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Revenons
maintenant sur les invasions barbares pour rechercher quels sont ceux des
Germains qui ont dévasté la première Belgique, ou qui ont fini par s'y
établir, comment ils ont pu s'y introduire, dans quelle partie du pays et à
quel titre ils s'y sont fixés, ce qu'est devenue la population gallo-romaine,
quelles conséquences enfin ont entraînées pour nos contrées les invasions et
l'établissement des Francs et des Alamans. I. — QUELS SONT LES BARBARES QUI ONT PÉNÉTRÉ DANS NOTRE PAYS ?
Si de
nombreux barbares, Francs, Alamans, Vandales, Alains, Huns ont pillé notre
pays, seuls ou à peu près les deux premiers de ces peuples y ont créé des
établissements durables. Francs et Alamans vivaient, au IIIe siècle, de notre
ère, sur la rive droite du Rhin, les premiers au nord, les seconds au sud du
Mein. Presque tous les différents peuples dont se composaient les Francs se
groupèrent en deux confédérations principales, celle des Saliens, qui pénétra
par la vallée de l'Escaut dans l'Empire, et, plus au sud, celle des
Ripuaires. Toutefois, on doit remarquer que, ni au IVe ni au Ve siècle, le
nom de Ripuaires n'apparaît dans les documents. Enfin, sur les bords du Mein,
d'autres tribus franques, probablement celles des Cattes, restèrent en dehors
de la confédération des Ripuaires. C'étaient surtout, sinon exclusivement,
des Suèves qui avaient constitué la confédération des Alamans. Chacune
des tribus entrées dans l'une ou dans l'autre de ces confédérations avait
conservé une certaine autonomie ; elle avait en particulier un chef, souvent
qualifié de roi. Quand plusieurs tribus se groupaient pour entreprendre une
expédition, elles attribuaient le commandement suprême à un ou à deux de
leurs rois, qui ne disposaient que d'une autorité restreinte. Dans chaque
tribu l'assemblée des hommes libres, des guerriers, limitait plus ou moins le
pouvoir des chefs. Des trois classes entre lesquelles se partageait la
population, nobles, hommes libres, esclaves, la première finit par se réduire
à quelques familles, tandis que la deuxième était au contraire très
nombreuse. Ces peuples élevaient du bétail, cultivaient le sol, mais à toute
autre occupation ils préféraient la chasse et la guerre. Francs et Alamans
n'avaient point abandonné leurs dieux ; malgré un contact de plusieurs
siècles avec l'Empire romain, ils avaient toujours des mœurs rudes et
grossières. On accusait les Francs de fourberie, les Alamans de cruauté. D'ailleurs,
en raison des guerres incessantes que ces peuples eurent à soutenir contre
l'Empire au IVe et au Ve siècle et de leur établissement dans la Gaulé
romaine, leurs institutions, ainsi que leurs mœurs, avaient dû peu à peu
s'altérer et se transformer. II. — À QUELLE ÉPOQUE, À QUEL TITRE FRANCS ET ALAMANS SE SONT-ILS ÉTABLIS
DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE ?
