HISTOIRE GÉNÉRALE DE L'ÉGLISE

 

DEUXIÈME PARTIE. — LA LUTTE CONTRE LES DOCTRINES HÉTÉRODOXES

CHAPITRE II. — LE PROTESTANTISME.

 

 

Le protestantisme, officiellement reconnu par les parties contractantes du traité de Westphalie, avait vu, nous l'avons déjà constaté, ses dogmes et sa discipline, à peine formés, se désagréger par l'effet des principes dissolvants qu'il portait en lui-même. Si Luther, Zwingle et Calvin avaient pu s'arroger le droit de se séparer de Rome en restant chrétiens, qui interdirait à leurs disciples de se séparer à leur tour de ces nouveaux chefs en restant protestants ? Pourtant les ambitions conquérantes de l'hérésie n'étaient point mortes. En Allemagne, nous allons la voir essayer, avec Leibniz, d'établir entre ses diverses confessions un terrain d'entente, tenter, avec Spener, de se renouveler intérieurement par la piété. En Angleterre, elle s'érigera, avec Cromwell, en institution politique. En France, elle s'appuiera sur l'Edit de Nantes pour constituer un. Etat dans l'Etat. Partout elle insinuera son esprit d'individualisme religieux et de révolution sociale.

 

I

Nulle part la crise intérieure du protestantisme ne fut plus aiguë que dans la patrie de Luther. Fondées sur les deux principes antinomiques d'une profession de foi chrétienne et de la liberté d'examen, les Eglises réformées optaient-elles pour le Formulaire de foi ? Elles opprimaient la liberté de conscience sous une autorité plus insupportable que celle des catholiques, parce qu'elle s'était interdit d'invoquer les mêmes garanties surnaturelles. S'appuyaient-elles de préférence sur la liberté d'examen ? Elles rendaient installé et voyaient bientôt s'évanouir tout Formulaire de foi. Les sincères croyants gémissaient de voir l'œuvre de la Réforme s'émietter et se dissoudre. Les patriotes allemands souffraient du dommage que de telles divisions apportaient à la cause de la patrie germanique, enviaient la force que l'unité de religion donnait à la France catholique. Le péril était d'autant plus grand que la crise politique et sociale, amenée par la dissolution effective du Saint-Empire et l'avènement d'une aristocratie nouvelle, s'accentuait par la pénétration, dans les lois et dans la jurisprudence allemandes, du droit romain. L'influence des légistes, sir puissante depuis trois siècles en Italie et en France, avait jusque-là respecté le droit germanique christianisé. Il venait enfin de s'y introduire, et les conséquences de cette introduction avaient été lamentables. L'absolutisme des princes, la substitution des autorités gouvernementales aux pouvoirs municipaux et aux diètes[1], la perception militaire des impôts, l'aggravation de l'état des serfs, auxquels on appliqua la législation relative aux esclaves romains, doivent être considérés comme les résultats du droit nouveau. Dans de telles conditions, restaurer l'esprit chrétien dans toute sa puissance, apparaissait, même aux yeux des simples des  politiques, comme le premier des besoins. Mais comment redonner au protestantisme, divisé et affaibli, la cohésion et la force qui lui faisaient défaut ? Parmi les hommes qui se préoccupaient de cette régénération, deux courants d'idées se formèrent. Les uns songèrent à rallier sur un terrain de croyances communes toutes les Églises réformées et, au besoin, l'Eglise catholique elle-même : leur système s'appela le syncrétisme. D'autres, renonçant à tout accord sur une formule dogmatique, se demandèrent s'il ne serait pas possible de refaire l'unité par le seul moyen d'une intensité de vie chrétienne : ils fondèrent le piétisme. Les deux mouvements finirent par trouver leurs chefs. Le mouvement extensif et syncrétiste eut son représentant le plus illustre dans Leibniz, et le mouvement intensif et piétiste rencontra son apôtre dans Spener.

Le mouvement syncrétiste est ancien dans le protestantisme. Les syncrétistes du XVIIe siècle, comme ceux de nos jours, se du mouvement sent toujours réclamés de Mélanchton, qui, dans la confession d'Augsbourg, s'était bercé de l'espoir de réunir dans une même foi catholiques et protestants. Dans la première moitié du XVIIe siècle, un professeur de l'université d'Helmstädt, Calixte, avait, repris avec plus de précision l'idée de Mélanchton, et proposé une base de foi chrétienne qui réunirait luthériens, calvinistes, grecs et catholiques : c'était le Consensus quinquesœcularis, ou symbole des conciles des cinq premiers siècles. Je ne veux nullement dissimuler, écrivait-il en 1646[2], que, depuis de longues années, j'ai eu à souci et à cœur la concorde ecclésiastique ; et jusqu'ici j'estime que, par cette concorde dont j'ai parlé, non seulement l'Église serait ramenée à son ancien état, mais la république générale du monde chrétien pourrait être sauvée de la mort. De telles paroles, fréquemment répétées devant de nombreux auditoires, dans cette université d'Helmstädt, qui comptait, en 1630, plus de seize mille étudiants, ne devaient pas rester vaines[3]. Mais cette doctrine fut vivement combattue par les théologiens du luthéranisme, qui accusèrent Calixte de crypto-calvinisme. Le syncrétisme ne persista guère que dans l'université où il avait été officiellement enseigné. Un disciple de Calixte, Molanus, pasteur protestant, que le duc de Brunswick, Jean Frédéric, avait nommé président du consistoire de sa capitale, s'en fit le défenseur. De 1674 à 1694, une tentative d'union religieuse, dont l'histoire n'est pas encore faite, agita l'Allemagne officielle, sous l'impulsion de l'évêque de Neustadt, Christophe de Rojas, de la famille des Spinola[4].

La question entra tout à coup dans une nouvelle phase et prit une grande importance, quand, en décembre 1676, arriva dans la ville de Hanovre, appelé par le duc Jean-Frédéric, un jeune philosophe dont la renommée était déjà européenne[5], Godefroi-Guillaume Leibniz.

Le duc, récemment converti au catholicisme[6], avait à gouverner des protestants : œuvre pleine de difficultés et qui faisait l'objet des préoccupations constantes du souverain. Depuis 1667, un prêtre italien, Maccioni, chargé de diriger les affaires religieuses, avait travaillé à préparer une restauration du catholicisme dans le Hanovre ; mais ses efforts, souvent indiscrets, avaient soulevé de vives protestations ; et à sa mort, arrivée en août 1676, beaucoup de convertis étaient retournés au protestantisme. Jean-Frédéric rêvait une œuvre de pacification. Nul n'était plus disposé à le seconder de toutes ses forces dans cette œuvre, que Leibniz, encore tout impressionné de ses conversations avec Malebranche, Spinoza, le Grand Arnaud, le Père de la Chaise, le savant Huet et l'illustre Huygens. A Paris, à Londres et à La Haye, il avait indistinctement fréquenté les protestants et les catholiques, les jésuites et les hommes de Port-Royal. Tout semblait le porter à se passionner pour cette question de l'union des Eglises chrétiennes, à l'agrandir, à lui donner une portée immense. Leibniz, un des génies les plus représentatifs qu'ait produits l'Allemagne positive et rêveuse[7], également épris de minutieuses analyses et de grandioses synthèses, semblait organisé pour tenter de résoudre dans l'unité toutes les antinomies superficielles[8] et pour voir tout en grand. Au moment où il parut, les découvertes espagnoles et portugaises avaient ouvert des perspectives presque infinies à un monde que les idées de la Renaissance n'avaient pas cessé d'agiter. La conception d'une transformation mondiale, dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politique, captiva ce puissant esprit. Il rêva d'une chrétienté élargie et renouvelée. Dès sa première jeunesse, alors que s'éveillaient, dans la bibliothèque de son père où il circulait à son gré, ses goûts encyclopédiques, il s'était plu, dit-il, aux écrits de Calixte[9]. Ses conversations avec Molanus, Spinola et le duc Jean-Frédéric fixèrent son attention sur le problème que Calixte avait posé. Ses entretiens avec les diplomates ne tardèrent pas à le convaincre que le désir du duc de Brunswick était partagé par la plupart des souverains d'Allemagne[10].

Sollicité par le prince de se mettre aussitôt à l'œuvre, Leibniz chercha entrer en relations avec quelques personnages catholiques autorisés. Les principaux de ses correspondants furent l'académicien Pellisson, converti du protestantisme au catholicisme depuis 1670, l'abbesse de Maubuisson, Mme de Brinon, et surtout l'évêque de Meaux, Bossuet.

La controverse qui s'était poursuivie entre l'évêque Spinola et le pasteur protestant Molanus, s'était interrompue, autant que nous pouvons en juger par de rares pièces, sur des généralités pleines d'équivoques, qui se ramenaient à trois points : entente sur quelques questions faciles, réserve des questions difficiles à un concile ultérieur, et, en attendant, intercommunion des diverses confessions moyennant la soumission à l'autorité infaillible de l'Eglise représentée par un concile. Mais une question fondamentale restait pendante : comment serait composé le futur concile ? admettrait-on les protestants ? et serait-il autorisé à revenir sur les décisions du concile de Trente ?

