HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

PREMIÈRE PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LES ORIGINES (jusqu'en 511).

 

CHAPITRE III. — LA BELGIQUE ROMAINE.

 

 

La conquête de la Belgique par les Romains se distingue de la plupart des conquêtes antérieures ou postérieures. Point de migration de peuple, point de dépossession totale ou partielle des anciens habitants. Les Romains n'envoyèrent dans le pays que très peu de colons, n'y exercèrent, une fois la conquête terminée, aucunes violences, n'y entretinrent pas de garnisons et ne confièrent le gouvernement qu'à un petit nombre de fonctionnaires. Les vaincus gardèrent, sans que les Romains y fissent obstacle, leur langue, leurs institutions, leur religion. Et pourtant, petit à petit, les Belges devaient, à la suite d'une évolution plus rapide dans les villes, plus lente dans les campagnes, adopter la langue et la civilisation de leurs vainqueurs. Comment expliquer ce phénomène d'assimilation P II n'existait pas d'antagonisme entre Gaulois et Romains ; à défaut d'un patriotisme gaulois, que l'on ne trouve pas avant la conquête du pays par Jules César, il y avait un esprit particulariste très fort ; mais Rome le ménagea en respectant les institutions et les mœurs des vaincus. Lorsqu'ils eurent oublié les premières violences qui avaient accompagné la conquête, Trévires, Leuques et Médiomatriques s'habituèrent à la domination romaine, qui ne s'attaquait ni à leurs croyances, ni à leurs habitudes. Elle devenait du reste, sous le régime impérial, beaucoup plus douce aux provinciaux : les gouverneurs, désormais payés et soumis à une surveillance qui n'existait pas dans les derniers temps de la République, ne peuvent plus se permettre les exactions ni les violences qui ont immortalisé Verrès.

Enfin la domination romaine apporte aux Belges des avantages précieux : c'en est fait, au moins pour un temps assez long, des discordes civiles, des guerres de peuple à peuple, des invasions étrangères ; le pays jouit d'une tranquillité parfaite, aussi favorable à sa prospérité matérielle qu'à son développement intellectuel et moral. La civilisation romaine, ou plutôt gréco-romaine, quel que soit le point de vue auquel on l'envisage, l'emportait sur celle des Gaulois, encore bien imparfaite, bien rudimentaire, à plus d'un égard. Quoique à demi barbares, les Gaulois eurent assez de clairvoyance, assez de perspicacité pour se rendre compte de cette supériorité, assez de raison et d'énergie pour chercher à s'assimiler la civilisation de leurs vainqueurs. C'est ainsi que les Belges de la Moselle se transformèrent peu à peu en Gallo-Romains.

 

I. — HISTOIRE DES CITÉS BELGES DE LA MOSELLE SOUS LA DOMINATION ROMAINE.

L'histoire des peuples belges de la Moselle durant les quatre siècles et demi qu'a duré la domination romaine peut se subdiviser en trois périodes, dont les limites sont marquées par les années 70 et 257 de l'ère chrétienne.

Jusqu'en l'année 70, la tranquillité du pays est encore troublée à plusieurs reprises. Si Médiomatriques et Leuques font preuve à l'égard de Rome d'une soumission exemplaire, les Trévires, moins résignés, se soulèvent une première fois en 29 avant Jésus-Christ ; en l'an 21 de notre ère, le Trévire Julius Florus et l'Eduen Julius Sacrovir font une nouvelle tentative, aussi malheureuse que la précédente.

De 68 à 70, la région mosellane fut encore le théâtre de troubles sanglants. En 68, Vindex, gouverneur de la Lyonnaise, las des folies et des cruautés de Néron, se révolta contre cet empereur, entraînant avec lui la grande majorité des habitants de sa province ; il se prononça pour Serv. Sulpicius Galba, légat de l'Espagne citérieure, qui se déclarait prêt à accepter l'empire. Mais les légions de la Germanie et les cités belges refusèrent de faire cause commune avec les Gaulois du centre, de l'ouest et du sud. Verginius Rufus, gouverneur de la Germanie supérieure, fut obligé par ses troupes de marcher contre Vindex qui, battu près de Besançon, se tua sur les cadavres de ses soldats. Galba, que la mort de Néron laissait bientôt après maître de la situation, punit Verginius et les peuples belges de leur opposition à Vindex ; le premier fut dépouillé de son commandement et rappelé à Rome ; les cités, en particulier celle des Trévires, se virent privées de leurs libertés ou d'une partie de leur territoire et frappées de lourds impôts.

Le résultat de ces mesures impolitiques ne se fit pas attendre. Les légions de la Germanie inférieure encouragées, excitées même par les Belges, chez qui d'ailleurs elles se recrutaient, se révoltèrent et proclamèrent empereur leur légat, Aulus Vitellius. Un des lieutenants de Vitellius, Valens, gagna l'Italie par la vallée de la Moselle. Arrivés à Metz, ses soldats, comme pris de folie, se jetèrent sur les habitants, qui les avaient pourtant bien accueillis et en égorgèrent quatre, mille. Valens eut beaucoup de peine à calmer leur fureur. Ce fut en traversant le territoire des Leuques que Valens apprit la mort de Galba et l'élévation d'Othon.

Les événements dont l'Italie fut ensuite le théâtre, en particulier la défaite et la mort de Vitellius, puis l'incendie du Capitule, provoquèrent une vive agitation en Belgique et en Germanie. Le Batave Civilis, les Trévires Classicus, Tutor et Valentinus soulevèrent leurs compatriotes, ainsi qu'une partie des peuples voisins, contre la domination romaine et proclamèrent empereur le Lingon Sabinus. Leuques et Médiomatriques se rallièrent-ils à l'empire gaulois ? On n'en a aucune preuve. D'ailleurs les représentants des cités de la Gaule, réunis à Reims, se prononcèrent, malgré les adjurations éloquentes de Valentinus, pour la soumission à Rome. Cerialis, le général que Vespasien envoyait sur les bords du Rhin, eut raison des rebelles. Classicus, Tutor et cent treize sénateurs trévires se réfugièrent sur la rive droite du Rhin ; Valentinus fut livré au supplice, sur l'ordre de l'empereur. C'en était fait pour longtemps de l'empire gaulois.

Pendant près de deux siècles, de 70 à 267, la Belgique va jouir d'une tranquillité profonde. Les Antonins au second siècle, puis les Sévères lui procureront cette longue paix. Point de révolte à mentionner alors, point d'événement militaire, si ce n'est, entre 196 et 198, un siège que la ville de Trêves aurait soutenu, on ne sait d'ailleurs contre quel ennemi. Entre 211 et 217, l'édit de Caracalla fit des Belges, comme de tous les provinciaux, des citoyens romains.

Une nouvelle période commence en 267, marquée par des révoltes militaires, par des tentatives séparatistes, par des révoltes de Bagaudes, enfin par des invasions de Francs et d'Alamans, sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Les révoltes de généraux romains, plus soucieux d'arriver à l'Empire que de défendre les frontières contré les Germains, avaient permis à ceux-ci de pénétrer dans la Gaule et de la dévaster ; les barbares purent d'autant plus facilement accomplir leur œuvre destructrice qu'il n'y avait à l'intérieur du pays ni troupes ni places fortes. La vallée de la Moselle eut, plus que d'autres contrées, à souffrir de ces invasions. A deux reprises, en 253 et en 267, Francs et Alamans traversèrent la Gaule du nord-est au sud-ouest, pillant et brûlant tout sur leur passage. C'est également en 267 qu'un général romain d'origine gauloise, Postumus, se révolta contre Gallien et revêtit la pourpre ; la Gaule, la Bretagne, l'Espagne reconnurent l'autorité de l'usurpateur. Trêves semble avoir été la résidence de Postumus et de ses successeurs. En 273, cet empire gaulois succomba sous les coups d'Aurélien. Nous ignorons si les bords de la Moselle furent alors, comme d'autres régions de la Gaule, dévastés par les paysans révoltés ou Bagaudes.

