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A
certains égards, l'influence de Rome s'est encore fait sentir dans nos
contrées par l'intermédiaire de l'Église catholique qui, après avoir adopté
la langue latine et quelques-unes des institutions de l'Empire, les a sauvées
de la ruine et en a prolongé l'existence durant des siècles. I. — LES ORIGINES DU CHRISTIANISME DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE ET LA
FONDATION DES DIOCÈSES.
1°
Difficultés auxquelles se heurtait le christianisme.
Le
christianisme ne s'est pas implanté sans peine dans nos contrées. Ici, comme
ailleurs, il se heurtait en raison du caractère élevé, généreux de ses
doctrines, aux instincts, aux passions, aux intérêts qu'il prétendait dominer
ou contenir. Il se trouvait en opposition avec quelques-unes des institutions
qui servaient de fondement à la société ancienne, à celle de l'esclavage en
particulier. Si l'Evangile faisait aux esclaves une loi d'accepter avec
résignation leur malheureux sort, il imposait implicitement aux maîtres
l'obligation de les affranchir. D'autre part, les chrétiens, pour se
conformer aune parole célèbre du Christ, acceptaient de remplir leurs
obligations vis-à-vis de César, c'est-à-dire vis-à-vis de l'État et de la
Cité, mais ils refusaient de participer aux cérémonies païennes qui, nous
l'avons vu, accompagnaient la plupart des actes de la vie publique. Ils
demandaient la disjonction des unes et des autres ; en d'autres termes, ils
réclamaient pour ainsi dire la séparation des Églises et de l'État.
N'obtenant pas satisfaction, les chrétiens refusèrent d'accomplir leurs
devoirs politiques ; cette résistance attira sur eux les persécutions du
gouvernement impérial. Dans la
région mosellane, d'autres causes, particulières au pays, faisaient obstacle
à la diffusion de l'Evangile. Les doctrines élevées des philosophes grecs n'y
avaient pas préparé, comme c'était le cas pour les provinces orientales de
l'Empire, les hautes classes, encore peu cultivées, à bien accueillir la
religion du Christ ; et les couches inférieures de la population, parlant
toujours leur idiome celtique, ne comprenaient pas les apôtres qui leur
parlaient, dans une langue inconnue d'elles, de relèvement et d'espérance en
un avenir meilleur. Ainsi, tout concourait à empêcher le christianisme de
pénétrer de bonne heure dans nos contrées et d'y faire des progrès rapides. 2° La
théorie de l’apostolicité.
Des
savants ont pourtant soutenu que les apôtres avaient envoyé quelques-uns de
leurs disciples prêcher l'Evangile aux Belges de la Moselle et fonder chez
eux des chrétientés dont ils auraient été les premiers évêques. Cette théorie
de l'apostolicité des Églises de notre pays n'apparaît pour la première fois
que dans la seconde moitié du vin' siècle ; tout d'abord, on l'accueillit
avec d'autant plus de faveur qu'elle flattait l'amour-propre des Églises. Ses
premiers adversaires furent les protestants, bientôt suivis par des savants
catholiques, jésuites comme les Bollandistes ou bénédictins de Saint-Maur. En
Lorraine même, un capucin, Benoît Picart, des bénédictins, Dom Calmet et les
auteurs de l'Histoire de Metz, n'admirent pas non plus la théorie de l'apostolicité.
