HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

DEUXIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — L'ÉPOQUE FRANQUE (511-925).

 

CHAPITRE PREMIER. — HISTOIRE DE LA RÉGION LORRAINE DE 511 À 925.

 

 

La période franque se divise en trois époques d'inégale durée, qui correspondent respectivement à l'Austrasie mérovingienne, à la monarchie carolingienne, au royaume de Lotharingie.

 

I. — L'AUSTRASIE MÉROVINGIENNE.

 

Si les descendants de Clovis se sont montrés braves et ambitieux, ils n'ont en général été que de médiocres chefs d'Etat et de fort mauvais chrétiens, violents, cruels, perfides, débauchés. Quelques-uns pourtant ont eu de belles vertus privées, et l'histoire de l'Austrasie nous en fera connaître deux. Les Mérovingiens traitent l'Etat comme un domaine particulier, et quand un souverain laisse plusieurs fils, ceux-ci partagent entre eux le royaume qu'avait gouverné leur père.

L'Austrasie ou royaume de l'Est naquit du premier de ces partages, celui qui suivit la mort de Clovis ; elle comprenait la première et la seconde Belgique, les deux Germanies, était peuplée de Gallo-Romains, de Ripuaires, de Cattes et d'Alamans. Metz ne tarda pas à remplacer Reims comme capitale de l'Austrasie ; moins voisine de la frontière, elle occupait une situation plus centrale ; ville de langue romane, elle se trouvait à proximité de la limite linguistique. Pourquoi les successeurs de Thierry préférèrent-ils Metz à Trêves, l'ancienne métropole de la première Belgique, la résidence de quelques-uns des empereurs du IIIe et du IVe siècle ? On ne saurait le dire avec exactitude ; peut-être Metz avait-elle moins que Trêves souffert des invasions barbares.

L'histoire de l'Austrasie mérovingienne (511-751) peut se diviser en trois périodes. De 511 à 613, elle forme presque sans interruption un Etat autonome. De 613 à 679, si elle retrouve d'une façon intermittente cette situation, elle est à plusieurs reprises incorporée dans la monarchie franque. Depuis 679, l'Austrasie ne forme plus un Etat distinct. Soumise à l'autorité d'un Mérovingien, maître nominal de tout l'Etat franc, elle obéit en fait à un maire du palais de la famille de saint Arnoul, à un ancêtre de Charlemagne.

1° L'Austrasie de 511 à 613.

De 5n à 6i3, l'Austrasie, royaume indépendant, a son existence particulière, sauf durant une très courte période de six années (555-561). Elle est gouvernée de 511 à 555 par Thierry, puis par le fils et par le petit-fils de ce prince, de 561 à 613 par Sigebert Ier et par ses descendants.

Le premier roi d'Austrasie, Thierry (511-534), fils aîné de Clovis, avait pour mère une autre femme que Clotilde. Il vainquit et soumit les Thuringiens, les Alamans, contribua aussi à la destruction du royaume burgonde. Son fils Théodebert Ier (534-547) est le plus brillant des rois d'Austrasie et de tous les rois francs successeurs de Clovis. On le voit intervenir en Italie comme allié des Grecs ou des Wisigoths, en réalité avec l'arrière-pensée de soumettre la péninsule à sa domination. Aspirant à l'indépendance complète vis-à-vis de l'empire romain d'Orient, il prit le titre d'Auguste, fit frapper à son effigie des monnaies d'or ; on lui prêta même le projet de prendre Constantinople et de fonder un grand empire barbare. Ce prince nous apparaît comme un précurseur de Charlemagne. Aucun de ses successeurs, pas même Dagobert Ier, n'aura des visées aussi grandioses. Après la mort de son fils Théodebald (547-555), Clotaire Ier, le dernier des fils de Clovis et de Clotilde, se fit reconnaître roi par les Austrasiens.

Quand il mourut en 561, ses quatre fils se partagèrent ses Etats ; l'un d'eux, Sigebert ou Sigisbert, eut dans son lot l'Austrasie, qui va de nouveau, durant cinquante-deux ans, former un Etat autonome. Le rôle de Sigebert et de ses descendants (561-613) aura peut-être moins d'importance que celui de Brunehaut, femme de Sigebert, qui dirigera les affaires de l'Austrasie sous les règnes de son fils et de ses petits-fils. Fille du roi des Wisigoths Athanagilde, arienne, mais convertie après son mariage au catholicisme, elle 1 n'avait pas seulement la -beauté qui charme, elle était de plus intelligente, instruite, énergique. On peut lui reprocher de s'être montrée vindicative, avide de pouvoir, cruelle et peu scrupuleuse dans le choix des moyens. Ses préférences allaient au régime administratif romain ; un pouvoir royal respecté, des fonctionnaires dociles, des sujets payant régulièrement les impôts, voilà comment elle comprenait le mécanisme gouvernemental. C'est au temps de Brunehaut, et en par lie à son instigation, que commenceront les guerres de l'Austrasie contre la Neustrie ; elles n'auront du reste pas pour origine un antagonisme de races. Le meurtre de Galeswinthe, sœur de Brunehaut et deuxième femme de Chilpéric, frère de Sigebert, en sera la première cause. La haine que vouera Brunehaut à Chilpéric, à sa troisième femme Frédégonde, à leur fils Clotaire II, perpétuera ces luttes jusqu'à la mort tragique de la vieille reine en l'an 613.

Sigebert Ier est, après Théodebert Ier, l'un des rois austrasiens qui font la meilleure figure ; même au point de vue moral, il l'emporte sur son cousin et prédécesseur. Son mariage avec Brunehaut, célébré à Metz en 568 avec un grand éclat et des fêtes magnifiques[1], des expéditions contre les Avars, peuple asiatique qui s'était installé dans les vallées du Danube et de la Theiss, surtout des guerres contre son frère Chilpéric, assassin de Galeswinthe, remplissent la plus grande partie de son règne ; Sigebert périt 'en 575 sous le poignard d'assassins que Frédégonde, troisième femme de Chilpéric, avait dépêchés contre lui.

