HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

PREMIÈRE PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LES ORIGINES (jusqu'en 511).

 

CHAPITRE V. — LES INVASIONS BARBARES. - L'ÉTABLISSEMENT DES FRANCS ET DES ALAMANS DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE.

 

 

Revenons maintenant sur les invasions barbares pour rechercher quels sont ceux des Germains qui ont dévasté la première Belgique, ou qui ont fini par s'y établir, comment ils ont pu s'y introduire, dans quelle partie du pays et à quel titre ils s'y sont fixés, ce qu'est devenue la population gallo-romaine, quelles conséquences enfin ont entraînées pour nos contrées les invasions et l'établissement des Francs et des Alamans.

 

I. — QUELS SONT LES BARBARES QUI ONT PÉNÉTRÉ DANS NOTRE PAYS ?

Si de nombreux barbares, Francs, Alamans, Vandales, Alains, Huns ont pillé notre pays, seuls ou à peu près les deux premiers de ces peuples y ont créé des établissements durables. Francs et Alamans vivaient, au IIIe siècle, de notre ère, sur la rive droite du Rhin, les premiers au nord, les seconds au sud du Mein. Presque tous les différents peuples dont se composaient les Francs se groupèrent en deux confédérations principales, celle des Saliens, qui pénétra par la vallée de l'Escaut dans l'Empire, et, plus au sud, celle des Ripuaires. Toutefois, on doit remarquer que, ni au IVe ni au Ve siècle, le nom de Ripuaires n'apparaît dans les documents. Enfin, sur les bords du Mein, d'autres tribus franques, probablement celles des Cattes, restèrent en dehors de la confédération des Ripuaires. C'étaient surtout, sinon exclusivement, des Suèves qui avaient constitué la confédération des Alamans.

Chacune des tribus entrées dans l'une ou dans l'autre de ces confédérations avait conservé une certaine autonomie ; elle avait en particulier un chef, souvent qualifié de roi. Quand plusieurs tribus se groupaient pour entreprendre une expédition, elles attribuaient le commandement suprême à un ou à deux de leurs rois, qui ne disposaient que d'une autorité restreinte. Dans chaque tribu l'assemblée des hommes libres, des guerriers, limitait plus ou moins le pouvoir des chefs. Des trois classes entre lesquelles se partageait la population, nobles, hommes libres, esclaves, la première finit par se réduire à quelques familles, tandis que la deuxième était au contraire très nombreuse. Ces peuples élevaient du bétail, cultivaient le sol, mais à toute autre occupation ils préféraient la chasse et la guerre. Francs et Alamans n'avaient point abandonné leurs dieux ; malgré un contact de plusieurs siècles avec l'Empire romain, ils avaient toujours des mœurs rudes et grossières. On accusait les Francs de fourberie, les Alamans de cruauté.

D'ailleurs, en raison des guerres incessantes que ces peuples eurent à soutenir contre l'Empire au IVe et au Ve siècle et de leur établissement dans la Gaulé romaine, leurs institutions, ainsi que leurs mœurs, avaient dû peu à peu s'altérer et se transformer.

 

II. — À QUELLE ÉPOQUE, À QUEL TITRE FRANCS ET ALAMANS SE SONT-ILS ÉTABLIS DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE ?

Des Francs et des Alamans se sont établis pacifiquement dans la première Belgique, comme colons, peut-être aussi comme soldats, au 111e et au rVe siècle. Une partie de la population ayant été massacrée lors des premières invasions, les propriétaires firent appel aux barbares ; parmi ces derniers, les uns vinrent librement se mettre à leur service, d'autres étaient des prisonniers de guerre, donnés ou vendus par les empereurs ou parles généraux romains. On sait par exemple que Maximien Hercule répartit entre les Trévires et les Nerviens les Francs qu'il avait faits prisonniers.

