MARIE-ANTOINETTE, DAUPHINE

 

CHAPITRE DEUXIÈME. — LE MARIAGE DE MARIE-ANTOINETTE.

 

 

Préparatifs du mariage en France. — Caractère et éducation de l'archiduchesse Marie-Antoinette. — L'abbé de Vermond. — Dernières instructions de Marie-Thérèse. — Cérémonie du mariage à Vienne. — Le voyage de Marie-Antoinette. — La remise sur le Rhin et l'arrivée à Strasbourg. — La Cour à Compiègne. — Réception de Marie-Antoinette. — Le souper de la Muette. — Les neuf journées de fêtes à Versailles. — L'acte de mariage. — Le jeu du Roi. — Le souper. — L'opéra. — Le bal paré. — Le feu d'artifice et la fête de nuit. — Le bal masqué. — Les spectacles. Les réjouissances de Paris. — Catastrophe de la place Louis XV.

 

LE 4 mai 1770, la princesse de Lamballe recevait la lettre suivante du grand-maître des cérémonies :

Madame, le Roi m'a ordonné d'informer Votre Altesse Sérénissime qu'il se rendra à Compiègne le 13 de ce mois, pour aller le 14 au-devant de Madame la Dauphine, à quelque distance au delà, et l'y ramener ensuite avec lui. Sa Majesté reviendra le 15 à Versailles, où se fera, le 16, la cérémonie du mariage de Monseigneur le Dauphin, à laquelle le Roi m'a donné ordre de vous inviter de sa part, ainsi qu'au souper qui aura lieu ce jour-là. Je suis avec un profond respect, etc.

Un ordre semblable était envoyé à tous les princes du sang et rendez-vous leur était donné à Compiègne, où presque toute la Cour devait se rendre. Les dames ne pensaient qu'aux habits nouveaux qu'elles devaient porter aux fêtes ; l'administration des Bâtiments' et celle des Menus achevaient les préparatifs que le manque d'argent avait mis fort en retard. Le Roi avait exigé qu'on inventât des merveilles, afin d'éblouir la jeune princesse, dont l'arrivée piquait son attente et promettait une distraction à son ennui.

Voilà des années qu'on y songe et que messieurs les premiers gentilshommes, l'intendant La Ferté, l'architecte Gabriel, sans parler de la duchesse de Villeroy, qui se mêle de tout, étudient les moyens de faire ce mariage le plus somptueux du règne. On a consulté les traditions, dépouillé les comptes, compulsé les récits. Les dépenses, il est vrai, doivent être énormes et le temps de misère qu'on traverse ne s'y prête guère : les ouvriers des Menus restent impayés ; les profusions de Choiseul et l'expédition de Corse ont vidé le Trésor. Malgré cela, l'honneur du Roi étant engagé, il faut recevoir magnifiquement cette archiduchesse et léguer, en même temps, aux siècles que doit vivre la monarchie, des modèles définitifs pour le mariage des futurs Dauphins.

Suivant qu'on est plus ou moins attaché à M. de Choiseul et à sa politique, on s'occupe, à Versailles, avec un entrain plus ou moins vif, des fêtes et de la princesse qui doit en être l'objet. Seul le Dauphin n'en parle pas, entouré de gens qui ne sont pas favorables à son mariage et n'échauffent point sa curiosité. Il ne voit dans les cérémonies projetées qu'une gênante suspension des chasses et une suite de contrariétés pour sa timidité d'adolescent encore mal formé ; il attend sans impatience, et plutôt fâché qu'on y ait pensé déjà, l'épouse que la politique lui a choisie.

On manque d'ailleurs, en France, de renseignements précis sur l'archiduchesse Antoinette. Les sujets de la Maison d'Autriche paraissent trop intéressés dans les éloges qu'ils font de leur princesse, et peu de Français ont pu en contrôler la vérité dans l'intimité de la famille impériale ; madame Geoffrin elle-même n'a pas remarqué la future Dauphine dans la jolie troupe blonde des archiduchesses. Seuls, les amis des Durfort ont reçu quelques détails, et encore doivent-ils se contenter d'un portrait moral, de la touche visiblement un peu banale des effigies officielles : C'est une princesse accomplie, écrit l'ambassadeur, tant par les qualités de sa belle âme que par les agréments de sa figure. Elle a un discernement infini, de la bonté dans le caractère, de la gaieté dans l'esprit ; elle aime à plaire, dit des choses agréables à chacun et possède au suprême degré toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'un époux. Pour en savoir plus long, il faudrait être en correspondance personnelle avec M. l'abbé de Vermond, précepteur de Son Altesse Impériale.

Marie-Thérèse avait fait chercher ce précepteur par Mercy, en 1768, dès que Louis XV avait annoncé officiellement ses intentions de demande : Je voudrais aussi, ajoutait-elle, avoir un friseur, mais tout du choix de Choiseul. Celui-ci avait désigné le coiffeur Larseneur, sur l'avis de madame de Gramont, comme le plus apte à embellir, par les ressources de son art, le visage de l'Archiduchesse. Moins compétent en l'autre matière, il avait reçu l'abbé de Vermond des mains de Loménie de Brienne, le peu édifiant archevêque de Toulouse. En dépit de cette recommandation légèrement suspecte, rien n'indique que l'abbé n'ait été irréprochable dans sa conduite et réservé dans son ambition, et ses lettres ne justifient point les méchants propos d'antichambre recueillis et envenimés par madame Campan. Ce prêtre était fort honnête homme, capable d'attachement passionné et sensible à l'honneur de travailler pour l'État, en contribuant à lui former une reine. Ce fut un bonheur véritable pour Marie-Antoinette d'être confiée à son dévouement.

Il arrivait, il est vrai, un peu tard, car Marie-Thérèse semble ne s'être mise à soigner l'éducation de sa fille qu'au moment où la France y fut intéressée. Cette enfant de treize ans avait une vie débordante, une ardeur de jeune sang, qui se pliait difficilement à l'étude et rejetait toute contrainte. La comtesse de Brandeiss, qui l'avait élevée jusque-là, ne lui demandait aucun effort, et elle n'avait travaillé que quelques mois sous la direction de la comtesse de Lerchenfeld. Elle connaissait un peu d'italien et de latin, parlait assez mal le français, ne l'écrivait point du tout et ne savait qu'à peu près sa religion. En musique même, elle restait une débutante, bien qu'elle eût joué au clavecin avec ce prodige de petit Mozart. Seule, la danse avait été poussée un peu plus loin ; on l'avait vue danser à Schœnbrunn devant la Cour, au mariage de son frère Joseph, dans les ballets costumés arrangés pour faire paraître les archiducs et les archiduchesses.

L'abbé de Vermond se mit à l'œuvre sans retard, la lourde tâche qui lui incombait devant être accomplie en dix-huit mois à peine. Il ne tardait pas à donner à M. de Mercy ses impressions sur son élève : Elle a plus d'esprit qu'on ne lui en a cru pendant longtemps. Malheureusement cet esprit n'a été accoutumé à aucune contention jusqu'à douze ans. Un peu de paresse et beaucoup de légèreté m'ont rendu son instruction plus difficile. J'ai commencé pendant six semaines par des principes de belles-lettres. Elle m'entendait bien lorsque je lui présentais des idées toutes éclaircies ; son jugement était presque toujours juste, mais je ne pouvais l'accoutumer à approfondir un objet, quoique je sentisse qu'elle en était capable. J'ai cru voir qu'on ne pouvait appliquer son esprit qu'en l'amusant.

Il fallait, en effet, en revenir toujours à cette méthode, obtenir par la causerie et par le plaisir l'attention que refusait l'esprit de l'enfant, qui sera d'ailleurs celui de la femme. Mais Vermond ne se décourageait pas, louait le caractère, le cœur excellent, l'affabilité déjà séductrice et dont il était le premier à subir le charme. La princesse témoignait de la reconnaissance à sa façon au maître qui était en même temps son confesseur. A Schœnbrunn, où la vie de la famille impériale était plus retirée qu'à Vienne, les leçons se prolongeaient en causeries. Vous assujettissez trop l'abbé, dit un jour l'Impératrice. — Non, maman, je vois bien que cela lui fait plaisir. Et cette réponse mutine ravissait Vermond, de plus en plus convaincu que Versailles et la nation seraient enchantés de leur Dauphine. Il lui apprenait ce qu'il jugeait le plus nécessaire pour son rang : la biographie des reines de France, la généalogie de la Maison de Bourbon, les places importantes de la Cour et du royaume et les principales familles qui les remplissaient. Elle prenait goût à l'État militaire de la France : Je suis sûr, écrivait Vermond, que, peu de temps après son mariage, elle connaîtra les colonels par leur nom et distinguera bien les régiments par la couleur et le numéro de leurs uniformes. Le français de l'enfant devenait passable ; le précepteur était sûr du succès, quand elle n'entendrait plus l'allemand ni le mauvais français des personnes à son service. L'écriture, lente à l'excès, restait défectueuse et, pour l'orthographe, reparaissait la même observation : Elle ne ferait presque aucune faute, si elle pouvait se livrer à une attention suivie.

