HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

TROISIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LA PÉRIODE ALLEMANDE (925-1270).

 

CHAPITRE PREMIER. — HISTOIRE DE LA RÉGION LORRAINE DE 925 À 1122.

 

 

L'autorité des rois d'Allemagne ne s'est pas établie dans la région lorraine sans y rencontrer de sérieux obstacles, intérieurs ou extérieurs. Les Lorrains se rappellent que leur pays a formé jadis un royaume autonome, et ce passé revit d'autant mieux dans leur mémoire qu'au début il en subsiste encore quelques vestiges. Giselbert, puis Godefroy le Barbu tentent de ressusciter l'ancienne indépendance. Ils échouent, parce que le pays est très divisé, et que les grandes familles comtales, animées d'un esprit particulariste accentué, refusent de s'unir aux ducs dans une action commune ; l'individualisme de l'aristocratie, dangereux pour la ; domination allemande, ne l'était donc pas moins pour l'autonomie du pays. Otton Ier et son frère Brunon, Conrad II, puis Henri III brisèrent les résistances auxquelles ils se heurtèrent, arrêtèrent pour quelque temps la désagrégation de la région lorraine, mirent un terme aux progrès de l'anarchie féodale et firent respecter le pouvoir royal.

Au dehors, l'autorité de l'Allemagne est menacée au Xe siècle par les revendications des Carolingiens français, qui considèrent, non sans raison du reste, la Lorraine comme le patrimoine de leur famille et qui voient dans les souverains saxons des usurpateurs. Aussi Louis d'Outremer et Lothaire, son fils-, feront-ils sur la Lorraine plusieurs tentatives, d'ailleurs infructueuses, car s'ils sont : intelligents, actifs, énergiques, leur puissance matérielle est faible, comparée à celle des- princes de la maison de Saxe ; ils seront en outre mal secondés ; par leurs vassaux de France ; enfin, tandis que Louis IV trouve encore l'appui, de nombreux évêques ou seigneurs lorrains, il n'en sera plus de même de Lothaire. Quant aux Capétiens, ils n'élèveront pas de prétentions sérieuses sur le pays avant la-mort de saint Louis.

De 926 à 959, la région mosellane continue à faire partie de l'ancienne Lotharingie, que gouvernent des ducs nationaux ou étrangers. Jugeant la Lotharingie trop grande, trop difficile à gouverner, Brunon la divise en deux duchés (969) ; celui du sud, Mosellane ou Haute-Lorraine, correspond à l'ancienne première Belgique, à la région lorraine dans sa plus grande extension. Ce duché conserve jusqu'au début du XIIe siècle une unité relative sous l'autorité de ducs qui sont les représentants du souverain et qui gardent quelque pouvoir sur les évêques et sur les comtes, de la province. Mais peu à peu, la Mosellane se disloquera, s'émiettera, sous l'action de forces dissolvantes, les unes anciennes, les autres nouvelles, esprit d'insubordination des comtes, accroissement de l'autorité temporelle des évêques, faiblesse des ducs, impuissance ou éloignement des souverains, querelle des Investitures. On peut dire qu'en 1122, quand se termine la première lutte des papes et, des empereurs, la Mosellane n'est plus qu'un souvenir. Comtes et évêques, ceux-ci en tant que seigneurs temporels, ne reconnaissent plus l'autorité des ducs de Lorraine, dont ils sont devenus les égaux. Une nouvelle phase commence alors dans l'histoire du pays.

 

I. — LA LOTHARINGIE DE 926 À 969.

De 929 à 956, la Lotharingie conserve, nous l'avons dit, quelques vestiges de son ancienne autonomie ; les archevêques de Trêves, Roger et Robert, continuent de contresigner, comme archichanceliers, quelques-uns des diplômes des- souverains saxons en faveur des églises et des abbayes du pays. Henri Ier, qui a fait, en 928, de son gendre Giselbert, fils de Régnier, un duc de Lotharingie, lui laisse, surtout dans les affaires extérieures, une grande liberté d’action.

Le duc ne vécut pas longtemps en bonne intelligence avec son beau-frère Otton Ier. Poussé par son autre beau-frère Henri, par Eberhard, duc de Franconie, par d’autres mécontents, par' des évêques et par des seigneurs lorrains fidèles à la dynastie carolingienne, il fit appel au fils de Charles le Simple, Louis IV, devenu roi de France en 936. Après quelques hésitations, Louis accueillit, en 939, les offres de Giselbert, de Thierry de Westfrise, d'Otton de Verdun, d'autres encore et tenta de s'emparer de la Lotharingie. L'entreprise échoua, quoique les circonstances fussent très favorables ; plusieurs évêques, y compris Adalbéron Ier de Metz, avaient fini par se déclarer en faveur du Carolingien-, tandis qu'une partie de l'Allemagne' se révoltait contre son roi. Mais Giselbert et Eberhard de Franconie périrent, le même jour, et malgré son mariage avec Gerberge, veuve de Giselbert, Louis se vit réduit à l'impuissance par l'hostilité de Hugues le Grand, duc de France, et du comte Herbert de Vermandois. Dès la fin de 939 ou le début de 940, Otton avait achevé la soumission de la Lotharingie ; Adalbéron Ier, évêque de Metz, fût l'un des derniers à déposer les armes.

Otton, comte de Verdun, fils de Ricuin, à qui le roi d'Allemagne avait confié le duché de Lotharingie, ne garda le pouvoir que quatre années. A sa mort (944), Otton Ier qui se méfiait des comtes lorrains, imposa comme duc au pays Conrad le Roux, un Franc de l'Est, parent du roi Conrad Ier, et pour être bien sûr de sa fidélité, le roi lui donna, en 947, sa fille Liutgarde en mariage. Homme actif, énergique, mais dur et violent, Conrad hérita de l'impopularité que s'étaient attirée autrefois en Lotharingie d'autres membres de sa famille. A l'intérieur, il réprima rigoureusement toute tentative de rébellion.

Le même sentiment de défiance à l'égard des grandes familles indigènes détermina Otton Ier à nommer, en 940, évêque de Verdun un Allemand, Bérenger ; déjà, en 930, Henri Ier avait donné le siège de Trêves à Robert, qui était peut-être allié à sa famille. Les successeurs d'Otton devaient adopter la même politique.

