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La
période franque se divise en trois époques d'inégale durée, qui correspondent
respectivement à l'Austrasie mérovingienne, à la monarchie carolingienne, au
royaume de Lotharingie. I. — L'AUSTRASIE MÉROVINGIENNE.
Si les
descendants de Clovis se sont montrés braves et ambitieux, ils n'ont en
général été que de médiocres chefs d'Etat et de fort mauvais chrétiens,
violents, cruels, perfides, débauchés. Quelques-uns pourtant ont eu de belles
vertus privées, et l'histoire de l'Austrasie nous en fera connaître deux. Les
Mérovingiens traitent l'Etat comme un domaine particulier, et quand un
souverain laisse plusieurs fils, ceux-ci partagent entre eux le royaume
qu'avait gouverné leur père. L'Austrasie
ou royaume de l'Est naquit du premier de ces partages, celui qui suivit la
mort de Clovis ; elle comprenait la première et la seconde Belgique, les deux
Germanies, était peuplée de Gallo-Romains, de Ripuaires, de Cattes et
d'Alamans. Metz ne tarda pas à remplacer Reims comme capitale de l'Austrasie
; moins voisine de la frontière, elle occupait une situation plus centrale ;
ville de langue romane, elle se trouvait à proximité de la limite
linguistique. Pourquoi les successeurs de Thierry préférèrent-ils Metz à
Trêves, l'ancienne métropole de la première Belgique, la résidence de
quelques-uns des empereurs du IIIe et du IVe siècle ? On ne saurait le dire
avec exactitude ; peut-être Metz avait-elle moins que Trêves souffert des
invasions barbares. L'histoire
de l'Austrasie mérovingienne (511-751) peut se diviser en trois périodes. De
511 à 613, elle forme presque sans interruption un Etat autonome. De 613 à
679, si elle retrouve d'une façon intermittente cette situation, elle est à
plusieurs reprises incorporée dans la monarchie franque. Depuis 679,
l'Austrasie ne forme plus un Etat distinct. Soumise à l'autorité d'un
Mérovingien, maître nominal de tout l'Etat franc, elle obéit en fait à un
maire du palais de la famille de saint Arnoul, à un ancêtre de Charlemagne. 1°
L'Austrasie de 511 à 613.
De 5n à
6i3, l'Austrasie, royaume indépendant, a son existence particulière, sauf
durant une très courte période de six années (555-561). Elle est gouvernée de 511 à
555 par Thierry, puis par le fils et par le petit-fils de ce prince, de 561 à
613 par Sigebert Ier et par ses descendants. Le
premier roi d'Austrasie, Thierry (511-534), fils aîné de Clovis, avait pour mère une
autre femme que Clotilde. Il vainquit et soumit les Thuringiens, les Alamans,
contribua aussi à la destruction du royaume burgonde. Son fils Théodebert Ier
(534-547) est le plus brillant des rois
d'Austrasie et de tous les rois francs successeurs de Clovis. On le voit
intervenir en Italie comme allié des Grecs ou des Wisigoths, en réalité avec
l'arrière-pensée de soumettre la péninsule à sa domination. Aspirant à l'indépendance
complète vis-à-vis de l'empire romain d'Orient, il prit le titre d'Auguste,
fit frapper à son effigie des monnaies d'or ; on lui prêta même le projet de
prendre Constantinople et de fonder un grand empire barbare. Ce prince nous
apparaît comme un précurseur de Charlemagne. Aucun de ses successeurs, pas
même Dagobert Ier, n'aura des visées aussi grandioses. Après la mort de son
fils Théodebald (547-555),
Clotaire Ier, le dernier des fils de Clovis et de Clotilde, se fit
reconnaître roi par les Austrasiens. Quand
il mourut en 561, ses quatre fils se partagèrent ses Etats ; l'un d'eux,
Sigebert ou Sigisbert, eut dans son lot l'Austrasie, qui va de nouveau,
durant cinquante-deux ans, former un Etat autonome. Le rôle de Sigebert et de
ses descendants (561-613)
aura peut-être moins d'importance que celui de Brunehaut, femme de Sigebert,
qui dirigera les affaires de l'Austrasie sous les règnes de son fils et de
ses petits-fils. Fille du roi des Wisigoths Athanagilde, arienne, mais
convertie après son mariage au catholicisme, elle 1 n'avait pas seulement la
-beauté qui charme, elle était de plus intelligente, instruite, énergique. On
peut lui reprocher de s'être montrée vindicative, avide de pouvoir, cruelle
et peu scrupuleuse dans le choix des moyens. Ses préférences allaient au
régime administratif romain ; un pouvoir royal respecté, des fonctionnaires
dociles, des sujets payant régulièrement les impôts, voilà comment elle
comprenait le mécanisme gouvernemental. C'est au temps de Brunehaut, et en
par lie à son instigation, que commenceront les guerres de l'Austrasie contre
la Neustrie ; elles n'auront du reste pas pour origine un antagonisme de
races. Le meurtre de Galeswinthe, sœur de Brunehaut et deuxième femme de Chilpéric,
frère de Sigebert, en sera la première cause. La haine que vouera Brunehaut à
Chilpéric, à sa troisième femme Frédégonde, à leur fils Clotaire II,
perpétuera ces luttes jusqu'à la mort tragique de la vieille reine en l'an
613. Sigebert
Ier est, après Théodebert Ier, l'un des rois austrasiens qui font la
meilleure figure ; même au point de vue moral, il l'emporte sur son cousin et
prédécesseur. Son mariage avec Brunehaut, célébré à Metz en 568 avec un grand
éclat et des fêtes magnifiques[1], des expéditions contre les
Avars, peuple asiatique qui s'était installé dans les vallées du Danube et de
la Theiss, surtout des guerres contre son frère Chilpéric, assassin de
Galeswinthe, remplissent la plus grande partie de son règne ; Sigebert périt
'en 575 sous le poignard d'assassins que Frédégonde, troisième femme de
Chilpéric, avait dépêchés contre lui. C'est
surtout à partir de ce moment que Brunehaut va jouer un rôle politique.
