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Durant
la période franque, des liens étroits unissent l'Eglise à l'Etat ; les païens
sont forcés d'embrasser le christianisme ; de nombreuses abbayes se fondent
et la propriété ecclésiastique prend une grande extension ; toutefois,
l'évolution de l'Eglise ne suit pas une marche régulière. Après
les invasions, l'Eglise se reconstitue. Charles Martel y porte le trouble et
la confusion, mais elle se relève et prospère sous Pépin et sous Charlemagne,
pour subir une nouvelle décadence à la fin du IXe siècle et au début du Xe. I. —L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.
1°
L'Eglise séculière.
La
province ecclésiastique de Trêves se reconstitua pendant le VIe siècle, à
supposer qu'elle eût été désorganisée lors des invasions ; peut-être même
engloba-t-elle en outre plusieurs diocèses de la rive gauche du Rhin. Nous ne
savons comment se subdivisait chacun des diocèses. Chaque ville possédait une
paroisse, il en était de même des vici ruraux et des castra ;
sur les grands domaines s'élevaient aussi des églises ou des oratoires.
Toutefois, l'église paroissiale jouissait de privilèges refusés à l'église
privée ; dans la première seule on pouvait conférer le baptême et la
communion. Le
personnel ecclésiastique comprenait — outre les évêques — des chorévêques,
qui remplissaient les fonctions épiscopales dans les campagnes ; en outre,
chaque évêque était assisté d'un archidiacre. La paroisse est administrée par
un archiprêtre, l'église privée par un prêtre qui n'a pas les mêmes prérogatives.
Au-dessous des prêtres vit tout un personnel de diacres, de sous-diacres,
etc. Les
évêques se recrutent surtout dans les grandes familles, gallo-romaines ou
franques ; ils sortent du clergé séculier ou sont d'anciens moines ; parfois
ils passent directement, comme saint Arnoul, de la vie laïque à l'épiscopat ;
les uns appartiennent au diocèse qui leur est confié, les autres viennent
d'un diocèse étranger. Comme, à l'époque de Thierry Ier, il y avait pénurie
de prêtres en Austrasie, le roi en fit venir d'Auvergne. On peut conclure de
ce fait que, dans la première moitié du vie siècle, le clergé se recrutait
surtout — sinon exclusivement — parmi les Gallo-Romains. D'après
les canons de l'Eglise, un évêque doit être élu par le clergé et par le
peuple du diocèse qu'il s'agit de pourvoir, avec le concours du métropolitain
et des autres évêques de la province. Si parfois, à l'époque mérovingienne,
les droits du métropolitain, des' évêques, du clergé et du peuple paraissent
encore respectés, bien souvent on les voit tenus en échec ou annulés par
l'intervention d'autres facteurs, que n'ont pas prévus les canons. Tandis que
les empereurs ne semblent pas, au moins en Gaule, s'être occupés du choix des
évêques, il en va autrement dos successeurs de Clovis. L'Eglise admet que les
rois confirment l'élection des évêques, avant que ceux-ci reçoivent la
consécration des mains du métropolitain. Mais les Mérovingiens ne se contentent
pas de cette prérogative ; désireux de ne laisser monter sur les sièges
épiscopaux que des hommes sur lesquels ils puissent compter, ils recommandent
aux électeurs le candidat qui a leurs préférences, l'imposent quelquefois,
cassent même l'élection régulièrement faite d'une personnalité qui ne leur
agrée pas ; ils poussent le mépris des règles canoniques jusqu'à désigner
purement et simplement les évêques de leur seule autorité : Thierry Ier
contraignit le clergé et le peuple de Trêves à choisir Nicetius pour évêque.
Pour donner satisfaction à un vœu qu'avait exprimé une assemblée de grands et
d'évêques tenue en 614, Clotaire II décréta qu'à l'avenir les élections
épiscopales seraient libres. Si l'influence des rois diminua, ce furent non
point le clergé ni le peuple qui en profitèrent, mais bien quelques familles
puissantes, dont on vit les membres occuper tour à tour les sièges de la
première Belgique. Saint Arnoul eut pour deuxième successeur un de ses fils
Clou (Clodulf) ; plus tard, Basin, son neveu
Leoduin et Milon, fils de Leoduin, occupèrent l'un après l'autre le siège de
Trêves. Jusqu'à
la fin du vin 9 siècle, l'épiscopat de la première Belgique semble n'avoir
compté aucun de ces prélats ignorants et indignes comme il y en eut dans
d'autres parties de la Gaule. On y rencontre des hommes instruits, tels saint
Paul de Verdun et saint Arnoul de Metz. Le plus remarquable des évêques de
cette période est Nicetius, métropolitain de Trêves, un ancien moine.