Or, ce furent là précisément les questions que dès le début de ses discussions, Leibniz sembla ignorer, ou du moins avoir à cœur d'éviter à tout prix. Le représentant de Jean-Frédéric s'appliquait à trouver ailleurs le terrain d'entente. Il prétendait l'emprunter à la tradition : Dieu, écrivait-il, ne refuse pas sa grâce à ceux qui font leur possible[11]. C'est une formule commune classique aux théologiens... Il est très sur, d'ailleurs, que les théologiens distinguent communément entre les hérétiques matériels et formels ; ils condamnent les uns et non pas les autres[12]. Mais un protestant qui, se trompant dans le fait, ne croirait pas que le concile de Trente eût été œcuménique, ne serait qu'un hérétique matériel[13].

C'est à Pellisson que Leibniz écrivait ces lignes. Pellisson avait été un des plus charmants hommes de son temps. Il était plus âgé de vingt ans que le philosophe de Hanovre. Son emprisonnement de quatre ans à la Bastille avait été pour lui une occasion de méditer longuement sur les plus hautes questions de la religion. Une piété grave et austère lui en était restée, mais qui n'avait altéré en rien les aimables qualités de son caractère. En revenant à la cour, il avait retrouvé ses manières polies d'autrefois, qui faisaient le charme de son entourage. Le ton exquis de ses premières lettres charma le philosophe allemand[14]. Avec la meilleure grâce du monde, Pellisson avait accepté de discuter sur le terrain que lui préparait le philosophe. Ce n'est point par l'autorité du concile de Trente, écrivait-il[15], que nous pressons les protestants de se faire catholiques, mais par l'autorité de toutes les Eglises catholiques, qui n'en font qu'une. Sans doute ; mais raisonner ainsi, c'était, pour ne point heurter Leibniz et les protestants, reculer seulement la difficulté ; car accepterait-on que le concile de Trente eût été la représentation de toutes les Eglises catholiques ? Et qu'entendait-on par ces deux mots ? La discussion se poursuivit. D'autres personnages s'y mêlèrent. L'abbesse de Maubuisson, Louise Hollandine, sœur de la palatine Anne de Gonzague, cette célèbre princesse elle-même, puis la spirituelle Mme de Brinon, longtemps confidente de Mme de Maintenon à Saint-Cyr ; enfin, la reine des précieuses, Mlle de Scudéry, fière sans doute de montrer que son mérite pouvait dépasser les limites de la carte du Tendre[16] : telles sont les figures inattendues qu'on rencontre à côté de Pellisson, dans cette correspondance entreprise pour l'union des Eglises. On y sent alors fléchir la vigueur du génie de Leibniz. Un ton de préciosité badine, dit le duc de Broglie, un déploiement intempestif de subtilité littéraire et philosophique, le plaisir de discuter plutôt que le souci de conclure, sont malheureusement trop visibles dans tout ce qui émane de sa plume pendant cette seconde période. On dirait qu'il prend goût à faire durer une situation qui lui procurait de si flatteuses avances et où, sans prendre d'engagement envers personne, il se laissait bercer par les compliments des plus belles bouches du monde[17].

Mais voici que subitement l'intervention d'un nouveau correspondant vint changer le caractère de la discussion, et renverser, comme d'un souffle, l'échafaudage des combinaisons imaginées par Leibniz et ses aimables controversistes. Acceptait-on, oui ou non, le concile de Trente ? Il n'y a rien à espérer pour la réunion, écrivait-on à Leibniz[18], tant qu'on voudra supposer que les discussions de foi du concile de Trente peuvent demeurer en suspens. Il faudra donc, ou se résoudre à des déclarations... conformément aux décrets du concile... ou attendre un autre temps et d'autres dispositions de la part des protestants. Celui qui parlait ainsi était l'évêque de Meaux. En réalité, il n'avait pas été étranger aux controverses précédentes. Mme de Brinon, la tête la plus active et la plus sérieuse du petit congrès féminin, lui avait communiqué plusieurs pièces importantes de l'affaire. Le grand évêque attendait le moment opportun pour laisser tomber de sa plume son terrible dilemme, de tout le poids de son génie et du sommet de sa dignité épiscopale. Leibniz, peu accoutumé à être traité de si haut, ne put maîtriser un mouvement de surprise et de dépit. Il se plaignit de la hauteur de M. de Meaux, de la supériorité que l'éloquence et l'autorité donnent aux grands hommes[19]. Puis, bientôt, avec une incomparable souplesse, il essaya de reprendre, sous les formes les plus diverses, les deux arguments sur lesquels reposait toute sa dialectique : 1° il n'est pas certain que le concile de Trente ait représenté l'Eglise ; 2° en admettant que le concile de Trente ait l'autorité que Rome lui prête, c'est de bonne foi et dans la sincérité de leur cœur que les protestants la lui contestent. Les raisons de notre persuasion sont de deux sortes, écrit-il, les unes sont explicables, les autres inexplicables. Celles que j'appelle explicables peuvent être proposées aux autres par un raisonnement distinct ; mais les raisons inexplicables consistent uniquement dans notre conscience ou perception, et dans une expérience de sentiment intérieur dans lequel on ne saurait faire entrer les autres[20]. Bossuet refusait d'entrer dans l'examen de ces questions psychologiques, C'est un fait, répliquait-il, que le concile de Trente est accepté pal tous les catholiques. On est d'accord sur ce point en France et en Allemagne, comme en Italie et en Espagne : ce consentement unanime établit la réception incontestable du concile en ce qui regarde la foi. Et à quoi sert alors d'alléguer la bonne foi des protestants dans leur résistance au concile ? Cette bonne foi peut les rendre excusables aux yeux de Dieu ; elle ne leur ouvre pas les portes de l'Eglise visible.

Pendant une interruption de trois ans, dans l'intervalle de 1693 à 1696, où l'on dirait que Bossuet est las de répondre toujours la même chose à l'inépuisable dialectique de son contradicteur, celui-ci continue l'entretien avec Mme de Brinon toute seule, et peut-être n'a-t-il mis nulle part plus de son âme ni mieux révélé le fond de sa pensée complexe, où la diplomatie objective se mêle si souvent à la préoccupation religieuse subjective[21]. Il ne cache à Mme de Brinon aucun de ses griefs contre le catholicisme ; sa correspondante, de son côté, ne lui dissimule pas les inquiétudes qu'elle ressent pour le salut des protestants. Ils s'exhortent l'un l'autre. Mme de Brinon le supplie de faire un mois de réflexion solitaire et recueillie. Leibniz se dérobe par cette réponse : Qu'est-ce qu'un mois, Madame, au prix de tant d'années que j'y ai employées depuis l'âge de vingt-deux ans ?[22]

Mais Leibniz était un philosophe doublé d'un diplomate. Dans le même temps qu'il ouvrait son âme à Mme de Brinon et qu'il discutait avec Bossuet., il eut recours à deux procédés que M. Foucher de Careil appelle des expédients et que le duc de Broglie n'a pas craint de qualifier d'artifices d'une loyauté douteuse[23]. Le premier consistait à nouer des négociations avec Louis XIV en passant par dessus la tête de l'évêque de Meaux ; le second fut la publication, sous le nom et les apparences d'un docteur catholique, d'une étude dans laquelle, procédant des principes les plus orthodoxes, il s'avançait jusqu'aux concessions les plus extrêmes. Le livre parut sous le titre de Judicium doctoris catholici[24]. Mais Louis XIV vieilli, fatigué de ces débats religieux, ne crut pouvoir mieux faire que de communiquera Bossuet lui-même les propositions faites par le philosophe de Hanovre ; et l'affaire en resta là Des pourparlers parallèlement entretenus par Leibniz avec divers chefs des églises protestantes n'eurent pas plus de résultats, malgré l'activité de Guillaume d'Orange, qui se déclara décidé à donner tous ses soins à cette œuvre[25].

Une telle entreprise s'accordait mal avec celle qui avait pour but l'union entre protestants et catholiques, car ce même Guillaume d'Orange écrivait : Tout notre droit en Grande-Bretagne est dans l'exclusion et dans la haine de la religion romaine[26]. Un accord fondé sur une communauté de haine n'aurait pu être qu'instable et infécond. Les deux entreprises de Leibniz échouèrent. En 1701 on ne parlait plus ni de l'une ni de l'autre. Le philosophe diplomate semblait même craindre la reprise d'un projet d'union avec les catholiques. Tous les droits de la maison de Hanovre, écrivait-il[27], sont uniquement fondés sur la haine et l'exclusion de l'Eglise catholique il faut donc éviter avec soin tout ce qui annoncerait peu de zèle contre les romanistes. Les préoccupations de l'homme d'État, toujours mêlées en lui aux soucis de l'homme religieux les avaient enfin supplantés. C'est là surtout qu'il faut chercher la cause de l'insuccès d'une négociation conduite par deux hommes de génie, plus que dans le ton hautain de l'évêque de Meaux[28]. Peut-être aussi est-il chimérique de compter sur des mouvements généraux pour le retour à l'unité religieuse. L'histoire nous montre beaucoup d'apostasies par masses, très peu de conversions collectives.