Si, au xix° siècle, M. l'abbé Vanson pour Toul et M. l'abbé Paulus pour Metz,
ont encore tenté de la ressusciter, ni l'abbé Clouet, ni l'abbé E. Martin ne
l'ont formellement défendue. Depuis lors, des savants, tels que Mgr Duchesne
et M. Hauck, le premier catholique, le second protestant, ont démontré de
façon péremptoire qu'elle ne reposait sur aucune base solide. Résumons
brièvement leurs arguments. D'abord, c'est avec un historien des évêques de
Metz, contemporain de Charlemagne, que la théorie de l'apostolicité fait sa
première apparition. Des auteurs beaucoup plus anciens, Sulpice Sévère (IVe siècle) et Grégoire de Tours (VIe), non contents de l'ignorer,
donnent clairement à entendre que le christianisme s'est assez tardivement
introduit dans la Gaule, et par suite dans la Belgique. En outre, on ne
constate pas avant la seconde moitié du IIe siècle l'existence à Lyon d'une
église épiscopale. Comment veut-on que les villes de la Belgique, beaucoup
moins importantes que Lyon, beaucoup plus éloignées qu'elle de Rome et de
l'Orient, aient eu des évêques cent ou soixante-quinze ans avant la capitale
de la Gaule ? Ajoutons que les inscriptions chrétiennes de Trêves et de Metz,
les seules qu'on ait trouvées dans la région, datent du IVe siècle au plus
tôt. Paul Diacre assurait que saint Clément, le premier évêque de Metz, avait
établi dans les souterrains de l'amphithéâtre sa première église. Les
fouilles faites par les Allemands dans les ruines de l'ancien amphithéâtre
messin ont amené la découverte d'une chapelle et prouvé ainsi l'exactitude de
l'assertion de Paul Diacre. Seulement, il est de toute évidence que saint Clément
a dû installer cette chapelle — non point à l'époque où l'amphithéâtre
servait à des représentations ou à des jeux profanes— mais bien après que le
monument eut été détruit et abandonné, c'est-à-dire vers la fin du IIIe
siècle ou le début du IVe. Pour Verdun, comme pour Metz, la création d'une
église épiscopale ne peut remonter au-delà de cette dernière époque. La cité
des Verodunenses n'ayant commencé d'exister qu'au temps de Dioclétien,
son chef-lieu n'a pu avoir plus tôt d'évêque. En outre Paris, d'où la
tradition fait venir saint Saintin, le premier évêque de Verdun, n'a eu
d'évêque qu'au milieu du IIIe siècle. On le
voit, tout s'accorde à montrer l'invraisemblance de la thèse d'après laquelle
les Églises de nos cités auraient eu pour fondateurs des disciples des
apôtres. Mais
l'on peut admettre que, dès le second siècle, les villes importantes de la
Belgique moso-mosellane ont possédé de petites communautés chrétiennes,
formées surtout d'étrangers, dirigées par de simples prêtres et relevant de
l'évêque de Lyon. 3° Les premiers
évêques.
C'est
un problème difficile à résoudre que celui de rechercher la date
approximative à laquelle les communautés chrétiennes : sont devenues de
véritables Églises avec un évêque à leur tête : pour y parvenir, on ne
dispose que de documents peu nombreux et postérieurs, pour la plupart, au IVe
siècle. Aussi, malgré l'ingéniosité des combinaisons et des calculs auxquels
ils recourent, les meilleurs érudits n'arrivent-ils qu'à des résultats
probables. Deux
événements ont une importance particulière dans l'histoire du christianisme ;
c'est d'abord l'édit de Milan (313), par lequel Constantin accordait aux chrétiens le
droit de pratiquer ouvertement leur culte. Désormais l'État romain va
témoigner de la bienveillance à la religion du Christ, en attendant qu'avec
Gratien et Théodose, et c'est là le second fait de grande conséquence, il la
protège et en fasse une religion officielle. Les attitudes successives du
gouvernement impérial auront leur répercussion sur les progrès du
christianisme dans la première Belgique. Lents avant 313, ils deviendront
plus rapides à partir de l'édit de Milan. Il semble que les Églises de Trêves
et de Metz aient été fondées avant 313, celles de Toul et de Verdun après
cette date : rien de plus naturel du reste, rien de plus conforme à
l'importance respective de nos cités. La
présence au concile d'Arles (314 ou 316) du quatrième des évêques de Trêves, Agrecius,
permet de reporter vers le milieu du IIIe siècle l'existence du premier de
ses prédécesseurs, saint Euchaire. Les documents qui nous parlent de lui
mêlent la légende à l'histoire. On peut remarquer qu'il porte un nom grec. La
première église qu'il construisit eut pour patron saint Jean ou saint Pierre.