En vue de rétablir l'ordre à l'intérieur et de prévenir de nouvelles invasions barbares, Dioclétien, qui jugeait cette double tâche trop lourde pour un seul prince, se donna un collègue, Maximien Hercule ; chacun des deux augustes dut en outre être secondé par un césar. Celui qui fut adjoint à Maximien, Constance Chlore, chargé de gouverner la Gaule, la Bretagne et l'Espagne, fit de Trêves sa résidence ; c'était en quelque sorte la restauration de l'Empire gaulois qu'avait créé Postumus. Les villes de la Belgique furent à cette époque pourvues de remparts et de garnisons. Le pays connut alors une nouvelle période de tranquillité et de prospérité. Constance Chlore, Constantin le Grand et Constant réussirent, jusqu'au milieu du IVe siècle, à contenir Francs et Alamans sur la rive droite du Rhin. Par malheur, la seconde moitié du IVe siècle vit de nouveaux usurpateurs, Magnence, Maxime, Eugène, revêtir tour à tour la pourpre. La tentative de Magnence eut pour conséquence une nouvelle invasion de la Belgique par les Francs et les Alamans : nous en reparlerons plus tard. Le dernier des grands empereurs, Théodose, meurt en 395 ; les légions du Rhin sont en 400 rappelées par Stilicon ; le préfet du prétoire des Gaules est transféré de Trêves en Arles entre 413 et 417 ; tels sont les événements qui marquent la décadence de la domination romaine sur les bords de la Moselle. Les efforts de généraux habiles, tels que Constance, Aétius, Ægidius, Syagrius ne réussiront qu'à retarder la chute du régime impérial.

 

II — L'ORGANISATION SOCIALE. - LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET ADMINISTRATIVES DES CITÉS BELGES DE LA MOSELLE.

Nous allons constater l'influence lente, mais toujours croissante, de Rome sur les Belges, qui s'efforcent de modeler leurs institutions sur celles de leurs maîtres. Elles gardent d'ailleurs, tout en se transformant, un caractère aristocratique nettement accentué.

1° L'organisation sociale.

En ce qui concerne le chiffre de la population, nous n'avons aucune donnée. Le nombre des habitants dut augmenter durant le Ier et surtout durant le IIe siècle, diminuer au IIIe, surtout au IVe et au Ve à la suite des invasions barbares. La population des cités belges de la Moselle comprenait des hommes libres, des affranchis et des esclaves.

Jusqu'à l'édit de Caracalla (211-217), les hommes libres se classaient parmi les citoyens romains ou parmi les non-citoyens. Au début, les premiers, colons ou commerçants venus de l'Italie, étaient certainement très peu nombreux. A ces Romains d'origine s'ajoutèrent bientôt ceux des Belges qui avaient reçu le droit de cité, grands propriétaires, magistrats des cités, anciens soldats. Au Ier siècle on trouve chez les Trévires des personnages considérables pourvus du droit de cité, Julius Classicus, Julius Tutor, Julius Valentinus ; chose curieuse, ce sont justement ces Belges romanisés- qui soulèveront leurs concitoyens contre la domination romaine. Entre les citoyens romains et la masse des provinciaux libres se trouvaient, depuis la fin du Ier siècle, les colons de droit latin installés à Trêves.

Les citoyens jouissaient d'avantages que ne possédaient pas les autres habitants de l'Empire. Leurs droits comme époux, comme pères, comme propriétaires du sol, étaient mieux définis, plus étendus. Tandis que le Belge se désignait simplement par un nom suivi de celui de son père, le citoyen romain portait le nom de sa gens, le gentilice, précédé d'un prénom et suivi d'un surnom ; le provincial devenu citoyen adoptait d'habitude le gentilice de l'empereur alors au pouvoir ; c'est ainsi que les Trévires Florus, Classicus, Tutor, Valentinus avaient Julius pour gentilice, parce qu'ils avaient été naturalisés sous le règne de princes appartenant parla naissance ou par l'adoption à la famille de Jules César, la gens Julia. L'édit de Caracalla (211-217) transforma en citoyens romains tous les Trévires, Médiomatriques et Leuques de condition libre. En ce qui concerne les noms, les Belges ne se plièrent pas tout de suite aux usages romains : au début, le gentilice n'avait aucune fixité : dans les familles, il changeait d'une génération à l'autre, le fils prenant pour gentilice le surnom de son père, mais avec une autre terminaison. C'était en quelque manière rester fidèle à l'ancien usage gaulois, d'après lequel chacun se désignait par son nom, suivi du nom paternel.

Jusqu'à l'édit de Caracalla, l'ancienne aristocratie des chevaliers formait la portion la plus influente de la population. L'Etat romain lui avait enlevé les clients qui jadis avaient constitué sa force, elle ne pouvait plus entraîner la cité dans des guerres avec les peuples voisins. Mais elle avait conservé ou acquis la propriété de la plus grande partie des terres ; c'étaient encore ses membres qui détenaient les magistratures et qui remplissaient la curie de la cité. Les propriétaires terriens formaient donc une véritable aristocratie, comme jadis les chevaliers, dont ils étaient en majorité les petits-fils. Il semble que, chez les peuples belges de la Moselle, ce soit le régime de la propriété moyenne qui ait prédominé. Nous ignorons s'il y avait beaucoup de petits propriétaires, si la plèbe avait acquis une partie du soi.

D'autres Belges de condition libre exerçaient les professions d'avocats, de médecins, de professeurs ; vers la fin du IVe siècle, la ville de Trêves possédait des maîtres qui recevaient de l'Etat romain un traitement. On trouvait aussi dans le pays des industriels et des commerçants ; mais, quelle que fût leur fortune, ils n'arrivaient jamais à jouir de la considération que l'on accordait aux propriétaires fonciers.

Les affranchis étaient d'anciens esclaves ou descendaient d'esclaves qui avaient reçu la liberté. Les affranchis restaient liés à leur patron par des devoirs multiples et par des services. Leur condition, du reste, variait beaucoup suivant le mode d'après lequel ils avaient reçu la liberté. Ils dépendaient, comme les esclaves, d'un particulier ou d'une corporation. Beaucoup d'entre eux étaient industriels, négociants, quelques-uns médecins ou professeurs. Ceux des affranchis qui avaient amassé quelque fortune dans les affaires pouvaient s'élever dans l'estime de leurs concitoyens en s'affiliant à la corporation des sévirs augustaux, ainsi nommés en l'honneur d'Auguste. Les sévirs jouissaient de quelques privilèges et remplissaient diverses fonctions. En vue justement de s'attirer la considération, ils entreprenaient de grands travaux publics ; l'aqueduc qui amenait les eaux de Gorze à Metz a été construit aux frais des sévirs augustaux de cette dernière ville.

Quant aux esclaves, les uns cultivaient la terre, les autres travaillaient dans la maison de leur maître, qui pouvait leur faire exercer l'industrie ou le commerce.

Les colons étaient des hommes personnellement libres, mais attachés à la terre que leur avait confiée, pour la faire valoir, un grand propriétaire. Ces colons se recrutaient dans l'Empire parmi les petits propriétaires ruinés ou dans le monde barbare, qui fournissait des engagés volontaires ou des prisonniers de guerre. Maximien Hercule distribua un jour des captifs francs aux propriétaires trévires.

Depuis le milieu du IIIe siècle, il y a d'une façon générale diminution du nombre des hommes libres ; beaucoup de moyens et de petits propriétaires, beaucoup de commerçants ruinés sont réduits à tomber dans la dépendance des grands propriétaires et à devenir leurs clients ; quelquefois même les petits propriétaires se transforment en colons. Par contre, les grands propriétaires voient leurs domaines et leur importance s'accroître ; leur entrée dans l'ordre sénatorial fait d'eux des personnages puissants, avec lesquels les agents impériaux sont obligés de compter.