C'est surtout à partir de ce moment que Brunehaut va jouer un rôle politique. Toutefois, durant la minorité de son fils Childebert, elle ne dominera pas la situation. Les leudes royaux, c'est-à-dire les hauts fonctionnaires du palais et des provinces, ducs, comtes, etc., se partagent alors en deux groupes ; si les uns, d'accord avec la reine mère, veulent faire respecter à l'intérieur l'autorité royale, s'ils recherchent au dehors l'alliance de Gontran, roi de Bourgogne, l'un des frères de Sigebert, d'autres grands s'efforcent au contraire — en s'appuyant sur Chilpéric — de réduire à leur profit le pouvoir du souverain. Les deux partis auront tour à tour l'avantage. En 577, l'entrevue de Pompierre, à la limite de la cité des Leuques et de celle des Lingons, marque un succès du parti de Brunehaut : Gontran adopte alors une première fois son neveu Childebert. Toutefois, dans la suite, le roi de Bourgogne soupçonna d'hostilité à son égard Brunehaut, qui dut justifier sa conduite auprès de son beau-frère. Après bien des péripéties, dont nous ne pouvons exposer le détail, en particulier après la tentative d'un prétendu fils de Clotaire Ier, Gondovald, qui revendiquait une partie du royaume franc, l'entrevue d'Andelot scella, en 687, la réconciliation définitive de Childebert et de Gontran, qui promit à son neveu de lui léguer tous ses Etats.

Bien qu'à ce moment le jeune roi d'Austrasie eût depuis quelques années atteint sa majorité, il laissait le gouvernement à sa mère, qui désormais n'avait plus de rivaux à craindre. A l'intérieur, elle fit mettre à mort ou disgracier quelques-uns des grands qui l'avaient combattue. Voici, d'après Grégoire de Tours, comment finirent Berthefrid et Ursion, deux des adversaires de Brunehaut :

« Childebert réunit une armée, qu'il fit marcher vers l'endroit où s'étaient enfermés Ursion et Berthefrid. C'était une villa du pagus Vabrensis, que dominait une montagne escarpée. Au sommet de cette montagne, avait été construite une église en l'honneur de saint Martin. On rapportait que jadis un château s'élevait là, mais alors le lieu était fortifié par la nature seule et non par la main des hommes. C'est dans la basilique qu'Ursion et Berthefrid s'étaient réfugiés avec leurs femmes, leurs serviteurs et leurs richesses. L'armée de Childebert, avant d'avoir joint les deux rebelles, pilla et incendia tous ceux de leurs domaines qu'elle rencontra. Arrivés à l'endroit où se tenaient Ursion et Berthefrid, les guerriers de Childebert gravissent la montagne et cernent la basilique. Ils avaient pour chef Ghodegisèle, gendre du duc Lupus. Comme ils ne pouvaient faire sortir les rebelles de la basilique, ils essaient d'y mettre le feu. A cette vue, Ursion sort de la basilique, l'épée à la main, et fait un tel massacre des assiégeants que de tous ceux qui se présentaient à ses regards aucun ne demeura en vie. Là périrent Trudulf, comte du palais royal, et beaucoup de guerriers. Lorsque Ursion commençait à être fatigué du carnage qu'il avait fait, il fut blessé à la cuisse et tomba affaibli à terre ; on se jeta sur lui et on l'acheva. Ce que voyant, Ghodegisèle cria : « Que la paix règne maintenant ; voilà que le plus grand ennemi de nos seigneurs est mort ; Berthefrid aura la vie sauve. » A ces mots, les guerriers se précipitèrent en foule dans la basilique pour piller toutes les richesses qui s'y trouvaient entassées. Berthefrid en profita pour sauter sur un cheval et gagner Verdun, où il se réfugia dans l'oratoire du palais épiscopal ; il s'y croyait d'autant mieux en sûreté que l'évêque Airy résidait alors dans sa demeure. Mais quand Childebert apprit la fuite de Berthefrid, il en fut très irrité et s'écria : « Si Berthefrid a échappé à la mort, Ghodegisèle ne sortira pas vivant de mes mains. » Le roi ignorait que Berthefrid se fût sauvé dans la maison de l'évêque de Verdun, et croyait qu'il avait fui dans une autre contrée. Ghodegisèle, qui craignait pour ses jours, réunit ses troupes et cerna avec elles la maison d'Airy. Mais l'évêque refusa de lui livrer Berthefrid et s'efforça de prendre sa défense ; alors les hommes de Ghodegisèle montèrent sur le toit et tuèrent Berthefrid en jetant sur lui les tuiles et les autres matériaux qui couvraient l'oratoire : il périt avec trois serviteurs. L'évêque conçut une vive douleur d'avoir été impuissant à sauver la vie de Berthefrid et d'avoir vu souiller de sang humain l'oratoire où il avait l'habitude de prier et où il avait réuni les reliques de plusieurs saints. Childebert eut beau lui envoyer des présents pour apaiser son chagrin, l'évêque ne voulut pas se consoler[2]. »

A l'extérieur, l'Austrasie lutte contre les Lombards, maîtres du nord de l'Italie, et contre Frédégonde, tutrice de son jeune fils Clotaire II ; Chilpéric avait péri assassiné en 584J dans des circonstances demeurées mystérieuses.

Après la mort prématurée de Childebert, en 597, son fils aîné Théodebert II eut l'Austrasie, le cadet Thierry II l'ancien royaume de Gontran, dont Childebert avait hérité sans opposition en 5g3. Chassée de l'Austrasie, où elle s'était fixée tout d'abord, par les grands qui la détestaient, Brunehaut alla chercher un refuge en Bourgogne, où elle exerça au nom de Thierry II un pouvoir presque absolu, brisant toutes les résistances, moins vives d'ailleurs qu'elles ne l'étaient en Austrasie. Des guerres heureuses que Thierry et Théodebert dirigèrent contre Clotaire II prouvent que Brunehaut voulait venger sur le jeune roi de Neustrie les crimes de sa mère Frédégonde. Puis ses petits-fils se brouillèrent à propos de l'Alsace et du Saintois, l'un des pagi de la cité des Leuques. La guerre éclata en 612 entre Thierry et Théodebert. Vaincu à Toul, puis à Tolbiac, le roi d'Austrasie fat pris et mis à mort, ainsi que ses enfants. Thierry s'apprêtait à reprendre la guerre contre Clotaire II, quand il mourut brusquement (613). Au lieu de partager les Etats de Thierry entre les enfants que celui-ci avait laissés, Brunehaut fit proclamer seul roi l'aîné Sigebert IL Mais les grands de l'Austrasie, et à leur tête Pépin l'Ancien et Arnoul, le futur évêque de Metz, aimèrent mieux faire appel à Clotaire II que de subir à nouveau le joug de Brunehaut.

