HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

DEUXIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — L'ÉPOQUE FRANQUE (511-925).

 

CHAPITRE V. — L'ÉGLISE ET LES MŒURS À L'ÉPOQUE FRANQUE.

 

 

Durant la période franque, des liens étroits unissent l'Eglise à l'Etat ; les païens sont forcés d'embrasser le christianisme ; de nombreuses abbayes se fondent et la propriété ecclésiastique prend une grande extension ; toutefois, l'évolution de l'Eglise ne suit pas une marche régulière.

Après les invasions, l'Eglise se reconstitue. Charles Martel y porte le trouble et la confusion, mais elle se relève et prospère sous Pépin et sous Charlemagne, pour subir une nouvelle décadence à la fin du IXe siècle et au début du Xe.

 

I. —L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.

1° L'Eglise séculière.

La province ecclésiastique de Trêves se reconstitua pendant le VIe siècle, à supposer qu'elle eût été désorganisée lors des invasions ; peut-être même engloba-t-elle en outre plusieurs diocèses de la rive gauche du Rhin. Nous ne savons comment se subdivisait chacun des diocèses. Chaque ville possédait une paroisse, il en était de même des vici ruraux et des castra ; sur les grands domaines s'élevaient aussi des églises ou des oratoires. Toutefois, l'église paroissiale jouissait de privilèges refusés à l'église privée ; dans la première seule on pouvait conférer le baptême et la communion.

Le personnel ecclésiastique comprenait — outre les évêques — des chorévêques, qui remplissaient les fonctions épiscopales dans les campagnes ; en outre, chaque évêque était assisté d'un archidiacre. La paroisse est administrée par un archiprêtre, l'église privée par un prêtre qui n'a pas les mêmes prérogatives. Au-dessous des prêtres vit tout un personnel de diacres, de sous-diacres, etc.

Les évêques se recrutent surtout dans les grandes familles, gallo-romaines ou franques ; ils sortent du clergé séculier ou sont d'anciens moines ; parfois ils passent directement, comme saint Arnoul, de la vie laïque à l'épiscopat ; les uns appartiennent au diocèse qui leur est confié, les autres viennent d'un diocèse étranger. Comme, à l'époque de Thierry Ier, il y avait pénurie de prêtres en Austrasie, le roi en fit venir d'Auvergne. On peut conclure de ce fait que, dans la première moitié du vie siècle, le clergé se recrutait surtout — sinon exclusivement — parmi les Gallo-Romains.

D'après les canons de l'Eglise, un évêque doit être élu par le clergé et par le peuple du diocèse qu'il s'agit de pourvoir, avec le concours du métropolitain et des autres évêques de la province. Si parfois, à l'époque mérovingienne, les droits du métropolitain, des' évêques, du clergé et du peuple paraissent encore respectés, bien souvent on les voit tenus en échec ou annulés par l'intervention d'autres facteurs, que n'ont pas prévus les canons. Tandis que les empereurs ne semblent pas, au moins en Gaule, s'être occupés du choix des évêques, il en va autrement dos successeurs de Clovis. L'Eglise admet que les rois confirment l'élection des évêques, avant que ceux-ci reçoivent la consécration des mains du métropolitain. Mais les Mérovingiens ne se contentent pas de cette prérogative ; désireux de ne laisser monter sur les sièges épiscopaux que des hommes sur lesquels ils puissent compter, ils recommandent aux électeurs le candidat qui a leurs préférences, l'imposent quelquefois, cassent même l'élection régulièrement faite d'une personnalité qui ne leur agrée pas ; ils poussent le mépris des règles canoniques jusqu'à désigner purement et simplement les évêques de leur seule autorité : Thierry Ier contraignit le clergé et le peuple de Trêves à choisir Nicetius pour évêque. Pour donner satisfaction à un vœu qu'avait exprimé une assemblée de grands et d'évêques tenue en 614, Clotaire II décréta qu'à l'avenir les élections épiscopales seraient libres. Si l'influence des rois diminua, ce furent non point le clergé ni le peuple qui en profitèrent, mais bien quelques familles puissantes, dont on vit les membres occuper tour à tour les sièges de la première Belgique. Saint Arnoul eut pour deuxième successeur un de ses fils Clou (Clodulf) ; plus tard, Basin, son neveu Leoduin et Milon, fils de Leoduin, occupèrent l'un après l'autre le siège de Trêves.

Jusqu'à la fin du vin 9 siècle, l'épiscopat de la première Belgique semble n'avoir compté aucun de ces prélats ignorants et indignes comme il y en eut dans d'autres parties de la Gaule. On y rencontre des hommes instruits, tels saint Paul de Verdun et saint Arnoul de Metz. Le plus remarquable des évêques de cette période est Nicetius, métropolitain de Trêves, un ancien moine. Quoiqu'il dût l'épiscopat à la faveur de Thierry Ier, il fit preuve de la plus grande indépendance vis-à-vis des souverains, auxquels il ne craignit pas de reprocher leur inconduite ou leurs violences. Si Théodebert Ier ne lui sut pas mauvais gré de sa franchise, Clotaire Ier, devenu roi d'Austrasie en 555, l'en punit par l'exil ; il ne rentra dans son diocèse qu'à l'avènement de Sigebert Ier. Saint Arnoul, l'ancêtre des Carolingiens, est le plus célèbre des évêques de Metz. On peut regretter l'opposition qu'il fit à Brunehaut et le vilain rôle qu'il joua en 613, lorsqu'il fit appel à Clotaire II contre sa souveraine ; mais, devenu évêque de Metz, il se montra plein de zèle dans l'accomplissement de ses devoirs, se fit aimer pour sa bienfaisance, puis, renonçant aux grandeurs, alla finir ses jours auprès de son ami Romary dans le monastère d'Habendum (Remiremont). A Toul, citons saint Evre, à Verdun, saint Desideratas, saint Airy, qui s'efforça, mais en vain, de sauver les jours de deux grands austrasiens, Berthefrid et Gontran-Boson, enfin saint Paul, l'un des prélats les plus instruits du VIIe siècle.

