HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

DEUXIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — L'ÉPOQUE FRANQUE (511-925).

 

CHAPITRE III. — LA VIE MATÉRIELLE. - LA VIE ÉCONOMIQUE.

 

 

Bibliographie. — Ouvrages généraux : GUÉRARD (B.), le Polyptique de l'abbé Irminon. Prolégomènes, 1 vol. in-4°, 1844. — HEYD (W.), traduit par RAYNAUD (F.), Histoire du commerce du Levant au moyen âge, 2 vol. in-8°, 1885-1886. — PIGEONNEAU (H.), Histoire du commerce de la France, t. I., 1885. — LAMPRECHT (K.), Deutsches Wirthschaftsleben im Mittelalter, 4 vol. in-8°, 1886. — ENGEL et SERRURE, Traité de numismatique du moyen-âge, t. I, 1891. — PROU (M.), Catalogue des monnaies de la Bibliothèque nationale. Epoque mérovingienne, Epoque carolingienne, 2 vol. in-8°, 1892 et 1896. — LEVASSEUR (F.), Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, 2 vol. in-8°, 1900-1901. Du même, Histoire du commerce de la France, 1re partie, Avant 1789, 1 vol. in-8°, 1911. — INAMA-STERNEGG (Th. von.), Deutsche Wirthschaftsgeschichte, 4 vol. in-8°, le premier, 2e éd., 1909.

 

Germains et Belgo-Romains restèrent sans doute quelques temps fidèles à leur genre de vie, à leurs habitudes. Toutefois, au fur et à mesure que les deux groupes de population se mélangèrent, ils agirent les uns sur les autres et se firent des emprunts : finalement il se forma une existence nouvelle, où des usages romains voisinaient avec des pratiques germaniques.

 

I. — LA VIE MATÉRIELLE.

 

L'établissement des Germains dans la région mosellane, où ils trouvaient un climat plus tempéré que celui de leur patrie et surtout un sol plus fertile, mieux cultivé, devait entraîner quelques changements dans leur existence. Ils connurent un bien-être auquel ils n'étaient pas habitués ; gros mangeurs, ils avaient de quoi satisfaire leur appétit ; grands buveurs, ils pouvaient, pour étancher leur soif, choisir entre le vin, la bière et la cervoise. Ils en usaient largement, et les auteurs de l'époque mérovingienne nous représentent l'ivrognerie comme l'un des vices les plus répandus ; chez les gens riches, si la cuisine ignorait sans cloute les raffinements de l'époque impériale, on servait de gros plats et en grand nombre. A cette époque, ainsi d'ailleurs que durant toute la période médiévale, on consommait beaucoup de poisson ; c'était la conséquence des nombreux jours d'abstinence que prescrivait l'Eglise.

Le vêtement des barbares différait beaucoup de celui des Gallo-Romains. Ils portaient une chemise, un caleçon de lin, une tunique sans manches, un manteau, un pantalon et des souliers ; des lanières de cuir main tenaient les chaussures et remontaient en se croisant sur le pantalon. Par-dessus la chemise, les femmes mettaient une robe de laine ou de soie et un manteau ; elles tressaient leurs cheveux et les entrelaçaient de rubans de couleur. Les barbares renoncèrent peu à peu aux anneaux, aux colliers et laissèrent aux femmes ces ornements ; n'oublions pas des épingles de formes variées et surtout les fibules, d'un travail souvent curieux.

A l'exception des chefs, les barbares n'avaient ni casque, ni cuirasse. Pourtant, à l'époque carolingienne, des miniatures représentent des guerriers — il est vrai qu'ils font partie de l'entourage du roi — qui ont la tête recouverte d'un casque. La principale arme défensive était le bouclier de bois, recouvert de cuir avec, au centre, une sorte de calotte en fer appelée umbo. Gomme armes offensives, citons l'épée, dont le fourreau était soutenu par un baudrier souvent richement orné, le scramasax, sorte de long couteau, la lance, l'angon à la pointe barbelée, la francisque qui, contrairement à l'opinion commune, ne possédait qu'un tranchant, d'autres haches, l'arc et les flèches, la fronde, la massue.

