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Peut-être
me reprochera-t-on d'avoir manqué d'exactitude et de précision en intitulant
mon livre Histoire de Lorraine ; Histoire de la région lorraine
ne conviendrait-il pas mieux à un ouvrage où j'ai étudié non seulement le
passé du petit duché féodal de Lorraine, mais encore celui du Barrois et des
Trois-Evêchés ? Devant l'insistance de mon éditeur, j'ai dû renoncer à ce
titre, que j'avais tout d'abord choisi. Jusqu'ici
presque tous les historiens, trop influencés par le morcellement politique
qu'avait subi le pays depuis le XIIe siècle, avaient pris pour sujet de leurs
travaux soit le duché de Lorraine comme Dom Calmet, Digot, de Saint-Mauris,
Derichsweiler, soit Metz, Toul ou Verdun comme les Bénédictins et Westphal,
Benoît Picart et l'abbé Martin, Roussel et l'abbé Clouet. Si Madelin, dans
ses Croquis lorrains, avait fait une place au Barrois, au comté de Vaudémont
et aux Trois-Evêchés, ses aperçus, d'ailleurs pleins de vie et de charme, sur
le passé de notre pays, ne formaient pas une véritable histoire de la région
lorraine. Le colonel Kaufmann, dans son ébauche, a eu le double tort de
laisser de côté tout ce qui précède l'époque carolingienne et de prendre
l'une après l'autre les principautés lotharingiennes. Enfin, absorbé par la,
construction du monument qu'il élevait en l'honneur de Nancy, M. Pfister n'a
pu écrire l'Histoire de Lorraine qu'autrefois il nous avait fait
espérer. Je me
propose d'étudier l'ensemble de la région lorraine. Mais d'abord, que
signifient ces mots « région lorraine » ? Au sens large, ils désignent la
première Belgique, la Mosellane ; au sens étroit, les territoires des
Médiomatriques, des Leuques et des Verdunois, qui ont constitué d'abord les
diocèses de Metz, de Toul et de Verdun, puis, en 1790, les quatre
départements de la Meurthe, de la Meuse, de la Moselle et des Vosges. C'est
surtout de la région lorraine prise dans cette dernière acception que je m'occuperai.
Pourtant, j'aurai toujours présent à l'esprit que le bassin de la Moselle
constitue un tout, que les territoires qui le composent ont vécu pendant de
longs siècles de la même existence politique, que, durant cette période
d'union, ils ont connu les jours les plus tranquilles et les plus glorieux de
leur histoire. Je ne saurais oublier non plus que Trêves, « la seconde
Rome », après avoir servi de capitale à la première Belgique, de
résidence à quelques-uns des empereurs du IIIe et du IVe siècle, est devenue
à cette époque et qu'elle est restée, jusqu'à la Révolution française, la
métropole ecclésiastique de toute la région mosellane. Aussi donnerai-jeune
petite place à l'histoire de Trêves et de la vallée inférieure de la Moselle,
jusqu'à la fin du XIIIe siècle. A ce moment, par suite du démembrement de la
Haute-Lorraine, de la dislocation de l'Empire et de l'orientation vers la
France des principautés lotharingiennes de langue romane, les rapports
deviennent plus rares entre elles et l'électorat de Trêves, que des liens
étroits continuent de rattacher à l'Allemagne. Cette
étude de la région lorraine, je la prendrai — non point au
IXe ni au Xe siècle — mais aux temps préhistoriques. La connaissance
des origines n'est-elle pas nécessaire à qui veut comprendre l'évolution du
pays dans le passé ? D'ailleurs, en choisissant comme point de départ le Xe
siècle, nous laisserions justement de côté la période la plus glorieuse de
notre histoire et nous paraîtrions nous ranger à l'avis de ceux qui voient
dans la région lorraine une simple marche, enjeu d'un conflit plus que millénaire
entre la France et l'Allemagne. Bien
loin de supprimer l'histoire de la période franque, nous lui ferons une place
d'honneur, tant il nous semble utile de rappeler aux habitants du pays et à
leurs voisins, qui l'oublient trop aisément, que la Mosellane n'a pas
toujours été un pays frontière et qu'elle a connu jadis des jours
d'indépendance et de grandeur. D'autres raisons nous décident à conduire
l'histoire du pays jusqu'au début du XXe siècle : les quarante dernières
années nous offrent en effet, avec de grands événements politiques, un merveilleux
développement économique, un mouvement littéraire intéressant, ainsi qu'un
réveil artistique plein de promesses. En ce
qui concerne les divisions du sujet, nous ne pouvions prendre pour bases les
transformations économiques, sociales ou politiques. Jusqu'à la fin du XIXe
siècle, la Lorraine et le Barrois étaient surtout des pays agricoles ;
l'industrie, sans y être négligée, restait au second plan. Au point de vue
social, ceux qui possédaient la terre, les nobles, auxquels se joignait
l'Eglise durant le moyen âge et les temps modernes, ont longtemps joui d'une
situation privilégiée ; la masse de la population a été, jusqu'à la
Révolution, ou bien privée de la possession de la terre, ou tout au moins
contrainte de supporter beaucoup plus de charges qu'il n'en pesait sur la
noblesse et sur le clergé. La Révolution a eu le mérite de supprimer, au
moins en principe, les inégalités qui existaient avant 1789 entre les
habitants de notre pays. Ces
groupes sociaux, en possession de la terre, détenaient également l'autorité
politique, qu'ils ont conservée même après 1789. Dans les républiques
municipales du moyen âge, à Metz, à Toul et à Verdun, le pouvoir se trouvait
entre les mains d'un patriciat bourgeois, enrichi par l'industrie et par le