Les empereurs installèrent dans des villes de l'intérieur les corps de troupes barbares qu'ils avaient pris à leur solde : ainsi, le nom de Sermaize rappelle que des Sarmates ont autrefois tenu garnison dans cette localité, limitrophe du territoire des Leuques. Des villes ou des bourgades de la première Belgique ont-elles servi de résidence à des détachements de soldats barbares ? Aucun document ne nous le fait connaître. Il ne semble pas d'autre part que des peuples germains aient reçu l'autorisation de prendre leurs cantonnements dans la première Belgique, comme ce fut le cas poulies Ripuaires et pour les Saliens, installés à titre de fédérés par les empereurs sur la rive gauche du Rhin, dans la seconde Germanie.

Les barbares devaient pénétrer de force dans le pays, le dévaster d'abord au IIIe siècle, puis au IVe et au Ve, s'y installer enfin dans le cours de ce dernier siècle. L'esprit d'aventures, la soif du butin, la surabondance de population, le désir d'échanger un climat brumeux et froid, un sol ingrat, contre un ciel plus clément, une ferre plus fertile, voilà ce qui poussa les Germains à se jeter sur l'Empire. Au cours des premiers siècles de l'ère chrétienne, les légions romaines du Rhin continrent sans trop de peine les Germains. Biais plus tard l'affaiblissement de l'Empire permit aux Francs et aux Alamans de ravager la Gaule.

C'est dans la seconde moitié du in 0 siècle que commencèrent dans notre pays les invasions de ces deux peuples barbares. En 253, puis en 267, ils mirent à feu et à sang la première Belgique et pénétrèrent beaucoup plus avant en Gaule ; Postumus parvint à débarrasser en 267 le pays de ces hôtes dangereux. Nos contrées ne souffrirent pas moins de l'invasion de 276-276. Probus, Maximien Hercule, Constance Chlore réussirent à contenir les barbares. Peut-être la bande d'Alamans qui, en 297, s'avança jusqu'à Langres, avait-elle traversé la première Belgique.

Constantin franchit plusieurs fois le Rhin, et, par les rigueurs impitoyables qu'il exerça contre les barbares, inspira aux Francs et aux Alamans une telle crainte que, jusqu'au milieu du IVe siècle, ni-les uns ni les autres n'osèrent attaquer la Gaule.

Par malheur, la révolte de Magnence (350) devait rouvrir l'ère des invasions. Constance a-t-il, comme on l'en a accusé, demandé aux Francs et aux Alamans de faire une diversion en Gaule contre l'usurpateur ? Toujours est-il que les barbares profitèrent de ce que Magnence avait dégarni la frontière pour traverser le Rhin. De 350 (351) à 356, Francs et Alamans se répandirent dans les deux Germanies et les deux Belgiques, pillant et massacrant comme l'avaient fait leurs ancêtres. II fallut que Constance fît partir pour la Gaule, en 356, son cousin Julien avec le titre de César. Julien, malgré son inexpérience, allait faire preuve de réels talents militaires. En 356, deux de ses légions, surprises près de Decempagi (Tarquimpol) par les Alamans, auraient péri jusqu'au dernier homme, si le reste de l'armée romaine n'était accouru à leur secours. Mais l'année suivante, une grande victoire, remportée en Alsace par Julien sur les Alamans, devait rejeter ceux-ci de l'autre côté du Rhin et assurer pour quelque temps à la première Belgique un peu de tranquillité. En 367, les Alamans reparaissaient en Alsace et sur les bords de la Moselle. Le général romain Jovin, d'origine rémoise, battit une de leurs bandes près de Scarpone, une autre à quelque distance de cette ville. En 378, ce fut l'empereur Valentinien Ier qui franchit le Rhin et qui mit à feu et à sang le pays des Alamans. Dix ans plus tard, Gratien, fils et successeur de Valentinien Ier, dut chasser d'Alsace une troupe d'Alamans. Malgré l'assassinat de Gratien, malgré celui de Valentinien II, malgré les usurpations de Maxime et d'Eugène, les barbares n'envahirent pas les provinces frontières. Le Franc Arbogast, devenu général romain, sut imposer à ses compatriotes Je respect des traités qu'ils avaient auparavant conclus avec l'Empire. Les documents ne font d'autre part aucune mention des Alamans. Il semble même que, durant les années qui suivirent la mort de Théodose le Grand (395), la première Belgique n'ait pas eu d'invasions à subir. Par malheur, dès 406, les choses allaient changer.

