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Il
existe des relations étroites entre l'histoire d'un pays d'une part, sa
situation, sa configuration et ses ressources de l'autre. La région lorraine
ne fait pas exception à cette règle ; aussi croyons-nous devoir, en
commençant, dire quelques mots de sa géographie physique et de ses richesses
naturelles. Elle
manque d'homogénéité au point de vue physique ; non seulement ni la géologie,
ni l'orographie, ni l'hydrographie ne s'accordent entre elles, mais considéré
sous l'un de ces trois aspects, le pays n'a pas d'unité. Il se trouve
partagé, tiraillé même entre le bassin de Paris et celui du Rhin. Dans la
moitié occidentale de la région lorraine, les couches géologiques se
rattachent par leur nature et leur orientation au bassin parisien, et les
collines jurassiques qui les dominent forment les zones extrêmes de la
ceinture de ce bassin ; dans la partie orientale, au contraire, une large
bande triasique correspond à des terrains de même nature qui s'étendent à
l'est de la Forêt-Noire, et les Vosges font pendant à cette dernière chaîne ;
quant aux cours d'eau lorrains, après avoir semblé vouloir se réunir à la
Seine ou à l'un de ses affluents, ils changent presque tous de direction et
finissent tôt ou tard par rejoindre le Rhin ; même le principal d'entre eux,
la Moselle, correspond en quelque sorte au Neckar. Au
point de vue géologique, avons-nous dit, la région lorraine manque d'unité.
Les terrains des Vosges ne sont pas les mêmes que ceux du plateau, et dans
les Vosges elles-mêmes, autour de roches éruptives anciennes, granits,
gneiss, qui forment le noyau central, il y a les roches gréseuses, grès
rouge, grès vosgien, grès bigarré. Cette dernière formation se retrouve sur
le plateau avec celles de l'époque triasique, calcaire coquillier (muschelkalk) et marnes irisées (keuper). Viennent ensuite, dans la
région des collines et des plateaux, les terrains jurassiques dont les
bandes, orientées nord-sud, s'infléchissent en arcs de cercle à convexité
tournée vers l'est ; après le lias, se présentent les divers étages de
l'00lithe, bajocien, corallien, portlandien ; enfin, au nord-ouest, apparaît
le crétacé. Quand on va de l'est à l'ouest, on trouve ainsi trois groupes
principaux de terrains, les roches éruptives et primaires, les formations
triasiques, enfin les jurassiques. A ces
divisions que présente la constitution géologique du sol correspondent des
aspects différents du relief. A l'est s'élève la chaîne des Vosges, au noyau
de roches cristallines, entouré d'une ceinture de grès. Les Vosges ne
formaient autrefois qu'une chaîne avec la Forêt-Noire : à la suite de
mouvements du sol et du soulèvement d'autres massifs, le système
vogéso-hercynien se disloqua, le faîte s'effondra, et, l'action des eaux
aidant, la vallée du Rhin finit par se creuser, bordée à droite par la Forêt-Noire,
à gauche par les Vosges. Un peu plus tard il se forma dans les hautes vallées
de la chaîne des glaciers, qui disparurent ensuite. Lorsque les Vosges eurent
acquis leur indépendance, elles conservaient encore une hauteur de 2.500 à
3.000 mètres ; plus tard, sous l'influence de causes multiples, elles se
rapetissèrent, au point de perdre peu à peu la moitié de leur altitude
primitive. Leurs sommets, souvent dénudés et couverts de chaumes, aux formes
arrondies et un peu molles, restent tous au-dessous de 1.400 mètres, sauf le
ballon de Guebwiller, situé en Alsace, qui atteint 1.424 mètres. Sur la
chaîne principale, le ballon d'Alsace est descendu à 1.242 mètres et le
Hohneck à 1.361. Les Vosges gréseuses, qui continuent au nord les Vosges
cristallines, ne dépassent guère 1.000 mètres (Donon). Quelques-uns de leurs sommets,
en forme de tables ou de murailles de rochers, à l'aspect curieux et
pittoresque, rappellent, vus de loin, les ruines d'un château féodal. Au nord
de la trouée de Saverne, les Vosges, noires de forêts, mais tombées au rang
de simples collines, restent, sauf en deux points, au-dessous de 500 mètres.
Des cols, dont plusieurs atteignent une altitude assez grande si on la
compare à celle des sommets voisins, traversent les Vosges et mettent en
communication les vallées de la Moselle et de ses affluents de droite avec
celles des rivières alsaciennes qui rejoignent l'Ill ou le Rhin lui-même.