Toutefois, durant la minorité de son fils Childebert, elle ne dominera pas la
situation. Les leudes royaux, c'est-à-dire les hauts fonctionnaires du palais
et des provinces, ducs, comtes, etc., se partagent alors en deux groupes ; si
les uns, d'accord avec la reine mère, veulent faire respecter à l'intérieur
l'autorité royale, s'ils recherchent au dehors l'alliance de Gontran, roi de
Bourgogne, l'un des frères de Sigebert, d'autres grands s'efforcent au
contraire — en s'appuyant sur Chilpéric — de réduire à leur profit le pouvoir
du souverain. Les deux partis auront tour à tour l'avantage. En 577,
l'entrevue de Pompierre, à la limite de la cité des Leuques et de celle des
Lingons, marque un succès du parti de Brunehaut : Gontran adopte alors une
première fois son neveu Childebert. Toutefois, dans la suite, le roi de
Bourgogne soupçonna d'hostilité à son égard Brunehaut, qui dut justifier sa
conduite auprès de son beau-frère. Après bien des péripéties, dont nous ne
pouvons exposer le détail, en particulier après la tentative d'un prétendu
fils de Clotaire Ier, Gondovald, qui revendiquait une partie du royaume
franc, l'entrevue d'Andelot scella, en 687, la réconciliation définitive de
Childebert et de Gontran, qui promit à son neveu de lui léguer tous ses
Etats. Bien
qu'à ce moment le jeune roi d'Austrasie eût depuis quelques années atteint sa
majorité, il laissait le gouvernement à sa mère, qui désormais n'avait plus
de rivaux à craindre. A l'intérieur, elle fit mettre à mort ou disgracier
quelques-uns des grands qui l'avaient combattue. Voici, d'après Grégoire de
Tours, comment finirent Berthefrid et Ursion, deux des adversaires de
Brunehaut : « Childebert
réunit une armée, qu'il fit marcher vers l'endroit où s'étaient enfermés
Ursion et Berthefrid. C'était une villa du pagus Vabrensis, que dominait
une montagne escarpée. Au sommet de cette montagne, avait été construite une
église en l'honneur de saint Martin. On rapportait que jadis un château
s'élevait là, mais alors le lieu était fortifié par la nature seule et non
par la main des hommes. C'est dans la basilique qu'Ursion et Berthefrid
s'étaient réfugiés avec leurs femmes, leurs serviteurs et leurs richesses.
L'armée de Childebert, avant d'avoir joint les deux rebelles, pilla et
incendia tous ceux de leurs domaines qu'elle rencontra. Arrivés à l'endroit
où se tenaient Ursion et Berthefrid, les guerriers de Childebert gravissent
la montagne et cernent la basilique. Ils avaient pour chef Ghodegisèle,
gendre du duc Lupus. Comme ils ne pouvaient faire sortir les rebelles de la
basilique, ils essaient d'y mettre le feu. A cette vue, Ursion sort de la
basilique, l'épée à la main, et fait un tel massacre des assiégeants que de
tous ceux qui se présentaient à ses regards aucun ne demeura en vie. Là
périrent Trudulf, comte du palais royal, et beaucoup de guerriers. Lorsque
Ursion commençait à être fatigué du carnage qu'il avait fait, il fut blessé à
la cuisse et tomba affaibli à terre ; on se jeta sur lui et on l'acheva. Ce
que voyant, Ghodegisèle cria : « Que la paix règne maintenant ; voilà que le
plus grand ennemi de nos seigneurs est mort ; Berthefrid aura la vie sauve. »
A ces mots, les guerriers se précipitèrent en foule dans la basilique pour
piller toutes les richesses qui s'y trouvaient entassées. Berthefrid en
profita pour sauter sur un cheval et gagner Verdun, où il se réfugia dans
l'oratoire du palais épiscopal ; il s'y croyait d'autant mieux en sûreté que
l'évêque Airy résidait alors dans sa demeure. Mais quand Childebert apprit la
fuite de Berthefrid, il en fut très irrité et s'écria : « Si Berthefrid a
échappé à la mort, Ghodegisèle ne sortira pas vivant de mes mains. » Le roi
ignorait que Berthefrid se fût sauvé dans la maison de l'évêque de Verdun, et
croyait qu'il avait fui dans une autre contrée. Ghodegisèle, qui craignait
pour ses jours, réunit ses troupes et cerna avec elles la maison d'Airy. Mais
l'évêque refusa de lui livrer Berthefrid et s'efforça de prendre sa défense ;
alors les hommes de Ghodegisèle montèrent sur le toit et tuèrent Berthefrid
en jetant sur lui les tuiles et les autres matériaux qui couvraient
l'oratoire : il périt avec trois serviteurs. L'évêque conçut une vive douleur
d'avoir été impuissant à sauver la vie de Berthefrid et d'avoir vu souiller
de sang humain l'oratoire où il avait l'habitude de prier et où il avait
réuni les reliques de plusieurs saints. Childebert eut beau lui envoyer des
présents pour apaiser son chagrin, l'évêque ne voulut pas se consoler[2]. » A
l'extérieur, l'Austrasie lutte contre les Lombards, maîtres du nord de
l'Italie, et contre Frédégonde, tutrice de son jeune fils Clotaire II ;
Chilpéric avait péri assassiné en 584J dans des circonstances demeurées
mystérieuses. Après
la mort prématurée de Childebert, en 597, son fils aîné Théodebert II eut
l'Austrasie, le cadet Thierry II l'ancien royaume de Gontran, dont Childebert
avait hérité sans opposition en 5g3. Chassée de l'Austrasie, où elle s'était
fixée tout d'abord, par les grands qui la détestaient, Brunehaut alla
chercher un refuge en Bourgogne, où elle exerça au nom de Thierry II un
pouvoir presque absolu, brisant toutes les résistances, moins vives
d'ailleurs qu'elles ne l'étaient en Austrasie. Des guerres heureuses que
Thierry et Théodebert dirigèrent contre Clotaire II prouvent que Brunehaut
voulait venger sur le jeune roi de Neustrie les crimes de sa mère Frédégonde.
