme roi de Lotharingie à
Aix-la-Chapelle. Couronné à Rome, le 2 février 962, parle pape Jean XII,
Otton Ier restaurait l'Empire qu'avait fondé Charlemagne ; c'est le
Saint-Empire romain germanique, qui comprit d'abord — outre l'Allemagne.et la
Lotharingie — l'Italie, et plus tard, au XIe siècle, le royaume de Bourgogne.
Si au début l'on place indifféremment les deux Lorraines dans l'Empire ou
dans l'Allemagne, vers la fin du moyen âge, il est admis que les principautés
lolharingienn.es de langue romane ne font partie que de l'Empire. Tandis
que les Francs et les Gallo-Francs de l'ancienne Austrasie avaient pu, en
raison de leurs origines à la fois gallo-romaines et germaniques, constituer
un Etat qui embrassait la Germanie, la Gaule et l'Italie, la tâche de
ressusciter et de faire vivre une monarchie formée d'éléments aussi
dissemblables dépassait les moyens et les forces des Allemands. L'événement
ne le prouva que trop. La
restauration de l'Empire et la possession de l'Italie, bien loin d'apporter
aucune force réelle aux souverains allemands, ne feront que leur susciter
d'innombrables conflits avec les Italiens et avec les papes ; elles causeront
finalement la ruine politique de l'Allemagne. Préoccupés d'affermir leur
domination toujours chancelante sur l'Italie et sur la papauté, les césars
germaniques négligèrent de maintenir l'ordre dans leur ancien royaume et d'en
défendre les frontières. Les deux Lorraines eurent particulièrement à
souffrir de cet état de choses. A la différence d'Otton Ier, qui avait su
imposer à tous le respect de son autorité, ses descendants, très inférieurs à
lui en énergie et en talents politiques, se montrèrent incapables d'assurer
au pays la tranquillité au dedans et la sécurité au dehors. En 978,
l'année même où meurt Frédéric Ier, laissant un fils mineur Thierry, Lothaire
envahit la Lotharingie, mais il ne réussit ni à s'emparer d'Otton II et de
Théophano, sa femme, ni à prendre Metz, que défendait l'évêque Thierry. Il ne
semble pas, du reste, avoir trouvé d'appui dans la Mosellane, où le
loyalisme, carolingien avait disparu ou diminué. L'expédition qu'Otton II
dirigea contre Lothaire la même année et durant laquelle Godefroy de Verdun
se distingua, n'eut pas plus de succès que celle de Lothaire. En 980 les deux
adversaires signaient la paix à Margut, sur les bords de la Chiers, et le
Carolingien renonçait à ses prétentions sur la Lotharingie. La mort
prématurée d'Otton II en 983, l'avènement de son fils Otton III, un enfant de
quatre à cinq ans, les visées ambitieuses d'Henri le Querelleur, ancien duc
de Bavière, cousin germain d'Otton II, allaient permettre à Lothaire de
reprendre la politique traditionnelle de sa maison. Après avoir commencé par
se poser en protecteur d'Otton III, après avoir reçu les serments d'évêques et
de comtes lorrains, Lothaire fit volte-face, rechercha l'alliance d'Henri le
Querelleur, lui donna même à Brisach un rendez-vous auquel son allié ne vint
pas. Ce manque de parole ne découragea pas le Carolingien. Avec l'aide de
deux comtes français, Herbert de Troyes et Eudes de Blois et de Chartres, il
tenta de conquérir la Mosellane. Béatrice,
veuve de Frédéric, qui gouvernait le duché depuis 978, au nom de son fils
Thierry encore mineur, était une femme intelligente et énergique, nullement
disposée d'ailleurs à seconder les projets de Lothaire. Fidèle à son cousin
Otton III, elle s'entremit avec succès entre les impératrices. Adélaïde et
Théophano ; grand'mère et mère d'Otton III, et Henri le Querelleur, en vue
d'amener ce dernier à la soumission ; en récompense de ses services, elle
obtint pour son fils Adalbéron d'abord l'évêché de Verdun, puis celui,
beaucoup plus important, de Metz. Cependant
Lothaire et ses auxiliaires, les comtes Herbert et Eudes, s'étaient emparés
de Verdun. Le duc Thierry, qui sortait alors de l'enfance, le comte Godefroy,
d'autres seigneurs lorrains, réussirent à reprendre la ville. Mais Lothaire
revint, assiégea une seconde fois la place, qui tomba de nouveau en son
pouvoir, ainsi que ses défenseurs, Thierry, Godefroy et plusieurs comtes
lorrains. Là pourtant devaient se borner les succès du Carolingien, que ne
secondaient ni les évêques ni les seigneurs du pays, Béatrice s'efforça
d'obtenir la liberté de son fils et de réconcilier Lothaire avec Otton III. Les
