HISTOIRE GÉNÉRALE DE L'ÉGLISE

 

TROISIÈME PARTIE. — VERS UNE RESTAURATION RELIGIEUSE

CHAPITRE II. — LE CONCORDAT FRANÇAIS DE 1801.

 

 

I

Les grands papes ont souvent tracé, dans leur première encyclique, le programme de leur pontificat. En 1775, Pie VI, dont la destinée devait être de défendre sans relâche, pendant un quart de siècle (15 mai 1800), l'Eglise catholique contre les diverses attaques de l'esprit révolutionnaire, avait signalé, avec une merveilleuse lucidité, les deux grands dangers de sou époque : la corruption des mœurs, du langage et de la vie, qui préparait la chute de l'ancien régime, et l'audace des philosophes, qui, en proclamant que l'homme naît libre et ne doit se soumettre à personne, préludaient à toutes les utopies de la Révolution. En 1800, Pie VII, dont la tâche sera de travailler, pendant vingt-quatre ans, de concert avec les princes, à une œuvre de restauration religieuse, en précise, avec une rare élévation de pensée, les conditions fondamentales. Les décrets des rois, les troupes des généraux, dit-il[1], ont pu rétablir l'ordre extérieur, si profondément troublé ; mais si le venin des mauvaises doctrines n'est pas supprimé, si on le laisse grandir, je vous le déclare en frémissant, vénérables frères, ce venin envahira le monde entier, et alors il n'y aura plus ni armées, ni milices, ni fortifications, ni munitions de guerre, ni armements de grands empires qui puissent nous en garantir. L'Eglise, avec ses saintes lois, les vertus et la piété qui émanent d'elle, voilà le vrai remède au terrible poison... Que les princes et les chefs d'Etat comprennent donc que rien ne peut contribuer davantage au bien et à la gloire des nations, que de laisser l'Eglise vivre suivant ses propres lois, dans la liberté de sa divine constitution, et qu'ils se souviennent de la parole de notre très sage prédécesseur, le pape saint Zénon : Un prince ne peut rien faire de plus profitable à ses propres intérêts, que de s'incliner devant l'autorité instituée par Dieu, toutes les fois qu'il s'agit de la cause de Dieu.

Au moment où le Souverain Pontife parlait ainsi, l'attitude des princes et des peuples à son égard était de nature à lui suggérer de sérieuses espérances. L'empereur d'Autriche, déçu dans ses projets, avait d'abord manifesté son mécontentement en refusant de laisser couronner le nouveau pontife dans l'église de Saint-Marc[2] ; mais finalement il avait accepté de bonne grâce le fait accompli, et avait envoyé des émissaires pour saluer le pape. Pie VII avait reçu pareillement les hommages des représentants de la Sardaigne, de Naples et de l'Espagne. L'empereur de Russie, Paul avait délégué auprès de lui un envoyé spécial. A son entrée à Rome, le 3 juillet 1800, le Saint-Père fut accueilli par les manifestations d'une joie universelle.

Les premiers actes de son gouvernement ne firent que relever son prestige. La nomination du cardinal Consalvi comme secrétaire d'Etat était une garantie d'administration sagement progressive. Les finances furent réorganisées ; le commerce des grains fut affranchi ; beaucoup d'abus furent abolis. Pour éteindre la dette de cinq million qui pesait sur l'Etat à la suite des tristes événements des dernières années, le nouveau pontife donna l'exemple d'une sévère économie dans le gouvernement de sa maison. Son but 'était de reprendre, aussitôt que possible, les grands projets de Pie VI pour le relèvement du commerce et de l'industrie. Les Etats romains, malheureusement diminués de Bénévent et de Pontecorvo, qui restaient aux mains du roi de Naples, et des trois légations que l'Autriche retenait encore, voyaient renaître une ère de paix et de tranquillité relative.

Mais l'intervention de Bonaparte ne tarda pas à bouleverser l'ordre des choses en Italie.

Au moment même où paraissait la première encyclique de Pie VII, du 14 au 20 mai 1800, le premier consul opérait, au milieu de difficultés de toutes sortes, ce fameux passage des Alpes qui mérite d'être compté comme une de ses plus mémorables entreprises. Vingt-cinq jours après, le 14 juin, après une série de batailles, l'audacieux général culbutait l'armée de Mélas à Marengo. En moins d'un mois, l'Autriche perdait tout ce qu'elle avait mis un an à conquérir, et son armée se retirait derrière la ligne du Mincio.

Bonaparte, cependant, au milieu de ses triomphes, déclarait que, conformément au vœu unanime des peuples, il n'aspirait lui-même qu'à établir dans le monde une solide paix. Dès le lendemain de son élection à la dignité de premier consul, il avait écrit au roi d'Angleterre : Sire, la guerre qui, depuis dix ans, ravage les quatre parties du monde sera-t-elle éternelle ? Comment ne pas sentir que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires ? Une lettre conçue dans les mêmes sentiments avait été envoyée à l'empereur d'Autriche. Des négociations diplomatiques avaient réussi à détacher de la coalition européenne l'empereur de Russie et le roi d'Espagne ; une armée de vingt-cinq mille hommes tenait le Portugal en respect, et les opérations de Moreau en Bavière, de Kléber en Egypte, n'avaient d'autre but, assurait le premier consul, que d'imposer, par la terreur, la paix aux belligérants.

Cette paix, qu'il voulait donner à l'Europe, Bonaparte voulait aussi l'établir autour de lui. La cessation des guerres ne lui suffisait pas ; il rêvait d'une pacification définitive des esprits. Il avait compté sur la présence dans son ministère de Carnot et de Fouché pour lui rallier les républicains ; sur celle de Talleyrand pour gagner les royalistes. Quel révolutionnaire, disait-il à son frère Joseph, n'aura pas confiance dans un ordre de choses où Fouché sera ministre ? Quel gentilhomme n'espérera pas trouver à vivre sous l'ancien évêque d'Autun ? L'un garde ma gauche, l'autre ma droite.

Le problème n'était pourtant pas encore résolu par là. Ni la pacification des nations ni celle des partis ne pouvaient donner les résultats qu'en attendait le premier consul sans la pacification religieuse. Le profond esprit politique de Bonaparte avait déjà entrevu cette vérité en 1797 ; il en fut frappé plus encore en 1800. Il comprit que rien ne serait fait tant que le gouvernement de la République française n'aurait pas conclu un accord avec le chef de l'Eglise catholique.

Mais, après certaines paroles et certains actes dont les catholiques n'avaient pas perdu le souvenir, il était nécessaire de leur donner des gages. Le 5 juin, prêt à quitter Milan pour aller offrir le combat à Mélas, le général Bonaparte convoqua le clergé de la ville, et lui adressa ces paroles, mûrement pesées : J'ai désiré vous voir tous rassemblés ici, afin d'avoir la satisfaction de vous faire connaître par moi-même les sentiments qui m'animent au sujet de l'Eglise catholique, apostolique et romaine... Actuellement que je suis muni d'un plein pouvoir, je suis décidé à mettre en œuvre tous les moyens que je croirai les plus convenables pour assurer et garantir cette religion. Les philosophes modernes se sont efforcés de persuader à la France que la religion catholique était l'implacable ennemie de tout système démocratique et de tout gouvernement républicain... Moi aussi, je suis philosophe, et je sais que, dans une société, quelle qu'elle soit, nul homme ne saurait passer pour vertueux et juste, s'il ne sait d'où il vient et où il va. La simple raison ne saurait nous fixer là-dessus. Sans la religion, on marche constamment dans les ténèbres ; et la religion catholique est la seule qui donne à l'homme des lumières certaines et infaillibles sur son principe et sa fin dernière. Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole... Que la manière dont on a traité le pape défunt ne vous inspire aucune crainte... Quand je pourrai m'aboucher avec le nouveau pape, j'espère que j'aurai le bonheur de lever tous les obstacles qui pourraient s'opposer encore à l'entière réconciliation de la France avec le chef de l'Eglise[3].

Cette allocution fut imprimée[4] et répandue à profusion ; le retentissement en fut immense, et tel que l'orateur l'avait souhaité. La victoire de Marengo ne le détourna pas de son projet. Tout au contraire, cet éclatant succès, en augmentant son prestige, lui permit d'être plus hardi. Le 18 juin, il voulut aller assister au chant solennel d'un Te Deum dans la cathédrale de Milan, et envoya aux deux autres consuls cette fière dépêche : Aujourd'hui, malgré ce qu'en pourront dire nos athées de Paris, je vais, en grande cérémonie, assister au Te Deum qu'on chante dans la métropole de Milan.

De telles démarches effaçaient, dans la plupart des esprits, la fâcheuse impression laissée par Bonaparte lors de sa première campagne en Italie. Les voies étaient préparées pour une négociation. Le premier consul fit un pas de plus. Parmi les prêtres qui s'étaient réunis autour de lui à Milan, il avait remarqué un vénérable vieillard, à l'âme pieuse et simple, le cardinal Martiniana, évêque de Verceil.

C'est sur lui qu'il jeta les yeux pour ouvrir des pourparlers avec le Souverain Pontife. En se dirigeant vers Paris, il s'arrêta quelques heures à Verceil, et prit à part le vieil évêque[5]. Je veux la religion en France, lui dit-il. Les intrus du premier et du second ordre sont un tas de brigands déshonorés, dont je veux me débarrasser. Quelques-uns des anciens évêques ne sont nullement considérés dans leurs diocèses, où ils ne résidaient presque jamais ; plusieurs n'ont émigré que pour cabaler. On traitera avec eux de leur démission. Les diocèses sont, d'ailleurs, trop multipliés. Je veux faire table rase de l'Eglise gallicane[6]. Je veux un clergé vierge. Si le pape est raisonnable, s'il comprend la situation actuelle, nous pourrons, ensemble, réconcilier la France avec l'Eglise. Allez à Rome, et dites au Saint-Père que le premier consul veut lui faire cadeau de trente millions de catholiques français[7]. L'âme bonne et confiante du pieux cardinal ne vit dans ces paroles que l'annonce d'une ère nouvelle de paix et de sainte prospérité pour l'Eglise. Incapable d'apercevoir, dans le ton autoritaire et cassant du général, le présage déjà menaçant de démêlés futurs[8], il écrivit avec candeur au Souverain Pontife que l'idée générale du premier consul une fois acceptée, tout s'arrangerait facilement, et supplia Sa Sainteté de l'autoriser à continuer les relations avec l'illustre et très distingué commettant[9].

 

II

 Les propositions de l'illustre et très distingué commettant, même lues à travers l'interprétation bienveillante de l'évêque de  Verceil, n'inspirèrent à la cour romaine qu'une admiration mêlée de beaucoup de réserve. N'était-ce pas lui qui avait imposé le traité de Tolentino, si désastreux pour le Saint-Siège ? Il se proclamait aujourd'hui bon catholique, mais ne disait-on pas qu'il s'était naguère, en Egypte, déclaré musulman ?

Ces méfiances n'étaient que trop justifiées. Sans doute, il est toujours difficile de faire, dans l'âme des hommes, la part des idées généreuses et des calculs personnels. Un tel jugement, a-t-on dit fort justement à ce sujet[10], ressort d'un tribunal plus infaillible que celui de l'histoire. Mais ce que nous connaissons de Pie VII et de Bonaparte permet de formuler déjà une hypothèse dont la suite de cette histoire sera l'éclatante confirmation. Sous des formules semblables de pacification et de conciliation il était facile de voir, dans les tendances du pape et du premier consul, des différences profondes. Alors même qu'à Imola le futur Pie VII acceptait, en toute loyauté, le gouvernement démocratique des légations, il était visible que le prélat était avant tout guidé parla pensée du salut des âmes[11]. Quand, avec une sincérité que l'on n'a pas le droit de contester, le général Bonaparte proclamait les bienfaits de la religion catholique, sa correspondance et ses confidences nous prouvent qu'il pensait déjà à l'empire et au sacre. Parcourez, dit le comte d'Haussonville[12], les pièces de sa correspondance. Vous y découvrirez à chaque page une constante préoccupation : frapper quelque part un coup non moins retentissant que celui qu'il vient de porter ; les trophées de Marengo n'ont, à ses yeux, tout leur prix que s'ils jalonnent la route qui doit le conduire à l'empire. Dès lors, il était facile de prévoir que toutes les fois qu'une opposition se présenterait, dans la suite des événements, entre les droits de la justice absolue et l'ambition de Bonaparte, de graves conflits seraient à craindre entre le chef de l'Eglise catholique et le premier magistrat du gouvernement français.

Cette divergence foncière devait être la principale source des difficultés qui s'élevèrent dans la suite entre Pie VII et Bonaparte. D'autres difficultés surgirent de leur entourage.

Les plus intransigeants des émigrés avaient leur centre à Rome. Ils avaient essayé même d'avoir, au conclave, leur candidat. Le 12 août 1798, le comte de Provence, qui, depuis la mort du dauphin, prenait le titre de Louis XVIII, avait écrit au cardinal Maury[13] : Je voudrais que le futur chef de l'Église fût un homme d'un âge mûr, dont les plus rudes épreuves eussent fait éclater le courage, dont l'éloquence fût connue de toute l'Europe. Il ne manque à ce tableau que votre nom. C'est donc vous que je désirerais voir élever sur le trône pontifical. Une pareille candidature n'avait aucune chance d'aboutir. On y renonça. Mais l'ambitieux Maury, officiel représentant du roi Louis XVIII auprès de Sa Sainteté, tenait le prince au courant de toutes les affaires politiques et religieuses. Cet esprit peu sûr, qui devait, dix ans plus tard, gravement affliger le pape par son impérialisme exagéré, remuait ciel et terre pour empêcher d'aboutir, entre Pie VII et le premier consul, tout accord qui consoliderait le nouveau régime au détriment des droits de la royauté traditionnelle. L'évêque de Béziers, Nicolaï, n'avait pas une autre manière de voir. Mon système, disait-il, est que sans royauté légitime, point de catholicité en France, de même que sans catholicité, point de royauté[14].

Dans l'entourage de Bonaparte, d'un point de vue tout différent, l'opposition n'était pas moins vive à tout rapprochement avec Rome. La Décade philosophique, organe des membres de l'Institut, publiait des articles haineux contre le pape et le clergé. L'Ami des lois écrivait[15] : Vous verrez que les prêtres vont reprendre leurs vues cupides et ambitieuses... Quelques-uns ont porté l'impudence jusqu'à espérer qu'ils détermineront les consuls à aller à la messe. Par Fouché, l'esprit antireligieux avait pénétré dans la police, dont les agents multipliaient les enquêtes sur les prêtres réfractaires, et signalaient leurs prétendues menées. Des prêtres, disait un rapport, circulent avec activité pour rétablir le fanatisme. — Enhardis par l'indulgence, disait un autre rapport de police, ils redoublent d'efforts pour anéantir les institutions les plus sacrées[16]. La religion ancienne, écrivait Fouché lui-même dans une circulaire aux préfets[17], reprend tout l'empire qu'elle avait avant la Révolution. Le gouvernement n'y met aucun obstacle, mais l'intolérance se joint à la domination et au désir de détruire toutes les institutions républicaines. D'autres reproches semblaient atteindre le premier consul lui-même, car les paroles que le ministre de la police relevait, dans la bouche des prêtres, comme injurieuses au gouvernement, n'étaient autres que les paroles mêmes prononcées à Milan par le premier consul. Les prêtres, disait Fouché[18], répandent que le gouvernement sent le besoin d'une religion, qu'il n'est aucun état policé qui n'ait la sienne, qu'on ne peut en France en avoir d'autre que la religion catholique, et que le gouvernement en est convaincu, persuadé, que l'ordre et la paix intérieure ne s'y rétabliront que par le secours de la religion.

Mais ni Pie VII ni Bonaparte n'étaient prêts à reculer devant de pareilles oppositions. Bonaparte avait foi en sa propre force et, comme il disait, à son étoile. Quant à Pie VII, à peine élu, il s'était offert à Dieu en victime expiatoire, pour obtenir la fin de la tourmente révolutionnaire et le retour de la France à la religion[19]. Il ne vit dans toutes ces menaces que l'occasion de réaliser son offrande généreuse.