L'organisation de la famille avait subi, sous l'influence de la législation romaine, une transformation lente ; l'autorité du mari et du père, tout en restant très étendue, ne conserva pas la puissance presque illimitée qu'elle avait possédée jadis.

2° Les institutions politiques et administratives.

Si, dans l'histoire même des peuples belges de la Moselle, nous avons distingué trois périodes, celle des institutions politiques et administratives n'en admet que deux : l'une qui va d'Auguste à Dioclétien, l'autre du règne de ce prince à la chute de la domination romaine. A la fin du IIIe siècle, en effet, il se produit des modifications profondes dans les institutions de l'Empire.

L'administration garde durant toute l'époque romaine un caractère aristocratique : elle appartient dans les cités à la classe des chevaliers, restés ou devenus propriétaires du sol ; ; toutefois, aux privilèges dont jouissent les chevaliers correspondent des charges parfois assez lourdes. En retour des services que l'Etat romain rend aux peuples belges, il exige d'eux des soldats, des impôts et des prestations. Pour tout ce qui touche à l'administration de leurs affaires, les Belges jouissent, surtout durant les premiers siècles, d'une grande liberté d'action.

A. — Première période : du règne d'Auguste jusqu'à la fin du IIIe siècle.

L'organisation de la Gaule fut l'œuvre d'Auguste. La Belgique, l'une des trois provinces créées par l'empereur dans la partie de la Gaule que son grand-oncle avait, conquise, comprenait — outre la plupart des anciennes cités belges — celle des Séquanes ; quant aux territoires qui bordaient la rive gauche du Rhin, ils formèrent les deux provinces de la Germanie supérieure et de la Germanie inférieure. Reims était la capitale de la Belgique. Celle-ci, comme la Celtique et l'Aquitaine, fut dès l'origine une province impériale, que gouvernait un légat prétorien, investi de pouvoirs étendus, mais n'ayant point de troupes sous ses ordres. Son autorité sur les cités était plus ou moins grande suivant la situation de celles-ci vis-à-vis de Rome.

D'une façon générale, les anciens peuples belges avaient conservé leurs territoires ; toutefois, Trévires et Médiomatriques ne rentrèrent pas en possession du pays qu'avaient occupé Vangions, Némètes et Triboques. Chacun des trois peuples belges de la Moselle constitua une cité. A l'origine, les Trévires et les Leuques eurent le rang de cités libres, mais quand Pline écrivit son Histoire naturelle, les Trévires l'avaient perdu ; peut-être Tibère les en avait-il privés à la suite de la révolte de Julius Florus. Vers la fin du Ier siècle de notre ère, Augusta Treverorum, capitale de la cité des Trévires, devint une colonie de droit latin. Quant aux Médiomatriques, ils n'étaient point encore des alliés de Rome à l'époque où fut rédigée l’Histoire naturelle, tandis que, d'après Tacite, ils possédaient cette situation en l'an 70. A l'origine, les cités alliées ou libres étaient dispensées de payer le tribut auquel Rome astreignait les autres, elles avaient le droit de battre monnaie ; en outre, les gouverneurs romains avaient à leur égard des attributions plus limitées. Mais avec le temps, les privilèges des cités libres ou alliées leur furent enlevés ; en l'an 21, Tibère les soumit au tribut. A la fin, il n'existait plus de différence entre la-situation des cités libres et alliées et celle des cités tributaires.

Les territoires des Trévires, des Médiomatriques et des Leuques continuèrent, sous la domination romaine, d'être divisés en pagi, en villes, en vici ruraux ou bourgs. Nous ne connaissons des noms de pagi que pour la première de nos cités ; toutefois nous serions porté à croire que le territoire de Verdun, qui ne fut élevé au rang de cité que vers la fin du IIIe siècle, avait dû à l'origine être un simple pagus de la cité des Médiomatriques.

Les principales villes étaient toutes situées sur les grandes voies romaines. La capitale des Trévires Augusta Treverorum (Trêves), création d'Auguste, fut pendant longtemps la seule place forte de la Belgique. Cette ville ne prendra toute son importance qu'à partir du jour où elle deviendra, au IIIe siècle, le chef-lieu de la première Belgique, la résidence du préfet du prétoire et de l'empereur. Mentionnons encore dans cette cité les bourgs ruraux ou vici de Beda (Bitburg), d’Orolaunum (Arlon), d'Eposium (Ivoy-Carignan).

Metz, alors appelé Divodurum, chef-lieu de la cité des Médiomatriques, atteignit au contraire son plus haut degré de prospérité avant les invasions du IIIe siècle. Les fouilles faites depuis une vingtaine d'années ont fait connaître son étendue, quelques-uns des monuments qu'elle possédait : un vaste amphithéâtre, de la fin du Ier siècle ou du début du IIe siècle de notre ère, des thermes, une piscine, un nymphæum ; l'eau était amenée de Gorze à Metz par un aqueduc long de 23 kilomètres. La ville se divisait en vici urbains ou quartiers ; nous connaissons deux d'entre eux, le vicus Honoris et le vicus Pacis, qui tiraient leurs noms de temples élevés l'un à l'Honneur, l'autre à la Paix. Les principaux vici ruraux ou bourgs de la cité des Médiomatriques étaient Verodunum (Verdun), Scarpona (Scarpone) qui, contrairement à une opinion très répandue, ne se rattachait pas à la cité des Leuques, Vicus Bodetius (Vic), Marosalium (Marsal), Ad Duodecimum (Delme ou Dieuze), Decempagi (Tarquimpol), Pons Saravi (Sarrebourg) et le vicus — au nom inconnu — qui s'élevait sur le Herapel.

Toul, chef-lieu de la cité des Leuques, n'était certainement qu'une ville de médiocre étendue. On doit regarder comme plus importantes que Toul les villes de Nasium (Naix), qui avait remplacé l'ancien oppidum de Boviolles, d'Andesina (Grand), qui semble avoir appartenu à la cité des Leuques plutôt qu'à celle des Lingons. On y a découvert les restes d'un amphithéâtre, une mosaïque et les débris de nombreux monuments. Citons encore le vicus de Solecia ou Solocia (Soulosse), qui ne se confondait peut-être pas avec celui de Solimariaca. C'est, remarquons-le, dans la partie occidentale du pays des Leuques que s'élevaient les villes et les bourgades dont nous venons de parler.

L'administration de nos cités est caractérisée par ce fait que chacune d'elles et son chef-lieu ne forment qu'un tout, qu'un bloc. Les magistrats (magistri) des pagi, des villes, des vici ruraux sont subordonnés à ceux de la cité. Voici une autre preuve encore de l'union étroite qui existait entre la cité et sa capitale : peu à peu le nom de la première remplacera celui de la ville chez les Trévires et chez les Médiomatriques ; ainsi Augusta Treverorum deviendra Treveri et Divodurum disparaîtra pour faire place à Mettis, contraction probable de Mediomatrici. On a peine à s'expliquer que le même phénomène ne se soit pas produit dans la cité des Leuques, dont le chef-lieu finit, malgré son peu d'importance, par garder son vieux nom gaulois.

Il est possible qu'à l'origine plusieurs cités belges aient conservé leurs anciennes institutions. Mais, petit à petit, elles calquèrent leur administration sur celle de la république romaine. Des duumvirs, qui rappelaient les consuls, exerçaient dans les cités le pouvoir exécutif, avec l'assistance d'édiles et de questeurs ; la curie représentait le sénat romain. Poulies Trévires, nous connaissons l'existence de duumvirs du trésor public, de quinquennales, c'est-à-dire de duumvirs qui, tous les cinq ans, remplissaient les fonctions de censeurs ; pour les Médiomatriques, celle d'un questeur, qui était en même temps præfectus statorum.