C'est par des miniatures, par des descriptions d'auteurs que nous pouvons nous faire quelque idée des demeures de l'époque franque, dont aucune ne nous est parvenue. On y entrait par une cour que bordaient d'un côté la maison d'habitation, de l'autre les étables, les écuries, etc. ; des haies ou des palissades formaient clôture sur le chemin ou sur la rue. Les barbares faisaient, surtout à la campagne, un très grand usage du bois pour la construction de leurs maisons. Le mobilier, s'il faut en croire les miniatures qui nous le font connaître, le mobilier n'était qu'une imitation de celui que l'on trouve en usage au temps de l'Empire romain.

Comme distractions, les Gallo-Francs avaient les repas, longs et parfois tumultueux, le jeu d'échecs, la pêche, la chasse, celle-ci permise à tous les hommes libres, plus tard réservée, ou peu s'en faut, aux riches et aux puissants, enfin les combats de bêtes. Grégoire de Tours en mentionne à Metz, sous le règne de Childebert II.

Nous connaissons beaucoup mieux les tombes des barbares que celles des Gallo-Romains. C'est qu'en effet les indigènes se faisaient enterrer près des églises, et comme cet usage s'est continué durant tout le moyen âge et même jusqu'à nos jours, rien n'a subsisté des tombes les plus anciennes, celles-ci ayant cédé la place à d'autres. Durant les premiers temps qui suivirent leur établissement dans la région mosellane, les Germains, non contents de vivre à l'écart des indigènes, avaient leurs nécropoles particulières ; plus tard, quand ils eurent embrassé le christianisme et se furent mêlés aux Gallo-Romains, ils se firent inhumer à côté d'eux. Les cimetières qui avaient reçu tout d'abord les cadavres des barbares, furent donc abandonnés, et c'est ainsi qu'on a pu de nos jours les retrouver intacts. Il y a beaucoup de ces cimetières dans la région mosellane ; ils étaient en général installés sur une colline, à mi-côte. D'habitude, nous l'avons déjà dit, le nombre des tombeaux, sauf à Pompey et à Lavoye, où Ton en a rencontré plusieurs centaines, n'est jamais très considérable. Les barbares ne connaissaient ni l'incinération, ni l'inhumation sous tumulus. Parfois ils confiaient simplement le corps à la terre, quelquefois, mais rarement, ils le plaçaient dans un cercueil de bois ; on trouve encore des cadavres entourés de murs en pierres sèches, de murs maçonnés, ou enfin couchés dans des sarcophages de pierre. Presque toujours les barbares gisent étendus sur le dos, la tête à l'ouest, les pieds à l'est. Au début, les hommes se faisaient enterrer avec leurs armes, les femmes avec leurs bijoux, les enfants avec leurs jouets. Mais cette pratique disparut lentement, sous l'influence du christianisme ; la loi civile finit même par l'interdire à l'époque carolingienne. Nous avons ainsi la certitude qu'une tombe est d'autant plus ancienne qu'elle contient un mobilier plus riche.

 

II. — LA VIE ÉCONOMIQUE.

 

Comme précédemment, et plus encore, l'agriculture occupe la grande majorité des habitants du pays. Si la vie économique put se développer durant les périodes calmes, telles que le VIe siècle, une partie du VIIe, la fin du VIIIe et la première moitié du IXe, elle se ralentit ou déclina aux époques d'agitation, de guerres civiles, d'invasions, comme la fin du VIIe, le début du VIIIe, la seconde moitié du IXe et le Xe.

1° L'agriculture.

Les Germains connaissaient et pratiquaient le régime de la propriété individuelle. Peut-être là où ils s'établirent par groupes et où ils créèrent des villages, les prairies et les bois restèrent-ils la propriété collective de tous les habitants. Les barbares, dont chacun eut son lot de terres, reconstituèrent la petite et la moyenne propriété : c'est là un des meilleurs résultats de leur établissement dans le pays.