 

II

Au moment où se poursuivaient ces grands projets d'union, un certain nombre de protestants, soucieux de l'avenir de leurs Eglises et de la conservation de l'esprit chrétien, croyaient avoir trouvé la forme définitive de leurs croyances dans le`piétisme. Le principal représentant du mouvement piétiste à la fin du XVIIe siècle était Jacques Spener, dont le nom a droit à une place importante dans l'histoire religieuse de L'Allemagne protestante moderne, dit Franz Werner[29], en tant qu'elle repose sur des bases surnaturelles, est marquée du sceau intellectuel de Spener plus que de celui de Luther.

Au fond, et dans son inspiration première, le mouvement piétiste remonte, tout comme le mouvement 'syncrétiste, aux origines mêmes du protestantisme. Si les syncrétistes se sont toujours réclamés de l'autorité de Mélanchton, les piétistes se sont toujours autorisés du nom de Schwenkfeld. Et, de même que les théories de Mélanchton avaient été développées, au commencement du XVIIe siècle par Calixte, celles de Schwenkfeld avaient été reprises, à la même époque, par Jean Arndt. Jean Arndt, dont les idées devaient exercer une influence déterminante sur Jacques Spener, mérite de retenir notre attention. Ame tendre et mystique, il s'était nourri dès sa jeunesse de l'Imitation de Jésus-Christ, des œuvres de saint Bernard et de Tauler. Le fruit de ses études et de ses méditations fut l'apparition, en 1606 et 1608, de son important ouvrage Le vrai Christianisme[30]. Dans quatre livres intitulés : le livre de l'Ecriture, le livre de la Vie, le livre de la Conscience et le livre de la Nature, le plus aimable, le plus doux, le plus sympathique des prédicants évangéliques, suivant les expressions de Janssen[31], glorifiait et recommandait, dans un langage simple, sentencieux et plein d'onction, la vie de prière, le pardon des offensas, la haine du péché, l'amour effectif du prochain, l'esprit d'humilité et de pauvreté, l'oubli de soi-même et l'abandon total à la volonté de Dieu. Tout ce qu'il disait sur ces sujets était presque entièrement catholique. Il allait même jusqu'à recommander le culte extérieur. Dieu, disait-il, n'a pas besoin, pour se réveiller, de nos appels ; mais il est bon que l'homme, paresseux et lâche, soit ramené par le moyen du culte extérieur à la pensée de Dieu. A la vérité, toute la mystique de Jean Arndt reposait sur le dogme luthérien de la justification[32]. Il mettait Luther sur le même rang que les Pères de l'Église et que les apôtres[33]. Mais comme il n'injuriait pas l'Eglise romaine, qu'il rompait avec la scolastique protestante, les luthériens orthodoxes l'accablèrent d'injures. Luc Osiander découvrit dans ses écrits le plus monstrueux mélange d'hérésies papistes, manichéennes, pélagiennes et calvinistes[34]. Selon lui, Arndt avait écrit sous la dictée de Satan, avait puisé dans l'eau infecte et croupissante où s'abreuvaient les papistes. Ces attaques n'empêchèrent pas le succès du livre. Aucun ouvrage humain, si l'on en excepte l'Imitation, n'a été plus souvent imprimé que le Vrai Christianisme de Arndt[35]. Une traduction latine, imprimée en 1687, sans nom d'auteur, se répandit sous cette forme chez les catholiques[36].

Les agitations et les troubles amenés par la guerre de Trente ans arrêtèrent l'élan du mouvement piétiste. Mais au lendemain le la paix de Westphalie, un homme en qui s'unissaient la tendre pitié d'un mystique et le génie organisateur d'un politique, lui communiqua un nouvel essor. Il s'appelait Philippe-Jacques Spener. Né, en 1635, à Ribeauvillé, en Alsace, élevé dans la famille du Comte de Rappolstein, chez qui son père était précepteur, il y avait reçu les leçons des maîtres les plus distingués de son temps, entre autres du célèbre hébraïsant Buxtorf. Ses connaissances étendues dans les lettres, la philosophie, la théologie et les langues orientales, semblaient le désigner pour un des plus hauts postes dans l'enseignement des universités. Sa compétence particulière dans la science de l'héraldique et des généalogies l'avait mis en rapport avec les plus grands seigneurs de l'Allemagne. Mais l'impression profonde qu'avaient faite sur son âme religieuse la mort de sa bienfaitrice, la comtesse de Rappolstein, puis, peu après, la lecture des sermons de Tauler et surtout du Vrai Christianisme de Arndt, l'avait définitivement tourné vers la piété. Nommé Senior, ou premier pasteur, à Francfort-sur-le-Mein, il se donna tout entier à l'apostolat des pauvres, les visitant dans leurs demeures, leur prêchant l'Evangile, intervenant auprès des seigneurs pour obtenir un adoucissement à leur misère. Il acquit bientôt parmi le peuple un ascendant inouï. Ses doctrines ne différaient pas sensiblement de celles de Arndt. Mais il avait mieux compris que ses prédécesseurs la nécessité d'organiser la vie religieuse. Dès le début de son apostolat, on l'avait vu fonder des catéchèses pour la préparation des fidèles à la réception de la confirmation, et de pieuses associations pour les laïques et pour les pasteurs. Son plan complet d'organisation ne fut révélé qu'en 1675, par la publication de ses Pia desideria[37]. Les vœux principaux du célèbre pasteur piétiste étaient les suivants : organisation d'un enseignement simple, d'après un catéchisme court, rédigé par demandes et par réponses[38] ; diffusion des ouvrages de Thomas à Kempis, de Tauler et de la Théologie allemande ; abandon de la tliologie scolastique et raisonneuse- ; formation d'un corps de pasteurs bien préparés, dont quelques-uns seulement cultiveraient la haute philosophie et dont les autres prêcheraient avec la simplicité apostolique ; enfin fondation d'Associations spéciales, dites Collegia pietatis pour les laïques et Collegia philobiblica pour les ecclésiastiques. Le livre de Spener eut un succès prodigieux. L'Allemagne se couvrit de Collegia pietatis. Mais la haine des docteurs officiels du luthéranisme ne l'épargna pas plus que son précurseur Jean Arndt. Son refus de condamner les écrits de Jacob Bœhme et de désavouer la manière de vivre de ses disciples, lui attira la désapprobation presque unanime des théologiens. Il dut s'enfuir de Francfort à Strasbourg, de Strasbourg à Dresde, et de Dresde à Berlin, où il mourut en 1705, convaincu de l'approche du royaume de Dieu. Les protestants de nos jours le considèrent comme le père du piétisme[39], et les catholiques reconnaissent en lui un des caractères les plus nobles et les plus purs qu'aient produits le protestantisme[40].

Le piétisme ne fit que décliner après la mort de Spener. Deux de ses disciples, Christian Hochman et Gérard Tersteegen, essayèrent de continuer son œuvre dans le même esprit. Leur influence personnelle fut grande sur le peuple. Hochman prêchait le plus souvent en plein air, dans les prairies, et quand il parlait, disent les relations contemporaines[41], ses auditeurs croyaient voir se lever l'aurore de l'éternité. Tersteegen vécut comme un pauvre, et on a de lui des prières touchantes[42]. Mais un troisième disciple de Spener, Dippel, compromit la doctrine du maitre par ses allures ridicules et ses mœurs peu recommandables. Le peuple, qui avait appelé les partisans de Hochman les raffinés du jeûne (Schmachtfeinen), appela ceux de Dippel les raffinés de la débauche (Schwelgfeinen).

Le XVIIIe siècle vit la décadence complète du piétisme en Allemagne. Pressés de se rallier à une doctrine, les piétistes se divisèrent en trois écoles : celle de Samuel Collenbrusch, qui essaya de subordonner le dogme à la pratique religieuse, et arriva à ruiner, pièce par pièce, la doctrine luthérienne ; l'école de Kohlbrugge, qui tenta de subordonner la pratique religieuse au dogme luthérien de la justification par la foi seule, et parvint à décourager la piété. Une troisième école, celle que fonda l'étrange visionnaire Elie Eller, donna lieu aux scènes les plus grotesques et les plus tragiques à la fois[43].

Le piétisme se propagea dans diverses contrées de l'Europe et de l'Amérique par de nombreuses ramifications. Avec Emmanuel Zinzendorf, fondateur des Frères Moraves, il pénétra jusqu'au Groenland et au Labrador ; avec Jean Wesley, père des Méthodistes, il s'établit surtout en Angleterre ; avec Svedenborg, s'étendit jusqu'en Amérique, et gagna beaucoup d'adeptes en Suède et en Russie, où la fameuse baronne de Krudener, si influente sur l'empereur Alexandre et sur la Sainte-Alliance, se fit l'ardente apôtre de ses doctrines. Le piétisme devait, malgré tout, se perpétuer dans le peuple allemand, et l'on n'ignore pas l'influence qu'il exerça sur le génie de Kant.

