HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

 

INTRODUCTION. — GÉOGRAPHIE DE LA RÉGION LORRAINE.

 

 

 

Il existe des relations étroites entre l'histoire d'un pays d'une part, sa situation, sa configuration et ses ressources de l'autre. La région lorraine ne fait pas exception à cette règle ; aussi croyons-nous devoir, en commençant, dire quelques mots de sa géographie physique et de ses richesses naturelles.

Elle manque d'homogénéité au point de vue physique ; non seulement ni la géologie, ni l'orographie, ni l'hydrographie ne s'accordent entre elles, mais considéré sous l'un de ces trois aspects, le pays n'a pas d'unité. Il se trouve partagé, tiraillé même entre le bassin de Paris et celui du Rhin. Dans la moitié occidentale de la région lorraine, les couches géologiques se rattachent par leur nature et leur orientation au bassin parisien, et les collines jurassiques qui les dominent forment les zones extrêmes de la ceinture de ce bassin ; dans la partie orientale, au contraire, une large bande triasique correspond à des terrains de même nature qui s'étendent à l'est de la Forêt-Noire, et les Vosges font pendant à cette dernière chaîne ; quant aux cours d'eau lorrains, après avoir semblé vouloir se réunir à la Seine ou à l'un de ses affluents, ils changent presque tous de direction et finissent tôt ou tard par rejoindre le Rhin ; même le principal d'entre eux, la Moselle, correspond en quelque sorte au Neckar.

Au point de vue géologique, avons-nous dit, la région lorraine manque d'unité. Les terrains des Vosges ne sont pas les mêmes que ceux du plateau, et dans les Vosges elles-mêmes, autour de roches éruptives anciennes, granits, gneiss, qui forment le noyau central, il y a les roches gréseuses, grès rouge, grès vosgien, grès bigarré. Cette dernière formation se retrouve sur le plateau avec celles de l'époque triasique, calcaire coquillier (muschelkalk) et marnes irisées (keuper). Viennent ensuite, dans la région des collines et des plateaux, les terrains jurassiques dont les bandes, orientées nord-sud, s'infléchissent en arcs de cercle à convexité tournée vers l'est ; après le lias, se présentent les divers étages de l'00lithe, bajocien, corallien, portlandien ; enfin, au nord-ouest, apparaît le crétacé. Quand on va de l'est à l'ouest, on trouve ainsi trois groupes principaux de terrains, les roches éruptives et primaires, les formations triasiques, enfin les jurassiques.

A ces divisions que présente la constitution géologique du sol correspondent des aspects différents du relief. A l'est s'élève la chaîne des Vosges, au noyau de roches cristallines, entouré d'une ceinture de grès. Les Vosges ne formaient autrefois qu'une chaîne avec la Forêt-Noire : à la suite de mouvements du sol et du soulèvement d'autres massifs, le système vogéso-hercynien se disloqua, le faîte s'effondra, et, l'action des eaux aidant, la vallée du Rhin finit par se creuser, bordée à droite par la Forêt-Noire, à gauche par les Vosges. Un peu plus tard il se forma dans les hautes vallées de la chaîne des glaciers, qui disparurent ensuite. Lorsque les Vosges eurent acquis leur indépendance, elles conservaient encore une hauteur de 2.500 à 3.000 mètres ; plus tard, sous l'influence de causes multiples, elles se rapetissèrent, au point de perdre peu à peu la moitié de leur altitude primitive. Leurs sommets, souvent dénudés et couverts de chaumes, aux formes arrondies et un peu molles, restent tous au-dessous de 1.400 mètres, sauf le ballon de Guebwiller, situé en Alsace, qui atteint 1.424 mètres. Sur la chaîne principale, le ballon d'Alsace est descendu à 1.242 mètres et le Hohneck à 1.361. Les Vosges gréseuses, qui continuent au nord les Vosges cristallines, ne dépassent guère 1.000 mètres (Donon). Quelques-uns de leurs sommets, en forme de tables ou de murailles de rochers, à l'aspect curieux et pittoresque, rappellent, vus de loin, les ruines d'un château féodal. Au nord de la trouée de Saverne, les Vosges, noires de forêts, mais tombées au rang de simples collines, restent, sauf en deux points, au-dessous de 500 mètres. Des cols, dont plusieurs atteignent une altitude assez grande si on la compare à celle des sommets voisins, traversent les Vosges et mettent en communication les vallées de la Moselle et de ses affluents de droite avec celles des rivières alsaciennes qui rejoignent l'Ill ou le Rhin lui-même. Citons parmi les principaux cols ceux de Bussang, de la Schlucht, de Saales, du Donon, de Saverne.