Par malheur, la grande propriété, qui n'avait pas disparu, devait, sous l'influence de causes multiples, regagner peu à peu le terrain perdu. Les familles riches, les églises et les abbayes créèrent de vastes domaines, qui devinrent de plus en plus importants. Nous avons déjà, dit comment, pour des raisons économiques et par suite de la lourdeur du service militaire, les petits propriétaires, que le pouvoir central protégeait mal, se virent réduits à devenir les clients des riches et des puissants, et, pour ne pas être complètement dépouillés, à sacrifier la propriété de leur domaine, dont ils ne gardèrent plus que la jouissance. Celte évolution, commencée durant la décadence mérovingienne, ralentie par Charlemagne, se poursuivit et s'accéléra durant la seconde moitié du IXe siècle et le début du Xe.

Les domaines de la royauté, ceux des églises et des abbayes, ceux enfin des grandes familles représentent alors la grande propriété. De ces trois groupes de terres, c'est celui de l'Eglise que nous connaissons le mieux, parce que les diplômes, les chartes, les polyptyques qui nous sont parvenus ne concernent que des établissements religieux. Le roi avait des domaines dans tous les pagi de la Mosellane, terres arables, forêts, prairies, mines, eaux courantes et stagnantes. Les Mérovingiens avaient naturellement hérité des terres du fisc impérial ; peut-être gardèrent-ils, en outre, pour eux une partie des biens-fonds dont les propriétaires avaient péri lors des invasions. Dans la suite, les confiscations prononcées par les tribunaux contre certains criminels enrichirent le domaine royal. Celui-ci, d'autre part, s'appauvrissait en raison des largesses que les souverains faisaient à leurs fonctionnaires, à leurs fidèles, aux églises et aux abbayes. La nécessité de se montrer généreux s'imposa d'autant plus aux princes du IXe siècle qu'après le traité de Verdun ils n'eurent d'autre souci que de se dépouiller les uns les autres ; il s'agissait pour eux de corrompre les fidèles de leurs frères, neveux ou cousins, tout en retenant les leurs dans le devoir. Cette politique, maladroite autant que malhonnête, eut pour résultat final de ruiner les souverains. Au début du Xe siècle, il restait peu de chose dans la Mosellane de ce domaine royal, qui, au temps de Charlemagne, embrassait encore un territoire très étendu.

Le domaine de l'Eglise, ou plutôt des églises et des abbayes, est celui, nous l'avons dit, que nous connaissons le mieux : chaque église, chaque monastère possédait le sien propre. D'une part il s'accroissait du fait des donations, des échanges, des achats, mais d'un autre côté il subit à diverses époques des pertes sérieuses ; quelques princes, trouvant leurs domaines trop réduits, firent des emprunts forcés à ceux de l'Eglise : ce fut le cas de Charles Martel, de Lothaire Ier et de Lothaire II. Aux époques de troubles ou d'affaiblissement de la royauté, en particulier à la fin du IXe siècle et au début du Xe, les grands usurpent sans scrupules les terres ecclésiastiques, et ces empiétements se prolongeront durant tout le moyen âge.

Nous connaissons assez bien, grâce aux chartes et aux polyptyques, les domaines de Prüm, de Gorze, de Saint-Vanne de Verdun à la fin de l'époque franque. L'abbaye royale de Prm avait des biens dans presque toute la Lotharingie et même en dehors du royaume ; les abbayes épiscopales de Gorze et de Saint-Vanne ne s'étendaient guère au de la des limites de la Mosellane.

Quant aux domaines des grandes familles, ils s'accroissaient par des donations royales, par des empiétements sur les terres ecclésiastiques, par la spoliation des petits propriétaires. Des donations de terres à des vassaux, parfois des confiscations prononcées par les rois appauvrissaient les grands propriétaires laïcs.

Les propriétés du roi, des églises, des abbayes, des familles riches ne constituaient pas des blocs d'un seul tenant. Ils se divisaient en domaines, dont chacun comprenait une villa entière ou un fragment de villa. Plusieurs villæ du domaine royal pouvaient être groupées pour constituer un fiscus. Peut-être les grands propriétaires laïcs ou ecclésiastiques avaient-ils, eux aussi, des complexes analogues aux fisci. Dans, chaque villa ou fragment de villa un peu considérable, l'on distinguait, d'une part les tenures des colons et des serfs, de l'autre la terra indominicala, dont le propriétaire se réservait la jouissance directe et qui comprenait, avec sa maison, des bois, des prairies, des terres arables. Chaque tenure ou manse se composait d'une maison et de terres ; son étendue variait avec la nature des cultures, et la richesse du sol. Dans la région mosellane, les maisons des tenanciers se groupaient d'habitude en villages ; on ne les voit que rarement disséminées au milieu des terres.