Quant au clergé inférieur, il recevait son éducation dans les écoles épiscopales et paroissiales ; nous ne pouvons dire ce qu'il valait. Rappelons pourtant que, lors de la disgrâce de saint Nicetius, le clergé de Trêves n'eut pas le courage de le soutenir ni même de lui témoigner de la sympathie. La nomination des prêtres appartenait à l'évêque du diocèse ; toutefois ceux qui desservaient des églises privées étaient désignés par le propriétaire de celles-ci, et l'évêque n'intervenait guère que pour la forme.

Le métropolitain consacre les évêques de sa province ; nous connaissons mal les pouvoirs qu'il exerce à leur égard. Il réunit des conciles provinciaux, il intervient aussi dans la création des abbayes et dans la concession des privilèges qui leur sont accordés. Bien que Saint-Dié appartînt au diocèse de Toul, ce fut du métropolitain de Trêves Numérien que le nouveau monastère reçut la charte qui déterminait ses conditions d'existence. Dans son diocèse, l'évêque ordonne les prêtres, donne la confirmation, fait des tournées pastorales, réunit des synodes, possède sur son clergé une juridiction. Le prêtre, chargé d'administrer une paroisse, baptise et donne la communion.

En outre, le clergé exerce par ses conciles une action collective. Nous ne savons rien des synodes diocésains ni des conciles provinciaux tenus dans le pays à l'époque mérovingienne, mais nous sommes mieux renseignés à l'égard des conciles nationaux austrasiens. C'est le roi qui les convoque et qui en confirme les décisions. Saint Nicetius, Hesperius de Metz et Desideratas de Verdun assistèrent, en 535, au concile d'Auvergne, saint Nicetius, Alosius de Toul et Desideratas, en 549, & celui d'Orléans. Un concile, qui devait, en 590, se réunir à Verdun pour juger le métropolitain de Reims Ægidius, accusé de haute trahison, ne se tint que l'année suivante à Metz ; Ægidius se reconnut coupable, fut déposé par le concile et envoyé en exil à Strasbourg. Modoald de Trêves, Arnoul de Metz et Godon de Verdun prirent part, en 627, à un concile tenu à Reims.

Au VIe et au VIIe siècle, le clergé de la première Belgique avait encore à combattre le paganisme, dont les historiens et les hagiographes nous attestent la persistance. Ainsi une statue de Diane se dressait à quelque distance de Montmédy, dans la seconde moitié du VIe siècle : un ermite, originaire de Lombardie, Wulfilaïcus, saint Valfroy, finit par convertir les païens de l'endroit et par les amener à détruire l'idole. Au siècle suivant, une statue d'Apollon s'élevait encore dans le diocèse de Trêves sur une hauteur appelée Keven, plus tard Paulsberg, sur les bords de la Moselle. Saint Paul, le futur évêque de Verdun, qui vivait alors dans le pays en solitaire, réussit — non sans peine — à convertir les habitants et à leur faire précipiter l'idole dans la rivière.

2° L'Église régulière.

La première Belgique possédait très peu de monastères à la fin de l'empire romain. Il va s'en créer quelques-uns au cours du VIe siècle, un grand nombre au VIIe ; les fondateurs seront des rois, de grands propriétaires, des évêques. Au VIe siècle, on constate l'existence — au diocèse de Trêves — de Saint-Eucaire, de Saint-Maximin et, près d'Ivoy, de Saint-Martin, qui doit sa naissance à Wulfilaïcus. Metz possède à la même époque les Saints-Apôtres, plus tard Saint-Arnoul, et Sainte-Glossinde, Verdun une abbaye dont nous ignorons le nom. Il ne nous est parvenu sur Toul aucun renseignement.

Le VIIe siècle devait au contraire voir sortir du sol de nombreuses abbayes. Dans la province de Trêves, cette éclosion est due en grande partie à saint Colomban, moine d'origine irlandaise, intelligent, instruit, énergique, opiniâtre même. Sur plusieurs questions de la discipline ecclésiastique et de la liturgie, sur la vie monacale il avait des idées personnelles, ou plus exactement les idées qui avaient cours dans son pays ; c'est avec une véritable obstination qu'il les défendit contre l'épiscopat franc et contre la royauté mérovingienne, dont il repoussait, la jugeant nuisible, l'intervention dans la vie des abbayes. La règle que rédigea Colomban imposait aux moines la prière, le travail manuel, une obéissance absolue à l'abbé, frappait enfin leurs fautes de châtiments corporels. Saint Colomban ne fonda rien dans l'Austrasie, qu'il ne fit que traverser, mais par ses relations avec quelques-uns des clercs et des grands de ce pays, par son abbaye de Luxeuil, en Bourgogne, qui était contiguë au diocèse de Toul, il exerça une profonde influence sur la province de Trêves. Quelques-uns des fondateurs d'Habendum (Remiremont), Romary en particulier, ; avaient été moines à Luxeuil. L'influence colombaniste grandit encore durant le VIIe et le VIIIe siècle, par suite de l'arrivée dans les diocèses mosellans de nombreux moines irlandais. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que beaucoup d'abbayes de la région aient adopté la règle de saint Colomban.

Parmi les monastères qui s'élevèrent au VIIe siècle ou au début du VIIIe, citons au diocèse de Trêves Tholey, qui fut rattaché à l'église de Verdun, Longuyon, Cugnon, Pfalzel, Echternach, fondé par Pépin le Moyen, Metlach, — au diocèse de Metz Saint-Pierre-aux-Nonnains, Eleriacum ou Saint-Nabord, appelé plus tard Saint-Avold, Hornbach, créé par saint Pirmin, Gorze par saint Chrodegang. Si, dans le diocèse de Verdun, nous ne pouvons mentionner que Beaulieu, dû à saint Rouin, et Saint-Mihiel, création du comte Wulfoald, celui de Toul offre une riche floraison de monastères : saint Romary fonde à Habendum deux abbayes, l'une d'hommes appelée à disparaître, l'autre de femmes ; Senones dut sa naissance à Gondelbert, qui n'a jamais été archevêque de Sens ; Bonmoutier, d'abord abbaye de femmes, à l'évêque de Toul Bodon-Leudin ; Moyenmoutier à Hidulfe, dans lequel on peut voir un chorévêque de Trêves ; Saint-Dié à Desiderius, qui était peut-être un moine irlandais. Etival, ainsi que les deux abbayes touloises de Saint-Evre et de Saint-Mansuy ont sans doute été fondées au VIIe siècle ou au commencement du VIIIe.