Quoiqu'il dût l'épiscopat à la faveur de Thierry Ier, il fit preuve de la
plus grande indépendance vis-à-vis des souverains, auxquels il ne craignit
pas de reprocher leur inconduite ou leurs violences. Si Théodebert Ier ne lui
sut pas mauvais gré de sa franchise, Clotaire Ier, devenu roi d'Austrasie en
555, l'en punit par l'exil ; il ne rentra dans son diocèse qu'à l'avènement
de Sigebert Ier. Saint Arnoul, l'ancêtre des Carolingiens, est le plus
célèbre des évêques de Metz. On peut regretter l'opposition qu'il fit à
Brunehaut et le vilain rôle qu'il joua en 613, lorsqu'il fit appel à Clotaire
II contre sa souveraine ; mais, devenu évêque de Metz, il se montra plein de
zèle dans l'accomplissement de ses devoirs, se fit aimer pour sa
bienfaisance, puis, renonçant aux grandeurs, alla finir ses jours auprès de
son ami Romary dans le monastère d'Habendum (Remiremont). A Toul, citons saint Evre, à
Verdun, saint Desideratas, saint Airy, qui s'efforça, mais en vain, de sauver
les jours de deux grands austrasiens, Berthefrid et Gontran-Boson, enfin
saint Paul, l'un des prélats les plus instruits du VIIe siècle. Quant
au clergé inférieur, il recevait son éducation dans les écoles épiscopales et
paroissiales ; nous ne pouvons dire ce qu'il valait. Rappelons pourtant que,
lors de la disgrâce de saint Nicetius, le clergé de Trêves n'eut pas le
courage de le soutenir ni même de lui témoigner de la sympathie. La
nomination des prêtres appartenait à l'évêque du diocèse ; toutefois ceux qui
desservaient des églises privées étaient désignés par le propriétaire de
celles-ci, et l'évêque n'intervenait guère que pour la forme. Le
métropolitain consacre les évêques de sa province ; nous connaissons mal les
pouvoirs qu'il exerce à leur égard. Il réunit des conciles provinciaux, il
intervient aussi dans la création des abbayes et dans la concession des
privilèges qui leur sont accordés. Bien que Saint-Dié appartînt au diocèse de
Toul, ce fut du métropolitain de Trêves Numérien que le nouveau monastère
reçut la charte qui déterminait ses conditions d'existence. Dans son diocèse,
l'évêque ordonne les prêtres, donne la confirmation, fait des tournées
pastorales, réunit des synodes, possède sur son clergé une juridiction. Le
prêtre, chargé d'administrer une paroisse, baptise et donne la communion. En outre,
le clergé exerce par ses conciles une action collective. Nous ne savons rien
des synodes diocésains ni des conciles provinciaux tenus dans le pays à
l'époque mérovingienne, mais nous sommes mieux renseignés à l'égard des
conciles nationaux austrasiens. C'est le roi qui les convoque et qui en
confirme les décisions. Saint Nicetius, Hesperius de Metz et Desideratas de
Verdun assistèrent, en 535, au concile d'Auvergne, saint Nicetius, Alosius de
Toul et Desideratas, en 549, & celui d'Orléans. Un concile, qui devait,
en 590, se réunir à Verdun pour juger le métropolitain de Reims Ægidius,
accusé de haute trahison, ne se tint que l'année suivante à Metz ; Ægidius se
reconnut coupable, fut déposé par le concile et envoyé en exil à Strasbourg.
Modoald de Trêves, Arnoul de Metz et Godon de Verdun prirent part, en 627, à
un concile tenu à Reims. Au VIe
et au VIIe siècle, le clergé de la première Belgique avait encore à combattre
le paganisme, dont les historiens et les hagiographes nous attestent la
persistance. Ainsi une statue de Diane se dressait à quelque distance de Montmédy,
dans la seconde moitié du VIe siècle : un ermite, originaire de Lombardie,
Wulfilaïcus, saint Valfroy, finit par convertir les païens de l'endroit et
par les amener à détruire l'idole. Au siècle suivant, une statue d'Apollon
s'élevait encore dans le diocèse de Trêves sur une hauteur appelée Keven,
plus tard Paulsberg, sur les bords de la Moselle. Saint Paul, le futur évêque
de Verdun, qui vivait alors dans le pays en solitaire, réussit — non sans
peine — à convertir les habitants et à leur faire précipiter l'idole dans la
rivière. 2°
L'Église régulière.
La
première Belgique possédait très peu de monastères à la fin de l'empire
romain. Il va s'en créer quelques-uns au cours du VIe siècle, un grand nombre
au VIIe ; les fondateurs seront des rois, de grands propriétaires, des
évêques. Au VIe siècle, on constate l'existence — au diocèse de Trêves — de
Saint-Eucaire, de Saint-Maximin et, près d'Ivoy, de Saint-Martin, qui doit sa
naissance à Wulfilaïcus. Metz possède à la même époque les Saints-Apôtres,
plus tard Saint-Arnoul, et Sainte-Glossinde, Verdun une abbaye dont nous
ignorons le nom. Il ne nous est parvenu sur Toul aucun renseignement. Le VIIe
siècle devait au contraire voir sortir du sol de nombreuses abbayes. Dans la
province de Trêves, cette éclosion est due en grande partie à saint Colomban,
moine d'origine irlandaise, intelligent, instruit, énergique, opiniâtre même.
Sur plusieurs questions de la discipline ecclésiastique et de la liturgie,
sur la vie monacale il avait des idées personnelles, ou plus exactement les
idées qui avaient cours dans son pays ; c'est avec une véritable obstination
qu'il les défendit contre l'épiscopat franc et contre la royauté
mérovingienne, dont il repoussait, la jugeant nuisible, l'intervention dans
la vie des abbayes. La règle que rédigea Colomban imposait aux moines la
prière, le travail manuel, une obéissance absolue à l'abbé, frappait enfin
leurs fautes de châtiments corporels. Saint Colomban ne fonda rien dans
l'Austrasie, qu'il ne fit que traverser, mais par ses relations avec
quelques-uns des clercs et des grands de ce pays, par son abbaye de Luxeuil,
en Bourgogne, qui était contiguë au diocèse de Toul, il exerça une profonde
influence sur la province de Trêves. Quelques-uns des fondateurs d'Habendum (Remiremont), Romary en particulier, ;
avaient été moines à Luxeuil. L'influence colombaniste grandit encore durant
le VIIe et le VIIIe siècle, par suite de l'arrivée dans les diocèses
mosellans de nombreux moines irlandais. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner
que beaucoup d'abbayes de la région aient adopté la règle de saint Colomban. Parmi
les monastères qui s'élevèrent au VIIe siècle ou au début du VIIIe, citons au
diocèse de Trêves Tholey, qui fut rattaché à l'église de Verdun, Longuyon,
Cugnon, Pfalzel, Echternach, fondé par Pépin le Moyen, Metlach, — au diocèse
de Metz Saint-Pierre-aux-Nonnains, Eleriacum ou Saint-Nabord, appelé plus
tard Saint-Avold, Hornbach, créé par saint Pirmin, Gorze par saint
Chrodegang. Si, dans le diocèse de Verdun, nous ne pouvons mentionner que
Beaulieu, dû à saint Rouin, et Saint-Mihiel, création du comte Wulfoald,
celui de Toul offre une riche floraison de monastères : saint Romary fonde à
Habendum deux abbayes, l'une d'hommes appelée à disparaître, l'autre de
femmes ; Senones dut sa naissance à Gondelbert, qui n'a jamais été archevêque
de Sens ; Bonmoutier, d'abord abbaye de femmes, à l'évêque de Toul
Bodon-Leudin ; Moyenmoutier à Hidulfe, dans lequel on peut voir un chorévêque
de Trêves ; Saint-Dié à Desiderius, qui était peut-être un moine irlandais.