Abandonnée de tous, la vieille reine tomba au pouvoir du fils de Chilpéric et de Frédégonde, qui la condamna, après un simulacre de jugement, à périr d'un affreux supplice. Sigebert II fut aussi mis à mort. Clotaire, qui se trouvait quelques mois auparavant réduit à un très petit royaume, devenait le seul maître de toute la monarchie franque.

2° L'Austrasie de 613 à 679.

De 613 à 679, l'Austrasie va tantôt constituer un royaume autonome, tantôt être réunie au reste des Etats francs. L'esprit d'indépendance qui anime les grands se fait jour en plusieurs circonstances ; ils refusent d'obéir au souverain qui, maître de toute la monarchie, ne réside pas dans le pays ; ils entendent avoir un roi à eux, et de préférence un roi mineur, afin de tenir entre leurs mains le pouvoir et de l'exercer au mieux de leurs intérêts.

Cet esprit particulariste se manifesta une première fois sous le règne de Clotaire II, qui dut en 622, pour calmer le mécontentement des grands d'Austrasie, leur donner comme souverain son fils Dagobert ; sous le nom du jeune prince gouvernèrent Pépin l'Ancien et Arnoul, devenu évêque de Metz. Dagobert qui avait, à la mort de son père (629), rétabli l'unité de la monarchie franque, conserva l'Austrasie jusqu'en 634 ; durant cette période eurent lieu des expéditions heureuses contre les Wendes.

Mais les Austrasiens, toujours jaloux de leur indépendance, exigèrent de Dagobert, qui ne résidait plus que rarement dans leur pays, qu'il en abandonnât le gouvernement à son fils, Sigebert ou Sigisbert III. Pépin l'Ancien, Otton, Grimoald, fils de Pépin, furent l'un après l'autre, en qualité de maires du palais, les véritables maîtres de l'Austrasie. Même après qu'il eut atteint l'âge de la majorité, Sigebert ne s'occupa que peu des affaires de l'Etat. Disons à son honneur qu'il se distingua de la plupart des membres de sa famille, et plus particulièrement de son père, par de belles vertus privées, qui lui valurent d'être après sa mort honoré comme saint.

Quand, en 556, Sigebert mourut, jeune encore ainsi du reste que la plupart des Mérovingiens de cette époque, Grimoald se crut assez fort pour substituer sa dynastie à celle de Clovis. Il fit emmener secrètement en Irlande le petit Dagobert, fils de Sigebert, et proclamer roi son propre fils Childebert. La tentative échoua.

L'Austrasie, réunie à la Neustrie, eut le même souverain qu'elle, d'abord Clovis II, puis son fils Clotaire III. Mais, dès 663, les Austrasiens' obtinrent qu'on leur donnât pour roi Childéric II, frère de Clotaire III ; le maire du palais Wulfoald gouverna le pays. Quand Clotaire mourut en 673, Childéric joignit à l'Austrasie la Neustrie et la Bourgogne ; deux ans plus tard, il périssait assassiné, victime des haines qu'avaient soulevées ses violences.

Le maire Wulfoald fit alors proclamer en Austrasie Dagobert, fils de saint Sigisbert, revenu d'Irlande. Très pieux comme son père, le jeune roi sera mis, lui aussi, par l'Eglise au rang des saints. Après un règne très court, Dagobert fut tué, en 679, près de Stenay, ainsi que le maire Wulfoald. On a tour à tour accusé Ebroïn, maire du palais de Neustrie, et Pépin le Moyen d'avoir armé le bras des meurtriers.

3° L'Austrasie de 679 à 751.

Affaiblie par les guerres civiles et par les minorités, la royauté mérovingienne avait perdu toute autorité à l'intérieur sur les fonctionnaires, au dehors sur les Alamans et les Thuringiens, qui avaient reconquis leur indépendance. Une dynastie de maires du palais, issue de saint Arnoul par les mâles, de Pépin l'Ancien par les femmes, va rendre au pouvoir central sa force et son prestige. Ces maires, qui ont pour clients la plupart des grands de l'Austrasie, rétablissent l'ordre dans le pays dont ils deviennent les véritables maîtres, étendent leur autorité sur la Neustrie et reprennent la lutte contre les Germains d'outre-Rhin. L'Austrasie, tout en conservant son autonomie, n'a plus de souverain qui lui soit propre ; sur elle, comme sur les autres parties de la monarchie franque, règne un Mérovingien, roi de parade, roi fainéant, qui ne possède qu'un vain titre.

Le premier de ces maires du palais, Pépin le Moyen, finit après de longues luttes par soumettre la Neustrie, que lui livra la bataille de Tertry (687). Il guerroya avec succès contre les Alamans, contre les Frisons, favorisa l'évangélisation de ces derniers par l'Anglo-Saxon saint Willibrord ; toutefois il se désintéressa de l'Aquitaine. Les révoltes qui éclatèrent en Neustrie et en Germanie à la mort de Pépin (714) compromirent la suprématie de sa maison et celle de l'Austrasie.

Mais le plus jeune des fils de Pépin, Charles Martel, le seul qui lui eût survécu, devait reprendre et consolider l'œuvre paternelle. Guerrier infatigable et presque toujours heureux, il triompha des Neustriens et des Germains, écrasa en 732, à Poitiers, les Arabes qui, maîtres de l'Espagne, menaçaient de conquérir la Gaule franque ; c'était un service de la plus haute valeur qu'il rendait ainsi à la civilisation chrétienne. A l'intérieur, comme nous le verrons, sa politique ecclésiastique ne mérite pas les mêmes éloges.