Citons parmi les principaux cols ceux de Bussang, de la Schlucht, de Saales,
du Donon, de Saverne. Si les
Vosges descendent en pentes rapides vers l'Alsace, elles se raccordent par
une série de hauteurs, d'altitude décroissante, avec les formations
triasiques du plateau lorrain, dont l'altitude oscille entre 200 et 300
mètres ; c'est une contrée monotone, peu boisée, couverte d'étangs dans
quelques-unes de ses parties ; sur plusieurs points se dressent des buttes
qui appartiennent à des formations géologiques différentes. A l'ouest du
trias, on trouve une région 00lithique de collines orientées sud-nord, au
versant oriental plus raide que le versant occidental : côtes de Moselle,
côtes de Meuse, dont le pied est couvert de vignes, le sommet de bois ; entre
ces deux séries de côtes s'étendent plusieurs plateaux : la contrée
forestière de la Haye ; la Woëvre, parsemée d'étangs ; le pays dénude de
Briey ; de l'autre côté de la Meuse, les plateaux souvent monotones du
Barrois. Au nord-ouest, la chaîne boisée de l'Argonne, de formation crétacée,
qui ne dépasse pas 35o mètres, forme la limite de la région lorraine. Au sud,
les collines et les plateaux gréseux des Faucilles, qui descendent en pentes
rapides vers la vallée de la Saône, relient les Vosges au plateau de Langres
; elles se maintiennent généralement au-dessous de 500 mètres. Aux
vents secs du nord et du nord-est s'opposent les vents pluvieux du
nord-ouest, de l'ouest et surtout du sud-ouest, qui déversent des quantités
d'eau plus ou moins abondantes sur les différentes parties de la région
lorraine. Les précipitations pluviales, toujours supérieures à 60 centimètres
sur les plaines et les plateaux, atteignent jusqu'à 1 m. 70 sur les hauts
sommets des Vosges. Les
cours d'eau lorrains viennent soit des Vosges, comme la Moselle et la plupart
de ses affluents de droite, Mosclotte, Vologne, Meurthe, Sarre, soit des
Faucilles, tels le Madon, affluent de gauche de la Moselle, la Meuse et deux
de ses affluents de droite, le Mouzon et le Vair, soit enfin de divers
plateaux comme l'Enron et la Scille, affluents de droite de la Moselle,
l'Ornain, la Saulx, l'Aisne et l'Aire, tributaires d'affluents de droite de
la Seine. Tandis que la Manche reçoit les eaux de ces quatre dernières
rivières, c'est à la mer du Nord que parviennent celles de la Moselle et de
la Meuse. Depuis que les Vosges ont perdu leurs glaciers, seules les pluies
alimentent les cours d'eau lorrains ; ajoutons-y pourtant la fonte des neiges
pour ceux qui prennent naissance dans les hautes Vosges. L'hydrographie de la
région ne présente plus le même aspect qu'autrefois. Sous l'influence de
phénomènes géologiques qui ont bouleversé le pays, la Meuse a, par exemple,
perdu quelques-uns de ses affluents ; la Moselle, qui se jetait autrefois
dans la Meuse, a reconquis, au moins vis-à-vis d'elle, son indépendance ;
elle reçoit en outre aujourd'hui les petites rivières de la Woëvre, jadis
tributaires, comme elle-même, de la Meuse. Ces deux cours d'eau, qui comptent
parmi les moins réguliers de la Lorraine, ont des crues subites, très
redoutées des riverains. Assez étroite dans la plus "grande partie de
son parcours, la vallée de la Moselle offre des prairies semées de bouquets
d'arbres, à travers lesquelles serpente capricieusement la rivière aux eaux
claires et limpides. A droite et à gauche s'élèvent des collines dont les
premières pentes sont encore tapissées de quelques vignes, tandis que des
Lois de chênes et de hêtres recouvrent leurs sommets. Par sa
situation, un peu au-dessus du 45° de latitude nord, notre pays appartient à
la zone tempérée. Les Vosges mises à part, l'altitude médiocre du plateau
n'exerce guère d'influence ; les 600 kilomètres qui séparent la région
lorraine de l'Atlantique la soustraient aux influences modératrices de la
mer, Le climat de la Lorraine est donc continental, marqué par des hivers
très rigoureux et des étés très chauds, surtout par des variations brusques
de température ; au cours d'une même journée, le thermomètre monte ou descend
de 15° ou de 20°. Les pluies, assez fréquentes, entraînent d'habitude, même
en été, une baisse très sensible de la température. Les gelées printanières
causent trop souvent de véritables désastres dans les vergers et dans les
vignes. Aussi les hommes, les animaux et les plantes ont-ils quelque peine à
supporter le climat de la Lorraine, quand ils ne sont pas nés dans le pays. En
tenant compte des formations géologiques, du relief, du régime hydrographique
et du climat, on peut distinguer en Lorraine plusieurs régions naturelles ou
pays, les uns accidentés, boisés et pittoresques, tels que la Vôge, la Haye,
les côtes de Toul, les côtes de Meuse, l'Argonne ; les autres au relief
médiocre, au sol dénudé, à l'aspect monotone et mélancolique, comme le Saulnois
et la Woëvre. Par les productions du sol et du sous-sol, aussi bien que par
la physionomie extérieure, ces régions naturelles diffèrent les unes des
autres. Quoique
dépouillé d'une partie des forêts qui le couvraient aux temps préhistoriques,
le pays, pris dans son ensemble, compte parmi les plus boisés de la France.