Des
Francs et des Alamans se sont établis pacifiquement dans la première
Belgique, comme colons, peut-être aussi comme soldats, au 111e et au rVe
siècle. Une partie de la population ayant été massacrée lors des premières
invasions, les propriétaires firent appel aux barbares ; parmi ces derniers,
les uns vinrent librement se mettre à leur service, d'autres étaient des
prisonniers de guerre, donnés ou vendus par les empereurs ou parles généraux
romains. On sait par exemple que Maximien Hercule répartit entre les Trévires
et les Nerviens les Francs qu'il avait faits prisonniers. Les
empereurs installèrent dans des villes de l'intérieur les corps de troupes
barbares qu'ils avaient pris à leur solde : ainsi, le nom de Sermaize
rappelle que des Sarmates ont autrefois tenu garnison dans cette localité,
limitrophe du territoire des Leuques. Des villes ou des bourgades de la
première Belgique ont-elles servi de résidence à des détachements de soldats
barbares ? Aucun document ne nous le fait connaître. Il ne semble pas d'autre
part que des peuples germains aient reçu l'autorisation de prendre leurs
cantonnements dans la première Belgique, comme ce fut le cas poulies
Ripuaires et pour les Saliens, installés à titre de fédérés par les empereurs
sur la rive gauche du Rhin, dans la seconde Germanie. Les
barbares devaient pénétrer de force dans le pays, le dévaster d'abord au IIIe
siècle, puis au IVe et au Ve, s'y installer enfin dans le cours de ce dernier
siècle. L'esprit d'aventures, la soif du butin, la surabondance de
population, le désir d'échanger un climat brumeux et froid, un sol ingrat,
contre un ciel plus clément, une ferre plus fertile, voilà ce qui poussa les
Germains à se jeter sur l'Empire. Au cours des premiers siècles de l'ère
chrétienne, les légions romaines du Rhin continrent sans trop de peine les
Germains. Biais plus tard l'affaiblissement de l'Empire permit aux Francs et
aux Alamans de ravager la Gaule. C'est
dans la seconde moitié du in 0 siècle que commencèrent dans notre pays les
invasions de ces deux peuples barbares. En 253, puis en 267, ils mirent à feu
et à sang la première Belgique et pénétrèrent beaucoup plus avant en Gaule ;
Postumus parvint à débarrasser en 267 le pays de ces hôtes dangereux. Nos
contrées ne souffrirent pas moins de l'invasion de 276-276. Probus, Maximien
Hercule, Constance Chlore réussirent à contenir les barbares. Peut-être la
bande d'Alamans qui, en 297, s'avança jusqu'à Langres, avait-elle traversé la
première Belgique. Constantin
franchit plusieurs fois le Rhin, et, par les rigueurs impitoyables qu'il
exerça contre les barbares, inspira aux Francs et aux Alamans une telle
crainte que, jusqu'au milieu du IVe siècle, ni-les uns ni les autres
n'osèrent attaquer la Gaule. Par
malheur, la révolte de Magnence (350) devait rouvrir l'ère des invasions. Constance
a-t-il, comme on l'en a accusé, demandé aux Francs et aux Alamans de faire
une diversion en Gaule contre l'usurpateur ? Toujours est-il que les barbares
profitèrent de ce que Magnence avait dégarni la frontière pour traverser le
Rhin. De 350 (351) à
356, Francs et Alamans se répandirent dans les deux Germanies et les deux Belgiques,
pillant et massacrant comme l'avaient fait leurs ancêtres. II fallut que
Constance fît partir pour la Gaule, en 356, son cousin Julien avec le titre
de César. Julien, malgré son inexpérience, allait faire preuve de réels
talents militaires. En 356, deux de ses légions, surprises près de Decempagi
(Tarquimpol) par les Alamans, auraient péri
jusqu'au dernier homme, si le reste de l'armée romaine n'était accouru à leur
secours. Mais l'année suivante, une grande victoire, remportée en Alsace par
Julien sur les Alamans, devait rejeter ceux-ci de l'autre côté du Rhin et
assurer pour quelque temps à la première Belgique un peu de tranquillité. En
367, les Alamans reparaissaient en Alsace et sur les bords de la Moselle. Le
général romain Jovin, d'origine rémoise, battit une de leurs bandes près de
Scarpone, une autre à quelque distance de cette ville. En 378, ce fut
l'empereur Valentinien Ier qui franchit le Rhin et qui mit à feu et à sang le
pays des Alamans. Dix ans plus tard, Gratien, fils et successeur de
Valentinien Ier, dut chasser d'Alsace une troupe d'Alamans. Malgré
l'assassinat de Gratien, malgré celui de Valentinien II, malgré les
usurpations de Maxime et d'Eugène, les barbares n'envahirent pas les
provinces frontières. Le Franc Arbogast, devenu général romain, sut imposer à
ses compatriotes Je respect des traités qu'ils avaient auparavant conclus
avec l'Empire. Les documents ne font d'autre part aucune mention des Alamans.