Ses fils Pépin et Carloman, qui se partagèrent l'Etat franc à sa mort (741) vécurent dans une étroite union jusqu'à ce que Carloman eût, en 747, embrassé la vie religieuse. Tout en continuant la lutte contre les ennemis extérieurs, Alamans et Thuringiens à l'est, Aquitains au sud-ouest, ils cherchèrent à remettre de l'ordre dans l'Etat et dans l'Eglise. Quatre ans après que Carloman eut quitté le siècle, Pépin jugea le moment venu pour lui d'échanger son titre de maire du palais contre celui de roi. Les grands et les évoques se montrèrent favorables à ses projets, le pape Zacharie, consulté, les approuva. En conséquence, le dernier des Mérovingiens, Childéric III, fut tonsuré et enfermé dans un monastère, Pépin couronné et sacré (751). Une nouvelle dynastie montait sur le trône des Francs.

Peu après l'avènement de Pépin, le comte de Verdun Wulfoald se révolta, sans que l'on puisse dire si le soulèvement de ce haut fonctionnaire fut une protestation contre la déchéance des Mérovingiens.

 

II. — LA MONARCHIE CAROLINGIENNE DE 751 A 840.

 

A part une courte période de trois années (768-771), l'Etat franc ne sera pas morcelé de 761 à :84o et n'aura jamais qu'un souverain à la fois. Le nom d'Austrasie se déplace, quitte la Moselle et se transporte de l'autre côté du Rhin. L'ancienne Austrasie mérovingienne devient la Frauda média, la Francie centrale. Le pays continue de vivre tranquille, à l'abri des invasions ; les guerres civiles du règne de Louis le Pieux ne l'atteignent pas. La population fournit des contingents militaires aux souverains pour lutter contre les Aquitains, les Arabes, les Lombards, les Saxons, les Avars. Les Carolingiens recrutent dans notre pays des fonctionnaires civils, des évêques, des abbés, qui vont administrer les pays conquis, les surveiller et les maintenir dans l'obéissance.

Le premier des rois de la dynastie carolingienne, Pépin le Bref (751-768), soumet l'Aquitaine, enlève la Septimanie aux Arabes, dirige contre les Lombards deux expéditions heureuses en 754 et en 756, fonde l'Etat pontifical. A l'intérieur, saint Ghrodegang, évêque de Metz, continue avec le titre d'archevêque la réforme de l'Eglise franque. Pépin vint plusieurs fois sur les bords de la Moselle.

L'Etat franc, partagé en 768 entre les deux fils de Pépin, retrouva son unité sous l'autorité du seul Charles, quand une mort prématurée eut, en 771, enlevé Carloman. Charlemagne est le plus grand des Carolingiens et de tous les rois francs. Il n'a pas seulement par ses conquêtes sur les Saxons, sur les Avars, sur les Lombards et sur les Arabes, conquêtes dont nous n'avons pas à raconter ici les péripéties, reculé au loin les frontières de la monarchie franque ; homme d'Etat clairvoyant et sage, il a cherché par une meilleure utilisation des anciens rouages, par la création de nouveaux organes, à rendre l'administration plus régulière, à faire respecter partout le pouvoir royal, à réprimer, les désordres, les violences, les injustices. Ses guerres et ses réformes ne l'empêchent pas de continuer la régénération de l'Eglise, de restaurer l'enseignement, la littérature et les arts. L'œuvre civilisatrice qu'il a entreprise est son plus beau titre de gloire ; si le morcellement de la monarchie franque en 843, si de nouvelles invasions barbares l'ont compromise, ils ne l'ont point ruinée. Il est tout naturel que Charles ait restauré, en 800, l'Empire d'occident ; l'événement était préparé tant par ses conquêtes que par son administration intérieure. Le malheur voulut que cette restauration rencontrât de nombreux obstacles dans l'esprit particulariste des différents peuples qui se trouvaient compris dans l'Etat franc, et surtout dans l'insuffisance des institutions, qui ne répondaient plus aux besoins d'une monarchie aussi vaste.

Beaucoup plus souvent que son père, Charles résida sur les bords de la Moselle, non point dans les villes qu'il semble avoir évitées, mais dans les palais et les villas qu'il possédait à la campagne. Nous le trouvons à Remiremont, à Champ-le-Duc, dans les Vosges, où il aimait aller chasser le sanglier, dans l'Ardenne et surtout à Thionville, où les diplômes attestent sa présence à six reprises ; c'est à Thionville, en 806, qu'il accomplit l'un des grands actes de son règne, le partage de ses Etats entre ses trois fils, Charles, Pépin et Louis, partage que la mort des deux aînés rendit caduc.

Louis le Pieux, qui survécut seul à son père, recueillit donc toute la monarchie franque et le titre d'empereur. Prince pacifique, il ne voulut pas faire de conquêtes et prétendit n'employer que les prédications des missionnaires pour amener au christianisme les peuples du Nord. ; par malheur, sa tentative n'eut d'autre effet que d'exciter le fanatisme odinique des Scandinaves et de provoquer leurs incursions dans l'empire franc. Aidé de saint Benoît d'Aniane, Louis le Pieux opéra la réforme des abbayes.