Quand Conrad se fut, de concert avec Liudolf, fils du premier lit d'Otton Ier, révolté contre l'autorité de ce prince, les Lorrains, qui détestaient leur duc, prirent les armes pour le combattre. Aussi Otton put-il enlever la Lotharingie à Conrad pour la donner à son plus jeune frère Brunon, déjà archevêque de Cologne. Prélat intelligent, cultivé, d'une grande piété et d'un réel sens politique, Brunon s'efforça de rétablir le calme et l'ordre dans la Lotharingie. Les soulèvements qu'il eut à réprimer lui prouvèrent que c'était là une tâche malaisée à remplir. Pensant que le gouvernement de la Lotharingie constituait, en raison de l'esprit turbulent de la noblesse, une tâche au-dessus des forces d'un seul homme, il jugea bon en 959, et le projet reçut l'approbation de son frère Otton, de diviser le pays en deux duchés : celui du nord comprit une partie des provinces ecclésiastiques de Cologne et de Reims ; celui du sud, Mosellane ou Haute-Lorraine, correspondit, au moins dans les grandes lignes, à la province ecclésiastique de Trêves, c'est-à-dire à la première Belgique.

Cette mesure, à jamais regrettable, portait un nouveau coup à la malheureuse Lotharingie qui, en perdant son unité, devait abandonner tout, espoir de recouvrer un jour son indépendance.

 

II. — LA MOSELLANE OU HAUTE-LORRAINE DE 959 À 1033.

Tout en conservant l'autorité supérieure sur les deux moitiés de la Lotharingie, Brunon se fit seconder par un duc dans chacune d'elles. La Mosellane fut confiée par lui au comte Frédéric de la maison d'Ardenne, fils de Wigeric et de Cunégonde et frère d'Adalbéron Ier, évêque de Metz. L'attitude des membres de cette famille, lors de la révolte de Conrad, attestait leur fidélité à la maison de Saxe. En outre, Frédéric avait épousé, en 954, Béatrice, fille de Hugues le Grand et d'Avoie, nièce d'Otton et de Brunon par sa mère, Béatrice devait avoir elle-même et entretenir chez son mari des sentiments hostiles aux Carolingiens. Il n'y avait donc pas lieu de craindre que Frédéric aidât jamais ceux-ci à reprendre la Lorraine. Représentant, lieutenant du souverain, le nouveau duc possédait à ce titre des pouvoirs judiciaires et militaires, avait autorité sur les comtes, les évêques et les abbés de la Mosellane, mais ni les uns ni les autres n'étaient ses vassaux et ils ne lui obéissaient qu'en sa qualité de délégué du roi. Le souverain aurait eu le droit de retirer au duc sa dignité et, quand celui-ci mourut, de ne pas la conférer au fils du défunt. Ni les Saxons ni les Saliens n'usèrent de cette prérogative ; Frédéric eut pour successeur son fils Thierry, et ce dernier son fils Frédéric IL La dignité ducale se transmit donc héréditairement — non en droit — mais en fait, dans la maison d'Ardenne ou plutôt de Bar. Aussi n'y a-t-il pas lieu de distinguer en Lorraine les ducs héréditaires des ducs bénéficiaires.

Frédéric possédait en Haute-Lorraine, à titre d'alleux ou de fiefs, des domaines étendus répartis dans divers pagi du diocèse de Metz (Mettensis, Rosalensis, Salinensis, Scarponensis), du diocèse de Toul (Calvomontensis, Suentensis, Solocensis, Odornensis, Barrensis) et dans le comté de Verdun ; il avait en outre l'avouerie des abbayes Saint-Martin de Metz, Saint-Dié, Moyenmoutier et Saint-Mihiel. C'était presque uniquement dans le sud et dans l'ouest de la Mosellane, en territoire roman, que Frédéric et ses descendants avaient des possessions. Il semble qu'au point de vue des talents politiques ou militaires et des forces matérielles les premiers ducs de Haute-Lorraine aient été peu favorisés ; aussi n'ont-ils exercé d'action profonde ni dans leur duché, ni en Allemagne.

Ils paraissent un peu effacés à côté de quelques-uns des évêques, leurs contemporains. Du reste, Ge sera la politique constante des rois saxons d'accroître la puissance de l'épiscopat, aussi bien dans les deux Lorraines qu'en Allemagne, et de faire des prélats leurs principaux auxiliaires. Comme ils n'ont qu'une confiance limitée dans la fidélité des grandes familles indigènes, jadis toutes dévouées aux Carolingiens, c'est de préférence à des clercs originaires de l’Allemagne ou de la Basse-Lorraine qu'ils confient les sièges épiscopaux de la Mosellane ; Thierry, un parent de la maison de Saxe, obtient le siège de Metz ; saint Gérard, puis Berthold, celui de Toul ; Wiefrid et Haimon, celui de Verdun. Mais, d'autre part, les grandes familles s'efforcent d'assurer à leurs cadets les évêchés du pays et parfois ils y réussissent ; par exemple un fils de Frédéric et de Béatrice, Adalbéron, ainsi qu'un autre Adalbéron, fils de Godefroy le Captif, comte de Verdun, deviendront, en 984, l'un évêque de Metz, l'autre de Verdun. Les circonstances, la fidélité des familles auxquelles appartenaient les deux prélats expliquent cette dérogation aux pratiques habituelles des Saxons.

A la même époque, les archevêques de Trêves, les évêques de Metz, de Toul et de Verdun acquièrent les pouvoirs comtaux sur leur ville et sur une partie du comté dont celle-ci était le chef-lieu. Aux possessions, déjà pourvues de l'immunité, que détenaient au nom de leurs Eglises les quatre prélats, vient donc s'ajouter un autre domaine, et c'est ainsi que se trouve constitué le temporel des évêques. D'ailleurs, il y a toujours des comtes à Metz, à Toul et à Verdun, mais c'est l'évêque qui les désigne, quoique le souverain se soit réservé le droit de leur conférer le bannus, qui leur permet d'exercer leurs fonctions. Les évêques continuent, au point de vue militaire surtout, d'être subordonnés au duc ; mais, en raison de leur origine allemande et de leur pouvoir temporel, ils jouissent en fait à son égard d'une certaine indépendance ; tout dévoués au souverain, ils lui garantissent la tranquillité du pays et tiendraient tête au duc, s'il prenait à celui-ci fantaisie de se révolter : Godefroy le Barbu en fera d'ailleurs l'expérience à ses dépens. En définitive, l’épiscopat reste loyaliste, comme il l'avait été aux époques mérovingienne et carolingienne.