La même administration fonctionne dans les domaines du roi, dans ceux de l'Eglise, dans ceux des grandes familles. A la tête de chacun d'eux se trouve un judex, qui joue le double rôle d'administrateur et d'intendant ; au-dessous de cet agent viennent des villici ou régisseurs, des majores, des decani, des cellerarii, des forestarii. Quant aux avoués qu'a institués Charlemagne auprès des églises et des abbayes immunistes, ils ont un rôle plutôt judiciaire et militaire qu'économique.

Le personnel subalterne comprend des hommes libres, de moins en moins nombreux, des colons, des affranchis, des serfs ; la plupart de ces hommes travaillent la terre, bien qu'il y ait aussi parmi eux des ouvriers, maçons, charpentiers, menuisiers, etc. Les cultivateurs doivent au maître des redevances en argent ou en nature, quelquefois en argent et en nature. Ces redevances varient à l'infini, suivant l'étendue de la terre, la fertilité du sol, la nature des cultures. Les tenanciers payaient un véritable fermage, tandis que les redevances des précaristes, beaucoup moins élevées, avaient simplement le caractère d'uni tribut qu'exigeait le propriétaire pour affirmer son droit sur la terre. Aux redevances, qui représentaient le loyer des champs qu'Us faisaient valoir, s'ajoutaient pour les colons et surtout pour les serfs des travaux sur la terra indominicata. Ils étaient tenus de labourer, d'ensemencer cette partie du domaine dont le propriétaire avait gardé pour lui la possession directe, de faire les récoltes et de les rentrer. Les tenanciers de l'abbaye de Prm devaient par semaine trois jours de travail au monastère, et l'abbé les employait à d'autres besognes quand les champs n'exigeaient aucuns soins. Comme compensation à ces corvées, les hommes recevaient du propriétaire la nourriture, surtout au moment de la moisson et de la vendange ; de plus, leur maître les autorisait à mener leur bétail paître sur ses prairies ou dans ses bois.

Si, par suite des invasions du IVe et du Ve siècle, l'étendue des terres cultivées avait diminué dans la Mosellane, elle s'accrut à nouveau une fois le calme rétabli et les barbares fixés dans le pays. Agriculteurs en majorité, ils se mirent tout de suite à l'œuvre ; puis les moines eux-mêmes, les colons, et les serfs des abbayes défrichèrent de vastes espaces ; restés, incultes ou couverts de bois. La grande propriété laïque s'étendit de la même façon. Mais les troubles de la fin du IXe siècle et du Xe, les invasions normandes et hongroises arrêtèrent les progrès de la culture et la firent même reculer. Faute de chartes de vente, nous n'avons aucune idée de ce que la terre valait à cette époque.

Les cultures alimentaires ou industrielles nous sont mieux connues : céréales, légumes, fruits, plantes médicinales, le pays donnait les mêmes productions qu'aujourd'hui. La vigne avait fait des progrès ; on en avait planté près de Verdun au VIe siècle, et les documents, diplomatiques la signalent sur le territoire de nombreux villages de la région.

Sur les procédés de culture, nous savons peu de chose ; une partie des semailles se faisait au printemps, une autre à l'automne. Il se peut que le régime de l'assolement triennal ait alors été en usage, au moins dans les grands domaines. Prairies et forêts restaient d'habitude en la possession directe du grand propriétaire, qui autorisait soit gracieusement, soit moyennant redevance, ses tenanciers à y mener leurs troupeaux.