Le successeur immédiat d'Euchaire, Materné, quitta peut-être le siège de
Trêves pour aller fonder les Églises de. Cologne et de Tongres. En ce
qui concerne Metz, on se heurte, en raison du désaccord entre le catalogue
des évêques et d'autres textes historiques, à de sérieuses difficultés pour
établir la date de la fondation de l'Église. Victor, le cinquième des prélats
messins, ne se confond peut-être pas avec l’évêque de ce nom qui, en 346,
assista au concile de Sardique. D'après des documents postérieurs, Auctor, le
douzième successeur de Clément, aurait été un contemporain de l'invasion
d'Attila en Gaule (451). Enfin, on sait par les actes du concile de Clermont-Ferrand (535) qu'Hesperius, le
vingt-troisième des évêques de Metz, prit part aux délibérations de cette
assemblée. Comment tirer une conclusion ferme de ces données incertaines ou
contradictoires ? Mais du moment que l'amphithéâtre a été, selon toute
vraisemblance, démoli dans les dernières années du IIIe siècle, la création
d'une chapelle dans ses ruines par le premier des évêques messins peut très
bien se placer soit à la fin du IIIe siècle, soit au début du IVe. Il y a
lieu d'admettre que le fondateur de l'Église messine portait le nom de
Clément, et, comme la chapelle qu'il construisit avait pour patron saint
Pierre, de supposer qu'il était envoyé par l'évêque de Rome. Ainsi,
avant 313, Trêves et Metz, quoique pour cette dernière ville le fait soit
moins sûr, avaient un évêque. Passons à Toul et à Verdun. Auspicius,
cinquième évêque de Toul, vivait au temps de Sidoine Apollinaire, évêque de
Clermont, mort en 482. Il en résulte que la fondation de l'Église de Toul par
saint Mansuy date de la seconde moitié du IVe siècle. La vie de Mansuy, en
partie légendaire, qu'a écrite Adson au Xe siècle, fait de lui un Ecossais ou
un Irlandais. Il dédia, semble-t-il, à saint Pierre l'église qu'il
construisit en dehors de l'enceinte de Toul ; ce qui donne lieu de
conjecturer que Mansuy avait été envoyé par le pape. Les
actes du prétendu concile de Cologne (346) étant faux, on n'en peut rien conclure pour la
date à laquelle vivait Saintin, le premier des évêques de Verdun. Mais, comme
le cinquième des prélats verdunois, Polychronius ou Pulchrône, appartient à
la seconde moitié du Ve siècle, il en résulte que Saintin a pu fonder cent
ans plus tôt l'Église verdunoise. Bien que la tradition fasse venir Saintin
de Paris, il avait peut-être reçu du pape une mission ; c'est à saint Pierre,
en effet, qu'il consacra l'église qu'il construisit en dehors des murs,
église qui devint plus tard l'abbaye de Saint-Vanne. Ainsi,
dans l'ordre chronologique, l'Église de Trêves occupe le premier rang, celle
de Metz le deuxième ; quant aux Églises de Toul et de Verdun, qui datent de
la seconde moitié du IVe siècle, nous ne savons laquelle des deux est la plus
ancienne. On peut remarquer que les chapelles élevées par les premiers
évêques de ces quatre cités s# trouvaient en dehors de la ville, que trois
d'entre elles au moins avaient pour patron saint Pierre, ce qui semblerait
indiquer des rapports entre leurs fondateurs et le siège de Rome. II. — HISTOIRE DU CHRISTIANISME DANS LA PREMIÈRE BELGIQUE
AU IVe SIÈCLE ET AU DÉBUT DU Ve. 1° Les progrès du
christianisme.
Malgré
l'édit de Milan, le christianisme ne progressera qu'avec lenteur chez les
Trévires et chez les Médiomatriques ; nous venons même de voir que les Églises
de Toul et de Verdun ne s'étaient constituées qu'un demi-siècle environ après
313. Ce qui s'oppose à la diffusion de l'Évangile, c'est toujours la langue
celtique, restée en usage dans les campagnes, ce sont aussi les persécutions
ariennes du IVe siècle et les réactions païennes qui marquèrent les
usurpations de Magnence et d'Eugène, ainsi que le règne de Julien. Enfin,
sous le règne de Théodose le Grand (379-395), l'État romain, non content de la tolérance
bienveillante de Constantin, accorda au christianisme orthodoxe sa
protection, fit de lui une religion officielle, prit des mesures rigoureuses
contre les hérétiques et les païens. Ceux-ci disparurent peu à peu de la Belgique,
bien qu'il en restât longtemps encore de petits groupes dans les campagnes.