morts successives de Lothaire et de Louis V, l'avènement de Hugues Capet,
frère de Béatrice, amenèrent la conclusion de la paix et la restitution de
Verdun à la Lorraine. Déjà Thierry avait, grâce à son oncle Hugues, recouvré
la liberté. Godefroy sortit aussi de captivité, mais Herbert et Eudes,
auxquels Lothaire l'avait remis, ne le relâchèrent qu'après lui avoir imposé
de lourds sacrifices. C'est alors que les deux comtes acquirent dans l'ouest
de la Haute-Lorraine, en particulier dans le Barrois, l'Ornois, le Bedensis
et peut-être dans d'autres pagi, des villages et des forteresses qui
passeront à leurs descendants et qui deviendront une cause de conflit entre
ceux-ci et les ducs lorrains. Quant
aux Capétiens, qui n'avaient pas sur les deux Lorraines les mêmes droits que
les Carolingiens, ils se contenteront, durant près de trois siècles, de
vagues revendications, qui ne méritent pas qu'on s'y arrête. Le duc
Thierry devait éprouver une série de malheurs. Après la mort de son frère
Adalbéron II, il avait voulu faire d'un de ses fils, encore enfant, appelé
lui aussi Adalbéron, un évêque de Metz ; quoique le projet fût contraire aux
canons de l'Eglise, il paraissait devoir réussir. Mais Thierry de Luxembourg,
que le duc de Mosellane avait chargé d'administrer le diocèse, écarta son
pupille et se fit élire évêque (1005 ou 1006) ; son beau-frère, le roi
d'Allemagne Henri II, finit, non sans répugnance, par sanctionner cette
usurpation. Deux ans plus tard, le souverain refusa de reconnaître pour
archevêque de Trêves un autre frère de Cunégonde, Adalbéron, que le clergé de
l'archidiocèse avait élu dans des conditions plus ou moins régulières, et
donna le siège à Meingaud. Soutenu par ses frères Thierry de Metz et Henri,
duc de Bavière, Adalbéron brava le roi, qui assiégea vainement Trêves en
1008, Metz en 1009 et en 1012. Henri II, impuissant à chasser Adalbéron de
Trêves, ne réussit pas davantage à faire mettre en liberté son fidèle vassal,
le duc Thierry, qui en 1011 était tombé au pouvoir des frères de Cunégonde.
Pour sortir de captivité, Thierry dut sans doute renoncer au comté de Metz,
que l'évêque donna à l'un de ses beaux-frères, Gérard, d'une maison
alsacienne apparentée à celle des anciens comtes messins. La
faiblesse du pouvoir ducal, que révélait déjà cet épisode, éclate encore au
grand jour dans la lutte que Thierry et son fils Frédéric H, qui lui avait
été associé avant 1019, soutinrent contre Eudes II, comte de Blois et de
Chartres depuis 1004, de Meaux et de Troyes depuis 1020-1023. Comme héritier
de son père Eudes Ier et de son cousin, Etienne, fils d'Herbert le Jeune,
Eudes II possédait dans la Mosellane les villages et les forteresses que
Godefroy de Verdun et peut-être d'autres seigneurs lorrains avaient dû céder
aux deux comtes français pour recouvrer leur liberté. Les guerres qui
éclatèrent à propos de ces domaines lorrains d'Eudes II n'aboutirent à aucun
résultat. En 1023, les deux parties invoquèrent l'arbitrage de l'empereur
Henri II, qui eut à Ivoy (Carignan) une entrevue avec le roi de France, Robert le
Pieux. L'empereur réconcilia pour quelque temps les ducs lorrains avec leur
ennemi. Un an
après, Henri II mourait : c'était le dernier souverain de la maison de Saxe.
Thierry et Frédéric II vont essayer alors de donner à l'Allemagne un roi en
la personne de Conrad le Jeune, un Franc de l'Est, fils de Conrad, duc de
Carinthie, et de Mathide de Souabe, remariée avant 1024a Frédéric II.
Quoiqu'en la circonstance ils eussent obtenu l'appui de leur cousin Gozelon,
duc de Basse-Lorraine, et de la plupart des évêques de la région, ils
subirent un échec, auquel la question de la réforme ecclésiastique ne fut
peut-être pas étrangère. L'archevêque de Mayence, ainsi que les évêques, les
ducs et les comtes de l'Allemagne, hostiles aux idées clunisiennes, que
représentaient les Lorrains, préférèrent à Conrad le Jeune son cousin germain
et homonyme, Conrad l'Ancien, qui fut élu à Camba, sur les bords du Rhin, le
4 septembre 1024. Les ducs lorrains essayèrent quelque temps de ne pas
reconnaître le nouveau roi ; mais ni Robert le Pieux, ni le comte Eudes II
dont ils avaient demandé l'appui, ne les secoururent ; force fut donc à
Gozelon, à Thierry et à Frédéric de faire leur soumission en 1025-1026.