commerce. En
définitive, jusqu'au XIXe siècle, la région lorraine se présente comme un
pays de civilisation agricole ; la terre y appartenait à un nombre restreint
de familles nobles ou bourgeoises, auxquelles il faut, pour le moyen âge et
la période moderne, joindre l'Église. Ces familles, ainsi que le clergé
catholique, non contents de jouir seuls de nombreux avantages honorifiques ou
utiles, dirigeaient le gouvernement et l'administration du pays. Durant de
longs siècles, la partie la plus nombreuse de la population a donc été, plus
ou moins selon les temps, soit exclue de la possession de la terre et de la
participation à la vie politique, soit tout au moins privée de quelques-unes
des prérogatives politiques ou économiques réservées à un petit nombre de
privilégiés. Ce qui, d'ailleurs, n'a pas empêché le pays de connaître, à
différentes époques, une prospérité qui a profité à tous les habitants sans
exception. Ainsi,
ni la vie économique ni l'évolution sociale ou politique ne peuvent nous
fournir les divisions de notre travail ; nous nous adresserons ailleurs. La
situation où la région lorraine s'est trouvée vis-à-vis d'autres pays, les
relations qu'elle a entretenues avec les contrées voisines nous permettront
de distinguer dans son passé plusieurs périodes. La première comprendra les
temps préhistoriques et protohistoriques, la domination romaine et les
invasions barbares ; la seconde, l'époque franque (511-925), durant laquelle le pays,
compris dans l'Austrasie mérovingienne, puis dans la monarchie carolingienne,
enfin dans la Lotharingie, a connu jusqu'en 843 la tranquillité et la
sécurité ; au cours de la période allemande (925-1270), le pays, dont Henri Ier (l'Oiseleur) a fait la conquête, associe de
façon étroite son existence à celle de l'Allemagne ; la région lorraine se
désagrège alors en de nombreuses principautés laïques ou ecclésiastiques.
Depuis 1270, c'est l'influence française qui prédomine, bien que le pays
reste, dans certaines parties jusqu'en 1552, dans d'autres jusqu'en 1737 (1766) ou 1797 (1801), uni politiquement au Saint-Empire
romain germanique, Cette période d'influence française (1270-1812) est partagée elle-même en deux
par l'année 1552, date de l'occupation de Metz, de Toul et de Verdun par
Henri IL L'acquisition de toute la rive gauche du Rhin (1797-1801) marque la dernière étape des
progrès de la France. Avec la fin du premier Empire, au contraire, commence
une nouvelle période, durant laquelle la France perd du terrain et recule
devant l'Allemagne. A
partir du XIIe siècle, moment où la Mosellane se morcelle en de nombreuses
principautés laïques ou ecclésiastiques, l'histoire de la région lorraine
devient très difficile, en raison des différences assez grandes que présente
l'évolution politique ou sociale de ces petits États. Sans
négliger l'histoire extérieure, sans dédaigner les guerres, dont quelques-unes
ont eu sur les destinées du pays une influence décisive, nous ne croirons
pourtant pas avoir rempli toute notre tâche, quand nous aurons parlé des
victoires que nos ancêtres ont gagnées, des défaites qui leur ont été
infligées, des territoires qu'ils ont conquis ou perdus, des dominations
qu'ils ont subies. L'étude des institutions politiques, administratives,
judiciaires, militaires et financières, des phénomènes sociaux, du mouvement
économique, de la civilisation littéraire ou artistique et des croyances
religieuses tiendra dans notre livre la place à laquelle ont droit
aujourd'hui, dans un ouvrage d'histoire, les manifestations si variées de
l'activité humaine. Ce
n'est pas un ouvrage d'érudition que nous avons eu la prétention d'écrire.
Aussi avons-nous réduit le plus possible les notes et donné seulement de
brèves indications bibliographiques en tête de chacun des chapitres. Cet
ouvrage, nous l'adressons à tous les habitants de la Mosellane sans
distinction de langue ni de nationalité. Il leur remettra en mémoire, car ils
semblent l'avoir souvent oublié, que leur patrie n'a pas toujours été réduite
à la condition misérable où ils la voient tombée depuis trop longtemps : le
pays morcelé entre plusieurs Etats, après avoir servi de théâtre et d'enjeu à
leurs luttes, eux-mêmes condamnés à s'entr'égorger dans des guerres
fratricides. La région lorraine — la grande — a connu jadis une époque
glorieuse, où ses enfants de langue romane et de langue germanique, unis dans
les mêmes destinées à leurs frères de l’Austrasie, ont fondé, sous la
conduite des Pépins et des Charles, un vaste empire qui s'étendait de
l'Atlantique à l'Elbe et à la Theiss, de l'Ebre et du golfe de Tarente à la
Manche et à la mer du Nord ; au lieu d'être un pays frontière, exposé aux
malheurs des invasions comme aux humiliations des partages, elle formait le
centre et le cœur de la monarchie carolingienne. Héritiers d'un grand passé,
que rien ne devrait leur faire oublier, que rien ne saurait abolir, les
Mosellans peuvent, aux mauvais jours, redire avec le poète tchécoslovaque
Kollar : Pleins
de force et de confiance, Embellissons
notre avenir Du
prestige de l'espérance, De
la fierté du souvenir ! Nancy,
mars 1914. N. B. — Sans la guerre qu'a déchaînée en août 1914 la criminelle ambition de l'Allemagne, ce volume, dont l'imprimeur avait reçu le manuscrit dès le mois d'avril précédent, aurait très probablement vu le jour au début de 1915. Son apparition aura donc subi un retard d'environ quatre ans. |