Il semble même que, durant les années qui suivirent la mort de Théodose le
Grand (395), la première Belgique n'ait pas
eu d'invasions à subir. Par malheur, dès 406, les choses allaient changer. L'incapacité
des empereurs et l'ambition de généraux qui rêvent de revêtir la pourpre vont
enfin permettre aux Germains, dont les exigences croissent avec la décadence
de l'État romain, de s'établir dans la première Belgique. Lorsqu'en 400
Stilicon se vit obligé de rappeler en Italie les légions du Rhin, il ouvrit
par là même aux barbares la porte de la Gaule. Désormais la Belgique ne
reverra plus que de loin en loin des armées romaines ; elle ne sera pas
détachée de l'Empire, mais les empereurs n'y exerceront le plus souvent
qu'une autorité nominale, et les barbares auront dans le pays toute liberté
d'action. Durant
la première moitié du Ve siècle, les barbares dévastèrent à plusieurs
reprises les cités belges de la Moselle. Vainement en 406-407 les Francs, par
fidélité à leurs devoirs de fédérés ou par crainte de la concurrence,
essayèrent-ils de barrer la route aux Vandales, aux Mains et aux Suèves qui
voulaient franchir le Rhin ; leurs adversaires les repoussèrent et réussirent
à pénétrer dans la Gaule, qu'ils mirent à feu et à sang. Les souvenirs de
cette invasion se perpétuèrent dans des traditions qui nous sont parvenues.
C'est aux Vandales ou Vandres, par exemple, que l'on attribua, en même temps
qu'à julien, le martyre de saint Euchaire. Un diplôme, d'ailleurs faux,
d'Arnoul, parle de l'échec qu'ils auraient subi devant Liverdun. Il est
encore question des Vandales dans Garin le Loherain. Quelques années
plus tard les. Francs, probablement les Ripuaires, s'emparaient de Trêves ;
les Burgondes occupaient sur la rive gauche du Rhin d'abord la Germanie
première, puis une partie de la première Belgique. Mais le général romain Aétius
réussit en 428 à repousser du pays trévire les Francs, qu'il cantonna autour
de Cologne, en 435 à expulser les Burgondes de la première Belgique, enfin,
en 443, à les transplanter en Savoie. Bientôt
après, un nouveau et plus grave péril menaçait la Gaule. Le roi des Huns
Attila, n'osant s'attaquer à l'empereur d'Orient Marcien, et pensant que la
conquête de l'empire d'Occident offrirait moins de difficultés, remonta en
451 la vallée du Danube, franchit le Rhin, les Vosges et traversa la première
Belgique, qui subit une fois de plus les pires violences. Comme l'invasion
des Vandales, celle des Huns a laissé dans notre pays des souvenirs que la
tradition nous a transmis : les Huns ayant appris, pendant qu'ils
assiégeaient Scarpone, que les murailles de Metz venaient de s'écrouler, se
portent en hâte vers cette ville, y entrent le 6 ou le 8 avril45i et la
détruisent presque entièrement. Seule l'église Saint-Etienne échappa à la
ragé des barbares, ainsi que la population qui y avait trouvé un refuge, On
sait, car ceci n'est pas une légende, que, défaits par Aétius, les Huns
traversèrent à nouveau la première Belgique durant leur retraite ; c'est
alors qu'ils auraient mis à mort saint Livier, près de Salivai. Le
départ d'Aétius pour l'Italie, puis sa mort privèrent la Gaule du seul homme
de guerre qui fût capable de la défendre. Désormais, le champ demeure libre
aux Francs et aux Alamans, qui reviennent dans la Belgique, non plus pour la
dévaster, mais pour s'y installer. III. — COMMENT FRANCS ET ALAMANS SE SONT-ILS RÉPARTIS DANS LA PREMIÈRE
BELGIQUE ?
Lesquels,
des Francs ou des Alamans, et, parmi les Francs, des Ripuaires ou des Cattes,
vont se fixer dans la vallée de la Moselle ? Problème difficile, car les
documents historiques ne nous fournissent aucunes données pour le résoudre.