Frédéric et son beau-fils tentèrent, mais sans résultat appréciable, de
reprendre plus tard une attitude hostile à l'égard de Conrad II, Celui-ci,
prince énergique, raffermit l'autorité royale, qui sous le règne d'Henri III,
fils de Conrad, atteindra son apogée. Frédéric
II devait mourir en 1033, ne laissant que des filles encore très jeunes,
Béatrice et Sophie. Comme la dignité ducale ne pouvait alors être confiée à
des femmes, et que ni Béatrice ni Sophie n'étaient mariées, Conrad II donna
la Mosellane à son ancien adversaire Gozelon, déjà duc de Basse-Lorraine.
Mais Béatrice et Sophie héritèrent des domaines allodiaux de leur père.
Béatrice épousa le margrave de Toscane, Boniface, et fut mère de la célèbre
Mathilde, qui joua un si grand rôle dans la Querelle des Investitures.
Sophie, mariée au comte Louis de Montbéliard-Mousson, eut pour fils Thierry,
tige de la seconde maison de Bar. Comme
ducs de Mosellane, Frédéric Ier, son fils et son petit-fils n'ont joué qu'un
rôle effacé : Thierry et Frédéric II ont échoué la seule fois qu'ils aient
tenté de se mettre au premier plan, en donnant un roi à l'Allemagne.
Accordons-leur cependant le mérite d'avoir constitué le comté féodal de Bar
qui, du XIe au XVe siècle, sera l'une des plus importantes seigneuries
laïques de la région lorraine. Comme
nous l'avons dit, ces ducs pâlissent à côté d'un Poppon de Trêves qui, plus
heureux que son prédécesseur. Meingaud, contraignit à la soumission Adalbéron
de Luxembourg, d'un Thierry Ier et d'un Thierry II de Metz, d'un saint Gérard
et d'un Brunon de Toul, le futur pape saint Léon IX. A Verdun, le personnage
le plus considérable au début du XIe siècle est l'abbé de Saint-Vanne, le bienheureux
Richard, qui, tant par lui-même que par ses disciples, propagea la réforme
clunisienne en Lorraine, en France et jusqu'en Allemagne. III. — LA HAUTE-LORRAINE DE 1033 A 1047.
La
maison de Verdun avait donc obtenu, en io33, la Mosellane. Fait de la plus
grande importance, Haute et Basse-Lorraine se trouvaient, après trois quarts
de siècle de séparation, réunies à nouveau sous l'autorité d'un seul duc, et
ce personnage, Gozelon, était un politique et un homme de guerre. Un des
grands événements militaires du XIe siècle devait marquer la réunion si
heureuse, si pleine de promesses, des deux Lorraines. Après la mort du
dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III (1032), Conrad II et le comte Eudes II se disputèrent la
succession du souverain défunt. À plusieurs reprises le comte de Troyes
envahit et dévasta la Mosellane. Enfin, en 1037, atteint près de Bar-lé-Due
par une armée que commandaient Gozelon et son fils Godefroy le Barbu, armée
dont faisaient partie des contingents messins et liégeois, Eudes fut vaincu
et tué. La bataille de Bar a presque autant d'importance que celle qui se
livra sous les murs de Nancy en 1477 ; au surplus, on peut trouver plus
d'un trait de ressemblance entre Eudes et Charles le Téméraire. Grâce à cette
victoire, la Haute-Lorraine sera pour longtemps à l'abri des invasions venues
de l'ouest. Par malheur, il semble que les comtes de Champagne aient conservé
les domaines qu'Eudes,' leur ancêtre, détenait dans la Mosellane. Gozelon,
mort en 1044, eut pour successeur dans la Haute-Lorraine son fils aîné
Godefroy le Barbu, que Conrad lui avait associé en 1039 environ. Par ses
défauts, comme par ses qualités, Godefroy est l'une des personnalités les
plus curieuses, les plus vivantes du XIe siècle ; à une belle prestance il
joignait une grande facilité de parole, de la bravoure, de l'activité ; mais
on doit constater que l'ambition de Godefroy n'a jamais connu les scrupules
et que, pour la satisfaire, il n'a pas reculé devant les pires violences. Désireux
de gouverner, ainsi que son père, les deux duchés, il se vit refuser la
Basse-Lorraine par Henri III, qui craignait de concentrer une trop grande
puissance entre les mains d'un homme audacieux et entreprenant. Irrité, le
duc en appela aux armes, aidé par les comtes Thierry IV de Westfrise et
Baudouin V de Flandre, peut-être aussi par le roi de France Henri Ier. En
revanche, l'épiscopat lorrain et, semble-t-il, beaucoup de comtes demeurèrent
fidèles à Henri III. Le souverain retira, rendit, puis enleva de nouveau à
Godefroy la Mosellane, qu'il finit par donner, en 1047, au comte Adalbert, de
la maison d'Alsace. II. ne servit de rien à Godefroy de prendre Verdun en
1047, de battre et de tuer son successeur Adalbert l'année Suivante. En fin
de compte, force lui fut de se soumettre, de
renoncer à la Mosellane comme à la Basse-Lorraine. Plus
tard, il devait se refaire une situation en Italie, où il épousa malgré Henri
III sa cousine Béatrice, veuve de Boniface de Toscane. La mort d'Henri, en
ib56, permit à Godefroy de jouer dans les affaires de l'Allemagne et de
l'Italie un rôle de premier plan durant la minorité d'Henri IY. Même en io65,
il obtint la Basse-Lorraine, que vingt ans auparavant il avait en vain
réclamée. Ce duché, ainsi que le comté de Verdun, passeront, quand il mourra
en 1069, à son fils Godefroy le Bossu. Ce fut
un vrai malheur pour les deux Lorraines de n'être pas restées unies sous
l'autorité d'hommes puissants et actifs comme l'étaient les comtes de Verdun.