En sa dernière année de Vienne, Marie-Antoinette s'était gracieusement développée. Elle avait perdu la gaucherie de l'enfance ; les leçons de Noverre lui avaient donné l'élégance des mouvements, celles de Vermond l'aisance de l'esprit. Les étrangers, écrivait l'abbé, et ceux qui ne l'ont pas vue depuis six mois sont frappés de cette physionomie, qui acquiert tous les jours de nouveaux agréments. On peut trouver des figures plus régulièrement belles, je ne crois pas qu'on en puisse trouver de plus agréables. Quelque idée qu'en aient pu donner en France ceux qui l'ont vue ici, on sera surpris du ton de bonté, d'affabilité, de gaieté, qui est peint sur cette charmante figure. Un seul défaut déparait l'ovale allongé et régulier de son visage ; le sieur Larseneur, devenu friseur de la Cour, avait travaillé vainement à arranger des cheveux qu'on trouvait plantés médiocrement sur un front trop haut et trop bombé. Quant à l'épaisseur de la lèvre inférieure, elle marquait sans excès, sur la très petite bouche de l'enfant, le sang d'Autriche dont la vigoureuse pureté avivait l'éclat de son jeune teint. A rendre ce charme tout particulier, qui tentera tant de peintres, le pastelliste Ducreux, envoyé de Versailles, avait échoué et, de tous les portraits d'archiduchesses qu'il avait faits pour le Roi, le seul qu'il eût manqué était précisément celui de Madame Antoinette.

Admise deux fois par semaine au jeu de l'Impératrice, elle y voyait beaucoup de monde et s'habituait à la représentation ; les autres jours il y avait chez elle cavagnol ou loterie, et elle présidait toujours un petit cercle de dix à douze personnes. Souvent, le soir, son grand frère l'Empereur venait causer avec elle, l'initiait un peu aux choses de la politique, à celles du moins que ne pouvait ignorer une princesse d'Autriche envoyée, pour les intérêts de sa Maison, dans une Cour étrangère. Les derniers temps, Marie-Thérèse la faisait coucher dans sa propre chambre, multipliait les conseils d'expérience, essayait d'être plus tendre à mesure qu'approchait la séparation. Elle achevait surtout de la former à la piété et de mettre en ce cœur, destiné peut-être à des orages, les principes de religion où elle avait trouvé elle-même des forces.

Elle n'avait, sur ce dernier point, qu'à commenter une instruction qu'avait composée, pour ses enfants, l'empereur François Ier et qui résume les devoirs des princes chrétiens dans une haute et pratique philosophie, appuyée par l'exemple de sa vie. Tous les écueils d'une cour, tous les entraînements du pouvoir, les plaisirs, le luxe, les fréquentations, les favoris, le père les a prévus et montrés à ses fils et à ses filles : C'est un point essentiel que je ne saurais trop vous recommander, dans toutes les occasions quelconques, de ne jamais vous étourdir sur ce qui vous paraît mal ou à chercher à le trouver innocent... Nous ne sommes pas en ce monde pour nous divertir seulement, et Dieu n'a donné tous ces amusements que comme un délassement de l'esprit... Les compagnies que l'on fréquente sont aussi une matière délicate, car souvent elles nous entraînent malgré nous dans bien des choses dans lesquelles nous ne tomberions pas... surtout des personnes comme vous autres, mes enfants, qui souvent sont entourées d'une foule de gens qui ne cherchent qu'à flatter leur goût et à les entraîner là où ils croient qu'ils inclinent ; il suffit que cela leur puisse ajouter ou de la faveur, ou de l'argent... C'est pourquoi je vous recommande, mes chers enfants, de ne vous jamais précipiter à mettre votre amitié et confiance en quelqu'un que vous ne soyez bien sûrs, et cela depuis longtemps, car les gens de ce monde savent dissimuler longtemps...

Ce sont là, très exactement formulés, les dangers que rencontrera plus tard Marie-Antoinette devenue reine. Mais l'instruction paternelle est bien longue, bien sévère, et un jour viendra où la belle amie de madame de Polignac n'aura plus le temps de relire, dans le tourbillon de Versailles, les conseils dont Marie-Thérèse, par ses derniers entretiens, a essayé de pénétrer son âme.

Parmi les avis de l'empereur François, il en était un que l'Impératrice put faire appliquer sous ses yeux à Marie-Antoinette : Je vous recommande, disait le père, de prendre sur vous deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort, comme si vous étiez sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie, et par là vous vous habituerez à savoir ce que vous avez à faire en pareil cas, et lorsque votre dernier moment viendra, vous ne serez pas surpris... Vous en reconnaîtrez l'utilité par l'usage, et cela fait un bien infini, sans que cela fasse aucun mal, sinon que l'on fait de sang-froid ce que peut-être la maladie ou le manque de temps nous empêcherait faire.

Ce fut à la veille de son mariage, au milieu des préparatifs de fête et dans le frémissement joyeux de ses rêves, que Marie-Antoinette vit évoquer devant elle le plus austère des devoirs de la vie, la mort. Elle fit une retraite de trois jours, pendant la Semaine-Sainte, séparée de sa famille et de la Cour, livrée à ses méditations d'enfant et aux directions religieuses de l'abbé de Vermond. Elle s'y était soumise sans peine, ne trouvant pas trop long l'isolement qu'on lui imposait : Il me faudrait même plus de temps pour vous exposer toutes mes idées, disait-elle à l'abbé ; et, une fois en retraite, à ces graves exercices de recueillement et de prière elle apportait son ardeur vive et son enthousiasme ingénu.

 

Toutes les pièces diplomatiques étaient en règle ; les dernières notes avaient été échangées ; l'Impératrice-Reine et le roi de France avaient approuvé le projet de contrat ; les félicitations officielles pouvaient commencer. De longues correspondances de Vienne tenaient les lecteurs de la Gazette de France au courant des journées de l'Archiduchesse. Dès le 12 avril, les gardes nobles allemandes et hongroises étaient admises à l'honneur de lui baiser la main, puis le corps universitaire lui adressait une harangue latine, à laquelle elle répondait dans la même langue. Le 14, l'Impératrice annonçait solennellement le mariage, et le 16, la Cour étant en grand gala, la demande officielle était adressée à Leurs Majestés par l'ambassadeur de France. Sa Majesté Impériale et Royale y ayant donné son consentement, Son Altesse Royale a été appelée dans la salle d'audience et, après avoir fait une profonde révérence à l'Impératrice et reçu les marques de son aveu, elle a pris des mains de l'ambassadeur une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait de ce prince, lequel a ensuite été attaché sur la poitrine de l'Archiduchesse par la comtesse de Trautmansdorf, grande maîtresse de sa maison.

Le récit ne manque pas d'ajouter qu'un grand spectacle français a eu lieu le soir, au théâtre de la Cour, et qu'on y a joué une comédie et un ballet : la Mère confidente, de Marivaux, et les Bergers de Tempé, de Noverre. Le lendemain, l'Archiduchesse faisait, suivant l'usage de la Maison d'Autriche, sa renonciation à la succession héréditaire, tant paternelle que maternelle. Dans la salle du conseil, devant l'ambassadeur de France et en présence de l'Impératrice, de l'Empereur, des ministres et des conseillers d'État, le prince de Kaunitz lut la formule, que Marie-Antoinette signa en prêtant serment sur l'Évangile. Le soir, elle assista à la grande fête donnée au Belvédère par l'Empereur son frère et le lendemain à une autre fête, moins somptueuse, mais d'un goût exquis, offerte au palais Lichtenstein, par le marquis de Durfort, avec illumination des jardins, temple de l'Hymen et feu d'artifice. Toute la noblesse des royaumes, réunie en ces deux soirées, se pressa autour de l'Archiduchesse et lui apporta ses vœux.

Le mariage par procuration se fit le 19 avril, à six heures du soir, dans l'église des Augustins. Marie-Thérèse conduisait sa fille, en longue robe de drap d'argent. L'archiduc Ferdinand s'agenouilla, comme représentant le Dauphin, à côté de sa sœur ; le nonce du Pape bénit les anneaux et donna la bénédiction. Le Te Deum fut chanté par la musique de la Cour, au bruit du canon et des mousqueteries joyeuses, tandis que le comte de Lorges, fils de M. de Durfort, partait en toute hâte porter à Versailles la nouvelle de la cérémonie.