Les dialectes aujourd'hui parlés dans les parties du pays où l'allemand a
triomphé, les formes des noms de lieu de cette région, le droit en usage à
l'époque franque, voilà les sources de renseignements dont nous disposons
pour arriver à connaître la vérité. Si les
habitants de la vallée inférieure de la Moselle parlent des dialectes
franciques, les Alsaciens des dialectes alémaniques, sur les bords de la
Sarre et de la Nied on constate un mélange des uns et des autres, quoique les
seconds semblent prédominer dans la haute vallée de la Sarre. Beaucoup
parmi les localités de la partie germanisée de l'ancienne première Belgique
ont des noms terminés en heim, ingen ou weiler. La
théorie d'Arnold, d'après laquelle heim serait un suffixe franc, ingen
un suffixe alémanique est aujourd'hui abandonnée ; Schiber a prétendu qu’ingen
indique une colonisation populaire faite par un groupe de barbares libres,
heim au contraire l'établissement d'un chef franc et de quelques guerriers de
même nationalité au milieu d'une population romane ou alémanique ; quant aux villages
en weiler, ils auraient été peuplés de Gallo-Romains, qui ne se
seraient germanisés que lentement. H. Witte admet cette manière de voir en ce
qui concerne les villages en weiler. Pour ce qui est du droit, nous
savons que, dans toute l'ancienne première Belgique, le droit salien finit
par prévaloir ; toutefois il se peut qu'au VIe siècle le droit des Ripuaires
ou celui des Alamans aient été en vigueur dans telle ou telle partie de la
région. En
définitive, à ne tenir compte que des dialectes, qui seuls nous fournissent
des renseignements sérieux, les Alamans auraient colonisé le versant
occidental des moyennes et des basses Vosges. Le fait n'a d'ailleurs rien que
de conforme à la vraisemblance. Les Alamans avaient, au IIIe siècle, et au
milieu du IVe, franchi plus d'une fois les cols de la chaîne vosgienne ;
pourquoi ne les auraient-ils pas traversés au Ve, une fois devenus maîtres de
l'Alsace ? Ils pouvaient, plus facilement que les Ripuaires et que les
Cattes, pénétrer dans la haute vallée de la Sarre et dans celle de la Nied[1]. Nous
savons d'ailleurs par la vie de saint Loup que, dans la seconde moitié du Ve
siècle, les Alamans arrivèrent jusqu'à Troyes ; n'en doit-on pas conclure
qu'ils avaient traversé d'est en ouest la première Belgique ? Ils avaient
d'autre part franchi la Moselle plus au nord. La bataille de Tolbiac (Zulpich), qu'ils livrèrent peut-être,
non à Clovis, mais, aux Ripuaires, en fournit une preuve péremptoire. Leurs
succès décidèrent Clovis à intervenir contre ce peuple entreprenant, qui
pouvait devenir dangereux pour lui. Vaincus en 496, probablement dans les
plaines de l'Alsace, les Alamans durent se soumettre. La première Belgique
tomba au pouvoir de Clovis, soit à la suite de sa victoire sur les Alamans,
soit lorsque après les assassinats successifs de Sigebert le Boiteux et de
son fils Cloderic il se fit reconnaître pour roi par les Ripuaires. Les
Francs du Mein se soumirent également à lui. Clovis avait ainsi étendu sa
domination sur tout le nord-est de la Gaule, et clos pour plusieurs siècles
l'ère des invasions. Une
trop grande distance séparait les Saliens de la première Belgique pour qu'il
leur fût possible de s'y installer en masses compactes après l'occupation du
pays par Clovis. Des chefs appartenant à cette tribu vinrent-ils s'établir
dans le pays avec une escorte de quelques guerriers ? En tous cas, ceux des
Alamans qui avaient pris pied sur les bords de la Haute-Sarre et de la Nied
gardèrent les terres qu'ils avaient occupées. Quant à la vallée de la
Moselle, elle fut, selon toute vraisemblance, colonisée par des Ripuaires ou
par des Cattes. Voilà ce que nous avons le droit de supposer. IV. — QUELS PAYS LES BARBARES ONT-ILS OCCUPÉS ?