L'échec des deux grands efforts tentés par Leibniz et par Spener pour reconstituer l'unité religieuse du protestantisme, eut pour effet d'encourager le mouvement rationaliste. Le principal disciple de Leibniz, Wolf, accentua la tendance naturaliste de son maître. Un théologien luthérien, Kautzen, soutint que la Bible devait être remplacée par la conscience et fonda l'école des conscienciaires. Semler, Mendelssohn, Lessing et Herder allèrent plus loin encore dans la même voie. Il n'est donc point vrai que le courant rationaliste du XVIIIe siècle appartienne en propre à la France ; le protestantisme allemand y a apporté un de ses plus considérables affluents.

 

III

Par des voies diverses, le protestantisme anglais devait aboutir à un pareil résultat. Un homme d'une profondeur d'esprit, ou tout au moins d'une habileté politique incroyable, allait briser l'Eglise Anglicane, telle que les longs efforts d'Henri VIII, d'Édouard VI et d'Elisabeth l'avaient établie ; mais la Réforme puritaine d'Olivier Cromwell devait s'effondrer à son tour, et ne laisser, sur le sol du Royaume-Uni, qu'une division de sectes, animées, les unes d'un illuminisme suspect, les autres d'un rationalisme inquiétant, à côté d'une mystérieuse Société qui allait devenir leur puissant auxiliaire.

En 1648, au moment où se concluait le traité de Westphalie, la Grande-Bretagne, étrangère à ce traité, était à la fois très puissante et très agitée. Par sa forte organisation administrative et financière, qu'elle devait à la reine Elisabeth, par l'élargissement de ses frontières, qui comprenaient maintenant l'Ecosse, par le nombre et l'importance de ses colonies, l'Angleterre se trouvait placée au premier rang des puissances européennes. Le Royaume-Uni (c'est ainsi qu'on l'appelait depuis l'annexion de l'Écosse), était, au surplus, de tous les Etats de l'Europe, celui qui pouvait le plus sûrement compter, vis-à-vis de l'étranger, sur le dévouement, ou, pour employer le moi si expressif qui devait prédominer dans la langue anglaise, sur le loyalisme de tous ses citoyens.

Pourtant, dès le milieu du XVIIe siècle, de graves dissensions intérieures, politiques et religieuses, pouvaient faire présager une révolution. Charles Ier, qui régnait alors, n'était pas tout à fait ce roi juste, modéré, magnanime, sans autre défaut que la clémence, dont Bossuet nous a tracé le portrait embelli par l'éloquence, à l'heure où une grande infortune lui imposait un grand respect. Le successeur de Jacques Ier n'était point, certes, dénué des qualités morales et intellectuelles qui commandent l'estime, et la noblesse d'attitude avec laquelle il sut mourir montra bien l'élévation foncière de son âme ; mais, par faux principe de gouvernement ou par faiblesse de caractère, il eut le tort de porter l'exercice du pouvoir absolu jusqu'à l'arbitraire et de pousser la diplomatie jusqu'à la duplicité. Cromwell put, un jour, s'écrier en pleine Chambre des Communes, sans soulever l'indignation de ses auditeurs : Le roi est intelligent ; mais c'est le plus déterminé des menteurs. Marié à une princesse catholique, Henriette-Marie de France, fille d'Henri IV, on eût dit qu'il s'appliquait à se faire pardonner cette alliance en multipliant les persécutions contre les coreligionnaires de la reine.

Deux faits du règne de Jacques Ier avaient déjà aggravé la situation des catholiques : le serment d'allégeance les avait divisés, et la conspiration des poudres leur avait fait attribuer, dans l'opinion publique habilement préparée, le crime de quelques gentilshommes isolés. Sous Charles Ier, pendant les longues luttes qui se-poursuivirent entre l'autorité du roi et celle du parlement, entre l'Eglise établie et l'Eglise puritaine, les catholiques, frappés des deux côtés à la fois, en butte aux calculs politiques des uns et au fanatisme des autres, eurent beaucoup à souffrir. La plus dure de leurs épreuves leur vint du serment contre la transsubstantiation, que le roi, toujours préoccupé d'effacer l'impression produite par son mariage catholique, leur imposa, sous peine de la confiscation des deux tiers de leurs biens. Leur attitude fut d'ailleurs admirable. Les catholiques n'avaient jamais ménagé à la royauté les témoignages de leur loyalisme : dans la guerre que lui avait déclarée le Parlement, ils se rangèrent résolument du côté de la monarchie traditionnelle. Cette loyale politique leur fut fatale. Après la déchéance du roi, ils furent naturellement comptés parmi les ennemis du nouvel ordre de choses et traités avec de nouvelles rigueurs.

L'homme qui prit la direction du gouvernement anglais après la mort de Charles Ier, Olivier Cromwell, doit-il être regardé comme une sorte de héros, planant au-dessus des autres hommes par le prodige de son génie et de sa volonté, ainsi que le veut Thomas Carlyle ?[44] Ne faut-il voir en lui, avec David Hume[45], qu'un ardent fanatique ? ou même, comme on l'a soutenu plus récemment, qu'un politique de tous points médiocre, dont les événements seuls ont fait l'apparente grandeur[46] ? Bossuet a-t-il dit le dernier mot de l'histoire sur cet esprit remuant et audacieux, qui semblait être né pour changer le monde, en le qualifiant d'hypocrite raffiné autant qu'habile politique ? Il semble impossible d'exprimer en une brève formule tous les aspects de cette nature complexe et maladive, telle qu'elle nous apparaît dans les derniers travaux de l'histoire[47].

Né en 1599, d'un gentilhomme campagnard, sur les bords de l'Ouse, non loin de Cambridge, dans une région où les prophètes et les 'illuminés n'étaient pas rares, il appartenait à la famille de ce Thomas Cromwell, premier lord Essex et ministre d'Henri VIII, qui avait tant contribué à établir en Angleterre l'épiscopalisme et le pouvoir absolu de la royauté c'étaient précisément les deux institutions contre lesquelles Olivier Cromwell allait diriger toutes ses forces. Sa première éducation paraît s'être faite à peu près uniquement par la lecture de la Bible et l'audition de prêches évangéliques. Le style inculte de sa correspondance[48] accuse le caractère très incomplet de son éducation littéraire et artistique.

C'est à vingt ans que, à la suite de quelques fautes de jeunesse, un revirement subit vers l'austérité se produisit chez le jeune homme. La crainte de Dieu, la peur de l'enfer, puis le sentiment de la grâce, l'assurance du salut, l'idée fixe de la sainteté, d'une sainteté dont il se fit dès lors l'idéal d'après sa propre expérience, et qu'il voulut plus tard imposer à tous ceux qui l'approchaient : tels furent les sentiments qui déterminèrent et accompagnèrent ce qu'il appela sa conversion. Quand, en 1628, à peine âgé de vingt-neuf ans, il apparut au parlement, les vêtements négligés de couleur sombre, la tête énorme, les épaules larges, le visage enflammé, il détonna, par ses manières rustiques, sa physionomie tour à tour joviale et bourrue, avec les brillants cavaliers formés à la cour somptueuse de la reine Elisabeth. Il parlait mal ; mais, quand une émotion violente le secouait, sa voix, habituellement sourde et aigre, devenait éclatante et passionnée[49]. Le prestige de son nom, que l'Angleterre protestante n'avait pas oublié, s'ajoutait à celui de sa parole ; et comme ses idées politiques étaient à la fois très simples dans leur formule et très radicales ; dans leur tendance, il devint bientôt le chef d'un parti. Son but était le triomphe du vrai protestantisme, de celui que Luther avait ébauché et auquel Calvin et Fox avaient donné sa perfection. Entre le Christ et l'homme individuel, pas d'intermédiaires : c'est le principe fondamental qu'il empruntait à Luther. D'ailleurs, dans l'œuvre de justification et de salut que le Christ opère en l'homme, la grâce devait être considérée comme sensible et inamissible, ainsi que l'avaient enseigné Fox et Calvin. L'homme justifié et assuré de sa justification, est le saint. Le saint doit triompher. La force ne peut être mieux employée qu'à combattre pour la sainteté. Mais la grande force, c'est l'Armée. Une religion militairement organisée ; une armée marchant, obéissant et manœuvrant à un mot d'ordre religieux : voilà l'idéal de Cromwell. Un de ses contemporains a fait le tableau de l'armée réunie par le célèbre agitateur, pour combattre Charles Ier. Tantôt ces soldats faisaient halte pour entendre prêcher, dit-il ; tantôt ils chantaient de psaumes en faisant l'exercice. On entendait des capitaines crier : En joue ! Feu ! au nom du Seigneur ! Chaque roulement de tambour portait un nom biblique. Un officier disait : Faites battre le rappel de saint Mathieu, ou la générale de l'Apocalypse[50].