Parmi les moines qui peuplaient les abbayes, les uns avaient embrassé librement la vie religieuse, les autres contraints et forcés ; par exemple, quand un grand propriétaire fondait une abbaye, il y faisait entrer quelques-uns de ses colons, de ses affranchis, de ses serfs, qui n'avaient pas à discuter ses ordres. Au début, les moines étaient des laïcs ; ce ne fut que peu à peu qu'on vit des prêtres entrer dans les abbayes ou des moines recevoir les ordres sacrés.

Il y avait plusieurs règles monastiques en vigueur dans la province de Trêves : à Beaulieu, on suivait celle de saint Maurice ; à Remiremont, celle de saint Colomban ; ailleurs celle de saint Benoît de Nursie ; Saint-Dié, Moyenmoutier et Senones avaient adopté une règle mixte, dont saint Colomban et saint Benoît avaient fourni les prescriptions. Ce mélange s'explique par la présence simultanée dans beaucoup d'abbayes de moines irlandais, disciples de saint Colomban ou imbus de ses idées, et de moines gallo-francs, dont les préférences allaient à la règle bénédictine, plus douce que celle du fondateur de Luxeuil. L'une comme l'autre d'ailleurs prescrivait le travail manuel, obligation qui ne devait point paraître pénible à des moines habitués pour la plupart à cultiver la terre. Le recrutement rural des moines, gens rudes et grossiers, sur lesquels des remontrances n'auraient produit aucun effet, peut d'autre part faire comprendre la dureté de la règle colombaniste.

L'abbé devait, d'après les canons, être élu par les moines, l'abbesse par les nonnes. Toutefois, le fondateur d'un monastère se réservait souvent pour lui-même et pour ses descendants le droit — sinon de nommer l'abbé ou l'abbesse — du moins de confirmer son élection. Il en était de même du roi à l'égard des abbayes auxquelles il avait accordé sa protection, son mundium. Abbés et abbesses avaient toute autorité sur les moines ou sur les nonnes, veillaient à l'observation de la règle ; enfin ils étaient chargés de l'administration des biens du monastère.

En principe, les moines devaient vivre enfermés dans leur abbaye, s'interdire par conséquent toute action sur la société laïque. Pourtant, saint Colomban, qui jugeait le clergé séculier incapable de remplir sa mission, prêchait lui-même et recommandait à ses moines la prédication.

L'évêque avait autorité sur les abbayes de son diocèse, il consacrait abbés et abbesses, surveillait la vie intérieure des monastères et l'administration de leurs domaines. Toutefois, dès le VIIe siècle, les prérogatives épiscopales subirent des restrictions. Saint Colomban était nettement hostile à l'intervention des évêques dans la vie des monastères ; d'une part, ceux de son pays vivaient à l'égard de l'épiscopat dans une quasi-indépendance, de l'autre il jugeait les évêques francs trop mondains et d'âme trop peu religieuse pour que leur action fût salutaire. N'oublions pas du reste que, depuis longtemps, on reconnaissait au fondateur d'une abbaye le droit de la placer dans des conditions particulières vis-à-vis de l’évêque diocésain. Bien entendu, quand un prélat créait une abbaye dans son diocèse, il la soumettait étroitement à l'autorité épiscopale. En ce qui concerne quelques-uns des monastères vosgiens, Senones, Remiremont, Saint-Dié, il semble que l'ordinaire n'ait possédé sur eux que des prérogatives restreintes. L'évêque consacrait toujours l'abbé ou l'abbesse, mais il n'avait le droit de pénétrer dans le monastère qu'en certaines circonstances.

Aucune abbaye de la première Belgique ni de la Gaule franque ne se trouvait alors directement soumise à l'autorité du pape ; les bulles pontificales qui placent tel ou tel monastère dans cette situation privilégiée sont des actes faux ou interpolés.

3° La situation matérielle du clergé.

Le clergé vivait des oblations, de la dîme encore facultative et du revenu de ses domaines. Une partie des biens que possédaient les églises et les abbayes leur avait été donnée par leurs fondateurs ou par de généreux bienfaiteurs ; pour le reste, elles l'avaient acheté, acquis par échange ou défriché. C'est de cette dernière façon que les monastères vosgiens étendirent leurs domaines. Pour la mise en valeur de leurs terres, si les églises n'avaient que leurs tenanciers, les abbayes disposaient en outre de leurs moines. L'administration temporelle des domaines ecclésiastiques revenait suivant les cas à l'évêque, au prêtre, à l'abbé ou à l'abbesse. II était interdit à ces dignitaires d'aliéner les biens de leur église ou de leur abbaye, mais ils pouvaient les échanger ; encore devaient-ils solliciter l'autorisation du roi quand il s'agissait de biens d'origine fiscale.

Les revenus du clergé servaient à l'entretien du clergé lui-même, des édifices consacrés au culte, des bâtiments d'exploitation, à la célébration des cérémonies religieuses, enfin au soulagement des misères humaines.

4° L'Eglise et la société laïque.

L'Eglise rend à la société d'importants services. ; c'est elle qui enseigne au peuple ses devoirs, qui donne l'instruction, qui pourvoit à l'assistance publique ; il existe alors des hospices à Metz, à Verdun, à Longuyon. Enfin, par le défrichement d'une partie des forêts vosgiennes, par la mise en valeur de terres nombreuses, le clergé joue un rôle économique considérable.

Les évêques, d'autre part, servent de conseillers aux rois, et leur font sanctionner et transformer en capitulaires les canons des conciles. Ils jouent à l'égard des comtes le rôle de surveillants, ce qui provoque des conflits ; peut-être faut-il voir un comte de Verdun dans Sirivald, qui causa tant d'ennuis à Desideratas, évêque de cette ville. Les rois reconnaissent au clergé d'importants privilèges. Ainsi les évêques ne sont justiciables que des conciles, ils ont juridiction sur leur clergé, ils ne paient pas d'impôts. Les rois prennent les églises et les abbayes sous leur protection, leur accordent pour leurs domaines ce privilège de l'immunité dont nous avons parlé plus haut. C'est là l'origine lointaine du temporel des églises de Trêves, de Metz, de Toul et de Verdun. Ainsi l'Eglise et l'Etat se pénètrent réciproquement, mêlent leurs vies l'une à l'autre de la façon la plus étroite ; de cette union, l'Etat retire des avantages moraux, l'Eglise des avantages matériels. Si beaucoup de prélats mènent une vie trop mondaine, la faute en est aux rois qui font arriver leurs créatures à l'épiscopat et qui transforment en fonctionnaires les hauts dignitaires ecclésiastiques.