Etival, ainsi que les deux abbayes touloises de Saint-Evre et de Saint-Mansuy
ont sans doute été fondées au VIIe siècle ou au commencement du VIIIe. Parmi
les moines qui peuplaient les abbayes, les uns avaient embrassé librement la
vie religieuse, les autres contraints et forcés ; par exemple, quand un grand
propriétaire fondait une abbaye, il y faisait entrer quelques-uns de ses
colons, de ses affranchis, de ses serfs, qui n'avaient pas à discuter ses
ordres. Au début, les moines étaient des laïcs ; ce ne fut que peu à peu
qu'on vit des prêtres entrer dans les abbayes ou des moines recevoir les
ordres sacrés. Il y
avait plusieurs règles monastiques en vigueur dans la province de Trêves : à
Beaulieu, on suivait celle de saint Maurice ; à Remiremont, celle de saint Colomban
; ailleurs celle de saint Benoît de Nursie ; Saint-Dié, Moyenmoutier et
Senones avaient adopté une règle mixte, dont saint Colomban et saint Benoît
avaient fourni les prescriptions. Ce mélange s'explique par la présence
simultanée dans beaucoup d'abbayes de moines irlandais, disciples de saint Colomban
ou imbus de ses idées, et de moines gallo-francs, dont les préférences
allaient à la règle bénédictine, plus douce que celle du fondateur de
Luxeuil. L'une comme l'autre d'ailleurs prescrivait le travail manuel,
obligation qui ne devait point paraître pénible à des moines habitués pour la
plupart à cultiver la terre. Le recrutement rural des moines, gens rudes et
grossiers, sur lesquels des remontrances n'auraient produit aucun effet, peut
d'autre part faire comprendre la dureté de la règle colombaniste. L'abbé
devait, d'après les canons, être élu par les moines, l'abbesse par les
nonnes. Toutefois, le fondateur d'un monastère se réservait souvent pour
lui-même et pour ses descendants le droit — sinon de nommer l'abbé ou
l'abbesse — du moins de confirmer son élection. Il en était de même du roi à
l'égard des abbayes auxquelles il avait accordé sa protection, son mundium.
Abbés et abbesses avaient toute autorité sur les moines ou sur les nonnes,
veillaient à l'observation de la règle ; enfin ils étaient chargés de
l'administration des biens du monastère. En
principe, les moines devaient vivre enfermés dans leur abbaye, s'interdire
par conséquent toute action sur la société laïque. Pourtant, saint Colomban,
qui jugeait le clergé séculier incapable de remplir sa mission, prêchait
lui-même et recommandait à ses moines la prédication. L'évêque
avait autorité sur les abbayes de son diocèse, il consacrait abbés et
abbesses, surveillait la vie intérieure des monastères et l'administration de
leurs domaines. Toutefois, dès le VIIe siècle, les prérogatives épiscopales
subirent des restrictions. Saint Colomban était nettement hostile à
l'intervention des évêques dans la vie des monastères ; d'une part, ceux de
son pays vivaient à l'égard de l'épiscopat dans une quasi-indépendance, de
l'autre il jugeait les évêques francs trop mondains et d'âme trop peu
religieuse pour que leur action fût salutaire. N'oublions pas du reste que,
depuis longtemps, on reconnaissait au fondateur d'une abbaye le droit de la
placer dans des conditions particulières vis-à-vis de l’évêque diocésain.
Bien entendu, quand un prélat créait une abbaye dans son diocèse, il la
soumettait étroitement à l'autorité épiscopale. En ce qui concerne
quelques-uns des monastères vosgiens, Senones, Remiremont, Saint-Dié, il
semble que l'ordinaire n'ait possédé sur eux que des prérogatives
restreintes. L'évêque consacrait toujours l'abbé ou l'abbesse, mais il
n'avait le droit de pénétrer dans le monastère qu'en certaines circonstances. Aucune
abbaye de la première Belgique ni de la Gaule franque ne se trouvait alors
directement soumise à l'autorité du pape ; les bulles pontificales qui
placent tel ou tel monastère dans cette situation privilégiée sont des actes
faux ou interpolés. 3° La situation
matérielle du clergé.
Le
clergé vivait des oblations, de la dîme encore facultative et du revenu de
ses domaines. Une partie des biens que possédaient les églises et les abbayes
leur avait été donnée par leurs fondateurs ou par de généreux bienfaiteurs ;
pour le reste, elles l'avaient acheté, acquis par échange ou défriché. C'est
de cette dernière façon que les monastères vosgiens étendirent leurs
domaines. Pour la mise en valeur de leurs terres, si les églises n'avaient
que leurs tenanciers, les abbayes disposaient en outre de leurs moines.
L'administration temporelle des domaines ecclésiastiques revenait suivant les
cas à l'évêque, au prêtre, à l'abbé ou à l'abbesse. II était interdit à ces
dignitaires d'aliéner les biens de leur église ou de leur abbaye, mais ils
pouvaient les échanger ; encore devaient-ils solliciter l'autorisation du roi
quand il s'agissait de biens d'origine fiscale. Les
revenus du clergé servaient à l'entretien du clergé lui-même, des édifices
consacrés au culte, des bâtiments d'exploitation, à la célébration des
cérémonies religieuses, enfin au soulagement des misères humaines. 4° L'Eglise et la
société laïque.
L'Eglise
rend à la société d'importants services. ; c'est elle qui enseigne au peuple
ses devoirs, qui donne l'instruction, qui pourvoit à l'assistance publique ;
il existe alors des hospices à Metz, à Verdun, à Longuyon. Enfin, par le
défrichement d'une partie des forêts vosgiennes, par la mise en valeur de
terres nombreuses, le clergé joue un rôle économique considérable. Les
évêques, d'autre part, servent de conseillers aux rois, et leur font
sanctionner et transformer en capitulaires les canons des conciles. Ils
jouent à l'égard des comtes le rôle de surveillants, ce qui provoque des
conflits ; peut-être faut-il voir un comte de Verdun dans Sirivald, qui causa
tant d'ennuis à Desideratas, évêque de cette ville. Les rois reconnaissent au
clergé d'importants privilèges. Ainsi les évêques ne sont justiciables que
des conciles, ils ont juridiction sur leur clergé, ils ne paient pas
d'impôts. Les rois prennent les églises et les abbayes sous leur protection,
leur accordent pour leurs domaines ce privilège de l'immunité dont nous avons
parlé plus haut. C'est là l'origine lointaine du temporel des églises de
Trêves, de Metz, de Toul et de Verdun. Ainsi l'Eglise et l'Etat se pénètrent
réciproquement, mêlent leurs vies l'une à l'autre de la façon la plus étroite
; de cette union, l'Etat retire des avantages moraux, l'Eglise des avantages
matériels. Si beaucoup de prélats mènent une vie trop mondaine, la faute en
est aux rois qui font arriver leurs créatures à l'épiscopat et qui
transforment en fonctionnaires les hauts dignitaires ecclésiastiques. 5° L'Église franque et
la papauté.