Sans contredit, les Gozelon et les Godefroy sont, à tous égards, très
supérieurs à leurs devanciers et à leurs successeurs. Ils auraient pu, grâce
à leurs talents, grâce à la force matérielle dont ils disposaient, préserver
la Lotharingie de l'émiettement qui va s'accentuer après eux et lui permettre
de jouer un rôle digne de son glorieux passé. IV.— LA HAUTE-LORRAINE DE 1047 A 1076.
A la
maison de Verdun succéda, en 1047, la maison dite d'Alsace, qui gardera la
Haute-Lorraine durant près de sept cents ans. Originaire de l'Alsace, mais
apparentée à l'ancienne maison des comtes royaux de Metz, comme semblent le
prouver les noms de Gérard et d'Adalbert, communs aux deux familles, la
nouvelle dynastie avait des domaines étendus dans la Mosellane : une partie
du Saintois, du Chaumontois, du p. Nidensis et du p. Saroensis
lui appartenait ; peut-être au début possédait-elle le comté épiscopal de
Metz, qu'elle ne gardera pas. Adalbert
d'Alsace, mort en io48, eut pour successeur son frère ou neveu Gérard, que
l'on appelle d'habitude le premier duc héréditaire de Lorraine. Rien de plus
arbitraire, nous le répétons, que cette distinction, inventée par dom Calmet,
entre les ducs bénéficiaires et les ducs héréditaires. En réalité, Gérard a
reçu le duché de Mosellane aux mêmes conditions que ses devanciers.
L'hérédité de fait dont avaient joui les maisons de. Bar et de Verdun
s'établira dans celle d'Alsace, sans que ni Henri III ni aucun de ses
successeurs aient pris à cet égard de dispositions particulières. Comme
leurs prédécesseurs de la maison de Bar, et pour les mêmes raisons,
insuffisance de puissance et de talents politiques ou militaires, les
premiers ducs de la maison d'Alsace ne joueront en Allemagne qu'un rôle
effacé. A l'intérieur de leur duché, ils ne réussiront ni à conjurer la
dislocation de la Mosellane, ni à retenir les comtes sous leur autorité, ni
même à se faire toujours obéir des vassaux de leurs domaines. Aussi le
pouvoir ducal va-t-il en s'affaiblissant ; le temps approche où il ne s'exercera
plus que dans les domaines propres de la maison d'Alsace. Le mari
de Sophie, Louis de Montbéliard, avait sans doute vu d'un mauvais œil Henri
III conférer successivement aux comtes Adalbert et Gérard la dignité ducale
de Haute-Lorraine, à laquelle il pouvait prétendre du chef de sa femme.
Aussi, à la mort de Gérard (1070), revendiqua-t-il le pouvoir ducal, non pour lui-même, il est
vrai, mais pour son fils Thierry, héritier des droits de son grand-père maternel
Frédéric II. D'après Jean de Bayon, chroniqueur du XIVe siècle, dont le
témoignage nous semble quelque peu suspect, l'ancienne chevalerie lorraine,
formée des principaux vassaux du domaine ducal, aurait attribué la Lorraine
au fils de Gérard d'Alsace. Très probablement, c'est Henri IV qui a jugé le
litige et décidé en dernier ressort à qui des deux compétiteurs serait échue
la Mosellane. Les comtes de Bar, privés de la dignité ducale, se soustrairont
en revanche à l'autorité de ceux qui la détiennent et deviendront plus tard
pour la maison d'Alsace des ennemis dangereux. Thierry
d'Alsace, sorti victorieux du conflit qu'avait soulevé le fils de Louis et de
Sophie, fut moins heureux avec un autre adversaire, son propre frère Gérard,
qu'il apaisa en lui cédant le Saintois. Gérard construisit la forteresse de
Vaudémont, dont il fit sa capitale ; le nouveau comté, d'abord fief du duché
de Lorraine, le devint, en 1206, du comté de Bar. C'était un nouveau
morcellement de la Haute-Lorraine et un affaiblissement pour la maison
ducale. A la
même époque, l'autorité royale déclinait en Allemagne. Bien des causes y
avaient contribué : la longue minorité d'Henri IV, les compétitions des
grands, les fautes d'Henri lui-même, le mécontentement des Saxons, impatients
d'obéir à un souverain de racé franque. Au cours des luttes qu'Henri dut
soutenir contre les Saxons rebelles, il trouva deux auxiliaires précieux dans
les ducs des deux Lorraines, Godefroy le Bossu et Thierry H. Le premier
disparut au début de 1076, au moment où éclatait la grande Querelle des
Investitures, qui allait durant un demi-siècle bouleverser l'Allemagne, la
Lorraine et l'Italie. V. — LA QUERELLE DES INVESTITURES (1076-1122).