Mais l'œuvre la plus importante, la plus intéressante de son règne aurait été l'acte par lequel il régla sa succession (817), s'il avait eu la sagesse, d'en respecter les dispositions. Sur les conseils de quelques hommes d'Eglise d'un grand sens politique, Louis rompit avec la déplorable coutume des partages, attribua à son fils aîné Lothaire le titre d'empereur, les trois quarts de la monarchie et la suzeraineté sur ses deux frères Pépin et Louis, qui devaient gouverner, avec le simple titre de rois et sous l'autorité supérieure de leur aîné, le premier l'Aquitaine, le second la Bavière. Ces sages mesures auraient, si Louis ne les avait pas violées, consolidé l'empire franc, assuré à notre pays la continuation des avantages que lui valaient sa situation centrale et sa prépondérance. Pour complaire à Judith, sa seconde femme, pour assurer au fils qu'elle lui avait donné, Charles, une part de l'Etat franc, l'empereur bouleversa les dispositions de 817. Les soulèvements de Lothaire et du parti unitaire en 830 et en 833 ne remédièrent pas au mal, tout au contraire. De ces troubles l'autorité impériale sortit bien affaiblie, les grands plus puissants, les Normands plus redoutables. Le mécontentement et le désordre étaient partout quand Louis mourut en 840.

Ce prince avait fait à notre pays de fréquentes visites. On le trouve en 821, 834, 835, à Metz, où l'attirait son frère Drogon, évêque de cette ville, mais avec le titre d'archevêque, à Trêves en 821, à Thionville en 821, 828, 831, 834, 835, 837 ; c'est à Thionville qu'en 821 se tint une grande assemblée de l'Empire et que fut célébré le mariage de Lothaire et d'Hermangarde, fille du comte Hugues de Tours ; en 835, Louis réunit à Thionville une autre assemblée et un concile qui jugea et déposa l'archevêque de Reims Ebbon, l'un des partisans de Lothaire et l'un des chefs du parti unitaire. L'empereur fit encore des séjours à Gondreville en 837, à Remiremont en 821, 825, 831, 834 et 836. N'oublions pas de rappeler que plusieurs des hommes considérables de cette époque dans l'Etat ou dans l'Eglise sont originaires de ce pays, ou y exercent de hautes fonctions, tels les comtes Matfrid d'Orléans et Lambert de Nantes, les évêques Hetti de Trêves, Drogon de Metz, Frothaire de Toul.

L'histoire de cette période offre d'ailleurs peu de faits importants pour le pays de la Moselle. Tranquille, prospère, fournissant des collaborateurs aux rois francs dans l'Eglise et dans l'Etat, que pouvait-il souhaiter, sinon garder toujours la situation privilégiée dont il jouissait ?

 

III. LE ROYAUME DE LOTHARINGIE (840-925).

1° La Lotharingie de 840 à 869.

Des hauteurs où elle vivait sous Charlemagne, la région mosellane va rapidement déchoir. L'aîné des fils de Louis le Pieux, Lothaire, prétendit faire accepter par ses frères Louis et Charles les stipulations de l'acte de 817, les seules qu'il considérât comme valables ; peut-être même songeait-il à les évincer et à se débarrasser d'eux. Ni Louis ni Charles n'étaient disposés à subir les exigences de leur aîné ; il fallut donc combattre. La défaite qu'essuya Lothaire à Fontanetum, le 25 juin 841, ruina ses espérances et porta un coup dont elle ne s'est jamais relevée à la région mosellane. Lothaire dut, en août 843, signer à Verdun-sur-Meuse le traité désastreux qui démembrait la monarchie carolingienne et le pays franc. Non seulement Lothaire ne gardait sur ses frères aucun droit de suzeraineté, mais il n'avait qu'un tiers des Etats de son père et, comme il avait voulu conserver — avec Rome — Aix-la-Chapelle et une partie de la Francia média, son empire présentait une configuration bizarre. Le pays franc était coupé en trois morceaux ; la région mosellane perdait, et pour toujours, la situation prépondérante qu'elle avait occupée dans la monarchie carolingienne ; si elle n'était pas encore mutilée, elle devenait pays frontière : à l'est, plusieurs pagi des diocèses de Metz et de Trêves confinaient aux Etats de Louis le Germanique, qui s'était fait attribuer les diocèses de Mayence, de Worms et de Spire ; à l'ouest, quelques pagi des diocèses de Toul et de Trêves ainsi que le Verdunois se trouvaient dans une situation analogue à l'égard du royaume de Charles le Chauve. Cette situation ne cessera d'empirer durant la seconde moitié du IXe siècle et le premier quart du Xe ; guerres, partages, luttes entre les grands, invasions normandes vont accabler le pays, l'affaiblir, le dépeupler et le ruiner.

Lothaire Ier (843-855) voulut se servir de son oncle, l'archevêque Drogon, de Metz, qu'il avait fait nommer par le pape Sergius IV vicaire pontifical en Gaule et en Germanie, pour recouvrer un peu de l'autorité que lui avait refusée le traité de Verdun ; mais une grande assemblée d'évoques des trois royaumes francs, tenue à Thionville en 844, sans dénier à Drogon la qualité de légat du Saint-Siège, s'abstint de la lui reconnaître ; l'affaire n'eut pas de suites. A plusieurs reprises, Lothaire fit des séjours à Thionville, à Gondreville et à Remiremont. Bien qu'il eût été jadis le champion de l'unité de l'Empire, il n'en partagea pas moins, avant de mourir à Prüm, sous l'habit monastique, ses Etats entre ses trois fils. A l'aîné, Louis II, échut l'Italie, au plus jeune, Charles, la Provence et le duché de Lyon ; le cadet enfin, qui portait le même nom que son père, reçut l'ancienne Francia média avec la Frise, l'Alsace et la Bourgogne. C'est de Lothaire II que les territoires francs de la Moselle et de la Meuse prirent leur nom Lotharii regnum, Lotharingia, Lotharingie, Lorraine.

Lothaire II (855-869) se trouvait dans une position difficile entre ses deux oncles Louis et Charles, brouillés depuis quelques années. Lorsqu'en 858 Louis essaya d'enlever à son frère la France occidentale, Lothaire ne sut que se laisser conduire par les événements ; allié de Charles, il ne le défendit pas, l'abandonna même pour s'attacher à Louis, au moment où il crut celui-ci le plus fort, puis il revint à Charles, quand ce prince eut, au début de 859, recouvré ses Etats. Lothaire s'employa pourtant à réconcilier ses deux oncles ; dans ce but il réunit à Savonnières, près de Toul, une assemblée de grands et d'évêques et entama des négociations qui n'aboutirent pas tout d'abord. Ce fut seulement l'année suivante, à Coblentz, que Louis et Charles firent la paix. Les fluctuations politiques de Lothaire n'avaient pas pris fin. Il va se rapprocher de Louis, avec lequel il restera jusqu'à sa mort en bons termes, tandis qu'il trouvera dans Charles un adversaire presque constant.