L'Eglise
franque est une église autonome qui, tout en reconnaissant la primauté du
siège de Rome, n'entretient avec lui que fort peu de rapports. Les papes
n'ont presque jamais l'occasion d'intervenir, aucune hérésie n'ayant à cette
époque pris naissance en Gaule, et les affaires de discipline ayant, sauf de
très rares exceptions, reçu leur solution dans le pays. L'envoi, en 680,
d'Adéodat, évêque de Toul, à un concile présidé par le pape Agathon, est l'un
des rares exemples des relations qu'entretenait avec Rome la première
Belgique. On y joindrait la bulle du pape Jean IV pour Remiremont, si ce
document n'était un faux. Saint Grégoire le Grand avait essayé d'amener
Brunehaut et ses petits-fils à modifier cette situation, à entreprendre, sous
sa direction, la réforme de l'Eglise austrasienne. Ses efforts n'eurent aucun
succès ; aussi voit-on s'accentuer durant le VIIe siècle la décadence, déjà
sensible auparavant, de cette Eglise, qui ne trouvait pas dans la papauté
l'appui dont elle aurait eu besoin pour se défendre contre le danger des
influences séculières. 6° L'état moral de la
société.
L'arrivée
des barbares dans notre pays ne pouvait avoir pour effet d'y améliorer les
mœurs. Violents, cruels, perfides, considérant comme un devoir de venger
leurs injures et celles de leurs proches, ils étaient fort mal préparés à
recevoir l'Evangile ; leur conversion au christianisme ne les empêcha pas de
garder une âme de païens. Si aucune hérésie ne prit naissance dans le pays,
si le christianisme finit par y triompher du paganisme, il était, nous le
répétons, fort mal compris et non moins mal pratiqué. Nous ne
savons comment vivait la masse de la population, mais les grands du pays se
montraient avides, comme ce Gontran-Boson, qui faisait violer par
quelques-uns de ses gens une tombe pour en retirer les bijoux qu'elle
renfermait : « Une
parente de la femme de Gontran-Boson mourut sans enfant et fut enterrée dans
la basilique de Metz avec des bijoux et beaucoup d'or. Quelques jours après,
on célébrait la fête de saint Rémi, qui tombe le Ier octobre. Comme beaucoup
d'habitants, en particulier les grands personnages et le duc étaient sortis
de la ville avec l'évêque, des serviteurs de Gontran-Boson arrivèrent dans la
basilique, où la cousine de sa femme était inhumée. Ils y entrèrent et, après
avoir refermé les portes sur eux, ouvrirent le tombeau et en enlevèrent tous
les joyaux qu'ils purent trouver sur le cadavre. Les moines de la basilique,
ayant eu vent de la chose, arrivèrent à la porte, mais n'eurent pas la
permission d'entrer dans l'église. Alors ils firent prévenir leur évêque et
le duc. Cependant les serviteurs de Gontran-Boson montèrent à cheval, et
prirent la fuite emportant leur butin avec eux. Mais dans la crainte d'être
arrêtés en route et soumis à divers supplices, ils revinrent à la basilique
et déposèrent sur l'autel les objets qu'ils avaient pris ; toutefois ils
n'osèrent pas se hasarder au dehors et se mirent à crier : C'est
Gontran-Boson qui nous a envoyés[1]. » Nous
avons parlé de la cruauté de ce Rauching qui, en manière d'amusement,
obligeait ses esclaves à éteindre des torches sur leurs cuisses nues.
L'anecdote suivante, que rapporte Grégoire de Tours, montre que les femmes ne
le cédaient pas en barbarie aux hommes : « Deoteria
(femme
de Théodebert Ier),
voyant que sa fille (née d'un premier mariage), était devenue grande, craignit
que le roi ne la désirât et n'en fît sa concubine ; elle la fit monter dans
une basterne attelée de bœufs indomptés, qui précipitèrent la jeune fille du
haut d'un pont dans la Meuse, où elle rendit rame. L'événement arriva dans la
cité de Verdun[2]. » On ne
pratiquait pas alors le pardon des injures ; le fils de Desideratas, d'un
évêque pourtant, fit périr ce Sirivald, qui avait jadis persécuté son père.
Le meurtre de Parthenius, à Trêves, nous donne l'exemple d'une scène de
violence affreuse. Les rois, sauf Sigebert Ier, Sigebert II, Dagobert II,
mènent une vie scandaleuse, qui trouve sans doute de nombreux imitateurs
parmi les grands. Brunehaut tolère, si elle ne les favorise, les débauches de
son petit-fils Thierry. En
définitive, la mentalité reste païenne, comme le montrent et le culte, voisin
de l'adoration, rendu aux reliques des saints, et la croyance en
l'intervention incessante de Dieu, croyance qu'attestent épreuves et combats
judiciaires, enfin ces innombrables superstitions dont nous sommes à peine
délivrés aujourd'hui. Pourtant, on trouve dans le pays, même parmi les rois
et les grands, des hommes désintéressés, charitables, chastes et pratiquant
le pardon des injures. II. — LE PRINCIPAT DE CHARLES MARTEL.
Si
Charles Martel a rendu à la société chrétienne un éclatant service en
écrasant les Arabes à Poitiers, il a d'autre part encore ajouté au trouble et
à la désorganisation de l'Eglise par un certain nombre de mesures
qu'inspirait le souci de ses intérêts personnels ou celui de la défense du
pays. Il dépouille de sa dignité saint Rigobert, métropolitain de Reims,
coupable d'avoir gardé la neutralité entre lui et ses ennemis de Neustrie ;
il intronise sur les sièges métropolitains de Trêves et de Reims un de ses
compagnons d'armes, Milon, qui partage son temps entre la guerre et la chasse
; il laisse le diocèse de Verdun sans évêque durant de longues années. Enfin,
pour se constituer une cavalerie, il distribue à ses guerriers une partie des
terres ecclésiastiques. Les mesures de Charles Martel achevèrent de
désorganiser l'Eglise : plus de province ecclésiastique de Trêves, plus de
conciles, le clergé inférieur et les fidèles sont abandonnés à eux-mêmes.,
les vices et les superstitions ne cessent de croître. III. — L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE JUSQU'EN 840.