Par une lettre du 13 septembre 1800, le pape informa les évêques français de l'ouverture de pourparlers avec le premier consul. Pensant que les négociations auraient lieu en Italie, il avait déjà envoyé à Verceil, auprès de Martianiana, Mgr Spina, archevêque de Corinthe, prélat pieux et éclairé, personnellement connu et estimé du général Bonaparte[20].

 

III

De part et d'autre, les oppositions prévues se déchaînèrent. Le 8 septembre, aux premiers bruits d'une conférence possible entre le pape et le premier consul, Louis XVIII avait écrit à l'empereur de Russie, Paul Ier, la lettre suivante[21] : Monsieur mon frère et cousin, jamais peut-être la cause de la monarchie française ne courut un plus grand danger qu'en ce moment ; jamais aussi je n'eus recours avec plus de confiance à Votre Majesté Impériale. Pour ne pas abuser de ses moments, je ne m'étendrai pas sur la démarche de Bonaparte vis-à-vis du pape, sur les conséquences qu'elle peut avoir et sur les remèdes que j'ai tâché d'y apporter. Mais j'implore son appui, je la conjure de donner au Saint-Père, par sa puissante intervention, la force de résister aux insidieuses propositions d'un usurpateur hypocrite. Je suis certain de l'effet qu'une démarche de Votre Majesté Impériale produirait sur l'esprit du pape, et Votre Majesté Impériale ne l'est pas moins, j'espère, de la profonde reconnaissance qu'elle exciterait ou plutôt qu'elle redoublerait en moi. Paul Ier ne se prêta pas à une démarche qu'il estimait vaine. De son côté, le cardinal Maury faisait présenter au pape, vers la fin du mois de septembre, par l'entremise de son frère et grand vicaire, l'abbé Maury, une note où se trouvaient fort habilement présentées toutes les difficultés et les objections qu'opposaient à l'initiative du premier consul et à l'acceptation du pape les ennemis de tout accommodement[22]. Un mois plus tard, le 30 octobre 1800, Louis XVIII faisait écrire à M. de La Face, évêque de Nancy, qui le représentait à Vienne : Les propositions de Bonaparte ne paraissent pas pouvoir être acceptées par le Saint-Père ; mais si Sa Sainteté avait cette faiblesse, le roi compte sur la fermeté de la majorité des évêques de son royaume pour ne pas se soumettre à des lois que le pape même et encore moins un gouvernement illégitime n'ont pas le droit de lui imposer[23].

Le schisme de la Petite Eglise était en germe dans ces dernières lignes ; mais elles s'expliquent d'un point de vue purement politique. Bonaparte, en contribuant à rétablir le culte, conquerrait d'un seul coup la reconnaissance de la masse des catholiques et enlèverait ainsi au parti royaliste ses meilleurs appuis.

Cette opposition des royalistes ne pouvait qu'exciter le premier consul à hâter la conclusion d'un accord avec le pape. Mais Bonaparte allait rencontrer auprès de lui des difficultés non moins graves. Aucun des savants et des hommes de loi dont il aimait à s'entourer, aucun de ses compagnons d'armes n'approuvait l'idée de restaurer le catholicisme. Pour surmonter ces obstacles, le premier consul dut faire appel à toutes les prodigieuses ressources de son tempérament. Sa tactique varia selon le caractère des résistances. Elle fut parfois brutale. Bonaparte, raconte un annaliste bien placé pour connaître les menus incidents de cette politique[24], Bonaparte en s'entretenant avec Volney, lui ayant dit qu'il était dans l'intention de rétablir le culte et de salarier le clergé, celui-ci blâma hautement le dessein, alléguant qu'il suffirait de rétablir la liberté des cultes et de laisser à chacun le soin et la charge d'entretenir, de payer les ministres de celui qu'il professe. Mais, dit Bonaparte, la France me demande l'un et l'autre. — Eh bien, répliqua Volney (peut-être avec cette morgue qui lui était familière), si la France vous redemandait les Bourbons, les lui accorderiez-vous ? A ces mots, Bonaparte, ne se possédant plus et livré à un de ces accès de colère auxquels il se laissait, dit-on, aller assez fréquemment, frappa du pied le ventre de Volney assez rudement pour le renverser ; puis, ayant sonné pour qu'on le relevât, il donna froidement l'ordre de le conduire à sa voiture.

Les opposants du genre de Volney n'étaient pas les plus terribles. D'autres conseillers du premier consul allaient organiser, pour entraver les négociations, un travail habile et sournois, un système de ruses et d'intrigues bien autrement difficiles à déjouer. Au premier rang de ceux-ci était l'ancien évêque d'Autun, qu'on appelait alors le citoyen Talleyrand. Après avoir inauguré le schisme constitutionnel, il s'était dégagé de la nouvelle Eglise avec autant d'aisance que de l'ancienne[25], et, revenu à la vie laïque, s'était uni à une anglaise, protestante et divorcée, Mme Grand[26]. Le 15 juillet 1797, il avait été nommé ministre des relations extérieures. Rétabli dans ces mêmes fonctions, après une courte interruption, il se trouvait, en 1800, chargé officiellement de traiter avec Rome. Talleyrand se garda bien de heurter de front le premier consul ; et, au fond, le rétablissement de la religion ancienne fut dans ses vues tant qu'il espéra obtenir une place honorable dans la nouvelle organisation ; mais, du moment qu'il vit que cette place lui serait refusée, il s'appliqua constamment, sinon à combattre ouvertement l'entreprise, du moins à manquer de zèle, à soulever des incidents, et à ralentir les choses en gênant les relations de la cour de Rome avec ses mandataires[27]. Puis, qua id le moment lui sembla venu, il insinua doucement à Bonaparte que son premier mouvement n'avait peut-être pas été le bon ; il évoqua, devant l'homme dont il connaissait les instincts dominateurs, le pape de Canossa et l'adversaire de Philippe le Bel. Il devait, dès lors, ne jamais négliger une occasion d'entraver les négociations, de multiplier les obstacles, de susciter les malentendus, de tendre des pièges de toutes sortes. Nous avons beaucoup d'ennemis, disait tristement un des représentants de Pie VII, Caselli, et le plus implacable, le plus puissant est l'évêque d'Autun[28]. En général, écrivait Cobentzel à l'empereur d'Autriche, Talleyrand a toujours montré la plus mauvaise volonté pour le rétablissement de la religion catholique en France[29].

Derrière Talleyrand, un autre homme, un autre prêtre, d'une tout autre allure, Grégoire, ce révolutionnaire impénitent qui récitait son bréviaire et bravait les athées, ce champion obstiné d'un christianisme plus moral que celui de Talleyrand, mais peut-être plus hostile à l'autorité de Borne, mettait en œuvre tomes ses relations pour influencer le premier consul dans le sens d'un abandon de tout projet d'accord avec le pape, employait toutes les ressources de sa science théologique et canonique pour lui démontrer les dangers d'une reconstitution en France du catholicisme romain[30].

Bonaparte ne sut pas assez se dégager de ces diverses influences, dont quelques-unes répondaient à ses plus intimes sentiments. Nous en verrons bientôt des preuves. Mais le rétablissement du culte catholique en France était trop étroitement lié au plan général de sa politique et à la cause même de son ambition. pour qu'il pût songer à eu abandonner l'entreprise. Il marcha résolument dans la voie qu'il s'était tracée.

 

IV

Le 4 septembre 1800, Bonaparte fit écrire par son ministre des relations extérieures. Talleyrand, la lettre suivante, adressée au cardinal Martiniana. Le premier consul... a vu avec la plus grande satisfaction que les sentiments de concorde du Saint-Père correspondaient avec les siens... Il a cru devoir attendre l'arrivée de Mgr Spina à Verceil avant de me donner l'ordre de vous répondre en son nom. Il me charge de vous envoyer les passeports nécessaires pour que ce prélat puisse se rendre à Paris.

Ces derniers mots déconcertèrent au plus haut point les délégués pontificaux et le Saint-Père lui-même, qui comptaient engager et poursuivre en Italie les négociations convenues. Mais Bonaparte avait sans doute craint de trop accuser, aux yeux de l'Europe comme à ceux de son entourage, sa propre initiative dans cette affaire, il avait peut-être aussi espéré exercer à Paris une influence plus directe sur les diplomates italiens ; et, par une de ces décisions brusques dont il était coutumier, il avait tranché lui-même, sans s'être concerté avec le pape, cette grave question du lieu des pourparlers. Le pape ne crut pas devoir élever de protestation contre cette exigence, qui, du reste, lui procura accidentellement un avantage. Mgr Spina venait de s'apercevoir que le bon cardinal Martiniana, dans son désir de plaire au premier consul, lui avait déjà fait des concessions excessives, dont celui-ci ne devait jamais cesser de se prévaloir dans la suite[31]. Le transfert de la négociation à Paris permit plus facilement à Pie VII d'en écarter le trop candide diplomate, malgré ses offres de service les plus pressantes.

Le Saint-Père adjoignit à Mgr Spina un religieux servite, connu pour sa science théologique, le P. Caselli. Les deux envoyés pontificaux arrivèrent à Paris le 5 novembre 1800[32], et se logèrent modestement dans un petit hôtel meublé de la rue Saint-Dominique, l'hôtel de Rome.

Le Souverain Pontife et ses délégués avaient pleinement conscience des difficultés de la situation. Traiter à Paris, ce n'était pas seulement prendre l'attitude d'une initiative un peu humiliante, c était aussi paraître accepter le gouvernement de la France, au moment même où des hommes vénérables, tels que M. Emery et l'abbé de Boulogne, s'attiraient, par le seul fait d'admettre la promesse de fidélité à la Constitution, les récriminations les plus amères de la part de certains catholiques ardents. C'était aussi s'exposer à discuter sur un pied d'égalité, presque d'infériorité, avec les ecclésiastiques apostats ou révoltés qui entouraient Bonaparte : Talleyrand, Sieyès, Fouché[33], peut-être Grégoire, le plus fanatique de tous, sinon le plus irréligieux, qu'on disait chargé de présenter le projet de convention. Effectivement, Grégoire avait, paraît-il, préparé un projet ; mais le premier consul craignit sans doute que la pensée de traiter avec le chef des schismatiques ne fit reculer le Saint-Père, et refusa les offres de l'évêque du Loir-et-Cher.

Pour parer, autant que possible, à ces graves inconvénients, le cardinal Consalvi, secrétaire d'État, enjoignit à Spina d'éviter avec la plus grande attention tout ce qui pourrait donner à sa mission un caractère diplomatique. Il ne devait se regarder et se présenter que comme un envoyé chargé d'entendre les propositions qui seraient faites et de les transmettre au pape, sans avoir qualité pour résoudre quoi que ce fût[34]. Dès que les pourparlers seront engagés, la première demande que Spina devra formuler sera l'abolition de la promesse de fidélité au gouvernement. En d'autres termes, l'habile secrétaire d'État, pour se mettre mieux à couvert contre les réclamations éventuelles du parti dont Maury se faisait l'interprète violent, tenait à bien marquer la différence entre un acte de soumission aux personnes n'impliquant l'adhésion à aucun principe, et l'acceptation des lois, qui reviendrait à une acceptation des principes[35].

Spina et son compagnon suivirent scrupuleusement cette ligne de conduite. Ils s'enfermèrent dans leur très modeste appartement, fermant leur porte à tous, même à M. Emery, qui essaya en vain de pénétrer jusqu'à eux[36]. Ils ne virent guère qu'un diplomate, Musquiz, ambassadeur d'Espagne, qui représentait à Paris la seule grande puissance catholique qui fût en paix avec la France. Musquiz leur donna sur les hommes et sur les choses de Paris et du Consulat des indications qui leur manquaient absolument, des renseignements qui leur permirent de ne pas marcher en aveugles, de ne pas heurter ou froisser mal à propos ceux qu'il fallait convaincre et conquérir.

 

V

Le supérieur de Saint-Sulpice s'était fait l'écho d'une partie du clergé de Paris en s'affligeant discrètement d'une conduite si mystérieuse. Je redoute, disait-il, les arrangements faits sans consulter personne[37]. L'avenir prouva que la tactique commandée par Consalvi était la plus sûre[38].

Le 8 novembre 1800, l'archevêque de Corinthe vit entrer dans sa chambre, à l'hôtel de Rome, un petit homme, lourd, trapu, louche et laid, mais dont l'œil intelligent et fin, la parole nette, logique et pressante, avait je ne sais quoi de séduisant. Il se présentait au nom du premier consul, qui l'avait chargé de conférer avec l'envoyé du pape sur les affaires pendantes.

L'homme sur qui le choix de Bonaparte venait de se porter, était un prêtre[39] d'une doctrine irréprochable, mais dont la vie politique, fort agitée jusque-là, avait donné lieu à des appréciations très diverses. C'était cet abbé Bernier, ancien curé d'Angers, que nous avons vu exercer sur les paysans insurgés de la Vendée un ascendant incroyable, faire le coup de feu dans les combats, entrer dans les conseils des chefs vendéens, les dominer d'abord, puis, à la suite de démêlés et d'intrigues, où son rôle avait paru suspect, se brouiller avec les principaux généraux de l'armée catholique. A la fin de 1799, après le 18 brumaire, au moment où tout le monde désirait la -paix, il était allé trouver le général d'Hédouville, de l'armée républicaine, et, brusquement, lui avait dit : Laissez à nos paysans leurs curés, et je me charge de les détacher du roi. Connaissant mieux que personne et sachant manier à la perfection les populations rurales de l'Anjou et de la Vendée, il avait tenu parole. On dit bien que, pour fléchir les partisans les plus fidèles de la vieille monarchie, il avait répandu le bruit que Bonaparte était un ami secret des Bourbons et qu'il les ramènerait bientôt. C'est là une des mille perfidies que lui reprochaient ses ennemis. La paix conclue, Bernier s'était établi à Paris. Il y avait joué, comme dans presque toute sa vie, un rôle énigmatique. Il recevait chez lui de nombreux chouans, qui venaient le consulter sur la conduite à tenir, et était reçu familièrement chez le premier consul, qui avait reconnu en cet homme une force et n'attendait que le moment d'en faire un instrument de ses projets.

Ce moment était venu. Bernier, mis au courant des intentions de Bonaparte, aborda, dès cette première entrevue, les principales conditions posées par le premier consul, surtout celle du renouvellement complet de l'épiscopat.

Le lendemain, Bonaparte reçut Spina à la Malmaison, et lui parla avec beaucoup de respect du Saint-Père[40]. L'envoyé pontifical put écrire, le 12 novembre, au cardinal secrétaire d'Etat, qu'il était satisfait de ces débuts[41].

Les pourparlers de Spina et de Bernier se poursuivirent, sans grave incident, au moins apparent, jusqu'à la fin de l'année r800, soit dans la petite chambre de l'archevêque de Corinthe, à l'hôtel de Rome, soit au modeste logis occupé par l'abbé Bernier, au troisième étage de l'hôtel d'Orléans, rue des Petits-Augustins[42]. Le 21 décembre, la Gazette de France publiait la note suivante : On annonce une paix prochaine entre la République et le Saint-Siège ; et M. Emery écrivait : Je persévère à croire que nous touchons à un dénouement[43].

La négociation n'était point aussi avancée qu'on se l'imaginait au dehors. Spina, docile aux sages instructions du cardinal Consalvi, avait écouté les différentes propositions de Bernier : démission générale de l'épiscopat, légalisation de toutes les confiscations de biens ecclésiastiques, droit réservé au premier consul de nommer les nouveaux évêques. Le représentant du Saint-Siège avait fait quelques amendements sur le premier point[44], et s'était contenté d'opposer au second des objections de principe ; mais, sur la prétention de Bonaparte de nommer les nouveaux évêques, il avait des instructions fort nettes de son chef hiérarchique le secrétaire d'Etat, et les faisait valoir avec force. Le premier consul veut hériter du droit de nomination aux évêchés, que possédaient les rois de France. Mais professe-t-il publiquement comme eux la religion catholique ? La reconnaît-il comme religion d'Etat ? Sinon, qu'il se contente du régime établi en Angleterre, en Prusse et en Russie pour les bénéfices ecclésiastiques. Si l'on veut profiter de l'héritage des Bourbons, qu'on en accepte au moins les charges.