C'est la question de son divorce qui domine depuis 860, et même avant, toute la politique de Lothaire IL Répudier sa femme légitime Thiéberge, qui peut-être lui avait été imposée et dont il n'avait pas eu d'enfant, épouser une ancienne maîtresse, Waldrade, légitimer le fils que celle-ci lui avait donné et le rendre ainsi capable de recueillir un jour sa succession, voilà à quoi se résument tous les efforts, toute l'activité du jeune roi durant le milieu-et la fin de son règne. Prince d'ailleurs médiocre, sans capacité, sans talents, il puisera dans son amour pour sa maîtresse et pour son fils une ténacité que les obstacles ne rebuteront pas. Pour arriver à ses fins, tous les moyens lui paraîtront bons, mensonges, calomnies ou violences. Contre sa femme il eut recours aux menaces pour qu'elle s'avouât coupable d'inceste avec son frère. Les évêques et les abbés de son royaume, dont il avait besoin pour faire prononcer l'annulation de son union avec Thiéberge, se laisseront, pour la plupart, intimider ou corrompre par lui et se feront ses auxiliaires et ses complices. Enfin, il tentera ses frères, ses oncles, dont il redoute l'opposition, par la cession de territoires. Affaiblissement de son autorité, amoindrissement de ses Etats, rien ne lui coûtera.

Sans entrer dans le détail de cette tragi-comédie du divorce, il nous faut pourtant en retracer à grands traits les péripéties, car de la solution donnée à l'affaire dépendaient dans une certaine mesure les destinées de notre pays. Si Lothaire en effet parvenait à faire casser l'union qu'il avait contractée avec Thiéberge et à épouser Waldrade, il légitimait le fils que celle-ci lui avait donné, le rendait apte à régner un jour sur la Lotharingie, qui gardait son indépendance. Que le jeune roi fût au contraire obligé de conserver Thiéberge, Hugues restait un bâtard inhabile à recueillir la succession paternelle, et la Lorraine courait le risque d'être annexée à l'un des royaumes voisins ou partagée entre eux. Après deux conciles tenus à Aix-la-Chapelle (860), conciles où Thiéberge avait été contrainte de s'avouer coupable d'inceste, les évêques lorrains l'avaient condamnée à une pénitence et à l'incarcération dans une abbaye. Mais, quelques mois plus tard, elle s'enfuyait dans la France occidentale, où le roi Charles le Chauve et l'archevêque de Reims Hincmar se constituèrent ses défenseurs ; il s'agissait pour eux d'empêcher Lothaire de rompre une union restée stérile. Le jeune roi laissa quelque temps l'affaire en suspens. Un nouveau concile, réuni à Aix (862), comme les deux précédents, annula l'union de Lothaire et de Thiéberge et autorisa le roi à en contracter une autre. Au lieu de profiter tout de suite de la permission, Lothaire écrivit au pape Nicolas Ier, dont il réclama l'avis. Pourtant, sans attendre la réponse du souverain pontife, il épousa Waldrade en septembre 862., Mais les difficultés allaient se dresser devant Lothaire et les dangers s'accumuler sur sa tête. Le mariage du jeune roi et de Waldrade accrut encore la tension entre lui et Charles le Chauve. Louis, inquiet,' voulut réconcilier son frère et son neveu. 11 y réussit dans un congrès tenu à Savonnières, près de Toul, non sans que Charles eût imposé à Lothaire plus d'une humiliation. D'autre part, Nicolas Ier qui, à ce qu'il semble, ignorait le mariage de Lothaire et de Waldrade, se décidait au printemps de 863 à envoyer en Lorraine deux légats, Radoald et Jean, pour juger l'affaire du divorce. Mais les deux Italiens se laissèrent corrompre par Lothaire, et, sans tenir compte des prescriptions du pape, laissèrent le concile qu'ils présidèrent à Metz confirmer l'œuvre des trois conciles d'Aix. Les archevêques Gunther de Cologne et Thiégaud de Trêves reçurent la mission d'aller communiquer au pape les décisions prises à Metz. Mais Nicolas, homme énergique, défenseur inflexible de la morale et de l'autorité pontificale, n'était pas de ceux que l'on joue ; instruit par Thiéberge elle-même, par Hincmar de Reims et par Charles le Chauve de ce qui s'était passé tant à Aix qu'à Metz, il prit un grand parti : non content de casser les décrets du concile de Metz, il déposa Gunther et Thiégaud et déclara aux évêques lorrains qu'il les excommunierait s'ils ne faisaient une prompte soumission. Plus tard, le pape menacera du même châtiment Lothaire lui-même. Après bien des hésitations et des tergiversations, Lothaire, qui redoutait de voir ses oncles le contraindre par la force à quitter Waldrade, se résigna enfin, en 865, à reprendre Thiéberge des mains d'un nouveau légat pontifical, Arsène. C'est à Gondreville qu'eurent lieu le rapprochement et la réconciliation apparente des deux époux. Le légat s'était fait livrer Waldrade, qu'il devait conduire au pape ; mais elle trouva, chemin faisant, le moyen de tromper la surveillance d'Arsène et de s'enfuir ; Nicolas finit par l'excommunier. Lothaire, qui n'avait nullement renoncé à ses projets, ne tarda pas à reprendre ses intrigues, cherchant par tous les moyens à modifier les dispositions du pape ; mais Nicolas ne se laissa pas fléchir.

Hadrien II, qui remplaça Nicolas à la fin de 867, était beaucoup plus conciliant que son prédécesseur ; il le montra d'abord en levant l'excommunication de Waldrade, puis en promettant à Lothaire, qui était venu le trouver en Italie, qu'un concile international examinerait à nouveau l'affaire du divorce. Lothaire voyait déjà ses rêves réalisés, quand une fièvre maligne le prit en Toscane et mit fin, le 8 août 869, à son existence agitée. Certes, il ne méritait guère l'honneur de donner son nom à l'Etat qu'il n'avait pas su défendre contre les Normands et auquel il ne laissait même pas un successeur pour le gouverner !