Ce furent des comtes épiscopaux, et non les ducs de la maison.de Bar, qui parfois créèrent des difficultés aux évêques. Ceux de Metz.et de Toul ne jouèrent qu'un rôle effacé ; à Metz, la charge de comte épiscopal appartint peut-être aux ducs Frédéric et Thierry ; celui-ci, à supposer qu'il l'ait eue, en fut dépouillé par l'évêque Thierry de Luxembourg. Mais à Verdun les prélats eurent affaire à une branche de la maison d'Ardenne, qui possédait le comté avant qu'il fût devenu épiscopal. Cette famille, riche et puissante, fournit en outre à la Basse et à la Haute-Lorraine une série de ducs nommés Godefroy ou Gozelon. Les tentatives des évêques de Verdun pour évincer des comtes qu'ils jugeaient trop redoutables ne réussirent qu'à provoquer de terribles conflits. L'un d'eux coûta la vie à Louis de Chiny, dont l'évêque Rambert avait essayé de faire un comte de Verdun, Lors d'une autre lutte, Godefroy le Barbu prit Verdun et incendia la cathédrale de cette ville.

A l'époque où les évêques recevaient les pouvoirs comtaux, une seigneurie se constituait dans un pagus du diocèse de Trêves, le comté, plus tard duché de Luxembourg, dont le fondateur, Sigefroy, était un descendant de Wigeric et de Cunégonde, un parent des Frédéric et des Godefroy.

Un peu après la création de la Haute-Lorraine, Otton Ier partait pour l'Italie, après avoir fait reconnaître son fils Otton II comme roi de Lotharingie à Aix-la-Chapelle. Couronné à Rome, le 2 février 962, parle pape Jean XII, Otton Ier restaurait l'Empire qu'avait fondé Charlemagne ; c'est le Saint-Empire romain germanique, qui comprit d'abord — outre l'Allemagne.et la Lotharingie — l'Italie, et plus tard, au XIe siècle, le royaume de Bourgogne. Si au début l'on place indifféremment les deux Lorraines dans l'Empire ou dans l'Allemagne, vers la fin du moyen âge, il est admis que les principautés lolharingienn.es de langue romane ne font partie que de l'Empire.

Tandis que les Francs et les Gallo-Francs de l'ancienne Austrasie avaient pu, en raison de leurs origines à la fois gallo-romaines et germaniques, constituer un Etat qui embrassait la Germanie, la Gaule et l'Italie, la tâche de ressusciter et de faire vivre une monarchie formée d'éléments aussi dissemblables dépassait les moyens et les forces des Allemands. L'événement ne le prouva que trop.

La restauration de l'Empire et la possession de l'Italie, bien loin d'apporter aucune force réelle aux souverains allemands, ne feront que leur susciter d'innombrables conflits avec les Italiens et avec les papes ; elles causeront finalement la ruine politique de l'Allemagne. Préoccupés d'affermir leur domination toujours chancelante sur l'Italie et sur la papauté, les césars germaniques négligèrent de maintenir l'ordre dans leur ancien royaume et d'en défendre les frontières. Les deux Lorraines eurent particulièrement à souffrir de cet état de choses. A la différence d'Otton Ier, qui avait su imposer à tous le respect de son autorité, ses descendants, très inférieurs à lui en énergie et en talents politiques, se montrèrent incapables d'assurer au pays la tranquillité au dedans et la sécurité au dehors.

En 978, l'année même où meurt Frédéric Ier, laissant un fils mineur Thierry, Lothaire envahit la Lotharingie, mais il ne réussit ni à s'emparer d'Otton II et de Théophano, sa femme, ni à prendre Metz, que défendait l'évêque Thierry. Il ne semble pas, du reste, avoir trouvé d'appui dans la Mosellane, où le loyalisme, carolingien avait disparu ou diminué. L'expédition qu'Otton II dirigea contre Lothaire la même année et durant laquelle Godefroy de Verdun se distingua, n'eut pas plus de succès que celle de Lothaire. En 980 les deux adversaires signaient la paix à Margut, sur les bords de la Chiers, et le Carolingien renonçait à ses prétentions sur la Lotharingie.

La mort prématurée d'Otton II en 983, l'avènement de son fils Otton III, un enfant de quatre à cinq ans, les visées ambitieuses d'Henri le Querelleur, ancien duc de Bavière, cousin germain d'Otton II, allaient permettre à Lothaire de reprendre la politique traditionnelle de sa maison. Après avoir commencé par se poser en protecteur d'Otton III, après avoir reçu les serments d'évêques et de comtes lorrains, Lothaire fit volte-face, rechercha l'alliance d'Henri le Querelleur, lui donna même à Brisach un rendez-vous auquel son allié ne vint pas. Ce manque de parole ne découragea pas le Carolingien. Avec l'aide de deux comtes français, Herbert de Troyes et Eudes de Blois et de Chartres, il tenta de conquérir la Mosellane.

Béatrice, veuve de Frédéric, qui gouvernait le duché depuis 978, au nom de son fils Thierry encore mineur, était une femme intelligente et énergique, nullement disposée d'ailleurs à seconder les projets de Lothaire. Fidèle à son cousin Otton III, elle s'entremit avec succès entre les impératrices. Adélaïde et Théophano ; grand'mère et mère d'Otton III, et Henri le Querelleur, en vue d'amener ce dernier à la soumission ; en récompense de ses services, elle obtint pour son fils Adalbéron d'abord l'évêché de Verdun, puis celui, beaucoup plus important, de Metz.

Cependant Lothaire et ses auxiliaires, les comtes Herbert et Eudes, s'étaient emparés de Verdun. Le duc Thierry, qui sortait alors de l'enfance, le comte Godefroy, d'autres seigneurs lorrains, réussirent à reprendre la ville. Mais Lothaire revint, assiégea une seconde fois la place, qui tomba de nouveau en son pouvoir, ainsi que ses défenseurs, Thierry, Godefroy et plusieurs comtes lorrains. Là pourtant devaient se borner les succès du Carolingien, que ne secondaient ni les évêques ni les seigneurs du pays, Béatrice s'efforça d'obtenir la liberté de son fils et de réconcilier Lothaire avec Otton III.

Les morts successives de Lothaire et de Louis V, l'avènement de Hugues Capet, frère de Béatrice, amenèrent la conclusion de la paix et la restitution de Verdun à la Lorraine. Déjà Thierry avait, grâce à son oncle Hugues, recouvré la liberté. Godefroy sortit aussi de captivité, mais Herbert et Eudes, auxquels Lothaire l'avait remis, ne le relâchèrent qu'après lui avoir imposé de lourds sacrifices. C'est alors que les deux comtes acquirent dans l'ouest de la Haute-Lorraine, en particulier dans le Barrois, l'Ornois, le Bedensis et peut-être dans d'autres pagi, des villages et des forteresses qui passeront à leurs descendants et qui deviendront une cause de conflit entre ceux-ci et les ducs lorrains.