De tous ces incidents, l'archevêque de Corinthe rendait un compte fidèle à Consalvi. Sur les conseils de celui-ci, il avait opposé à un premier projet de concordat, présenté par Bernier le 26 novembre, un contre-projet, qu'il lui communiqua au milieu de décembre. A ce contre-projet, le gouvernement français répliqua par un second projet, qui, n'ayant pas été agréé, fit place à un troisième, puis à un quatrième et enfin à un cinquième projet, entièrement écrit de la main de Bonaparte. Ce dernier projet fut soumis à Spina le 2 février 1801.

Mais à ce moment un nouvel incident avait surgi. A côté de la prétention capitale de Bonaparte, sur laquelle on prévoyait qu'il ne céderait pas, à savoir le droit de nommer les évêques, s'était manifestée une prétention, non moins irréductible, semblait-il, du ministre des relations extérieures, Talleyrand. L'ancien évêque d'Autun s'était uni, nous l'avons vu, à une Anglaise protestante et divorcée, Mme Grand, et avait l'intention bien arrêtée de l'épouser civilement et religieusement. Or Talleyrand ne voulait point d'un concordât qui ne reconnaîtrait pas la légitimité de cette union. Le premier consul, qui désirait contenter son ministre, prétendit, suivant ses habitudes, trancher la question d'un seul coup. Dans le cinquième projet, présenté le 2 février, il avait lui-même rédigé un article ainsi conçu : Les ecclésiastiques qui sont entrés depuis leur consécration dans les liens du mariage, ou qui, par d'autres actes, ont notoirement renoncé à l'état ecclésiastique, rentreront dans la classe des simples citoyens et seront admis comme tels à la communion laïque[45]. Spina fit entendre que les mots ou qui, par d'autres actes, ont notoirement renoncé à l'état ecclésiastique, ne seraient jamais acceptés à Rome. Le 23 février, il écrivit à Rome. : Je ne sais si le ministre Talleyrand veut y être compris ; mais j'ai bien fait savoir que ni un évêque ni quiconque est lié par des vœux solennels ne peut jouir de l'indulgence apostolique[46].

Les deux difficultés capitales avaient été abordées. Comment se résoudraient-elles ? Ni Pie VII, ni Bonaparte ne voulaient abandonner le projet d'un concordat. La cour romaine cherchait à gagner du temps. Pie VII avait organisé à Rome même, à côté de la congrégation toute récente des affaires extraordinaires, une petite congrégation de quatre cardinaux, chargée d'étudier les questions soulevées à Paris. Consalvi répétait, pour éviter toute surprise, que Spina n'était qu'un missus ad audiendum et referendum, en d'autres termes, qu'il devait tout entendre, tout discuter, tout observer, ne rien conclure et référer de tout. Bonaparte, dit Albert Sorel, avait percé le jeu et atermoyé de son côté. Son tempérament le portait aux décisions brusques et aux coups d'Etat, mais il savait en attendre l'occasion.

 

VI

Cette occasion ne tarda pas à se présenter. La paix de Lunéville, conclue le 9 février 1801, en consacrant l'abaissement de la maison d'Autriche, donnait au premier consul un nouveau prestige. Il voulut y joindre un titre à la reconnaissance du pape : il renonça à l'idée d'une activité de la République romaine et rendit au Saint-Siège ses Etats tels qu'ils étaient en 1797, c'est-à-dire diminués seulement de la Romagne et des Légations. Puis il agit avec vigueur.

Bonaparte savait que son cinquième projet de concordat était examiné à Rome par les deux congrégations cardinalices. Il somma Spina de lui donner une prompte réponse, et, pour hâter la solution, expédia à Rome un agent extraordinaire, habilement choisi. Il s'appelait François de Cacault. C'était un Breton, dont le premier consul avait apprécié les qualités de décision et d'habileté au traité de Tolentino. Sa foi religieuse, sincère et solide, l'avait déjà fait apprécier à Rome. En politique, il se définissait lui-même un révolutionnaire corrigé. Il soutenait les idées modernes avec les manières distinguées d'un homme de l'ancien régime.

Cacault arriva à Rome le 8 avril, fut bien reçu par le secrétaire d'Etat, qui lui communiqua le résultat des travaux des congrégations romaines. Après de longues discussions, les cardinaux se résolurent Concessions à aller jusqu'à l'extrême limite des concessions. Le Saint-Siège accordait au premier consul le droit de nommer les évêques, à qui le Saint-Siège donnerait ensuite l'institution canonique ; il dispensait les acquéreurs de biens ecclésiastiques de toute restitution et acceptait de faire, de concert avec le gouvernement, une nouvelle circonscription des diocèses français ; mais il exigeait : 1° que les lois contraires aux dogmes et à la discipline de l'Eglise fussent abrogées, et 2° que la religion catholique fût reconnue religion de la grande majorité des citoyens français[47]. Pic VII fit accompagner l'envoi de ce projet d'une longue lettre, écrite de sa propre main, où, dans un langage très doux et très ferme, il donnait au premier consul les raisons pour lesquelles il ne pouvait sacrifier certains articles fondamentaux. Vous comprendrez bien vous-même, disait-il, que ce ne serait pas la religion catholique qui se rétablirait en France, mais une autre religion différente, si nous venions à sanctionner par nos concessions quelqu'une des maximes qu'elle réprouve[48]. Sur ce qui concernait spécialement la clause des prêtres mariés pendant la Révolution, le pontife avait tenu à s'expliquer avec une paternelle bonté : Quant à l'absolution des prêtres mariés, disait-il[49], et quant à l'absolution de ceux qui se seraient éloignés de l'Eglise par d'autres voies, nous y pourvoirons en donnant les pouvoirs nécessaires pour qu'ils soient absous suivant les règles et la discipline ecclésiastique, vous assurant que nous nous ferons un devoir bien doux de leur faire éprouver de notre part les effets de toute la condescendance paternelle aussi loin qu'elle peut s'étendre.

Tous ces travaux de discussion et de rédaction avaient conduit les négociateurs jusqu'au 12 mai. C'est la date que porte la lettre pontificale. Le 13 mai, un courrier spécial fut chargé de la porter à Paris. Il y arriva le 23 mai. Mais ce messager de paix avait croisé en route un messager de Bonaparte qui apportait la tempête.

La patience du premier consul s'était lassée. Autour de lui, les adversaires du concordat répandaient de mauvaises nouvelles. A mesure que le retard augmentait, on en cherchait des motifs secrets : Rome intrigue, disait-on, avec l'Autriche, l'Angleterre ou la Russie, et essaie de gagner du temps afin de se dégager de la France[50]. Grégoire insinuait ses propos habituels sur la mauvaise foi de la cour romaine. Talleyrand, mécontent de Rome, qui lui refusait la clause relative à son futur mariage, pressait le premier consul d'agir avec énergie. Le 19 mai 1801, Bonaparte envoya à Rome un ultimatum qui se résumait en ces termes : Si, dans le délai de cinq jours, le pape n'a pas accepté le projet du premier consul, tout sera rompu. M. de Cacault devra quitter Rome et se retirer à Florence[51]. L'ultimatum parvint au Saint-Père le 29 mai. Le pape recevait en même temps des lettres de Spina, lui apprenant que le premier consul, courroucé, menaçait de prendre un parti en dehors de l'Eglise, accusait le cardinal Consalvi de trahison, parlait d'envahir les Etats de l'Eglise et de se faire protestant.

La situation était critique. La commission romaine des affaires extraordinaires se réunit et déclara le projet du premier consul inacceptable. C'était la rupture avec ses plus terribles conséquences.

Une inspiration courageuse et habile de Cacault sauva la situation. Le négociateur français[52] avait amené avec lui comme secrétaire un jeune homme intelligent, M. Artaud, le futur historien de Pie VII, qui a raconté l'incident en des pages émouvantes.

Ce ministre habile, dit-il, me fit prier de passer chez lui, et, après que j'eus lu la lettre, il me dit : Il faut obéir à son gouvernement ; mais il faut qu'un gouvernement ait un chef qui comprenne les négociations, des ministres qui le conseillent bien, et que tout cela s'entende... Il est bien établi que le chef de l'Etat veut un concordat ; il veut cela de longue époque ; c'est pour cela qu'il m'a envoyé et qu'il m'a donné en aide celui que je désirais... Nous ne sommes ni l'un ni l'autre de mauvais chrétiens. J'ai bien vu ce que vous avez été jusqu'ici ; moi, je suis un révolutionnaire corrigé... D'un autre côté, j'aime Bonaparte, j'aime le général... Mais vous savez que, tout en l'aimant beaucoup, je l'appelle tout bas le petit tigre, pour bien caractériser sa taille, sa ténacité, son agilité... Eh bien, le petit tigre a fait une faute. Cette faute peut être réparée, mais j'ai besoin de tout le monde... Si vous m'aidez, vous en souffrirez peut-être, nous en souffrirons tous deux, car on ne redresse jamais impunément ceux qui gouvernent.

Je répondis au ministre que j'avais un désir très vif de voir conclure un concordat, et qu'en tout je suivrais ses pas... Il alla immédiatement trouver le cardinal Consalvi, lui lut la formidable dépêche sans retrancher un mot, puis il ajouta : Il y a des malentendus. Le premier consul ne vous connait pas. Allez à Paris. — Quand ?Demain. Vous lui plairez, vous vous entendrez ; il verra ce que c'est qu'un cardinal homme d'esprit ; vous ferez le concordat avec lui[53].

M. de Cacault avait vu juste. Un seul homme était capable de vaincre la formidable difficulté, c'était l'éminent secrétaire d'Etat, qui avait jusque-là si prudemment dirigé, de loin, les négociations ; c'était l'homme du monde, fin, souple et distingué, dont Bonaparte apprécierait le charme ; c'était l'ecclésiastique irréprochable, dont la haute dignité s'imposerait à tous, aux moments les plus critiques. L'expédient suggéré par Cacault parut au pape et aux cardinaux, qui furent tous consultés, la seule chance qui restât d'éviter la rupture avec la France et tous les maux qu'elle aurait entraînés[54]. Cacault se retira à Florence, et Consalvi se dirigea vers Paris, tandis que le représentant de la France avertissait Talleyrand de la prochaine arrivée du cardinal secrétaire d'Etat dans la capitale.

 

VII

Consalvi arriva à Paris le 20 juin et alla se loger à l'hôtel de Rome avec Spina et Caselli. Dès le lendemain 21 juin, Bonaparte le convoqua pour une entrevue qui aurait lieu le surlendemain 22. Consalvi, dans ses Mémoires, nous a conservé le tableau saisissant de cette audience, où tout fut calculé par le premier consul pour intimider l'homme d'Eglise, le fasciner, le déconcerter, et lui arracher une réponse favorable aux désirs du gouvernement français.

A l'heure convenue, j'arrivai au Tuileries... Je fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée. J'y demeurai seul, sans rien voir autour de moi qu'une profonde solitude. Quelques instants après, le maître des cérémonies m'indiqua du geste une petite porte. En la franchissant, j'éprouvai véritablement la même surprise que fait éprouver au théâtre un changement subit de décors, quand, d'une chaumière ou d'une prison, on passe au spectacle éblouissant d'une cour magnifique.

C'était, en effet, jour de parade aux Tuileries. Consalvi décrit le tableau grandiose qui le frappa : la troupe, rangée sur les escaliers et dans les salles, et lui rendant les honneurs à son passage, les gentilshommes et les dignitaires du palais, les généraux en uniforme, le cardinal les membres du tribunat, du sénat et du corps législatif, puis, entouré des ministres d'Etat et d'autres hauts dignitaires en habit de gala, le premier consul en grand costume, qui, profitant de l'étonnement supposé du cardinal, s'approcha de lui, majestueux et courtois, hautain et enjoué, protesta de sa vénération pour le pape, renouvela contre la cour de Rome les accusations les plus blessantes, et finalement annonça la présentation d'un dernier projet. Je veux absolument, dit-il, que vous le signiez dans cinq jours.

Le cardinal, d'abord déconcerté, avait eu le temps de se ressaisir. Par une grâce spéciale du ciel, écrit-il[55], et nullement par mon propre mérite, je répondis à chaque point ce que je crus pouvoir dire, sans trouble d'esprit, et ne laissant aucune plainte contre Rome sans une justification convenable. Un signe de tête du premier consul mit fin à l'audience, qui laissa Consalvi partagé entre la crainte et l'espoir.

Au fond, l'impression produite par Consalvi avait été bonne. Bonaparte, qui estima toujours, même chez ceux qui lui résistaient, le sang-froid, le courage et l'intelligence, avait reconnu ces qualités dans le secrétaire d'Etat. Le gouvernement me comble d'attentions, écrivait Consalvi le 25 juin. Hier le premier consul me fit inviter à diner, où il me fit toutes les politesses possibles. La cause du Saint-Siège était à moitié gagnée.

Le 27 juin, le cardinal reçut communication du fameux projet annoncé. Mais ce projet, qui était le septième[56], ne tenait pas compte des observations déjà faites. Nettement, Consalvi refusa de le signer ; et, appelant à son aide Spina et Caselli, rédigea, pendant la nuit qui suivit, un contre-projet, accompagné d'un long mémoire, qu'il remit, le 28, à la première heure, à l'abbé Bernier.

Talleyrand venait de quitter Paris pour prendre les eaux de Bourbon-l'Archambault. Bonaparte, se rappelant que Pie VII lui avait exprimé le désir de ne pas voir au bas du concordat la signature d'un évêque en rupture avec l'Eglise, avait-il écarté son ministre ? Celui-ci, voyant la partie perdue, s'était-il retiré de lui-même ? Le fait est qu'une fois Talleyrand parti, la plus grosse des difficultés sembla s'aplanir. Consalvi fit comprendre au premier consul que la question du mariage des prêtres apostats était d'ordre disciplinaire, et que l'Eglise avait autant d'intérêt que l'Etat à rendre la paix à ces malheureux[57].

Bonaparte ne parlait plus de son ultimatum. Les cinq jours de délai s'étaient écoulés. Une seule grande difficulté subsistait encore : c'était celle de la profession de foi catholique par les consuls, que le pape présentait comme une condition du droit de nomination aux évêchés. Un huitième projet, présenté par Bernier, était encore muet à cet égard. Mais. le 12 juillet, on eut l'impression, de part et d'autre, qu'on touchait au but, et un arrêté des consuls fixa la signature du traité au lendemain. A défaut du ministre des relations extérieures, absent de Paris, il serait signé par le frère du premier consul, Joseph Bonaparte, et par le conseiller d'Etat Crétet. Le lendemain, 14 juillet, Bonaparte le promulguerait solennellement.

Mais, le 13 juillet, en jetant les yeux sur le texte qu'on l'invitait à signer, Consalvi sursauta. Talleyrand, mis au courant des pourparlers par ses amis, avait fait insérer par son âme damnée, le prêtre apostat d'Hauterive, un article permettant le mariage aux prêtres qui avaient abandonné l'Eglise pendant la Révolution. D'autres modifications avaient été introduites dans le projet. Le cardinal refusa d'apposer sa signature. Une longue discussion s'engagea entre les plénipotentiaires ; elle dura sans interruption du 13 juillet à 8 heures du soir au 14 juillet à 4 heures de l'après-midi. Nous ne prîmes, dit Consalvi, qu'un petit déjeuner au matin, et encore, ajoute-t-il, on peut s'imaginer si nous en avions envie. La clause relative au mariage des prêtres fut écartée[58]. A la fin, la discussion ne portait plus que sur deux points : 1° la religion catholique serait-elle déclarée religion de la France ? 2° La police du culte serait-elle aux mains de l'Etat ? On se fit des concessions mutuelles. Il fut admis : 1° que la religion catholique serait déclarée religion de la majorité des Français, et 2° que la police du culte serait aux mains de l'Etat, mais seulement pour ce qui concerne la sûreté publique. Bref, on se mit d'accord. Alors, par scrupule, Joseph voulut, avant de signer, communiquer à son frère le texte définitif. Il se rendit aux Tuileries. Il y trouva le premier consul exaspéré par tous ces retards. En voyant que de nouvelles modifications avaient été faites, Bonaparte froissa violemment le papier et le jeta au feu. Encore une fois, tout était perdu.

