HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

DEUXIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — L'ÉPOQUE FRANQUE (511-925).

 

CHAPITRE IV. — L'ENSEIGNEMENT, LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.

 

 

A l'époque mérovingienne, la décadence, dont souffrit la vie économique atteignit plus profondément encore la littérature et les arts. La renaissance intellectuelle que créa le génie de Charlemagne, sans donner de résultats très originaux, exerça pourtant assez d'influence pour que, malgré les troubles du ix° et du x° siècle, elle ne disparût pas entièrement ; le pays ne retombera pas dans l'engourdissement intellectuel où nous le trouvons plongé au début du vin 0 siècle.

 

I. — L'ENSEIGNEMENT, LA LANGUE ET LA LITTÉRATURE.

I° L'époque mérovingienne.

A l'époque mérovingienne les études ne cessent de péricliter ; c'est la conséquence de l'établissement des barbares et de l'hostilité de l'Eglise, surtout des moines, à l'égard des lettres profanes. On trouve encore des écoles au palais des rois, auprès des églises et des abbayes ; des clercs ou des moines y apprennent aux enfants la lecture, l'écriture, les éléments de la religion. Quant aux études classiques, elles ont presque disparu. A peine cite-t-on quelques prélats instruits comme l'évêque de Verdun, saint Paul, qui vivait au vu 6 siècle. Les indigènes ne parlent plus qu'un latin corrompu ; du reste, la langue écrite ne s'altère guère moins, en particulier celle des diplômes et des chartes, qui fourmillent de solécismes et de barbarismes.

On n'écrit plus, exception faite de quelques clercs et de quelques moines qui ont rédigé des vies de saints : la plus intéressante est celle de saint Arnoul, évêque de Metz. Mentionnons pourtant l'Italien Fortunat, qui vécut quelque temps à la cour de Sigebert Ier et de Brunehaut ; on lit encore avec intérêt l'épithalame qu'il composa en l'honneur du roi d'Austrasie et de la fille d'Athanagilde, le De Navigio suo, où il raconte un voyage en bateau sur la Moselle, fait avec Sigebert de Metz à Coblentz, quelques pièces de vers-en l'honneur de hauts dignitaires de la cour. Nous empruntons à l'un des poèmes adressés au maire du palais Gogon le passage suivant :

« Nuages qui venez, poussés par le souffle du rapide Aquilon..., dites-moi où se trouve Gogon qui m'est cher... Se promène-t-il sur la Moselle, sur cette rivière productrice de vignes, là où une brise légère tempère le jour brûlant et où le fleuve, ; couvert de pampres, adoucit la chaleur de midi de l'ombre de ses vignes, de la fraîcheur de ses eaux sans cesse renouvelées : ? Est-ce la Meuse au doux murmure qui le retient, la Meuse où vivent la grue, l'oie et le cygne, la Meuse riche d'une triple richesse (les oiseaux, les poissons, les navires) ? Est-ce l'Aisne, dont les eaux contenues par des rives gazonneuses, arrosent des pâturages, des prairies, des moissons ? Est-ce l'Aire, la Sarre, la Chiers, l'Escaut, la Somme, la Sauer ou la rivière à laquelle le sel donne son nom et qui arrive à Metz ? Ou, parcourant les fourrés et les gorges des forêts, tue-t-il les bêtes sauvages de son épieu ou les prend-il au filet ? La forêt d'Ardenne ou celles des Vosges retentissent-elles du massacre du cerf, de la chèvre, de l'ours et de l'aurochs tombant sous ses flèches ? Frappe-t-il le buffle robuste entre les cornes ? Condamne-t-il à une mort qu'ils ne peuvent enter l'ours, l'onagre et le sanglier ? Ou, cultivant ses domaines, laboure-t-il des terrains défrichés par le feu, et le taureau gémit-il, l'aiguillon au cou, en tirant la charrue ?[1] »

2° L'époque carolingienne.

Charlemagne, quoique peu instruit — nous n'avons pas la certitude qu'il ait jamais su écrire — comprit les inconvénients et les dangers de l'ignorance ; il s'efforça, d'ailleurs avec succès, de réagir contre la barbarie qui avait fait tant de progrès depuis les invasions. Aidé de quelques savants étrangers, tels que l'Anglo-Saxon Alcuin, le Lombard Paul Diacre, il provoqua une véritable renaissance, dont les effets se firent sentir longtemps après lui.

Charlemagne fonda ou réorganisa l'école du palais, décida que chaque église cathédrale, chaque abbaye aurait la sienne ; parmi les plus célèbres écoles du pays, il faut, citer celles de Metz, de Prüm et de Saint-Mihiel. On y enseignait le latin, un peu de sciences, enfin ce que nous appellerions le catéchisme et l'histoire sainte. Il ne semble pas que le grec ait fait partie du programme de ces écoles.