1° La réforme de
l'Eglise franque.
Par
bonheur, cet état de choses déplorable devait prendre fin dans le courant du VIIIe
siècle. Les fils mêmes de Charles Martel, Pépin et Carloman, vont
entreprendre, à l'instigation et sur les conseils de l'Anglo-Saxon saint
Boniface, la réorganisation et la réforme de l'Eglise franque. Epuration du
clergé, rétablissement des circonscriptions ecclésiastiques et des conciles,
rattachement de l'Eglise franque à la papauté, voilà ce que voulait saint
Boniface. Mais il s'en faut de beaucoup que cette grande œuvre ait été
conduite avec la méthode et l'énergie qu'y aurait mises Boniface, s'il avait
eu pleine liberté d'action. Des considérations politiques ou autres
empêchèrent Carloman et Pépin d'exécuter complètement le programme que
l'apôtre de la Germanie leur avait soumis. Ainsi Milon, malgré son indignité,
conserva jusqu'à sa mort le siège de Trêves. Quand
saint Boniface eut renoncé à s'occuper de l'œuvre dont il n'avait pu mener à
bien l'achèvement, Pépin lui donna pour successeur l'évêque de Metz, saint
Ghrodegang. Celui-ci, Franc de naissance, ne s'inspirait pas des mêmes
principes, et n'avait pas la même envergure que Boniface. Chrodegang reçut,
en 754, du pape Etienne II (III) le pallium et le titre d'archevêque, qui lui fut
personnel et qui ne se transmit pas à tous ses successeurs. L'œuvre
réformatrice de ce prélat n'eut qu'une importance limitée ; il donna au
clergé de son église cathédrale une règle, qui devait plus tard s'étendre à
tous les diocèses. La
reconstitution des provinces ecclésiastiques se continua lentement sous
Charlemagne. La province de Trêves, réorganisée après celles de Mayence et de
Cologne, du reste antérieurement à 811, renaissait avec ses limites
primitives. Ou créa probablement à cette époque de nouvelles paroisses. 2° L'Église séculière.
C'est
toujours de la même façon que se recrute l'épiscopat ; nous savons en
particulier que Chrodegang et Angelrand appartenaient à de grandes familles ;
un de leurs successeurs sur le siège de Metz, Drogon, était fils naturel de
Charlemagne. La règle souffre pourtant des exceptions ; saint Madalvé, de
Verdun, était d'humble origine. Remarquons à ce propos qu'un des biographes
de Louis le Pieux, le chorévêque de Trêves Thégan, qui appartenait à une
noble famille franque, parle avec un mépris fort peu évangélique des évoques
« sortis de la très vile classe des serfs » ; il traite Ebbon, né de parents
serfs, de cruel, d'impudique, de rustre infâme[3]. Thégan nous offre ainsi l'un
des premiers exemples de celte mentalité curieuse, qui se retrouvera souvent
chez les prélats nobles du moyen âge et des temps modernes. Parmi les évêques
de la période carolingienne, beaucoup sortent de l'école du palais. Si les
formes de l'élection sont, en général, observées, le roi continue, comme à
l'époque mérovingienne, et plus encore, d'intervenir dans la désignation des
prélats. Il y a beaucoup d'évêques dignes de leur haute situation, comme
Amalaire et Hetti de Trêves, Chrodegang et Angelrand de Metz, Frothaire de
Toul, saint Madalvé de Verdun. Pourtant on rencontre aussi de mauvais
prélats, tels Pierre et Hériland de Verdun. Quelquefois, sans que du reste on
en connaisse les motifs, des diocèses restent longtemps dépourvus de pasteur,
celui de Metz après Angelrand, celui de Toul à plusieurs reprises, celui de
Verdun après Madalvé. La
réorganisation des provinces ecclésiastiques s'accompagne d'un accroissement
ou d'une régularisation des prérogatives des métropolitains ; ceux-ci portent
désormais le litre d'archevêque et reçoivent du pape le pallium. Les droits
dont ils jouissent à l'égard de leurs suffragants sont mieux définis que par
le passé. Le
clergé inférieur avait, lui aussi, besoin d'une réforme. La règle qu'avait
donnée saint Chrodegang au clergé de sa cathédrale, constitué par lui en
chapitre, s'étendit peu à peu à tous les diocèses. Les membres du chapitre,
les chanoines, devaient non seulement assister aux offices, mais vivre en
commun, sans pourtant être astreints aux mêmes obligations que les moines. 3° L'Eglise régulière.
Le
clergé régulier, si éprouvé par les mesures de Charles Martel, ne réclamait
pas moins que l'Eglise séculière des mesures réparatrices. Une amélioration
de son état moral se produisit déjà sous Charlemagne, mais ce fut Louis le
Pieux qui, sur les conseils et avec la collaboration de saint Benoît
d'Aniane, travailla le plus efficacement à réformer les monastères. La règle
bénédictine remplace alors partout, à Remiremont par exemple, celle de saint
Colomban. Pépin le Bref fonda l'abbaye de Prüm ; c'est du règne de
Charlemagne que date l'abbaye ou le prieuré de Salone qui, d'abord soumis à
Saint-Denis, le fut ensuite à Saint-Mihiel. La
plupart des abbayes continuent d'être, dans une certaine mesure, subordonnées
à l'autorité de l'évêque diocésain. D'autre part Senones fut placé par
Charlemagne sous le pouvoir temporel des évêques de Metz, tout en continuant
d'appartenir au diocèse de Toul. 4° Réformes diverses.
L'archevêque
Hetti recommence à réunir des conciles dans la province de Trêves. Nous avons
déjà parlé du concile qui se tint à Thionville en 835, de la réforme de la
liturgie parle clerc messin Amalaire, de la création à Metz d'une école de
chant grégorien. L'archevêque de Trêves Amalaire : consacra l'église que
Louis le Pieux avait fait construire à Hambourg et qui devait, dans la pensée
de ce prince, devenir le centre de l'évangélisation des pays Scandinaves. 5° La situation
matérielle de l'Église.