Les duumvirs ordinaires administrent la cité, rendent la justice au civil ; dans certains cas on pouvait en appeler de leurs sentences au gouverneur de la province ; à celui-ci — et à lui seul — appartenait la justice criminelle. À l'origine la législation appliquée en matière civile dut probablement être formée de coutumes gauloises, puis se pénétrer peu à peu d'éléments romains, enfin devenir à partir de l'édit de Caracalla (211-217) exclusivement romaine. Les édiles s'occupaient de la police et de la voirie, les questeurs de la levée des impôts et du maniement des deniers. Quant à la curie, assemblée délibérante, elle votait le budget, les lois et toutes les mesures qui se rapportaient à l'administration de la cité. Les duumvirs, élus pour un an, étaient à l'origine nommés par un corps électoral dont nous ne connaissons pas la composition, plus tard par la curie elle-même. Le soin de désigner les membres de cette dernière assemblée ou dédirions appartenait aux duumvirs quinquennaux, qui inscrivaient sur l'album de la curie d'abord les anciens magistrats, duumvirs, édiles, questeurs, puis d'autres personnages qui se recommandaient par leurs richesses ou par leurs services. En définitive, pour entrer dans la curie, pour remplir les hautes charges de la cité, il fallait avoir de la fortune et une fortune immobilière ; c'était la seule qui entrât en ligne de compte.

Ainsi le pouvoir appartient à la classe des grands ou des moyens propriétaires, formée surtout des anciens chevaliers. Nous avions raison de dire plus haut que les institutions de l'époque romaine présentaient, comme celles de la période gauloise, un caractère nettement aristocratique.

En revanche, des obligations assez lourdes pesaient sur les magistrats, qui ne recevaient aucun traitement et qui devaient, pendant la durée de leurs fonctions, donner des jeux à leurs concitoyens et même entreprendre à leurs frais de grands travaux publics.

Les différentes classes de la population ne supportaient pas les mêmes charges ; en outre celles-ci variaient, à l'origine tout au moins, d'une cité à l'autre. En sus du tribut qu'avaient à payer toutes les cités depuis l'an 21 de notre ère, l'Etat romain prélevait sur les propriétaires l'impôt foncier, sur les non-propriétaires la capitation. Des droits frappaient les successions des citoyens et les affranchissements ; les marchandises acquittaient des taxes douairières, en particulier la quadragesima Galliarum. Nous ignorons sous quelles formes les magistrats des peuples belges de la Moselle faisaient contribuer leurs administrés aux dépenses de la cité. Les habitants devaient encore exécuter des corvées pour la construction et l'entretien des routes. Le gouverneur et, au-dessous de lui, divers fonctionnaires répartissaient et recouvraient ; les impôts d'Etat ; dans la cité, le questeur, assisté sans doute d’agents subalternes, était le principal fonctionnaire financier.

La population devait encore à l'Etat romain le service militaire. Les légions se recrutaient alors parmi, les provinciaux à l'aide d'engagements volontaires, et, quand ceux-ci ne suffisaient pas, on recourait à la conscription. En outre, ; certaines cités, comme celle des Trévires, fournissaient des corps auxiliaires ; nous ne savons rien de pareil pour les Médiomatriques ni pour les Leuques.

L'ensemble de ces charges ne constituait pas, semble-t-il, un fardeau écrasant, à l'époque où le pays, garanti contre les invasions étrangères et jouissant à l'intérieur d'une tranquillité parfaite, pouvait librement développer ses forces économiques.

B. — Deuxième période : de l'avènement de Dioclétien aux grandes invasions.

On a mis sous le nom de Dioclétien des réformes dont ses prédécesseurs avaient pris l'initiative et qu'il s'est contenté de compléter et de coordonner.

Les fonctions civiles sont désormais complètement réparées des commandements militaires ; l'administration et l'armée reçoivent une organisation qui s'inspire de principes nouveaux.

Le nombre des cités s'accroît ; ainsi, de la cité des Médiomatriques se détache le pagus des Verodunenses, qui devient une nouvelle cité. On divise l'ancienne Belgique en deux provinces, dont l’une, appelée la première Belgique, comprend les quatre cités des Trévires, des Médiomatriques, des Leuques et des Verdunois ; Trêves en est le chef-lieu.

Dans chaque cité le pouvoir exécutif passe des duumvirs à un curateur, d'abord pris en dehors de la cité, puis élu par ses concitoyens ; au cours du IVe siècle, le curateur lui-même fait place à un défenseur. Au-dessous du curateur ou du défenseur, qui représentent le pouvoir exécutif, plusieurs fonctionnaires sont chargés des différents services. La curie existe toujours, avec les mêmes attributions ; elle continue de se recruter parmi les anciens magistrats et, d'une façon plus générale, parmi les moyens et les petits propriétaires, les curiales. Quant aux grands propriétaires, entrés dans l'ordre sénatorial, ils cessent défaire partie de la curie et d'exercer les magistratures de la cité.

Les charges financières de la population sont devenues déplus en plus lourdes. Si l'Etat a supprimé les droits qui frappaient les successions et les affranchissements, il a dû, en raison de l'augmentation sans cesse croissante de ses dépenses, créer de nouveaux impôts : il lève l’aurum oblatitium sur les membres de l'ordre sénatorial, l’aurum coronarium sur les curiales, le chrysargyre sur les commerçants. D'anciens impôts, la capitation et l'impôt foncier sont maintenus ; toutefois, l'administration impériale modifie l'unité qui sert de base à l'impôt foncier. Désormais l'Etat astreint les curiales, moyens et petits propriétaires, à répartir et à lever l'impôt foncier, dont il les rend responsables. C'est une charge très lourde pour cette classe sociale, dont l'importance numérique ne cesse de diminuer sous l'influence de causes multiples, si bien que l'impôt se répartit sur un nombre toujours décroissant de contribuables. La corvée pèse encore sur la population des provinces.

En revanche, le service militaire est allégé, les troupes romaines se recrutant de plus en plus parmi les barbares. L'organisation militaire a subi d'autres modifications. Au lieu de concentrer, comme autrefois, l'armée aux extrémités de l'Empire, Constantin et ses successeurs l'ont répartie entre les frontières et l'intérieur du pays. Les villes et les vici ruraux ont été ceints de murailles ; en ce qui concerne les premières et quelques-uns des autres, on a réduit leur superficie, jeté bas une partie des monuments et des maisons, afin d'achever plus vite les remparts et d'avoir un périmètre moindre à défendre. C'est ainsi que l'étendue de Metz a sensiblement diminué, à la suite de l'abandon d'un quartier situé vers le sud-est ; alors fut démoli l'amphithéâtre. Par mesure d'économie, les débris des édifices détruits et jusqu'à des tombeaux ont servi de matériaux pour la construction des nouvelles murailles. On a retrouvé à Metz, à Tarquimpol, à Soulosse, ailleurs encore, dans les restes des anciennes fortifications romaines de ces villes, des pierres sculptées ou taillées, qui provenaient de monuments ou de tombeaux abattus dans les dernières années du IIIe siècle.

Ces réformes ne purent que retarder la chute de l'Empire, qui finit par disparaître en Occident au Ve siècle. Autant et plus que les attaques des barbares, les fautes commises par les gouvernants, ainsi que la faiblesse et l'inertie des gouvernés, firent crouler ce majestueux édifice, qui avait semblé jadis avoir été construit pour l'éternité !

 

III. — LA VIE MATÉRIELLE. LA VIE ÉCONOMIQUE.

1° La vie matérielle.

Ici encore l'influence romaine se fait sentir, d'abord dans l'alimentation ; les recettes des gastronomes romains pénétrèrent sans cloute dans les cuisines des riches Belges ; l'usage du vin, depuis le jour où le pays posséda des vignes, se répandit peu à peu dans la population.