L'Eglise
souffrait alors dans l'Empire, mais en Lorraine moins qu'en Allemagne, des
plus graves abus. Beaucoup de clercs étaient ignorants, se mariaient ou
prenaient des concubines ; trop souvent les rois, les seigneurs ouïes évêques
eux-mêmes pratiquaient la simonie en vendant les dignités ecclésiastiques.
Ces abus découlaient de l'union trop étroite de l'Eglise et de l'Etat et de la
trop grande richesse du clergé. Les rois avaient accru les privilèges et la
puissance politique des évêques, dont beaucoup avaient reçu l'autorité
comtale. Toutefois, cette générosité n'était nullement désintéressée ; les
prélats, véritables fonctionnaires ou vassaux des rois, se voyaient astreints
à de nombreuses obligations, en particulier au service militaire. Pour être
sûrs de leur fidélité, les souverains intervenaient dans leur désignation,
comme l'avaient fait avant eux Mérovingiens et Carolingiens ; les évêques,
dont beaucoup sortaient de la chancellerie royale, n'étaient que les
créatures des rois. Plus d'une fois Conrad II et Henri IV ne respectèrent pas
les formes de l'élection et en vinrent même jusqu'à vendre les évêchés. Ce
n'était pas tout. Les évêques, véritables vassaux, devaient recevoir du roi,
au moyen d'un sceptre, l'investiture des droits régaliens qu'ils possédaient
; mais par suite d'une confusion regrettable, les souverains avaient pris
l'habitude de remettre aux prélats, au lieu et place du sceptre, la crosse et
l'anneau, comme s'ils leur conféraient l'autorité spirituelle en même temps
que les pouvoirs temporels. Ainsi s'affirmait de façon éclatante la
dépendance étroite de l'Eglise allemande vis-à-vis de l'Etat. On devine
quelles conséquences désastreuses entraînait cette subordination, quand le
prince était, comme Henri IV, un homme léger, peu scrupuleux et de moralité
médiocre : des évêques ignorants, simoniaques, débauchés, un clergé inférieur
mauvais, lui aussi, et les fidèles, au lieu d'être gardés et dirigés par
leurs pasteurs, ne recevant d'eux que de déplorables exemples ! Une
réforme profonde s'imposait. Déjà au Xe siècle la discipline avait été
restaurée dans de nombreux monastères lorrains. Au XIe siècle, les idées
clunisiennes se répandirent, grâce aux efforts du bienheureux Richard de
Saint-Vanne et de quelques évêques. L'un d'eux, Brunon de Toul, devenu le
pape Léon IX, inaugura la série des pontifes réformateurs, que continueront
Nicolas II, Alexandre II et surtout Grégoire VII ; ce dernier', sous le nom
d'Hildebrand, avait conseillé et inspiré Léon IX et ses successeurs. Rendre
à l'Eglise son indépendance, extirper les abus, simonie, concubinat et
mariage des prêtres, supprimer non seulement l'investiture par la crosse et
par l'anneau, mais toute espèce d'investiture et même toute intervention du
pouvoir séculier dans la désignation des évêques, voilà ce que se proposaient
de faire les réformateurs les plus intransigeants. Il y
avait dans ce programme, on ne peut le nier, un excès et une injustice. Si
Grégoire VII et son parti avaient raison de vouloir affranchir l'Eglise, ils
ne devaient pourtant pas oublier que l'Etat avait accordé aux évêques
domaines et droits régaliens, et qu'on lui causerait un grave préjudice en le
privant de toute action sur eux, en rompant tous les liens qui les unissaient
à lui. L'équité demandait que l'Eglise adoptât l'une des deux solutions
suivantes : ou bien les évêques resteraient en possession des droits
régaliens, mais à la condition d'être en matière temporelle subordonnés au
souverain, ou bien ils s'affranchiraient de toute sujétion à l'égard de
l'Etat, mais dans ce cas, ils lui restitueraient la part d'autorité publique
qu'il leur avait conférée. Cette dernière solution, de beaucoup la meilleure,
eût soustrait l'Eglise à la tutelle du pouvoir séculier, eût diminué son
attachement aux biens temporels et l'eût préservée de l'invasion des
ambitieux et des cupides. Pourquoi Grégoire VII n'a-t-il pas envisagé,
n'a-t-il pas préconisé cette solution, que Pascal II entreverra en IIII, mais
qu'il n'aura pas la force d'imposer à l'épiscopat allemand, imprégné de
l'esprit du monde, avide de richesses et de pouvoir ? La prétention
qu'élevait l'Eglise de ne laisser à l'Etat aucune autorité sur les évêques,