Les
églises et les abbayes recouvrèrent une partie des terres dont les avait
dépouillées Charles Martel. Quant aux autres biens-fonds ecclésiastiques,
ceux des vassaux royaux qui en restèrent détenteurs durent payer la none à
l'église ou à l'abbaye propriétaire de ces domaines. La none s'ajoutait pour
eux à la dîme que, sur l'ordre de Charlemagne, le clergé préleva désormais
sur les récoltes. Des donations nouvelles vinrent accroître le domaine des
églises et des abbayes. De
cette époque date le premier exemple dans notre région de la division des
biens d'une abbaye en deux parts ou menses, l'une réservée à l'abbé, l'autre
à la communauté ; mense abbatiale et mense conventuelle furent alors
distinguées l'une de l'autre à Moyenmoutier. 6° L'Église et la
société laïque.
L'union
de l'Eglise et de l'Etat devient plus étroite encore sous les Carolingiens ;
c'est peut-être une conséquence du fait que ces rois, à la différence de
leurs prédécesseurs, se font sacrer et reçoivent par là un caractère presque
sacerdotal. Les rois continuent de jouir, à l'égard du clergé, des mêmes
prérogatives que leurs devanciers ; on les voit en outre, avec Charlemagne,
s'occuper de questions théologiques, à l'imitation des empereurs byzantins.
Peu s'en faut qu'à propos du culte des images un grave conflit ne mette aux
prises le pape avec le roi des Francs et avec son clergé qui le suit
docilement. Les Carolingiens exigent des évêques et des abbés des dons, des
corvées, le service militaire, la présence aux assemblées annuelles. La
correspondance de l'évêque de Toul Frothaire est remplie de plaintes au sujet
de ces charges, que le prélat semble trouver trop lourdes. Evêques
et abbés continuent de jouer dans l'Etat un grand rôle. Quand Charlemagne
institue les missi dominici, il a soin de prendre toujours l'un d'eux dans le
haut clergé. Les Carolingiens étendent alors ou confirment l'immunité à
toutes les églises cathédrales et à la plupart des abbayes de la province.
Nous avons dit que Charles institua pour les églises ou pour les abbayes
immunistes un avoué, sorte de fonctionnaire mi-royal, mi-ecclésiastique. 7° L'Eglise franque et
la papauté.
Saint
Boniface avait rétabli des rapports réguliers entre la papauté et le clergé
franc. Désormais l'archevêque de la province reçoit du souverain pontife le
pallium, symbole de sa dignité et de ses prérogatives. L'autorité papale,
très limitée sous Charlemagne, fit sous Louis le Pieux quelques progrès. 8° L'état moral de la
société.
Les
efforts réunis de Charlemagne, qui se préoccupait d'assurer le salut éternel
de ses sujets, et du clergé régénéré eurent, on est en droit de le supposer,
d'heureuses conséquences et relevèrent un peu la moralité des habitants du
pays. IV. — LA FIN DE L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE (840-925).
Par
malheur, tous ces bons résultats allaient être compromis ou même anéantis
durant la seconde moitié du IXe siècle et le premier quart du Xe. Ce sont les
mêmes causes, déjà signalées, qui exercent leur action néfaste sur l'Eglise
comme sur tous les organismes du pays. 1° L'Église séculière.
Un
évêque de Metz, Wala, est encore honoré du pallium, attribut des archevêques,
par le pape Jean VIII ; mais il doit renoncer à le porter pour éviter un
conflit avec son métropolitain Bertulf. C'est toujours dans les grandes
familles que se recrutent la plupart des prélats, nous en avons la certitude
pour les archevêques Thiégaud et Bertulf de Trêves, pour les évêques Advence,
Wala et Robert de Metz, Drogon et Gauzlin de Toul, Dadon et Barnoin de
Verdun. Alors réapparaît la tendance à l'hérédité que nous avions déjà
remarquée au VIIe siècle ; on se succède, non pas de père en fils, mais
d'oncle en neveu ; ainsi à Trêves, Thiégaud est le neveu de son prédécesseur
Hetti ; à Toul, Arnaud l'est d'Arnoul ; à Verdun, Barnoin de Dadon. Les
rois ont toujours la haute main sur les élections épiscopales, mais il ne
leur arrive que rarement de faire des choix heureux ; pour quelques bons
évêques comme Arnoul et Gauzlin de Toul, combien de médiocres ou même de
mauvais ! L'affaire du divorce de Lothaire II fait apparaître au grand jour
l'absence de dignité et de sens moral, la servilité de prélats tels que
Thiégaud de Trêves, Advence de Metz et Hatton de Verdun. Ce qui rend les
évêques si dociles, c'est la crainte que le roi ne les atteigne dans leur
temporel. Le prélat qui fait preuve de quelque indépendance voit son église
dépouillée par le souverain d'une partie des abbayes et des domaines qu'elle
possède. Lothaire II punit de cette manière Arnoul de Toul, qui avait
combattu l'annulation du mariage du jeune roi et de Thiéberge ; plus tard,
Arnulf agit avec la même rigueur à l'égard d'Arnaud, neveu et successeur
d'Arnoul, coupable d'avoir appelé en Lorraine Rodolphe de Bourgogne et de
l'avoir sacré roi. Le
concile tenu à Metz en 893, suivant l'impulsion donnée par l'épiscopat
français, supprima les chorévêques. On peut considérer comme une conséquence
de cette mesure l'augmentation du nombre des archidiacres, sans qu'au surplus
on attribuât à chacun d'eux une circonscription particulière. Ce fut à Metz
que se réunit, en 863, sous la présidence des légats Radoald et Jean, le
concile qui sanctionna les décisions prises à Aix-la-Chapelle en 860 et en
862 dans l'affaire du divorce ; en 893, un concile provincial, auquel nous
avons déjà fait allusion, se tint dans la même ville. 2° L'Église régulière.
On crée
peu d'abbayes à cette époque : citons dans le diocèse de Trêves Juvigny en 874,
et Rettel, antérieurement à 892 ; dans celui de Metz, en 871, Neumunster, qui
eut pour fondateur l'évêque diocésain Advence. Les rois installent des abbés
laïcs dans plusieurs monastères, les uns royaux comme Saint-Maximin,
Echternach, Œren, Saint-Pierre, Moyenmoutier, les autres épiscopaux comme
Gorze. L'abbé laïc abandonne à un prieur les devoirs spirituels de sa charge,
qu'il ne peut remplir. Ce
régime, qui annonce celui de la commende, eut des résultats désastreux pour
la vie morale des monastères ; les guerres civiles, les invasions normandes
et hongroises ne firent qu'aggraver le mal. La discipline se relâcha ; même
plusieurs abbayes se transformèrent en collégiales, dont les habitants, des
clercs séculiers, suivaient une règle moins sévère que celle de saint Benoît. 3° La situation
matérielle de l'Eglise.