Ainsi, le christianisme orthodoxe avait, en moins d'un siècle, conquis la
situation qu'occupaient jadis les cultes païens, il se trouvait uni pour des
siècles à l'État. L'Église devait-elle au point de vue de son indépendance,
de sa dignité, de son action morale, se féliciter de la nouvelle situation
qui lui était faite ? 2° L'union de l'Église
et de l'État.
On doit
reconnaître qu'il était difficile aux empereurs chrétiens de s'en tenir
vis-à-vis du christianisme à une attitude de neutralité bienveillante et
respectueuse. Héritiers des empereurs païens, qui avaient été grands
pontifes, encore imbus des idées anciennes sur l'union de l'Église et de l'État,
les empereurs chrétiens se trouvaient amenés par la force des choses à
continuer les traditions du passé. Leur intérêt, ou ce qu'ils croyaient être
leur intérêt, ne les poussait pas moins à intervenir dans les affaires
religieuses. Voyant dans le christianisme une très grande force morale, ils
ne se souciaient pas qu'il devînt une arme contre eux et voulaient au
contraire en tirer le meilleur parti possible, en faire un instrument de
gouvernement. Les
édits de Théodose et de ses successeurs eurent bien pour résultat d'augmenter
dans des proportions énormes le nombre des chrétiens ; mais que valaient ces
nouveaux convertis ? Il n'y avait de leur part qu'une adhésion apparente à la
doctrine évangélique, dont ils se contentaient de pratiquer extérieurement le
culte, sans se soucier de conformer leur vie aux préceptes du Christ. Restés
païens au fond de leur âme, ils introduisirent dans l'Église toutes les
vieilles superstitions, dont quelques-unes ont persisté jusqu'à nos jours.
Donc de ce chef abaissement du niveau moral de la communauté chrétienne. D'autre
part, les avantages matériels que l'Église retirera de la protection de l'État
ne manqueront pas de tenter l'ambition et la cupidité ; si l'on recherche les
hautes charges de l'Église, c'est à cause des honneurs et des richesses
qu'elles procurent. L'État interviendra dans la désignation des prélats,
nommera ou fera nommer ses protégés, même quand ils seront indignes de
l'épiscopat. Aussi de trop nombreux évêques se montreront-ils beaucoup plus
préoccupés d'intérêts temporels que de leurs devoirs spirituels, donneront
même parfois à leurs subordonnés et à leurs ouailles de déplorables exemples. En
outre, l'immixtion de l'État dans les querelles dogmatiques ne fera le plus
souvent que les exaspérer, bien loin d'y mettre un terme ; l'État persécutera
les adversaires de la doctrine qu'il protège, un jour les orthodoxes, le
lendemain les hérétiques. Non seulement cette ingérence entraînera de fâcheux
résultats pour l'Église, mais l'État lui-même n'en souffrira pas moins dans
son autorité et dans son prestige, qu'il compromettra en se faisant le
champion d'une doctrine religieuse. Ajoutons
enfin que l'Église, une fois assurée de l'appui du gouvernement, finira par
trouver naturel l'emploi contre ses adversaires de moyens que l'Evangile
n'avait ni recommandés, ni même prévus ; elle admettra d'abord, puis
encouragera des persécutions qui prendront un caractère de plus en plus
rigoureux. Un jour viendra, hélas ! où le pouvoir séculier, non content de
frapper d'exil ou d'emprisonnement les hétérodoxes, les condamnera au cruel
supplice du feu, et cela du consentement de l'Église. Ces
conséquences, dont quelques-unes sont à jamais regrettables, ne se
manifesteront pas toutes au IVe siècle ; mais elles se trouvaient en germe
dans la situation officielle que l'État assurait à l'Église depuis le règne
de Théodose le Grand. Aussi avons-nous cru devoir les signaler tout de suite.
Nous ne tarderons pas à constater que, dès cette époque, l'épiscopat de notre
région, en particulier celui de Trêves, souffrira de l'immixtion du
gouvernement dans les affaires religieuses. 3° Les circonscriptions
ecclésiastiques. Le clergé.