Quant aux Capétiens, qui n'avaient pas sur les deux Lorraines les mêmes droits que les Carolingiens, ils se contenteront, durant près de trois siècles, de vagues revendications, qui ne méritent pas qu'on s'y arrête.

Le duc Thierry devait éprouver une série de malheurs. Après la mort de son frère Adalbéron II, il avait voulu faire d'un de ses fils, encore enfant, appelé lui aussi Adalbéron, un évêque de Metz ; quoique le projet fût contraire aux canons de l'Eglise, il paraissait devoir réussir. Mais Thierry de Luxembourg, que le duc de Mosellane avait chargé d'administrer le diocèse, écarta son pupille et se fit élire évêque (1005 ou 1006) ; son beau-frère, le roi d'Allemagne Henri II, finit, non sans répugnance, par sanctionner cette usurpation. Deux ans plus tard, le souverain refusa de reconnaître pour archevêque de Trêves un autre frère de Cunégonde, Adalbéron, que le clergé de l'archidiocèse avait élu dans des conditions plus ou moins régulières, et donna le siège à Meingaud. Soutenu par ses frères Thierry de Metz et Henri, duc de Bavière, Adalbéron brava le roi, qui assiégea vainement Trêves en 1008, Metz en 1009 et en 1012. Henri II, impuissant à chasser Adalbéron de Trêves, ne réussit pas davantage à faire mettre en liberté son fidèle vassal, le duc Thierry, qui en 1011 était tombé au pouvoir des frères de Cunégonde. Pour sortir de captivité, Thierry dut sans doute renoncer au comté de Metz, que l'évêque donna à l'un de ses beaux-frères, Gérard, d'une maison alsacienne apparentée à celle des anciens comtes messins.

La faiblesse du pouvoir ducal, que révélait déjà cet épisode, éclate encore au grand jour dans la lutte que Thierry et son fils Frédéric H, qui lui avait été associé avant 1019, soutinrent contre Eudes II, comte de Blois et de Chartres depuis 1004, de Meaux et de Troyes depuis 1020-1023. Comme héritier de son père Eudes Ier et de son cousin, Etienne, fils d'Herbert le Jeune, Eudes II possédait dans la Mosellane les villages et les forteresses que Godefroy de Verdun et peut-être d'autres seigneurs lorrains avaient dû céder aux deux comtes français pour recouvrer leur liberté. Les guerres qui éclatèrent à propos de ces domaines lorrains d'Eudes II n'aboutirent à aucun résultat. En 1023, les deux parties invoquèrent l'arbitrage de l'empereur Henri II, qui eut à Ivoy (Carignan) une entrevue avec le roi de France, Robert le Pieux. L'empereur réconcilia pour quelque temps les ducs lorrains avec leur ennemi.

Un an après, Henri II mourait : c'était le dernier souverain de la maison de Saxe. Thierry et Frédéric II vont essayer alors de donner à l'Allemagne un roi en la personne de Conrad le Jeune, un Franc de l'Est, fils de Conrad, duc de Carinthie, et de Mathide de Souabe, remariée avant 1024a Frédéric II. Quoiqu'en la circonstance ils eussent obtenu l'appui de leur cousin Gozelon, duc de Basse-Lorraine, et de la plupart des évêques de la région, ils subirent un échec, auquel la question de la réforme ecclésiastique ne fut peut-être pas étrangère. L'archevêque de Mayence, ainsi que les évêques, les ducs et les comtes de l'Allemagne, hostiles aux idées clunisiennes, que représentaient les Lorrains, préférèrent à Conrad le Jeune son cousin germain et homonyme, Conrad l'Ancien, qui fut élu à Camba, sur les bords du Rhin, le 4 septembre 1024. Les ducs lorrains essayèrent quelque temps de ne pas reconnaître le nouveau roi ; mais ni Robert le Pieux, ni le comte Eudes II dont ils avaient demandé l'appui, ne les secoururent ; force fut donc à Gozelon, à Thierry et à Frédéric de faire leur soumission en 1025-1026. Frédéric et son beau-fils tentèrent, mais sans résultat appréciable, de reprendre plus tard une attitude hostile à l'égard de Conrad II, Celui-ci, prince énergique, raffermit l'autorité royale, qui sous le règne d'Henri III, fils de Conrad, atteindra son apogée.

Frédéric II devait mourir en 1033, ne laissant que des filles encore très jeunes, Béatrice et Sophie. Comme la dignité ducale ne pouvait alors être confiée à des femmes, et que ni Béatrice ni Sophie n'étaient mariées, Conrad II donna la Mosellane à son ancien adversaire Gozelon, déjà duc de Basse-Lorraine. Mais Béatrice et Sophie héritèrent des domaines allodiaux de leur père. Béatrice épousa le margrave de Toscane, Boniface, et fut mère de la célèbre Mathilde, qui joua un si grand rôle dans la Querelle des Investitures. Sophie, mariée au comte Louis de Montbéliard-Mousson, eut pour fils Thierry, tige de la seconde maison de Bar.

Comme ducs de Mosellane, Frédéric Ier, son fils et son petit-fils n'ont joué qu'un rôle effacé : Thierry et Frédéric II ont échoué la seule fois qu'ils aient tenté de se mettre au premier plan, en donnant un roi à l'Allemagne. Accordons-leur cependant le mérite d'avoir constitué le comté féodal de Bar qui, du XIe au XVe siècle, sera l'une des plus importantes seigneuries laïques de la région lorraine.

Comme nous l'avons dit, ces ducs pâlissent à côté d'un Poppon de Trêves qui, plus heureux que son prédécesseur. Meingaud, contraignit à la soumission Adalbéron de Luxembourg, d'un Thierry Ier et d'un Thierry II de Metz, d'un saint Gérard et d'un Brunon de Toul, le futur pape saint Léon IX. A Verdun, le personnage le plus considérable au début du XIe siècle est l'abbé de Saint-Vanne, le bienheureux Richard, qui, tant par lui-même que par ses disciples, propagea la réforme clunisienne en Lorraine, en France et jusqu'en Allemagne.