Les Gallo-Francs élevaient tous les animaux domestiques qu'emploient aujourd'hui nos cultivateurs. D'après un diplôme de Charles le Gros, un cheval était estimé 30 sous d'argent ou 360 deniers ; d'autres documents nous apprennent que la valeur d'un porc variait de 20 à 24 deniers. La basse-cour se composait de poules et d'oies ; quant aux canards, ils semblent avoir été à cette époque des oiseaux de luxe.

Les forêts avaient alors et ont gardé durant tout le moyen âge une importance qu'elles n'ont plus aujourd'hui. Elles fournissaient d'abord du bois de construction et du bois de chauffage. Les tenanciers avaient le droit d'en prendre une certaine quantité pour leur usage personnel. Ils devaient couper et voiturer celui dont le propriétaire avait besoin. Aux animaux domestiques les forêts fournissaient de l'herbe, des glands, des faînes — aux hommes le miel et la cire des abeilles, la chair ou la dépouille des nombreuses bêtes sauvages qu'elles renfermaient. Nous avons déjà dit que les nobles finirent peu à peu par se réserver le droit de chasse, qui d'abord appartenait à tous les hommes libres. Quelques-unes des forêts royales se trouvaient placées dans une situation privilégiée ; défense formelle était faite d'y chasser.

Les fleuves et les grandes rivières ne pouvaient être appropriés, à la différence des ruisseaux et des étangs. Dans les cours d'eau vivaient de nombreux poissons, qui entraient pour une bonne part dans la nourriture des habitants. En général, le droit de pêche appartenait aux riverains. Les grands., propriétaires créaient des pêcheries avec vannes et réservoirs. L'abbaye de Prüm et l'église de Toul avaient des pêcheries sur la Moselle, la première à Remich, la seconde à Pierre-la-Treiche, où les chanoines de la cathédrale avaient le droit de pêcher une fois par semaine, les moines de Saint-Evre deux fois.

2° L'industrie.

Durant l'époque franque le pays n'a pas de vie industrielle intense. Au début de la période mérovingienne, on trouve encore, comme au temps de l'Empire, des corporations de tisserands dans les villes de Trêves et de Metz. Mais, et cette pratique se constatait déjà sous la domination romaine, diverses industries fonctionnent également sur les grandes propriétés ; elles ne feront que se développer, en vertu du principe d'après lequel tout domaine un peu important doit, dans la mesure du possible, se suffire à lui-même et fournir la matière première nécessaire soit à la construction des maisons, soit à la confection des vêtements, des instruments, des armes, etc. Il s'y trouve des moulins à eau, des fours, des pressoirs, des brasseries ; on tisse de la toile avec le lin et le chanvre, des étoffes avec la laine des moutons.

Nous possédons très peu de renseignements sur l'exploitation des mines de fer et de plomb argentifère de la région, tandis qu'à, l'égard des salines ils nous sont parvenus en assez grande abondance. L'Etat ne s'était pas réservé le monopole de ces dernières ; il avait accordé à des églises et à des abbayes des concessions nombreuses. C'est ainsi que Prüm et Gorze extrayaient du sel à Vie, les chanoines de Toul et les moines de Saint-Evre à Moyenvic, Saint-Mihiel, Munster et Murbach à Marsal. Prüm possédait à Vie deux fabriques avec trois chaudières, dont chacune produisait annuellement cent muids. On obtenait le sel en faisant évaporer l'eau salée.

3° Le commerce.

Les cours d'eau continuent d'être utilisés pour le transport des marchandises. C'est chargé sur des bateaux que le sel fabriqué à Vie pour l'abbaye de Prüm descend la Moselle de Metz à Schweich ; on le charroie de Vic à Metz et de Schweich au monastère. Les routes de terre, dont nous trouvons de fréquentes mentions dans les diplômes et dans les chartes, sont les anciennes voies romaines, plus ou moins bien entretenues à l'aide de corvées. Nous doutons que de nouveaux chemins aient alors été créés. Une faut voir dans les chaussées dites de Brunehaut que des voies romaines, dont la reine d'Austrasie avait ordonné la réfection. Sur les rivières et sur les routes, il existe des péages établis par l'Etat ; mais comtes et grands propriétaires ont une tendance à en créer de nouveaux. Charlemagne essaya de faire disparaître cet abus, qui se développa derechef quand la royauté n'eut plus la force de le réprimer.