Nos ancêtres continuèrent, durant les deux premiers siècles de la domination romaine, à porter les vêtements de leurs ancêtres ; des pierres tombales les représentent revêtus du sagum ; des monuments figurent, aussi les dieux portant le costume gaulois. Une fois pourvus du droit de cité, les provinciaux prenaient sans cloute la toge, qui finit par devenir le vêtement de tous les hommes libres. Les Belges renoncèrent aux colliers et aux bracelets, dont seules les femmes continuèrent de se parer. On peut supposer que les femmes et les filles des riches propriétaires de nos contrées suivirent de loin les modes de la capitale de l'Empire.

Les habitants de la vallée de la Moselle se conformèrent aussi à l'usage romain des bains, comme le prouvent les thermes publics des grandes villes, les salles de bains des villas rurales ; l'aqueduc, qui amenait à Metz l'eau de Gorze, aboutissait à un établissement de bains.

On utilisait également les propriétés curatives de quelques-unes des eaux minérales de la région ; à l'époque gallo-romaine, Plombières, Bains, peut-être aussi Vittel, dont le nom n'a du reste rien de commun avec l'empereur Vitellius, étaient déjà des stations balnéaires.

Nous connaissons mieux les habitations rurales que les demeures urbaines de cette époque. Jusqu'au ni 0 siècle, la partie la plus misérable de la population des Médiomatriques continua d'habiter les mares (mardelles) où avaient logé ses ancêtres aux temps de l'indépendance. On trouve ces habitations primitives, dont le mobilier indique clairement qu'elles datent de l'époque romaine, sur la rive gauche de la Sarre, dans la région des étangs, sur le plateau qui sépare la vallée de la Nied de celle de la Moselle, enfin à l'ouest de cette dernière rivière, au nord de Moyeuvre.

Mais les propriétaires aisés, moins fidèles au passé, ne tardèrent pas à construire des demeures plus confortables. Puis on copia la villa romaine, celle dont Caton l'Ancien, Varron et Vitruve nous ont décrit l'aménagement. Ge furent d'abord des Aillas rustiques, où voisinaient- une maison d'habitation et des bâtiments d'exploitation, ceux-ci beaucoup plus importants que celle-là ; le maître ne résidait dans sa villa que durant la belle saison. A l'époque où s'élevèrent ces villas rustiques, prédominait dans la région mosellane le ; régime de la moyenne propriété. Nous pouvons citer comme exemples de ces villas celles de Cheminot, de Sorbey, de Betting au pays des Médiomatriques.

Les invasions et les guerres civiles du IIIe siècle ruinèrent un grand nombre de moyens et de petits propriétaires. Trèves devint l'une des capitales de l'Empire, et d'autre part les villes, entourées de remparts, perdirent beaucoup de leur étendue. Hauts fonctionnaires de la cour et riches propriétaires, auxquels déplaisait le séjour des villes amoindries et closes de murailles, allèrent se fixer à la campagne ; où ils construisirent des villas urbaines, qu'ils habitaient ou qu'ils pouvaient habiter toute l'année. Des fouilles récentes ont permis de reconnaître l'emplacement et le plan d'un certain nombre de ces demeures, beaucoup plus vastes, beaucoup plus luxueuses que les anciennes villas rustiques ; elles possédaient tout le confort que l'on connaissait à l'époque. Par malheur, elles n'offrent aucune originalité ; exception faite pour les calorifères, on ne sent pas de la part des architectes un effort pour : adapter la villa aux conditions du climat' de notre région, si différent de celui de l'Italie. A quelque distance de la demeure du riche propriétaire ; s'élevaient les bâtiments réservés à l'exploitation du domaine ; ils abritaient les colons, les affranchis et les esclaves chargés de cultiver la terre ou d'en transformer les produits en instruments, en outils, en vêtements, etc. Mentionnons, parmi ces : villas urbaines, au pays trévire celles d'Euren, de Fliessem, de Lautersdorf, d'Oberweiss, de Raversbeuren, et chez les Médiomatriques celles de Rouhling, de Mackwiller, de Saint-Ulrich, de Teting. Sur le territoire leuquois, on n'a encore découvert les restes d'aucune villa urbaine ; peut-être les habitants y possédaient-ils moins d'aisance que ceux des autres cités mosellanes.

Nous avons le droit de supposer, sans en avoir la preuve, que les maisons de Metz, de Trêves, de Toul, etc., rappelaient celles des villes italiennes. Bien que les villas rurales : aient été détruites, comme le plus souvent on n'a rien élevé sur leurs ruines, des fouilles bien conduites en font retrouver aujourd'hui les murs et permettent ainsi de déterminer quelle en était l’ordonnance. Dans les villes au contraire, même dans celles qui ont résisté à la rage destructrice des barbares, rien ne subsiste des maisons gallo-romaines ; entre celles-ci et les maisons modernes combien d'autres n'a-t-on pas élevées, qui ont elles-mêmes disparu sans laisser de traces !

C'est par la représentation que nous fournissent du mobilier les monuments funéraires que nous pouvons Te mieux, nous en faire une idée. Par contre, on a exhumé des ruines : de plusieurs villas une partie des ustensiles de cuisine.

Tout d'abord, les Belges généralisèrent l'usage de brûler leurs morts, jusqu'alors pratiqué par les seuls nobles gaulois. Les cendres étaient ensuite recueillies dans des urnes, que l'on confiait à la terre ou que l'on plaçait dans des caisses, de ; bois ou de pierre. Il semble que l'on ne brûlait pas les cadavres des enfants. A partir du IIIe siècle, l'inhumation tendit de plus en plus à remplacer l'incinération ; les chrétiens et les barbares ne connaissaient que ce mode de sépulture. Les pauvres gens se faisaient enterrer dans des cimetières ; on a retrouvé deux de ces nécropoles près de Metz, une à Scarpone. Avant le IIIe siècle, les gens riches élevaient à leurs proches, selon l'usage romain, des monuments funéraires le long des grandes voies ; c'était le cas à Metz, à Soulosse, etc. Ces tombeaux, d'un art. réaliste assez médiocre, présentent pourtant un grand intérêt, car ils donnent l'image en relief du défunt, et font connaître son costume ainsi que ses attributs professionnels. Si quelques-uns d'entre eux nous sont parvenus dans un mauvais état-de conservation, c'est qu'à la fin du IIIe siècle on les utilisa pour construire les remparts dont on entoura les villes. L'usage se continuait d'ensevelir avec les morts quelques-uns des objets qui leur avaient appartenu, mais en général le mobilier funéraire qu'on a découvert à Metz et à Scarpone n'a que peu de valeur. Au IVe siècle et au Ve, avant de confier à la terre les corps des gens riches ou aisés, on les plaçait dans des sarcophages de pierre, dont quelques-uns étaient ornés de sculptures.

2° La vie économique.

C'est toujours l'agriculture qui constitue la principale occupation des habitants de nos contrées. M. Grenier croit que la moyenne et la petite propriété ont prédominé, jusqu'au IIIe siècle, chez les Médiomatriques. A la suite des invasions du m0 siècle, le régime de la grande propriété devient au contraire prépondérant. Les conclusions de M. Grenier doivent être adoptées pour les Trévires, mais en ce qui concerne les Leuques, on ne peut rien affirmer.