tout en conservant à ceux-ci la jouissance des droits régaliens, rendait
inévitable la lutte entre les deux puissances ; l'on comprend que les rois,
menacés de perdre, avec leurs moyens d'action sur l'épiscopat, l'appui qu'il
leur avait fourni jusqu'alors, ne se soient pas laissé dépouiller sans
résistance. Le
conflit, préparé depuis longtemps, commence en 1076 pour durer jusqu'en 1122,
avec des alternatives de succès et de revers. Cette terrible lutte n'épargna
pas la Lorraine. Tandis qu'en Allemagne elle servit de prétexte aux Saxons,
et aux grands pour affaiblir la royauté, elle garda mieux son caractère
religieux en Lorraine, où le parti réformiste comptait de nombreux adhérents
dans le clergé et dans la société laïque ; la Lorraine n'avait-elle pas donné
naissance, dès le Xe siècle, à une réforme monastique, et le mouvement
clunisien ne s'y était-il pas développé au XIe siècle ? Pourtant des évêques,
des moines et des seigneurs, à commencer par le duc, défendaient en Lorraine
la cause impérialiste. On ne
peut évaluer avec précision les forces des deux partis dans notre pays ; les
unes comme les autres ont dû, sous l'influence de causes multiples, beaucoup
varier au cours du demi-siècle qu'a duré la Querelle des Investitures. En
Lorraine, le résultat de la lutte n'a pas dépendu seulement du nombre et de
l'influence des acteurs locaux, il se trouvait naturellement subordonné aux
événements dont l'Empire était le théâtre. De plus, le conflit ne présente
peut-être pas les mêmes caractères et ne se déroule pas avec les mêmes phases
dans les quatre diocèses de la Mosellane. Nous les connaissons assez bien
pour celui de Verdun, tandis qu'à l'égard des autres les renseignements nous
sont arrivés en moins grand nombre. Si nous
considérons les grandes familles, nous voyons la maison d'Alsace, au moins
avec Thierry II, se déclarer nettement pour Henri IV. A deux reprises, le duc
s'empara de Metz pour en chasser un évêque réformiste ; toutefois il ne
conserva pas cette ville en son pouvoir. Thierry se prononça pour Henri V,
quand ce prince, à l'instigation de l'Eglise, prît les armes contre son père
; il semble lui être resté fidèle, même après que l'empereur se fut, quelques
années plus tard, brouillé avec Pascal II. Au lieu de soutenir son frère
utérin Lothaire de Supplimbourg, duc de Saxe, l'un des chefs du parti
réformiste en Allemagne, Simon Ier paraît avoir pris le parti de Henri V ; du
moins est-il auprès de l'empereur, quand celui-ci fait à Worms en 1122 sa
paix avec l'Eglise. On trouve la maison de Bar dans le camp pontifical où
l'attiraient ses convictions, des raisons de famille et ses intérêts : le
comte Thierry, fils et successeur de Sophie, avait épousé Ermentrude, sœur de
l'archevêque de Vienne Guy, le futur Calixte IL Enfin l'attitude de la maison
d'Alsace, qui combattait dans le camp impérialiste, peut expliquer, dans une
certaine mesure, celle des comtes de Bar, rivaux des ducs lorrains. Pourtant,
à Saint-Mihiel, Renaud le Borgne investissait l'abbé par la crosse et par
l'anneau, et l'on eut quelque peine à obtenir de lui qu'il renonçât à cette
pratique. Tandis que les chefs de la maison de Luxembourg, les comtes Henri
III et Guillaume, marchent avec Henri IV et Henri V, on trouve les cadets
dans le parti adverse : Hermann sera l'un des antirois opposés à Henri IV, et
Rodolphe, abbé de Saint-Vanne, se signalera par son zèle réformiste. Les
archevêques de Trêves contemporains de la lutte tiennent en général pour
l'empereur. Si Udon se montra hésitant, Egilbert fut franchement impérialiste
; Brunon, qui travailla à la réconciliation de l'Eglise et de l'Etat,
défendit les intérêts d'Henri V. A Metz,
au contraire, l'évêque Hermann se ressaisit après un moment de faiblesse, et
se prononça nettement pour Grégoire VII, qui fit de lui son mandataire dans
la province de Trêves. La fidélité d'Hermann au parti réformiste lui attira
l'hostilité d'Henri IV et de Thierry II, qui le chassèrent de sa ville
épiscopale. Toutefois, les évêques schismatiques Brunon et Walon, que le roi
essaya d'opposer à Hermann, ne purent se maintenir à Metz. L'orthodoxe
Poppon, successeur d'Hermann, passa, lui aussi, par bien des tribulations.