Il nous
faut essayer de déterminer aussi exactement que possible les territoires où
s'établirent les Francs et les Alamans, sans chercher d'ailleurs à distinguer
les uns des autres. La
langue des habitants, la forme des noms des localités, enfin les cimetières
barbares, voilà les seuls moyens d'enquête dont nous disposions. Les deux
premiers ne fournissent pas de renseignements précis ni sûrs, en raison des
modifications qui se sont produites au cours des âges. Ce
n'est pas toujours la même langue, en effet, que l'on a parlée dans un
certain nombre de localités aux différentes époques de l'histoire.
L'allemand, par exemple, a gagné du terrain vers le milieu et jusqu'à la fin
du moyen âge et conquis des localités demeurées romanes après les invasions.
Un mouvement inverse prit naissance au XVIe siècle et s'accéléra durant le XVIIe,
à la suite des désastres de la guerre de Trente ans ; des villages où l'on
parlait l'allemand perdirent alors tous leurs habitants, que remplacèrent des
colons de langue française ; les progrès du français se continuèrent jusqu'en
1871. Depuis cette dernière date, l'allemand a reconquis une partie du
terrain perdu. Les changements survenus dans la langue que parlaient les
populations ont, en général, entraîné des modifications dans les noms des
localités et même, quoique plus lentement, dans ceux des lieux-dits. Voyons
maintenant ce que donne la toponomastique et occupons-nous d'abord de la
région où se rencontrent des noms germaniques. On retrouve dans quelques-uns
de ces derniers des noms latins déformés et affublés d'une terminaison
allemande : Treveri par exemple a donné Trier et Ricciacum
Ritzingen. Comme le mot allemand weiler n'est que le latin villare
transplanté en allemand, il s'ensuit qu'à l'origine une population romane
habitait les localités assez nombreuses dont le nom se termine par ce terme,
et que plus tard seulement le villare primitif est devenu weiler.
Au contraire, les désinences heim et ingen sont franchement
germaniques. Nous n'avons pas à revenir sur les opinions variées qu'ont
émises à leur égard les érudits allemands. On peut remarquer-que les noms de
localités formés à l'aide de heim et de weiler commencent presque
toujours par un nom d'homme de forme germanique. Dans le
territoire où le roman a triomphé, à côté des noms de lieu qui remontent aux
temps gaulois ou romains et qui se terminent aujourd'hui en dun, y, ey, é,
oy, ières, on en remarque d'autres avec les désinences court, ménil,
ville, viller. Ces noms sont composés à l'aide d'un des substantifs
latins curtis, masnile, villa, villare et d'un nom propre, le plus
souvent de forme germanique : Ramberti curtis = Rembercourt, Theobaldi
masnile = Thiébauménil, Arnaldi villa = Arnaville, Herberii
villare = Herbéviller. On peut rapprocher ces noms des noms allemands en heim
et en ingen. D'une part, le mode de formation de ces noms de
localités, le placement du complément déterminatif avant le mot déterminé,
commun aux noms romans en curtis, etc., et aux noms allemands en heim,
etc., indique une influence germanique ; d'un autre côté, l'emploi de termes
latins prouve que c'est une population en majorité gallo-romaine qui a formé
les noms terminés en curtis, etc. Les hommes, dont le nom est entré
dans celui de nombreux domaines de notre pays devenus plus tard des villages,
appartenaient sans doute en grande majorité à la race franque ; seulement,
ils ne se sont installés qu'avec quelques guerriers de leur race au milieu de
Gallo-Romains. Les
cimetières barbares nous fournissent une autre preuve de l'établissement des
Germains dans notre pays. On les trouve en grand nombre non seulement dans la
Lorraine allemande, mais dans les trois départements de la Meurthe-et-Moselle,
de la Meuse et des Vosges, où l'on ne parle que le français. Toutefois, la
plupart de ces nécropoles ne renferment pas beaucoup de tombes, soit que les
barbares n'aient fait dans le pays qu'un séjour de courte durée, soit qu'ils