Telle fut l'armée qui devint l'instrument de Cromwell pour renverser la royauté de Charles Ier en Angleterre, puis pour y établir, y organiser et y défendre sa propre dictature. Entre Luther — le protestant mystique, dont l'ambition s'était bornée à réformer l'Eglise — et Jean-Jacques Rousseau — le protestant social, dont la prétention devait aller jusqu'à transformer la société — Cromwell fut le protestant politique, dont les idées se traduisaient toutes en institutions gouvernementales.

Il faut bien avouer que les événements servirent l'étrange fortune de cet homme. L'Eglise anglicane d'Henri VIII — ce catholicisme sans Pape et soumis à un roi — successivement minée par les infiltrations luthériennes, s'effondrait en même temps sous l'influence d'une logique interne : on avait commencé par dire ; pas de Pape ! on finissait par dire : pas de prêtre ! D'autre part, l'opinion publique, qui vit de réaction, avait été si longtemps fatiguée du faste des cavaliers prétentieux, à grands panaches et à longues rapières, qu'elle se tournait avec complaisance vers ces puritains austères, qui marchaient couverts de manteaux sombres, une Bible à la main. La politique d'expédients du roi Charles Ier le poussait de plus en plus dans les mesures arbitraires, et rendait odieux son pouvoir absolu. L'autorité religieuse, comme l'autorité politique, semblait s'offrir à qui aurait une main assez forte et une audace assez grande pour la saisir. Cromwell, soutenu par son armée puritaine, eut cette audace et cette fermeté. On sait comment, les 6 et 7 décembre 1618, eut lieu la purification du parlement anglais. Un officier de l'armée de Cromwell, placé à la porte de la Chambre des Communes, une liste de proscription à la main, signifia leur exclusion à quatre-vingts membres du parlement. La minorité restante, tremblante et docile, vota la mise en accusation du roi, qui, jugé en cours de justice, subit la mort, le 30 janvier 1619, avec une telle noblesse d'attitude que l'histoire eût tentée d'oublier les fautes de sa vie. Quelques jours après, l'abolition de la royauté et de la pairie était proclamée : l'Angleterre devenait une république et Cromwell, sous le titre de protecteur, devenait son dictateur tout puissant.

 

IV

Cromwell usa de sa toute-puissance pour faire prévaloir son idéal. Les saints, disait-il — et par ces mots il entendait ses amis, les puritains — les saints sont destinés à gouverner le monde ; tout doit être soumis aux saints. Mais, pour assurer la suprématie des saints, il fallait d'abord abattre le papisme, l'épiscopalisme et le presbytérianisme. C'est la tâche que l'habile chef de parti s'était proposée dès le début de sa carrière politique et dont il avait poursuivi l'exécution avec une tactique calculée et savante. Détruire le papisme était donc le premier de ses buts. Le papisme ce seul mot avait quelque chose de magique et enflammait les passions des protestants anglais. Depuis qu'Olivier Cromwell avait acquis la prépondérance dans les délibérations du parlement, il s'était rarement écoulé un jour sans qu'un ordre ou une ordonnance locale ou générale fût publiée par les deux chambres, et il s'était rendu très peu de ces ordonnances où il ne fût point affirmé que la guerre avait été causée par le papisme, que le papisme avait pour but de s'établir sur les ruines du protestantisme. La constante répétition de cette assertion agissait sur l'esprit du peuple. Sous l'empire de ces circonstances, les catholiques s'étaient trouvés exposés aux insultes et aux persécutions dans tous les lieux où s'étendait l'influence du parlement[51].

La ruine de l'Eglise épiscopalienne avait été le second but poursuivi par l'infatigable agitateur. Profitant de l'irritation que soulevait parmi le peuple la rigueur des sanctions employées par certains prélats, et du scandale que provoquait souvent leur luxe immodéré, Cromwell dirigea, dans le parlement, une campagne de discours, de publications de toutes sortes, contre l'épiscopat. Finalement, l'épiscopat fut aboli. Une commission, présidée par un commandant militaire, le comte de Manchester, fut, chargée de purifier les universités d'Oxford et de Cambridge. Dans la seule université de Cambridge, le nombre des exclusions s'éleva jusqu'à deux cents. Plusieurs, par crainte, abandonnèrent leur place[52].

Restaient les presbytériens. Plus redoutables par les attaches qu'ils avaient dans les masses populaires, moins compromis dans le régime qui s'écroulait pièce à pièce, ils avaient été les alliés des puritains indépendants dans la lutte que ceux-ci venaient de soutenir contre la royauté, le papisme et l'épiscopalisme. Ils l'emportaient d'ailleurs sur les indépendants par le nombre et par l'autorité sociale. Ils possédaient une immense majorité dans l'Assemblée, le Sénat, la ville et l'armée. La ligue et le covenant avaient engagé toute la nation écossaise dans leur cause[53]. Cromwell regarda en face les difficultés de la lutte et ne se découragea pas. Après tout, les indépendants, les saints, avaient pour eux, outre leur prétendu droit divin à gouverner le monde, l'énergie que donne la confiance absolue à une cause et à un chef. C'étaient des vétérans de la dispute, ardents, intrépides et persévérants ; l'attachement à leurs doctrines s'était enraciné dans la persécution et dans l'exil... La nature même de la dispute entre le roi et le parlement avait disposé les esprits en faveur de leurs principes. Ils apprenaient aux hommes à se méfier de l'autorité, à exercer leur propre jugement, à secouer les chaînes de l'esclavage intellectuel comme de l'esclavage politique. En peu de temps, les rangs des indépendants se grossirent par l'adjonction des anabaptistes, des millénaires, des érastiens, des antinomiens, des membres d'une foule d'autres sociétés dont les noms sont maintenant oubliés[54].

C'est à l'aide de ce parti qu'Olivier Cromwell livra l'assaut à l'Eglise presbytérienne, c'est avec lui qu'il envahit l'Irlande et l'Ecosse, c'est : entouré de ce parti remuant, audacieux, révolutionnaire, qu'il fit ses plus grandes conquêtes.

Mais Cromwell, comme Luther, devait bientôt connaître l'humiliation des chefs révolutionnaires, lorsque, après avoir déchaîné les passions de leurs partisans, ils se voient réduits à combattre leurs amis les plus ardents d'autrefois et à s'appuyer sur leurs ennemis de la veille.

Les ardeurs de la bataille n'avaient pas peu contribué à faire évoluer le parti puritain vers les doctrines les plus radicales. Une secte d'hommes s'était formée en son sein, qui avaient pris le nom de Niveleurs. Un pamphlétaire démagogue, Lillburne, avait prêché la communauté des biens, la haine des riches, l'abolition de toute hiérarchie politique et religieuse ; et son arrestation avait soulevé la masse du peuple en sa faveur. Cromwell vit le danger. Lillburne fut relâché ; mais le Protecteur brisa sans pitié, dans son armée, tout chef qu'il soupçonna partager les idées des Niveleurs. On le vit alors se rapprocher des presbytériens et leur promettre sa protection ; on le vit soucieux de ne pas s'aliéner les diverses sectes d'illuminés ; on le vit surtout 'appuyer sur les Israélites, dont la puissance était réelle quoique occulte. Les juifs avaient été légalement expulsés d'Angleterre, en 1290, par Edouard Ier. Cette ordonnance n'avait jamais été rapportée. Le Protecteur autorisa les Israélites à s'introduire peu à peu et sans bruit en Angleterre. Ils remplirent bientôt le commerce et l'administration. Souvent, dit un annaliste contemporain[55], on voyait Cromwell, tandis qu'il conversait avec quelque lord, rompre tout à coup l'entretien, pour recevoir quelque vieillard mal vêtu et de mauvaise mise, qui demandait à lui parler. C'était un juif, qui venait lui apporter quelque nouvelle, quelque secret de ses ennemis ou des puissances étrangères.

L'ambition de Cromwell, en effet, ne s'était jamais bornée à faire triompher le puritanisme en Angleterre. C'est au gouvernement du monde que les saints étaient prédestinés. Ce n'est pas ici le lieu de montrer comment il porta dans la politique extérieure l'esprit à la fois fanatique et rusé qui avait assuré son triomphe dans la Grande-Bretagne. Finalement, presque toutes les monarchies, malgré la répulsion que devait leur inspirer un régicide, se rallièrent à son gouvernement. Les Hollandais, vaincus par lui, s'engagèrent à ne jamais donner asile aux Stuarts. Le Danemark, la Suède, le Portugal, conclurent avec lui des traités de commerce et de navigation. Le roi de France et le roi d'Espagne, que les liens du sang unissaient si étroitement à la famille des Stuarts, se disputèrent l'alliance de Cromwell. Ce qu'il nous importe de remarquer, c'est que, dans la plupart de ces négociations, l'idée de la propagande religieuse fut présente à l'esprit du Protecteur. Si Cromwell se prononça pour l'alliance française, préférablement à l'alliance espagnole, ce ne fut ras seulement pour profiter de la décadence maritime de l'Espagne, ce fut aussi, on a tout lieu de le conjecturer, par haine traditionnelle contre le pays de l'inquisition et de l'Armada[56]. On peut attribuer au même zèle protestant l'appui que Cromwell donna aux Vaudois contre le duc de Savoie. Jusqu'au fond de la Transylvanie, dit M. Sayous[57], la main de Cromwell protégeait le protestantisme. La politique d'Elisabeth revivait amplifiée et triomphante.