L'incapacité des empereurs et l'ambition de généraux qui rêvent de revêtir la pourpre vont enfin permettre aux Germains, dont les exigences croissent avec la décadence de l'État romain, de s'établir dans la première Belgique. Lorsqu'en 400 Stilicon se vit obligé de rappeler en Italie les légions du Rhin, il ouvrit par là même aux barbares la porte de la Gaule. Désormais la Belgique ne reverra plus que de loin en loin des armées romaines ; elle ne sera pas détachée de l'Empire, mais les empereurs n'y exerceront le plus souvent qu'une autorité nominale, et les barbares auront dans le pays toute liberté d'action.

Durant la première moitié du Ve siècle, les barbares dévastèrent à plusieurs reprises les cités belges de la Moselle. Vainement en 406-407 les Francs, par fidélité à leurs devoirs de fédérés ou par crainte de la concurrence, essayèrent-ils de barrer la route aux Vandales, aux Mains et aux Suèves qui voulaient franchir le Rhin ; leurs adversaires les repoussèrent et réussirent à pénétrer dans la Gaule, qu'ils mirent à feu et à sang. Les souvenirs de cette invasion se perpétuèrent dans des traditions qui nous sont parvenues. C'est aux Vandales ou Vandres, par exemple, que l'on attribua, en même temps qu'à julien, le martyre de saint Euchaire. Un diplôme, d'ailleurs faux, d'Arnoul, parle de l'échec qu'ils auraient subi devant Liverdun. Il est encore question des Vandales dans Garin le Loherain. Quelques années plus tard les. Francs, probablement les Ripuaires, s'emparaient de Trêves ; les Burgondes occupaient sur la rive gauche du Rhin d'abord la Germanie première, puis une partie de la première Belgique. Mais le général romain Aétius réussit en 428 à repousser du pays trévire les Francs, qu'il cantonna autour de Cologne, en 435 à expulser les Burgondes de la première Belgique, enfin, en 443, à les transplanter en Savoie.

Bientôt après, un nouveau et plus grave péril menaçait la Gaule. Le roi des Huns Attila, n'osant s'attaquer à l'empereur d'Orient Marcien, et pensant que la conquête de l'empire d'Occident offrirait moins de difficultés, remonta en 451 la vallée du Danube, franchit le Rhin, les Vosges et traversa la première Belgique, qui subit une fois de plus les pires violences. Comme l'invasion des Vandales, celle des Huns a laissé dans notre pays des souvenirs que la tradition nous a transmis : les Huns ayant appris, pendant qu'ils assiégeaient Scarpone, que les murailles de Metz venaient de s'écrouler, se portent en hâte vers cette ville, y entrent le 6 ou le 8 avril45i et la détruisent presque entièrement. Seule l'église Saint-Etienne échappa à la ragé des barbares, ainsi que la population qui y avait trouvé un refuge, On sait, car ceci n'est pas une légende, que, défaits par Aétius, les Huns traversèrent à nouveau la première Belgique durant leur retraite ; c'est alors qu'ils auraient mis à mort saint Livier, près de Salivai.

Le départ d'Aétius pour l'Italie, puis sa mort privèrent la Gaule du seul homme de guerre qui fût capable de la défendre. Désormais, le champ demeure libre aux Francs et aux Alamans, qui reviennent dans la Belgique, non plus pour la dévaster, mais pour s'y installer.