Le lendemain, veille du départ, un courrier de l'Impératrice était envoyé au Roi. Marie-Antoinette avait pris la plume et écrit sa première lettre à Louis XV, sous la dictée de sa mère :

Monsieur mon frère et très cher grand-père, il y a si longtemps que je désire pouvoir témoigner à Votre Majesté, au moins en partie, tous mes sentiments pour Elle, que je saisis avec la plus grande satisfaction la première occasion qui peut m'y autoriser. Que Votre Majesté me permette donc de Lui apprendre que mon mariage avec Monsieur le Dauphin a été célébré ici hier par toutes les cérémonies de l'Église usitées en pareil cas, et que c'est pour moi la plus douce satisfaction de me voir par là appartenir à Votre Majesté, pour qui, depuis que je pense, j'ai toujours eu le plus grand respect et le plus vif attachement. Votre Majesté peut être assurée que je ne serai occupée toute ma vie que du soin de Lui plaire et de mériter sa confiance et ses bontés, et avec de pareilles intentions je crois pouvoir tout espérer de sa part. Je sens cependant que mon âge et mon inexpérience pourront peut-être souvent avoir besoin de son indulgence et j'ose la Lui demander dès à présent avec les plus vives instances, et la supplie en même temps de me ménager aussi d'avance celle de Monsieur le Dauphin et de toute la famille dont je m'en vais avoir le bonheur d'être...

Marie-Thérèse joignait à sa lettre officielle au Roi un billet intime où se révèlent sincèrement ses émotions de mère :

Monsieur mon frère, c'est ma fille, mais plutôt celle de Votre Majesté, qui aura le bonheur de vous remettre celle-ci ; en perdant un si cher enfant, toute ma consolation est de le confier au meilleur et le plus tendre père. Qu'Elle veuille la diriger et lui ordonner ; elle a la meilleure volonté, mais à son âge j'ose La prier d'avoir de l'indulgence pour quelque étourderie ; sa volonté est bonne de vouloir mériter ses bontés par toutes ses actions. Je la lui recommande encore une fois comme le gage le plus tendre qui existe si heureusement entre nos États et Maisons...

Toutes les inquiétudes maternelles sont dans ce billet, toutes celles qu'on retrouvera dans la longue correspondance grondeuse avec la Dauphine et la Reine, en qui Marie-Thérèse verra toujours l'enfant légère et ardente, qui a quitté Vienne le matin du 21 avril 1770 et qu'elle a recommandée pour le voyage au prince de Stahremberg, en échangeant les dernières larmes et les derniers baisers.

 

L'étape du jour est à Melk, résidence impériale où Joseph II attend sa sœur pour la recevoir et lui faire ses adieux. Ils y apprennent de M. de Durfort l'entrée au couvent de Madame Louise. Le 25 avril, la Dauphine est à Munich, le 29 à Augsbourg. Stahremberg, qui dirige le cortège, a été choisi comme envoyé extraordinaire à Versailles, à cause de son rôle heureux dans les premières négociations et de l'extrême confiance que lui accorde Marie-Thérèse. A Kehl, où Marie-Antoinette quitte les pays allemands, le prince doit la remettre au comte de Noailles, envoyé extraordinaire du Roi de France.

Un pavillon de bois, composé de cinq pièces, a été construit dans une des îles du Rhin ; le Garde-Meuble royal l'a revêtu de tapisseries des Gobelins. Dans la partie réservée à la cour impériale, on déshabille la Dauphine, qui doit quitter la chemise et jusqu'aux bas, pour ne rien garder du pays qui cesse d'être le sien. Dans la pièce du milieu, meublée d'une grande table et d'une estrade, sous le dais de laquelle s'assied Marie-Antoinette, a lieu la cérémonie de remise et de réception ; les actes sont signés par les envoyés extraordinaires, le secrétaire du cabinet du Roi et le , premier commis des Affaires étrangères ; puis la porte s'ouvre du côté de la France, et la maison française de la Dauphine apparaît, au moment où elle donne congé, les yeux mouillés d'émotion, à une partie des serviteurs de Vienne qui l'ont accompagnée jusqu'en terre du Roi.

Seul de la suite allemande, le prince de Stahremberg reste auprès d'elle, tandis qu'elle descend l'estrade, et fait quelques pas au-devant du comte de Saulx, son chevalier d'honneur, qui s'avance donnant le bras à la comtesse de Noailles ; le comte de Noailles les lui présente. Puis la dame d'honneur, prenant la droite de la princesse, lui présente à son tour son mari, à titre de grand d'Espagne, ce qui vaut au comte de Noailles le baiser d'usage. L'huissier de la Chambre du Roi, qui garde la porte, fait entrer successivement le marquis des Granges, maître des cérémonies ; le comte de Tessé, premier écuyer ; le chevalier de Saint-Sauveur, qui commande le détachement des gardes-du-corps de l'escorte ; le maréchal de Contades, commandant de la province ; le marquis de Vogüé, commandant en second ; l'intendant d'Alsace, le préteur de Strasbourg, enfin les dames désignées pour aller au-devant de la princesse, la duchesse de Villars, dame d'atours, la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la comtesse de Mailly, la comtesse de Tavannes. Marie-Antoinette appartient désormais tout entière à sa nouvelle patrie.

Strasbourg est la première ville où Marie-Antoinette rencontre ses futurs sujets. On s'est mis en fête pour l'accueillir, comme on a fait pour Marie Leczinska en 1725. De tous les points de l'Alsace sont accourues des foules populaires, désireuses de voir le vivant gage de la paix, et toute une noblesse admise à l'honneur d'être présentée à la Dauphine. Dès l'arrivée, elle a un mot heureux ; comme elle met le pied sur le territoire de la cité, le chef du Magistrat, croyant être agréable, la harangue en allemand : Ne parlez point allemand, monsieur, dit-elle ; à dater d'aujourd'hui je n'entends plus que le français. Trois compagnies d'adolescents, sous l'uniforme des Cent-Suisses de Versailles, forment la haie ; trente-six petits bergers et bergères, en galant accoutrement de Lancret, offrent à la Dauphine des corbeilles de fleurs, et vingt-quatre jeunes filles des meilleures familles, portant l'ancien costume strasbourgeois, effeuillent des roses devant son carrosse. A l'entrée de la ville, le maréchal de Contades la reçoit sous un arc de triomphe, aux salves de l'artillerie, aux sonneries des cloches à toute volée. Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, des bœufs entiers rôtissent, des fontaines de vin coulent pour le peuple en son honneur. Les acclamations l'accompagnent jusqu'au palais épiscopal, où elle doit loger et où le vieux cardinal de Rohan l'attend, sur le seuil, entouré des chanoines-comtes de la cathédrale. Les petits Cent-Suisses prennent la garde, par permission spéciale, dans la cour de l'évêché et la monteront jusqu'au départ.

Avant le dîner, la dame d'honneur fait paraître devant la Dauphine tous les officiers de sa maison, en indiquant leurs différents services. Elle se met à table au grand couvert, servie par ses gentilshommes. Puis il y a présentation des corps civils et militaires, comédie au théâtre de la ville, illuminations générales, feu d'artifice sur l'Ill, en face du palais, jeux donnés par les divers corps de métiers, qui viennent l'un après l'autre danser sur la terrasse et chanter en chœur : Vive le Roi ! La Dauphine ayant soupé, va au bal préparé par le maréchal de Contades et y plaît à tout le monde par sa bonne grâce. Le plus joli moment de sa soirée a été l'audience accordée aux jeunes filles de la noblesse d'Alsace ; elle a demandé tous les noms et a su adresser à chacune un mot particulier. Parmi ces enfants, qui rêvent toutes d'une autre présentation, celle de Versailles, plus d'une gardera sa vie entière, en souvenir de cette journée inoubliable, une fleur séchée des bouquets officiels que Madame la Dauphine leur a fait distribuer.

Le lendemain, avant de partir pour Saverne, où le cardinal-évêque est allé l'attendre pour préparer sa réception, elle doit entendre la messe à la cathédrale. A la porte du vieil édifice, devant le clergé et la foule, elle est reçue par un jeune prélat revêtu des habits pontificaux ; le prince Louis de Rohan, coadjuteur, trouve de brillantes expressions pour la complimenter : Vous allez être parmi nous la vivante image de cette Impératrice chérie, depuis longtemps l'admiration de l'Europe comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons ! La Dauphine sait goûter une éloquence où le souvenir de sa mère est aussi dignement évoqué. Qui pourrait penser que Louis de Rohan, devenu cardinal à son tour et grand-aumônier de France, apportera un jour le trouble et l'angoisse dans l'existence royale de cette enfant et prendra une part cruelle dans l'achèvement de son destin ?