aient été peu nombreux, soit enfin que, s'étant mêlés de bonne heure aux
Gallo-Romains, ils aient adopté l'usage de se faire inhumer avec eux près des
églises. La
frontière entre les contrées où les Germains s'établirent en masse et celles
où ils ne formèrent qu'une minorité-partait des sources de la Semoy, coupait
la Moselle au nord de Metz, se dirigeait ensuite vers le confluent des deux
Nied, remontait la vallée de la Nied allemande, coupait la Seille en amont de
Marsal, puis le Sanon, suivait la ligne de partage des eaux entre la Sarre et
la Vezouse et venait aboutir au Donon ; d'une façon générale, la frontière se
dirigeait du nord-ouest au sud-est. Mais,
au nord et à l'est de cette limite, on trouvait des groupes dépopulation
gallo-romaine, comme le montrent et les noms terminés en weiler et
certains lieux-dits de forme romane remarqués sur le territoire de quelques
localités allemandes. D'autre part, les cimetières barbares ainsi que les
noms germaniques de plusieurs villages, Bezange, Marbache ou de plusieurs
lieux-dits de localités romanes, prouvent qu'au sud et à l'ouest de la
frontière il existait des îlots de population germanique. Peu à peu, les
Gallo-Romains qui avaient subsisté au nord-est de la limite linguistique se
germanisèrent, tandis que les Alamans et les Francs disséminés de l'autre
côté de la frontière se laissèrent absorber par les Gallo-Romains qui les
entouraient. Tout cela fut l'œuvre lente du temps. La
population de la région lorraine se présente donc à nous comme une population
mélangée, où sont entrés, dans des proportions variables, différentes suivant
les contrées, des éléments gaulois et des éléments germaniques. Le fait a une
importance capitale et nous croyons que l'on peut grâce à lui expliquer bien
des phénomènes, bien des événements, dont on est allé parfois chercher fort
loin l'origine et les causes. V. — DANS QUELLES CONDITIONS LES BARBARES SE SONT-ILS ÉTABLIS ?
Les
Germains, lorsqu'ils s'établirent dans la première Belgique, évitèrent les
bois, les hauteurs, les vallées étroites, en un mot tout ce qui rappelait un
peu trop leur pays ; les villes n'avaient d'ailleurs aucun attrait pour eux.
Au contraire, les vallées larges et bien ensoleillées, les plateaux déboisés,
les terres fertiles, favorables aux cultures ou à l'élevage, attirèrent les
nouveaux venus. Parfois ils occupèrent d'anciens villages, d'anciens
domaines, parfois au contraire ils créèrent de nouveaux centres à côté
d'agglomérations détruites au cours des invasions. Nous
ignorons, en ce qui concerne notre pays, comment s'opéra le partage des
terres soit entre les nouveaux venus et les anciens habitants, soit entre les
Germains eux-mêmes. Les grands propriétaires de la Belgique durent-ils, comme
ceux d'autres contrées de la Gaule, abandonner aux barbares une partie de
leurs domaines ? VI. —- QUE DEVINT LA POPULATION GALLO-ROMAINE ?
Sans
aucun doute, de nombreux habitants périrent les uns au cours des invasions du
IVe et du Ve siècle, d'autres au moment où Francs et Alamans prirent
possession de la première Belgique. La population indigène n'en subsista pas
moins dans les contrées où le latin continua d'être parlé ; il en resta même
des groupes, nous l'avons vu, dans la partie du pays qui devait prendre une
physionomie germanique. Peut-être les indigènes se déplacèrent-ils à certains
endroits ; des érudits ont soutenu que les noms en weiler étaient ceux
de localités créées, après les invasions, par des Gallo-Romains que les
barbares avaient chassés de leur ancien territoire. Il se produisit sans
doute aussi un reflux des indigènes vers Metz, la grande cité de la région
mosellane ; autour de cette ville, en effet, les noms de lieux, presque tous
terminés en y, indiquent une origine gallo-romaine. Au contraire, on n'y
rencontre qu'un très petit nombre de villages en court, ville, etc. VII. — CONSÉQUENCES DES INVASIONS DES BARBARES ET DE LEUR ÉTABLISSEMENT
DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE.