 

III. — LA HAUTE-LORRAINE DE 1033 A 1047.

La maison de Verdun avait donc obtenu, en io33, la Mosellane. Fait de la plus grande importance, Haute et Basse-Lorraine se trouvaient, après trois quarts de siècle de séparation, réunies à nouveau sous l'autorité d'un seul duc, et ce personnage, Gozelon, était un politique et un homme de guerre. Un des grands événements militaires du XIe siècle devait marquer la réunion si heureuse, si pleine de promesses, des deux Lorraines. Après la mort du dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III (1032), Conrad II et le comte Eudes II se disputèrent la succession du souverain défunt. À plusieurs reprises le comte de Troyes envahit et dévasta la Mosellane. Enfin, en 1037, atteint près de Bar-lé-Due par une armée que commandaient Gozelon et son fils Godefroy le Barbu, armée dont faisaient partie des contingents messins et liégeois, Eudes fut vaincu et tué. La bataille de Bar a presque autant d'importance que celle qui se livra sous les murs de Nancy en 1477 ; au surplus, on peut trouver plus d'un trait de ressemblance entre Eudes et Charles le Téméraire. Grâce à cette victoire, la Haute-Lorraine sera pour longtemps à l'abri des invasions venues de l'ouest. Par malheur, il semble que les comtes de Champagne aient conservé les domaines qu'Eudes,' leur ancêtre, détenait dans la Mosellane.

Gozelon, mort en 1044, eut pour successeur dans la Haute-Lorraine son fils aîné Godefroy le Barbu, que Conrad lui avait associé en 1039 environ. Par ses défauts, comme par ses qualités, Godefroy est l'une des personnalités les plus curieuses, les plus vivantes du XIe siècle ; à une belle prestance il joignait une grande facilité de parole, de la bravoure, de l'activité ; mais on doit constater que l'ambition de Godefroy n'a jamais connu les scrupules et que, pour la satisfaire, il n'a pas reculé devant les pires violences.

Désireux de gouverner, ainsi que son père, les deux duchés, il se vit refuser la Basse-Lorraine par Henri III, qui craignait de concentrer une trop grande puissance entre les mains d'un homme audacieux et entreprenant. Irrité, le duc en appela aux armes, aidé par les comtes Thierry IV de Westfrise et Baudouin V de Flandre, peut-être aussi par le roi de France Henri Ier. En revanche, l'épiscopat lorrain et, semble-t-il, beaucoup de comtes demeurèrent fidèles à Henri III. Le souverain retira, rendit, puis enleva de nouveau à Godefroy la Mosellane, qu'il finit par donner, en 1047, au comte Adalbert, de la maison d'Alsace. II. ne servit de rien à Godefroy de prendre Verdun en 1047, de battre et de tuer son successeur Adalbert l'année Suivante. En fin de compte, force lui fut de se soumettre, de renoncer à la Mosellane comme à la Basse-Lorraine.

Plus tard, il devait se refaire une situation en Italie, où il épousa malgré Henri III sa cousine Béatrice, veuve de Boniface de Toscane. La mort d'Henri, en ib56, permit à Godefroy de jouer dans les affaires de l'Allemagne et de l'Italie un rôle de premier plan durant la minorité d'Henri IY. Même en io65, il obtint la Basse-Lorraine, que vingt ans auparavant il avait en vain réclamée. Ce duché, ainsi que le comté de Verdun, passeront, quand il mourra en 1069, à son fils Godefroy le Bossu.

Ce fut un vrai malheur pour les deux Lorraines de n'être pas restées unies sous l'autorité d'hommes puissants et actifs comme l'étaient les comtes de Verdun. Sans contredit, les Gozelon et les Godefroy sont, à tous égards, très supérieurs à leurs devanciers et à leurs successeurs. Ils auraient pu, grâce à leurs talents, grâce à la force matérielle dont ils disposaient, préserver la Lotharingie de l'émiettement qui va s'accentuer après eux et lui permettre de jouer un rôle digne de son glorieux passé.

 

IV.— LA HAUTE-LORRAINE DE 1047 A 1076.

A la maison de Verdun succéda, en 1047, la maison dite d'Alsace, qui gardera la Haute-Lorraine durant près de sept cents ans. Originaire de l'Alsace, mais apparentée à l'ancienne maison des comtes royaux de Metz, comme semblent le prouver les noms de Gérard et d'Adalbert, communs aux deux familles, la nouvelle dynastie avait des domaines étendus dans la Mosellane : une partie du Saintois, du Chaumontois, du p. Nidensis et du p. Saroensis lui appartenait ; peut-être au début possédait-elle le comté épiscopal de Metz, qu'elle ne gardera pas.

Adalbert d'Alsace, mort en io48, eut pour successeur son frère ou neveu Gérard, que l'on appelle d'habitude le premier duc héréditaire de Lorraine. Rien de plus arbitraire, nous le répétons, que cette distinction, inventée par dom Calmet, entre les ducs bénéficiaires et les ducs héréditaires. En réalité, Gérard a reçu le duché de Mosellane aux mêmes conditions que ses devanciers. L'hérédité de fait dont avaient joui les maisons de. Bar et de Verdun s'établira dans celle d'Alsace, sans que ni Henri III ni aucun de ses successeurs aient pris à cet égard de dispositions particulières.

Comme leurs prédécesseurs de la maison de Bar, et pour les mêmes raisons, insuffisance de puissance et de talents politiques ou militaires, les premiers ducs de la maison d'Alsace ne joueront en Allemagne qu'un rôle effacé. A l'intérieur de leur duché, ils ne réussiront ni à conjurer la dislocation de la Mosellane, ni à retenir les comtes sous leur autorité, ni même à se faire toujours obéir des vassaux de leurs domaines. Aussi le pouvoir ducal va-t-il en s'affaiblissant ; le temps approche où il ne s'exercera plus que dans les domaines propres de la maison d'Alsace.

Le mari de Sophie, Louis de Montbéliard, avait sans doute vu d'un mauvais œil Henri III conférer successivement aux comtes Adalbert et Gérard la dignité ducale de Haute-Lorraine, à laquelle il pouvait prétendre du chef de sa femme. Aussi, à la mort de Gérard (1070), revendiqua-t-il le pouvoir ducal, non pour lui-même, il est vrai, mais pour son fils Thierry, héritier des droits de son grand-père maternel Frédéric II. D'après Jean de Bayon, chroniqueur du XIVe siècle, dont le témoignage nous semble quelque peu suspect, l'ancienne chevalerie lorraine, formée des principaux vassaux du domaine ducal, aurait attribué la Lorraine au fils de Gérard d'Alsace. Très probablement, c'est Henri IV qui a jugé le litige et décidé en dernier ressort à qui des deux compétiteurs serait échue la Mosellane. Les comtes de Bar, privés de la dignité ducale, se soustrairont en revanche à l'autorité de ceux qui la détiennent et deviendront plus tard pour la maison d'Alsace des ennemis dangereux.

