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A
l'époque mérovingienne, la décadence, dont souffrit la vie économique
atteignit plus profondément encore la littérature et les arts. La renaissance
intellectuelle que créa le génie de Charlemagne, sans donner de résultats
très originaux, exerça pourtant assez d'influence pour que, malgré les
troubles du ix° et du x° siècle, elle ne disparût pas entièrement ; le pays
ne retombera pas dans l'engourdissement intellectuel où nous le trouvons
plongé au début du vin 0 siècle. I. — L'ENSEIGNEMENT, LA LANGUE ET LA LITTÉRATURE.
I°
L'époque mérovingienne.
A
l'époque mérovingienne les études ne cessent de péricliter ; c'est la
conséquence de l'établissement des barbares et de l'hostilité de l'Eglise,
surtout des moines, à l'égard des lettres profanes. On trouve encore des
écoles au palais des rois, auprès des églises et des abbayes ; des clercs ou
des moines y apprennent aux enfants la lecture, l'écriture, les éléments de
la religion. Quant aux études classiques, elles ont presque disparu. A peine
cite-t-on quelques prélats instruits comme l'évêque de Verdun, saint Paul,
qui vivait au vu 6 siècle. Les indigènes ne parlent plus qu'un latin corrompu
; du reste, la langue écrite ne s'altère guère moins, en particulier celle
des diplômes et des chartes, qui fourmillent de solécismes et de barbarismes. On
n'écrit plus, exception faite de quelques clercs et de quelques moines qui
ont rédigé des vies de saints : la plus intéressante est celle de saint
Arnoul, évêque de Metz. Mentionnons pourtant l'Italien Fortunat, qui vécut
quelque temps à la cour de Sigebert Ier et de Brunehaut ; on lit encore avec
intérêt l'épithalame qu'il composa en l'honneur du roi d'Austrasie et de la
fille d'Athanagilde, le De Navigio suo, où il raconte un voyage en
bateau sur la Moselle, fait avec Sigebert de Metz à Coblentz, quelques pièces
de vers-en l'honneur de hauts dignitaires de la cour. Nous empruntons à l'un
des poèmes adressés au maire du palais Gogon le passage suivant : «
Nuages qui venez, poussés par le souffle du rapide Aquilon..., dites-moi où
se trouve Gogon qui m'est cher... Se promène-t-il sur la Moselle, sur cette
rivière productrice de vignes, là où une brise légère tempère le jour brûlant
et où le fleuve, ; couvert de pampres, adoucit la chaleur de midi de l'ombre
de ses vignes, de la fraîcheur de ses eaux sans cesse renouvelées : ? Est-ce
la Meuse au doux murmure qui le retient, la Meuse où vivent la grue, l'oie et
le cygne, la Meuse riche d'une triple richesse (les oiseaux, les poissons, les
navires) ? Est-ce
l'Aisne, dont les eaux contenues par des rives gazonneuses, arrosent des
pâturages, des prairies, des moissons ? Est-ce l'Aire, la Sarre, la Chiers,
l'Escaut, la Somme, la Sauer ou la rivière à laquelle le sel donne son nom et
qui arrive à Metz ? Ou, parcourant les fourrés et les gorges des forêts,
tue-t-il les bêtes sauvages de son épieu ou les prend-il au filet ? La forêt
d'Ardenne ou celles des Vosges retentissent-elles du massacre du cerf, de la
chèvre, de l'ours et de l'aurochs tombant sous ses flèches ? Frappe-t-il le
buffle robuste entre les cornes ? Condamne-t-il à une mort qu'ils ne peuvent
enter l'ours, l'onagre et le sanglier ? Ou, cultivant ses domaines,
laboure-t-il des terrains défrichés par le feu, et le taureau gémit-il,
l'aiguillon au cou, en tirant la charrue ?[1] » 2° L'époque
carolingienne.