Par la présence d'esprit de Consalvi, tout fut sauvé. Le premier consul avait commandé pour le soir du 14 juillet, fête nationale, un grand dîner de 250 couverts, où il comptait annoncer la grande nouvelle. A l'arrivée de Consalvi, il se livra, devant ses invités, à l'un de ces emportements dont on ne savait dire s'ils étaient calculés ou spontanés. Il se répandit en invectives contre le pape, les cardinaux, la politique romaine, alla jusqu'à l'injure brutale et grossière. Le calme du cardinal, qui retint plus d'une fois sur ses lèvres une réponse facile et irritante, le désarma, fit tomber sa colère. Le texte du dernier accord, dont on avait heureusement une seconde copie, fut remis sous ses yeux, et ne lui parut pas aussi inadmissible qu'à une première lecture. Il y proposa toutefois quelques modifications et autorisa pour le lendemain une dernière conférence.

Il était onze heures du soir, le lendemain, quand les plénipotentiaires, après s'être livrés à un long et minutieux examen de chaque mot, tombèrent d'accord. Joseph Bonaparte se souciait peu d'aller retrouver son frère et d'encourir l'éclat d'une nouvelle colère. Un joyeux événement de famille le décida. A deux heures du matin, on vint lui annoncer qu'il était père pour la troisième fois. Les plénipotentiaires saluèrent de leurs acclamations l'heureuse nouvelle, et Joseph, réconforté, prit le parti d'annoncer au premier consul la naissance de son neveu et la signature du concordat. Bonaparte donna. sans objection, sa ratification définitive. Une ère nouvelle s'ouvr.it pour l'Eglise de France. Un renouveau se préparait pour l'Eglise entière.

 

VIII

Le traité qui venait d'être signé entre les plénipotentiaires du Saint-Siège et ceux du gouvernement français ne réalisait pas l'idéal des rapports qui devaient exister entre l'Eglise et l'Etat, — quelle institution humaine l'a jamais réalisé ? — mais il établissait un modus vivendi acceptable dans les circonstances données.

A la différence du concordat de 1516, celui de 1801 était, dans la forme comme dans le fond, un contrat synallagmatique, conclu entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle. Il allait devenir à la fois, par la sanction du pape et du premier consul, loi de l'Eglise et loi de l'Etat. Le texte comprenait un préambule et dix-sept articles.

Par le préambule, le gouvernement de la République reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est celle de la grande majorité du peuple français et particulièrement celle des consuls. Les dix-sept articles règlent, d'une manière générale, la condition des personnes ecclésiastiques, le statut des biens ecclésiastiques et le rôle de l'Etat à l'égard de l'Eglise.

Les évêques seront désormais répartis en une nouvelle circonscription des diocèses, établie par le Saint-Siège de concert avec le gouvernement (article 2) ; et les curés, en une nouvelle circonscription des paroisses, faite par l'évêque et approuvée par le gouvernement (article 9). Les évêques seront nommés par le gouvernement et institués par le pape suivant les formes établies en France avant le changement de gouvernement (article 4).

Sa Sainteté déclare que ni elle ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques (article 13) ; de son côté, le gouvernement assurera un traitement convenable aux évêques et aux curés (article 14) et garantira aux catholiques la liberté de faire des fondations en faveur de leurs églises (article 15).

Le premier consul jouira auprès du Saint-Père des mêmes droits et prérogatives dont jouissait l'ancien gouvernement (article 16) ; mais, dans le cas où quelqu'un de ses successeurs ne serait pas consul catholique, ces droits et prérogatives seront réglés-par une nouvelle convention (article 17).

En vertu d'une disposition transitoire, le pape devait demander aux anciens évêques leur démission, et, dans le cas où ils la refuseraient, procéder à la nomination de nouveaux évêques (article 3).

Telles furent, dans leurs lignes générales, les dispositions de cette convention diplomatique, l'une des plus importantes que l'on rencontre dans l'histoire de l'Eglise. Par un certain côté, elle semblait ratifier les résultats politiques de la Révolution française, puisque la papauté reconnaissait dans le premier consul de la République française les mêmes droits et prérogatives dont jouissait près d'elle l'ancien gouvernement, c'est-à-dire les droits et prérogatives de cette monarchie traditionnelle dont elle avait sacré tous les rois ; et, par ce premier côté, elle devait exciter chez quelques royalistes des défiances difficiles à vaincre. Mais, d'autre part, la papauté sortait de la crise plus grande que jamais. La Révolution avait commencé par prétendre régler à son gré la discipline de l'Eglise ; acculée comme dans une impasse, elle avait été obligée de reconnaître qu'elle ne pouvait rien faire sans le pape ; et, à ce pape, elle venait de reconnaître un droit inouï, ou du moins dont aucun pontife n'avait fait usage jusqu'alors : celui de déposséder de leur légitime autorité tous les évêques de la France, pour y rétablir la paix religieuse. Les conséquences de cet acte devaient aller plus loin, s'étendre sur le monde entier. Comme le dit Taine[59], un précédent indestructible était posé. Dans l'édifice de l'Eglise, il était désormais reconnu que la grosse pierre d'angle et d'attente était la papauté[60]. Depuis le concordat français de 180r, plus de trente concordats seront conclus entre le Saint-Siège et les différents Etats, non seulement de l'ancien continent, mais aussi du nouveau, et partout ils auront le même caractère ; partout où l'esprit révolutionnaire, après avoir bouleversé les organismes traditionnels, rendra nécessaire une réorganisation ecclésiastique, il se trouvera qu'elle a ouvert les voies à une action plus immédiate et plus assidue de la papauté sur les chrétientés reconstituées[61]. De cette façon, conclut Taine, toutes les grandes Eglises catholiques de l'univers seront l'œuvre du pape, sa création attestée par un acte positif ; aucune d'elles ne pourra se dire ou même se croire légitime, sans déclarer légitime l'autorité supérieure qui lui aura confié l'être et la vie[62]. La Terreur avait fait prendre à l'Eglise une conscience plus claire de sa foi et de sa piété ; le Concordat établissait sur des bases plus solides son antique hiérarchie.

 

IX

La convention, signée à Paris le 15 juillet i80i par les plénipotentiaires, devait être ratifiée par le pape et le premier consul dans les quarante jours. La signature de Pie VII fut donnée le 15 août, celle de Bonaparte le 8 septembre, et l'échange officiel des ratifications se fit le 10 septembre. Le 27 août, le Souverain Pontife avait désigné pour le représenter à Paris en qualité de légat a latere, le cardinal Caprara, qui avait déjà été chargé par le pape Pie VI des nonciatures de Lucerne et de Vienne. Il y avait défendu avec assez d'habileté le Saint-Siège contre les entreprises de Kaunitz et de Joseph II. Mais la mission que lui confiait Pie VII était autrement difficile. Chargé de veiller à l'exécution du concordat, il allait avoir à lutter à la fois contre le formalisme méticuleux de Portalis, contre la politique insaisissable de Talleyrand, contre les violences calculées de Bonaparte ; et jamais il ne pourrait compter fermement sur l'appui, timide et peu sûr, de l'abbé Bernier.

Des pièges lui étaient tendus de tous côtés. Caprara ne sut pas les éviter tous. Le 30 mars 1802, Portalis, profitant d'un moment de fatigue et d'émotion où se trouvait le nonce à la suite d'une longue discussion avec le premier consul, lui donna lecture d'un règlement, qui devait être publié plus tard sous le titre d'articles organiques. Caprara, n'ayant pas le texte sous les yeux, écouta, mais, comme il l'avoue dans une lettre, ne saisit pas la portée exacte du document, auquel il demanda pourtant qu'on fît quelques modifications. On le lui promit ; et, sans autre forme de procès, le 5 avril, Portalis présenta aux Chambres, comme faisant un tout indivisible, le concordat suivi des articles organiques[63]. Le 8 avril, le Corps législatif, par 228 voix contre 21, vota la nouvelle loi, qui, n'ayant pas été attaqués dans les dix jours au Sénat comme inconstitutionnelle, devint, le 18 avril 1802, loi définitive de la République.

Or, ce 18 avril était le jour de Pâques. Dès l'aube, le bourdon de Notre-Dame, muet depuis dix ans, se fit entendre. A l'heure de la grand'messe, les consuls en habit rouge, les ministres et les ambassadeurs en uniforme, les officiers généraux en grande tenue, se rendirent à la cathédrale, où l'on entendit M. de Boisgelin, nouvel archevêque de Tours, prononcer un grand discours de circonstance. La solennité se termina par le chant du Te Deum. L'émotion populaire fut très grande. On raconte que, dans la rue, les gens pleuraient en s'embrassant, et qu'un habitant de l'île Saint-Louis éprouva une telle impression de joie qu'il tomba mort[64].

Cette joie s'étendit à la France entière. La plupart des églises étaient déjà rouvertes. Mais plus d'une se trouvait jusque-là partagée avec les constitutionnels ; le culte catholique y était célébré avec timidité, avec appréhension, presque en cachette[65]. Au lendemain de la solennité de Notre-Dame, il reprit son ancien éclat. Les processions se déroulèrent de nouveau dans les rues et sur les places publiques ; on vit renaître à la fois, rivalisant d'enthousiasme, les grandes solennités liturgiques et les manifestations spontanées de la piété. Les séminaires se rouvrirent[66], les chapitres furent reconstitués ; les fabriques reçurent un commencement d'organisation ; les fondations en faveur des églises se multiplièrent ; les hospices, les prisons, les lycées reçurent des aumôniers ; les prêtres ne craignirent plus de paraître en public avec l'habit ecclésiastique[67]. Dans une allocution prononcée le 24 mai 1802, le Souverain Pontife se fit l'interprète de la joie universelle en s'écriant : Quel spectacle nouveau la France ne présente-t-elle pas en ce moment à l'univers entier Les temples du Très-Haut rouverts, les brebis rendues à leurs légitimes pasteurs, les sacrements de l'Eglise publiquement administrés, l'étendard de la croix de nouveau déployé, et le chef suprême de l'Eglise solennellement reconnu : tels sont les bienfaits immenses dont il faut nous réjouir grandement dans le Seigneur[68]. En conséquence, le pape invitait les catholiques de France à célébrer un jubilé d'actions de grâces.

 

X

Cette joie ne fut pas sans mélange, et ce triomphe fut traversé par bien des épreuves.

Ces articles organiques, dont le premier consul avait fait faire une communication rapide à Caprara dans une espèce de guet-apens, étaient, par certains côtés, la négation même de la convention concordataire.

Il ne faut pas confondre, comme on le fait parfois, écrit un jurisconsulte français[69], ces articles organiques de l'an X avec le concordat lui-même, quoiqu'ils fassent partie de la même loi d'Etat. Le concordat, concerté entre les deux puissances, est à la fois une loi de l'Eglise et de l'Etat. Les articles organiques, œuvre exclusive du gouvernement français, n'ont jamais été soumis au pape ni approuvés par lui Bonaparte les présentait comme une loi destinée à régler les détails du concordat et à en assurer l'exécution. En réalité, il cherchait à revenir, d'une façon détournée, sur certains tempéraments qu'il avait dû apporter à ses projets primitifs. S'inspirant de principes formulés dans la Déclaration gallicane de 1682, il essayait de rétablir à son profit sur la nouvelle Eglise de France, les droits que s'étaient arrogés les rois absolus à l'égard de l'ancienne. C'était pour lui un moyen de tenir le clergé dans sa main, avec l'espoir de lui faire servir ses intérêts.

En promulguant les articles organiques, Bonaparte prétendait exercer le choit de police que lui reconnaissait le concordat à l'égard du culte. Il n'ignorait pas qu'il le dépassait. Le concordat avait en effet, après une longue et minutieuse négociation, restreint ce droit de police aux cas où la tranquillité publique serait intéressée. Or les articles organiques débutaient par reproduire : 1° les anciennes règles gallicanes relatives à la vérification des actes du Saint-Siège et des décrets des synodes étrangers, même ceux des conciles généraux, soumis au placet (articles 1 et 2) ; 2° l'interdiction aux évêques de se réunir en concile ou en synode en France sans l'autorisation du gouvernement (article 4), ou de sortir de leur diocèse, même pour se rendre à Rome, sans une permission expresse (article 20) ; 3° l'ancien appel comme d'abus, sous la forme d'un recours au Conseil d'Etat (article 6). Toutes ces mesures avaient, au cours des négociations, fait l'objet d'une opposition très nette de la part des envoyés pontificaux.

Les articles organiques s'occupaient ensuite de questions relatives à la discipline, à la doctrine et même au dogme, c'est-à-dire de questions purement spirituelles, qui sont en dehors de la compétence du pouvoir civil, et à l'égard desquelles plusieurs articles étaient en contradiction avec les canons et même avec le Concordat qu'ils étaient censés appliquer. Tels étaient : l'article 10, qui abolissait tout privilège portant exemption de juridiction épiscopale ; l'article 11, qui subordonnait à l'autorisation du gouvernement l'établissement des chapitres et séminaires qu'autorisait le Concordat ; les articles 13, 14, 15, 21, 22, 23, qui déterminaient les devoirs pastoraux des archevêques et des évêques ; l'article 24, qui imposait aux professeurs des séminaires l'obligation de souscrire la Déclaration de 1682 et d'enseigner la doctrine qui y est contenue ; l'article 29, qui prescrivait l'adoption en France d'un seul catéchisme et d'une seule liturgie ; l'article 26, qui fixait, contrairement aux canons, l'âge et les conditions requis pour l'ordination des prêtres. Portalis a dit, pour justifier les articles organiques, qu'ils n'introduisaient pas un droit nouveau et n'étaient qu'une nouvelle sanction des antiques maximes de l'Eglise gallicane. C'est précisément ce qui les condamnait.

Les articles organiques furent la source des querelles ultérieures avec le Saint-Siège. Au consistoire du 24 mai 1802, le pape protesta vivement contre la duplicité du premier consul. Il chargea ensuite le cardinal Caprara de réclamer auprès de Talleyrand contre ces articles, que Sa Sainteté n'avait point été invitée à examiner, et qui intéressaient essentiellement les mœurs, la discipline, les droits, l'instruction et la juridiction ecclésiastiques. A. la longue lettre de Caprara, du 18 août 1803, ce fut Portalis qui répondit, le 22 septembre, par un plaidoyer, plus long encore, où il essayait de justifier Bonaparte. Une nouvelle note du cardinal Caprara, adressée à Talleyrand au sujet du sacre de Napoléon, prouva à ce dernier que le pape persistait à distinguer le concordat, qu'il avait accepté, et les lois dites organiques, dont plusieurs articles ne pouvaient s'accorder avec les principes et les maximes de l'Eglise. Cette fois, Talleyrand répondit[70] : Le concordat est le résultat de la volonté des deux  puissances contractantes. Les lois organiques, au contraire, ne sont que le mode d'exécution adopté par l'une de ces deux puissances. Le mode est susceptible de changement et d'amélioration, suivant les circonstances. On ne peut donc, sans injustice, confondre indistinctement l'un et l'autre dans les mêmes expressions. Le cardinal Consalvi, au nom du pape, prit acte de la déclaration de Talleyrand, par laquelle les dix-sept articles du Concordat convenu avec le Saint-Siège sont séparés tout à fait des lois organiques, auxquelles ils furent accolés dans le décret du 18 germinal an X, et dont Sa Sainteté espère obtenir de Sa Majesté impériale le changement et l'amélioration[71]. L'espoir du pape n'était pas fondé. Il ne put rien obtenir de Napoléon, et dut se borner à renouveler à diverses reprises, notamment dans sa bulle Quam memorandum du 10 juin 1809, ses plus fermes protestations.

 

XI

Dans la négociation du Concordat, Pie VII avait eu la consolation de voir la grande masse de ses évêques, de ses prêtres, de ses fidèles, se ranger autour de son autorité souveraine. Les abjurations des prêtres constitutionnels s'étaient multipliées. Des documents  publiés par Taine, il semble résulter que le nombre des fidèles restés attachés à l'Eglise assermentée ne dépassait pas, en 1801, le dixième des catholiques, en d'autres ternies que, sur une population de trente-cinq millions de Français et de trente millions de catholiques, vingt-sept millions restaient unis au pape[72]. Les constitutionnels qui suivaient encore les directions de Grégoire étaient, il est vrai, plus ardents peut-être que jamais. Ils avaient commencé par faire au concordat une opposition désespérée ; puis bientôt, voyant l'inutilité de leurs efforts, ils avaient accepté le traité ; mais c'était dans l'espoir de le confisquer à leur profit. De fait, on allait voir leur activité, leur adresse, et surtout leur incroyable ténacité leur permettre de garder une partie de leurs positions et d'obtenir, sinon tous les honneurs de la guerre, tout au moins une capitulation avantageuse[73].