Thierry d'Alsace, sorti victorieux du conflit qu'avait soulevé le fils de Louis et de Sophie, fut moins heureux avec un autre adversaire, son propre frère Gérard, qu'il apaisa en lui cédant le Saintois. Gérard construisit la forteresse de Vaudémont, dont il fit sa capitale ; le nouveau comté, d'abord fief du duché de Lorraine, le devint, en 1206, du comté de Bar. C'était un nouveau morcellement de la Haute-Lorraine et un affaiblissement pour la maison ducale.

A la même époque, l'autorité royale déclinait en Allemagne. Bien des causes y avaient contribué : la longue minorité d'Henri IV, les compétitions des grands, les fautes d'Henri lui-même, le mécontentement des Saxons, impatients d'obéir à un souverain de racé franque. Au cours des luttes qu'Henri dut soutenir contre les Saxons rebelles, il trouva deux auxiliaires précieux dans les ducs des deux Lorraines, Godefroy le Bossu et Thierry H. Le premier disparut au début de 1076, au moment où éclatait la grande Querelle des Investitures, qui allait durant un demi-siècle bouleverser l'Allemagne, la Lorraine et l'Italie.

 

V. — LA QUERELLE DES INVESTITURES (1076-1122).

L'Eglise souffrait alors dans l'Empire, mais en Lorraine moins qu'en Allemagne, des plus graves abus. Beaucoup de clercs étaient ignorants, se mariaient ou prenaient des concubines ; trop souvent les rois, les seigneurs ouïes évêques eux-mêmes pratiquaient la simonie en vendant les dignités ecclésiastiques. Ces abus découlaient de l'union trop étroite de l'Eglise et de l'Etat et de la trop grande richesse du clergé. Les rois avaient accru les privilèges et la puissance politique des évêques, dont beaucoup avaient reçu l'autorité comtale. Toutefois, cette générosité n'était nullement désintéressée ; les prélats, véritables fonctionnaires ou vassaux des rois, se voyaient astreints à de nombreuses obligations, en particulier au service militaire. Pour être sûrs de leur fidélité, les souverains intervenaient dans leur désignation, comme l'avaient fait avant eux Mérovingiens et Carolingiens ; les évêques, dont beaucoup sortaient de la chancellerie royale, n'étaient que les créatures des rois. Plus d'une fois Conrad II et Henri IV ne respectèrent pas les formes de l'élection et en vinrent même jusqu'à vendre les évêchés. Ce n'était pas tout. Les évêques, véritables vassaux, devaient recevoir du roi, au moyen d'un sceptre, l'investiture des droits régaliens qu'ils possédaient ; mais par suite d'une confusion regrettable, les souverains avaient pris l'habitude de remettre aux prélats, au lieu et place du sceptre, la crosse et l'anneau, comme s'ils leur conféraient l'autorité spirituelle en même temps que les pouvoirs temporels. Ainsi s'affirmait de façon éclatante la dépendance étroite de l'Eglise allemande vis-à-vis de l'Etat. On devine quelles conséquences désastreuses entraînait cette subordination, quand le prince était, comme Henri IV, un homme léger, peu scrupuleux et de moralité médiocre : des évêques ignorants, simoniaques, débauchés, un clergé inférieur mauvais, lui aussi, et les fidèles, au lieu d'être gardés et dirigés par leurs pasteurs, ne recevant d'eux que de déplorables exemples !

Une réforme profonde s'imposait. Déjà au Xe siècle la discipline avait été restaurée dans de nombreux monastères lorrains. Au XIe siècle, les idées clunisiennes se répandirent, grâce aux efforts du bienheureux Richard de Saint-Vanne et de quelques évêques. L'un d'eux, Brunon de Toul, devenu le pape Léon IX, inaugura la série des pontifes réformateurs, que continueront Nicolas II, Alexandre II et surtout Grégoire VII ; ce dernier', sous le nom d'Hildebrand, avait conseillé et inspiré Léon IX et ses successeurs.

Rendre à l'Eglise son indépendance, extirper les abus, simonie, concubinat et mariage des prêtres, supprimer non seulement l'investiture par la crosse et par l'anneau, mais toute espèce d'investiture et même toute intervention du pouvoir séculier dans la désignation des évêques, voilà ce que se proposaient de faire les réformateurs les plus intransigeants.

Il y avait dans ce programme, on ne peut le nier, un excès et une injustice. Si Grégoire VII et son parti avaient raison de vouloir affranchir l'Eglise, ils ne devaient pourtant pas oublier que l'Etat avait accordé aux évêques domaines et droits régaliens, et qu'on lui causerait un grave préjudice en le privant de toute action sur eux, en rompant tous les liens qui les unissaient à lui. L'équité demandait que l'Eglise adoptât l'une des deux solutions suivantes : ou bien les évêques resteraient en possession des droits régaliens, mais à la condition d'être en matière temporelle subordonnés au souverain, ou bien ils s'affranchiraient de toute sujétion à l'égard de l'Etat, mais dans ce cas, ils lui restitueraient la part d'autorité publique qu'il leur avait conférée. Cette dernière solution, de beaucoup la meilleure, eût soustrait l'Eglise à la tutelle du pouvoir séculier, eût diminué son attachement aux biens temporels et l'eût préservée de l'invasion des ambitieux et des cupides. Pourquoi Grégoire VII n'a-t-il pas envisagé, n'a-t-il pas préconisé cette solution, que Pascal II entreverra en IIII, mais qu'il n'aura pas la force d'imposer à l'épiscopat allemand, imprégné de l'esprit du monde, avide de richesses et de pouvoir ? La prétention qu'élevait l'Eglise de ne laisser à l'Etat aucune autorité sur les évêques, tout en conservant à ceux-ci la jouissance des droits régaliens, rendait inévitable la lutte entre les deux puissances ; l'on comprend que les rois, menacés de perdre, avec leurs moyens d'action sur l'épiscopat, l'appui qu'il leur avait fourni jusqu'alors, ne se soient pas laissé dépouiller sans résistance.