 

III. — COMMENT FRANCS ET ALAMANS SE SONT-ILS RÉPARTIS DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE ?

Lesquels, des Francs ou des Alamans, et, parmi les Francs, des Ripuaires ou des Cattes, vont se fixer dans la vallée de la Moselle ? Problème difficile, car les documents historiques ne nous fournissent aucunes données pour le résoudre. Les dialectes aujourd'hui parlés dans les parties du pays où l'allemand a triomphé, les formes des noms de lieu de cette région, le droit en usage à l'époque franque, voilà les sources de renseignements dont nous disposons pour arriver à connaître la vérité.

Si les habitants de la vallée inférieure de la Moselle parlent des dialectes franciques, les Alsaciens des dialectes alémaniques, sur les bords de la Sarre et de la Nied on constate un mélange des uns et des autres, quoique les seconds semblent prédominer dans la haute vallée de la Sarre.

Beaucoup parmi les localités de la partie germanisée de l'ancienne première Belgique ont des noms terminés en heim, ingen ou weiler. La théorie d'Arnold, d'après laquelle heim serait un suffixe franc, ingen un suffixe alémanique est aujourd'hui abandonnée ; Schiber a prétendu qu’ingen indique une colonisation populaire faite par un groupe de barbares libres, heim au contraire l'établissement d'un chef franc et de quelques guerriers de même nationalité au milieu d'une population romane ou alémanique ; quant aux villages en weiler, ils auraient été peuplés de Gallo-Romains, qui ne se seraient germanisés que lentement. H. Witte admet cette manière de voir en ce qui concerne les villages en weiler. Pour ce qui est du droit, nous savons que, dans toute l'ancienne première Belgique, le droit salien finit par prévaloir ; toutefois il se peut qu'au VIe siècle le droit des Ripuaires ou celui des Alamans aient été en vigueur dans telle ou telle partie de la région.

En définitive, à ne tenir compte que des dialectes, qui seuls nous fournissent des renseignements sérieux, les Alamans auraient colonisé le versant occidental des moyennes et des basses Vosges. Le fait n'a d'ailleurs rien que de conforme à la vraisemblance. Les Alamans avaient, au IIIe siècle, et au milieu du IVe, franchi plus d'une fois les cols de la chaîne vosgienne ; pourquoi ne les auraient-ils pas traversés au Ve, une fois devenus maîtres de l'Alsace ? Ils pouvaient, plus facilement que les Ripuaires et que les Cattes, pénétrer dans la haute vallée de la Sarre et dans celle de la Nied[1].

Nous savons d'ailleurs par la vie de saint Loup que, dans la seconde moitié du Ve siècle, les Alamans arrivèrent jusqu'à Troyes ; n'en doit-on pas conclure qu'ils avaient traversé d'est en ouest la première Belgique ? Ils avaient d'autre part franchi la Moselle plus au nord. La bataille de Tolbiac (Zulpich), qu'ils livrèrent peut-être, non à Clovis, mais, aux Ripuaires, en fournit une preuve péremptoire. Leurs succès décidèrent Clovis à intervenir contre ce peuple entreprenant, qui pouvait devenir dangereux pour lui. Vaincus en 496, probablement dans les plaines de l'Alsace, les Alamans durent se soumettre. La première Belgique tomba au pouvoir de Clovis, soit à la suite de sa victoire sur les Alamans, soit lorsque après les assassinats successifs de Sigebert le Boiteux et de son fils Cloderic il se fit reconnaître pour roi par les Ripuaires. Les Francs du Mein se soumirent également à lui. Clovis avait ainsi étendu sa domination sur tout le nord-est de la Gaule, et clos pour plusieurs siècles l'ère des invasions.

Une trop grande distance séparait les Saliens de la première Belgique pour qu'il leur fût possible de s'y installer en masses compactes après l'occupation du pays par Clovis. Des chefs appartenant à cette tribu vinrent-ils s'établir dans le pays avec une escorte de quelques guerriers ? En tous cas, ceux des Alamans qui avaient pris pied sur les bords de la Haute-Sarre et de la Nied gardèrent les terres qu'ils avaient occupées. Quant à la vallée de la Moselle, elle fut, selon toute vraisemblance, colonisée par des Ripuaires ou par des Cattes. Voilà ce que nous avons le droit de supposer.