Sapins et pins dans les Hautes-Vosges, chênes et hêtres dans le reste de la
Lorraine, constituent d'inappréciables richesses. Les terrains défrichés sont
devenus des prairies ou des pâturages sur les pentes des collines et dans les
vallées, des champs de céréales dans les plaines et sur les plateaux. Des
vergers entourent les villages ; les coteaux de la Moselle et ceux de
l'Ornain, les côtes de Toul et de Meuse se couvraient autrefois de vignes,
qui disparaissent peu à peu, tuées par les maladies et par la rareté
croissante de la main-d'œuvre. Le même sort attend ou même a déjà frappé les
plantes industrielles, houblon, lin, chanvre et tabac. Les diverses parties
du pays fournissent en abondance toutes sortes de légumes. On
chercherait vainement aujourd'hui dans les forêts lorraines les ours et les
aurochs qui les parcouraient jadis ; les loups se font rares, comme aussi le
petit gibier, plume et poil, mal protégé contre les braconniers ; usines et
bribeurs se chargent de dépeupler les cours d'eau. Les abeilles sont
maintenant domestiquées. Tandis que l'élevage du gros bétail, du cheval et du
porc fait des progrès, les moutons diminuent de jour en jour. Le
sous-sol de notre pays offre encore plus de richesses. Les vallées de la
Seille, du Sanon et de la Meurthe recèlent d'inépuisables gisements de sel ;
le granit et le grès se trouvent en abondance dans les Vosges, les pierres
calcaires sur le plateau et dans les terrains 00lithiques, le sable un peu
partout. Si l'on n'exploite plus ni les mines de plomb argentifère des Vosges
ni celles de cuivre, par contre les terrains jurassiques fournissent chaque
année, par millions de tonnes, du minerai de fer, que l'on peut aujourd'hui
débarrasser du phosphore qui le rendait jadis inutilisable. Une partie du
sous-sol de la Lorraine recèle même de la houille ; le bassin de Sarrebrück
se continué vers le sud-ouest jusqu'à la Moselle et au-delà. On n'a pas
encore commencé de ce côté-ci de la frontière l'exploitation des filons de
houille, qui devra vaincre de sérieuses difficultés. Les
Vosges à l'est, le massif schisteux rhénan au nord, les forêts et les
marécages entravaient les relations commerciales. Mais, d'autre part, le
relief médiocre du plateau, les cols des Vosges, les vallées des affluents et
des sous-affluents de la Marne et de la Seine ont rendu possible
l'établissement dépistes, puis déroutes, enfin de voies ferrées. Les
rivières, peu profondes, au cours et au débit irrégulier, ne pouvaient jouer
comme routes qu'un rôle secondaire. L'homme a dû intervenir, soit pour les rendre
navigables, soit pour construire des canaux qui suppléent à leur
insuffisance. Comme
nous le montrerons bientôt, l'homme n'a fait qu'à une date assez tardive son
apparition dans notre pays. Il y a créé, depuis l'âge néolithique jusqu'à nos
jours, des centres d'habitation agglomérés, sauf dans les Hautes-Vosges, où
domine le type de la ferme isolée. Villes et villages se rencontrent nombreux
dans les vallées, sur les plateaux et sur les pentes moyennes des collines,
aux points d'affleurement des sources ; bien peu au contraire couronnent les
sommets des hauteurs. Sans
être un pays très riche, la région lorraine offrait à ses habitants des
ressources variées. Elle devait exciter les convoitises de voisins peu favorisés,
dont le sol était moins fertile elle climat encore plus rude. Aussi, plus
d'une fois, des conquérants venus de l'est ou du nord ont-ils fait irruption
dans le pays par les cols des Vosges ou par la vallée de la Moselle. Jadis
les forêts, plus tard des camps et des forteresses élevés sur les hauteurs,
ont servi d'abri aux habitants. Certes, ni le courage ni les moyens de défense n'ont jamais manqué aux populations qui ont vécu sur le sol lorrain ; pourtant, le sort des armes ne leur a pas toujours été favorable au cours des luttes qu'elles ont eu à soutenir contre leurs voisins. Si elles ont connu des jours, trop rares et trop rapides, d'expansion et de grandeur, les humiliations des défaites, des annexions et des partages ne leur ont pas été épargnées. C'est ce que nous montrera trop souvent leur histoire. |