5° L'Église franque et la papauté.

L'Eglise franque est une église autonome qui, tout en reconnaissant la primauté du siège de Rome, n'entretient avec lui que fort peu de rapports. Les papes n'ont presque jamais l'occasion d'intervenir, aucune hérésie n'ayant à cette époque pris naissance en Gaule, et les affaires de discipline ayant, sauf de très rares exceptions, reçu leur solution dans le pays. L'envoi, en 680, d'Adéodat, évêque de Toul, à un concile présidé par le pape Agathon, est l'un des rares exemples des relations qu'entretenait avec Rome la première Belgique. On y joindrait la bulle du pape Jean IV pour Remiremont, si ce document n'était un faux. Saint Grégoire le Grand avait essayé d'amener Brunehaut et ses petits-fils à modifier cette situation, à entreprendre, sous sa direction, la réforme de l'Eglise austrasienne. Ses efforts n'eurent aucun succès ; aussi voit-on s'accentuer durant le VIIe siècle la décadence, déjà sensible auparavant, de cette Eglise, qui ne trouvait pas dans la papauté l'appui dont elle aurait eu besoin pour se défendre contre le danger des influences séculières.

6° L'état moral de la société.

L'arrivée des barbares dans notre pays ne pouvait avoir pour effet d'y améliorer les mœurs. Violents, cruels, perfides, considérant comme un devoir de venger leurs injures et celles de leurs proches, ils étaient fort mal préparés à recevoir l'Evangile ; leur conversion au christianisme ne les empêcha pas de garder une âme de païens. Si aucune hérésie ne prit naissance dans le pays, si le christianisme finit par y triompher du paganisme, il était, nous le répétons, fort mal compris et non moins mal pratiqué.

Nous ne savons comment vivait la masse de la population, mais les grands du pays se montraient avides, comme ce Gontran-Boson, qui faisait violer par quelques-uns de ses gens une tombe pour en retirer les bijoux qu'elle renfermait :

« Une parente de la femme de Gontran-Boson mourut sans enfant et fut enterrée dans la basilique de Metz avec des bijoux et beaucoup d'or. Quelques jours après, on célébrait la fête de saint Rémi, qui tombe le Ier octobre. Comme beaucoup d'habitants, en particulier les grands personnages et le duc étaient sortis de la ville avec l'évêque, des serviteurs de Gontran-Boson arrivèrent dans la basilique, où la cousine de sa femme était inhumée. Ils y entrèrent et, après avoir refermé les portes sur eux, ouvrirent le tombeau et en enlevèrent tous les joyaux qu'ils purent trouver sur le cadavre. Les moines de la basilique, ayant eu vent de la chose, arrivèrent à la porte, mais n'eurent pas la permission d'entrer dans l'église. Alors ils firent prévenir leur évêque et le duc. Cependant les serviteurs de Gontran-Boson montèrent à cheval, et prirent la fuite emportant leur butin avec eux. Mais dans la crainte d'être arrêtés en route et soumis à divers supplices, ils revinrent à la basilique et déposèrent sur l'autel les objets qu'ils avaient pris ; toutefois ils n'osèrent pas se hasarder au dehors et se mirent à crier : C'est Gontran-Boson qui nous a envoyés[1]. »

 

Nous avons parlé de la cruauté de ce Rauching qui, en manière d'amusement, obligeait ses esclaves à éteindre des torches sur leurs cuisses nues. L'anecdote suivante, que rapporte Grégoire de Tours, montre que les femmes ne le cédaient pas en barbarie aux hommes :

« Deoteria (femme de Théodebert Ier), voyant que sa fille (née d'un premier mariage), était devenue grande, craignit que le roi ne la désirât et n'en fît sa concubine ; elle la fit monter dans une basterne attelée de bœufs indomptés, qui précipitèrent la jeune fille du haut d'un pont dans la Meuse, où elle rendit rame. L'événement arriva dans la cité de Verdun[2]. »

 

On ne pratiquait pas alors le pardon des injures ; le fils de Desideratas, d'un évêque pourtant, fit périr ce Sirivald, qui avait jadis persécuté son père. Le meurtre de Parthenius, à Trêves, nous donne l'exemple d'une scène de violence affreuse. Les rois, sauf Sigebert Ier, Sigebert II, Dagobert II, mènent une vie scandaleuse, qui trouve sans doute de nombreux imitateurs parmi les grands. Brunehaut tolère, si elle ne les favorise, les débauches de son petit-fils Thierry.

En définitive, la mentalité reste païenne, comme le montrent et le culte, voisin de l'adoration, rendu aux reliques des saints, et la croyance en l'intervention incessante de Dieu, croyance qu'attestent épreuves et combats judiciaires, enfin ces innombrables superstitions dont nous sommes à peine délivrés aujourd'hui. Pourtant, on trouve dans le pays, même parmi les rois et les grands, des hommes désintéressés, charitables, chastes et pratiquant le pardon des injures.

 

II. — LE PRINCIPAT DE CHARLES MARTEL.

Si Charles Martel a rendu à la société chrétienne un éclatant service en écrasant les Arabes à Poitiers, il a d'autre part encore ajouté au trouble et à la désorganisation de l'Eglise par un certain nombre de mesures qu'inspirait le souci de ses intérêts personnels ou celui de la défense du pays. Il dépouille de sa dignité saint Rigobert, métropolitain de Reims, coupable d'avoir gardé la neutralité entre lui et ses ennemis de Neustrie ; il intronise sur les sièges métropolitains de Trêves et de Reims un de ses compagnons d'armes, Milon, qui partage son temps entre la guerre et la chasse ; il laisse le diocèse de Verdun sans évêque durant de longues années.