Dans chaque cité existaient, comme en Italie, des domaines ou fundi, qui comprenaient d'une part une villa où habitaient le maître et les cultivateurs, et d'autre part des terres, champs, prés, forêts, etc. A quelle époque ces fundi ont-ils pris naissance ? Quelques-uns d'entre eux, on peut le supposer, datent du Ier siècle, d'autres du second. Les grands domaines constitués après les invasions du IIIe siècle ont pu tantôt former un nouveau fundus, tantôt réunir plusieurs fundi, dont chacun gardait son individualité. On ne sait quel rapport existait entre les premiers fundi créés et les agglomérations ou les domaines de l'époque gauloise. Chaque fundus avait son nom particulier, formé du gentilice de son premier propriétaire et d'un suffixe d'origine gauloise, acus. Comme l'usage des gentilices ne s'est généralisé en Belgique qu'après l'édit de Caracalla, les noms de la plupart des fundi ne remonteraient pas plus haut que le IIIe siècle. On aurait cependant tort d'en conclure crue les fundi eux-mêmes ne sont pas antérieurs à cette époque. Tous nos villages à la désinence ey ou y sont d'anciens fundi gallo-romains, dont le nom finissait par acus : peut-être leurs limites actuelles sont-elles les mêmes que celles des fundi dont ils ont conservé le nom. Les villes ou villages de Chassey, Coussey, Essey, Sassey, Ancy, Flavigny, Martigny, Nancy, Sancy, Sorcy, Vigy, pris au hasard dans toutes les parties de la région moso-mosellane, rappellent des fundi de l'époque romaine.

Si le très petit cultivateur libre travaille de ses mains, le moyen et le grand propriétaire font exploiter leurs terres par des hommes de conditions diverses, esclaves, affranchis, colons, les uns enfants du pays, les autres venus de la Germanie, tous astreints à des redevances en argent ou en nature, à des corvées, bref, à des obligations qui varient et avec leur condition sociale et avec l'étendue, la nature, la fertilité des terres qu'on leur a confiées. Il est permis de supposer que la superficie du sol cultivé alla sans cesse en augmentant au cours des deux premiers siècles de la domination romaine ; après avoir subi un recul à la suite des invasions du IIIe siècle, elle diminua encore, et dans des proportions beaucoup plus fortes, lorsque les invasions du milieu du IVe siècle eurent fait périr une partie de la population.

Il n'est pas sûr que l'empereur Probus (276-282) ait le premier autorisé les Gaulois à planter des vignes ; quoi qu'il en soit, elles couvraient, au dire d'Ausone, les coteaux qui dominent les bords de la Moselle, entre Trêves et Coblentz ; d'autre part, un sarment trouvé dans les ruines de Scarpone prouve que cette plante prospérait aussi dans la partie moyenne de la vallée de la Moselle.

Le régime de l'assolement triennal date-t-il de cette époque ? Nous n'en savons rien. Pline l'Ancien nous apprend que le sapin des Vosges était déjà réputé. Ausone énumère les nombreux poissons : saumons, truites, brochets, carpes, etc., que l'on péchait de son temps dans la Moselle.

A l'époque romaine, les industries étaient exercées soit par des particuliers, soit par l'Etat. Jusqu'au mc siècle, les premières se rencontraient surtout dans les villes ; mais quand celles-ci eurent, à la suite des premières invasions, perdu de leur importance, l'industrie, sans les déserter tout à fait, se transporta partiellement dans les campagnes. Le grand propriétaire voulut que son domaine se suffît à lui-même et que les produits qu'il en retirait fussent transformés sur place en vêlements, en meubles, en outils. A la ville, les patrons et les ouvriers de l'industrie sont des hommes libres ou des affranchis, groupés en corporations ; le grand propriétaire confie à des affranchis ou à des esclaves qui travaillent pour son compte les métiers que rend nécessaires l'exploitation de son domaine. Parmi les industries du pays connues par des inscriptions, on peut citer celles du vêtement (vestiarii, calcearii), celles du bâtiment, celles de la céramique ; il a existé dans la région de nombreuses fabriques de poteries, dont quelques-unes fournissaient des produits assez fins.

Nous savons que Trêves possédait au IIIe et au IVe siècle des manufactures de vêtements et d'armes qui appartenaient à l'Etat. C'est encore l'Etat qui exploitait à Norroy des carrières, où l'on a découvert des inscriptions intéressantes. En ce qui concerne les carrières de Savonnières-en-Perthois, les salines, plusieurs mines de plomb argentifère et de fer, nous ignorons qui, de l'Etat ou des particuliers, se chargeait de les exploiter à l'époque romaine.

Durant les premiers siècles de l'Empire, le commerce put se développer librement : la population augmentait elle avait plus de besoins et produisait davantage ; les voies de communication s'amélioraient et devenaient plus nombreuses. Certains cours d'eau rendaient alors à la navigation d'importants services, comme le prouve l'existence des bateliers de la Moselle. Un gouverneur de la Germanie supérieure, L. Vetus, songea même, sous Néron, à joindre par un canal la Moselle à la Saône, mais il fut détourné par Ælius Gracilis, gouverneur de la Belgique, d'exécuter ce projet, que la France a réalisé au XIXe siècle.

A défaut de canaux, les Romains construisirent de grandes routes, qui reliaient les principales villes des provinces et les camps des frontières, soit entre eux, soit avec Rome. Ces routes, qui avaient un caractère moins politique que militaire, servaient avant tout au transport rapide des troupes d'un point à un autre. Citons en particulier celle de Lyon à Trêves par Langres, Mosa (Meuvy), Noviomagus (Nijon), Solimariaca (Soulosse ?), Toul, Scarpone, Metz, Caranusca et Ricciacam. Reims était réuni à Argentoratum (Strasbourg) par une route qui traversait Verdun, Ad Fines, Ibliodurum (Hannonville-au-Passage), Metz, Ad Duodecimum (Delme ou Dieuze), Decem Pagi (Tarquimpol), Pons Saravi (Sarrebourg). Une autre voie allait de Reims à Metz en passant par Caturices (Bar-le-Duc), Nasium (Naix), Fines, Toul et Scarpone ; à partir de Toul, elle se confondait avec la voie de Lyon à Trêves. Eposium (Ivoy-Carignan) et Orolaunum (Arlon) étaient deux des stations de la route de Reims à Trêves. Deux voies partant de Trêves se dirigeaient l'une sur Mayence, l'autre sur Cologne. Ces routes allaient droit devant elles, sans tenir compte des accidents du terrain. Les Romains les avaient établies avec tant de solidité qu'elles ont subsisté durant le moyen âge et presque jusqu'à nos jours. Le gouvernement impérial fit sans doute construire et entretenir ces routes, qui représentent nos routes nationales, au moyen de corvées imposées aux habitants du pays. De leur côté les cités se chargèrent, en recourant probablement, elles aussi, au système des corvées, d'établir et de maintenir en bon état des voies secondaires, qui rappellent nos routes départementales et nos chemins vicinaux. Ces voies secondaires, très nombreuses dans notre région, formaient un réseau à mailles serrées.

Les principales villes, en particulier Metz et Trêves, semblent avoir été les centres commerciaux les plus importants.

Les poids et les mesures employés à l'époque de l'indépendance continuèrent d'être en usage, concurremment avec les poids et les mesures d'origine romaine. Ainsi la lieue gauloise, longue d'un peu plus de deux kilomètres, ne fut pas abolie par le mille romain. L'arpent, mesure agraire gauloise, traversa le moyen âge, les temps modernes et survit encore, sous le nom de « jour », à toutes les révolutions.

Les Trévires, les Médiomatriques et les Leuques conservèrent, après avoir été soumis par Jules César, le droit de battre monnaie ; nous possédons, en effet, diverses pièces, frappées par ces peuples postérieurement à la conquête romaine. Mais, petit à petit, l'Empire retira ce droit à nos cités, à moins qu'elles n'y aient renoncé d'elles-mêmes, et les monnaies romaines, as de cuivre, deniers d'argent, sous (aurei) et tiers de sou (trientes) d'or, finirent par avoir seules cours sur les bords de la Moselle. Postumus dota Trêves, sa capitale, d'un atelier monétaire, qui continua de fonctionner après la disparition de l'empire gaulois.

Des indigènes, des Romains ou des Orientaux exerçaient le commerce dans nos contrées. A la première de ces catégories appartenait un negotiator artis cretariæ, c'est-à-dire un marchand de craie de Metz, qui mourut à Milan ; une autre inscription atteste la présence à Lyon d'un marchand devins trévire. Les commerçants appartenaient à la classe des hommes libres ou à celle des affranchis. Gomme les patrons de l'industrie, ils se groupaient en corporations.