 

Louis XV et la famille royale arrivaient le 13 mai, à la nuit tombante, au château de Compiègne, pour y recevoir la Dauphine le lendemain. Les princes du sang attendaient le Roi dans ses appartements ; il y trouvait le duc d'Orléans, le duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la Marche, le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe. A la descente du carrosse, deux gentilshommes s'approchaient de lui et l'accompagnaient dans son cabinet ; c'étaient le marquis de Chauvelin, maître de la garde-robe, et le duc d'Aumont, premier gentilhomme, envoyés l'un à Châlons, l'autre à Soissons, pour complimenter la princesse au nom de leur maître et lui exprimer son impatience.

Louis XV connaissait déjà les détails de la remise à Kehl par le secrétaire du cabinet, qui avait apporté à Versailles le contrat d'échange dressé à la frontière, et par le prince de Poix, expédié par son père le comte de Noailles aussitôt après l'arrivée à Strasbourg. M. de Chauvelin narrait au Roi la première partie du voyage en France, au milieu des régiments échelonnés sur la route et de l'enthousiasme des foules accourues dans les villes et dans les campagnes. Il décrivait les réceptions de Nancy, où la Dauphine avait prié au tombeau des princes de Lorraine, ses ancêtres, celles de Bar-le-Duc, de Lunéville, de Commercy. A l'entrée de la princesse en Champagne, l'intendant de la province était allé la recevoir à Saint-Dizier, où étaient rangés en bataille deux escadrons du Royal-Dragons. A Châlons, l'attendait un détachement des gardes du Roi, compagnie de Villeroy. La Dauphine était descendue à l'hôtel de l'Intendance et avait assisté, au théâtre de la ville, à une représentation d'acteurs des trois spectacles de Paris envoyés au-devant d'elle par l'administration des Menus. Avant le souper, il y avait eu feu d'artifice, illuminations, distributions de vivres au peuple et inauguration d'une nouvelle porte monumentale, dont la Dauphine acceptait la dédicace.

Le duc d'Aumont racontait à son tour les fêtes de Soissons. Il faisait nuit quand les carrosses étaient arrivés, entourés des gardes-du-corps, qui avaient pris le service à Reims. La bourgeoisie et la compagnie de l'Arquebuse avaient reçu la Dauphine hors des murs ; les troupes formaient la haie jusqu'à l'évêché, le long des rues décorées d'arbres fruitiers, enguirlandées et couvertes de lanternes. A l'évêché, dont la façade portait un transparent au nom de la Dauphine, l'évêque l'avait reçue au bas du perron et conduite à ses appartements. Il y avait eu, après le souper, le feu d'artifice obligatoire, et le jour suivant, dans la chapelle de M. de Soissons, la princesse avait entendu la messe et reçu la communion de ses mains. Toute la journée avait été occupée par les harangues de la ville, du chapitre et des divers corps ; après un Te Deum à la cathédrale, les illuminations avaient dû recommencer ; mais M. d'Aumont était parti pour Compiègne après les réceptions du matin, afin d'être à l'arrivée du Roi.

Le lendemain, Mesdames, les princesses et les dames se mettent en grand habit, comme doit être Madame la Dauphine ; le Dauphin et les princes passent le cordon bleu sur leurs habits parés. A trois heures après midi, le Roi part pour se porter en avant dans la forêt ; il n'a dans son carrosse que le Dauphin et Mesdames. En tête vont le carrosse des écuyers de Mesdames Victoire et Sophie, celui des écuyers de Madame Adélaïde, ceux des gentilshommes de la manche du Dauphin, du gouverneur et du précepteur du Dauphin, des grands officiers du Roi ; puis le vol du cabinet et deux trompettes de la Chambre, précédant immédiatement la voiture royale, qu'escortent les gardes-du-corps et les gendarmes, chevau-légers et mousquetaires, avec leurs tambours, trompettes, timbales et hautbois. Les carrosses de la Cour suivent le cortège qui s'arrête au pont de Berne, à la lisière de la forêt. Le duc de Choiseul est allé quelques lieues plus loin, le Roi lui accordant la faveur de saluer le premier Madame la Dauphine. M. de Stahremberg l'ayant présenté : Je n'oublierai jamais, monsieur, dit-elle, que vous avez fait mon bonheur. — Et celui de la France, répond M. de Choiseul, fier de ce jour tant désiré.

Le Roi a mis pied à terre. Marie-Antoinette fait quelques pas et se jette à ses genoux ; il la relève, l'embrasse et lui présente le Dauphin et Mesdames, qui l'embrassent à leur tour. De tous côtés, le peuple massé au bord de la route applaudit et acclame. Tout le monde se penche hors des voitures. Droite, point très grande, la démarche légère et souple, portant haut la tête, son teint frais animé encore par l'émotion, la Dauphine semble plus jolie qu'on ne le pensait. On remarque surtout la vivacité de ses yeux et le blond cendré de ses cheveux, qui n'ont qu'un petit œil de poudre. Le Roi paraît enchanté et la fait asseoir à côté de lui, en face du Dauphin et de madame de Noailles. En arrivant au château, le grand-père et l'époux lui donnent chacun la main et la conduisent à son appartement. Dans le cabinet avant la chambre, où sont réunis les princes et princesses, le Roi, très empressé, nomme tout le monde à son rang, depuis le gros duc d'Orléans jusqu'à la jeune et rougissante princesse de Lamballe. La Dauphine salue chacun, malgré la présence du Roi, puis on fait cercle sur des pliants, rangés à droite et à gauche de son fauteuil. Après quelques minutes, le duc d'Orléans donne, en se levant, le signal de se retirer. Les princes partis, Marie-Antoinette accepte les hommages des personnes de la Cour présentes à Compiègne. M. de Mercy, qui vient aussi offrir les siens, constate avec joie l'excellente impression que son archiduchesse donne à tous et qui dépasse même son espoir.

Le voyage du lendemain comporte un arrêt à Saint-Denis. Les carrosses de la Cour font halte devant la petite maison des Carmélites. Les grilles s'ouvrent pour la famille royale et Madame Louise reçoit la visite de sa nouvelle nièce. De Saint-Denis à la porte Maillot, tout Paris s'est porté pour voir la Dauphine ; de chaque côté, la route est bordée par des voitures regorgeant de curieux. On avance fort lentement dans cette foule, et vers sept heures seulement on arrive au château de la Muette, où la Dauphine doit passer la nuit avec sa maison. Ses deux jeunes beaux-frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, l'y attendent, ainsi que le chancelier et les ministres, qui lui sont présentés. Elle a trouvé sur une table de sa chambre une parure en diamants, que lui offre le Roi avec tous les diamants et toutes les perles de la feue dauphine Marie-Josèphe.

Ces dons sont tout à fait galants ; mais l'entourage autrichien de Marie-Antoinette est assez inquiet de la conduite de Louis XV. On est menacé de voir madame du Barry prendre part au grand souper de famille, où quarante femmes de qualité sont invitées. Mercy ne peut croire à tant de cynisme : Il paraît inconcevable que le Roi choisisse ce moment pour accorder à sa favorite un honneur qui lui a été refusé jusqu'alors. La comtesse arrive cependant, en éblouissante parure, et s'assied à table avec la famille royale ; le Roi a voulu justement l'imposer pour la première fois à ses enfants, au souper où la présence de la Dauphine les oblige tous à maîtriser leurs sentiments. Marie-Antoinette, qui trouve cette dame très jolie et s'informe avec naïveté de ses fonctions à la Cour, est la seule à ne pas s'apercevoir de l'émotion et de la gêne qui troublent cette soirée.

Le 16 mai, à dix heures, par un très beau ciel de printemps, les carrosses de la Dauphine, arrivant de la Muette, passent la grille d'honneur de Versailles. Marie-Antoinette traverse les cours du grand palais où l'attend sa vie nouvelle. Elle entrevoit, dans le roulement des tambours, la haie des gardes suisses et des gardes françaises, les têtes qui se pressent aux fenêtres. Sa curiosité de quinze ans s'intéresse à tout ce décor, qu'elle a rêvé tant de fois à Vienne devant les gravures de France. La comtesse de Noailles, sa dame d'honneur, assise auprès d'elle, lui désigne la chapelle de Louis XIV, où elle sera mariée le jour même. Elle met pied à terre et retrouve, dans son appartement du rez-de-chaussée où doit avoir lieu la toilette, les dames de sa maison qui l'accompagnent depuis Strasbourg. Le Roi descend presque aussitôt chez elle, amenant les seules personnes de la famille qu'elle ne connaisse point encore ; ce sont deux enfants, qu'on peut recevoir sans être coiffée ni habillée, et Marie-Antoinette, avec une grâce de sœur aînée, embrasse Madame Clotilde et la petite Élisabeth.