Enfin, pour se constituer une cavalerie, il distribue à ses guerriers une partie des terres ecclésiastiques. Les mesures de Charles Martel achevèrent de désorganiser l'Eglise : plus de province ecclésiastique de Trêves, plus de conciles, le clergé inférieur et les fidèles sont abandonnés à eux-mêmes., les vices et les superstitions ne cessent de croître.

 

III. — L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE JUSQU'EN 840.

1° La réforme de l'Eglise franque.

Par bonheur, cet état de choses déplorable devait prendre fin dans le courant du VIIIe siècle. Les fils mêmes de Charles Martel, Pépin et Carloman, vont entreprendre, à l'instigation et sur les conseils de l'Anglo-Saxon saint Boniface, la réorganisation et la réforme de l'Eglise franque. Epuration du clergé, rétablissement des circonscriptions ecclésiastiques et des conciles, rattachement de l'Eglise franque à la papauté, voilà ce que voulait saint Boniface. Mais il s'en faut de beaucoup que cette grande œuvre ait été conduite avec la méthode et l'énergie qu'y aurait mises Boniface, s'il avait eu pleine liberté d'action. Des considérations politiques ou autres empêchèrent Carloman et Pépin d'exécuter complètement le programme que l'apôtre de la Germanie leur avait soumis. Ainsi Milon, malgré son indignité, conserva jusqu'à sa mort le siège de Trêves.

Quand saint Boniface eut renoncé à s'occuper de l'œuvre dont il n'avait pu mener à bien l'achèvement, Pépin lui donna pour successeur l'évêque de Metz, saint Ghrodegang. Celui-ci, Franc de naissance, ne s'inspirait pas des mêmes principes, et n'avait pas la même envergure que Boniface. Chrodegang reçut, en 754, du pape Etienne II (III) le pallium et le titre d'archevêque, qui lui fut personnel et qui ne se transmit pas à tous ses successeurs. L'œuvre réformatrice de ce prélat n'eut qu'une importance limitée ; il donna au clergé de son église cathédrale une règle, qui devait plus tard s'étendre à tous les diocèses.

La reconstitution des provinces ecclésiastiques se continua lentement sous Charlemagne. La province de Trêves, réorganisée après celles de Mayence et de Cologne, du reste antérieurement à 811, renaissait avec ses limites primitives. Ou créa probablement à cette époque de nouvelles paroisses.

2° L'Église séculière.

C'est toujours de la même façon que se recrute l'épiscopat ; nous savons en particulier que Chrodegang et Angelrand appartenaient à de grandes familles ; un de leurs successeurs sur le siège de Metz, Drogon, était fils naturel de Charlemagne. La règle souffre pourtant des exceptions ; saint Madalvé, de Verdun, était d'humble origine. Remarquons à ce propos qu'un des biographes de Louis le Pieux, le chorévêque de Trêves Thégan, qui appartenait à une noble famille franque, parle avec un mépris fort peu évangélique des évoques « sortis de la très vile classe des serfs » ; il traite Ebbon, né de parents serfs, de cruel, d'impudique, de rustre infâme[3]. Thégan nous offre ainsi l'un des premiers exemples de celte mentalité curieuse, qui se retrouvera souvent chez les prélats nobles du moyen âge et des temps modernes. Parmi les évêques de la période carolingienne, beaucoup sortent de l'école du palais. Si les formes de l'élection sont, en général, observées, le roi continue, comme à l'époque mérovingienne, et plus encore, d'intervenir dans la désignation des prélats. Il y a beaucoup d'évêques dignes de leur haute situation, comme Amalaire et Hetti de Trêves, Chrodegang et Angelrand de Metz, Frothaire de Toul, saint Madalvé de Verdun. Pourtant on rencontre aussi de mauvais prélats, tels Pierre et Hériland de Verdun. Quelquefois, sans que du reste on en connaisse les motifs, des diocèses restent longtemps dépourvus de pasteur, celui de Metz après Angelrand, celui de Toul à plusieurs reprises, celui de Verdun après Madalvé.

La réorganisation des provinces ecclésiastiques s'accompagne d'un accroissement ou d'une régularisation des prérogatives des métropolitains ; ceux-ci portent désormais le litre d'archevêque et reçoivent du pape le pallium. Les droits dont ils jouissent à l'égard de leurs suffragants sont mieux définis que par le passé.

Le clergé inférieur avait, lui aussi, besoin d'une réforme. La règle qu'avait donnée saint Chrodegang au clergé de sa cathédrale, constitué par lui en chapitre, s'étendit peu à peu à tous les diocèses. Les membres du chapitre, les chanoines, devaient non seulement assister aux offices, mais vivre en commun, sans pourtant être astreints aux mêmes obligations que les moines.

3° L'Eglise régulière.

Le clergé régulier, si éprouvé par les mesures de Charles Martel, ne réclamait pas moins que l'Eglise séculière des mesures réparatrices. Une amélioration de son état moral se produisit déjà sous Charlemagne, mais ce fut Louis le Pieux qui, sur les conseils et avec la collaboration de saint Benoît d'Aniane, travailla le plus efficacement à réformer les monastères. La règle bénédictine remplace alors partout, à Remiremont par exemple, celle de saint Colomban. Pépin le Bref fonda l'abbaye de Prüm ; c'est du règne de Charlemagne que date l'abbaye ou le prieuré de Salone qui, d'abord soumis à Saint-Denis, le fut ensuite à Saint-Mihiel.

La plupart des abbayes continuent d'être, dans une certaine mesure, subordonnées à l'autorité de l'évêque diocésain. D'autre part Senones fut placé par Charlemagne sous le pouvoir temporel des évêques de Metz, tout en continuant d'appartenir au diocèse de Toul.

4° Réformes diverses.

L'archevêque Hetti recommence à réunir des conciles dans la province de Trêves. Nous avons déjà parlé du concile qui se tint à Thionville en 835, de la réforme de la liturgie parle clerc messin Amalaire, de la création à Metz d'une école de chant grégorien. L'archevêque de Trêves Amalaire : consacra l'église que Louis le Pieux avait fait construire à Hambourg et qui devait, dans la pensée de ce prince, devenir le centre de l'évangélisation des pays Scandinaves.

5° La situation matérielle de l'Église.