Bonaparte n'avait jamais goûté l'Eglise constitutionnelle ; il rappelait une comédie jouée par des idéologues et des intrigants. Toutefois, pendant qu'il négociait le concordat, soit qu'il v9ulert simplement tâter le terrain, soit plutôt qu'il eût pour but d'intimider le pape, il permit aux constitutionnels de se réunir en conciles. Plusieurs conciles provinciaux se tinrent, notamment à Rouen et à Bourges, en 1800. Un concile national s'ouvrit le 21 juin 1801, au moment même de l'arrivée de Consalvi à Paris. Il fut présidé par Le Coz, métropolitain de Rennes, qui avait déjà eu la présidence de l'Assemblée conciliaire de 1797. Les réunions solennelles se tinrent à Notre-Dame. Trente-neuf évêques, sept procureurs d'évêques absents et douze députés d'églises sans évêques, y assistèrent. Vingt-cinq départements n'y furent pas représentés. Cet état-major voulut faire croire qu'il avait une grande armée derrière lui. Il n'en était rien. La tenue de ce pseudo-concile ne remua pas profondément l'opinion. Les membres de l'assemblée s'en rendirent compte eux-mêmes. Ils se contentèrent de protester de leur obéissance aux pouvoirs établis, d'écrire au pape pour le supplier de seconder leurs efforts vers la pacification religieuse et pour lui exprimer tous leurs vœux dans l'entreprise d'un concordat qui terminerait les dissensions religieuses. Ils ne tentèrent pas même de réaliser le vaste plan de réformes qu'ils avaient conçu. L'eussent-ils voulu, leurs discussions intestines et un ordre de Fouché, leur ordonnant, le 25 août, de se dissoudre, ne leur en laissèrent pas le temps[74]. Le concordat venait d'être ratifié par le pape ; Fouché n'éprouvait plus le besoin d'agiter devant lui l'épouvantail d'un concile schismatique.

Mais un homme de la trempe de Grégoire n'était pas prêt à rendre les armes sans combat. Il se savait soutenu, dans le gouvernement, par Talleyrand. Celui-ci, bien que rentré dans la vie laïque, se sentait toujours des entrailles de père pour l'Eglise constitutionnelle, et s'en faisait volontiers avocat au Conseil des ministres. Il en trouva bientôt l'occasion.

Les cinq premiers projets de concordat contenaient une mention plus ou moins explicite des prêtres assermentés : mais le texte définitivement adopté se taisait sur ce point. Aussi lorsque, le 24 juillet 1801, le premier consul, dans un entretien avec Consalvi, aborda la question de la réhabilitation sans condition des évêques constitutionnels, la conversation devint-elle orageuse. Que demandez-vous à ces évêques, s'écria Bonaparte, pour les réconcilier avec l'Eglise ?Une rétractation, répondit Consalvi, c'est-à-dire la reconnaissance de leurs erreurs et l'acceptation des brefs du pape. — Ils ne se rétracteront jamais, répliqua le consul avec colère. Un homme qui se rétracte se déshonore. Je serais le premier à le mépriser. Je veux nommer huit ou neuf évêques tirés du clergé constitutionnel, mais non pas de ceux qui auront fait une rétractation. Arrangez-vous pour les réintégrer dans l'Eglise, mais ne leur demandez aucun acte contraire à l'honneur[75].

Cette attitude du premier consul était le résultat des insinuations perfides de Talleyrand. Les constitutionnels voulaient bien rentrer dans l'Eglise, mais y rentrer la tête haute, sans rien abjurer. L'abbé Bernier lui-même plaida leur cause. Le gouvernement, écrivait-il[76], ne souffrirait pas qu'ils parussent abjurer les résultats de la Révolution. A force de diplomatie, le Saint-Siège finit par faire accepter par le premier consul le texte d'un bref que le pape adresserait à Spina relativement aux prêtres constitutionnels. Ce bref, rempli, de l'aveu de Bernier lui-même, d'un esprit de condescendance et de charité, n'eut pas le succès qu'on en espérait. On en discuta la portée, l'autorité, l'authenticité. Alors Bonaparte, qui avait craint de voir les prêtres constitutionnels se déshonorer en obéissant au chef de l'Eglise, n'hésita pas à leur demander, au nom de l'Etat, leur démission. Portalis, après avoir conféré avec plusieurs d'entre eux, en rédigea la formule, que presque tous signèrent et envoyèrent au pape par l'intermédiaire de Spina. Nous vouons, disaient-ils[77], au Souverain Pontife, successeur légitime de saint Pierre, obéissance et soumission, conformément aux canons et aux saints décrets de l'Eglise. Ces derniers mots offraient quelque ambiguïté, mais Caprara prit soin de voir chacun des évêques et de leur faire donner à la formule, par des explications verbales, un sens orthodoxe.

Deux évêques constitutionnels, celui du Loir-et-Cher, Grégoire, et celui du Jura, Moïse, voulurent donner à leurs lettres de démission des allures de manifestation tapageuse. Le premier consul en fut mécontent, et les écarta systématiquement de la nouvelle hiérarchie concordataire. Celui qui avait été le chef incontesté de l'Eglise constitutionnelle devint, dans la retraite, le centre d'un petit groupe de prêtres constitutionnels impénitents, et mourut, impénitent lui-même, le 28 avril 1831.

Douze évêques assermentés eurent place dans le nouvel épiscopat. Deux d'entre eux, Charrier de La Roche, de Versailles, et Montault des Îles, d'Angers, se soumirent humblement. Mais les autres se vantèrent longtemps de n'avoir rien à rétracter dans leur vie passée. Les derniers résistants ne firent leur soumission, plus ou moins sincère, qu'en 1804, et les bulles de confirmation de leur élection n'arrivèrent de Rome que le 17 juin 1805[78].

 

XII

Les constitutionnels impénitents eurent malheureusement l'occasion de constater, chez les plus ardents de leurs adversaires politiques, des actes de désobéissance qu'ils comparèrent malignement à leur propre révolte. Les Annales de la religion de novembre 1801 insérèrent triomphalement une lettre signée par treize évêques émigrés en Angleterre et contenant ces mots : Très-Saint-Père... nous nous trouvons dans la nécessité de vous refuser l'obéissance accoutumée... L'expérience des calamités sans nombre qui désolent notre patrie depuis plusieurs années, nous fait craindre que l'abandon universel et simultané de tous les sièges ne soit, pour la foi catholique, une nouvelle source de malheurs ; et il n'appartient qu'à une assemblée générale des évêques de l'Eglise gallicane de faire connaître à Votre Sainteté les moyens les plus sûrs de les éviter[79].

Sur les dix-neuf évêques émigrés en Angleterre, cinq seulement s'étaient soumis ; quatorze s'étaient montrés ouvertement réfractaires. Cet exemple fut malheureux. A la fin de novembre, on n'avait encore reçu d'Allemagne que quatre démissions épiscopales, contre onze refus. Quant aux onze évêques résidant en France, ils donnèrent tous, en des termes de la plus filiale soumission, la démission qu'on leur demandait. Pour couper court, le pape Pie VII usa du droit suprême qui appartient à la papauté en pareilles occurrences. Par sa bulle Qui Christi Domini vices, du 29 novembre 1801[80], il déclara que les cent trente-cinq évêchés de l'ancienne France, ceux de Belgique et ceux de la rive gauche du Rhin, étaient supprimés : par suite, démissionnaires ou non, les évêques perdaient toute juridiction, l'objet de cette juridiction n'existant plus[81].

La plupart des évêques réfractaires finirent par se soumettre. Le principal motif de leur insoumission avait été d'ordre politique. Royalistes, vivant au milieu de la noblesse émigrée et subissant son influence, ils ne voulaient se prêter à aucune démarche qui pût accréditer en France le gouvernement républicain[82]. Mais leur profond esprit catholique ne pouvait leur permettre de persister dans leur refus en présence d'une volonté formelle du pape. Deux d'entre eux, cependant, non seulement ne se rendirent jamais, mais se firent les centres d'une résistance qu'ils encouragèrent par des mandements et par leurs lettres particulières. Nous voulons parler de l'évêque de La Rochelle, Jean de Coucy, en qui s'éteignait le nom d'une des plus grandes familles de la noblesse de France, et surtout de l'évêque de Blois, Alexandre de Thémines, qu'on peut regarder comme le fondateur de la secte des anticoncordataires, plus connue depuis sous le nom de Petite Eglise. Alexandre de Lauzières de Thémines, de la famille du maréchal de Lauzières de Thémines, s'était fait à la cour, où il avait rempli les fonctions d'aumônier du roi Louis XVI, puis à l'évêché de Blois, auquel il avait été élevé dès l'âge de trente-quatre ans, la réputation d'une piété ardente, d'une incorruptible vertu, d'une rigidité dans la conduite qui contrastait vivement avec les mœurs générales de son entourage. Dans l'assemblée du clergé de 1788, il avait seul élevé la voix en faveur du parlement de Paris, alors exilé à Troyes. Sous la Révolution, il avait énergiquement refusé tous les serments ; et n'avait quitté son poste qu'au dernier moment, le 12 février 1791, sous la pression simultanée d'une injonction pressante de la municipalité et d'un soulèvement populaire qui mettait sa vie en danger. Il devait jusqu'à ses derniers moments protester de toutes ses forces contre le concordat conclu avec Bonaparte, refuser même, en 1814, de rentrer en France, à l'appel du roi Louis XVIII, car, disait l'inflexible prélat, pour ramener un évêque dans sa patrie après tant d'orages, il ne suffit pas de restaurer la monarchie, il faut restaurer pleinement la religion de nos pères. M. de Thémines eut cependant le bonheur, avant de mourir, de se réconcilier avec Rome[83].

Le groupe le plus compact des Dissidents se constitua dans le Bocage vendéen, qui appartenait au nouveau diocèse de Poitiers. C'est surtout dans le bas Poitou et dans le Lyonnais que le nom de Petite Eglise fut donné à leur groupement. Des foyers moins importants de résistance se formèrent dans d'autres contrées. Sous les noms divers de Clémentins à Rouen, de Filochois à Tours, de Louisets à Rennes, d'Enfarinés à Rodez, et de Fidèles en Provence, les anticoncordataires se réunirent dans des oratoires privés, refusant de participer aux cérémonies célébrées dans les églises concordataires ou par des prêtres soumis au Concordat. A la mort de M. de Thémines. en 1829, ils n'eurent plus d'évêque à leur tête ; en 1847, ils perdirent leur dernier prêtre. D'importantes conversions, opérées pendant ces dernières années, semblent annoncer la fin prochaine de la secte[84].

 

XIII

Pour le zèle de Pie VII, comme pour l'ambition de Bonaparte, la pacification religieuse de la France n'était qu'un point de départ. Ce qu'ils voulaient l'un et l'autre, avec des points de vue très différents, c'était la pacification religieuse du monde entier. On l'a dit avec raison, les intentions des deux contractants rappelaient moins l'ancien régime que le Saint-Empire. Bonaparte songeait plutôt à Charlemagne, ou, si l'on veut, à Barberousse et à Frédéric II qu'à Louis XIV. Quant à Pie VII, il voyait avec peine les catholiques multiplier les entraves à son gouvernement. Hélas ! disait-il un jour à Cacault, je n'ai de vraie paix que dans le gouvernement des catholiques qui sont sujets des infidèles ou des hérétiques. Vous connaissez tout ce que mon prédécesseur a eu à souffrir des changements opérés en Autriche par les empereurs Joseph et Léopold. Vous êtes témoin des assauts qui me sont livrés tous les jours par les cours d'Espagne et de Naples[85]...

L'Italie, dont le pape ne jugeait point utile de parler, ne lui avait pas non plus épargné les épreuves. La formation de la République cisalpine n'avait pas seulement créé le nationalisme italien[86] ; elle avait favorisé en Italie la diffusion des idées révolutionnaires. Une proclamation du 3 février 1797, adressée à tous les évêques par les ministres de la République, leur disait : Dorénavant... tout papier qui viendra de la cour de Rome sera réputé nul ipso facto[87]. En vain le général Bonaparte avait-il dit : Nous vous avons donné la liberté : sachez la conserver ; favorisez la propagation des lumières et respectez la religion[88]. On défendit aux évêques de faire mention, dans leurs mandements, du Saint-Siège et des pouvoirs reçus de lui. Le célèbre discours de Milan, prononcé par Bonaparte le 5 juin 1799, n'avait pas calmé les esprits. Le 23 novembre 1800, le premier consul écrivait à Talleyrand : Vous ferez savoir aux citoyens Jourdan et Petiet (ministres de la République cisalpine) que c'est avec peine que je vois que l'on cherche à inquiéter les prêtres[89]. Pour rassurer le clergé, vers la fin de l'année 1801, il insinua au gouvernement cisalpin la pensée de faire accréditer près le Saint-Siège un représentant. Le représentant choisi fut le ministre de France à Rome, M. de Cacault. Puis il chargea Talleyrand de réunir à Lyon, en consulte extraordinaire, les membres les plus notables de la République cisalpine.

Dès lors, les affaires religieuses d'Italie entrèrent dans une voie d'apaisement. Mais les obstacles n'avaient pas tous disparu ; il allait falloir l'indomptable énergie du premier consul, l'admirable souplesse de Cacault, l'inaltérable patience de Pie VII pour les surmonter et parvenir enfin à une pacification relative.

La consulte de la République cisalpine se tint à Lyon au mois de janvier 1802. Les témoignages contemporains ont décrit avec admiration le spectacle de cette grande assemblée, où se rendirent quatre cent cinquante-deux notables italiens, parmi lesquels plusieurs vénérables prélats, voulant assister, disaient-ils, à la proclamation de l'indépendance de leur patrie par le héros qui l'avait affranchie. Bonaparte y arriva le 13 janvier, fixa les limites du nouvel Etat, lui donna une constitution semblable à la Constitution française ; et en fut proclamé le président. Le 26 janvier, dans une séance des plus imposantes, le premier consul, placé sur une estrade, entouré de sa famille et de ses ministres, promulgua solennellement la nouvelle Constitution. On eût cru voir Charlemagne, assisté des évêques, des grands vassaux de l'empire, des nobles et des généraux, rédigeant des lois pour l'Eglise et pour l'Etat aux comices de Worms ou d'Aix-la-Chapelle[90].

Cette cérémonie était bien, en effet, une préparation à la proclamation de l'empire. Pour la première fois, le premier consul y fut acclamé sous les deux noms réunis de Napoléon Bonaparte. Un des actes principaux qu'il venait de sanctionner était une législation ecclésiastique, présentée sous le nom de lois organiques du clergé, et destinée à poser les bases d'un concordat italien. Non seulement le premier article de la Constitution cisalpine proclamait la religion catholique, apostolique et romaine religion de l'Etat, mais les lois organiques décidaient que les évêques seraient nommés par le gouvernement et institués par le Saint-Siège (titre I, article 1) ; que les curés seraient élus et institués par l'évêque avec l'agrément du gouvernement (article 2) ; que les limites des diocèses seraient remaniées, s'il y avait lieu, de concert avec le Saint-Siège (titre II, article 1) ; que chaque diocèse aurait son séminaire avec dotation respective (article 5) ; qu'aucun bien actuellement possédé par l'Eglise ne pourrait être vendu (article 8) ; que le clergé serait dispensé de tout service militaire (titre III, article 8)[91].