 

IV. — QUELS PAYS LES BARBARES ONT-ILS OCCUPÉS ?

Il nous faut essayer de déterminer aussi exactement que possible les territoires où s'établirent les Francs et les Alamans, sans chercher d'ailleurs à distinguer les uns des autres.

La langue des habitants, la forme des noms des localités, enfin les cimetières barbares, voilà les seuls moyens d'enquête dont nous disposions. Les deux premiers ne fournissent pas de renseignements précis ni sûrs, en raison des modifications qui se sont produites au cours des âges.

Ce n'est pas toujours la même langue, en effet, que l'on a parlée dans un certain nombre de localités aux différentes époques de l'histoire. L'allemand, par exemple, a gagné du terrain vers le milieu et jusqu'à la fin du moyen âge et conquis des localités demeurées romanes après les invasions. Un mouvement inverse prit naissance au XVIe siècle et s'accéléra durant le XVIIe, à la suite des désastres de la guerre de Trente ans ; des villages où l'on parlait l'allemand perdirent alors tous leurs habitants, que remplacèrent des colons de langue française ; les progrès du français se continuèrent jusqu'en 1871. Depuis cette dernière date, l'allemand a reconquis une partie du terrain perdu. Les changements survenus dans la langue que parlaient les populations ont, en général, entraîné des modifications dans les noms des localités et même, quoique plus lentement, dans ceux des lieux-dits.

Voyons maintenant ce que donne la toponomastique et occupons-nous d'abord de la région où se rencontrent des noms germaniques. On retrouve dans quelques-uns de ces derniers des noms latins déformés et affublés d'une terminaison allemande : Treveri par exemple a donné Trier et Ricciacum Ritzingen. Comme le mot allemand weiler n'est que le latin villare transplanté en allemand, il s'ensuit qu'à l'origine une population romane habitait les localités assez nombreuses dont le nom se termine par ce terme, et que plus tard seulement le villare primitif est devenu weiler. Au contraire, les désinences heim et ingen sont franchement germaniques. Nous n'avons pas à revenir sur les opinions variées qu'ont émises à leur égard les érudits allemands. On peut remarquer-que les noms de localités formés à l'aide de heim et de weiler commencent presque toujours par un nom d'homme de forme germanique.

Dans le territoire où le roman a triomphé, à côté des noms de lieu qui remontent aux temps gaulois ou romains et qui se terminent aujourd'hui en dun, y, ey, é, oy, ières, on en remarque d'autres avec les désinences court, ménil, ville, viller. Ces noms sont composés à l'aide d'un des substantifs latins curtis, masnile, villa, villare et d'un nom propre, le plus souvent de forme germanique : Ramberti curtis = Rembercourt, Theobaldi masnile = Thiébauménil, Arnaldi villa = Arnaville, Herberii villare = Herbéviller. On peut rapprocher ces noms des noms allemands en heim et en ingen. D'une part, le mode de formation de ces noms de localités, le placement du complément déterminatif avant le mot déterminé, commun aux noms romans en curtis, etc., et aux noms allemands en heim, etc., indique une influence germanique ; d'un autre côté, l'emploi de termes latins prouve que c'est une population en majorité gallo-romaine qui a formé les noms terminés en curtis, etc. Les hommes, dont le nom est entré dans celui de nombreux domaines de notre pays devenus plus tard des villages, appartenaient sans doute en grande majorité à la race franque ; seulement, ils ne se sont installés qu'avec quelques guerriers de leur race au milieu de Gallo-Romains.

Les cimetières barbares nous fournissent une autre preuve de l'établissement des Germains dans notre pays. On les trouve en grand nombre non seulement dans la Lorraine allemande, mais dans les trois départements de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et des Vosges, où l'on ne parle que le français. Toutefois, la plupart de ces nécropoles ne renferment pas beaucoup de tombes, soit que les barbares n'aient fait dans le pays qu'un séjour de courte durée, soit qu'ils aient été peu nombreux, soit enfin que, s'étant mêlés de bonne heure aux Gallo-Romains, ils aient adopté l'usage de se faire inhumer avec eux près des églises.