2° La Lotharingie partagée entre la France et l'Allemagne (869-879).

Hugues, fils de Lothaire et de Waldrade, n'était qu'un bâtard, et chose plus grave, qu'un enfant, à la mort de son père ; il ne se trouvait donc, à aucun point de vue, en mesure de succéder à celui-ci. L'héritier légitime de Lothaire, son frère l’empereur Louis II, absorbé par la lutte qu'il soutenait contre les musulmans dans l'Italie méridionale, était hors d'état de défendre ses droits contre ses oncles Louis et Charles, qui avaient pris, quelques années auparavant, dans un traité secret signé à Metz, l'engagement de faire entre eux un partage équitable des Etats de leurs neveux. Mais, à la nouvelle qu'une grave maladie mettait les jours de Louis le Germanique en danger, Charles accourut en Lorraine et se fit couronner roi à Metz, le 9 septembre 869 ; il espérait bien s'emparer de toute la succession de Lothaire. Par malheur pour le roi des Francs occidentaux, Louis se rétablit et prit une attitude si menaçante que force fut à Charles de renoncer à ses projets ambitieux et de consentir au partage de la Lorraine. Le traité de Meerssen (août 870), l'un des plus désastreux qu'aient subis nos contrées, coupait en deux la première Belgique, attribuant Trêves et Metz à Louis, Toul et Verdun à Charles. Par bonheur, cet état de choses n'aura qu'une courte durée.

Charles et Louis vinrent l'un et l'autre visiter leurs nouveaux Etats ; on trouve le premier à Douzy en 871 et en 874, à Gondreville en 872, le second à Metz en 873 et en 875. Vers la fin de 875, Louis tenta vainement, en opérant une diversion dans la France occidentale, de faire revenir son frère d'Italie et de l'empêcher de s'attribuer tout l'héritage de Louis II. En 876, quand le Germanique fut mort, Charles, à son tour, essaya d'enlever à ses neveux la moitié orientale de la Lotharingie ; il ne réussit qu'à se faire battre près d'Andernach par son neveu Louis le Jeune. Enfin, en 879880, ce même Louis le Jeune, ayant voulu sans aucun droit dépouiller de leurs Etats ses cousins, Louis. III et Carloman, fils de Louis le Bègue, les tuteurs des jeunes princes lui abandonnèrent, pour qu'il se désistât de ses prétentions, la Lotharingie occidentale. L'unité de la Lotharingie se trompait ainsi rétablie.

3° La Lotharingie urne à la France orientale (879-895).

Cette période est marquée par les incursions des Normands et par les tentatives que fait Hugues, le bâtard de Lothaire II, pour se mettre en possession du royaume de son père. A la même époque (879), un seigneur d'origine lorraine, Boson[3], mari d'Hermangarde, fille de Louis II, se fait couronner roi de Provence.

Les dangers qui menaçaient les descendants de Louis le Germanique et de Charles le Chauve les déterminèrent à se réunir en un congrès, qui se tint à Gondreville dans le courant de 880. Louis III, Carloman, Charles le Gros et les représentants de Louis le Jeune y assistaient. Les deux fils de Louis le Bègue et les généraux de Louis le Jeune marchèrent ensuite contre Hugues et battirent ses troupes, que commandait son beau-frère Thiébaud. Mais la mort de Louis le Jeune, au début de 882, allait porterie trouble et l'anarchie à son comble dans toute la Lorraine.

Hugues donne sa sœur Gisèle en mariage au chef normand Godfrid, installé sur la Meuse à Elsloo ; des bandes normandes remontent le Rhin, la Moselle, prennent Trèves, battent près de Remich, sur la Moselle, une armée que commandaient Bertulf, archevêque de Trêves, Wala, évêque de Metz, et le comte Adalard ; les Francs furent vaincus, Wala périt dans la lutte.

Charles le Gros, qui de simple roi d'Alémanie devint, par les morts successives de ses frères Carloman et Louis, le seul maître de la France orientale, de la Lotharingie et de l'Italie, qui déplus se fit, en88i, couronner empereur, était un homme médiocre, aussi faible d'esprit que de corps. Il conclut, en 882, avec Godfrid un traité honteux. Trois ans plus tard, il le faisait assassiner dans une entrevue ; Hugues, attiré à Gondreville où se trouvait alors l'empereur, fut arrêté et enfermé dans un monastère, après qu'on lui eût crevé les yeux. C'est dans noire pays, à Toul en 885, à Metz en 886, que Charles tint deux grandes assemblées. Déposé en 887, victime moins peut-être de son incapacité que de l'ambition de son neveu Arnulf, Charles eut ce dernier pour successeur en Allemagne et en Lotharingie. Arnulf deviendra empereur, en 896, quoiqu'il y eût déjà un autre empereur, Lambert, de la maison de Spolète[4]. La grande victoire qu'Arnulf remporta en 891, à Louvain, sur les Normands, mit pour quelque temps fin aux incursions de ces barbares. Mais le pays était troublé à l'intérieur par des luttes de seigneur à seigneur. Ne pouvant résider dans la Lotharingie, Arnulf lui donna, en 895, pour souverain un de ses fils naturels, Zwentibold, fils d'une Morave.

4° La Lotharingie indépendante (895-900).