Le pape manifesta son contentement au premier consul par une lettre du 18 mars, et désigna le cardinal Caprara pour négocier un concordat. Mais, le 23 juin 1802, un décret rendu par le vice-président de la République cisalpine, Melzi, sembla détruire toutes les espérances fondées sur l'assemblée de Lyon. Sous prétexte de fixer les attributions du ministre des cultes, le nouveau décret soumettait à l'approbation du pouvoir civil presque tous les actes du ministère ecclésiastique[92]. Pie VII fit parvenir ses protestations indignées à Napoléon, qui, passant par-dessus le décret signé par Melzi, présenta, le août, au Saint-Père, un projet de concordat. Mais une opposition formidable s'éleva parmi les chefs de l'Etat cisalpin. De grands orages étaient à prévoir. Pour les éviter, Pie VII proposa au premier consul de renoncer à tout projet de concordat. L'Eglise d'Italie, dit-il, n'a pas subi d'aussi profonds bouleversements que l'Eglise de France ; ne suffirait-il pas de régler par des brefs les difficultés pendantes ? On attendrait des jours plus calmes pour entamer une négociation. L'idée du pape était sage ; mais Bonaparte, impatient de briser les obstacles qu'il rencontrait devant lui, voulut passer outre. Des négociations, dans lesquelles Consalvi et Caprara intervinrent au nom du pape, Bernier et Cacault au nom du gouvernement français, se poursuivirent au milieu de difficultés sans nombre, et aboutirent enfin à la rédaction du concordat qui fut souscrit à Paris le 16 septembre 1803, et ratifié le 2 novembre par Napoléon Bonaparte, agissant en qualité de Président de la République italienne. Ce concordat, rédigé dans le même esprit que le concordat français, fut officiellement publié à Milan le 26 janvier 1804. Malheureusement il était accompagné d'un décret, signé par Melzi, qui, encore une fois, dans le but prétendu d'assurer l'exécution de la loi, en violait plusieurs articles des plus importants. Décidément, la mauvaise volonté du gouvernement italien ne reculait devant aucune hypocrisie. Napoléon essaya de calmer les alarmes du pape par une lettre du 24 avril 1804, lui laissant entendre que sa protection allait être désormais plus efficace. Le premier consul songeait à l'empire, au sacre qu'il allait recevoir, et sans doute aussi à la couronne de fer des rois d'Italie qu'il allait ceindre l'année suivante. Mais la situation devait, au contraire, se tendre alors plus que jamais ; les maximes gallicanes devaient, en 1810, être déclarées pour toute l'Italie lois de l'empire, et les évêques récalcitrants devaient être incarcérés par l'ordre même du nouvel empereur.

 

XIV

L'Eglise d'Espagne était destinée à partager le sort de celle d'Italie. Mais elle avait passé par des phases diverses. Jusqu'à la proclamation de l'empire, les Etats ibériques n'eurent pas à subir l'invasion des armées françaises. En Espagne, le ministre Godoy était l'allié de Bonaparte ; en Portugal, le régent avait, de 1801 à 1803, acheté la paix avec la France au prix de subsides plusieurs fois renouvelés. Mais, pour être restés sous une constitution d'ancien régime, les Etats de la péninsule ibérique n'étaient pas exempts d'un sourd esprit d'hostilité à l'égard de Rome.

Le 9 octobre 1801, le chevalier de Vargas, ministre d'Espagne à Rome, avait entretenu le cardinal Consalvi de plusieurs réclamations formulées par son souverain Charles IV. Il demandait que le nonce du pape n'eût aucune juridiction à Madrid. Le roi d'Espagne, disait-il dans une note diplomatique[93], sait que ceux qui, dans ses Etats, sont ecclésiastiques ne s'en trouvent pas moins ses sujets. La cour de Madrid formula d'autres prétentions. On essayait, dit Consalvi, dans ses Mémoires[94], de placer les réguliers sous la domination des évêques, et de les soustraire à l'autorité de leurs supérieurs généraux. On s'efforçait d'attribuer aux évêques des facultés pour toutes les dispenses matrimoniales. On désirait accaparer la collation de tous les bénéfices et d'autres pouvoirs très étendus. La cour de Madrid demandait le droit d'imposer à volonté les biens ecclésiastiques et de confisquer même plusieurs de ces biens, au préjudice évident du clergé. Bref, on exigeait simultanément tant de choses, et des choses si importantes, qu'on ne pourrait pas y ajouter foi si on les rapportait ici. Par sa souplesse, par ses prudentes condescendances, le cardinal sut aplanir ces difficultés. Le cardinal de Bourbon fut nommé visiteur de tous les ordres religieux du royaume ; un concordat fut conclu avec Charles IV, auquel on accorda des subsides eu vue de la guerre contre les Anglais.

Les difficultés soulevées du côté de l'Espagne étaient à peine aplanies, que le Portugal en provoquait de nouvelles. La cour de Portugal, écrit Consalvi[95], publia un édit qui blessait les droits du Saint-Siège et plusieurs lois canoniques. Le Saint-Père, qui était alors en France, où il était venu sacrer Napoléon, écrivit lui-même de Paris au prince régent de Portugal ; mais, grâce aux ruses du cabinet de Lisbonne, ce fut avec peu de succès. Peut-être serions-nous arrivés à une conciliation favorable si les affaires de France n'eussent alors absorbé la sollicitude du pape et de son ministre.

Cette sollicitude pour les affaires de France retarda également la solution des affaires religieuses de l'Allemagne.

L'Allemagne catholique, envahie, comme l'Italie, par les armées de la Révolution, imbue, plus que l'Espagne et le Portugal, des idées anti-romaines qu'y avaient propagées Fébronius et Joseph IL était peut-être, après la France, le pays le plus foncièrement troublé, celui où le besoin d'une pacification religieuse se faisait Id plus profondément sentir. La nouvelle de la conclusion du concordat français y produisit une sensation immense. Dans aucun pays, dit Theiner[96], ce concordat ne fut plus admiré qu'en Allemagne. Il ranima les espérances des catholiques. Avec quelle joie ne virent-ils pas ainsi abrégés les jours de leurs douleurs et restitués à l'Eglise ses droits inaliénables. On salua donc ce concordat comme un heureux présage de prochaine délivrance. Effectivement, les souverains catholiques, aussi bien que les souverains protestants, se virent bientôt forcés de garantir par des concordats particuliers les droits de l'Eglise, que l'impiété triomphante chez les uns, une intolérance séculaire chez les autres, avaient si obstinément contestés et foulés aux pieds. Ces tendances n'aboutirent à leur pleine réalisation qu'après le rétablissement de l'empire. Malheureusement, les princes allemands trouvèrent dans la conduite même de Napoléon un précédent qui leur permit de conserver plusieurs des anciens abus ; car, ainsi qu'on l'a fort justement remarqué, Napoléon avait fait deux actes qu'il présentait comme complémentaires et inséparables : le concordat et les articles organiques. Or, si le concordat était un hommage à la religion, les articles organiques ressemblaient à une duperie. Les souverains allemands calquèrent presque servilement les lignes de leur politique ecclésiastique sur celle de Napoléon. Ils demandèrent et obtinrent de Rome qu'une assise fût donnée à leurs Eglises, puis ils prétendirent régler en toute liberté le détail de ces édifices, dût l'assise elle-même en souffrir[97].

 

XV

Le Concordat français de 1801 n'eut pas seulement une influence sur l'organisation des Eglises nationales dans les autres Etats catholiques, il fut le point de départ d'une politique d'entente de Napoléon avec les autres confessions religieuses.

La situation Les protestants, assez nombreux et assez influents en France sous le règne de Louis XVI, l'étaient devenus davantage au cours de la Révolution, grâce à l'appoint que leur avaient apporté les conquêtes de nos armées. Sous le Directoire, Mme de Staël osa conseiller aux pouvoirs publics d'adopter le protestantisme comme religion d'Etat[98]. La proposition ne fut pas jugée réalisable, mais la plupart des hommes en place portaient à la religion réformée une bienveillance faite du double désir d'afficher la tolérance et de taquiner les catholiques[99]. Sous le Consulat, le Conseil d'Etat, dans un mémoire présenté aux consuls, en janvier 1802, s'exprima ainsi : Le gouvernement, en déclarant que le catholicisme est en majorité en France, n'a pas voulu exclure de sa protection le culte protestant. Le protestantisme est une communion chrétienne, qui a droit à la protection. Ses fondateurs ont, les premiers, répandu en Europe des maximes libérales de gouvernement[100]. Aussi ne fût-on pas étonné de voir le premier consul présenter au Corps législatif, en même temps que les articles organiques du culte catholique, les articles organiques des cultes protestants. Cette loi organique, dite du 18 germinal an X (7 avril 1802), est divisée en trois titres, et règlemente les situations, non pas de toutes les confessions protestantes, mais de deux confessions seulement, celle des Eglises réformées, ou calvinistes, et celle des Eglises de la Confession d'Augsbourg, ou luthériennes. Le titre premier comprend des dispositions générales pour toutes les communautés protestantes. Les préoccupations politiques de Bonaparte et une certaine méfiance à l'égard du cosmopolitisme protestant, s'y révèlent dans l'article 1er, déclarant que nul ne pourra exercer les fonctions du culte s'il n'est Français, dans l'article 2, statuant que les Eglises protestantes ni leurs ministres ne pourront avoir de relations avec aucune puissance ni autorité étrangère, et dans les articles 4 et 5, disant que nulle décision doctrinale, nul changement disciplinaire, ne pourront avoir lieu sans l'autorisation du gouvernement. En retour, en vertu de l'article 6, les pasteurs recevront un traitement de l'Etat.

Le titre II s'occupe du culte calviniste et y institue des pasteurs, des consistoires et des synodes. Les pasteurs seront élus par les consistoires et confirmés par le gouvernement. Les consistoires se composeront des pasteurs administrant une circonscription de six mille âmes, et de six à douze laïques choisis parmi les plus imposés. Les synodes se composeront des pasteurs de cinq Eglises consistoriales. Ils s'assembleront avec l'autorisation du gouvernement et lui soumettront leurs décisions.

Le titre III s'occupe du culte luthérien L'organisation est analogue à celle du culte calviniste, mais un peu plus compliquée. Elle comprend des pasteurs, des consistoires locaux, des inspecteurs et des consistoires généraux.

En résumé, les deux cultes protestants se trouvaient placés, par la loi du 18 germinal, sous une dépendance assez étroite de l'Etat. Mais pasteurs et fidèles ne s'en plaignirent pas. Ils furent moins sensibles au sacrifice d'une partie de leur indépendance religieuse qu'aux avantages qu'ils se promettaient du salaire de l'Etat ; car ils trouvaient deux grandes choses : une reconnaissance légale incontestable, et le gage officiel d'une égalité parfaite avec les catholiques romains[101]. Rabaut-Dupuy, qui présidait le Corps législatif en 1802, disait plus tard, dans une circulaire adressée aux réformés de l'Empire : Vous qui vécûtes sous le joug de l'intolérance, voyez et comparez. Ce n'est plus dans les déserts que vous rendez vos hommages au Créateur, nos temples vous sont rendus, nos pasteurs sont reconnus fonctionnaires publics et sont salariés par le gouvernement[102]. Plus tard, bien des protestants, et des plus notables, n'ont pas dissimulé leur mécontentement au sujet d'une loi qui, selon eux, a complètement déformé l'organisation primitive du presbytérianisme calviniste. Au lieu d'une société religieuse existant en soi et par soi, nommant ses ministres, jugeant les différends et décidant de toutes questions doctrinales ou disciplinaires en des colloques indépendants, la loi de germinal instituait une société civile dépendante en toutes choses du pouvoir séculier, appuyant son existence même sur une force étrangère à son propre fonds. C'était, au point de vue protestant, le premier vice de l'organisation nouvelle ; son second défaut était de supprimer absolument l'élément primitif du protestantisme, l'Eglise particulière, avec son consistoire et son pasteur, pour la fondre dans une Eglise consistoriale, formée de pasteurs agglomérés[103]. Mais, encore une fois, tous ces inconvénients passèrent inaperçus ou furent considérés comme largement compensés par les avantages d'une reconnaissance officielle des Eglises protestantes et par le traitement -assuré de leurs pasteurs. Le président du consistoire de Genève se fit l'interprète de tous les ministres et de tous les protestants, en adressant officiellement ses remerciements à Napoléon[104].

Le premier consul avait l'intention de régler d'une manière analogue la situation des israélites. Mais en 1802, le souvenir de certaines spéculations faites par les juifs sur les biens nationaux était encore trop vivant dans la mémoire des populations : Napoléon pensa qu'une loi qui ferait des israélites dispersés dans la France un corps plus compact et plus indépendant, était une entreprise prématurée. L'organisation officielle du culte israélite ne fut réglée que six ans plus tard.

En attendant, les juifs, qui étaient entrés en grand nombre dans la franc-maçonnerie, trouvèrent quelque compensation dans la faveur dont cette société fut l'objet. Le 10 avril 1801, dans une fête qui avait réuni plus de cinq cents maçons au Grand-Orient, la franc-maçonnerie avait acclamé Bonaparte[105]. Par Cambacérès et par Dubois, déjà initiés, elle avait dans le gouvernement consulaire de puissants protecteurs. Le premier consul répondit aux avances de la société. On n'a point de preuves qu'il ait été initié ; mais les annales de la maçonnerie relatent, à la date du 30 septembre 1802, la nomination du général Murat, gouverneur de Paris, comme premier surveillant[106], et, à la date du 18 décembre 1803, l'élévation du général Masséna au grade de grand gouverneur[107]. L'année 1804 devait être une date des plus importantes dans l'histoire de la maçonnerie par la fusion du Grand-Orient avec la Grande-Loge générale. Le traité qui consacra cette fusion est connu des maçons sous le nom de Concordat de 1804. Or, il fut signé, dit un historien presque officiel de la maçonnerie, le 3 décembre 1804, dans l'hôtel du maréchal Kellermann[108]. Quand l'empire fut proclamé, la maçonnerie, dit Bazot, alors secrétaire du Grand-Orient, comptait près de douze cents loges. A. Paris, dans les départements, dans les colonies, dans les pays réunis, dans les armées, les plus hauts fonctionnaires publics, les maréchaux, les généraux, les magistrats, les savants, le commerce, l'industrie, presque toute la France dans ses notabilités, fraternisait maçonniquement avec les maçons simples citoyens : c'était comme une initiation générale[109]. Il y a certainement de l'exagération dans ces lignes enthousiastes ; mais ce qui paraît vraisemblable, c'est que Bonaparte, habile à capter à son profit toutes les puissances politiques et sociales, ait essayé de se servir de la franc-maçonnerie pour réaliser ses grands projets. Le grand historien Frédéric de Schlégel, dont on connaît les intimes relations, antérieures à sa conversion, avec les maîtres du monde rationaliste et du monde juif, n'a pas craint d'écrire, dans sa Philosophie de l'histoire : Est-il quelqu'un qui ignore ou qui ait oublié avec quelle adresse l'homme qui dans ces derniers temps régnait sur le monde, se servit, dans tous les pays conquis, de ce véhicule, et l'employa comme un organe propre à fourvoyer et à nourrir de fausses espérances l'opinion publique ?[110]

 

XVI

Quoi qu'il en soit, en 1804, l'opinion publique de la France et de l'Europe sembla prête à accepter la réalisation des vastes ambitions de Napoléon Bonaparte. Celui qui avait su, par des prodiges d'énergie, surmonter à la fois les préjugés de son entourage, l'opposition du clergé constitutionnel, les ruses d'un Talleyrand, ministre des relations extérieures, et les intrigues d'un Fouché, ministre de la police, pour faire aboutir le concordat, pensait que le chef de l'Eglise ne lui refuserait pas un témoignage de reconnaissance pour tant d'efforts, et que Pie VII voudrait bien donner une consécration religieuse à la haute dignité qu'il convoitait. Il ne s'agissait de rien moins que de placer sur la tête de Napoléon Bonaparte la couronne impériale. Mais pour ce titre nouveau d'empereur, une consécration extraordinairement solennelle s'imposait. Le sacre conféré par un évêque français dans la cathédrale de Reims, tel qu'il était donné aux rois de l'ancienne monarchie, ne pouvait suffire. Napoléon voulait un couronnement à Notre-Dame de Paris, dans une cérémonie présidée par le pape lui-même.

On sait comment, à la suite d'une proposition faite le 23 avril 1804 par le tribun Curée, Bonaparte fut proclamé, le 18 mai, par le Sénat, empereur des Français.