Si les Vosges descendent en pentes rapides vers l'Alsace, elles se raccordent par une série de hauteurs, d'altitude décroissante, avec les formations triasiques du plateau lorrain, dont l'altitude oscille entre 200 et 300 mètres ; c'est une contrée monotone, peu boisée, couverte d'étangs dans quelques-unes de ses parties ; sur plusieurs points se dressent des buttes qui appartiennent à des formations géologiques différentes. A l'ouest du trias, on trouve une région 00lithique de collines orientées sud-nord, au versant oriental plus raide que le versant occidental : côtes de Moselle, côtes de Meuse, dont le pied est couvert de vignes, le sommet de bois ; entre ces deux séries de côtes s'étendent plusieurs plateaux : la contrée forestière de la Haye ; la Woëvre, parsemée d'étangs ; le pays dénude de Briey ; de l'autre côté de la Meuse, les plateaux souvent monotones du Barrois. Au nord-ouest, la chaîne boisée de l'Argonne, de formation crétacée, qui ne dépasse pas 35o mètres, forme la limite de la région lorraine. Au sud, les collines et les plateaux gréseux des Faucilles, qui descendent en pentes rapides vers la vallée de la Saône, relient les Vosges au plateau de Langres ; elles se maintiennent généralement au-dessous de 500 mètres.

Aux vents secs du nord et du nord-est s'opposent les vents pluvieux du nord-ouest, de l'ouest et surtout du sud-ouest, qui déversent des quantités d'eau plus ou moins abondantes sur les différentes parties de la région lorraine. Les précipitations pluviales, toujours supérieures à 60 centimètres sur les plaines et les plateaux, atteignent jusqu'à 1 m. 70 sur les hauts sommets des Vosges.

Les cours d'eau lorrains viennent soit des Vosges, comme la Moselle et la plupart de ses affluents de droite, Mosclotte, Vologne, Meurthe, Sarre, soit des Faucilles, tels le Madon, affluent de gauche de la Moselle, la Meuse et deux de ses affluents de droite, le Mouzon et le Vair, soit enfin de divers plateaux comme l'Enron et la Scille, affluents de droite de la Moselle, l'Ornain, la Saulx, l'Aisne et l'Aire, tributaires d'affluents de droite de la Seine. Tandis que la Manche reçoit les eaux de ces quatre dernières rivières, c'est à la mer du Nord que parviennent celles de la Moselle et de la Meuse. Depuis que les Vosges ont perdu leurs glaciers, seules les pluies alimentent les cours d'eau lorrains ; ajoutons-y pourtant la fonte des neiges pour ceux qui prennent naissance dans les hautes Vosges. L'hydrographie de la région ne présente plus le même aspect qu'autrefois. Sous l'influence de phénomènes géologiques qui ont bouleversé le pays, la Meuse a, par exemple, perdu quelques-uns de ses affluents ; la Moselle, qui se jetait autrefois dans la Meuse, a reconquis, au moins vis-à-vis d'elle, son indépendance ; elle reçoit en outre aujourd'hui les petites rivières de la Woëvre, jadis tributaires, comme elle-même, de la Meuse. Ces deux cours d'eau, qui comptent parmi les moins réguliers de la Lorraine, ont des crues subites, très redoutées des riverains. Assez étroite dans la plus "grande partie de son parcours, la vallée de la Moselle offre des prairies semées de bouquets d'arbres, à travers lesquelles serpente capricieusement la rivière aux eaux claires et limpides. A droite et à gauche s'élèvent des collines dont les premières pentes sont encore tapissées de quelques vignes, tandis que des Lois de chênes et de hêtres recouvrent leurs sommets.

Par sa situation, un peu au-dessus du 45° de latitude nord, notre pays appartient à la zone tempérée. Les Vosges mises à part, l'altitude médiocre du plateau n'exerce guère d'influence ; les 600 kilomètres qui séparent la région lorraine de l'Atlantique la soustraient aux influences modératrices de la mer, Le climat de la Lorraine est donc continental, marqué par des hivers très rigoureux et des étés très chauds, surtout par des variations brusques de température ; au cours d'une même journée, le thermomètre monte ou descend de 15° ou de 20°. Les pluies, assez fréquentes, entraînent d'habitude, même en été, une baisse très sensible de la température. Les gelées printanières causent trop souvent de véritables désastres dans les vergers et dans les vignes. Aussi les hommes, les animaux et les plantes ont-ils quelque peine à supporter le climat de la Lorraine, quand ils ne sont pas nés dans le pays.