C'est au milieu de ce triomphe que le Protecteur expira. Il mourut le 3 septembre 1658, non de la maladie de la pierre, comme l'a cru Pascal, mais d'une fièvre. A ses derniers moments, écrit Hume, ses yeux se tournèrent vers cette existence future dont la pensée lui avait été autrefois fort présente. Il fit appeler Goodwin, un de ses prédicateurs, et lui demanda si la doctrine de l'inadmissibilité de la grâce était bien vraie. — Rien de plus certain, répondit le ministre. — Je suis donc sans crainte, reprit le mourant, car je suis sûr d'avoir été autrefois en état de grâce[58].

 

V

Jusqu'à Guillaume d'Orange, l'Angleterre ne devait plus voir de apparaître aucun homme d'État comparable à Olivier Cromwell ; l'Eglise y connut pourtant les vicissitudes les plus extrêmes. Le gouvernement du fils aîné de Cromwell, Richard, fut aussi insignifiant par son caractère que par sa durée, qui n'atteignit pas deux ans. A sa mort, l'Angleterre tomba dans l'anarchie. Le général Monk, gouverneur de l'Ecosse, en profita pour amener à Londres, sans coup férir, le prétendant Charles Stuart, fils de Charles Ier, qui prit le nom de Charles II.

Quoique protestant, le nouveau roi, marié à une princesse catholique de la maison de Bragance, cousin de Louis XIV, soutenu jusqu'à son avènement par le parti catholique[59], favorisé pendant son séjour en France de relations intimes avec plusieurs personnages vénérés du clergé[60], semblait devoir être favorable au catholicisme. Cette espérance fut bientôt déçue. Charles II ne tarda pas à se révéler comme un des libertins les plus effrontés de son temps. Le parti des cavaliers, supplanté depuis la mort d'Elisabeth par le parti des puritains, se rangea autour d'un souverain dont les mœurs élégantes et dissolues répondaient si bien à ses propres tendances. Par suite du discrédit du puritanisme, l'anglicanisme triompha. En 1662, le roi publia l'Acte de conformité, en vertu duquel deux mille pasteurs non conformistes, c'est-à-dire étrangers à l'Eglise établie, furent chassés de leurs cures. En 1665, l'Acte des cinq mille aggrava la persécution : les pasteurs réfractaires ne pouvaient franchir un rayon de cinq milles autour de leurs anciennes paroisses.

Mais l'orage allait bientôt se tourner plus particulièrement contre les catholiques. En 1672, le roi, en vertu de ses prérogatives, publia, sans consulter le parlement, une Déclaration d'indulgence, qui suspendait l'exécution des lois pénales portées contre les non conformistes. On y vit une mesure en faveur des catholiques, un effet de l'alliance du roi Stuart avec le roi Bourbon. Les esprits s'échauffèrent : la haine contre le papisme redoubla. On rappela les prétendus méfaits des catholiques. En L'incendie de septembre 1666, un incendie fortuit avait détruit une grande partie de Londres. Les ennemis des catholiques étaient parvenus, au moyen des récits les plus absurdes, à convaincre le peuple que le désastre était imputable à l'Eglise romaine. On avait rencontré, disait-on, des hommes portant des paquets d'une substance mystérieuse ; on en avait vu jeter des boules de feu dans les maisons en passant dans les rues : c'étaient évidemment des papistes, alliés avec les républicains pour brûler la cité[61]. Ces bruits, répétés, augmentaient la consternation. En 1673, le parlement refusa de voter les subsides, avant d'avoir obtenu la sanction royale pour le bill du Test ou de l'Epreuve. Ce bill obligeait tous les fonctionnaires à prêter serment qu'ils ne croyaient pas à la transsubstantiation[62]. On voulait ainsi exclure des emplois publics les catholiques, et spécialement le frère du roi, Jacques d'York, qui venait de se convertir publiquement à la foi romaine.

Cinq ans plus tard, en 1678, une machination, plus odieuse conjuration encore, eut pour effet de faire exclure du Conseil privé le frère du roi et de l'obliger même à quitter l'Angleterre. Un individu perdu de mœurs et de réputation, Titus Oatès, dénonça au parlement une prétendue conjuration papiste. C'était le plus étrange roman qui fût sorti d'un cerveau malade. Les souverains d'Europe, travaillés par leurs confesseurs jésuites, avaient formé le projet, disait-on, de conquérir l'Angleterre pour y établir le despotisme et la rendre vassale du Saint-Siège. Cinq mille catholiques, cachés dans Londres, étaient prêts à incendier une seconde fois la ville et à faire un massacre général des protestants. Les jésuites et les bénédictins s'étaient réservé le rôle de tuer le roi avec des balles d'argent, ou de le poignarder. Charles II ne crut pas un mot de cette fable ; mais le parlement feignit d'y ajouter foi, et le peuple entra en fureur. Six jésuites périrent sur le gibet ; les lords catholiques furent expulsés du parlement en vertu d'un bill, qui n'a été retiré qu'en 1829. Beaucoup de catholiques furent arrêtés, et mis à mort au moyen de procédures qui violaient toutes les lois divines et humaines[63].

La question religieuse se compliquait malheureusement d'une question politique. Le duc d'York, frère du roi, héritier présomptif du trône, représentait à la fois le catholicisme et le pouvoir absolu. Un parti se forma, qui lui opposa un fils naturel du roi, le duc de Monmouth, et en fit le défenseur du protestantisme et des prérogatives parlementaires. Les partisans de Monmouth prirent le nom de whigs, donné jusque-là à des bandits écossais, tandis que les partisans du duc d'York reçurent le nom de torys, qui désignait en Irlande les papistes proscrits. Les luttes violentes de ces deux partis troublèrent les derniers temps du règne de Charles II, qui mourut le 6 février 1685, après avoir abjuré l'hérésie et reçu les derniers sacrements. Si, comme on doit l'espérer, Dieu fit grâce, en ce dernier moment, à ce roi si lâchement complaisant à l'hérésie et à l'impiété pendant tout son règne, à cet homme si profondément plongé dans la débauche pendant toute sa vie, il n'y a pas, dans tout le cours, des siècles, de plus frappant exemple de la miséricorde divine.

La fâcheuse immixtion de la politique dans les doctrines religieuses, qui s'était produite sous Charles II, s'accentua malheureusement sous le gouvernement du duc d'York devenu, à la mort de son frère, roi d'Angleterre sous le nom de Jacques II.

A peine eut-il pris possession de son trône, qu'il se trouva amené à se prononcer entre les deux grandes influences qui, au delà du détroit comme sur le continent, se trouvaient alors aux prises : celle du pape Innocent XI et celle du roi Louis XIV. Innocent conseillait à Jacques II la prudence dans la protection du catholicisme et le respect des libertés parlementaires ; Louis XIV le poussait, au contraire, aux mesures de réaction religieuse et à l'établissement d'un pouvoir absolu. Jacques II eut le malheur de suivre les conseils du roi de France.

Assurément, dit le protestant Macaulay[64], le retour de la nation anglaise au bercail dont il était le pasteur, eût réjoui l'âme d'Innocent XI. Mais il était trop sage pour croire qu'un peuple si fier et si opiniâtre pût être réuni à l'Eglise romaine par l'usage violent et inconstitutionnel du pouvoir royal... Il était évident que à Jacques II prenait des mesures intempestives, sa tentative échouerait... Au contraire, par une conduite prudente et modérée, il obtiendrait un soulagement progressif pour ses coreligionnaires. Le Pape envoya en Angleterre deux messagers, l'Italien François d'Adda et le dominicain anglais John Leiburn, et les chargea d'y prêcher la prudence par leurs discours et par leurs exemples. Les dépêches du nonce Adda, dont on peut lire les copies au British Museum et les originaux au Vatican, témoignent de la sagesse politique de l'envoyé pontifical. Dans ces lettres, dit Macaulay[65], il appuie de solides arguments une transaction fondée sur l'abolition des lois pénales et le maintien du Test. Pour lui, la lutte avec le parlement est un grand malheur ; à chaque instant il laisse entendre que le roi pourrait, par une politique constitutionnelle, obtenir beaucoup en faveur des catholiques[66].

Mais en même temps que le Nonce lui faisait valoir ces arguments le roi d'Angleterre recevait des conseils tout différents de la part de Louis XIV. Inspiré par le désir de faire pénétrer en Angleterre sa doctrine du pouvoir absolu, et d'écarter la Grande-Bretagne de la coalition qui se formait contre lui en Europe, le roi de France poussait à la haute lutté. Il savait très bien deux choses, dit un historien[67] : l'une, que l'Angleterre, abandonnée à son impulsion, naturelle, se joindrait aux ennemis de la France ; la seconde, que si Jacques II entreprenait sérieusement d'établir la religion catholique dans ses Etats, l'Angleterre, divisée en factions politiques et religieuses, serait nulle pour les affaires du continent. Il lui serait alors facile de faire accepter par Jacques II le vasselage où il avait eu tant de peine à retenir Charles II.