Nos ancêtres exportaient probablement des produits agricoles, du sel, du fer, des poteries et faisaient venir d'autres parties de l'empire des fruits, des épices, des vêtements ou des objets de luxe.

La prospérité matérielle de nos contrées a dû croître sans interruption durant les premiers siècles de la domination romaine. Compromise par les invasions et par les guerres civiles du m0siècle, elle se rétablit au début du iv 6, mais disparut avec les grandes invasions, qui se déchaînèrent au milieu de ce même siècle, puis au début du suivant.

 

IV. LA CIVILISATION LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE. - LES DISTRACTIONS.

Ici encore l'influence de Rome et de la Grèce devait se faire peu à peu sentir et pénétrer lentement les différentes classes de la population.

1° La langue, l'enseignement et la littérature.

Les dialectes nationaux de nos peuples belges disparurent d'autant moins vite que Rome ne tenta rien pour hâter leur mort. Nous ne connaissons pas d'inscriptions rédigées dans l'un des dialectes parlés sur les bords de la Moselle, mais les noms de nombreux personnages attestent la persistance de ces idiomes, et le témoignage de saint Jérôme, qui séjourna quelque temps dans le pays de Trêves, tendrait à prouver qu'au IVe siècle le gaulois y était encore parlé. Les classes riches y renoncèrent sans cloute de bonne heure, pour adopter la langue des vainqueurs. Le latin, langue de l'administration, de l'armée, des affaires, finit par se substituer peu à peu aux dialectes gaulois.

C'était probablement aussi la langue de l'enseignement. Par malheur, nous ne savons rien sur les écoles élémentaires de nos contrées. Un décret de Gratien nous apprend que des maîtres payés par l'Etat enseignaient à Trêves le latin et le grec ; Trêves possédait ainsi une sorte d'Université.

Le seul écrivain qu'ait produit la région mosellane, encore n'avons-nous pas la certitude qu'il ait Trêves pour patrie, est un prêtre de Marseille, nommé Salvien, qui vivait au Ve siècle. Son traité De gubernatione Dei, qu'il ne faut lire qu'avec défiance, contient des détails curieux sur le pays de Trêves. Le joli poème de la Moselle a pour auteur le Bordelais Ausone ; en voici un extrait :

« Salut, rivière renommée pour les champs, renommée pour tes colons, rivière à qui les Belges doivent la ville devenue le siège de l'empire, rivière bordée de coteaux dont les vignes produisent un vin parfumé, rivière aux berges couvertes d'un gazon verdoyant. Gomme la mer, tu portes des vaisseaux, comme un fleuve tu coules sur une pente rapide, tu as la profondeur et la transparence d'un lac ; tu peux égaler les ruisseaux par ta marche hâtive, et ton eau claire surpasse celle des fontaines glacées. Seule tu réunis tout ce que possèdent la source, le ruisseau, le fleuve, le lac et la mer. Toi qui roules des eaux tranquilles, tu ne souffres ni des murmures des vents, ni de la résistance des écueils cachés »[1].

2° Les arts.

Nos contrées produisirent aussi peu de véritables artistes que de littérateurs. Pourtant, nous possédons en grand nombre des ruines de monuments et des fragments d'œuvres d'art. Ils attestent dans ce domaine encore l'imitation par nos ancêtres de la civilisation gréco-romaine.

Des temples s'élevèrent en l'honneur des dieux, soit dans les grandes villes, soit même sur des hauteurs. Trêves et Metz eurent des palais impériaux ; dans ces deux villes, ainsi qu'à Naix et à Grand, on construisit des amphithéâtres ; partout enfin il existait des thermes publics.

Nous ne reviendrons pas sur les maisons particulières, parfois d'une grande richesse, que firent bâtir, surtout à la campagne, les hauts fonctionnaires impériaux ou de riches particuliers, à la fin du IIIe siècle et au début du IVe. Vers la même époque, les villes et même de simples bourgades furent entourées de murailles flanquées de tours. Il serait intéressant de connaître le lieu d'origine des architectes qui ont élevé ces édifices : les premiers en date venaient probablement de l'Italie ou des provinces hellénisées ; plus tard, le pays put fournir quelques architectes.

Des statues de toutes dimensions, en bronze, en marbre, en pierre, en terre cuite, des bas-reliefs, des monuments funéraires nous sont parvenus de l'époque romaine, les uns mutilés, les autres dans un état satisfaisant de conservation. Certains érudits croient devoir attribuer toutes celles de ces œuvres qui présentent un caractère de fini et d'élégance à des étrangers, Romains, Grecs, ou Orientaux, soit que ces artistes aient travaillé sur place, soit que leurs œuvres aient été importées dans les vallées de la Moselle, de la Meuse ou de l'Ornain. Des ouvriers du pays auraient exécuté les autres monuments de la sculpture, qui attestent un art réaliste, mais fruste et grossier.

Il reste malheureusement peu de chose des fresques qui décoraient les murs des édifices publics et des maisons luxueuses de l'époque gallo-romaine. On sait pourtant que celles du IVe siècle représentaient des scènes de la vie quotidienne, des paysages ou des animaux. Nous possédons encore plusieurs mosaïques, dont la mieux conservée peut-être est celle de Grand.

On a retrouvé des monuments de la glyptique, de l'orfèvrerie et de la céramique ou dans les ruines des villas gallo-romaines, ou dans des sépultures. Les œuvres les plus élégantes de cette catégorie proviennent de l'Italie, de la Grèce, de l'Orient ou d'ateliers locaux ; à La Madeleine, entre Laneuveville-devant-Nancy et Saint-Nicolas-de-Port, à Lavoye, puis à Trêves, on a fabriqué des poteries samiennes, des poteries en terra sigillata.

C'est donc un art dépourvu d'originalité, tout d'imitation et d'une imitation encore bien imparfaite, qui s'est lentement développé dans nos contrées au temps de la domination romaine. Ne voyons dans les Trévires, les Médiomatriques et les Leuques que des écoliers, trop souvent inhabiles et gauches, qui ont essayé de copier les œuvres des maîtres gréco-romains.

3° Les distractions.

Les Belges de la Moselle s'amusaient à la mode romaine. Si nous ne pouvons affirmer l'existence dans nos contrées d'un théâtre proprement dit, nous avons le droit de supposer que les amphithéâtres de Trêves, de Metz, de Naix et de Grand ont servi à donner des représentations aussi bien que des jeux, des combats de gladiateurs ou d'animaux féroces. Des chrétiens peut-être et certainement des barbares y furent livrés aux bêtes. Les habitants des grandes villes goûtaient fort ces divertissements cruels. Quand on eut détruit l'amphithéâtre de Metz, vers la fin du IIIe siècle, au moment où l'on entourait la ville de murailles, il fallut en rebâtir un autre, plus petit, à l'intérieur de la cité. Salvien nous montre au Ve siècle les Trévires passionnés pour les jeux du cirque au point d'en oublier les invasions barbares. Nos ancêtres connaissaient encore d'autres plaisirs, festins, régates sur la Moselle, etc.

 

V. — LA RELIGION ET LES MŒURS.

Le paganisme gréco-romain s'introduira dans les vallées de la Moselle et de la Meuse, mais sans faire disparaître les anciennes divinités que l'on y adorait avant la conquête. Quelques-unes de ces dernières se confondront avec des dieux italiens ou grecs, dont elles prendront le nom, tandis que d'autres conserveront leur personnalité. Il ne semble pas d'ailleurs qu'il y ait eu de lutte entre dieux grécoromains et dieux gaulois. Le panthéon latin se montrait accueillant, et l'assimilation de divinités gauloises à des dieux latins ne faisait que répéter le rapprochement qui s'était produit jadis entre les dieux de l'ancienne Rome et ceux de la Grèce.