Le style des auteurs du IXe siècle est beaucoup plus correct que celui de leurs devanciers. Une conséquence de cette restauration du latin écrit fut de le séparer nettement de la langue parlée ; celle-ci continua l'évolution, depuis longtemps déjà commencée, qui devait la transformer en roman ; les serments de Strasbourg peuvent nous en donner une idée.

La renaissance carolingienne produisit quelques auteurs, qui tous appartiennent à l'Eglise. Parmi les théologiens et ' les liturgistes, citons l'abbé de Saint-Mihiel Smaragde, contemporain de Charlemagne et de Louis le Pieux ; on lui doit un mémoire sur la procession du Saint-Esprit, un commentaire de la règle de saint Benoît, écrit après 817, un Diadema monachorum, recueil de sentences des saints Pères, un Liber comitis, commentaire des épîtres et des évangiles du dimanche. Un prêtre ou un abbé du diocèse de Metz, Amalarius Simposius, a écrit vers l'année 820 un De ecclesiasticis officiis, où il explique allégoriquement les usages liturgiques de l'Eglise. Saint Agobard, archevêque de Lyon, vit dans l'ouvrage des erreurs, qu'il releva dans son Liber contra libros quatuor Amalarii abbatis, et qu'un concile tenu à Quierzy condamna en 838. Il s'éleva encore une polémique entre Agobard et Amalaire à propos de la psalmodie. Réginon, abbé de Prüm vers la fin du IXe siècle, a composé un De causis synodalibus et disciplinis ecclesiasticis ; l'ouvrage est une compilation de canons des conciles, de décrétales des papes, de capitulaires carolingiens, d'extraits des lois romaines, d'écrits des saints Pères et de passages des pénitentiels. Le livre devait servir de manuel aux évoques lorsque ceux-ci faisaient leurs tournées pastorales. Dans le De harmonica institutione, le même auteur enseigne comment on doit chanter les psaumes.

Quatre auteurs représentent l'histoire : ce sont dans l'ordre chronologique Paul Diacre, Thégan, Réginon et Berthaire, ces deux derniers à peu près contemporains. L'Italien Paul Diacre qui, en 784, fit un séjour à Metz, écrivit à la demande de l'archevêque de cette ville, Angelrand, des Gesta episcoporam Mettensium. Cette chronique, en général très sèche, ne donne de détails que sur trois évêques, Auctor, Arnoul et Chrodedang. Thégan ou Théganbert, chorévêque de Trêves, a composé une Vita Ludovici imperatoris, très partiale, d'ailleurs curieuse en raison de l'esprit, fort peu évangélique, dont l'auteur semble animé.

L'abbé de Prüm, Réginon, dont nous avons déjà parlé, a compilé une Chronique universelle, dont le second livre est précieux pour l'histoire de la région mosellane à la fin du IXe siècle et au début du Xe. S'il manque de critique, s'il n'a qu'un médiocre souci de la chronologie, si par prudence il n'a pas cru devoir parler de certains faits, on peut en revanche louer son impartialité.

Les Gesta episcoporum Virdunensium de Berthaire (Berthier), moine de Saint-Vanne, relatent surtout les acquisitions qu'a faites le domaine de l'église de Verdun et les pertes qu'il a subies, avec quelques détails seulement sur les évoques de la fin du IXe siècle.

La prose didactique nous offre deux ouvrages de l'abbé Smaragde de Saint-Mihiel, le Commentarias in Donatum ou Grammatica major, et la Via regia, écrite pour Louis le Pieux ; l'abbé de Saint-Mihiel expose au prince ses devoirs d'homme et de souverain. Il lui recommande en particulier de travailler à supprimer l'esclavage dans ses Etats[2], et de veiller à ce que les juges ne vendent pas la justice. L'Irlandais Sedulius Scottus, imitateur de Smaragde dans son De rectoribus christianis, expose, probablement pour Lothaire il, les qualités que doit posséder un bon souverain ; on sait que le jeune roi ne profita guère de ces sages conseils.

Les principaux poètes sont Smaragde, Wandalbert, moine de Prüm, auteur d'un martyrologe en vers où il mentionne jour par jour les saints du calendrier, Sedulius Scottus, poète courtisan, qui a célébré dans ses vers, avec un médiocre souci de la vérité, tous ceux dont il attendait quelque laveur, Lothaire Ier, sa femme Hermangarde, Lothaire II et l'archevêque de Cologne Gunther.

En résumé, peu d'auteurs ; et, parmi ceux que nous avons cités, quelques-uns viennent de l'Italie ou de l'Irlande.