Officiellement informé par une lettre de Caprara, datée du 11 mai 1804, que l'empereur voulait être sacré par lui, Pie VII, dit son historien[111], tomba dans un grand abattement. Le pape n'ignorait pas qu'en opérant la pacification religieuse, le premier consul avait toujours cherché à affermir et accroître son pouvoir. En se faisant sacrer empereur par le chef de l'Eglise, un de ses principaux objectifs était d'enlever à Louis XVIII le plus solide de ses appuis. Se prêter à la volonté de Napoléon, c'était par conséquent soulever contre soi le parti royaliste, déjà très excité ; c'était peut-être se prêter à une orientation nouvelle des destinées politiques de l'Europe. Mais il était facile de prévoir, en même temps, quelles seraient les conséquences d'un refus, opposé à un tel homme, en un tel moment. Afin de ne point porter seul la responsabilité de la décision, Pie VII réunit le Sacré-Collège. Quinze cardinaux sur vingt se déclarèrent favorables au voyage du Souverain Pontife à Paris, mais sous réserve des quatre conditions suivantes : 1° promesse de réformer quelques articles organiques qui outrepassaient les libertés de l'Eglise gallicane[112] ; 2° observation intégrale des cérémonies du sacre ; 3° refus par le pape de recevoir les évêques constitutionnels qui n'auraient pas adhéré aux décisions de Sa Sainteté sur les affaires ecclésiastiques de France ; 4° refus par le pape de recevoir Mme de Talleyrand, dont Sa Sainteté ne reconnaîtrait jamais le mariage[113]. Dans une réponse, faite au nom du premier consul, Bernier, maintenant évêque d'Orléans, reconnut qu'on avait, en effet, mêlé avec nos libertés beaucoup trop de maximes des anciens parlements, et qu'il était regrettable que quatre évêques constitutionnels n'eussent pas observé les convenances de leur état ; que cette question, ainsi que celle du cérémonial du sacre, ne pouvait être mieux décidée qu'à Paris[114]. Dans une note habile, Talleyrand donna à peu près les mêmes garanties et s'appliqua surtout à faire comprendre que la démarche du pape ne pouvait créer au Saint-Siège aucune difficulté grave. Le voyage de Sa Sainteté en France, disait-il, ne peut inspirer aux cours étrangères aucune espèce de soupçon. La France n'a pas balancé à reconnaître Sa Sainteté, quoique son élection eût été faite dans les Etats d'un souverain étranger, et au milieu des ennemis qu'elle avait à combattre. Comment ces mêmes puissances, aujourd'hui amies ou alliées de la France, verraient-elles de mauvais œil que le Père commun des fidèles honorât de sa présence ce vaste et glorieux empire rendu à la religion ?... Sa Sainteté n'a rien à redouter non plus des anciens partis qui ont si longtemps divisé la France. A peine aura-t-elle fait quelques pas sur le sol français, qu'elle s'apercevra que ces partis n'existent plus[115]. Le 3 août 1804[116], Napoléon lui-même promit au Saint-Père toute satisfaction au sujet de l'exécution du Concordat italien[117]. Les pourparlers se prolongèrent pendant plus de deux mois encore. Dès l'année précédente, Napoléon avait, en vue des négociations qu'il projetait, et pour en faciliter une issue favorable à ses désirs, envoyé à Rome, en qualité d'ambassadeur, son oncle, le cardinal Fesch.

Cette nomination n'avait pas été sans exciter, dans la cour pontificale, une vive émotion. On regrettait Cacault, dont le dévouement au Saint-Siège s'était manifesté par des services si éminents ; et les antécédents de l'oncle de Napoléon étaient bien faits pour exciter de justes méfiances. Prêtre avant la Révolution, Joseph Fesch avait, pendant la tourmente, abandonné la carrière sacerdotale. Partisan des idées nouvelles, il avait exercé les fonctions de commissaire des guerres, et n'était rentré dans l'Eglise qu'après le 18 brumaire. La faveur de son neveu l'avait alors rapidement fait élever aux fonctions d'archevêque de Lyon et à la dignité de cardinal. Sa vie, qui avait été jusque-là assez orageuse et dominée par des préoccupations d'intérêt temporel, était devenue régulière, et même austère et modeste. Il était arrivé à Rome, le 2 juillet 1803, accompagné d'un secrétaire dont le nom déjà célèbre ne devait cesser de grandir, le vicomte de Chateaubriand. L'intelligence du cardinal Fesch n'avait rien d'éminent, mais son activité était extraordinaire et contribua beaucoup au succès de la mission diplomatique qui lui avait été confiée[118].

Le 29 octobre, le pape réunit de nouveau le Sacré-Collège et lui annonça que, connaissant positivement la ferme volonté de l'empereur de protéger de plus en plus l'Eglise, il entreprenait, pour le bien de la religion, le long voyage de Paris. Consalvi, son secrétaire d'Etat, aurait tous pouvoirs pendant toute son absence, pour régler les affaires spirituelles et temporelles.

Pie VII quitta Rome le 2 novembre, traversa l'Italie et la France au milieu des témoignages les plus émouvants de respect et d'affection. Les manifestations dont il fut l'objet à Lyon furent particulièrement touchantes. Tous les fronts s'inclinaient religieusement pour recevoir la bénédiction du saint pontife, dont le port noble, la figure amaigrie, la tête légèrement inclinée, le sourire affable, le regard vif sous les arcades sourcilières profondes, respiraient un air de majesté religieuse et de paternelle bonté[119].

Qui ne connaît, par l'histoire de France, les scènes grandioses du 2 décembre 180lt, dont la principale a été popularisée par le tableau célèbre de David : toutes les cloches de la ville et le bourdon de Notre-Dame sonnant à grandes volées ; dans la vieille cathédrale, tendue de draperies de pourpre parsemées d'abeilles d'or, le héros s'avançant sous un dais, le sceptre en main, le. front couronné du laurier des Césars ; Napoléon jurant sur l'Évangile de rendre toujours à l'Eglise et aux pontifes romains les honneurs qui leur sont dus ; Pie VII donnant à l'empereur et à l'impératrice, selon le rite traditionnel, les onctions saintes ; puis, par une violation subite du cérémonial, le souverain se couronnant lui-même et couronnant Joséphine d'un geste audacieux ; et la cérémonie se terminant par des acclamations triomphales au potentat couronné, tandis que la musique impériale reconduit le pontife au palais archiépiscopal en répétant le Tu es Petrus[120].

L'impression laissée dans le peuple par cette grande solennité religieuse ne fut pas le seul résultat bienfaisant du voyage du pape. Sa venue à Paris fut l'occasion pour un grand nombre de prêtres constitutionnels de renoncer à leur schisme ; Napoléon manifesta sa gratitude au pape en rétablissant et en reconnaissant officiellement plusieurs instituts et établissements catholiques, tels que les instituts des Lazaristes et des filles de la Charité, le séminaire des Missions étrangères et le séminaire du Saint-Esprit. A un long mémoire présenté par Caprara, l'empereur fit répondre par une note du 1er mars 1805, rédigée par Talleyrand, empreinte d'une grande modération et proclamant des principes importants. Napoléon, disait la note, reconnaît que, dans l'intérêt même de la religion, Pie VII doit être respecté, non seulement comme chef de l'Eglise, mais encore comme Monarque indépendant ; l'empereur place au premier rang des actions qui ont jeté de l'éclat sur sa vie le respect qu'il a montré pour l'Eglise de Rome[121]. Mais ces formules générales n'étaient accompagnées d'aucun engagement précis relatif aux requêtes particulières contenues dans le mémoire de Caprara, et plus d'un procédé de l'empereur laissait au cœur du Souverain Pontife, lorsqu'il partit de Paris, le 4 avril 1805, une secrète amertume.

Le premier de ces procédés avait été relatif à son mariage. Dès la veille du sacre, une visite de Joséphine de Beauharnais avait profondément ému le Saint-Père. L'épouse officielle de l'empereur[122] lui avait confié qu'elle n'avait point été mariée par un prêtre. Pie VII accueillit l'impératrice avec bonté, mais lui déclara que, suivant les lois de l'Eglise, il ne pouvait procéder à la cérémonie du sacre avant que l'empereur n'eût réglé la situation. Grande fut la colère de Napoléon quand il connut la démarche de Joséphine et la résolution du pape. Comprenant vite, toutefois, combien celle-ci était inébranlable, il céda. Le cardinal Fesch, grand aumônier de la maison impériale, fut prévenu, demanda au pape les pouvoirs et les dispenses nécessaires et les obtint tous pour célébrer le mariage dans les conditions anormales qui se présentaient. Le mariage se fit le 1er décembre vers quatre heures de l'après-midi, devant Fesch, sans témoins et sans la présence du propre curé. Napoléon, qui pensait déjà à un divorce, crut que l'absence de ces formalités permettrait un jour la rupture canonique de son mariage. Il fit remarquer à Fesch l'absence des témoins, mais le cardinal passa outre, et bénit le mariage du 1er décembre 1804, qui est regardé généralement comme un mariage canoniquement régulier[123].

D'autres incidents, que Consalvi rappelle dans ses Mémoires avec 'me émotion à peine contenue, avaient également affligé le pontife. Je ne parierai point, écrit le secrétaire d'Etat, de tout ce que le pape eut à souffrir. Je tairai comment et pourquoi, le jour du sacre, Napoléon fit attendre Sa Sainteté une heure et demie ; comment se passa la cérémonie, si différente de ce qui avait été convenu ; comment l'empereur se couronna lui-même, après avoir brusquement saisi la couronne sur l'autel, avant que le pape étendit la main pour la prendre. Je ne parlerai pas de la manière dont Bonaparte, quoiqu'il fût chez lui, prit la droite de Sa Sainteté dans toutes les occasions où il se montrait publiquement avec Elle, et du peu de respect avec lequel il la traita... J'énumère ces souffrances afin qu'on saisisse bien ce qu'il a fallu au pape de vertu, de modération et de bonté, pour suivre, dans ses abaissements, Celui dont il était le vicaire ici-bas[124].

Les ovations spontanées dont le pontife fut l'objet en traversant de nouveau la France et l'Italie ne suffirent pas à dissiper la tristesse de son âme. Il apprit bientôt que certains catholiques de Vienne, de Naples et d'ailleurs l'accusaient de faiblesse, de prévarication et d'apostasie pour la démarche qui lui avait valu tant d'anxiétés douloureuses et tant de déceptions[125]. Il ne s'en repentit pas. Le vénérable pontife, en venant sacrer l'empereur, avait montré aux Français combien était grande et touchante la majesté d'un pape. Il avait donnés prouvé son désir de tout concilier pour favoriser le nouvel essor de la religion en France[126]. Il avait laissé à Napoléon ces graves paroles : Vous nous avez fait concevoir une grande espérance ; nous attendons avec confiance que vous la remplissiez comme empereur des Français[127]. Mais l'empereur, ébloui par tant de triomphes, ne devait pas écouter ces sages conseils ; et le rétablissement de l'empire n'était que le prélude d'une nouvelle lutte du sacerdoce et de l'empire.

 

 

 



[1] Encyclique du 15 mai 1800, BARBERI, Bullarium, t. XI, p. 24.

[2] VAN DUERM, Un peu plus de lumière sur le conclave de Venise, p. 264 et s.

[3] Correspondance de Napoléon Ier, t. VI, p. 339-341.

[4] Notamment dans les Annales philosophiques, morales et littéraires de 1800. t. II, p. 246, et dans les Etrennes religieuses publiées par l'abbé Courbon.

[5] Lettre du cardinal Martiniana à Pie VII, reproduite par le cardinal MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 3. Cette lettre a été publiée pour la première fois dans son texte intégral par le P. RINIERI, S. J., dans son ouvrage intitulé la Diplomatie pontificale au XIXe siècle, le Concordat entre Pie VII et le premier consul, traduction Verdier, p. 16-18.

[6] Vuol far case vergine della chiesa gallicana, écrit Martiniana. MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 4.

[7] Sur cet entretien du général Bonaparte avec le cardinal Martiniana, voir la lettre du cardinal à Pie VII, dans MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 3-5, et MAURY, Correspondance diplomatique et Mémoires, publiés par Ricard, 1 vol. in-8°, Lille, 1891, t. I, p. 461.

[8] Ses intentions sont aussi pures que son esprit est borné, écrivait de Martiniana le représentant de l'Autriche à Rome, Ghislieri. Maury disait de lui, plus crûment : Il n'a pas de tête. MATHIEU, p. 10.

[9] MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 5.

[10] D'HAUSSONVILLE, op. cit., t. I, p. 67.

[11] Chez ce pontife, la condescendance, l'empressement à éviter toute résistance inutile et toute collision, s'alliait à un infatigable attachement au devoir, à un courage indomptable pour faire face à l'ennemi. Cardinal WISEMAN, Souvenirs sur les quatre derniers papes, p. 123.

[12] D'HAUSSONVILLE, op. cit., t. I, p. 66-67.

[13] MAURY, Correspondance diplomatique et Mémoires, t. I, p. 188.

[14] D. BOULAY DE LA MEURTHE, Documents sur la négociation du Concordat, t. I, p. 75. Cette querelle sur les projets d'un concordat se greffait sur une querelle plus générale, ressuscitée à propos de la promesse de fidélité à la Constitution, qu'un arrêté du 7 nivôse an VIII (28 décembre 1799) exigeait des prêtres. Maury, avec l'élan irréfléchi de son ardente imagination, s'était lancé dans la lutte, assurant qu'un tel serment, opposé aux droits imprescriptibles du roi de France, était réprouvé en haut lieu, se donnant comme l'interprète des congrégations cardinalices, reprenant durement M. de Juigné, archevêque de Paris, de son mangue d'énergie, accusant ce prélat d'être ivre de presbytérianisme et de démocratie. MAURY, Correspondance diplomatique, t. II, p. 94. On imagine par là ramener l'ancien gouvernement, écrivait M. Emery ; on se trompe et on sacrifie à des illusions la religion. Lettre du 31 janvier 1800 à l'abbé de Romeuf. Cf. L. DE LANZAC DE LABORIE, Paris sous Napoléon, t. I, p. 280-287.

[15] Ami des lois du 13 nivôse an VIII (3 janvier 1800).

[16] Cité, d'après les archives nationales, par PISANI, l'Église de Paris pendant la Révolution, t. IV, p. 26-27.

[17] PISANI, l'Église de Paris pendant la Révolution, t. IV, p. 42.

[18] Circulaire du 20 thermidor. Archives nationales A F IV 1379. Citée par PISANI, IV, 44. Voir ibid., p. 45-47, les diverses mesures de police prises à propos d'un prospectus de pédagogie du collège de Navarre, où l'on dénonçait les menées contre-révolutionnaires de quelques éducateurs rétrogrades. Ce prospectus a été reproduit par M. AULARD, Paris sous le Consulat, I, 506.

[19] MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 9.

[20] MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 10.

[21] Cardinal MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 17.

[22] Cette longue Note sur les conférences de Verceil a été publiée pour la première fois en entier par Mgr RICARD, Correspondance diplomatique et mémoires inédits du cardinal Maury, t. I, p. 461-479.

[23] BOULAY DE LA MEURTHE, Documents sur la négociation du Concordat, t. I, p. 205. Sur les interventions du roi Louis XVIII à propos du Concordat, voir MAURY, Correspondance diplomatique, t. I, p. 391-511, et Ernest DAUDET, l'Eglise et le roi pendant l'émigration, dans le Correspondant du 10 mai 1895.

[24] BESNARD, Souvenirs d'un nonagénaire, t. II, p. 197. Besnard, prêtre angevin défroqué, était un ami particulier de Volney. Ses souvenirs sur l'ancien régime et la Révolution sont, dit le cardinal Mathieu, un des livres les plus intéressants qui aient été écrits sur cette époque. MATHIEU, p. 34.

[25] MATHIEU, p. 35.

[26] Mme Grand, Anglaise par la nationalité de son mari, était Française de naissance. Voir Correspondant, t. CCXX, p. 659.

[27] Correspondant, t. CCXX, p. 36.

[28] Abbiamo molti nemici e sopra tutti uno implacabile et potentissimo in Autun. Lettre du 1er juin 1801, publiée par le Correspondant, t. CCXX, p 37.