Adalbéron IV, candidat du parti impérialiste, réussit après la mort de Poppon
à s'installer sur le siège de Metz, malgré les efforts de l'archidiacre
Albéron de Montreuil. Si l'abbé Théotger, un réformiste, rencontra de la part
de là population messine une vive résistance qu'il ne put vaincre, Etienne de
Bar, neveu du pape Calixte II, fut plus heureux 'dans ses efforts pour
prendre possession du siège de saint Clément. A Toul,
Pibon, un ancien notaire de la chancellerie royale, homme pusillanime, fit ce
qu'il put pour éviter de se compromettre ; il se rendit en Terre Sainte et, à
son retour, ne cessa d'osciller entre les deux partis. Après lui, l'orthodoxe
Ricuin de Commercy eut pour antagoniste le schismatique Conrad de
Schwarzembourg, qui finit par abandonner la partie. Si
Hermann de Metz est dans l'épiscopat lorrain le principal représentant du
parti grégorien, à lui s'oppose dans l'autre camp Thierry, le grand évêque de
Verdun. C'était un homme intelligent, énergique, bon administrateur ; au
début, il se montra préoccupé de concilier ses devoirs d'évêque soumis au
pape et de vassal du souverain allemand et il s'efforça de rapprocher les
deux adversaires. Pourtant, quand il lui fallut prendre parti, c'est pour
Henri IV qu'il se prononça. Serviteur fidèle du roi, il écrivit ou inspira un
libelle contre Grégoire VII (1080), fit élire et sacrer archevêque de Trêves Egilbert, un
schismatique, persécuta dans sa ville épiscopale les partisans de
l'orthodoxie, Rodolphe, abbé de Saint-Vanne, et ses moines, qui durent
quitter Verdun pour se réfugier à Flavigny-sur-Ozerain, dans le duché
français de Bourgogne. Enfin,
sur son lit de mort, il fit sa paix avec l'Eglise et avec les moines de
Saint-Vanne. Laurent de Liège nous a laissé le récit émouvant des derniers
moments du vieux prélat : «
Cependant l'évêque, accablé par la vieillesse et par une excessive lourdeur
du corps, approchait de son dernier jour : comme il n'y avait personne pour
le réconcilier avec le siège apostolique l'abbé Rodolphe lui envoya dans ce
but deux de ses moines, Gérard, jadis archidiacre, et Gerbert, depuis-abbé de
Saint-Maurice. Quand ils furent arrivés auprès de son lit, Thierry les salua
-par signes, parce qu'il ne pouvait déjà plus parler ; il leur demanda et
obtint d'eux sa réconciliation. Ils lui rappelèrent, article par article, les
offenses qu'il avait commises envers le siège apostolique. A l'énoncé de
chacune d'elles, les yeux suppliants de l'évêque, ses mains dont il se
frappait la poitrine, indiquaient que — toi un pénitent — il avouait ses
péchés et en demandait le pardon. Mais quand ils lui dirent : « Reconnais ta
faute à l'égard des moines de Saint-Vanne, que tu as expulsés », alors de ses
deux poings il se frappa la poitrine de coups plus répétés, gémit plus haut,
soupira plus profondément, en sorte que tous les assistants fondirent en
larmes. Il reçut l'absolution de Gérard et de Gerbert et rendit l'âme peu de
temps après[1]. » Richer,
successeur de Thierry, orthodoxe d'inclination, qui rappela Rodolphe et ses
religieux, dut pourtant donner des gages au parti adverse pour se maintenir à
Verdun. Au contraire, avec le schismatique Richard de Grandpré, les
persécutions reprirent contre l'abbaye de Saint-Vanne, qui avait alors
Laurent à sa tête. Richard mourut en Italie, sans avoir pu se réconcilier
avec la papauté. En 1117, après une vacance de trois années, les Verdunois se
virent imposer par Henri V un évêque d'origine anglaise, Henri de Winchester
qui, bien qu'ayant fait sa soumission au pape, ne réussit pas à désarmer
l'hostilité du clergé et de la population de sa ville épiscopale. A
Verdun, la lutte religieuse se compliqua de démêlés politiques relatifs au
comté. Déjà les évêques Rambert et Thierry avaient été, durant la première
moitié du XIe siècle, en conflit avec Gozelon et Godefroy le Barbu. Quand
l'évêque Richer eut racheté le comté de Verdun à Godefroy de Bouillon et à la
grande comtesse Mathilde, qui s'en disputaient la possession, il confia les
fonctions de comte ou d'avoué à Thierry de Bar. Renaud, fils et successeur de