Mal conseillé, dès le début de son règne, par un funeste confident, lord Sunderland, le roi d'Angleterre suivit la ligne politique que lui traçait le roi de France. Non content de choisir des officiers et des fonctionnaires catholiques, qu'il dispensa du serment du Test, il nomma aux bénéfices des prêtres catholiques, fit ouvrir des chapelles en dépit des lois, voulut que la messe fût célébrée dans le palais de Whiltehall en présence de la Cour, et que les moines y reparussent en habit de leur ordre. Les jésuites étaient impopulaires ; il leur confia des collèges dans la capitale ; il exigea que le nonce assistât, revêtu de ses habits pontificaux, à une réception officielle. En vertu du droit de Suprématie, il fit revivre une vieille institution d'Elisabeth, la Cour de haute Com- mission, et obtint d'elle la suspension de l'évêque de Londres, Toutes les confessions anglicanes, tous les ennemis du pouvoir absolu, poussèrent des cris d'horreur contre ce qu'ils appelèrent l'idolâtrie romaine et la tyrannie.

Les pressentiments du Pape se réalisèrent : Le peuple anglais identifiait de plus en plus dans sa pensée le protestantisme et la liberté civile, le papisme et le pouvoir absolu. Tout le secret de la chute rapide de la maison des Stuarts et du triomphe de Guillaume d'Orange est là.

Depuis longtemps Guillaume d'Orange, neveu de Jacques II et époux de sa fille Marie, se préparait à détrôner son oncle et beau-père. A la fin de l'année 1688, il jugea que l'opinion publique était mûre pour une révolution. Le 5 novembre, il débarqua en Angleterre à la tète dune armée de 16.000 hommes, précédée d'un drapeau sur lequel étaient écrits ces mots : Pour la religion et pour la liberté. Jacques II, abandonné de ses plus fermes soutiens, se retira en France où Louis XIV lui donna une généreuse hospitalité dans le château de Saint-Germain-en-Laye. Il y mourut en 1702, dans les sentiments de la plus fervente piété.

La politique de Jacques II servit de prétexte à toutes les mesures vexatoires que les maisons d'Orange et de Hanovre exercèrent contre les catholiques. Sous Guillaume III, une loi fut votée, qui excluait du trône tous les catholiques ; sous la reine Anne, quelques années après la mort, de Guillaume, furent promulguées les fameuses lois de découvertes (laws of discovery) contre les catholiques d'Irlande ; ces lois restreignaient les droits civils des catholiques, les déclaraient incapables d'acquérir des terres, de faire des baux. de plus de trente et un ans, de prêter sur hypothèque, etc., et punissaient la célébration de la messe par la déportation, en cas de récidive par le gibet[68]. Ces répressions ne profitèrent pas d'ailleurs à l'Eglise établie, qui comprenait en 1676 les dix-neuf vingtièmes de la population, et qui en vint à ne plus compter même la moitié de l'Angleterre proprement dite parmi ses sujets nominaux[69].

Sous Georges Ier, Georges II et Georges III, quelques sectes indépendantes se développèrent d'une manière prodigieuse. Les unes étaient mues par un désir sincère, quoique égaré, d'atteindre à une sainteté réelle : telles furent la secte des Quakers, fondée au milieu du siècle par le cordonnier Fox[70], et celle des Méthodistes, fondée par Jean Wesley[71]. Elles donnèrent, au milieu de nombreuses extravagances et erreurs, de vrais exemples d'élévation morale. D'autres, qui se donnèrent le nom de Latitudinaires, cherchèrent à s'étendre en diminuant le nombre des dogmes et des pratiques obligatoires ; elles aboutirent facilement à l'incrédulité. C'est alors que Collins inventa le nom de libre pensée, et Toland celui de panthéisme.

Le gouvernement des maisons d'Orange et de Hanovre marqua donc, en même temps qu'un mouvement vers les libertés politiques, une baisse des croyances religieuses Le malheur fut que l'opinion publique, en associant trop intimement ces deux choses, en faussa la notion. La fameuse Déclaration des droits, du 23 février 1689, où l'on pouvait découvrir déjà l'inspiration générale de la Déclaration française des droits de l'homme, laissait trop apercevoir la conception ruineuse d'une liberté politique indépendante de l'idée religieuse. Aussi les contemporains ne s'y trompèrent pas. De même, a dit un philosophe[72], que toutes les discussions politiques du XVIe siècle avaient bu pour objet la Réforme, celles du siècle suivant devaient se rattacher directement ou indirectement à la Révolution d'Angleterre. Hobbes la combattra, Locke la défendra ; et c'est encore sur ce terrain que lutteront Bossuet et Jurieu.

Un dernier élément, destiné à favoriser cette évolution, était apparu en Angleterre pendant cette période. Lorsque la lutte s'était engagée entre la royauté des Stuarts et le parlement, et plus tard entre les Stuarts et la maison d'Orange ou celle de Hanovre, les partis politiques avaient groupé autour d'eux des corporations de maçons constructeurs qui, sous le nom de freemasons s'étaient fait des statuts, et constituaient de véritables forces sociales[73]. Lorsque le parti des Stuarts eut perdu tout crédit, la maçonnerie jacobite et la maçonnerie orangiste fusionnèrent. Mais en perdant son caractère politique, l'institution laissa s'introduire en elle, comme base d'entente, des principes philosophiques puisés dans les idées courantes de ce temps[74].

L'Angleterre, comme l'Allemagne, apportait donc son large tribut au mouvement qui devait agiter la fin du XVIIIe siècle. En réalité, la Révolution française ne fut pas seulement une révolution européenne par l'étendue des transformations qu'elle produisit ; elle fut également européenne par ses sources les plus profondes et les plus authentiques.

 

VI

C'est en triomphant avec les princes et en persécutant les catholiques, que le protestantisme anglais avait marché à grands pas vers ses deux issues : l'illuminisme et la libre-pensée ; c'est en subissant une persécution presque sans trêve, que le protestantisme français s'avança dans la même voie et aboutit aux mêmes résultats. En Angleterre et en France, tout comme en Allemagne, l'évolution de la prétendue Réforme tenait moins aux circonstances extérieures dans lesquelles elle se mouvait, qu'aux principes mêmes qu'elle portait en elle.

La situation politique faite au parti protestant par l'Edit de Nantes, le droit qui leur avait été concédé de garder des places de sûreté, de tenir des Assemblées et d'avoir à la cour des sortes de légats, n'avaient fait qu'exciter leurs prétentions. On se souvient de la parole du vicomte de Turenne à Catherine de Médicis, lui rappelant que le roi ne voulait qu'une religion en France. — Nous aussi, Madame, répondit le huguenot ; mais nous entendons que ce soit la nôtre. Et les protestants entendaient bien parvenir à leurs fins par tous les moyens dont dispose un Etat organisé, y compris l'emploi de la force armée et l'alliance avec l'étranger. A la mort d'Henri IV, Duplessis-Mornay s'était écrié : Le roi est mineur ; soyons majeurs ! Le 10 mai 1621, l'Assemblée de La Rochelle prit une décision hardie, qui, de l'aveu d'un historien protestant, dépassait les droits accordés par l'Edit de Nantes[75]. La France réformée fut divisée en huit départements ou cercles, expression  empruntée à l'établissement politique de l'Allemagne. Cangue cercle devait être sous lé gouvernement de l'un des chefs du parti. L'autorité supérieure était confiée au duc de Bouillon. Les gouverneurs pouvaient lever des impôts, organiser des armées, livrer des batailles, nommer aux charges. Trois députés de l'Assemblée devaient assister aux conseils tenus par le général en chef et par les commandants militaires. Enfin l'Assemblée se réservait les-pouvoirs de conclure les traités de paix[76].

Une pareille décision, en même temps qu'elle violait ouvertement la légalité, équivalait à la proclamation d'une république protestante et à une déclaration de guerre à la monarchie. Il est vrai que les provinces qu'on avait partagées en cercles ne répondirent pas d'une voix unanime à l'appel de l'Assemblée ; La Picardie, la Normandie, l'Île-de-France, le Dauphiné et le Poitou refusèrent de prendre les armes. Le duc de Bouillon se déroba à la responsabilité du commandement en chef. On recourut en vain au maréchal de Lesdiguières, qui était sur le point 'de se convertir au catholicisme, au marquis de la Force, qui eut peur de se brouiller avec la cour, au duc de Sully, qui vieillissait. Bref, tout l'effort se concentra dans la Saintonge, la Guyenne, le Quercy et les deux provinces du Languedoc, sous la conduite du duc de Soubise et de son frère le duc de Bohan, qui-se décidèrent à jeter toute leur fortune dans une nouvelle guerre de religion[77].