L'Église
adopta les circonscriptions administratives de l'Empire : il y eut un évêque
au chef-lieu de chaque cité ; celui qui résidait à Trêves, capitale de la
première Belgique, eut — mais seulement au Ve siècle — rang de métropolitain,
avec des droits encore mal définis vis-à-vis de ses collègues de Metz, de
Toul et de Verdun. A l'origine, seul le chef-lieu de la cité avait une
église, et il n'en possédait qu'une ; il est possible qu'une seconde église ait
été construite à Trêves durant le IVe siècle, à Metz dans la première moitié
du Ve. Les vici ruraux et les grands domaines finirent sans doute par
avoir aussi leurs chapelles. Parmi
les prélats de la première Belgique, nous ne connaissons un peu que ceux de
Trêves par des documents contemporains. Qu'ils aient été originaires du pays,
ou qu'ils soient venus du dehors, tous semblent avoir appartenu, avant
d'arriver à l'épiscopat, au clergé trévirois et avoir été régulièrement élus
par la communauté chrétienne. Les documents qui nous parlent des évêques de
Trêves du IVe siècle, nous les montrent fidèles à l'orthodoxie et à la
papauté, bravant les persécutions plutôt que d'adhérer à l'arianisme.
Agrecius condamna le donatisme au concile d'Arles (314 ou 316). Lorsque, plus tard,
l'arianisme troubla profondément l'Église et l'Empire, saint Maximin,
successeur d'Agrecius, prit rang parmi les champions de la doctrine
catholique, à côté de saint Paul de Constantinople, et de saint Athanase
d'Alexandrie, qui vécut en exil à Trêves de 336 à 337. Maximin devait avoir,
ainsi que le pape Jules et Osius de Cordoue, l'honneur d'être excommunié par
le conciliabule arien de Philippopoli. Saint Paulin suivit les traces de son
prédécesseur Maximin. Saint Athanase le cite avec le pape Libère, les évêques
Denis de Milan et Eusèbe de Verceil, parmi les défenseurs les plus zélés de
l'orthodoxie. On le voit, au concile tenu dans la ville d'Arles en 353,
combattre l'évêque arien Valens, de Mursa, et défendre saint Athanase. En
punition de cette attitude courageuse, Constance, l'empereur protecteur de
l'arianisme, exila Paulin en Phrygie, où l'évêque mourut sans avoir revu son
diocèse. Britto (Britannius), deuxième successeur de Paulin,
se montra, lui aussi, orthodoxe fervent. Il assista au concile gaulois de
Valence (374), peut-être à celui de
Constantinople (382)
et certainement à un synode romain qu'avait réuni le pape Damase. A propos du
priscillianisme, Britto devait faire preuve d'une orthodoxie intransigeante.
L'Espagnol Priscillien enseignait des doctrines d'un ascétisme exagéré,
mélangées peut-être d'erreurs empruntées à l'Orient. Des évêques espagnols et
gaulois se prononcèrent contre Priscillien et, oublieux de la pratique
habituelle de l'Église, réclamèrent de l'usurpateur Maxime la mise à mort de
l'hérésiarque. Combattu peut-être par saint Martin, leur avis, qui finit par
l'emporter, reçut l'approbation de Britto d'abord, puis de son successeur
Félix. Toutefois, l'attitude de ce dernier rencontra des contradicteurs ; il
semble que saint Ambroise de Milan l'ait blâmée. Nous n'avons d'ailleurs pas
la certitude que le concile tenu en 417 à Turin ait déclaré qu'il
n'admettrait pas à sa communion ceux des évêques gaulois qui entretiendraient
encore des relations avec le métropolitain de Trêves ; peut-être a-t-il pris
une décision exactement contraire à celle qu'on lui attribue d'habitude. Si un
usurpateur orthodoxe avait répandu le sang d'un hérétique, le sang de
chrétiens orthodoxes, dont l'un peut être était évêque, avait coulé trente
ans auparavant dans le diocèse de Toul. La tradition fait retomber sur Julien
l'Apostat, cet empereur à qui les ariens avaient fait haïr l'Evangile, le
supplice de saint Euchaire[1], de son frère saint Elophe et
de ses sœurs (?),
sainte Libaire, sainte Menne et sainte Suzanne. Vu la date, très postérieure
au IVe siècle, des documents qui nous parlent d'Euchaire et de ses
compagnons, vu les contradictions qu'ils présentent, on a été plus d'une fois
tenté de rejeter dans lé domaine des fables l'événement lui-même, ainsi que
l'existence des martyrs. Pourtant, si le supplice d'Euchaire, d'Elophe et de
leurs sœurs (?)