Depuis le matin, les Menus ont fait placer le long des grands appartements, où l'on n'entre qu'avec des billets aux armes du duc d'Aumont, plusieurs milliers de curieux et de curieuses venus pour voir la Dauphine aller à la Chapelle. Les dames les mieux mises ont été placées dans la Galerie des glaces. A une heure après midi, le cortège part du cabinet du Roi, précédé du grand-maître des cérémonies. Les époux vont devant, se donnant la main, un page du Roi portant le bas de la robe et madame de Noailles suivant sa maîtresse. Puis marchent les princes du sang, entourés de leurs officiers et gentilshommes, les frères du Dauphin, le Roi suivi de Madame Clotilde, de Mesdames, des princesses et de soixante-dix dames de la Cour.

Ce sont les plus somptueuses toilettes qu'on ait portées depuis longtemps, et telles qu'on n'en a pas vu aux récents mariages de la princesse de Lamballe et de la duchesse de Chartres. Mais tous les yeux, toutes les pensées sont pour Marie-Antoinette. Dans ses grands paniers de brocart blanc, elle s'avance légère et fine, le visage à peine fardé, rose de jeunesse sous ses blonds cheveux, souriante à tous, ses yeux pleins d'un naïf triomphe. Le Dauphin est mal à l'aise dans le bel habit de l'ordre du Saint-Esprit en réseau d'or garni de diamants ; il semble plus sérieux encore que d'habitude et n'a pas un geste, pas un empressement pour la jeune femme qui répand sa grâce autour d'elle et soulève au passage le flot murmurant de l'admiration.

A la Chapelle, sur les gradins en amphithéâtre de la nef et des tribunes, tout le monde se lève au moment où l'orgue éclate, annonçant l'entrée du cortège. Le coup d'œil est merveilleux et le soleil descend à flots par les larges baies sur les toilettes étincelantes. Louis XV s'arrête un instant sur son prie-Dieu. Le Dauphin et la Dauphine vont jusqu'aux marches de l'autel, là même où l'on voit, sur une estampe de Cochin, le Dauphin et la Dauphine de 1745. Les usages religieux de Versailles sont tels que les a fixés Louis XIV, et c'est au même endroit que s'agenouillent, depuis un siècle, les couples royaux ou princiers. L'archevêque de Reims, grand-aumônier de France, entouré des évêques de l'aumônerie, va présenter l'eau bénite à Sa Majesté et monte à l'autel pour son discours. Le Roi, les princes et les princesses du sang se rapprochent alors en groupe, debout autour des époux. Le prélat bénit treize pièces d'or et l'anneau de mariage ; le Dauphin met l'anneau au doigt de Marie-Antoinette. Après la bénédiction, le Roi retourne à son prie-Dieu et la messe commence, chantée par la musique royale. A l'offertoire, les époux vont à l'offrande ; au Pater, deux prélats étendent sur eux le poêle de brocart d'argent.

La messe dite, le grand-aumônier présente au Roi les registres de la paroisse Notre-Dame, que le curé a apportés selon l'usage ; Louis XV signe le premier l'acte de mariage. Après la Dauphine signent le comte de Provence, le comte d'Artois, Madame Clotilde, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, enfin les deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans et le duc de Chartres. Puis, tandis que le grand-aumônier de France et l'humble curé apposent aussi leur signature, le cortège se reforme, le Dauphin passant à son rang immédiatement avant le Roi, et la Dauphine venant la première derrière eux. Il y a encore plus de cinq mille personnes entrées pendant la messe dans les grands appartements et la Galerie ; mais les tentures du salon de la Paix sont à peine retombées derrière la dernière dame de la Dauphine, que les Suisses font évacuer toutes les pièces, afin de les disposer pour le soir. Les tapissiers des Menus retirent les gradins, placent les barrières, dressent les tables pour le jeu du Roi.

Marie-Antoinette, pendant ce temps, reçoit le serment des officiers de sa maison. Aumôniers, chapelains, chevaliers d'honneur, premier écuyer, premier maître d'hôtel, maître d'hôtel ordinaire, surintendant des finances, domaines et affaires, secrétaires des commandements, intendants de la maison, trésoriers, maître de la garde-robe, c'est un grand défilé de révérences et d'hommages. M. de Saint-Florentin, ministre de la Maison du Roi, dit les noms et les fonctions. Puis la comtesse de Noailles présente les ambassadeurs et ministres des cours étrangères. Le duc d'Aumont s'avance ensuite au nom de son maître, une clef d'or à la main, et Marie-Antoinette ouvre le cabinet de velours rouge, brodé d'or, qui contient la royale corbeille. Sculpture de Bocciardi, ébénisterie d'Evalde, ciselure de Gouthière, le coffre, qui a coûté vingt-deux mille livres, est une merveille ; mais la princesse a surtout hâte d'en connaître le contenu. Les présents officiels du Roi sont une parure d'émail bleu avec chaîne de diamants, un étui de côté, une boîte de poche et un éventail aussi entouré de diamants, où l'art parisien s'est surpassé lui-même pour la Dauphine. Dans les tiroirs du cabinet, la princesse trouve, tout étiquetés, des objets de souvenir, montres, étuis ciselés, qu'elle distribue de sa main aux personnes présentes, enchantée d'être conviée déjà à faire tant d'heureux.

Dès le soir, les fêtes du mariage commencent. Le programme des Menus annonce neuf journées. Le jeu que tient Louis XV dans la Grande Galerie est encore le même que représente l'estampe de Cochin gravée, vingt-cinq ans plus tôt, pour une circonstance semblable. Les modes ne sont point si changées que les jeunes femmes de la Cour d'alors ne puissent s'y reconnaître aujourd'hui, la plupart montées en charge et la poudre dissimulant leurs cheveux gris. Les lustres ont été multipliés et attachés par de grosses guirlandes de fleurs, et de hautes girandoles sont posées sur les plus belles torchères du Garde-Meuble.

Il est six heures quand s'ouvre le jeu : les feux du couchant entrent par les fenêtres, illuminent la muraille de glaces et jettent des reflets étincelants sur la brillante assemblée. Les dames qui ne jouent pas occupent des gradins le long des arcades. Du côté des fenêtres, d'un bout à l'autre de la Galerie, court une balustrade derrière laquelle les Suisses font circuler la foule. On arrive par le salon de la Guerre ; on passe devant les petites tables de cavagnol et la grande table royale, au tapis de velours vert frangé d'or, où se joue le lansquenet ; on regarde Madame la Dauphine, assise à la droite du Roi, et on sort lentement par les anciens appartements de la Reine.

La file respectueuse ne s'interrompt pas. L'ordre est maintenu dans le Château par une consigne aussi rigoureuse que libérale ; il a été distribué six mille billets d'appartement, mais tout le monde entre, pourvu qu'on soit décemment vêtu et qu'on suive sans rétrograder l'itinéraire fixé. Un orage très violent éclate, il est vrai, dans la soirée et la surprise cause quelque désordre ; l'immense public de promeneurs, attiré par le feu d'artifice dans les jardins, reflue vers l'intérieur pour s'abriter et force quelques barrières au rez-de-chaussée de la Chapelle. Le plus fâcheux est que le feu a été mouillé ; le Roi ordonne de le renvoyer à trois jours, lève le jeu et se rend au souper, dans la nouvelle salle de l'Opéra.

C'est une salle achevée de la veille ; on a voulu la faire digne de la Cour de Versailles, qui en manquait, et l'approprier à des fêtes de divers genres. Elle réunit toutes les élégances du temps, des sculptures de Pajou, un plafond de Durameau, des tentures de soie bleue brochée et de velours de même couleur frangé d'argent, des portiques de glaces reflétant l'illumination, de hauts et bas-reliefs d'or mat, et partout les symboles des arts et des plaisirs.

Le souper royal, à neuf heures et demie, sert d'inauguration. La table compte vingt-deux couverts réservés à la famille du Roi et au sang royal ; elle est entourée d'une balustrade de marbre, qui sépare les officiers servants de la foule des spectateurs incessamment renouvelée, suivant l'usage du grand couvert. Le premier service s'y fait en vaisselle d'or, les autres en vaisselle de vermeil. La Cour occupe les loges et les galeries. Sur l'avant-scène, au-dessous de l'écusson de France soutenu par des Renommées, deux salons latéraux fermés par des portières bleu et argent permettent le service par le fond de la scène. Au milieu, s'ouvre un grand salon de musique dans le style de la salle ; sous l'arcade décorée des chiffres du Dauphin et de la Dauphine, on aperçoit M. Rebel, surintendant de la musique du Roi, le bâton d'orchestre à la main, et sur les gradins quatre-vingts symphonistes, qui jouent sans interruption pendant les deux heures et demie du souper.