[29] Dépêche du 10 juin 1801, Correspondant, t. CCXX, p. 36. Les faits mentionnés ci-dessus, dont plusieurs seront rappelés plus expressément dans la suite de cette histoire, n'ont pas empêché Talleyrand d'écrire dans ses Mémoires, en parlant du concordat : Cette grande réconciliation avec l'Eglise, à laquelle j'avais puissamment contribué... TALLEYRAND, Mémoires, t. I, p. 284. Si l'on prend l'histoire des négociations dans son ensemble, il est impossible d'affirmer plus nettement le contraire de la vérité. Mais il n'est pas plus exact de déclarer, comme l'ont fait certains historiens, que Talleyrand a eu un parti pris systématique d'empêcher le rétablissement de la religion catholique. Tant qu'il a pu espérer y avoir un rôle prépondérant, il l'a désiré. M. Bernard de Lacombe l'a prouvé, par des documents décisifs, émanant des acteurs ou des témoins les plus irrécusables. Cf. B. DE LACOMBE, le Mariage Talleyrand, dans le Correspondant du 25 août et du 10 septembre 1905, t. CCXX, p. 658 et s., 853 et s.

[30] Voir MATHIEU, p. 44-45, le résumé du mémoire adressé par Grégoire au premier consul en août 1800.

[31] Plus tard, aux objections des diplomates romains. Bonaparte répondait : Vous revenez sur votre parole ; Martiniana m'avait dit que c'était accordé. — On ne peut croire, écrivait le 11 janvier 1801 le cardinal Consalvi, le préjudice que l'Eminence Martiniana a causé à la négociation dans le peu qu'il s'en est mêlé.

[32] Annales catholiques, t. V, p. 384.

[33] Fouché n'était pas dans les ordres, mais il avait porté la soutane et rempli les fonctions de professeur dans plusieurs collèges de l'Oratoire, entre autres dans celui de Juilly.

[34] Instructions du 13 octobre 1800, publiées par BOULAY DE LA MEURTHE, t. III, p. 597-637.

[35] Instructions du 13 octobre 1800, publiées par BOULAY DE LA MEURTHE, t. III, p. 597-637.

[36] GOSSELIN, Vie de M. Emery, t. II, p. 41-42.

[37] GOSSELIN, Vie de M. Emery, t. II, p. 42.

[38] Je ne crains pas, écrit le cardinal Mathieu, de signaler aux jeunes attachés du Quai d'Orsay les instructions de Consalvi à Spina, comme un modèle à étudier et un chef-d'œuvre de diplomatie honnête et avisée. Le cardinal Mathieu donne un sommaire de ces instructions MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 60-71.

[39] Les prêtres portaient généralement à cette époque, en dehors de leurs fonctions ecclésiastiques, le costume laïque. Spina lui-même avait été obligé de le revêtir.

[40] Lettre de Spina à Consalvi, du 12 novembre 1800, citée par BOULAY DE LA MEURTHE, t. I, p. 23.

[41] BOULAY DE LA MEURTHE, t. I, p. 23.

[42] La rue des Petits-Augustins comprenait la partie de la rue Bonaparte actuelle qui va du Quai à la rue Jacob.

[43] BOULAY DE LA MEURTHE, I, 169.

[44] Voir le système proposé par Spina dans PISANI, IV, 112.

[45] BOULAY DE LA MEURTHE, I, 353.

[46] BOULAY DE LA MEURTHE, I, 63.

[47] Voir le texte complet dans MATHIEU, p. 145-148.

[48] Le texte de cette lettre a été publié pour la première fois par le cardinal MATHIEU, le Concordat de 1801, p. 150-153.

[49] Bernard DE LACOMBE, le Mariage de Talleyrand dans le Correspondant du 25 août 1905, p. 677.

[50] PISANI, IV, 131.

[51] BOULAY DE LA MEURTHE, II, 419-422 ; MATHIEU, p. 179-180.

[52] Cacault ne reçut le titre officiel de ministre de France qu'après la signature concordat.

[53] ARTAUD DE MONTOR, Histoire du pape Pie VII, 3e édition, Paris, 1839, t. I, p. 108 et s. Ce récit, écrit peu de temps après les événements, a été reconnu authentique et exact par M. de Cacault. Ibid., p. 108, note.

[54] MATHIEU, p. 191.

[55] CONSALVI, Mémoires, édition Crétineau-Joly, t I, p. 318 et s.

[56] Un sixième projet avait été proposé à Spina le 17 avril, mais n'avait pas eu de suite à cause des incidents rapportés plus haut.

[57] BOULAY DE LA MEURTRE, t. III, p. 164 et s. ; t. VI, p. 76 et s.

[58] Après la signature du Concordat, Talleyrand revint à la charge, multiplia les instances pour obtenir du pape la permission de se marier. Il n'obtint qu'un bref daté du 29 juin 1802, qui levait l'excommunication dont il était frappé et lui accordait la communion laïque. La permission de se marier lui fut refusée. Mais le premier consul interpréta le bref à sa façon : un arrêté consulaire, inséré au Bulletin des lois, déclara donner son plein effet au bref du pape rendant le ministre des relations extérieures à la vie séculière et laïque, laissant entendre qu'il avait le droit de se marier. En conséquence, le 10 septembre 1802, Talleyrand épousa Mme Grand à la mairie du Xe arrondissement de Paris. Cette union civile fut-elle suivie d'une bénédiction nuptiale à Epinay ? On l'a soutenu, sans preuves positives. En tout cas, le mariage religieux eut été frappé de nullité radicale. Voir sur ce sujet Bernard DE LACOMBE, le Mariage de Talleyrand, dans le Correspondant du 25 août et du 10 septembre 1905. Cf. Bibl. Nat., nouv. acquis. françaises, 22.360.

[59] TAINE, les Origines de la France contemporaine, t. XI, p. 68.

[60] TAINE, les Origines de la France contemporaine, t. XI, p. 68.

[61] G. GOYAU, Vue générale de l'histoire de la papauté, 1 vol, in-4°, Paris, Didot, 1895, p. 194.

[62] TAINE, les Origines de la France contemporaine, t. XI, p. 71.

[63] BOULAY DE LA MEURTHE, t. V, p. 376-379, 297-391, 407.

[64] PISANI, le Clergé de Paris et la Révolution, t. IV, p. 286.

[65] L. DE LANZAC DE LABORIE, Paris sous Napoléon, t. I, p. 292-298.

[66] Le 6 octobre 1802, le premier consul rendit à sa destination primitive le séminaire de Saint-Sulpice, alors habité par des femmes de mauvaise vie, qui furent, sur ses ordres, renfermées à Bicêtre (Correspondance de Napoléon Ier, t. VIII, p. 79, n° 6363) En 1800, profitant du calme relatif dont on jouissait. M. Emery avait groupé, sous la direction de, son confrère M. Duclaux, quelques jeunes séminaristes dans une maison de la rue Saint-Jacques, à l'enseigne de la Vache Noire (c'est la maison qui porte actuellement le n° 218 de la rue Saint-Jacques, à l'intersection de la rue Gay-Lussac). Vêtus du costume laïque, les séminaristes prenaient leurs récréations en se promenant sur les boulevards voisins. Le dogme était professé par l'abbé Frayssinous ; la morale par l'abbé Fournier, futur évêque de Montpellier ; le droit canonique et l'histoire par M Emery, qui, plus suspect que les autres, n'habitai t pas la maison et logeait rue d'Enfer, d'où il venait faire ses cours. A la rentrée de 1801, les élèves étaient déjà au nombre d'une trentaine ; il y avais parmi eux deux futurs évêques, les abbés de Quelen et Feutrier, et un jeune homme d'une vive intelligence, le futur fondateur du collège Stanislas, l'abbé Liautard.

[67] En 1801, les prêtres, sans oser encore reprendre la soutane à Paris, avaient arboré un grand manteau noir. LANZAC DE LABORIE, Paris sous Napoléon, t. I, p. 296.

[68] BARBERI, t. XI, p. 335-339.

[69] Emile CHÉNON, professeur à la faculté de droit de l'Université de Paris, dans l'Histoire générale de LAVISSE et RAMBAUD, t. IX, p. 263-266. Cf. GAUDRY, Traité de la législation des cultes, Paris, 1854 ; Ami de la religion du 1er août 1854 ; DUDON, la Réponse de Portalis à la note du cardinal Caprara sur les articles organiques, dans la Revue d'histoire diplomatique, Paris, 1907, t. XXI, p. 269, 309.

[70] Lettre du 18 juillet 1804.

[71] Lettre du 28 août 1804.

[72] TAINE, les Origines, t. X, p. 47-48, note ; rapports de Barbé-Marbois sur la Bretagne, de Français de Nantes sur le Vaucluse et la Provence, de Lacuée sur Paris et les sept départements environnants. Dans quelques départements, comme dans les Vosges, les constitutionnels étaient encore en force ; mais dans d'autres, leur était complètement anéantie. PISANI, IV, 157-158, 185.

[73] PISANI, IV, 154.

[74] Voir les procès-verbaux de ces assemblées provinciales et du concile national dans les Annales de la religion.

[75] Cette conversation est racontée par Consalvi dans une dépêche adressée au cardinal Doria, BOULAY DE LA MEURTHE, t. III, p. 292.

[76] BOULAY DE LA MEURTHE, t. III, p. 313.

[77] Lettre de Caprara à Consalvi, BOULAY DE LA MEURTHE, IV, 164.

[78] PISANI, l'Épiscopat constitutionnel, p. 49.

[79] Annales de la religion, t. XIV, p. 412-413.

[80] BARBERI, Bullarium, t. XI, p. 245.

[81] Le nombre des nouveaux évêchés fut réduit à 60.

[82] Voir notamment le mémoire publié par ces évêques le 8 juin, sous ce titre : Déclaration sur les droits du Roi.

[83] ROUSSEL, le Centenaire de la Petite Eglise, dans le Correspondant du 10 mars 1903. Les anticoncordataires répandaient le bruit que Pie VII avait cédé de ses droits spirituels pour conserver son domaine temporel, et ils répétaient la pasquinade :

Pio (VI), per conservar la fede,

Perde la sede ;

Pio (VII), per conservar la sede,

Perde la fede.

Pie VI, pour conserver la foi, a perdu son siège ; Pie VII, pour conserver son siège, a perdu la foi.

[84] Sur la Petite Eglise, voir DROCHON, la Petite Eglise, 1 vol. in-12, Paris, 1894 ; MANCENOT, au mot Anticoncordataires dans le Dictionnaire de théologie de VACANT ; LATREILLE, Après le Concordat, 1 vol. in-16, 1910 ; LATREILLE, la Petite Eglise de Lyon, 1 vol. in-16, 1911.

[85] Lettre de Cacault à Talleyrand, citée par THEINER, Histoire des deux Concordats, t. II, p. 25-26.

[86] P. HAZARD, la Révolution française et les lettres italiennes, Paris, 1910 ; Henry COCHIN, la Révolution française et l'Italie dans le Correspondant du 25 octobre 1911.

[87] THIENER, Histoire des deux Concordats, t. II, p. 2.

[88] THIENER, Histoire des deux Concordats, t. II, p. 3.

[89] THIENER, Histoire des deux Concordats, t. II, p. 5.

[90] THIENER, Histoire des deux Concordats, t. II, p. 10.

[91] Voir le texte complet de ces Lois organiques dans THIENER, Histoire des deux Concordats, II, p. 10-14.

[92] THIENER, Histoire des deux Concordats, t. II, p. 18 et s.

[93] ARTAUD DE MONTOR, Histoire de Pie VII, t. I, p. 207.

[94] CONSALVI, Mémoires, édition Crétineau-Joly, t. II, p. 278.

[95] CONSALVI, Mémoires, édition Crétineau-Joly, t. II, p. 282.

[96] THEINER, Histoire des deux Concordats, t. I, p. 297-298.

[97] G. GOYAU, l'Allemagne religieuse, le Catholicisme, t. I, p.140.

[98] Voir le mémoire inédit publié par M. Paul GAUTIER dans la Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1899.

[99] L. DE LANZAC DE LABORIE, Paris sous Napoléon, t. I, p. 336.

[100] Cité par G. DE FÉLICE, Histoire des protestants de France, 8e édition, p. 602.

[101] G. DE FÉLICE, p. 604-605.

[102] G. DE FÉLICE, p. 605.

[103] G. DE FÉLICE, p. 607. Cf. VINET, Essai sur la manifestation des convictions religieuses, p. 387-388 ; F. PUAUX, Histoire populaire des protestants français, p. 361.

[104] G. DE FÉLICE, p. 610.

[105] REBOLD, Histoire des trois grandes loges de France, Paris, 1834, p. 79.

[106] REBOLD, Histoire des trois grandes loges de France, p. 89.

[107] REBOLD, Histoire des trois grandes loges de France, p. 92.

[108] REBOLD, Histoire des trois grandes loges de France, p. 94-95. L'ouvrage de Rebold est revêtu de l'imprimatur du Grand-Orient.

[109] BAZOT, Code des franc-maçons, p. 183, cité par G. GAUTHEROT, au mot Franc-Maçonnerie dans le Dictionnaire d'Apologétique, t. II, col. 110.

[110] Frédéric DE SCHLÉGEL, Philosophie de l'histoire, traduction Lechat, 2 vol. in-8°, Paris, 1836, t. II, p. 365.

[111] ARTAUD, Hist. de Pie VII, II, 93.

[112] ARTAUD, Hist. de Pie VII, II, 99.

[113] Voir le mémoire des cardinaux dans ARTAUD, II, 96-100.

[114] Voir la lettre de Bernier dans ARTAUD, II, 105-106.

[115] Voir cette note dans ARTAUD, II, 109-111.

[116] Pour la première fois Napoléon ne se servait pas du calendrier républicain.

[117] ARTAUD, II, 113-114.

[118] LYONNET, le Cardinal Fesch, 2 vol. in-8°, Lyon, 1841 ; CATTET, la Vérité sur le cardinal Fesch, 1 vol. in-8°, Lyon, 1842.

[119] Voir dans les Annales religieuses d'Orléans, du 20 mars 1898, une relation inédite, écrite par un témoin oculaire à l'occasion du passage de Pie VII à Montargis. On y trouve un portrait détaillé du Souverain Pontife. A. Fouché, qui lui demandait, à son arrivée, comment il avait trouvé la France : Béni soit le ciel ! répondit Pie VII, nous l'avons traversée au milieu d'un peuple à genoux.

[120] ISABEY et FONTAINE, Cérémonies et fêtes du sacre, 1 vol. in-4°, Paris, 1805.

[121] Pour plus de détails, voir THEINER, Histoire des deux concordats, t. II, ch. X, p. 231-287, et le comte d'HAUSSONVILLE, l'Eglise romaine et le premier empire, t. I, ch. XVI, p 319-354.

[122] Joséphine Tascher de La Pagerie, née à la Martinique en 1763, avait épousé en 1779 le vicomte de Beauharnais, mort sur l'échafaud en 1794, puis, en 1796, le général Bonaparte.

[123] Telle est la conclusion très ferme de M. WELSCHINGER dans son ouvrage, le Divorce de Napoléon, 1 vol in-18, Paris, 1889. Toutefois M. LECOY DE LA MARCHE, dans une étude publiée dans l'Univers du 7 mai 1839 et reproduite dans son livre la Guerre aux erreurs historiques, p. 322-345, a vivement combattu cette opinion. Selon lui, le mariage religieux de Napoléon et de Joséphine, célébré le 1er décembre 1804, n'a été qu'une comédie. S'il a été dénoué plus tard d'une façon peu régulière, il y aurait eu des raisons très suffisantes de l'annuler. Ces raisons seraient : 1° le défaut de témoins, mal couvert par la concession générale des pouvoirs faite au cardinal Fesch, et 2° surtout le défaut du consentement de Napoléon, qui ne voulait à aucun prix épouser Joséphine, qui n'avait consenti à la cérémonie que parce qu'elle était une condition du sacre, et qui en exigeant et en faisant expressément noter l'absence des témoins, marquait bien son désir de se ménager des causes canoniques d'annulation de ce mariage fictif.

[124] CONSALVI, Mémoires, t. II, p. 403-404.

[125] Voir la lettre tristement fameuse de Joseph de Maistre. On se moque ici casez joliment du bonhomme... Les forfaits d'un Alexandre Borgia sont moins révoltants que cette hideuse apostasie... Je voudrais de tout mon cœur que ce malheureux Pontife s'en allât à Saint-Domingue pour sacrer Dessalines. J. DE MAISTRE, Correspondance, t. I, p. 138.

[126] WELSCHINGER, le Pape et l'Empereur, 1 vol. in-8°, Paris, 1905, p. 45.

[127] Lettre du 2 août 1804. Voir le reste entier de la lettre dans THEINER, op. cit., t. II, p. 238.