avait été forgé de toutes pièces, pourquoi le faussaire, au lieu de le rattacher
à l'une des grandes persécutions connues, l'aurait-il attribué à Julien, qui
se garda bien d'édicter la peine de mort contre les chrétiens P La
condamnation d'Euchaire et de plusieurs membres de sa famille n'a pu être
prononcée que par un fonctionnaire païen trop zélé. C'est en 362, près de
Liverdun, qu'Euchaire aurait trouvé la mort, tandis qu'Elophe subissait le
martyre sur le territoire du village qui a pris son nom. On sait
peu de chose sur nos évêques du Ve siècle, mais quelques-uns des prélats qui
ont occupé d'autres sièges étaient originaires de la première Belgique, tels
saint Loup de Troyes et saint Vincent de Lérins. Il est possible, nous
l'avons dit, que le prêtre de Marseille Salvien ait vu le jour dans la cité
de Trêves. Sur les
prêtres, les diacres et les clercs inférieurs, qui servaient d'auxiliaires
aux évêques, ainsi que sur la situation matérielle du clergé, nous ne savons
rien. A côté
du clergé séculier trouvait-on des moines dans la première Belgique ? Saint
Augustin, dans ses Confessions, parle d'ascètes qui vivaient à Trêves
; plusieurs inscripitions nous font connaître la présence de religieuses dans
la même ville. Aucun document ne mentionne de communautés de moines ou de
nonnes constituées dans les autres diocèses de la province. Nous ignorons
également si, au IVe siècle, les évêques de la première Belgique
nourrissaient à l'égard du monachisme les sentiments peu bienveillants de la
plupart de leurs collègues gaulois. Ces dispositions devaient peu à peu se
modifier durant le Ve siècle. III. — VALEUR MORALE DU CLERGÉ ET DES FIDÈLES. La
conduite de quelques-uns des évêques de Trêves au IVe siècle prouve de leur
part du courage et de l'indépendance. Mais, pour le reste de l'épiscopat,
pour le clergé inférieur, pour les fidèles, nous ne possédons aucun
témoignage. En ce qui concerne le Ve siècle, il nous est parvenu — toujours
sur Trêves — des renseignements qui, à première vue, semblent avoir une
valeur de premier ordre ; ils nous sont fournis, en effet, par un homme qui,
s'il n'était pas né à Trêves, y avait tout au moins vécu, qui connaissait
donc le pays et les gens dont il parlait : nous avons nommé le prêtre
Salvien. Dans son De gubernatione Dei il trace un portrait peu
flatteur des Gaulois en général, et des Trévires en particulier. Ecoutons-le
: « J'ai
vu moi-même des Trévires, hommes de naissance noble, élevés en dignité,
quoique déjà presque dépouillés de leurs biens par les ravages des barbares,
ruinés moins par les événements que par leurs mœurs... Il est triste de
rapporter ce que nous avons vu : des vieillards chargés d'honneurs, des
chrétiens décrépits s'adonner à la bonne chère et à la luxure, alors que la
ruine menaçait déjà leur cité... Les premiers personnages de la cité,
oublieux de leur honneur, oublieux de leur âge, oublieux de leur profession,
oublieux, de leur nom, restaient à table, étendus sur des lits, gorgés
d'aliments, abrutis par l'ivresse, poussant des cris de forcenés et rendus
furieux par l'orgie... Alors que deux péchés capitaux, la cupidité et
l'ivrognerie, avaient tout perdu, l'amour immodéré du vin finit par exercer
un tel empire que les premiers citoyens de Trêves ne se levaient même pas de
table quand l'ennemi entrait déjà dans leur ville... J'ai vu là des choses
lamentables ; les adolescents et les vieillards ne différer en rien : même
bouffonnerie, même légèreté ; tous ensemble s'adonnaient au luxe, aux orgies,
à la corruption, tous se rendaient coupables des mêmes excès, jouaient,
s'enivraient, commettaient des adultères ; des hommes vieux et chargés