Dix-neuf ans plus tard, un autre souper célèbre, et le dernier, aura lieu au même endroit, ce banquet des gardes-du-corps du 1er octobre 1789, où la Reine malheureuse sera acclamée et qui provoquera les journées révolutionnaires. La vie de Marie-Antoinette à Versailles va d'une soirée à l'autre, et son souvenir demeure inséparable de cette salle achevée pour son mariage et inaugurée par ses premiers triomphes.

La Cour retourne aux appartements par la galerie haute, ornée de girandoles de cristal et de bras dorés. Les curieux sont rangés comme toujours dans les salons Louis XIV, et les musiciens des gardes françaises et suisses, en habit à la turque, jouent au passage. On conduit le Dauphin et la Dauphine dans leur chambre à coucher, où la bénédiction du lit est faite par l'archevêque de Reims. L'époux conserve, à l'étonnement de tous, cet air d'indifférence et d'ennui que Marie-Antoinette remarque elle-même ; le Roi, suivi des entrées de la Chambre, l'accompagne un moment chez lui et lui donne la chemise, présentée par le duc d'Orléans. Pendant ce temps, la jeune duchesse de Chartres, mariée d'une année à peine, la présente à Madame la Dauphine. Puis, le Roi ramène le Dauphin et lui donne la main pour se mettre sur le lit. Les rideaux sont ouverts avec le cérémonial d'usage, et les princesses, les dames, les entrées de la Chambre font la révérence aux époux.

Le lendemain jeudi, la Cour se prépare à l'Opéra. Le Dauphin regrette de ne point chasser et inscrit sur son journal intime sa note ordinaire : Rien. Les princes vont faire leur cour au Roi au lever ou pendant qu'il se poudre. Après la messe, ils se rendent chez le Dauphin, et les princesses chez la Dauphine. La présentation générale a lieu ensuite. Hommes et femmes se précipitent aux entrées, pêle-mêle, les portes étant étroites et les vanités impatientes. Pour essayer de mettre un peu d'ordre et éviter les querelles, il est décidé que les hommes passeront d'abord, sans rang fixé, et la seule distinction entre eux est que les titrés reçoivent la joue. Madame la Dauphine subit la corvée de bonne grâce, ayant même la patience de dire un mot à tout le monde. On étouffe dans ce rez-de-chaussée trop bas, on s'écrase, les grandes toilettes font pitié et, quand la cohue sort par les garde-robes et les petites cours, c'est une affaire compliquée de retrouver les chaises à porteurs.

Pourquoi a-t-on choisi, pour donner à la Dauphine une première idée de l'opéra français, la vieille pièce de Quinault et Lulli, Persée ? On l'a, il est vrai, rajeunie sans scrupule et réduite à quatre actes pour augmenter les divertissements, afin de profiter de tous les progrès de la danse ; ces divertissements ont exigé de nouveaux airs, et les quatre surintendants de la musique de Sa Majesté n'ont pas hésité à renforcer, comme ils disent, l'œuvre de Lulli. Ils ont supprimé les récitatifs et multiplié les doubles croches à l'italienne. M. Goliveau s'est chargé du poème, qu'il a coupé, taillé et recousu ; on annonce qu'il a amené, au troisième acte, un ballet délicieux pour l'enchantement des Gorgones et inséré ingénieusement, dans le divertissement final, une allégorie sur Madame la Dauphine : un aigle doit descendre des frises pour allumer le feu sur l'autel de l'Hymen. Rien n'a été épargné pour avoir des décors riches et nouveaux, et les machines du sieur Arnould sont dignes de cette scène qui n'a pas sa pareille en Europe. La figuration sera nombreuse : deux cents beaux soldats des gardes françaises campent depuis un mois dans le parc et s'exercent aux marches de théâtre. On compte sur un ensemble fort agréable, surtout quand on a, dans les ballets, des danseurs comme Vestris, Gardel et d'Auberval, des danseuses comme la Gélin et la Guimard, et le rôle d'Andromède tenu par Sophie Arnould.

L'échec est pourtant complet. La pièce, qu'on n'a pu répéter que deux fois, manque d'ensemble ; les ouvriers du théâtre ne connaissent pas bien la nouvelle scène, trop grande pour leurs habitudes ; les décors manœuvrent mal ; enfin la musique paraît monotone aux uns, trop rajeunie aux autres et, d'un avis unanime, les raccords de M. Goliveau ne valent rien. Un grand ennui envahit la salle, et la Dauphine ne cache point qu'elle y succombe : Il est vrai, consigne l'intendant des Menus dans son journal, que c'est un opéra bien sérieux pour quelqu'un qui ne connaît pas le spectacle et qui n'aime pas la musique. C'est ne pas aimer la musique, assurément, que de préférer Gluck et Mozart à MM. Dauvergne et Francœur.

Le vendredi est jour de repos pour la Cour. On va seulement au dîner de Madame la Dauphine, où se satisfont les dernières curiosités. Elle dîne seule, le Dauphin étant allé à la chasse avec le Roi. C'est quitter de bonne heure, remarque-t-on. Tout le reste du jour, Marie-Antoinette demeure dans ses cabinets sous la garde de madame de Noailles, qui multiplie respectueusement les leçons d'étiquette française ; hors le service, l'abbé de Vermond, MM. de Stahremberg et de Mercy ont seuls accès auprès de l'Archiduchesse. Au milieu de tant de figures nouvelles, elle n'est à l'aise qu'avec les hommes qui lui parlent de sa mère. Il y a déjà pour elle des pensées de tristesse, et Vermond pourra noter ainsi l'isolement moral de ces premiers jours : Pendant que j'étais ce matin auprès de Madame la Dauphine, M. le Dauphin est entré. Je me suis éloigné un peu. M. le Dauphin a dit : Avez-vous dormi ?Oui, et il est sorti... Madame la Dauphine s'amuse avec son petit chien ; il est utile comme distraction d'un moment, puis on retombe en rêverie. J'en ai le cœur navré.

L'enfant relit sans doute les derniers conseils maternels et politiques reçus de Vienne : Madame ma chère fille, vous voilà donc où la Providence vous a destinée de vivre. Vous trouverez un père tendre qui sera en même temps votre ami, si vous le méritez. Ayez en lui toute votre confiance, vous ne risquerez rien. Aimez-le, soyez-lui soumise, tâchez de deviner ses pensées, de vous tenir seule à lui et d'attendre sur tout ses ordres et directions. Du Dauphin, je ne vous dis rien ; vous connaissez ma délicatesse sur ce point ; la femme est soumise à son mari et ne doit avoir aucune occupation que de lui plaire et de faire ses volontés. Le seul vrai bonheur dans ce monde est un heureux mariage, j'en peux parler. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et amusante. Marie-Antoinette voudrait obéir à sa mère, mais elle commence à craindre que M. le Dauphin ne soit difficile à amuser.

 

Le samedi 19, à deux heures, le Roi, le Dauphin et la Cour se rendent encore à l'Opéra pour le bal paré et traversent dans sa longueur l'immense scène transformée. En un jour, les ouvriers des Menus ont improvisé un vaste décor à pans coupés, à triple étage d'arcades tendues de brocart bleu à frange d'argent. Des groupes d'enfants, en bas-relief d'argent, ou tiennent les emblèmes du Dauphin et de la Dauphine ; des guirlandes suspendent des trophées d'argent, et de grands médaillons peints montrent des amours jouant avec des dauphins et des aigles. Dans les voussures, quatre tableaux racontent l'histoire de Psyché, et le plafond représente Psyché conduite par l'Amour au rang des dieux. La description complète de cette salle improvisée serait longue ; elle tient dix pages du Mercure.

Le côté de l'avant-scène reste ouvert et laisse voir une seconde salle aussi brillante que celle où danse la Cour. C'est la Ville, munie des billets de M. le duc d'Aumont, qui en garnit les galeries et les loges ; de partout, les invités embrassent la scène où se meuvent les danseuses en grandes boucles et les danseurs en cadenettes. Le bal dure deux heures ; les dames inscrites pour les menuets sont, outre la Dauphine et Madame Clotilde, la duchesse de Chartres, la duchesse de Bourbon, la princesse de Lamballe, mademoiselle de Lorraine, la marquise de Duras, la vicomtesse de Laval, mademoiselle de Rohan, la princesse de Bouillon, la marquise de Mailly, la marquise d'Onezan, la comtesse Jules de Polignac, la comtesse Dillon, la marquise de Trans, la comtesse de Puget. La mariée est dansée par le prince de Lambesc et la marquise de Duras. Le Roi, dans son fauteuil, le dos tourné à l'orchestre, tout son service derrière lui, nomme les danseurs d'après sa liste ; tous viennent lui demander quelle danseuse ils doivent aller chercher, même le comte de Provence, qui doit prendre sa sœur Madame Clotilde, et le comte d'Artois, à qui est désignée la duchesse de Chartres.