Thierry, combattit le schismatique Richard de Grandpré, qui donna le comté ou
l'avouerie au comte Guillaume de Luxembourg. Comme Renaud ne voulait pas se
soumettre à la décision de l'évêque, Henri V vint l'attaquer en 1113, le fit
prisonnier, et le menaça même du dernier supplice, quand il eut vainement
assiégé Mousson. Sauvé par l'intervention des seigneurs de l'entourage de
l'empereur, Renaud fut obligé de rendre enfin à celui-ci l'hommage qu'il lui
devait pour le comté de Bar. Plus tard Renaud prit parti pour Henri de
Winchester dans les luttes que cet évêque soutint contre les Verdunois. Saint-Mihiel
fut également troublé par la Querelle des Investitures ; les moines,
partisans des réformes, eurent à se défendre contre l'évêque Thierry, plus
tard contre Renaud lui-même, qui s'obstinait à revendiquer le droit
d'investir l'abbé par la crosse et par l'anneau. La
Querelle des Investitures est contemporaine de l'un des plus grands
événements du moyen âge, la première croisade, dont Urbain II avait pris
l'initiative. L'un des chefs de l'expédition, Godefroy de Bouillon, duc de
Basse Lorraine, était en même temps comte de Verdun. Ni la maison d'Alsace ni
celle de Luxembourg, hostiles à la papauté, ne participèrent à la croisade.
Louis, de la maison de Bar-Montbéliard, le comte de Toul, Renaud ou Renard,
et son frère Pierre, enfin quelques seigneurs, voilà, en dehors de Godefroy,
le contingent assez maigre que fournit la Mosellane à l'armée chrétienne qui
délivra, pour moins d'un siècle, Jérusalem de la domination musulmane. Au
moment où la première lutte de l'Eglise et de l'Empire allait se terminer,
c'était le parti pontifical qui triomphait dans la Mosellane, avec les
évêques Etienne de Metz, Ricuin de Toul et Henri de Verdun, rallié par
intérêt à la papauté. Le concordat de Worms, qui mit fin en 1122 à la
querelle, décidait, à l'égard de l'Allemagne et sans aucun doute aussi de la
Lorraine, que désormais les élections épiscopales se feraient librement, mais
en présence du souverain, et que le nouvel élu recevrait de ses mains, avant
d'être consacré, l'investiture des régales par le sceptre. C'était là une
cote mal taillée. L'Eglise de Lorraine ne devait, nous le répétons, retirer
au point de vue spirituel aucun fruit de la demi-victoire qu'elle avait
remportée. La
querelle avait d'autre part achevé de briser l'unité de la Mosellane ;
celle-ci, comme l'ancienne Lotharingie, comme l'ancienne Austrasie, n'était
plus qu'un souvenir. Désormais les évêques et les comtes sont les uns et les
autres indépendants des ducs, se considèrent comme leurs égaux et ne
craignent pas d'entrer en lutte avec eux. Le duc n'a plus d'autorité que sur
ses domaines propres, qui constituent dorénavant à eux seuls le duché- de
Lorraine. Ce duché féodal n'a plus ni la même ; étendue, ni le même caractère
que la Mosellane. D'ailleurs,
la transformation dont nous parlons s'est faite lentement, sans secousses,
et, pour ainsi dire, à l'insu des contemporains. Si,
politiquement, le duché de Lorraine se trouve réduit aux domaines de la
maison d'Alsace, le terme de Lorraine, au sens, géographique, continuera
longtemps encore de s'appliquer aux territoires de la Mosellane, surtout à
ceux qui formaient les diocèses de Metz, de Toul et de Verdun. Il importe
donc de ne pas confondre le petit duché féodal avec la région géographique du
même nom, et de ne pas oublier que le mot Lorraine a, depuis le XIIe siècle,
deux acceptions très différentes. Enfin,
si les évêques cessent d'être subordonnés aux ducs, ils sortent d'autre part
affaiblis de la Querelle des Investitures ; leurs vassaux ont pris des
habitudes d'indépendance et les bourgeois de leurs villes épiscopales
essaient de se soustraire à leur autorité, comme ce fut le cas à Metz, peut-être
aussi à Verdun. Ainsi, dislocation définitive de la Mosellane, affaiblissement de l'autorité ducale et du pouvoir temporel des évêques, voilà quelles conséquences avait entraînées pour notre pays la longue lutte qui l'avait durant près de cinquante ans si profondément troublé. |