Les églises et les abbayes recouvrèrent une partie des terres dont les avait dépouillées Charles Martel. Quant aux autres biens-fonds ecclésiastiques, ceux des vassaux royaux qui en restèrent détenteurs durent payer la none à l'église ou à l'abbaye propriétaire de ces domaines. La none s'ajoutait pour eux à la dîme que, sur l'ordre de Charlemagne, le clergé préleva désormais sur les récoltes. Des donations nouvelles vinrent accroître le domaine des églises et des abbayes.

De cette époque date le premier exemple dans notre région de la division des biens d'une abbaye en deux parts ou menses, l'une réservée à l'abbé, l'autre à la communauté ; mense abbatiale et mense conventuelle furent alors distinguées l'une de l'autre à Moyenmoutier.

6° L'Église et la société laïque.

L'union de l'Eglise et de l'Etat devient plus étroite encore sous les Carolingiens ; c'est peut-être une conséquence du fait que ces rois, à la différence de leurs prédécesseurs, se font sacrer et reçoivent par là un caractère presque sacerdotal. Les rois continuent de jouir, à l'égard du clergé, des mêmes prérogatives que leurs devanciers ; on les voit en outre, avec Charlemagne, s'occuper de questions théologiques, à l'imitation des empereurs byzantins. Peu s'en faut qu'à propos du culte des images un grave conflit ne mette aux prises le pape avec le roi des Francs et avec son clergé qui le suit docilement. Les Carolingiens exigent des évêques et des abbés des dons, des corvées, le service militaire, la présence aux assemblées annuelles. La correspondance de l'évêque de Toul Frothaire est remplie de plaintes au sujet de ces charges, que le prélat semble trouver trop lourdes.

Evêques et abbés continuent de jouer dans l'Etat un grand rôle. Quand Charlemagne institue les missi dominici, il a soin de prendre toujours l'un d'eux dans le haut clergé. Les Carolingiens étendent alors ou confirment l'immunité à toutes les églises cathédrales et à la plupart des abbayes de la province. Nous avons dit que Charles institua pour les églises ou pour les abbayes immunistes un avoué, sorte de fonctionnaire mi-royal, mi-ecclésiastique.

7° L'Eglise franque et la papauté.

Saint Boniface avait rétabli des rapports réguliers entre la papauté et le clergé franc. Désormais l'archevêque de la province reçoit du souverain pontife le pallium, symbole de sa dignité et de ses prérogatives. L'autorité papale, très limitée sous Charlemagne, fit sous Louis le Pieux quelques progrès.

8° L'état moral de la société.

Les efforts réunis de Charlemagne, qui se préoccupait d'assurer le salut éternel de ses sujets, et du clergé régénéré eurent, on est en droit de le supposer, d'heureuses conséquences et relevèrent un peu la moralité des habitants du pays.

 

IV. — LA FIN DE L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE (840-925).

Par malheur, tous ces bons résultats allaient être compromis ou même anéantis durant la seconde moitié du IXe siècle et le premier quart du Xe. Ce sont les mêmes causes, déjà signalées, qui exercent leur action néfaste sur l'Eglise comme sur tous les organismes du pays.

1° L'Église séculière.

Un évêque de Metz, Wala, est encore honoré du pallium, attribut des archevêques, par le pape Jean VIII ; mais il doit renoncer à le porter pour éviter un conflit avec son métropolitain Bertulf. C'est toujours dans les grandes familles que se recrutent la plupart des prélats, nous en avons la certitude pour les archevêques Thiégaud et Bertulf de Trêves, pour les évêques Advence, Wala et Robert de Metz, Drogon et Gauzlin de Toul, Dadon et Barnoin de Verdun. Alors réapparaît la tendance à l'hérédité que nous avions déjà remarquée au VIIe siècle ; on se succède, non pas de père en fils, mais d'oncle en neveu ; ainsi à Trêves, Thiégaud est le neveu de son prédécesseur Hetti ; à Toul, Arnaud l'est d'Arnoul ; à Verdun, Barnoin de Dadon.

Les rois ont toujours la haute main sur les élections épiscopales, mais il ne leur arrive que rarement de faire des choix heureux ; pour quelques bons évêques comme Arnoul et Gauzlin de Toul, combien de médiocres ou même de mauvais ! L'affaire du divorce de Lothaire II fait apparaître au grand jour l'absence de dignité et de sens moral, la servilité de prélats tels que Thiégaud de Trêves, Advence de Metz et Hatton de Verdun. Ce qui rend les évêques si dociles, c'est la crainte que le roi ne les atteigne dans leur temporel. Le prélat qui fait preuve de quelque indépendance voit son église dépouillée par le souverain d'une partie des abbayes et des domaines qu'elle possède. Lothaire II punit de cette manière Arnoul de Toul, qui avait combattu l'annulation du mariage du jeune roi et de Thiéberge ; plus tard, Arnulf agit avec la même rigueur à l'égard d'Arnaud, neveu et successeur d'Arnoul, coupable d'avoir appelé en Lorraine Rodolphe de Bourgogne et de l'avoir sacré roi.

Le concile tenu à Metz en 893, suivant l'impulsion donnée par l'épiscopat français, supprima les chorévêques. On peut considérer comme une conséquence de cette mesure l'augmentation du nombre des archidiacres, sans qu'au surplus on attribuât à chacun d'eux une circonscription particulière. Ce fut à Metz que se réunit, en 863, sous la présidence des légats Radoald et Jean, le concile qui sanctionna les décisions prises à Aix-la-Chapelle en 860 et en 862 dans l'affaire du divorce ; en 893, un concile provincial, auquel nous avons déjà fait allusion, se tint dans la même ville.

2° L'Église régulière.

On crée peu d'abbayes à cette époque : citons dans le diocèse de Trêves Juvigny en 874, et Rettel, antérieurement à 892 ; dans celui de Metz, en 871, Neumunster, qui eut pour fondateur l'évêque diocésain Advence. Les rois installent des abbés laïcs dans plusieurs monastères, les uns royaux comme Saint-Maximin, Echternach, Œren, Saint-Pierre, Moyenmoutier, les autres épiscopaux comme Gorze. L'abbé laïc abandonne à un prieur les devoirs spirituels de sa charge, qu'il ne peut remplir.