Puis ses petits-fils se brouillèrent à propos de l'Alsace et du Saintois,
l'un des pagi de la cité des Leuques. La guerre éclata en 612 entre Thierry
et Théodebert. Vaincu à Toul, puis à Tolbiac, le roi d'Austrasie fat pris et
mis à mort, ainsi que ses enfants. Thierry s'apprêtait à reprendre la guerre
contre Clotaire II, quand il mourut brusquement (613). Au lieu de partager les Etats
de Thierry entre les enfants que celui-ci avait laissés, Brunehaut fit
proclamer seul roi l'aîné Sigebert IL Mais les grands de l'Austrasie, et à
leur tête Pépin l'Ancien et Arnoul, le futur évêque de Metz, aimèrent mieux
faire appel à Clotaire II que de subir à nouveau le joug de Brunehaut. Abandonnée
de tous, la vieille reine tomba au pouvoir du fils de Chilpéric et de
Frédégonde, qui la condamna, après un simulacre de jugement, à périr d'un
affreux supplice. Sigebert II fut aussi mis à mort. Clotaire, qui se trouvait
quelques mois auparavant réduit à un très petit royaume, devenait le seul
maître de toute la monarchie franque. 2° L'Austrasie de 613 à
679.
De 613
à 679, l'Austrasie va tantôt constituer un royaume autonome, tantôt être
réunie au reste des Etats francs. L'esprit d'indépendance qui anime les
grands se fait jour en plusieurs circonstances ; ils refusent d'obéir au
souverain qui, maître de toute la monarchie, ne réside pas dans le pays ; ils
entendent avoir un roi à eux, et de préférence un roi mineur, afin de tenir
entre leurs mains le pouvoir et de l'exercer au mieux de leurs intérêts. Cet
esprit particulariste se manifesta une première fois sous le règne de
Clotaire II, qui dut en 622, pour calmer le mécontentement des grands
d'Austrasie, leur donner comme souverain son fils Dagobert ; sous le nom du
jeune prince gouvernèrent Pépin l'Ancien et Arnoul, devenu évêque de Metz.
Dagobert qui avait, à la mort de son père (629), rétabli l'unité de la monarchie franque, conserva
l'Austrasie jusqu'en 634 ; durant cette période eurent lieu des expéditions
heureuses contre les Wendes. Mais
les Austrasiens, toujours jaloux de leur indépendance, exigèrent de Dagobert,
qui ne résidait plus que rarement dans leur pays, qu'il en abandonnât le
gouvernement à son fils, Sigebert ou Sigisbert III. Pépin l'Ancien, Otton,
Grimoald, fils de Pépin, furent l'un après l'autre, en qualité de maires du
palais, les véritables maîtres de l'Austrasie. Même après qu'il eut atteint
l'âge de la majorité, Sigebert ne s'occupa que peu des affaires de l'Etat.
Disons à son honneur qu'il se distingua de la plupart des membres de sa
famille, et plus particulièrement de son père, par de belles vertus privées,
qui lui valurent d'être après sa mort honoré comme saint. Quand,
en 556, Sigebert mourut, jeune encore ainsi du reste que la plupart des
Mérovingiens de cette époque, Grimoald se crut assez fort pour substituer sa
dynastie à celle de Clovis. Il fit emmener secrètement en Irlande le petit Dagobert,
fils de Sigebert, et proclamer roi son propre fils Childebert. La tentative
échoua. L'Austrasie,
réunie à la Neustrie, eut le même souverain qu'elle, d'abord Clovis II, puis
son fils Clotaire III. Mais, dès 663, les Austrasiens' obtinrent qu'on leur
donnât pour roi Childéric II, frère de Clotaire III ; le maire du palais
Wulfoald gouverna le pays. Quand Clotaire mourut en 673, Childéric joignit à
l'Austrasie la Neustrie et la Bourgogne ; deux ans plus tard, il périssait
assassiné, victime des haines qu'avaient soulevées ses violences. Le
maire Wulfoald fit alors proclamer en Austrasie Dagobert, fils de saint
Sigisbert, revenu d'Irlande. Très pieux comme son père, le jeune roi sera
mis, lui aussi, par l'Eglise au rang des saints. Après un règne très court,
Dagobert fut tué, en 679, près de Stenay, ainsi que le maire Wulfoald. On a
tour à tour accusé Ebroïn, maire du palais de Neustrie, et Pépin le Moyen
d'avoir armé le bras des meurtriers. 3° L'Austrasie de 679 à
751.
Affaiblie
par les guerres civiles et par les minorités, la royauté mérovingienne avait
perdu toute autorité à l'intérieur sur les fonctionnaires, au dehors sur les
Alamans et les Thuringiens, qui avaient reconquis leur indépendance. Une
dynastie de maires du palais, issue de saint Arnoul par les mâles, de Pépin
l'Ancien par les femmes, va rendre au pouvoir central sa force et son
prestige. Ces maires, qui ont pour clients la plupart des grands de
l'Austrasie, rétablissent l'ordre dans le pays dont ils deviennent les
véritables maîtres, étendent leur autorité sur la Neustrie et reprennent la
lutte contre les Germains d'outre-Rhin. L'Austrasie, tout en conservant son
autonomie, n'a plus de souverain qui lui soit propre ; sur elle, comme sur
les autres parties de la monarchie franque, règne un Mérovingien, roi de
parade, roi fainéant, qui ne possède qu'un vain titre. Le
premier de ces maires du palais, Pépin le Moyen, finit après de longues
luttes par soumettre la Neustrie, que lui livra la bataille de Tertry (687). Il guerroya avec succès contre
les Alamans, contre les Frisons, favorisa l'évangélisation de ces derniers
par l'Anglo-Saxon saint Willibrord ; toutefois il se désintéressa de
l'Aquitaine. Les révoltes qui éclatèrent en Neustrie et en Germanie à la mort
de Pépin (714) compromirent la suprématie de
sa maison et celle de l'Austrasie. Mais le
plus jeune des fils de Pépin, Charles Martel, le seul qui lui eût survécu,
devait reprendre et consolider l'œuvre paternelle. Guerrier infatigable et
presque toujours heureux, il triompha des Neustriens et des Germains, écrasa
en 732, à Poitiers, les Arabes qui, maîtres de l'Espagne, menaçaient de
conquérir la Gaule franque ; c'était un service de la plus haute valeur qu'il
rendait ainsi à la civilisation chrétienne. A l'intérieur, comme nous le
verrons, sa politique ecclésiastique ne mérite pas les mêmes éloges. Ses
fils Pépin et Carloman, qui se partagèrent l'Etat franc à sa mort (741) vécurent dans une étroite union
jusqu'à ce que Carloman eût, en 747, embrassé la vie religieuse. Tout en
continuant la lutte contre les ennemis extérieurs, Alamans et Thuringiens à
l'est, Aquitains au sud-ouest, ils cherchèrent à remettre de l'ordre dans
l'Etat et dans l'Eglise. Quatre ans après que Carloman eut quitté le siècle,
Pépin jugea le moment venu pour lui d'échanger son titre de maire du palais
contre celui de roi. Les grands et les évoques se montrèrent favorables à ses
projets, le pape Zacharie, consulté, les approuva. En conséquence, le dernier
des Mérovingiens, Childéric III, fut tonsuré et enfermé dans un monastère,
Pépin couronné et sacré (751). Une nouvelle dynastie montait sur le trône des Francs. Peu
après l'avènement de Pépin, le comte de Verdun Wulfoald se révolta, sans que
l'on puisse dire si le soulèvement de ce haut fonctionnaire fut une
protestation contre la déchéance des Mérovingiens. II. — LA MONARCHIE CAROLINGIENNE DE 751 A 840.