Le nouveau roi de Lotharingie avait de l'énergie, de l'ambition, mais, maladroit et brutal, il se fit de nombreux ennemis et finit par être abandonné de presque tous les grands, même de ses évêques. En 8g5, il tente sans succès d'enlever à Charles le Simple une partie de la France occidentale, quoiqu'il fût venu dans ce pays comme allié de son cousin. Rentré en Lorraine, Zwentibold disgracia, en 897, quatre comtes de la région mosellane, Odacer, Etienne, Gérard et Matfrid, puis, l'année suivante, le comte Régnier de Hainaut. Charles le Simple profita de la révolte de Régnier pour essayer de conquérir la Lotharingie ; l'intervention des évêques rétablit la paix entre les deux cousins. De son côté, Arnulf travaillait à réconcilier Zwentibold avec les comtes mosellans qu'il avait frappés. Mais il mourut en 899, privant son fils d'un appui précieux. Zwentibold, qui avait commis la faute de se brouiller avec l'archevêque de Trêves, Radbod et avec le haut clergé lorrain, sévit, au début de 900, abandonner de ses prélats et de ses comtes, qui reconnurent pour souverain Louis l'Enfant, fils légitime d'Arnulf, déjà roi d'Allemagne. Zwentibold, qui essaya de lutter, périt dans un combat contre les comtes Gérard et Matfrid (900), ne laissant que des filles.

5° La Lotharingie royaume autonome uni à l'Allemagne, puis à la France (900-923).

De 900 à 923, d'abord sous l'autorité de Louis l'Enfant, puis sous celle de Charles le Simple, la Lotharingie est un royaume autonome, uni de 900 à 911 à l'Allemagne, de 911 à 923 à la France occidentale. La Lotharingie eut sa chancellerie propre, à la tête de laquelle était placé l'archevêque de Trêves, Radbod. Louis ne fit dans le royaume que de rares apparitions en g00, go2, go4, go6 et go8. Pour consolider son pouvoir en Lotharingie, Louis crut devoir y implanter la famille des Conradins, originaire de la France orientale ; un membre de cette maison, Gebhard, fut nommé duc de Lotharingie ; il ne semblé pourtant avoir joué dans le pays qu'un rôle effacé. Quelques seigneurs de la France orientale, les Babenberg, ainsi que les comtes lorrains Gérard et Matfrid, prirent, en 906, les armes contre les Conradins ; mais ceux-ci, forts de l'appui de Louis, triomphèrent de leurs adversaires. Louis vint en Lotharingie, tint à Metz une assemblée qui condamna Gérard et Matfrid, pour crime de haute trahison, à la mort et à la confiscation de leurs biens ; les deux comtes réussirent probablement à trouver un refuge auprès de Charles le Simple. Gebhard périt en 910, dans une bataille contre les Hongrois. Une mort prématurée enleva Louis l'Enfant l'année suivante ; avec lui s'éteignait la descendance de Louis le Germanique.

Les Francs de l'Est lui donnèrent pour successeur Conrad, neveu de Gebhard. Mais ceux de la Lorraine, fidèles à la dynastie nationale, à la famille carolingienne, reconnurent pour souverain Charles le Simple, le plus jeune des fils de Louis le Bègue, déjà roi de la France occidentale. La Lotharingie continua de former un royaume autonome avec un archichancelier particulier, Radbod d'abord, puis Roger. Charles, qui n'est pas le souverain imbécile qu'ont, dépeint ses ennemis, sut défendre la Lotharingie contre deux attaques de Conrad. Il semble avoir eu de l'affection pour le pays qui était le berceau de sa famille ; on l'y trouve tous les ans, sauf peut-être en 914 et en 918.

Les personnages influents sous son règne furent les archevêques de Trêves Radbod et Roger, l'évêque de Metz Drogon, apparenté à la dynastie carolingienne, le comte Régnier de Hainaut, le comte Ricuin dans le pays mosellan, enfin Wigeric ou Voiry, qui devint comte du palais.

Après la mort de Régnier (915 ou 916), la Lotharingie fut troublée par les révoltes de Giselbert, fils de Régnier, personnage ambitieux et versatile, par des luttes de seigneur à seigneur, enfin par des invasions hongroises en 917 et en 919. L'intervention du roi d'Allemagne, Henri Ier, en faveur de Giselbert, ne fit qu'augmenter la confusion. Ce sont ensuite des difficultés qui s'élèvent entre le roi et quelques seigneurs français, jaloux de la faveur qu'il accordait au Lorrain Haganon. Pourtant Charles réussit à signer à Bonn, le 7 novembre 921, un traité honorable avec Henri Ier ; il gardait la Lotharingie et obtenait la soumission de Giselbert. Mais celui-ci ne tarda pas à reprendre Les armes, appuyé par Ricuin, comte de Verdun, par Otton, fils de Ricuin, et par d'autres seigneurs lorrains. En même temps, la plupart des comtes français abandonnaient définitivement Charles le Simple et se donnaient pour roi Robert, comte de Paris, et frère d'Eudes. Charles, que continuait de soutenir une partie des Lorrains, tint tête à ses nombreux ennemis. A la bataille de Soissons (15 juin 923), Robert fut tué, mais l'arrivée de son fils Hugues et du comte Herbert de Vermandois obligea les Lorrains à la retraite. Bientôt après, les seigneurs français révoltés élisaient roi Raoul, gendre de Robert, et Charles, attiré dans un guet-apens, devenait le prisonnier d'Herbert, qui le retint captif à Péronne jusqu'à sa mort, arrivée en 929.

De 923 à 925, la Lotharingie, privée de son souverain légitime, oscilla entre Raoul et Henri Ier d'Allemagne. L'inconstant Giselbert, après être allé de l'un à l'autre, se rallia finalement à Henri Tor. Le dernier épisode de la lutte semble avoir été le siège et la prise de Metz par Henri Ier ; la ville fut défendue par son évêque Wigeric, qui, bien que partisan de Charles le Simple, avait pourtant reconnu l'usurpateur Raoul. Finalement la Lotharingie se trouvait, en 925, unie pour de longs siècles à l'Allemagne.

 

 

 



[1] Fortunat a célébré dans quelques-uns de ses poèmes l'union de Sigebert et de Brunehaut.

[2] GRÉGOIRE DE TOURS, Historia ecclesiastica Francorum, l. IX, c. XII.

[3] Après la mort de sa première femme, Charles le Chauve s'était remarié avec Richilde, sœur de Boson.

[4] La maison de Spolète était originaire du pagus de la Blies, dans le diocèse de Metz.