 

II. — LES BEAUX-ARTS.

Pas plus que la littérature, fart ne présente d'originalité. Aux temps mérovingiens, on continue de suivre les errements de l'époque romaine, sauf en ce qui concerne l'orfèvrerie, qui s'inspire de modèles orientaux.

L'art, comme la littérature, sévit protéger et encourager par Charlemagne. Toutefois, si l'on excepte les arts mineurs, les résultats obtenus furent assez médiocres. Les artistes que Charlemagne et ses successeurs firent travailler ne s'inspirèrent pas seulement des modèles classiques ; ils subirent aussi des influences byzantines, orientales et irlandaises.

L'architecture religieuse copie soit la basilique romaine, soit, à partir de Charlemagne, les églises byzantines de l'Italie ; c'est le cas de l'église d'Aix-la-Chapelle, qui reproduit San Vitale de Ravenne. Des sculptures, des fresques, des mosaïques décoraient les églises carolingiennes. Par malheur, bien peu de chose subsiste de ces édifices, presque tons démolis pour faire place à des monuments d'un antre style, ou profondément remaniés. Les abbayes, que seules des descriptions nous font connaître, étaient construites sur le même plan que les villas romaines ; l'atrium de celles-ci devint le cloître où se promenaient les religieux.

Les arts mineurs, dont nous possédons quelques spécimens, offrent plus d'intérêt. L'orfèvrerie était un des arts que pratiquaient les barbares. La couverture de l'évangéliaire dit de saint Gauzlin, la patène et le calice attribués au même évêque, aujourd'hui conservés dans le trésor de la cathédrale de Nancy, datent peut-être du IXe siècle. Dans le même trésor existe un panneau d'un diptyque en ivoire, qui représente deux scènes de la vie de Notre-Seigneur, en haut la crucifixion, au-dessous la résurrection. Le travail, œuvre d'un artiste franc de la région, dénote une influence byzantine.

La sculpture en pierres fines ou glyptique accuse aussi l'imitation de l'art byzantin. Le musée britannique possède une plaque ronde en cristal de roche, sur laquelle l'auteur a gravé neuf scènes de la vie de Suzanne ; la neuvième, qui occupe le centre, est entourée de l'inscription : Lotharius rex Francorum fieri jussit. Au trésor d'Aix-la-Chapelle existe une autre in taille, de forme ovale, qui représente le même Lothaire imberbe : elle décore aujourd'hui une croix-reliquaire.

La miniature accompagne toujours à cette époque les manuscrits destinés aux offices de l'Eglise, bibles, évangéliaires, sacramentaires, psautiers. On y emploie des encres de différentes couleurs, pourpre, vert, or et argent. Des dessins, encadrent les pages du manuscrit, accompagnent la première lettre d'un chapitre, ou même occupent une page entière ; ils illustrent le texte auquel ils sont joints. L'art de la miniature eut une vraie renaissance à l'époque de Charlemagne. Les miniaturistes, clercs ou moines pour la plupart, s'inspirèrent de modèles romains, byzantins, irlandais ou orientaux. Ils se groupent par écoles régionales, qui se distinguent non point par la façon de traiter les figures, mais par l'ornementation. Metz eut une école, d'où sortirent peut-être, à l'époque de Drogon, au IXe siècle, des évangéliaires et un sacramentaire, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, de Paris, intéressant par ses lettres ornées de petites scènes ; on y constate un souci curieux de réalisme dans la façon de traiter les figures. L'école dite rhénane eut son centre à Trêves ; elle produisit, elle aussi, des manuscrits richement décorés, dont le plus beau peut-être, l'évangéliaire d'Ada, se trouve maintenant à Trêves.

Quand Charlemagne voulut réformer la musique religieuse, il dota Metz d'une école de chant, qui resta longtemps florissante. Nous avons déjà cité les ouvrages d'Amalaire et de Réginon consacrés au chant liturgique.

 

La civilisation intellectuelle n'a eu dans notre pays un peu d'éclat qu'au temps de Charlemagne et de Louis le Pieux. Littérature et arts sont dépourvus d'originalité ; les écrivains imitent les auteurs latins, les artistes copient les œuvres de l'antiquité classique, de Byzance, de l'Orient. Pourtant l'action de Charlemagne n'aura pas été stérile, puisque de la renaissance carolingienne sortira plus tard un art original, l'art roman. Si, au point de vue économique, Verdun a joué dans notre pays le principal rôle, c'est Metz qui semble en avoir été, au moins à l'époque carolingienne, le foyer littéraire et artistique le plus intense.

 

 

 



[1] FORTUNAT, Carmina, l. VII, c. IV, ad Gogonem (Mon. Germ., Auct. antiq., t. IV, 1re partie, p. 155).

[2] Voir ci-dessus, § II du chapitre II de ce livre.