A part
une courte période de trois années (768-771), l'Etat franc ne sera pas morcelé de 761 à
:84o et n'aura jamais qu'un souverain à la fois. Le nom d'Austrasie se
déplace, quitte la Moselle et se transporte de l'autre côté du Rhin.
L'ancienne Austrasie mérovingienne devient la Frauda média, la Francie
centrale. Le pays continue de vivre tranquille, à l'abri des invasions ; les
guerres civiles du règne de Louis le Pieux ne l'atteignent pas. La population
fournit des contingents militaires aux souverains pour lutter contre les
Aquitains, les Arabes, les Lombards, les Saxons, les Avars. Les Carolingiens
recrutent dans notre pays des fonctionnaires civils, des évêques, des abbés,
qui vont administrer les pays conquis, les surveiller et les maintenir dans
l'obéissance. Le
premier des rois de la dynastie carolingienne, Pépin le Bref (751-768), soumet l'Aquitaine, enlève la
Septimanie aux Arabes, dirige contre les Lombards deux expéditions heureuses
en 754 et en 756, fonde l'Etat pontifical. A l'intérieur, saint Ghrodegang,
évêque de Metz, continue avec le titre d'archevêque la réforme de l'Eglise
franque. Pépin vint plusieurs fois sur les bords de la Moselle. L'Etat
franc, partagé en 768 entre les deux fils de Pépin, retrouva son unité sous
l'autorité du seul Charles, quand une mort prématurée eut, en 771, enlevé
Carloman. Charlemagne est le plus grand des Carolingiens et de tous les rois
francs. Il n'a pas seulement par ses conquêtes sur les Saxons, sur les Avars,
sur les Lombards et sur les Arabes, conquêtes dont nous n'avons pas à
raconter ici les péripéties, reculé au loin les frontières de la monarchie
franque ; homme d'Etat clairvoyant et sage, il a cherché par une meilleure
utilisation des anciens rouages, par la création de nouveaux organes, à
rendre l'administration plus régulière, à faire respecter partout le pouvoir
royal, à réprimer, les désordres, les violences, les injustices. Ses guerres
et ses réformes ne l'empêchent pas de continuer la régénération de l'Eglise,
de restaurer l'enseignement, la littérature et les arts. L'œuvre
civilisatrice qu'il a entreprise est son plus beau titre de gloire ; si le
morcellement de la monarchie franque en 843, si de nouvelles invasions
barbares l'ont compromise, ils ne l'ont point ruinée. Il est tout naturel que
Charles ait restauré, en 800, l'Empire d'occident ; l'événement était préparé
tant par ses conquêtes que par son administration intérieure. Le malheur
voulut que cette restauration rencontrât de nombreux obstacles dans l'esprit
particulariste des différents peuples qui se trouvaient compris dans l'Etat
franc, et surtout dans l'insuffisance des institutions, qui ne répondaient
plus aux besoins d'une monarchie aussi vaste. Beaucoup
plus souvent que son père, Charles résida sur les bords de la Moselle, non
point dans les villes qu'il semble avoir évitées, mais dans les palais et les
villas qu'il possédait à la campagne. Nous le trouvons à Remiremont, à Champ-le-Duc,
dans les Vosges, où il aimait aller chasser le sanglier, dans l'Ardenne et
surtout à Thionville, où les diplômes attestent sa présence à six reprises ;
c'est à Thionville, en 806, qu'il accomplit l'un des grands actes de son
règne, le partage de ses Etats entre ses trois fils, Charles, Pépin et Louis,
partage que la mort des deux aînés rendit caduc. Louis
le Pieux, qui survécut seul à son père, recueillit donc toute la monarchie
franque et le titre d'empereur. Prince pacifique, il ne voulut pas faire de
conquêtes et prétendit n'employer que les prédications des missionnaires pour
amener au christianisme les peuples du Nord. ; par malheur, sa tentative
n'eut d'autre effet que d'exciter le fanatisme odinique des Scandinaves et de
provoquer leurs incursions dans l'empire franc. Aidé de saint Benoît
d'Aniane, Louis le Pieux opéra la réforme des abbayes. Mais
l'œuvre la plus importante, la plus intéressante de son règne aurait été
l'acte par lequel il régla sa succession (817), s'il avait eu la sagesse, d'en respecter les
dispositions. Sur les conseils de quelques hommes d'Eglise d'un grand sens
politique, Louis rompit avec la déplorable coutume des partages, attribua à
son fils aîné Lothaire le titre d'empereur, les trois quarts de la monarchie
et la suzeraineté sur ses deux frères Pépin et Louis, qui devaient gouverner,
avec le simple titre de rois et sous l'autorité supérieure de leur aîné, le
premier l'Aquitaine, le second la Bavière. Ces sages mesures auraient, si
Louis ne les avait pas violées, consolidé l'empire franc, assuré à notre pays
la continuation des avantages que lui valaient sa situation centrale et sa
prépondérance. Pour complaire à Judith, sa seconde femme, pour assurer au
fils qu'elle lui avait donné, Charles, une part de l'Etat franc, l'empereur
bouleversa les dispositions de 817. Les soulèvements de Lothaire et du parti
unitaire en 830 et en 833 ne remédièrent pas au mal, tout au contraire. De
ces troubles l'autorité impériale sortit bien affaiblie, les grands plus
puissants, les Normands plus redoutables. Le mécontentement et le désordre
étaient partout quand Louis mourut en 840. Ce
prince avait fait à notre pays de fréquentes visites. On le trouve en 821,
834, 835, à Metz, où l'attirait son frère Drogon, évêque de cette ville, mais
avec le titre d'archevêque, à Trêves en 821, à Thionville en 821, 828, 831,
834, 835, 837 ; c'est à Thionville qu'en 821 se tint une grande assemblée de
l'Empire et que fut célébré le mariage de Lothaire et d'Hermangarde, fille du
comte Hugues de Tours ; en 835, Louis réunit à Thionville une autre assemblée