Le conflit, préparé depuis longtemps, commence en 1076 pour durer jusqu'en 1122, avec des alternatives de succès et de revers. Cette terrible lutte n'épargna pas la Lorraine. Tandis qu'en Allemagne elle servit de prétexte aux Saxons, et aux grands pour affaiblir la royauté, elle garda mieux son caractère religieux en Lorraine, où le parti réformiste comptait de nombreux adhérents dans le clergé et dans la société laïque ; la Lorraine n'avait-elle pas donné naissance, dès le Xe siècle, à une réforme monastique, et le mouvement clunisien ne s'y était-il pas développé au XIe siècle ? Pourtant des évêques, des moines et des seigneurs, à commencer par le duc, défendaient en Lorraine la cause impérialiste.

On ne peut évaluer avec précision les forces des deux partis dans notre pays ; les unes comme les autres ont dû, sous l'influence de causes multiples, beaucoup varier au cours du demi-siècle qu'a duré la Querelle des Investitures.

En Lorraine, le résultat de la lutte n'a pas dépendu seulement du nombre et de l'influence des acteurs locaux, il se trouvait naturellement subordonné aux événements dont l'Empire était le théâtre. De plus, le conflit ne présente peut-être pas les mêmes caractères et ne se déroule pas avec les mêmes phases dans les quatre diocèses de la Mosellane. Nous les connaissons assez bien pour celui de Verdun, tandis qu'à l'égard des autres les renseignements nous sont arrivés en moins grand nombre.

Si nous considérons les grandes familles, nous voyons la maison d'Alsace, au moins avec Thierry II, se déclarer nettement pour Henri IV. A deux reprises, le duc s'empara de Metz pour en chasser un évêque réformiste ; toutefois il ne conserva pas cette ville en son pouvoir. Thierry se prononça pour Henri V, quand ce prince, à l'instigation de l'Eglise, prît les armes contre son père ; il semble lui être resté fidèle, même après que l'empereur se fut, quelques années plus tard, brouillé avec Pascal II. Au lieu de soutenir son frère utérin Lothaire de Supplimbourg, duc de Saxe, l'un des chefs du parti réformiste en Allemagne, Simon Ier paraît avoir pris le parti de Henri V ; du moins est-il auprès de l'empereur, quand celui-ci fait à Worms en 1122 sa paix avec l'Eglise. On trouve la maison de Bar dans le camp pontifical où l'attiraient ses convictions, des raisons de famille et ses intérêts : le comte Thierry, fils et successeur de Sophie, avait épousé Ermentrude, sœur de l'archevêque de Vienne Guy, le futur Calixte IL Enfin l'attitude de la maison d'Alsace, qui combattait dans le camp impérialiste, peut expliquer, dans une certaine mesure, celle des comtes de Bar, rivaux des ducs lorrains. Pourtant, à Saint-Mihiel, Renaud le Borgne investissait l'abbé par la crosse et par l'anneau, et l'on eut quelque peine à obtenir de lui qu'il renonçât à cette pratique. Tandis que les chefs de la maison de Luxembourg, les comtes Henri III et Guillaume, marchent avec Henri IV et Henri V, on trouve les cadets dans le parti adverse : Hermann sera l'un des antirois opposés à Henri IV, et Rodolphe, abbé de Saint-Vanne, se signalera par son zèle réformiste.

Les archevêques de Trêves contemporains de la lutte tiennent en général pour l'empereur. Si Udon se montra hésitant, Egilbert fut franchement impérialiste ; Brunon, qui travailla à la réconciliation de l'Eglise et de l'Etat, défendit les intérêts d'Henri V.

A Metz, au contraire, l'évêque Hermann se ressaisit après un moment de faiblesse, et se prononça nettement pour Grégoire VII, qui fit de lui son mandataire dans la province de Trêves. La fidélité d'Hermann au parti réformiste lui attira l'hostilité d'Henri IV et de Thierry II, qui le chassèrent de sa ville épiscopale. Toutefois, les évêques schismatiques Brunon et Walon, que le roi essaya d'opposer à Hermann, ne purent se maintenir à Metz. L'orthodoxe Poppon, successeur d'Hermann, passa, lui aussi, par bien des tribulations. Adalbéron IV, candidat du parti impérialiste, réussit après la mort de Poppon à s'installer sur le siège de Metz, malgré les efforts de l'archidiacre Albéron de Montreuil. Si l'abbé Théotger, un réformiste, rencontra de la part de là population messine une vive résistance qu'il ne put vaincre, Etienne de Bar, neveu du pape Calixte II, fut plus heureux 'dans ses efforts pour prendre possession du siège de saint Clément.

A Toul, Pibon, un ancien notaire de la chancellerie royale, homme pusillanime, fit ce qu'il put pour éviter de se compromettre ; il se rendit en Terre Sainte et, à son retour, ne cessa d'osciller entre les deux partis. Après lui, l'orthodoxe Ricuin de Commercy eut pour antagoniste le schismatique Conrad de Schwarzembourg, qui finit par abandonner la partie.

Si Hermann de Metz est dans l'épiscopat lorrain le principal représentant du parti grégorien, à lui s'oppose dans l'autre camp Thierry, le grand évêque de Verdun. C'était un homme intelligent, énergique, bon administrateur ; au début, il se montra préoccupé de concilier ses devoirs d'évêque soumis au pape et de vassal du souverain allemand et il s'efforça de rapprocher les deux adversaires. Pourtant, quand il lui fallut prendre parti, c'est pour Henri IV qu'il se prononça. Serviteur fidèle du roi, il écrivit ou inspira un libelle contre Grégoire VII (1080), fit élire et sacrer archevêque de Trêves Egilbert, un schismatique, persécuta dans sa ville épiscopale les partisans de l'orthodoxie, Rodolphe, abbé de Saint-Vanne, et ses moines, qui durent quitter Verdun pour se réfugier à Flavigny-sur-Ozerain, dans le duché français de Bourgogne.