La frontière entre les contrées où les Germains s'établirent en masse et celles où ils ne formèrent qu'une minorité-partait des sources de la Semoy, coupait la Moselle au nord de Metz, se dirigeait ensuite vers le confluent des deux Nied, remontait la vallée de la Nied allemande, coupait la Seille en amont de Marsal, puis le Sanon, suivait la ligne de partage des eaux entre la Sarre et la Vezouse et venait aboutir au Donon ; d'une façon générale, la frontière se dirigeait du nord-ouest au sud-est.

Mais, au nord et à l'est de cette limite, on trouvait des groupes dépopulation gallo-romaine, comme le montrent et les noms terminés en weiler et certains lieux-dits de forme romane remarqués sur le territoire de quelques localités allemandes. D'autre part, les cimetières barbares ainsi que les noms germaniques de plusieurs villages, Bezange, Marbache ou de plusieurs lieux-dits de localités romanes, prouvent qu'au sud et à l'ouest de la frontière il existait des îlots de population germanique. Peu à peu, les Gallo-Romains qui avaient subsisté au nord-est de la limite linguistique se germanisèrent, tandis que les Alamans et les Francs disséminés de l'autre côté de la frontière se laissèrent absorber par les Gallo-Romains qui les entouraient. Tout cela fut l'œuvre lente du temps.

La population de la région lorraine se présente donc à nous comme une population mélangée, où sont entrés, dans des proportions variables, différentes suivant les contrées, des éléments gaulois et des éléments germaniques. Le fait a une importance capitale et nous croyons que l'on peut grâce à lui expliquer bien des phénomènes, bien des événements, dont on est allé parfois chercher fort loin l'origine et les causes.

 

V. — DANS QUELLES CONDITIONS LES BARBARES SE SONT-ILS ÉTABLIS ?

Les Germains, lorsqu'ils s'établirent dans la première Belgique, évitèrent les bois, les hauteurs, les vallées étroites, en un mot tout ce qui rappelait un peu trop leur pays ; les villes n'avaient d'ailleurs aucun attrait pour eux. Au contraire, les vallées larges et bien ensoleillées, les plateaux déboisés, les terres fertiles, favorables aux cultures ou à l'élevage, attirèrent les nouveaux venus. Parfois ils occupèrent d'anciens villages, d'anciens domaines, parfois au contraire ils créèrent de nouveaux centres à côté d'agglomérations détruites au cours des invasions.

Nous ignorons, en ce qui concerne notre pays, comment s'opéra le partage des terres soit entre les nouveaux venus et les anciens habitants, soit entre les Germains eux-mêmes. Les grands propriétaires de la Belgique durent-ils, comme ceux d'autres contrées de la Gaule, abandonner aux barbares une partie de leurs domaines ?

 

VI. —- QUE DEVINT LA POPULATION GALLO-ROMAINE ?

Sans aucun doute, de nombreux habitants périrent les uns au cours des invasions du IVe et du Ve siècle, d'autres au moment où Francs et Alamans prirent possession de la première Belgique. La population indigène n'en subsista pas moins dans les contrées où le latin continua d'être parlé ; il en resta même des groupes, nous l'avons vu, dans la partie du pays qui devait prendre une physionomie germanique. Peut-être les indigènes se déplacèrent-ils à certains endroits ; des érudits ont soutenu que les noms en weiler étaient ceux de localités créées, après les invasions, par des Gallo-Romains que les barbares avaient chassés de leur ancien territoire. Il se produisit sans doute aussi un reflux des indigènes vers Metz, la grande cité de la région mosellane ; autour de cette ville, en effet, les noms de lieux, presque tous terminés en y, indiquent une origine gallo-romaine. Au contraire, on n'y rencontre qu'un très petit nombre de villages en court, ville, etc.

