HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

TROISIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LA PÉRIODE ALLEMANDE (925-1270).

 

 

En 925, nous l'avons vu, la région-mosellane, comme tout ce qui subsistait de l'ancienne Lotharingie, se trouvait, moitié de gré, moitié de force, soumise à l'autorité d'Henri Ier (l'Oiseleur). La Germanie et l'ancienne Austrasie mérovingienne, se trouvaient donc unies à nouveau, mais dans des conditions qui ne rappelaient en rien celles de leur vie commune d'avant 840. Jadis Francs et Gallo-Francs de la Moselle, de la Meuse, de l'Escaut, avaient soumis, après de longues luttes, Alamans, Bavarois, Thuringiens, Saxons et les avaient initiés par des procédés un peu rudes aux bienfaits de la civilisation chrétienne ; maintenant ils voyaient leur patrie, déchue de sa grandeur passée, devenir une simple dépendance des contrées d'outre-Rhin et tomber au rang de province frontière ! Certes, à bien des égards, la Lotharingie conservait une grande supériorité sur sa voisine de l'est, qui ne pouvait que gagner au contact d'un pays plus riche et beaucoup plus civilisé qu'elle-même. Toutefois l'Allemagne avait, il faut le reconnaître, l'avantage de posséder encore en grand nombre des hommes libres, et de ne pas connaître cette féodalité à qui les troubles du IXe et du Xe siècle avaient permis de naître et de se développer dans les contrées qu'arrosent la Moselle et la Meuse. La royauté allemande, un moment menacée de disparaître, devait, avec la maison de Saxe, retrouver assez de force matérielle et de prestige pour empêcher le pays de se démembrer et pour lui rendre un peu de cohésion.

La Lotharingie, qui restera, durant de longs siècles, rattachée politiquement à l'Allemagne, fera comme elle, depuis 962, partie du Saint-Empire romain germanique. Cette situation qui, pour certaines parties du pays, prendra fin dès le début du XIVe siècle, se prolongera pour quelques autres jusqu'au XVIIe siècle, et pour le reste jusqu'au XVIIIe. Toutefois, les liens qui unissent à l'Allemagne ou à l'Empire les territoires mosellans de ces deux dernières catégories, ne cessent depuis le milieu du XIIIe siècle de se desserrer, en attendant qu'ils se dénouent ou qu'on les tranche. Seuls, l'électorat de Trêves et quelques principautés moins importantes restent, jusqu’à la fin, étroitement rattachés au corps, germanique.

Du Xe au XIIIe siècle, c'est-à-dire durant la période où la région lorraine se trouve, dans son ensemble, intimement mêlée à la vie politique de l'Allemagne celle-ci, bien qu'elle ait connu des moments critiques, n'en est pas moins le plus puissant des Etats de l'Europe, tandis que la France des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens reste faible. Au XIIIe siècle, les situations respectives des deux pays se modifient. Des luttes intestines, les guerres entre papes et rois des Romains ou empereurs affaiblissent l'Allemagne ; le grand interrègne achève de la désorganiser, d'y ruiner le pouvoir central, d'y assurer l'indépendance des princes. Anarchie au-dedans, impuissance an dehors, voilà en quelques mots l'état de l'Allemagne à la fin du XIIIe siècle. Au contraire, la royauté française se fortifie avec les conquêtes de Philippe-Auguste et de Louis VIII sur le domaine continental des Plantagenets et sur le comté de Toulouse. Les vertus de saint Louis donnent en outre à cette royauté le prestige d'une grande autorité morale ; elle se fait respecter et de ses feudataires, et des princes étrangers.

Ces transformations de l'Allemagne et de la France entraîneront de graves conséquences pour la Lorraine. Celle-ci du reste se laisse pénétrer, dès le XIIe siècle, par la civilisation française, alors très brillante.

Comme nous le verrons, la Querelle des Investitures acheva de désorganiser la Mosellane ; aussi l'année 1122, qui marque la fin de cette grande lutte, sépare-t-elle en deux phases l'histoire de la région lorraine durant la période allemande.