Enfin, sur son lit de mort, il fit sa paix avec l'Eglise et avec les moines de Saint-Vanne. Laurent de Liège nous a laissé le récit émouvant des derniers moments du vieux prélat :

« Cependant l'évêque, accablé par la vieillesse et par une excessive lourdeur du corps, approchait de son dernier jour : comme il n'y avait personne pour le réconcilier avec le siège apostolique l'abbé Rodolphe lui envoya dans ce but deux de ses moines, Gérard, jadis archidiacre, et Gerbert, depuis-abbé de Saint-Maurice. Quand ils furent arrivés auprès de son lit, Thierry les salua -par signes, parce qu'il ne pouvait déjà plus parler ; il leur demanda et obtint d'eux sa réconciliation. Ils lui rappelèrent, article par article, les offenses qu'il avait commises envers le siège apostolique. A l'énoncé de chacune d'elles, les yeux suppliants de l'évêque, ses mains dont il se frappait la poitrine, indiquaient que — toi un pénitent — il avouait ses péchés et en demandait le pardon. Mais quand ils lui dirent : « Reconnais ta faute à l'égard des moines de Saint-Vanne, que tu as expulsés », alors de ses deux poings il se frappa la poitrine de coups plus répétés, gémit plus haut, soupira plus profondément, en sorte que tous les assistants fondirent en larmes. Il reçut l'absolution de Gérard et de Gerbert et rendit l'âme peu de temps après[1]. »

 

Richer, successeur de Thierry, orthodoxe d'inclination, qui rappela Rodolphe et ses religieux, dut pourtant donner des gages au parti adverse pour se maintenir à Verdun. Au contraire, avec le schismatique Richard de Grandpré, les persécutions reprirent contre l'abbaye de Saint-Vanne, qui avait alors Laurent à sa tête. Richard mourut en Italie, sans avoir pu se réconcilier avec la papauté. En 1117, après une vacance de trois années, les Verdunois se virent imposer par Henri V un évêque d'origine anglaise, Henri de Winchester qui, bien qu'ayant fait sa soumission au pape, ne réussit pas à désarmer l'hostilité du clergé et de la population de sa ville épiscopale.

A Verdun, la lutte religieuse se compliqua de démêlés politiques relatifs au comté. Déjà les évêques Rambert et Thierry avaient été, durant la première moitié du XIe siècle, en conflit avec Gozelon et Godefroy le Barbu. Quand l'évêque Richer eut racheté le comté de Verdun à Godefroy de Bouillon et à la grande comtesse Mathilde, qui s'en disputaient la possession, il confia les fonctions de comte ou d'avoué à Thierry de Bar. Renaud, fils et successeur de Thierry, combattit le schismatique Richard de Grandpré, qui donna le comté ou l'avouerie au comte Guillaume de Luxembourg. Comme Renaud ne voulait pas se soumettre à la décision de l'évêque, Henri V vint l'attaquer en 1113, le fit prisonnier, et le menaça même du dernier supplice, quand il eut vainement assiégé Mousson. Sauvé par l'intervention des seigneurs de l'entourage de l'empereur, Renaud fut obligé de rendre enfin à celui-ci l'hommage qu'il lui devait pour le comté de Bar. Plus tard Renaud prit parti pour Henri de Winchester dans les luttes que cet évêque soutint contre les Verdunois.

Saint-Mihiel fut également troublé par la Querelle des Investitures ; les moines, partisans des réformes, eurent à se défendre contre l'évêque Thierry, plus tard contre Renaud lui-même, qui s'obstinait à revendiquer le droit d'investir l'abbé par la crosse et par l'anneau.

La Querelle des Investitures est contemporaine de l'un des plus grands événements du moyen âge, la première croisade, dont Urbain II avait pris l'initiative. L'un des chefs de l'expédition, Godefroy de Bouillon, duc de Basse Lorraine, était en même temps comte de Verdun. Ni la maison d'Alsace ni celle de Luxembourg, hostiles à la papauté, ne participèrent à la croisade. Louis, de la maison de Bar-Montbéliard, le comte de Toul, Renaud ou Renard, et son frère Pierre, enfin quelques seigneurs, voilà, en dehors de Godefroy, le contingent assez maigre que fournit la Mosellane à l'armée chrétienne qui délivra, pour moins d'un siècle, Jérusalem de la domination musulmane.

Au moment où la première lutte de l'Eglise et de l'Empire allait se terminer, c'était le parti pontifical qui triomphait dans la Mosellane, avec les évêques Etienne de Metz, Ricuin de Toul et Henri de Verdun, rallié par intérêt à la papauté. Le concordat de Worms, qui mit fin en 1122 à la querelle, décidait, à l'égard de l'Allemagne et sans aucun doute aussi de la Lorraine, que désormais les élections épiscopales se feraient librement, mais en présence du souverain, et que le nouvel élu recevrait de ses mains, avant d'être consacré, l'investiture des régales par le sceptre. C'était là une cote mal taillée. L'Eglise de Lorraine ne devait, nous le répétons, retirer au point de vue spirituel aucun fruit de la demi-victoire qu'elle avait remportée.

La querelle avait d'autre part achevé de briser l'unité de la Mosellane ; celle-ci, comme l'ancienne Lotharingie, comme l'ancienne Austrasie, n'était plus qu'un souvenir. Désormais les évêques et les comtes sont les uns et les autres indépendants des ducs, se considèrent comme leurs égaux et ne craignent pas d'entrer en lutte avec eux. Le duc n'a plus d'autorité que sur ses domaines propres, qui constituent dorénavant à eux seuls le duché- de Lorraine. Ce duché féodal n'a plus ni la même ; étendue, ni le même caractère que la Mosellane.

D'ailleurs, la transformation dont nous parlons s'est faite lentement, sans secousses, et, pour ainsi dire, à l'insu des contemporains.

Si, politiquement, le duché de Lorraine se trouve réduit aux domaines de la maison d'Alsace, le terme de Lorraine, au sens, géographique, continuera longtemps encore de s'appliquer aux territoires de la Mosellane, surtout à ceux qui formaient les diocèses de Metz, de Toul et de Verdun. Il importe donc de ne pas confondre le petit duché féodal avec la région géographique du même nom, et de ne pas oublier que le mot Lorraine a, depuis le XIIe siècle, deux acceptions très différentes.

Enfin, si les évêques cessent d'être subordonnés aux ducs, ils sortent d'autre part affaiblis de la Querelle des Investitures ; leurs vassaux ont pris des habitudes d'indépendance et les bourgeois de leurs villes épiscopales essaient de se soustraire à leur autorité, comme ce fut le cas à Metz, peut-être aussi à Verdun.

Ainsi, dislocation définitive de la Mosellane, affaiblissement de l'autorité ducale et du pouvoir temporel des évêques, voilà quelles conséquences avait entraînées pour notre pays la longue lutte qui l'avait durant près de cinquante ans si profondément troublé.

 

 

 



[1] LAURENT DE LIÈGE, Gesta ep. Vird., c. IX (Mon. Germ. Script., t. X, p. 496).