Massacre
d'une partie de la population indigène, déplacement, exode d'une autre
partie, destruction de plusieurs villes, Scarpone, Naix, Soulosse, Grand, de
nombreuses villas, de presque tous les ouvrages d'art, comme l'aqueduc de
Gorze à Metz, troubles et anarchie partout, décadence ou arrêt de la vie
économique, de la vie intellectuelle et morale, bref de la civilisation sous
toutes ses formes, voilà en quelques mots les conséquences négatives des
invasions et de l'établissement des barbares dans la première Belgique. L'arrivée
de barbares païens apportait en outre une entrave aux progrès du
christianisme. Ils devaient pourtant, à la suite de Clovis, adopter petit à
petit la religion du Christ, mais leur conversion ne les transforma pas ; ils
restèrent rudes, grossiers, superstitieux. A leur contact, les Gallo-Romains
prirent des mœurs brutales et redevinrent de vrais barbares. Les
invasions et l'établissement des Francs et des Alamans produisirent d'autre
part quelques résultats positifs. La population s'accrut dans des proportions
que nous ne sommes pas en mesure de déterminer ; de nouveaux villages se
créèrent. En ce qui concerne les institutions, le régime judiciaire mis à
part, l'apport des Germains a peu d'importance. En revanche, et l'on doit
s'en féliciter, le nombre des hommes libres augmenta, plus spécialement celui
des moyens et des petits propriétaires. Francs et Alamans pratiquaient, non
sans adresse, les métiers de charpentiers, d'armuriers, d'orfèvres. Ils
apportaient des dialectes nouveaux, encore bien rudes, auxquels le latin
emprunta un assez grand nombre de mots, qui passèrent dans le roman, puis
dans le français. S'ils n'avaient pas tant s'en faut, la loyauté, ni la
pureté de mœurs, ni l'amour de la liberté qu'on leur a trop généreusement
attribués, nous pouvons leur reconnaître l'esprit d'aventure et une bravoure
incontestable. En
résumé, les invasions et l'établissement des barbares dans la première
Belgique nous semblent y avoir causé plus de mal que de bien. Nous regardons
en particulier comme des conséquences profondément regrettables le recul de
la civilisation, ainsi que la disparition de l'unité ethnographique et
linguistique du pays. RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE DES ORIGINES.
Avec la
soumission de la première Belgique à Clovis, se termine la période des
origines. Le pays se trouve désormais en possession de tous les éléments
ethniques dont se compose sa population, ainsi que des conceptions
politiques, sociales, littéraires, artistiques, religieuses et morales sur
lesquelles il vivra. La
population est un mélange de néolithiques, de Ligures, de Belges et de
Germains, Francs ou Alamans ; le contingent que Rome a fourni n'a que peu
d'importance. Les conceptions d'ordre divers que notre pays s'est assimilées,
il les doit à Rome, à l'Église, aux barbares, qui ont agi sur lui de façon
inégale et très différente et dont les influences, bien loin de s'exercer
dans le même sens, se sont contrariées et combattues. La
société romaine, fortement hiérarchisée, avait pour base l'esclavage ; les
inégalités sociales existaient aussi, quoique moins accentuées, chez les
barbares. Le christianisme au contraire déclarait tous les hommes égaux
devant Dieu. De ces deux conceptions nettement opposées c'est, on ne peut le
nier, la première, la païenne, qui l'emporta tout d'abord. La condition des
esclaves s'améliora, mais avec quelle lenteur ! L'Église, non contente
d'accepter en fait l'inégalité des hommes, s'encadrera dans l'ancienne
société et finira par tolérer les injustices de cette dernière, sans
toutefois renier les doctrines évangéliques. Il s'écoulera bien des siècles
avant que l'idée chrétienne de l'égalité des hommes inspire les lois des
États européens. Au
point de vue politique, l'Empire et l'Église, celle-ci héritière, nous
l'avons dit, des traditions romaines, représentaient les idées