Les
églises et les abbayes eurent également à souffrir dans leur situation
matérielle. Lothaire Ier, Lothaire II, peut-être d'autres princes encore,
reprenant les errements de Charles Martel, firent subir à l'Eglise de
nouvelles spoliations. Pour s'en excuser, ils alléguèrent la nécessité où ils
se trouvaient de faire des largesses à leurs fidèles, et l'appauvrissement du
domaine royal. Tantôt ils enlèvent à une église ou à une abbaye quelques-uns
de ses domaines, tantôt ils donnent, comme nous l'avons dit, des abbayes
entières à l'un de leurs grands. Ces spoliations causèrent plus qu'un dommage
matériel aux églises et aux monastères ; elles eurent souvent un contre-coup
fâcheux sur leur vie morale. La
création des abbés laïcs eut encore pour conséquence de précipiter la
division des biens en deux parts dans beaucoup de monastères. Les moines,
redoutant de se voir réduits à la misère par les grands qu'on mettait à leur
tête, demandèrent cette séparation des menses que nous avons déjà constatée
précédemment à Moyenmoutier. Dans plusieurs églises cathédrales, on suivit
cet exemple ; à la mense épiscopale s'opposa dès lors la mense canoniale. 4° L'Eglise et la
société-laïque.
Comme
par le passé, des obligations assez lourdes pèsent sur les évêques, qui se
mêlent à la politique et font même la guerre. Rappelons les missions données
à Advence par Lothaire II, le rôle de ce prélat, d'Arnoul et d'Hatton en 869,
lors du couronnement de Charles le Chauve, celui d'Arnaud en 888, des évêques
lorrains en 898 et en 90.0. Bertulf et Wala essaient, en 882, de repousser
les Normands de la Mosellane ; d'autres luttent, les armes à la main, contre
les grands laïcs, tel Barnoin de Verdun, adversaire du comte Boson, frère du
roi Raoul. L'Eglise,
en raison de sa décadence, ne rend plus à la société autant de services
qu'aux beaux jours de la période carolingienne. 5° Le rôle de la
papauté.
L'affaiblissement
de la royauté, l'apparition des fausses décrétales, l'affaire du divorce de
Lothaire II, permettront à la papauté d'affirmer des prétentions nouvelles.
L'énergique et entreprenant Nicolas Ier va s'attribuer un rôle qu'aucun de
ses prédécesseurs n'avait joué dans la Gaule franque. L'envoi des légats
Radoald, Jean, Arsène, la déposition de Gunther et de Thiégaud,
l'excommunication de Waldrade sont des faits d'une extrême importance. On
peut saluer dans Nicolas Ier un véritable précurseur de Grégoire VII. Par
contre, Hadrien II, qui n'inspirait pas autant de crainte que son
prédécesseur, ne réussit pas à faire triompher les prétentions de Louis II
sur le royaume de son frère ; les efforts de ce pontife pour enlever à
Bertulf le siège de Trêves n'eurent pas plus de succès. 6° L'état moral de la
société.
L'état
moral de la société laïque se ressent de la décadence générale de l'Eglise et
de l'Etat. Les grands se laissent aller à la violence de leurs passions. Ce
ne sont que meurtres, révoltes, spoliations, massacres, pillages ; le passage
suivant du chroniqueur Réginon en donnera quelque idée : « A
cette époque, plusieurs fauteurs de discordes et de troubles l'ont espérer à
Hugues, fils de Lothaire, qu'il pourrait recouvrer le royaume de son père ;
tous les ennemis de la justice et de la paix accourent auprès de lui, en
sorte qu'en peu de temps une multitude innombrable de brigands reconnut son
autorité. Cependant avec eux quelques grands personnages du royaume, séduits
par des espérances trompeuses, vont trouver Hugues et deviennent ses hommes ;
ce sont les quatre comtes Etienne, Robert, Guibert et Thiébaut, puis Aubry et
son frère Etienne ; ils commirent tant de rapines et de violences dans le
royaume qu'il n'y avait nulle différence entre eux et les Normands, si ce n’est
qu'ils s'abstenaient de massacrer et de brûler. C'est ainsi que le Dieu
tout-puissant frappait dans sa colère le royaume de Lothaire, et par des désastres
répétés anéantissait complètement ses forces, pour que fussent accomplies la
prophétie du très saint pape Nicolas et les malédictions qu'il avait
proférées contre cet Etat. « En ce
temps-là, le même Hugues tua le comte Guibert, qui l'avait soutenu et protégé
dès son âge le plus tendre. Peu de jours après, il fit mettre à mort
traîtreusement Rejouer, un noble qui lui était très fidèle ; Hugues avait été
captivé par la beauté de la femme de Bernier, qu'il épousa tout de suite
après le meurtre de son mari ; cette femme se nommait Friderade. Avant d'épouser
Bernier, elle avait été mariée à Angelrand., un homme puissant, et lui avait
donné une fille, que le comte Ricuin prit pour femme par la suite, et à
laquelle il fit trancher la tête pour un adultère qu'elle avait commis[4]. » L'un des
anciens partisans de Hugues, Aubry, meurtrier de Meingaud, périt ensuite de
la main d'Etienne, qui sera lui-même assassiné un peu plus tard. Le comte de
Verdun Ricuin, qui avait fait mourir sa femme, coupable d'adultère, finit ses
jours égorgé dans son lit par le comte Boson. Chez les simples particuliers,
les mœurs ne valent pas mieux : le concile tenu à Metz, en 898, rappelle un
certain nombre de meurtres ou de faits immoraux récemment commis. Ainsi, à la
fin du IXe siècle et au début du Xe, on constate un relâchement général,
l'oubli ou le mépris de lois divines et humaines ; il semble que la société
retourne à la barbarie. RÉSUMÉ SUR L'ÉPOQUE FRANQUE.