 

VII. — CONSÉQUENCES DES INVASIONS DES BARBARES ET DE LEUR ÉTABLISSEMENT DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE.

Massacre d'une partie de la population indigène, déplacement, exode d'une autre partie, destruction de plusieurs villes, Scarpone, Naix, Soulosse, Grand, de nombreuses villas, de presque tous les ouvrages d'art, comme l'aqueduc de Gorze à Metz, troubles et anarchie partout, décadence ou arrêt de la vie économique, de la vie intellectuelle et morale, bref de la civilisation sous toutes ses formes, voilà en quelques mots les conséquences négatives des invasions et de l'établissement des barbares dans la première Belgique.

L'arrivée de barbares païens apportait en outre une entrave aux progrès du christianisme. Ils devaient pourtant, à la suite de Clovis, adopter petit à petit la religion du Christ, mais leur conversion ne les transforma pas ; ils restèrent rudes, grossiers, superstitieux. A leur contact, les Gallo-Romains prirent des mœurs brutales et redevinrent de vrais barbares.

Les invasions et l'établissement des Francs et des Alamans produisirent d'autre part quelques résultats positifs. La population s'accrut dans des proportions que nous ne sommes pas en mesure de déterminer ; de nouveaux villages se créèrent. En ce qui concerne les institutions, le régime judiciaire mis à part, l'apport des Germains a peu d'importance. En revanche, et l'on doit s'en féliciter, le nombre des hommes libres augmenta, plus spécialement celui des moyens et des petits propriétaires. Francs et Alamans pratiquaient, non sans adresse, les métiers de charpentiers, d'armuriers, d'orfèvres. Ils apportaient des dialectes nouveaux, encore bien rudes, auxquels le latin emprunta un assez grand nombre de mots, qui passèrent dans le roman, puis dans le français. S'ils n'avaient pas tant s'en faut, la loyauté, ni la pureté de mœurs, ni l'amour de la liberté qu'on leur a trop généreusement attribués, nous pouvons leur reconnaître l'esprit d'aventure et une bravoure incontestable.

En résumé, les invasions et l'établissement des barbares dans la première Belgique nous semblent y avoir causé plus de mal que de bien. Nous regardons en particulier comme des conséquences profondément regrettables le recul de la civilisation, ainsi que la disparition de l'unité ethnographique et linguistique du pays.

 

RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE DES ORIGINES.

Avec la soumission de la première Belgique à Clovis, se termine la période des origines. Le pays se trouve désormais en possession de tous les éléments ethniques dont se compose sa population, ainsi que des conceptions politiques, sociales, littéraires, artistiques, religieuses et morales sur lesquelles il vivra.

La population est un mélange de néolithiques, de Ligures, de Belges et de Germains, Francs ou Alamans ; le contingent que Rome a fourni n'a que peu d'importance. Les conceptions d'ordre divers que notre pays s'est assimilées, il les doit à Rome, à l'Église, aux barbares, qui ont agi sur lui de façon inégale et très différente et dont les influences, bien loin de s'exercer dans le même sens, se sont contrariées et combattues.

La société romaine, fortement hiérarchisée, avait pour base l'esclavage ; les inégalités sociales existaient aussi, quoique moins accentuées, chez les barbares. Le christianisme au contraire déclarait tous les hommes égaux devant Dieu. De ces deux conceptions nettement opposées c'est, on ne peut le nier, la première, la païenne, qui l'emporta tout d'abord. La condition des esclaves s'améliora, mais avec quelle lenteur ! L'Église, non contente d'accepter en fait l'inégalité des hommes, s'encadrera dans l'ancienne société et finira par tolérer les injustices de cette dernière, sans toutefois renier les doctrines évangéliques. Il s'écoulera bien des siècles avant que l'idée chrétienne de l'égalité des hommes inspire les lois des États européens.