Les grandes villes, en particulier Metz et Verdun, servent d'entrepôts commerciaux. Il y a des marchés hebdomadaires, des foires annuelles, surtout auprès des églises et des abbayes, foires qui coïncident avec la fête du saint que ces établissements religieux honorent comme patron. C'est toujours le roi qui concède aux églises et aux monastères le droit d'établir une foire ou un marché ; en même temps le souverain leur permet souvent de créer un atelier monétaire.

Les mesures, les poids, les monnaies de la période mérovingienne sont ceux de l'époque impériale. La livre romaine, l'arpent, le sou d'or continuent d'être en usage. Mais les premiers Carolingiens apportent des changements à l'ancien état de choses, modifient le poids de la livre, suppriment les monnaies d'or, remplacent le sou d'or par celui d'argent, qui n'est qu'une monnaie de compte ; une livre en contient vingt ; chaque sou comprend douze deniers, monnaie effective.

Comme à l'époque romaine, la frappe des monnaies constitue un droit régalien. Les ateliers monétaires, nombreux à l'époque mérovingienne, le sont beaucoup moins sous les Carolingiens. Seul le roi peut en établir lui-même ou accorder l'autorisation d'en créer. Au IXe siècle, les rois abandonnent à des églises ou à des abbayes — non point le droit de battre monnaie — mais les bénéfices que rapporte l'exploitation d'un atelier monétaire. Plus tard, évêques et abbés donneront à ces concessions une extension abusive, feront frapper dans les ateliers, dont la jouissance leur avait été octroyée, des monnaies où leur nom figurera à côté de celui du souverain, en attendant que cette dernière mention disparaisse.

A l'époque franque, le commerce est exercé par des Juifs, par des Syriens et par des indigènes. Il y avait à Verdun, au VIe siècle, des négociants, à propos desquels Grégoire de Tours nous raconte une curieuse anecdote :

« Desideratus, évêque de Verdun, voyant les habitants de cette ville pauvres et sans ressources, plaignait leur sort ; comme (le roi) Thierry l'avait dépouillé de son patrimoine et qu'il n'avait pas de quoi les secourir, il fit dire au roi Théodebert, dont il connaissait la bonté et l'humanité à l'égard de tout le monde : « La renommée de ta bienfaisance s'est répandue dans toute la terre, car ta générosité est si grande que tu fournis assistance même à ceux qui ne te demandent rien. Je t'en prie, si ta piété a quelque argent, prête-le-nous, afin que nous puissions relever les affaires des habitants de notre ville, et lorsque, se livrant au négoce, ils auront fourni caution, comme cela se pratique dans les autres villes, nous te rendrons cet argent avec les intérêts légaux, » Alors le roi, touché de pitié, envoya sept mille sous d'or à l'évêque, qui les partagea entre les Verdunois. Ceux-ci purent avec cet argent faire du commerce et s'enrichir ; aussi, jusqu'à ce jour, ont-ils été considérés. Lorsque Desideratus eut rapporté au roi les sommes qu'il lui devait, Théodebert répondit : « Je n'ai plus besoin, de cet argent ; il me suffit que les Verdunois qui étaient dans la misère aient pu, grâce à mes largesses que tu avais sollicitées, rétablir leurs affaires. » Et en refusant de reprendre l'argent qu'il leur avait prêté, le roi enrichit les habitants de Verdun[1]. »

Nous sommes fort mal renseignés sur la nature des échanges ; on peut supposer qu'à cette époque, comme à d'autres, nos ancêtres exportaient du sel, tandis qu'ils achetaient des épices, des tissus précieux et des objets de luxe. Grégoire de Tours, qui nous parle des négociants de Verdun, ne nous dit pas en quoi consistait leur trafic ; mais au Xe siècle, d'après Liutprand, ils faisaient depuis longtemps déjà le commerce des eunuques. Ainsi Verdun semble avoir été, à l'époque franque, le principal centre commercial de la région moso-mosellane.

 

 

 



[1] GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. eccl. Franc., l. III, c. XXXIV.