L'époque
franque, on le voit par ce rapide exposé, présente les aspects les plus
variés. Quel contraste à tous égards entre les règnes d'un Théodebert Ier,
d'un Sigebert Ier ou d'un Charlemagne et ceux d'un roi fainéant, d'un
Lothaire II ou d'un Zwentibold ! La
région mosellane, d'abord comprise dans l'Austrasie mérovingienne, fournit à
ce royaume sa capitale Metz ; elle possède à la fois l'indépendance et la
sécurité. Les Carolingiens, issus de saint Arnoul, un évêque de Metz,
assurent à notre pays une situation privilégiée dans la monarchie franque,
qu'ils ont reconstituée et agrandie. Mais le traité de Verdun détruit l'œuvre
de Pépin le Moyen, de Charles Martel, de Pépin le Bref et de Charlemagne ; il
dépouille la Mosellane de la prépondérance dont elle jouissait. Soumise
depuis 869 à des fluctuations incessantes, ballottée enitee.la France et
l'Allemagne, elle perd enfin l'autonomie et la sécurité. De son glorieux
passé, il ne lui reste plus qu'un souvenir. D'autre
part, quel conflit curieux dans le pays de fonces, de croyances, de conceptions,
les unes généreuses, bienfaisantes, salutaires à la société, les autres
égoïstes, mauvaises, pleines de germes de destruction et de mort !
Civilisation romaine, civilisation germanique et civilisation chrétienne se
choquent, se combattent, se pénètrent ; aucune d'elles ne remporte un
triomphe complet, définitif. Les vieilles institutions impériales se
disloquent, s’évanouissent ; quelques-unes pourtant réussissent — tout en se
transformant — à prolonger leur existence. La
société franque reste hiérarchisée comme l'était -celle de l'Empire, et le
nombre des hommes libres, d'abord accru par l'invasion des barbares, se
réduit à rien vers le début du Xe siècle, en même temps que triomphe le
régime de la grande propriété. Les
Germains ont conservé leurs, pratiques judiciaires, qui ont évincé les usages
romains ; il n'en résulte du reste aucun progrès ; louons cependant la
création des rachimbourgs et des scabins. Quant aux
institutions politiques, administratives, militaires.et financières de
l'Empire, elles n'ont point prévalu, sans d'ailleurs être remplacées par
celles des Germains qui n'en avaient pas à proprement parler. Si les barbares
ont exercé une action, c'est non point <en vertu d'idées arrêtées,
réfléchies, mais bien plutôt par maladresse, par ignorance, par impuissance à
s'élever jusqu'à la notion d'un Etat qui assure l'ordre à l'intérieur,
protège les frontières et se procure les organes nécessaires à l'accomplissement
de cette double tâche. Voilà ce qui explique en partie les dislocations
successives du royaume mérovingien et de la monarchie carolingienne, la ruine
aux VIIe-VIIIe siècles, puis aux IXe-Xe des institutions publiques et le
triomphe de l'anarchie, la décadence de l'agriculture, de l'industrie et du
commerce, celle enfin de la littérature et des arts. Le prodigieux effort
tenté par Charlemagne pour réorganiser l'Etat, pour restaurer la vie économique
et la vie intellectuelle, ne produisit qu'une partie des résultats désirés. A bien
des égards, l'Eglise a exercé une profonde influence sur la société franque,
à laquelle la rattachent des liens très forts, et de qui elle reçoit, en
retour d'éminents services, d'importants privilèges. Nous avons montré quels
dangers présentaient pour l'Eglise la protection de l'Etat, ainsi que la
possession de trop grands domaines. Au surplus, la situation prépondérante de
l'Eglise n'a nullement pour conséquence le triomphe de la loi évangélique.
Paganisme romain et paganisme germanique, en apparence vaincus, conservent,
en réalité, un grand pouvoir sur les cœurs, où ils maintiennent enracinées
une foule de croyances et de superstitions. Les efforts de Charlemagne et du
clergé de son temps pour améliorer, pour relever l'état moral de la
population, ne produisent que des résultats incomplets et peu durables. On
pratique extérieurement le culte, mais on ne se met nullement en peine de
conformer sa vie aux préceptes du Christ. Nos
ancêtres de l'époque franque, reconnaissons-le, n'ont possédé que des
institutions bien imparfaites et n'ont été ni des hommes cultivés, ni des
chrétiens accomplis. Mais n'ont-ils pas joui, de 511 à 843, d'une sécurité
extérieure complète, bien d'un prix inestimable, dont leurs descendants,
toujours menacés d'invasions, de démembrements et de partages, n'ont jamais
connu les douceurs ? N'ont-ils pas imposé leur domination aux peuples
voisins, Neustriens, Aquitains, Germains d'outre-Rhin, Lombards ? N'ont-ils
pas collaboré à la grande œuvre civilisatrice de Charlemagne et restauré, en
800, l'Empire d'Occident ? Centre et cœur de la monarchie carolingienne,
notre pays ne lui a-t-il pas fourni en grand nombre des comtes, des évêques
et des abbés ? Que le souvenir de leur grandeur passée vive toujours dans la mémoire des habitants de la Mosellane, qu'ils y trouvent la consolation des misères et des humiliations sans nombre apportées à leur pays par les âges suivants[5], qu'ils y cherchent surtout l'espérance en des jours meilleurs ! Qu'ils n'hésitent pas à revendiquer contre ceux qui le réclament sans aucun droit l'héritage de gloire que leur ont légué les grands ancêtres de l'époque franque ! |
[1]
GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. eccl.
Franc., l. VIII, c. XXI.
[2]
GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. eccl.
Franc., l. III, c. XXVI.
[3]
THÉGAN, Vita
Hludowici imperatoris, c. XLIII, XLIV et LVI (Mon. Germ. hist.,
Scriptores, t. II, p. 599 et 602.)
[4]
RÉGINON, Chronicon,
ad annum 883, éd. In us. schol. des Mon. Germ., p. 120-121.
[5]
Si notre pays a, plus que d'autres, souffert de la ruine de l'empire qu'il
avait fondé, les contrées du centre et de l'ouest de l'Europe en ont également
subi les funestes effets. L'Allemagne devait toujours se ressentir d'avoir été
livrée trop tôt à elle-même, avant que nos ancêtres eussent achevé l'œuvre
difficile et longue de son éducation. Enfin, n'est-ce pas à la disparition de
la monarchie carolingienne qu'il faut, pour une bonne part, attribuer les
guerres sans cesse renaissantes qui ont opposé, jusqu'à nos jours, aux progrès
de la civilisation les obstacles les plus sérieux ?