et un concile qui jugea et déposa l'archevêque de Reims Ebbon, l'un des
partisans de Lothaire et l'un des chefs du parti unitaire. L'empereur fit
encore des séjours à Gondreville en 837, à Remiremont en 821, 825, 831, 834
et 836. N'oublions pas de rappeler que plusieurs des hommes considérables de
cette époque dans l'Etat ou dans l'Eglise sont originaires de ce pays, ou y
exercent de hautes fonctions, tels les comtes Matfrid d'Orléans et Lambert de
Nantes, les évêques Hetti de Trêves, Drogon de Metz, Frothaire de Toul. L'histoire
de cette période offre d'ailleurs peu de faits importants pour le pays de la
Moselle. Tranquille, prospère, fournissant des collaborateurs aux rois francs
dans l'Eglise et dans l'Etat, que pouvait-il souhaiter, sinon garder toujours
la situation privilégiée dont il jouissait ? III. LE ROYAUME DE LOTHARINGIE (840-925).
1° La Lotharingie de
840 à 869.
Des
hauteurs où elle vivait sous Charlemagne, la région mosellane va rapidement
déchoir. L'aîné des fils de Louis le Pieux, Lothaire, prétendit faire
accepter par ses frères Louis et Charles les stipulations de l'acte de 817,
les seules qu'il considérât comme valables ; peut-être même songeait-il à les
évincer et à se débarrasser d'eux. Ni Louis ni Charles n'étaient disposés à
subir les exigences de leur aîné ; il fallut donc combattre. La défaite
qu'essuya Lothaire à Fontanetum, le 25 juin 841, ruina ses espérances
et porta un coup dont elle ne s'est jamais relevée à la région mosellane.
Lothaire dut, en août 843, signer à Verdun-sur-Meuse le traité désastreux qui
démembrait la monarchie carolingienne et le pays franc. Non seulement
Lothaire ne gardait sur ses frères aucun droit de suzeraineté, mais il
n'avait qu'un tiers des Etats de son père et, comme il avait voulu conserver
— avec Rome — Aix-la-Chapelle et une partie de la Francia média, son empire
présentait une configuration bizarre. Le pays franc était coupé en trois
morceaux ; la région mosellane perdait, et pour toujours, la situation
prépondérante qu'elle avait occupée dans la monarchie carolingienne ; si elle
n'était pas encore mutilée, elle devenait pays frontière : à l'est, plusieurs
pagi des diocèses de Metz et de Trêves confinaient aux Etats de Louis
le Germanique, qui s'était fait attribuer les diocèses de Mayence, de Worms
et de Spire ; à l'ouest, quelques pagi des diocèses de Toul et de Trêves
ainsi que le Verdunois se trouvaient dans une situation analogue à l'égard du
royaume de Charles le Chauve. Cette situation ne cessera d'empirer durant la
seconde moitié du IXe siècle et le premier quart du Xe ; guerres, partages,
luttes entre les grands, invasions normandes vont accabler le pays,
l'affaiblir, le dépeupler et le ruiner. Lothaire
Ier (843-855) voulut se servir de son oncle,
l'archevêque Drogon, de Metz, qu'il avait fait nommer par le pape Sergius IV
vicaire pontifical en Gaule et en Germanie, pour recouvrer un peu de
l'autorité que lui avait refusée le traité de Verdun ; mais une grande assemblée
d'évoques des trois royaumes francs, tenue à Thionville en 844, sans dénier à
Drogon la qualité de légat du Saint-Siège, s'abstint de la lui reconnaître ;
l'affaire n'eut pas de suites. A plusieurs reprises, Lothaire fit des séjours
à Thionville, à Gondreville et à Remiremont. Bien qu'il eût été jadis le
champion de l'unité de l'Empire, il n'en partagea pas moins, avant de mourir
à Prüm, sous l'habit monastique, ses Etats entre ses trois fils. A l'aîné,
Louis II, échut l'Italie, au plus jeune, Charles, la Provence et le duché de
Lyon ; le cadet enfin, qui portait le même nom que son père, reçut l'ancienne
Francia média avec la Frise, l'Alsace et la Bourgogne. C'est de Lothaire II
que les territoires francs de la Moselle et de la Meuse prirent leur nom Lotharii
regnum, Lotharingia, Lotharingie, Lorraine. Lothaire
II (855-869) se trouvait dans une position
difficile entre ses deux oncles Louis et Charles, brouillés depuis quelques
années. Lorsqu'en 858 Louis essaya d'enlever à son frère la France
occidentale, Lothaire ne sut que se laisser conduire par les événements ;
allié de Charles, il ne le défendit pas, l'abandonna même pour s'attacher à
Louis, au moment où il crut celui-ci le plus fort, puis il revint à Charles,
quand ce prince eut, au début de 859, recouvré ses Etats. Lothaire s'employa
pourtant à réconcilier ses deux oncles ; dans ce but il réunit à Savonnières,
près de Toul, une assemblée de grands et d'évêques et entama des négociations
qui n'aboutirent pas tout d'abord. Ce fut seulement l'année suivante, à Coblentz,
que Louis et Charles firent la paix. Les fluctuations politiques de Lothaire
n'avaient pas pris fin. Il va se rapprocher de Louis, avec lequel il restera
jusqu'à sa mort en bons termes, tandis qu'il trouvera dans Charles un
adversaire presque constant. C'est
la question de son divorce qui domine depuis 860, et même avant, toute la
politique de Lothaire IL Répudier sa femme légitime Thiéberge, qui peut-être
lui avait été imposée et dont il n'avait pas eu d'enfant, épouser une
ancienne maîtresse, Waldrade, légitimer le fils que celle-ci lui avait donné
et le rendre ainsi capable de recueillir un jour sa succession, voilà à quoi
se résument tous les efforts, toute l'activité du jeune roi durant le
milieu-et la fin de son règne. Prince d'ailleurs médiocre, sans capacité,
sans talents, il puisera dans son amour pour sa maîtresse et pour son fils
une ténacité que les obstacles ne rebuteront pas. Pour arriver à ses fins,
tous les moyens lui paraîtront bons, mensonges, calomnies ou violences.