Ce sont en général les divinités régionales ou locales de la Belgique, et non celles que l'on honorait dans toute la Gaule, qui garderont leur nom et leur individualité. Citons en particulier Sucellos, le dieu au maillet, honoré à Sarrebourg et à Escles ; plusieurs divinités féminines : Rosmerta, déesse de l'abondance, des foires et des marchés, souvent associée à Mercure ; Epona, la déesse des chevaux, que des bas-reliefs représentent assise ou à califourchon sur l'un de ces animaux ; Sirona, la déesse des eaux, associée à Apollon ; Icovellauna, Nantosuelta, la déesse à la ruche (?), associée à Sucellos ; ce dernier et sa compagne auraient été l'un la divinité protectrice de la bière, l'autre celle de l'hydromel. Était-ce une divinité locale que Meditrina, déesse de la pharmacie, connue par un bas-relief trouvé à Grand ? On continua d'honorer les divers génies protecteurs des cités, des pagi, des vici, les Mères ou fées.

Le grand dieu des Gaulois, Teutatès, fut identifié avec le dieu gréco-romain Mercure, protecteur du commerce, des lettres et des arts. Les nombreux temples, statues, bas-reliefs, inscriptions en l'honneur de Mercure, que l'on a trouvés dans la région lorraine, prouvent la popularité dont jouissait chez nos ancêtres le culte de ce dieu ; Junon et Minerve, qui n'avaient pas, semble-t-il, leurs similaires dans le pays belge, et même Jupiter-Taran furent l'objet d'un culte beaucoup moins répandu que Mercure-Teutatès et qu'Apollon-Belen, en l'honneur de qui s'élevaient des temples sur le Herapel et à Grand.

Doit-on voir Apollon-Belen dans un dieu solaire dont on a retrouvé de très nombreuses représentations dans les vallées du Rhin et de la Moselle ? Un homme barbu, tenant toujours de la main droite une lance, et quelquefois une roue de la gauche, est monté sur un cheval au galop, qui semble fouler aux pieds une sorte de monstre, homme par le haut du corps, mais que termine une queue de serpent ; sur un monument trouvé à Grand, un génie ailé remplace le monstre anguipède. D'après certains savants, le groupe représenterait Jupiter terrassant un géant, selon d'autres soit l'Empire triomphant des barbares, soit Maximien Hercule, vainqueur des Germains ou des Bagaudes, tandis que d'autres y voient Ziu, le Jupiter Germain, écrasant le dieu de la terre. Une opinion longtemps admise est que le cavalier figure un dieu solaire, le monstre auguipède — ou le génie — la terre que fécondent les rayons du soleil. Mais on vient de proposer une nouvelle explication : le groupe du cavalier et du monstre anguipède, toujours élevé près des sources sacrées, aurait symbolisé les eaux jaillissantes. Le plus célèbre des monuments de cette nature, découvert à Merten, se trouve aujourd'hui au musée de Metz ; nous avons mentionné plus haut celui de Grand. Quant à Bacchus, c'est en vidant des coupes de vin que nos ancêtres lui rendaient un culte.

On sait que les cités de la Gaule avaient élevé à Lyon, capitale de la province, un temple en l'honneur de Rome et d'Auguste, déifiés tous deux. Leurs délégués élisaient chaque année le prêtre attaché à ce temple. Metz, comme beaucoup d'autres villes, possédait un temple de Rome et d'Auguste ; on a découvert une inscription en l'honneur du prêtre qui le desservait. Au culte d'Auguste se rattachait la corporation des sévirs augustaux, recrutée parmi les affranchis. ; nous en avons déjà parlé.

Les divinités de l'Orient trouvèrent, elles aussi, des adorateurs parmi les Belges de la Moselle. Ce furent probablement des commerçants, des artistes, des soldats, qui introduisirent dans nos contrées les cultes d'Isis, de Sérapis et de Mithra, un dieu solaire, venu de la Perse, qui, à un moment donné, jouit dans l'Empire d'une grande vogue. Il y a quelques années, des travaux exécutés à Sarrebourg ont amené la découverte d'un temple de Mithra ; il avait été construit dans une grotte, dont le fond était occupé par un bas-relief qui représentait le dieu égorgeant un taureau ; au milieu des débris qui en restent gisait un cadavre, peut-être celui du prêtre de Mithra. On a supposé que, soit lors du triomphe définitif du christianisme et de la proscription des cultes païens (fin du IVe siècle), soit lors d'une invasion barbare, le temple avait été détruit et le prêtre massacré,

Ces divinités avaient leurs prêtres, nous l'avons vu pour Rome et Auguste, ainsi que pour Mithra, leurs temples, comme l'attestent les ruines trouvées soit dans des villes, les unes encore existantes, Trêves, Metz, Toul, Sarrebourg, les autres détruites, telles que celle du Herapel, Scarpone, Naix, Grand, soit enfin sur des hauteurs, Sion et le Donon. Nous ne savons rien des cérémonies ni des fêtes que l'on célébrait en leur honneur.

Les empereurs prirent, à l'égard des religions païennes de la Gaule, deux mesures importantes : ils interdirent les sacrifices humains, que pratiquaient les Gaulois au temps de leur indépendance ; ils supprimèrent la corporation des druides, dans lesquels ils voyaient à tort ou à raison des adversaires déclarés ou secrets de la domination romaine. D'ailleurs, Rome se garda d'imposer ses dieux ; les provinciaux purent continuer d'adorer leurs anciennes divinités, ou adopter quelques-unes de celles de l'Olympe gréco-latin, de l'Orient égyptien, syrien ou perse. Le gouvernement impérial toléra même certains cultes orientaux en dépit de leur immoralité.

Remarquons d'autre part que, dans cette société, on trouve la religion étroitement associée à tous les actes de la vie privée et de la vie publique. Chaque fonctionnaire se double en quelque sorte d'un prêtre qui accomplit certains rites, certains sacrifices, dans toutes les circonstances solennelles de l'existence de l'Etat ou de la Cité. Nous avons déjà vu que Rome et Auguste, mis au rang des divinités, étaient l'objet d'un culte à Lyon, à Metz et dans d'autres villes de la Gaule. Cette union étroite de la religion et de la vie extérieure, publique ou privée, aura pour le christianisme de graves conséquences ; elle fera d'abord obstacle à ses progrès, lui vaudra les persécutions du gouvernement impérial ; plus tard, elle agira directement sur lui, en le transformant, en le faisant dévier de la voie qu'il aurait dû suivre, s'il était demeuré fidèle aux intentions de son divin fondateur.

Nous voudrions connaître l'état moral de nos ancêtres durant les trois premiers siècles de la domination romaine ; par malheur aucune source ne nous apporte à cet égard de renseignements.

 

On voit combien a été variée, combien profonde l'influence des conquérants latins sur nos contrées. Qu'il s'agisse de l'administration, du droit, de la langue, de la littérature, des arts, de la religion, Rome a fait sentir son action. Peu à peu les Belges ont librement, sans contrainte, adopté les institutions et la civilisation de Rome ; elles les ont imprégnés à ce point qu'ils garderont à traversl.es âges beaucoup de ces emprunts faits à leurs vainqueurs ; aujourd'hui encore il subsiste quelque chose de l'esprit de Rome sur les bords de la Moselle et de la Meuse. C'est une langue dérivée du latin que parlent les descendants des Leuques, des Verdunois et d'une partie des Médiomatriques ou des Trévires ; plusieurs de leurs conceptions en matière d'administration, de droit, de littérature et d'art leur viennent, non sans avoir subi des déformations, du peuple qui les avait soumis au premier siècle avant notre ère et qui les maintint, durant près de cinq cents ans, sous une domination longtemps tutélaire et bienfaisante.

 

 

 



[1] AUSONE, Mosella, vers 23 et suiv. (Monumenta Germaniæ historica, Scriptores antiquissimi, t. V, 2e partie, p. 82-83.)