d'honneurs se livraient sans mesure aux plaisirs de la table ; déjà presque
impuissants à vivre, ils trouvaient des forces pour absorber du vin ; trop
faibles pour se promener, ils se montraient vigoureux à boire, chancelants
pour marcher, légers pour danser. «
Enfin, à la suite de trois mises à sac successives, lorsque toute la cité
avait été incendiée, les maux croissaient même après le désastre. Car ceux
que l'ennemi n'avait pas tués se virent ensuite en proie à mille maux. En
effet, ceux qui avaient reçu des blessures profondes mouraient d'une mort
lente, et ceux qu'avaient brûlés les flammes des ennemis enduraient, même
après qu'elles eussent été éteintes, des souffrances atroces. Les uns
mouraient de faim, les autres de nudité ; les uns se putréfiaient, les autres
étaient raidis par le froid et tous allaient d'un pas rapide à la mort par
différents chemins... On voyait, gisant çà et là, les cadavres nus d'hommes
et de femmes, mutilés... déchirés par les oiseaux et par les chiens. Les
vivants étaient atteints de la peste ; les morts répandaient une odeur
fétide, la mort exhalait la mort... Et après cela ? Pourrait-on supposer
semblable démence ? Quelques nobles, qui avaient échappé au désastre,
demandaient à l'empereur de rétablir les jeux du cirque ; voilà pour eux le
remède souverain aux maux de la ville détruite !... A quoi faut-il
attribuer la conduite de ces gens ? Est-ce d'impiété, de sottise, de luxure
ou de folie qu'il faut surtout les accuser ? A la vérité, de tout cela réuni[2]. » Aussi,
pour punir ces hommes incorrigibles, Dieu suscite-t-il une quatrième fois les
barbares, qui mettent de nouveau Trêves à sac. S'il fallait en croire
Salvien, la masse des Gaulois, quelques hommes vertueux mis à part, n'avait
aucun souci des préceptes de l'Evangile. Ce que
dit Salvien des Trévires est-il vrai des autres cités de la première Belgique
? Doit-on même tenir pour exactes les accusations que Salvien lance contre
Trêves ? Sans mettre en doute la bonne foi de l'auteur du De
gubernatione Dei, nous pouvons reconnaître chez lui, comme chez beaucoup
de sermonnaires et de moralistes, une tendance manifeste à exagérer le mal.
Ne le prenons donc pas au pied de la lettre, croyons qu'il a vu les Trévires
plus mauvais qu'ils ne l'étaient ; n'oublions pas non plus que toujours les
mœurs ont été meilleures dans les campagnes que dans les grandes villes. Il
n'en reste pas moins un fonds de vérité dans les accusations de Salvien
contre ses contemporains. La conversion des Belges au christianisme
n'aurait-elle donc pas eu pour effet de relever leur niveau moral ?
Constatation aussi pénible que déconcertante, mais qui surprendra moins, si
l'on songe que l'intervention inopportune de l'État avait fait entrer de
force dans la société chrétienne une masse de païens qui n'avaient point
dépouillé le vieil homme en recevant le baptême. Rendons-nous compte aussi
que les invasions barbares avaient jeté le trouble et le désordre dans la
société gallo-romaine. Ainsi, au Ve siècle, l'Église est organisée dans la première Belgique, qui forme une province divisée en quatre diocèses ; à cette époque les habitants du pays ont tous embrassé la religion du Christ, sans que d'ailleurs ils aient sensiblement modifié leur manière de vivre. Le christianisme n'avait donc pas produit les fruits qu'on était en droit d'attendre de sa diffusion ; nous avons dit pourquoi. L'entrée dans la société chrétienne des barbares établis sur les bords de la Moselle ne fera qu'y augmenter la confusion et le désordre, comme nous n'aurons que trop souvent l'occasion de le montrer. |