Contre sa femme il eut recours aux menaces pour qu'elle s'avouât coupable
d'inceste avec son frère. Les évêques et les abbés de son royaume, dont il
avait besoin pour faire prononcer l'annulation de son union avec Thiéberge,
se laisseront, pour la plupart, intimider ou corrompre par lui et se feront
ses auxiliaires et ses complices. Enfin, il tentera ses frères, ses oncles,
dont il redoute l'opposition, par la cession de territoires. Affaiblissement
de son autorité, amoindrissement de ses Etats, rien ne lui coûtera. Sans
entrer dans le détail de cette tragi-comédie du divorce, il nous faut
pourtant en retracer à grands traits les péripéties, car de la solution
donnée à l'affaire dépendaient dans une certaine mesure les destinées de
notre pays. Si Lothaire en effet parvenait à faire casser l'union qu'il avait
contractée avec Thiéberge et à épouser Waldrade, il légitimait le fils que
celle-ci lui avait donné, le rendait apte à régner un jour sur la
Lotharingie, qui gardait son indépendance. Que le jeune roi fût au contraire
obligé de conserver Thiéberge, Hugues restait un bâtard inhabile à recueillir
la succession paternelle, et la Lorraine courait le risque d'être annexée à
l'un des royaumes voisins ou partagée entre eux. Après deux conciles tenus à
Aix-la-Chapelle (860),
conciles où Thiéberge avait été contrainte de s'avouer coupable d'inceste,
les évêques lorrains l'avaient condamnée à une pénitence et à l'incarcération
dans une abbaye. Mais, quelques mois plus tard, elle s'enfuyait dans la
France occidentale, où le roi Charles le Chauve et l'archevêque de Reims
Hincmar se constituèrent ses défenseurs ; il s'agissait pour eux d'empêcher
Lothaire de rompre une union restée stérile. Le jeune roi laissa quelque
temps l'affaire en suspens. Un nouveau concile, réuni à Aix (862), comme les
deux précédents, annula l'union de Lothaire et de Thiéberge et autorisa le
roi à en contracter une autre. Au lieu de profiter tout de suite de la
permission, Lothaire écrivit au pape Nicolas Ier, dont il réclama l'avis.
Pourtant, sans attendre la réponse du souverain pontife, il épousa Waldrade
en septembre 862., Mais les difficultés allaient se dresser devant Lothaire
et les dangers s'accumuler sur sa tête. Le mariage du jeune roi et de
Waldrade accrut encore la tension entre lui et Charles le Chauve. Louis,
inquiet,' voulut réconcilier son frère et son neveu. 11 y réussit dans un
congrès tenu à Savonnières, près de Toul, non sans que Charles eût imposé à
Lothaire plus d'une humiliation. D'autre part, Nicolas Ier qui, à ce qu'il
semble, ignorait le mariage de Lothaire et de Waldrade, se décidait au
printemps de 863 à envoyer en Lorraine deux légats, Radoald et Jean, pour
juger l'affaire du divorce. Mais les deux Italiens se laissèrent corrompre
par Lothaire, et, sans tenir compte des prescriptions du pape, laissèrent le
concile qu'ils présidèrent à Metz confirmer l'œuvre des trois conciles d'Aix.
Les archevêques Gunther de Cologne et Thiégaud de Trêves reçurent la mission
d'aller communiquer au pape les décisions prises à Metz. Mais Nicolas, homme
énergique, défenseur inflexible de la morale et de l'autorité pontificale,
n'était pas de ceux que l'on joue ; instruit par Thiéberge elle-même, par
Hincmar de Reims et par Charles le Chauve de ce qui s'était passé tant à Aix
qu'à Metz, il prit un grand parti : non content de casser les décrets du
concile de Metz, il déposa Gunther et Thiégaud et déclara aux évêques
lorrains qu'il les excommunierait s'ils ne faisaient une prompte soumission.
Plus tard, le pape menacera du même châtiment Lothaire lui-même. Après bien
des hésitations et des tergiversations, Lothaire, qui redoutait de voir ses
oncles le contraindre par la force à quitter Waldrade, se résigna enfin, en
865, à reprendre Thiéberge des mains d'un nouveau légat pontifical, Arsène.
C'est à Gondreville qu'eurent lieu le rapprochement et la réconciliation
apparente des deux époux. Le légat s'était fait livrer Waldrade, qu'il devait
conduire au pape ; mais elle trouva, chemin faisant, le moyen de tromper la
surveillance d'Arsène et de s'enfuir ; Nicolas finit par l'excommunier.
Lothaire, qui n'avait nullement renoncé à ses projets, ne tarda pas à
reprendre ses intrigues, cherchant par tous les moyens à modifier les
dispositions du pape ; mais Nicolas ne se laissa pas fléchir. Hadrien
II, qui remplaça Nicolas à la fin de 867, était beaucoup plus conciliant que
son prédécesseur ; il le montra d'abord en levant l'excommunication de
Waldrade, puis en promettant à Lothaire, qui était venu le trouver en Italie,
qu'un concile international examinerait à nouveau l'affaire du divorce.