Charlemagne,
quoique peu instruit — nous n'avons pas la certitude qu'il ait jamais su
écrire — comprit les inconvénients et les dangers de l'ignorance ; il
s'efforça, d'ailleurs avec succès, de réagir contre la barbarie qui avait
fait tant de progrès depuis les invasions. Aidé de quelques savants
étrangers, tels que l'Anglo-Saxon Alcuin, le Lombard Paul Diacre, il provoqua
une véritable renaissance, dont les effets se firent sentir longtemps après
lui. Charlemagne
fonda ou réorganisa l'école du palais, décida que chaque église cathédrale,
chaque abbaye aurait la sienne ; parmi les plus célèbres écoles du pays, il
faut, citer celles de Metz, de Prüm et de Saint-Mihiel. On y enseignait le
latin, un peu de sciences, enfin ce que nous appellerions le catéchisme et
l'histoire sainte. Il ne semble pas que le grec ait fait partie du programme
de ces écoles. Le
style des auteurs du IXe siècle est beaucoup plus correct que celui de leurs
devanciers. Une conséquence de cette restauration du latin écrit fut de le
séparer nettement de la langue parlée ; celle-ci continua l'évolution, depuis
longtemps déjà commencée, qui devait la transformer en roman ; les serments
de Strasbourg peuvent nous en donner une idée. La
renaissance carolingienne produisit quelques auteurs, qui tous appartiennent
à l'Eglise. Parmi les théologiens et ' les liturgistes, citons l'abbé de
Saint-Mihiel Smaragde, contemporain de Charlemagne et de Louis le Pieux ; on
lui doit un mémoire sur la procession du Saint-Esprit, un commentaire de la
règle de saint Benoît, écrit après 817, un Diadema monachorum, recueil
de sentences des saints Pères, un Liber comitis, commentaire des
épîtres et des évangiles du dimanche. Un prêtre ou un abbé du diocèse de
Metz, Amalarius Simposius, a écrit vers l'année 820 un De ecclesiasticis
officiis, où il explique allégoriquement les usages liturgiques de
l'Eglise. Saint Agobard, archevêque de Lyon, vit dans l'ouvrage des erreurs,
qu'il releva dans son Liber contra libros quatuor Amalarii abbatis, et
qu'un concile tenu à Quierzy condamna en 838. Il s'éleva encore une polémique
entre Agobard et Amalaire à propos de la psalmodie. Réginon, abbé de Prüm
vers la fin du IXe siècle, a composé un De causis synodalibus et disciplinis
ecclesiasticis ; l'ouvrage est une compilation de canons des conciles, de
décrétales des papes, de capitulaires carolingiens, d'extraits des lois
romaines, d'écrits des saints Pères et de passages des pénitentiels. Le livre
devait servir de manuel aux évoques lorsque ceux-ci faisaient leurs tournées
pastorales. Dans le De harmonica institutione, le même auteur enseigne
comment on doit chanter les psaumes. Quatre
auteurs représentent l'histoire : ce sont dans l'ordre chronologique Paul
Diacre, Thégan, Réginon et Berthaire, ces deux derniers à peu près
contemporains. L'Italien Paul Diacre qui, en 784, fit un séjour à Metz,
écrivit à la demande de l'archevêque de cette ville, Angelrand, des Gesta
episcoporam Mettensium. Cette chronique, en général très sèche, ne donne
de détails que sur trois évêques, Auctor, Arnoul et Chrodedang. Thégan ou
Théganbert, chorévêque de Trêves, a composé une Vita Ludovici imperatoris,
très partiale, d'ailleurs curieuse en raison de l'esprit, fort peu
évangélique, dont l'auteur semble animé. L'abbé
de Prüm, Réginon, dont nous avons déjà parlé, a compilé une Chronique
universelle, dont le second livre est précieux pour l'histoire de la région
mosellane à la fin du IXe siècle et au début du Xe. S'il manque de critique,
s'il n'a qu'un médiocre souci de la chronologie, si par prudence il n'a pas
cru devoir parler de certains faits, on peut en revanche louer son
impartialité. Les Gesta
episcoporum Virdunensium de Berthaire (Berthier), moine de Saint-Vanne, relatent
surtout les acquisitions qu'a faites le domaine de l'église de Verdun et les
pertes qu'il a subies, avec quelques détails seulement sur les évoques de la
fin du IXe siècle. La
prose didactique nous offre deux ouvrages de l'abbé Smaragde de Saint-Mihiel,
le Commentarias in Donatum ou Grammatica major, et la Via
regia, écrite pour Louis le Pieux ; l'abbé de Saint-Mihiel expose au
prince ses devoirs d'homme et de souverain. Il lui recommande en particulier
de travailler à supprimer l'esclavage dans ses Etats[2], et de veiller à ce que les
juges ne vendent pas la justice. L'Irlandais Sedulius Scottus, imitateur de
Smaragde dans son De rectoribus christianis, expose, probablement pour
Lothaire il, les qualités que doit posséder un bon souverain ; on sait que le
jeune roi ne profita guère de ces sages conseils. Les
principaux poètes sont Smaragde, Wandalbert, moine de Prüm, auteur d'un
martyrologe en vers où il mentionne jour par jour les saints du calendrier, Sedulius
Scottus, poète courtisan, qui a célébré dans ses vers, avec un médiocre souci
de la vérité, tous ceux dont il attendait quelque laveur, Lothaire Ier, sa
femme Hermangarde, Lothaire II et l'archevêque de Cologne Gunther. En
résumé, peu d'auteurs ; et, parmi ceux que nous avons cités, quelques-uns
viennent de l'Italie ou de l'Irlande. II. — LES BEAUX-ARTS.