Les jeunes époux ont ouvert la fête par le premier menuet. Tout le monde était debout autour d'eux, selon le cérémonial des menuets des Enfants de France ; on était même, pour mieux voir, grimpé sur les banquettes. Le Dauphin a été plus gauche que jamais, gêné par sa mauvaise vue, et intimidé par tant de regards ; Marie-Antoinette, au contraire, a recueilli de nouveaux suffrages ; on a trouvé qu'elle faisait déjà honneur à ses maîtres de Vienne. Elle n'a pas pris part aux contre-danses françaises qu'elle ne sait pas encore assez bien, mais elle a clos le bal à ravir par une allemande avec le jeune duc de Chartres. Que de noms paraissent, sur ces brillantes listes du mariage, qui vont prendre dans l'histoire de Marie-Antoinette une place considérable et inattendue ! A côté de madame de Lamballe, voilà déjà madame de Polignac, dans le premier éclat de sa beauté radieuse ; et le meilleur danseur de la Dauphine, celui qui aide à son succès et le partage, s'appellera un jour Philippe-Égalité !

 

Malgré l'éclat de la fête, on remarque l'absence de beaucoup de gens titrés, ce qui met en chemin les médisances. La Dauphine ignore les jalousies et les colères qu'une demande de sa mère a jetées au milieu de cette Cour, où la lutte pour les moindres privilèges est acharnée, où les affaires d'étiquette sont vite des affaires d'État. Les représentants français de la Maison de Lorraine, les princes étrangers, comme on les appelle dédaigneusement, ont fait demander par Marie-Thérèse, pour le bal paré, des distinctions particulières ; le Roi a décidé que Mademoiselle de Lorraine danserait avant les duchesses, immédiatement après les princesses du sang, et M. de Lambesc aussitôt après les princes. Les ducs et pairs se sont aussitôt réunis, pour adresser une protestation à Sa Majesté, chez le plus ancien des pairs présents à Paris, M. de Broglie, évêque et comte de Noyon. Cet homme d'église a gravement présidé une discussion sur la danse et s'est chargé de présenter le mémoire au Roi. Beaucoup de membres de la haute noblesse y ont adhéré par signature. Louis XV, très embarrassé, toujours hésitant, a promis de réfléchir, consulté Saint-Florentin, et s'en est tiré de la moins digne façon, en répondant aux ducs et pairs une lettre entortillée, où il explique les raisons de la demande arrivée de Vienne et fait appel à l'esprit de soumission et d'affection de ses sujets.

Toute l'après-dîner au Château s'est passée en pourparlers et en courses. Les femmes à leur tour ont discuté ce cas grave ; celles de la plus ancienne noblesse ont été les plus réservées, les autres sont allées au scrutin et ont voulu faire manquer le bal du Roi. Enfin on s'est déterminé à obéir, mais en retard ; on s'est réuni à cinq heures chez la princesse de Tingri pour aller en force et se donner du courage. Les grandes d'Espagne n'ont même pas dansé ; plusieurs sont parties, d'autres ont été aux loges grillées. Le reste a montré par son attitude qu'on dansait par ordre. Le Roi a tout vu, tout remarqué, et a mis longtemps à reprendre sa bonne humeur. Cette leçon donnée à Louis XV, si Marie-Antoinette était avertie, pourrait n'être point perdue pour elle ; elle y apercevrait, dès à présent, un des grands dangers qui l'attendent et la ténacité des rancunes de Versailles.

Pendant ce temps, au dehors, la fête populaire bat son plein. Deux cent mille personnes, venues de Paris et des environs, remplissent presque les jardins immenses. On danse aux orchestres installés dans les bosquets. Un cortège de bateleurs du Roi, en habit blanc, avec écharpe rouge et bleue, parcourt les bosquets, musique en tête, dansant et mettant l'entrain partout. Le soir venu, la foule, maintenue par des gardes suisses, entoure les échafaudages du feu d'artifice, qui occupent la terrasse devant le Château, le parterre de Latone et une partie du Tapis-Vert. La famille royale et la Cour, venant du bal paré, prennent place dans la Galerie ; le Roi debout, ayant près de lui la Dauphine et s'appuyant au bras de M. de la Ferté, se tient à la fenêtre du milieu, grillée de peur d'accident. Le feu, quoique contrarié par la fumée, excite de longs applaudissements ; il est rempli d'effets nouveaux ; le disque des soleils tournants porte les armes de France et le chiffre des époux, et la girande finale compte vingt mille fusées, ce qu'on n'a encore jamais vu. Moins d'une heure après, toutes les charpentes sont à terre, les batteries enlevées, et l'illumination commence. On aperçoit d'abord, tout au bout du grand canal, sur la droite de Saint-Cyr, une haute architecture de feu, le temple du Soleil ; puis les longues berges s'éclairent peu à peu, tandis qu'une flottille de gondoles couvertes de lanternes, se met à évoluer sur l'eau, au son des cuivres des gardes françaises qui la montent. Les feux se rapprochent et gainent le Tapis-Vert. Cent soixante mille lampions et terrines s'allument en ifs, en arcades, en guirlandes. Les lignes du Château et des rampes se dessinent en cordons lumineux. C'est la plus grande illumination faite à Versailles depuis celles du Grand Roi.

La foule se promène toute la nuit. La Cour entière est dans les jardins, mêlée au peuple. On y reconnaît M. de Choiseul avec madame de Gramont, et madame du Barry au bras du duc d'Aiguillon. Le Roi n'a pas daigné y descendre ou a craint de s'enrhumer. La Dauphine aurait bien voulu aller admirer de près les illuminations ; mais on ne le lui a pas permis. Elle aurait vu, ce qu'on ne reverra plus, les douze principaux bosquets décorés et reliés par des allées de feu. A l'Ile d'Amour, à la Colonnade, aux Dômes, aux Trois Fontaines, de nombreux dauphins lumineux rappellent l'occasion de la fête, et le jeu des eaux, partout lancées, multiplie le jeu des lumières. On danse à la Salle des marronniers, sous des lustres suspendus entre les arbres, et à la Salle de bal, étincelante de girandoles, où des feux brillent sous des roches derrière les nappes d'eau tombante. Des théâtres en plein vent sont à la grille du Mail, au bassin des Saisons, au bosquet Dauphin ; la troupe de Nicolet mêle à ses voltiges et à ses danses de corde des parades de circonstance en l'honneur du Dauphin et de la Dauphine, auxquelles répondent les vivats de la joie populaire.

Devant le bassin d'Apollon, où les eaux ne s'arrêtent pas, deux mais couronnés et fleuris abritent des orchestres, bien vite entourés de danseurs. C'est là le vrai centre de la fête. Moreau le jeune y a choisi le motif d'un grand dessin, qui met en pleine vie cette foule nocturne, bruyante et joyeuse, mêlée d'habits de cour et de robes à paniers, traversée par des carrosses royaux et par les chaises roulantes des femmes de qualité, éclairée du reflet des ifs de lampions et des feux de Bengale allumés partout. Les dieux marins, qui soufflent dans des conques autour du char d'Apollon, sous la grande gerbe d'eau lumineuse, semblent sonner à tout ce peuple en liesse les fanfares d'un règne nouveau.

 

Cette fête de nuit est la seule où le peuple ait été convié. Mais les réjouissances de Cour ne sont pas finies et, le surlendemain, elles recommencent par le bal masqué. Marie-Antoinette voit se succéder des fatigues de plaisir qui semblent ne pas lui déplaire. Versailles, attristé longtemps par des deuils, retrouve pour elle ses jours les plus brillants. Elle va au salon d'Hercule en domino ajusté, comme les princesses qui l'accompagnent et qui n'ont pour toute cérémonie que leurs écuyers en domino. Elle danse devant un cercle de spectateurs qui ne la reconnaît pas. Mais le Roi ne veut pas que l'enfant se fatigue une heure à peine, et madame de Noailles lui fait quitter le bal où elle aurait bien voulu rester. Elle n'a fait qu'entrevoir la fête. Outre l'orchestre du salon d'Hercule, deux orchestres en domino jouaient dans les salons de Mars et de Mercure ; des buffets étaient dans les salons de Vénus, de la Guerre et de la Paix ; la Grande Galerie servait de promenoir à la foule masquée, qu'a traversée un instant le Roi en habit de ville, et les danseurs venaient s'y reposer dans les embrasures de fenêtres. On entrait librement et sans billet avec une singulière facilité ; seulement, aux portes d'entrée se trouvaient les premiers gentilshommes, assistés d'huissiers de la Chambre, pour faire démasquer une personne de chaque compagnie. A huit heures du matin, on danse encore, tandis que, retirée dans sa chambre au rez-de-chaussée, de l'autre côté du palais plein de bruit, la Dauphine s'amuse aux souvenirs de ce jeu de mystère et d'incognito, fête d'un genre inconnu pour elle et qu'elle saura plus tard renouveler.