Ce régime, qui annonce celui de la commende, eut des résultats désastreux pour la vie morale des monastères ; les guerres civiles, les invasions normandes et hongroises ne firent qu'aggraver le mal. La discipline se relâcha ; même plusieurs abbayes se transformèrent en collégiales, dont les habitants, des clercs séculiers, suivaient une règle moins sévère que celle de saint Benoît.

3° La situation matérielle de l'Eglise.

Les églises et les abbayes eurent également à souffrir dans leur situation matérielle. Lothaire Ier, Lothaire II, peut-être d'autres princes encore, reprenant les errements de Charles Martel, firent subir à l'Eglise de nouvelles spoliations. Pour s'en excuser, ils alléguèrent la nécessité où ils se trouvaient de faire des largesses à leurs fidèles, et l'appauvrissement du domaine royal. Tantôt ils enlèvent à une église ou à une abbaye quelques-uns de ses domaines, tantôt ils donnent, comme nous l'avons dit, des abbayes entières à l'un de leurs grands. Ces spoliations causèrent plus qu'un dommage matériel aux églises et aux monastères ; elles eurent souvent un contre-coup fâcheux sur leur vie morale.

La création des abbés laïcs eut encore pour conséquence de précipiter la division des biens en deux parts dans beaucoup de monastères. Les moines, redoutant de se voir réduits à la misère par les grands qu'on mettait à leur tête, demandèrent cette séparation des menses que nous avons déjà constatée précédemment à Moyenmoutier. Dans plusieurs églises cathédrales, on suivit cet exemple ; à la mense épiscopale s'opposa dès lors la mense canoniale.

4° L'Eglise et la société-laïque.

Comme par le passé, des obligations assez lourdes pèsent sur les évêques, qui se mêlent à la politique et font même la guerre. Rappelons les missions données à Advence par Lothaire II, le rôle de ce prélat, d'Arnoul et d'Hatton en 869, lors du couronnement de Charles le Chauve, celui d'Arnaud en 888, des évêques lorrains en 898 et en 90.0. Bertulf et Wala essaient, en 882, de repousser les Normands de la Mosellane ; d'autres luttent, les armes à la main, contre les grands laïcs, tel Barnoin de Verdun, adversaire du comte Boson, frère du roi Raoul.

L'Eglise, en raison de sa décadence, ne rend plus à la société autant de services qu'aux beaux jours de la période carolingienne.

5° Le rôle de la papauté.

L'affaiblissement de la royauté, l'apparition des fausses décrétales, l'affaire du divorce de Lothaire II, permettront à la papauté d'affirmer des prétentions nouvelles. L'énergique et entreprenant Nicolas Ier va s'attribuer un rôle qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait joué dans la Gaule franque. L'envoi des légats Radoald, Jean, Arsène, la déposition de Gunther et de Thiégaud, l'excommunication de Waldrade sont des faits d'une extrême importance. On peut saluer dans Nicolas Ier un véritable précurseur de Grégoire VII.

Par contre, Hadrien II, qui n'inspirait pas autant de crainte que son prédécesseur, ne réussit pas à faire triompher les prétentions de Louis II sur le royaume de son frère ; les efforts de ce pontife pour enlever à Bertulf le siège de Trêves n'eurent pas plus de succès.

6° L'état moral de la société.

L'état moral de la société laïque se ressent de la décadence générale de l'Eglise et de l'Etat. Les grands se laissent aller à la violence de leurs passions. Ce ne sont que meurtres, révoltes, spoliations, massacres, pillages ; le passage suivant du chroniqueur Réginon en donnera quelque idée :

« A cette époque, plusieurs fauteurs de discordes et de troubles l'ont espérer à Hugues, fils de Lothaire, qu'il pourrait recouvrer le royaume de son père ; tous les ennemis de la justice et de la paix accourent auprès de lui, en sorte qu'en peu de temps une multitude innombrable de brigands reconnut son autorité. Cependant avec eux quelques grands personnages du royaume, séduits par des espérances trompeuses, vont trouver Hugues et deviennent ses hommes ; ce sont les quatre comtes Etienne, Robert, Guibert et Thiébaut, puis Aubry et son frère Etienne ; ils commirent tant de rapines et de violences dans le royaume qu'il n'y avait nulle différence entre eux et les Normands, si ce n’est qu'ils s'abstenaient de massacrer et de brûler. C'est ainsi que le Dieu tout-puissant frappait dans sa colère le royaume de Lothaire, et par des désastres répétés anéantissait complètement ses forces, pour que fussent accomplies la prophétie du très saint pape Nicolas et les malédictions qu'il avait proférées contre cet Etat.

« En ce temps-là, le même Hugues tua le comte Guibert, qui l'avait soutenu et protégé dès son âge le plus tendre. Peu de jours après, il fit mettre à mort traîtreusement Rejouer, un noble qui lui était très fidèle ; Hugues avait été captivé par la beauté de la femme de Bernier, qu'il épousa tout de suite après le meurtre de son mari ; cette femme se nommait Friderade. Avant d'épouser Bernier, elle avait été mariée à Angelrand., un homme puissant, et lui avait donné une fille, que le comte Ricuin prit pour femme par la suite, et à laquelle il fit trancher la tête pour un adultère qu'elle avait commis[4]. »

L'un des anciens partisans de Hugues, Aubry, meurtrier de Meingaud, périt ensuite de la main d'Etienne, qui sera lui-même assassiné un peu plus tard. Le comte de Verdun Ricuin, qui avait fait mourir sa femme, coupable d'adultère, finit ses jours égorgé dans son lit par le comte Boson. Chez les simples particuliers, les mœurs ne valent pas mieux : le concile tenu à Metz, en 898, rappelle un certain nombre de meurtres ou de faits immoraux récemment commis. Ainsi, à la fin du IXe siècle et au début du Xe, on constate un relâchement général, l'oubli ou le mépris de lois divines et humaines ; il semble que la société retourne à la barbarie.

 

RÉSUMÉ SUR L'ÉPOQUE FRANQUE.

L'époque franque, on le voit par ce rapide exposé, présente les aspects les plus variés. Quel contraste à tous égards entre les règnes d'un Théodebert Ier, d'un Sigebert Ier ou d'un Charlemagne et ceux d'un roi fainéant, d'un Lothaire II ou d'un Zwentibold !