Pas
plus que la littérature, fart ne présente d'originalité. Aux temps
mérovingiens, on continue de suivre les errements de l'époque romaine, sauf
en ce qui concerne l'orfèvrerie, qui s'inspire de modèles orientaux. L'art,
comme la littérature, sévit protéger et encourager par Charlemagne.
Toutefois, si l'on excepte les arts mineurs, les résultats obtenus furent
assez médiocres. Les artistes que Charlemagne et ses successeurs firent
travailler ne s'inspirèrent pas seulement des modèles classiques ; ils
subirent aussi des influences byzantines, orientales et irlandaises. L'architecture
religieuse copie soit la basilique romaine, soit, à partir de Charlemagne,
les églises byzantines de l'Italie ; c'est le cas de l'église
d'Aix-la-Chapelle, qui reproduit San Vitale de Ravenne. Des sculptures, des
fresques, des mosaïques décoraient les églises carolingiennes. Par malheur,
bien peu de chose subsiste de ces édifices, presque tons démolis pour faire
place à des monuments d'un antre style, ou profondément remaniés. Les abbayes,
que seules des descriptions nous font connaître, étaient construites sur le
même plan que les villas romaines ; l'atrium de celles-ci devint le
cloître où se promenaient les religieux. Les
arts mineurs, dont nous possédons quelques spécimens, offrent plus d'intérêt.
L'orfèvrerie était un des arts que pratiquaient les barbares. La couverture
de l'évangéliaire dit de saint Gauzlin, la patène et le calice attribués au
même évêque, aujourd'hui conservés dans le trésor de la cathédrale de Nancy,
datent peut-être du IXe siècle. Dans le même trésor existe un panneau d'un
diptyque en ivoire, qui représente deux scènes de la vie de Notre-Seigneur,
en haut la crucifixion, au-dessous la résurrection. Le travail, œuvre d'un
artiste franc de la région, dénote une influence byzantine. La
sculpture en pierres fines ou glyptique accuse aussi l'imitation de l'art
byzantin. Le musée britannique possède une plaque ronde en cristal de roche,
sur laquelle l'auteur a gravé neuf scènes de la vie de Suzanne ; la neuvième,
qui occupe le centre, est entourée de l'inscription : Lotharius rex
Francorum fieri jussit. Au trésor d'Aix-la-Chapelle existe une autre in
taille, de forme ovale, qui représente le même Lothaire imberbe : elle décore
aujourd'hui une croix-reliquaire. La
miniature accompagne toujours à cette époque les manuscrits destinés aux
offices de l'Eglise, bibles, évangéliaires, sacramentaires, psautiers. On y
emploie des encres de différentes couleurs, pourpre, vert, or et argent. Des
dessins, encadrent les pages du manuscrit, accompagnent la première lettre
d'un chapitre, ou même occupent une page entière ; ils illustrent le texte
auquel ils sont joints. L'art de la miniature eut une vraie renaissance à
l'époque de Charlemagne. Les miniaturistes, clercs ou moines pour la plupart,
s'inspirèrent de modèles romains, byzantins, irlandais ou orientaux. Ils se
groupent par écoles régionales, qui se distinguent non point par la façon de
traiter les figures, mais par l'ornementation. Metz eut une école, d'où
sortirent peut-être, à l'époque de Drogon, au IXe siècle, des évangéliaires
et un sacramentaire, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, de Paris,
intéressant par ses lettres ornées de petites scènes ; on y constate un souci
curieux de réalisme dans la façon de traiter les figures. L'école dite
rhénane eut son centre à Trêves ; elle produisit, elle aussi, des manuscrits
richement décorés, dont le plus beau peut-être, l'évangéliaire d'Ada, se
trouve maintenant à Trêves. Quand
Charlemagne voulut réformer la musique religieuse, il dota Metz d'une école
de chant, qui resta longtemps florissante. Nous avons déjà cité les ouvrages
d'Amalaire et de Réginon consacrés au chant liturgique. La civilisation intellectuelle n'a eu dans notre pays un peu d'éclat qu'au temps de Charlemagne et de Louis le Pieux. Littérature et arts sont dépourvus d'originalité ; les écrivains imitent les auteurs latins, les artistes copient les œuvres de l'antiquité classique, de Byzance, de l'Orient. Pourtant l'action de Charlemagne n'aura pas été stérile, puisque de la renaissance carolingienne sortira plus tard un art original, l'art roman. Si, au point de vue économique, Verdun a joué dans notre pays le principal rôle, c'est Metz qui semble en avoir été, au moins à l'époque carolingienne, le foyer littéraire et artistique le plus intense. |