d'administration régulière, d'ordre, de centralisation, qui devaient
finalement prédominer. Les barbares ont apporté avec eux, non point un
nouveau système de gouvernement, qui aurait fait une place aux hommes libres,
mais bien plutôt un esprit d'anarchie, dont la féodalité marquera le
triomphe. Les
Germains n'avaient pas à proprement parler de littérature ; leur art, rude et
grossier, était fait surtout d'emprunts à d'autres arts, à ceux de l'Orient
en particulier. Les artistes de la Gaule continueront de copier les modèles
gréco-romains, jusqu'à ce que, sous diverses influences, se développent des
arts originaux, l'art roman, puis l'art gothique, ce dernier remplacé
lui-même au XVIe siècle par l'art gréco-romain ressuscité. En littérature,
c'est à Rome, dont l'Église continuera la tradition, c'est au christianisme
que les écrivains demanderont des idées et des modèles. La
religion du Christ avait, grâce à l'appui du gouvernement impérial d'abord,
puis des rois francs, définitivement triomphé du paganisme gréco-romain et du
paganisme barbare. Dans la région lorraine, il n'y avait plus que des
chrétiens. Triomphe plus apparent que réel ! Si les habitants pratiquent
extérieurement le culte chrétien, il s'en faut de beaucoup qu'ils conforment
leur vie aux préceptes évangéliques. Les auteurs de l'époque franque nous les
dépeignent violents, orgueilleux, débauchés, vindicatifs. Malgré l'Evangile,
les barbares se font toujours un point d'honneur de venger leurs propres
injures et celles de leurs proches. De nombreuses superstitions païennes
subsistent, enveloppent le christianisme d'une végétation parasite, au point
d'en cacher le tronc majestueux, et s'unissent à lui si étroitement qu'on
finit par les prendre pour des branches de l'arbre lui-même. La
protection de l'Église par l'État, legs que les rois francs recueilleront
dans la succession des empereurs, aura, nous l'avons dit, pour la société
chrétienne, pasteurs et fidèles, plus de mauvais résultats que de
conséquences heureuses. Dans
les conflits de la civilisation romaine avec la barbarie germanique, du
christianisme avec les cultes païens, ce ne seront pas toujours les
conceptions les plus intelligentes, les idées les plus justes, les doctrines
les plus généreuses qui triompheront au début. Si elles ont alors le dessous,
elles ne périront pourtant pas, elles ne seront pas étouffées. Après un long
sommeil, elles se réveilleront, reprendront vie et finiront par produire
quelques-uns des effets qu'on était en droit d'attendre d'elles. Au surplus,
ce n'est pas chez nous qu'idées et doctrines se heurteront avec le plus de
vivacité ; nous subirons simplement le contre-coup de luttes qui se seront
livrées ailleurs. Dans quelle mesure la mentalité lorraine a-t-elle été façonnée par les éléments qui ont concouru à former la population du pays ? De qui nous viennent nos qualités, amour de l'ordre et du travail, économie, réflexion, prudence, attachement aux traditions, respect de l'autorité[2], bravoure, et nos défauts, avarice, routine, inertie, défiance, prosaïsme ? Il nous paraît impossible de le dire. N'oublions pas d'ailleurs que les événements ont naturellement agi depuis le Ve siècle sur le caractère des habitants de la Lorraine, qu'ils ont fait naître ou tout au moins développé en eux certaines qualités, certains défauts. La situation de région frontière, qui a trop longtemps été et qui est encore celle de notre pays, avec tout ce que cette situation entraîne de misères et de catastrophes, n'a-t-elle pas en particulier influencé la mentalité de nos ancêtres et la nôtre ? |
[1]
La persistance d'une population gallo-romaine, disons-le en passant,
plaiderait, il est vrai, contre l'établissement — dans le pays — des Alamans
qui, très cruels, massacraient d'habitude les habitants des contrées où ils
pénétraient.
[2]
Poussé trop loin, le respect de l'autorité cesse d'être une qualité ; il est
plus d'une fois arrivé aux Lorrains de l'oublier.