Au point de vue politique, l'Empire et l'Église, celle-ci héritière, nous l'avons dit, des traditions romaines, représentaient les idées d'administration régulière, d'ordre, de centralisation, qui devaient finalement prédominer. Les barbares ont apporté avec eux, non point un nouveau système de gouvernement, qui aurait fait une place aux hommes libres, mais bien plutôt un esprit d'anarchie, dont la féodalité marquera le triomphe.

Les Germains n'avaient pas à proprement parler de littérature ; leur art, rude et grossier, était fait surtout d'emprunts à d'autres arts, à ceux de l'Orient en particulier. Les artistes de la Gaule continueront de copier les modèles gréco-romains, jusqu'à ce que, sous diverses influences, se développent des arts originaux, l'art roman, puis l'art gothique, ce dernier remplacé lui-même au XVIe siècle par l'art gréco-romain ressuscité. En littérature, c'est à Rome, dont l'Église continuera la tradition, c'est au christianisme que les écrivains demanderont des idées et des modèles.

La religion du Christ avait, grâce à l'appui du gouvernement impérial d'abord, puis des rois francs, définitivement triomphé du paganisme gréco-romain et du paganisme barbare. Dans la région lorraine, il n'y avait plus que des chrétiens. Triomphe plus apparent que réel ! Si les habitants pratiquent extérieurement le culte chrétien, il s'en faut de beaucoup qu'ils conforment leur vie aux préceptes évangéliques. Les auteurs de l'époque franque nous les dépeignent violents, orgueilleux, débauchés, vindicatifs. Malgré l'Evangile, les barbares se font toujours un point d'honneur de venger leurs propres injures et celles de leurs proches. De nombreuses superstitions païennes subsistent, enveloppent le christianisme d'une végétation parasite, au point d'en cacher le tronc majestueux, et s'unissent à lui si étroitement qu'on finit par les prendre pour des branches de l'arbre lui-même.

La protection de l'Église par l'État, legs que les rois francs recueilleront dans la succession des empereurs, aura, nous l'avons dit, pour la société chrétienne, pasteurs et fidèles, plus de mauvais résultats que de conséquences heureuses.

Dans les conflits de la civilisation romaine avec la barbarie germanique, du christianisme avec les cultes païens, ce ne seront pas toujours les conceptions les plus intelligentes, les idées les plus justes, les doctrines les plus généreuses qui triompheront au début. Si elles ont alors le dessous, elles ne périront pourtant pas, elles ne seront pas étouffées. Après un long sommeil, elles se réveilleront, reprendront vie et finiront par produire quelques-uns des effets qu'on était en droit d'attendre d'elles. Au surplus, ce n'est pas chez nous qu'idées et doctrines se heurteront avec le plus de vivacité ; nous subirons simplement le contre-coup de luttes qui se seront livrées ailleurs.

Dans quelle mesure la mentalité lorraine a-t-elle été façonnée par les éléments qui ont concouru à former la population du pays ? De qui nous viennent nos qualités, amour de l'ordre et du travail, économie, réflexion, prudence, attachement aux traditions, respect de l'autorité[2], bravoure, et nos défauts, avarice, routine, inertie, défiance, prosaïsme ? Il nous paraît impossible de le dire. N'oublions pas d'ailleurs que les événements ont naturellement agi depuis le Ve siècle sur le caractère des habitants de la Lorraine, qu'ils ont fait naître ou tout au moins développé en eux certaines qualités, certains défauts. La situation de région frontière, qui a trop longtemps été et qui est encore celle de notre pays, avec tout ce que cette situation entraîne de misères et de catastrophes, n'a-t-elle pas en particulier influencé la mentalité de nos ancêtres et la nôtre ?

 

 

 



[1] La persistance d'une population gallo-romaine, disons-le en passant, plaiderait, il est vrai, contre l'établissement — dans le pays — des Alamans qui, très cruels, massacraient d'habitude les habitants des contrées où ils pénétraient.

[2] Poussé trop loin, le respect de l'autorité cesse d'être une qualité ; il est plus d'une fois arrivé aux Lorrains de l'oublier.