En tenant compte des formations géologiques, du relief, du régime hydrographique et du climat, on peut distinguer en Lorraine plusieurs régions naturelles ou pays, les uns accidentés, boisés et pittoresques, tels que la Vôge, la Haye, les côtes de Toul, les côtes de Meuse, l'Argonne ; les autres au relief médiocre, au sol dénudé, à l'aspect monotone et mélancolique, comme le Saulnois et la Woëvre. Par les productions du sol et du sous-sol, aussi bien que par la physionomie extérieure, ces régions naturelles diffèrent les unes des autres.

Quoique dépouillé d'une partie des forêts qui le couvraient aux temps préhistoriques, le pays, pris dans son ensemble, compte parmi les plus boisés de la France. Sapins et pins dans les Hautes-Vosges, chênes et hêtres dans le reste de la Lorraine, constituent d'inappréciables richesses. Les terrains défrichés sont devenus des prairies ou des pâturages sur les pentes des collines et dans les vallées, des champs de céréales dans les plaines et sur les plateaux. Des vergers entourent les villages ; les coteaux de la Moselle et ceux de l'Ornain, les côtes de Toul et de Meuse se couvraient autrefois de vignes, qui disparaissent peu à peu, tuées par les maladies et par la rareté croissante de la main-d'œuvre. Le même sort attend ou même a déjà frappé les plantes industrielles, houblon, lin, chanvre et tabac. Les diverses parties du pays fournissent en abondance toutes sortes de légumes.

On chercherait vainement aujourd'hui dans les forêts lorraines les ours et les aurochs qui les parcouraient jadis ; les loups se font rares, comme aussi le petit gibier, plume et poil, mal protégé contre les braconniers ; usines et bribeurs se chargent de dépeupler les cours d'eau. Les abeilles sont maintenant domestiquées. Tandis que l'élevage du gros bétail, du cheval et du porc fait des progrès, les moutons diminuent de jour en jour.

Le sous-sol de notre pays offre encore plus de richesses. Les vallées de la Seille, du Sanon et de la Meurthe recèlent d'inépuisables gisements de sel ; le granit et le grès se trouvent en abondance dans les Vosges, les pierres calcaires sur le plateau et dans les terrains 00lithiques, le sable un peu partout. Si l'on n'exploite plus ni les mines de plomb argentifère des Vosges ni celles de cuivre, par contre les terrains jurassiques fournissent chaque année, par millions de tonnes, du minerai de fer, que l'on peut aujourd'hui débarrasser du phosphore qui le rendait jadis inutilisable. Une partie du sous-sol de la Lorraine recèle même de la houille ; le bassin de Sarrebrück se continué vers le sud-ouest jusqu'à la Moselle et au-delà. On n'a pas encore commencé de ce côté-ci de la frontière l'exploitation des filons de houille, qui devra vaincre de sérieuses difficultés.

Les Vosges à l'est, le massif schisteux rhénan au nord, les forêts et les marécages entravaient les relations commerciales. Mais, d'autre part, le relief médiocre du plateau, les cols des Vosges, les vallées des affluents et des sous-affluents de la Marne et de la Seine ont rendu possible l'établissement dépistes, puis déroutes, enfin de voies ferrées. Les rivières, peu profondes, au cours et au débit irrégulier, ne pouvaient jouer comme routes qu'un rôle secondaire. L'homme a dû intervenir, soit pour les rendre navigables, soit pour construire des canaux qui suppléent à leur insuffisance.

Comme nous le montrerons bientôt, l'homme n'a fait qu'à une date assez tardive son apparition dans notre pays. Il y a créé, depuis l'âge néolithique jusqu'à nos jours, des centres d'habitation agglomérés, sauf dans les Hautes-Vosges, où domine le type de la ferme isolée. Villes et villages se rencontrent nombreux dans les vallées, sur les plateaux et sur les pentes moyennes des collines, aux points d'affleurement des sources ; bien peu au contraire couronnent les sommets des hauteurs.

Sans être un pays très riche, la région lorraine offrait à ses habitants des ressources variées. Elle devait exciter les convoitises de voisins peu favorisés, dont le sol était moins fertile elle climat encore plus rude. Aussi, plus d'une fois, des conquérants venus de l'est ou du nord ont-ils fait irruption dans le pays par les cols des Vosges ou par la vallée de la Moselle. Jadis les forêts, plus tard des camps et des forteresses élevés sur les hauteurs, ont servi d'abri aux habitants.

Certes, ni le courage ni les moyens de défense n'ont jamais manqué aux populations qui ont vécu sur le sol lorrain ; pourtant, le sort des armes ne leur a pas toujours été favorable au cours des luttes qu'elles ont eu à soutenir contre leurs voisins. Si elles ont connu des jours, trop rares et trop rapides, d'expansion et de grandeur, les humiliations des défaites, des annexions et des partages ne leur ont pas été épargnées. C'est ce que nous montrera trop souvent leur histoire.