Lothaire voyait déjà ses rêves réalisés, quand une fièvre maligne le prit en
Toscane et mit fin, le 8 août 869, à son existence agitée. Certes, il ne
méritait guère l'honneur de donner son nom à l'Etat qu'il n'avait pas su
défendre contre les Normands et auquel il ne laissait même pas un successeur
pour le gouverner ! 2° La Lotharingie
partagée entre la France et l'Allemagne (869-879).
Hugues,
fils de Lothaire et de Waldrade, n'était qu'un bâtard, et chose plus grave,
qu'un enfant, à la mort de son père ; il ne se trouvait donc, à aucun point
de vue, en mesure de succéder à celui-ci. L'héritier légitime de Lothaire,
son frère l’empereur Louis II, absorbé par la lutte qu'il soutenait contre
les musulmans dans l'Italie méridionale, était hors d'état de défendre ses
droits contre ses oncles Louis et Charles, qui avaient pris, quelques années
auparavant, dans un traité secret signé à Metz, l'engagement de faire entre
eux un partage équitable des Etats de leurs neveux. Mais, à la nouvelle
qu'une grave maladie mettait les jours de Louis le Germanique en danger,
Charles accourut en Lorraine et se fit couronner roi à Metz, le 9 septembre
869 ; il espérait bien s'emparer de toute la succession de Lothaire. Par
malheur pour le roi des Francs occidentaux, Louis se rétablit et prit une
attitude si menaçante que force fut à Charles de renoncer à ses projets
ambitieux et de consentir au partage de la Lorraine. Le traité de Meerssen (août 870), l'un des plus désastreux
qu'aient subis nos contrées, coupait en deux la première Belgique, attribuant
Trêves et Metz à Louis, Toul et Verdun à Charles. Par bonheur, cet état de
choses n'aura qu'une courte durée. Charles
et Louis vinrent l'un et l'autre visiter leurs nouveaux Etats ; on trouve le
premier à Douzy en 871 et en 874, à Gondreville en 872, le second à Metz en
873 et en 875. Vers la fin de 875, Louis tenta vainement, en opérant une
diversion dans la France occidentale, de faire revenir son frère d'Italie et
de l'empêcher de s'attribuer tout l'héritage de Louis II. En 876, quand le
Germanique fut mort, Charles, à son tour, essaya d'enlever à ses neveux la
moitié orientale de la Lotharingie ; il ne réussit qu'à se faire battre près
d'Andernach par son neveu Louis le Jeune. Enfin, en 879880, ce même Louis le
Jeune, ayant voulu sans aucun droit dépouiller de leurs Etats ses cousins,
Louis. III et Carloman, fils de Louis le Bègue, les tuteurs des jeunes
princes lui abandonnèrent, pour qu'il se désistât de ses prétentions, la
Lotharingie occidentale. L'unité de la Lotharingie se trompait ainsi rétablie. 3° La Lotharingie urne
à la France orientale (879-895).
Cette
période est marquée par les incursions des Normands et par les tentatives que
fait Hugues, le bâtard de Lothaire II, pour se mettre en possession du
royaume de son père. A la même époque (879), un seigneur d'origine lorraine, Boson[3], mari d'Hermangarde, fille de
Louis II, se fait couronner roi de Provence. Les
dangers qui menaçaient les descendants de Louis le Germanique et de Charles
le Chauve les déterminèrent à se réunir en un congrès, qui se tint à
Gondreville dans le courant de 880. Louis III, Carloman, Charles le Gros et
les représentants de Louis le Jeune y assistaient. Les deux fils de Louis le
Bègue et les généraux de Louis le Jeune marchèrent ensuite contre Hugues et
battirent ses troupes, que commandait son beau-frère Thiébaud. Mais la mort
de Louis le Jeune, au début de 882, allait porterie trouble et l'anarchie à
son comble dans toute la Lorraine. Hugues
donne sa sœur Gisèle en mariage au chef normand Godfrid, installé sur la
Meuse à Elsloo ; des bandes normandes remontent le Rhin, la Moselle, prennent
Trèves, battent près de Remich, sur la Moselle, une armée que commandaient
Bertulf, archevêque de Trêves, Wala, évêque de Metz, et le comte Adalard ;
les Francs furent vaincus, Wala périt dans la lutte. Charles
le Gros, qui de simple roi d'Alémanie devint, par les morts successives de
ses frères Carloman et Louis, le seul maître de la France orientale, de la
Lotharingie et de l'Italie, qui déplus se fit, en88i, couronner empereur,
était un homme médiocre, aussi faible d'esprit que de corps. Il conclut, en 882,
avec Godfrid un traité honteux. Trois ans plus tard, il le faisait assassiner
dans une entrevue ; Hugues, attiré à Gondreville où se trouvait alors
l'empereur, fut arrêté et enfermé dans un monastère, après qu'on lui eût
crevé les yeux. C'est dans noire pays, à Toul en 885, à Metz en 886, que
Charles tint deux grandes assemblées. Déposé en 887, victime moins peut-être
de son incapacité que de l'ambition de son neveu Arnulf, Charles eut ce
dernier pour successeur en Allemagne et en Lotharingie. Arnulf deviendra
empereur, en 896, quoiqu'il y eût déjà un autre empereur, Lambert, de la
maison de Spolète[4]. La grande victoire qu'Arnulf
remporta en 891, à Louvain, sur les Normands, mit pour quelque temps fin aux
incursions de ces barbares. Mais le pays était troublé à l'intérieur par des
luttes de seigneur à seigneur. Ne pouvant résider dans la Lotharingie, Arnulf
lui donna, en 895, pour souverain un de ses fils naturels, Zwentibold, fils
d'une Morave. 4° La Lotharingie
indépendante (895-900).
Le
nouveau roi de Lotharingie avait de l'énergie, de l'ambition, mais, maladroit
et brutal, il se fit de nombreux ennemis et finit par être abandonné de
presque tous les grands, même de ses évêques. En 8g5, il tente sans succès
d'enlever à Charles le Simple une partie de la France occidentale, quoiqu'il
fût venu dans ce pays comme allié de son cousin. Rentré en Lorraine, Zwentibold
disgracia, en 897, quatre comtes de la région mosellane, Odacer, Etienne,
Gérard et Matfrid, puis, l'année suivante, le comte Régnier de Hainaut.