Une série de spectacles commence à présent, qui va l'initier au théâtre français et lui faire connaître le répertoire de la Cour. On débute par une tragédie fort aimée du Dauphin qui la sait par cœur, Athalie. Le chef-d œuvre de Racine a été monté avec toute la majesté que permet la nouvelle salle ; on y a joint une musique de chœurs et les vieilles gens de la Cour ne se rappellent pas l'avoir jamais vu jouer avec tant d'éclat. La distribution de la pièce a causé bien du souci. Madame du Barry voulait le grand rôle pour mademoiselle du Mesnil ; madame de Villeroy, que son frère le duc d'Aumont consulte toujours, exigeait mademoiselle Clairon, et celle-ci, retirée du théâtre depuis quelque temps, souhaitait y reparaître une fois encore devant Madame la Dauphine. La Clairon l'a emporté ; mais cette divinité de la scène, comme on dit alors, n'a pas retrouvé le succès ; elle a cherché à être plus héroïque que jamais et, le goût s'étant déjà transformé, n'a paru que déclamatoire. Elle est plus heureuse dans Tancrède, donné quelques jours après. On rejoue Persée, mieux réglé cette fois qu'à la représentation de gala, le Castor et Pollux de Rameau, dont la mise en scène paraît intéresser la Dauphine, enfin la Tour enchantée, ballet figuré, mêlé de chant, sorte de féerie nouvelle inspirée par madame de Villeroy, qui a dirigé elle-même les répétitions. Le dénouement est un tournoi qui célèbre les noces de Renaud d'Est et de la fille de la reine des Iles d'or ; les soldats de M. de Bombelles, campés dans le parc et utilisés pour toutes les fêtes, ont obtenu de figurer dans ce tournoi, où plus de huit cents personnes, avec de vrais chevaux pour les chars, se sont trouvées sur la scène.

Ces innovations ont produit grand effet et montré les ressources du nouvel opéra de Versailles. Dans la Sémiramis, de Voltaire, on a donné à mademoiselle du Mesnil l'occasion de prendre sa revanche sur la Clairon, par son jeu ému et vibrant ; la sensibilité de la génération nouvelle, à laquelle appartiendra Marie-Antoinette, a trouvé son interprète dans la protégée de madame du Barry. Quant à la Dauphine, qui a su montrer de l'intelligence dans ses éloges, elle a vu à présent assez de spectacles pour pouvoir causer de comédiens et de comédiennes, partie importante de l'éducation française. Mais celle qui donnera au théâtre une si grande part de sa vie ne sera pas consultée sur les prochains spectacles de la Cour ; c'est le goût seul de la comtesse qui décidera le répertoire de Versailles et de Fontainebleau.

Versailles se vidait peu à peu de sa brillante foule. Après la représentation d'Athalie, les départs avaient commencé et le Roi lui-même avait repris ses petits voyages. A Paris cependant continuaient les fêtes. L'ambassadeur de l'Empereur, M. de Mercy, logé au Petit-Luxembourg, y donnait, le 27 mai, un grand bal à la Cour et aux ambassadeurs étrangers, où il déployait une magnificence rare. Cette soirée et celle de l'ambassadeur d'Espagne, quelques jours plus tard, furent narrées en détail par le Mercure aux provinces émerveillées.

La fête d'usage du peuple de Paris eut lieu la nuit du mercredi 3o mai, par une de ces journées joyeuses où la grande ville fait accueil au printemps. A six heures du matin, puis à midi, l'artillerie de la ville l'avait annoncée. A l'entrée de la nuit, les orchestres entamèrent les danses, les fontaines de vin se mirent à couler et les distributions de pain et de viande commencèrent en divers quartiers. On se portait de préférence aux boulevards des anciens remparts, près de l'endroit où se construisait l'église de Sainte-Madeleine ; la foire y attirait beaucoup de monde devant ses baraques et dans ses allées plus illuminées que de coutume. Puis la foule refluait vers la place Louis XV, où il y avait aussi des orchestres et des fontaines de vin et où étaient dressés les artifices de Ruggieri autour d'un gigantesque temple de l'Hymen. L'immense place se prêtait, mieux que toute autre partie de la ville, à l'entassement de cent mille personnes. Les bateaux de la rive gauche en amenaient aux berges, encore dépourvues de pont, et la campagne arrivait par le Cours-la-Reine. L'autre côté de la rivière était garni de carrosses. Ni le Dauphin, ni le Roi n'assistaient à cette fête. Le Roi était avec madame du Barry sur la terrasse de Bellevue, d'où l'on pouvait apercevoir le feu d'artifice ; Marie-Antoinette devait venir plus tard, avec Mesdames, pour voir seulement les illuminations.

Dès huit heures, les nouvelles colonnades sont remplies de personnes de la Cour et des autres invités de la Ville, qui dominent le mouvement populaire de la place. Les tambours ont battu et les trompettes sonné à l'arrivée de la duchesse de Chartres, de la princesse de Lamballe et de la comtesse de la Marche, qui ont été conduites à leurs loges par le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris. Au coup de neuf heures, la duchesse de Chartres donne le signal en allumant la première lance à feu. Les salves d'artillerie roulent ; les fusées montent ; les applaudissements éclatent et se prolongent ; le temple se dessine dans la nuit en lignes de feu, portant les chiffres unis du Dauphin et de la Dauphine et soutenant dans les airs le médaillon de leur image.

Mais les acclamations et les batteries se taisent à peine, et les cordons de lampions commencent à s'allumer autour de la place, quand une grande clameur s'élève à l'entrée de la rue Royale. Les spectateurs du feu d'artifice l'ont envahie afin de gagner au plus vite la fête des boulevards ; un autre flot en arrive en même temps pour voir de près le temple illuminé. Le malheur veut que le pont des Tuileries reste un moment fermé et empêche de sortir de ce côté. Vers la rue, devenue l'unique issue de la place, des fossés mal comblés ont amené des chutes ; des cochers de maître, en essayant de forcer le passage, ont augmenté le tumulte et l'encombrement. La foule crie, s'affole et s'écrase. L'obscurité redouble l'horreur et le danger. Des femmes, étouffées debout, tombent et sur les corps piétinés s'amoncellent d'autres cadavres. On en devait relever cent trente-deux le lendemain.

La Dauphine arrivait pendant ce temps, le long de la Seine, ayant Mesdames dans son carrosse et précédée d'un petit nombre de gardes et d'écuyers à cheval. De la route, elle avait aperçu des fusées et jouissait par avance du plaisir de tout voir sans être reconnue, curieuse d'aborder pour la première fois l'immense Paris dans l'animation d'une telle fête. Le Cours-la-Reine était presque désert, tout le monde s'étant porté vers la ville. En approchant de la place, la rumeur singulière qui en venait donna de l'inquiétude ; des fuyards annoncèrent le désastre. Il fallut rebrousser chemin. Les princesses s'informèrent, anxieuses ; on dut leur dire ure partie de la vérité. La jeune femme, venue pour entendre son nom parmi les vivats, emporta dans l'oreille ces grands cris de foule épouvantée, qui mirent en son imagination les affreux spectacles de cette nuit.

Tandis qu'on enterrait solennellement les victimes dans la fosse commune du cimetière de la Madeleine et que le Parlement ouvrait une enquête sur les responsabilités encourues, le Dauphin écrivait au lieutenant-général de police :

J'ai appris le malheur arrivé à Paris à mon occasion. J'en suis pénétré. On m'apporte ce que le Roi m'envoie tous les mois pour mes menus plaisirs. Je ne puis disposer que de cela. Je vous l'envoie. Secourez les plus malheureux.

LOUIS-AUGUSTE.

Marie-Antoinette suivait aussitôt l'exemple charitable de son mari ; mais elle gardait l'horrible souvenir mêlé à des fêtes données pour elle et qui lui apportaient de tels présages.