La région mosellane, d'abord comprise dans l'Austrasie mérovingienne, fournit à ce royaume sa capitale Metz ; elle possède à la fois l'indépendance et la sécurité. Les Carolingiens, issus de saint Arnoul, un évêque de Metz, assurent à notre pays une situation privilégiée dans la monarchie franque, qu'ils ont reconstituée et agrandie. Mais le traité de Verdun détruit l'œuvre de Pépin le Moyen, de Charles Martel, de Pépin le Bref et de Charlemagne ; il dépouille la Mosellane de la prépondérance dont elle jouissait. Soumise depuis 869 à des fluctuations incessantes, ballottée enitee.la France et l'Allemagne, elle perd enfin l'autonomie et la sécurité. De son glorieux passé, il ne lui reste plus qu'un souvenir.

D'autre part, quel conflit curieux dans le pays de fonces, de croyances, de conceptions, les unes généreuses, bienfaisantes, salutaires à la société, les autres égoïstes, mauvaises, pleines de germes de destruction et de mort ! Civilisation romaine, civilisation germanique et civilisation chrétienne se choquent, se combattent, se pénètrent ; aucune d'elles ne remporte un triomphe complet, définitif. Les vieilles institutions impériales se disloquent, s’évanouissent ; quelques-unes pourtant réussissent — tout en se transformant — à prolonger leur existence.

La société franque reste hiérarchisée comme l'était -celle de l'Empire, et le nombre des hommes libres, d'abord accru par l'invasion des barbares, se réduit à rien vers le début du Xe siècle, en même temps que triomphe le régime de la grande propriété.

Les Germains ont conservé leurs, pratiques judiciaires, qui ont évincé les usages romains ; il n'en résulte du reste aucun progrès ; louons cependant la création des rachimbourgs et des scabins.

Quant aux institutions politiques, administratives, militaires.et financières de l'Empire, elles n'ont point prévalu, sans d'ailleurs être remplacées par celles des Germains qui n'en avaient pas à proprement parler. Si les barbares ont exercé une action, c'est non point <en vertu d'idées arrêtées, réfléchies, mais bien plutôt par maladresse, par ignorance, par impuissance à s'élever jusqu'à la notion d'un Etat qui assure l'ordre à l'intérieur, protège les frontières et se procure les organes nécessaires à l'accomplissement de cette double tâche. Voilà ce qui explique en partie les dislocations successives du royaume mérovingien et de la monarchie carolingienne, la ruine aux VIIe-VIIIe siècles, puis aux IXe-Xe des institutions publiques et le triomphe de l'anarchie, la décadence de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, celle enfin de la littérature et des arts. Le prodigieux effort tenté par Charlemagne pour réorganiser l'Etat, pour restaurer la vie économique et la vie intellectuelle, ne produisit qu'une partie des résultats désirés.

A bien des égards, l'Eglise a exercé une profonde influence sur la société franque, à laquelle la rattachent des liens très forts, et de qui elle reçoit, en retour d'éminents services, d'importants privilèges. Nous avons montré quels dangers présentaient pour l'Eglise la protection de l'Etat, ainsi que la possession de trop grands domaines. Au surplus, la situation prépondérante de l'Eglise n'a nullement pour conséquence le triomphe de la loi évangélique. Paganisme romain et paganisme germanique, en apparence vaincus, conservent, en réalité, un grand pouvoir sur les cœurs, où ils maintiennent enracinées une foule de croyances et de superstitions. Les efforts de Charlemagne et du clergé de son temps pour améliorer, pour relever l'état moral de la population, ne produisent que des résultats incomplets et peu durables. On pratique extérieurement le culte, mais on ne se met nullement en peine de conformer sa vie aux préceptes du Christ.

Nos ancêtres de l'époque franque, reconnaissons-le, n'ont possédé que des institutions bien imparfaites et n'ont été ni des hommes cultivés, ni des chrétiens accomplis. Mais n'ont-ils pas joui, de 511 à 843, d'une sécurité extérieure complète, bien d'un prix inestimable, dont leurs descendants, toujours menacés d'invasions, de démembrements et de partages, n'ont jamais connu les douceurs ? N'ont-ils pas imposé leur domination aux peuples voisins, Neustriens, Aquitains, Germains d'outre-Rhin, Lombards ? N'ont-ils pas collaboré à la grande œuvre civilisatrice de Charlemagne et restauré, en 800, l'Empire d'Occident ? Centre et cœur de la monarchie carolingienne, notre pays ne lui a-t-il pas fourni en grand nombre des comtes, des évêques et des abbés ?

Que le souvenir de leur grandeur passée vive toujours dans la mémoire des habitants de la Mosellane, qu'ils y trouvent la consolation des misères et des humiliations sans nombre apportées à leur pays par les âges suivants[5], qu'ils y cherchent surtout l'espérance en des jours meilleurs ! Qu'ils n'hésitent pas à revendiquer contre ceux qui le réclament sans aucun droit l'héritage de gloire que leur ont légué les grands ancêtres de l'époque franque !

 

 

 



[1] GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. eccl. Franc., l. VIII, c. XXI.

[2] GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. eccl. Franc., l. III, c. XXVI.

[3] THÉGAN, Vita Hludowici imperatoris, c. XLIII, XLIV et LVI (Mon. Germ. hist., Scriptores, t. II, p. 599 et 602.)

[4] RÉGINON, Chronicon, ad annum 883, éd. In us. schol. des Mon. Germ., p. 120-121.

[5] Si notre pays a, plus que d'autres, souffert de la ruine de l'empire qu'il avait fondé, les contrées du centre et de l'ouest de l'Europe en ont également subi les funestes effets. L'Allemagne devait toujours se ressentir d'avoir été livrée trop tôt à elle-même, avant que nos ancêtres eussent achevé l'œuvre difficile et longue de son éducation. Enfin, n'est-ce pas à la disparition de la monarchie carolingienne qu'il faut, pour une bonne part, attribuer les guerres sans cesse renaissantes qui ont opposé, jusqu'à nos jours, aux progrès de la civilisation les obstacles les plus sérieux ?