Charles le Simple profita de la révolte de Régnier pour essayer de conquérir
la Lotharingie ; l'intervention des évêques rétablit la paix entre les deux
cousins. De son côté, Arnulf travaillait à réconcilier Zwentibold avec les
comtes mosellans qu'il avait frappés. Mais il mourut en 899, privant son fils
d'un appui précieux. Zwentibold, qui avait commis la faute de se brouiller
avec l'archevêque de Trêves, Radbod et avec le haut clergé lorrain, sévit, au
début de 900, abandonner de ses prélats et de ses comtes, qui reconnurent
pour souverain Louis l'Enfant, fils légitime d'Arnulf, déjà roi d'Allemagne. Zwentibold,
qui essaya de lutter, périt dans un combat contre les comtes Gérard et
Matfrid (900), ne laissant que des filles. 5° La Lotharingie
royaume autonome uni à l'Allemagne, puis à la France (900-923).
De 900
à 923, d'abord sous l'autorité de Louis l'Enfant, puis sous celle de Charles
le Simple, la Lotharingie est un royaume autonome, uni de 900 à 911 à
l'Allemagne, de 911 à 923 à la France occidentale. La Lotharingie eut sa
chancellerie propre, à la tête de laquelle était placé l'archevêque de
Trêves, Radbod. Louis ne fit dans le royaume que de rares apparitions en g00,
go2, go4, go6 et go8. Pour consolider son pouvoir en Lotharingie, Louis crut
devoir y implanter la famille des Conradins, originaire de la France
orientale ; un membre de cette maison, Gebhard, fut nommé duc de Lotharingie
; il ne semblé pourtant avoir joué dans le pays qu'un rôle effacé. Quelques
seigneurs de la France orientale, les Babenberg, ainsi que les comtes
lorrains Gérard et Matfrid, prirent, en 906, les armes contre les Conradins ;
mais ceux-ci, forts de l'appui de Louis, triomphèrent de leurs adversaires.
Louis vint en Lotharingie, tint à Metz une assemblée qui condamna Gérard et
Matfrid, pour crime de haute trahison, à la mort et à la confiscation de
leurs biens ; les deux comtes réussirent probablement à trouver un refuge
auprès de Charles le Simple. Gebhard périt en 910, dans une bataille contre
les Hongrois. Une mort prématurée enleva Louis l'Enfant l'année suivante ;
avec lui s'éteignait la descendance de Louis le Germanique. Les
Francs de l'Est lui donnèrent pour successeur Conrad, neveu de Gebhard. Mais
ceux de la Lorraine, fidèles à la dynastie nationale, à la famille
carolingienne, reconnurent pour souverain Charles le Simple, le plus jeune
des fils de Louis le Bègue, déjà roi de la France occidentale. La Lotharingie
continua de former un royaume autonome avec un archichancelier particulier,
Radbod d'abord, puis Roger. Charles, qui n'est pas le souverain imbécile
qu'ont, dépeint ses ennemis, sut défendre la Lotharingie contre deux attaques
de Conrad. Il semble avoir eu de l'affection pour le pays qui était le
berceau de sa famille ; on l'y trouve tous les ans, sauf peut-être en 914 et
en 918. Les
personnages influents sous son règne furent les archevêques de Trêves Radbod
et Roger, l'évêque de Metz Drogon, apparenté à la dynastie carolingienne, le
comte Régnier de Hainaut, le comte Ricuin dans le pays mosellan, enfin
Wigeric ou Voiry, qui devint comte du palais. Après
la mort de Régnier (915 ou 916), la Lotharingie fut troublée par les révoltes de
Giselbert, fils de Régnier, personnage ambitieux et versatile, par des luttes
de seigneur à seigneur, enfin par des invasions hongroises en 917 et en 919.
L'intervention du roi d'Allemagne, Henri Ier, en faveur de Giselbert, ne fit
qu'augmenter la confusion. Ce sont ensuite des difficultés qui s'élèvent entre
le roi et quelques seigneurs français, jaloux de la faveur qu'il accordait au
Lorrain Haganon. Pourtant Charles réussit à signer à Bonn, le 7 novembre 921,
un traité honorable avec Henri Ier ; il gardait la Lotharingie et obtenait la
soumission de Giselbert. Mais celui-ci ne tarda pas à reprendre Les armes,
appuyé par Ricuin, comte de Verdun, par Otton, fils de Ricuin, et par
d'autres seigneurs lorrains. En même temps, la plupart des comtes français
abandonnaient définitivement Charles le Simple et se donnaient pour roi
Robert, comte de Paris, et frère d'Eudes. Charles, que continuait de soutenir
une partie des Lorrains, tint tête à ses nombreux ennemis. A la bataille de
Soissons (15
juin 923), Robert
fut tué, mais l'arrivée de son fils Hugues et du comte Herbert de Vermandois
obligea les Lorrains à la retraite. Bientôt après, les seigneurs français
révoltés élisaient roi Raoul, gendre de Robert, et Charles, attiré dans un
guet-apens, devenait le prisonnier d'Herbert, qui le retint captif à Péronne
jusqu'à sa mort, arrivée en 929. De 923 à 925, la Lotharingie, privée de son souverain légitime, oscilla entre Raoul et Henri Ier d'Allemagne. L'inconstant Giselbert, après être allé de l'un à l'autre, se rallia finalement à Henri Tor. Le dernier épisode de la lutte semble avoir été le siège et la prise de Metz par Henri Ier ; la ville fut défendue par son évêque Wigeric, qui, bien que partisan de Charles le Simple, avait pourtant reconnu l'usurpateur Raoul. Finalement la Lotharingie se trouvait, en 925, unie pour de longs siècles à l'Allemagne. |
[1]
Fortunat a célébré dans quelques-uns de ses poèmes l'union de Sigebert et de
Brunehaut.
[2]
GRÉGOIRE DE TOURS, Historia
ecclesiastica Francorum, l. IX, c. XII.
[3]
Après la mort de sa première femme, Charles le Chauve s'était remarié avec
Richilde, sœur de Boson.
[4]
La maison de Spolète était originaire du pagus de la Blies, dans le diocèse de
Metz.