Deux soulèvements successifs, terminés par les traités de paix du 10 août '1622 et du-5 février 1626, ne laissèrent aucun doute sur le caractère politique et révolutionnaire du mouvement et sur l'appui que lui donnait l'étranger. Au traité de paix de 1626, les-ambassadeurs anglais intervinrent. Tant que les huguenots auront les pieds en France, s'écria Richelieu, le roi ne sera jamais, le maitre au dedans ni ne pourra entreprendre aucune action glorieuse au dehors[78]. Le gros des forces protestantes s'était réfugié à La Rochelle, la ville forte réputée imprenable, où, pendant les guerres de religion, Condé, Coligny, Jeanne d'Albret et Henri de Béarn avaient trouvé un refuge assuré. Cette ville, quoique réunie à la France, jouissait depuis longtemps du privilège.de se gouverner elle-même. Un gouverneur y résidait au nom du roi ; mais les bourgeois lui interdisaient le pouvoir d'y tenir une garnison ou d'y construire une citadelle. Le véritable chef était le maire... Sous une royauté de droit divin les Rochellois avaient des mœurs républicaines[79]. La Rochelle, aux mains des protestants, était une porte ouverte à leurs alliés les Anglais. Richelieu attacha sa fortune politique à la prise de La Rochelle, persuadé que, s'il menait à bien cette expédition, il briserait le parti des huguenots, abaisserait les premières maisons du royaume, et ne laisserait en France qu'un seul pouvoir debout la royauté[80].

On connaît l'histoire de ce siège, commencé en 1627, et dans lequel l'enthousiasme républicain, mêlé à l'exaltation protestante, tint tête, pendant onze mois, aux efforts du grand ministre. Le journal d'un des assiégés, Pierre Nervault, en a raconté les émouvantes péripéties ; la famine décimant les habitants ; les prédications du ministre Solbert enflammant les courages, le maire de la ville, Guitton, plantant son poignard dans la table du conseil et jurant de tuer le premier qui parlerait de se rendre ; l'armée royale élevant, pour fermer le port, une digue gigantesque ; Richelieu et le roi accourant pour presser les travaux ; le cardinal poussant à la roue pour remettre les canons dans leurs embrasures ; deux flottes anglaises essayant en vain, pour répondre aux appels désespérés des assiégés[81], de rompre la terrible digue ; la ville ouvrant enfin ses portes, le 29 octobre 1628, après avoir perdu les trois, quarts de ses habitants par la famine.

Louis XIII reconnut à La Rochelle la liberté de conscience, mais il abolit ses privilèges et fit raser ses fortifications du côté de la terre. Le protestantisme avait perdu son dernier boulevard. Malherbe adressa son ode à Louis XIII, et l'on posa à Paris la première pierre de Notre-Daine des Victoires. Quelques mois plus tard, le 28 juin 1629, l'édit de grâce ou d'Alais accorda à tous les réformés pleine liberté de pratiquer leur religion, mais leur enleva le droit de tenir des Assemblées, de lever des impôts et de se faire représenter à la cour. Le protestantisme n'existait plus légalement comme parti politique. Deux mois après, Richelieu, recevant à Montauban une délégation de ministres huguenots, leur déclara que maintenant qu'ils s'étaient réunis dans la règle commune de tous les sujets, Sa Majesté ne ferait plus de distinction entre eux et les catholiques ; que, pour son particulier, il s'estimerait heureux de les servir en toutes occasions. J'ai voulu seulement, disait-il à Louis XIII, ôter la faction du milieu de vos sujets, le reste (la conversion) étant un ouvrage qu'il faut attendre du Ciel, sans y apporter aucune violence, que celle de la bonne vie et du bon exemple.

En conséquence de ces principes, le cardinal se refusa toujours, dans les conseils du roi, à interpréter dans un sens défavorable aux protestants les points obscurs de l'Edit de Nantes. Il leur fit rendre justice avec fermeté, et brava même plusieurs fois, à cette occasion, le scandale de l'opinion publique. Il appela des huguenots aux grandes fonctions de l'État ; il leur fit accorder des emplois de conseillers au parlement et de maréchaux de France. Mais les autorités provinciales et municipales n'imitèrent pas ce libéralisme ; à tel point qu'on prit coutume de dire qu'un huguenot devenait plus facilement conseiller au parlement que contrôleur des gabelles.

La mort du grand ministre, survenue le 4 décembre 1642, et bientôt suivie de la mort de Louis XIII (11 mai 1643), allait-elle déterminer une nouvelle orientation de la politique religieuse à l'égard des protestants ? Ceux-ci purent-le craindre ; mais ils furent bientôt rassurés. Mazarin se souciait fort peu de prosélytisme, et surtout redoutait de' se créer des embarras. Je n'ai point à me plaindre du petit troupeau, disait-il en parlant des protestants ; s'il broute de mauvaises herbes ; du moins il ne s'écarte pas.

En 1660, avec le gouvernement personnel de Louis XIV, une nouvelle phase de la politique commença. Plus encore que Richelieu, Louis XIV comprenait le besoin de l'unité politique et religieuse du royaume, et avait le désir de l'assurer à tout prix.

Dès le commencement de son règne, on peut croire que l'abolition de l'Edit de Nantes était décidée. Peut-être espérait-il qu'il tomberait de lui-même, que les conversions en masse des protestants en rendraient les clauses inutiles. Mais l'avenir ne devait pas répondre à ses espérances et des circonstances imprévues allaient au contraire le déterminer à révoquer prématurément cet Edit et à laisser ses officiers accompagner cette révocation des mesures les plus violentes, parfois les plus odieuses.

La politique de Louis XIV à l'égard des protestants fut d'abord une politique de persuasion ; mais elle se changea bientôt en une politique d'intimidation ; et tels de ses ministres ou de ses agents subalternes en firent une véritable politique de terreur.

Jamais, il est vrai, Louis XIV ne manifesta à l'égard des protestants la confiance dont Richelieu avait tenu à leur donner des témoignages. Toujours il interpréta et fit interpréter dans le sens le plus rigoureux les Edits de Nantes et d'Alais : en 1662, il interdit le synode triennal des Eglises réformées ; en 1663, il fit punir les relaps et les apostats du bannissement ; en 1665, il permit aux enfants des protestants de se faire catholiques, dès l'Age de 11 ans pour les garçons et de 12 ans pour les filles ; en 1666, il accorda aux catholiques seuls le droit de diriger des collèges et des académies. On ne peut nier cependant que son désir ait été de n'obtenir que des conversions sincères, déterminées par la puissance de la vérité : il encouragea le clergé à multiplier les prédications et les missions ; il protégea tous les instituts nouveaux qui se fondèrent sous son règne[82] ; il favorisa les colloques et discussions pacifiques entre les prêtres catholiques et les protestants désireux de l'instruire. Les conversions de Turenne, de Pellisson, de la Trémoille, d'un grand nombre de seigneurs parurent justifier cette tactique.

Les causes qui inclinèrent le roi à employer de plus en plus les mesures de coaction, à aider, comme on disait, la faiblesse humaine et à seconder la grâce de Dieu furent multiples. La politique et la religion s'y mêlèrent. Chose étrange, ce fut de la part de quelques protestants convertis, particulièrement de Pellisson et de Mme de Maintenon, que lui vinrent les invitations les plus pressantes à marcher dans cette voie. On chercha à obtenir des abjurations par des promesses et des faveurs. Dieu se sert de toutes voies, disait Mme de Maintenon, et, abusant d'une parole de saint Grégoire le Grand, que le cardinal Ximénès avait déjà malheureusement exploitée[83], elle ajoutait qu'on peut bien se résigner à faire des pères hypocrites en pensant que leurs enfants seront de sincères catholiques. C'est à partir de 1684 que l'influence de Mme de Maintenon, épouse secrète du roi, devint toute puissante à la cour, mais dès 1669, Louis XIV avait déjà entendu Bossuet, dans son oraison funèbre d'Henriette de France, lui rappeler que la diversité des sectes avait amené en Angleterre la chute de Charles Ier. Les mêmes causes ne pourraient-elles pas produire en France les mêmes effets ? Depuis plus longtemps encore Bossuet et le Père de La Chaise, en éveillant les remords de Louis XIV-sur les graves fautes de sa vie privée, avaient excité dans son âme, foncièrement croyante, le désir d'une réparation. A l'exemple des rois et des seigneurs du Moyen Age, qui essayaient de racheter leurs péchés en se croisant contre le Turc, ne pourrait-il pas expier ses désordres en chassant l'Hérétique[84] ? Les politiques, comme Le Tellier, lui faisaient remarquer, d'une part, qu'au point de vue juridique et dans la pensée de son aïeul Henri IV, l'Edit de Nantes n'était qu'une transaction provisoire, laquelle avait cessé d'être en harmonie avec son gouvernement ; qu'au point de vue du droit international privé, l'unité religieuse était la loi de tous les Etats[85] ; qu'au point de vue diplomatique, il était urgent de donner au Pape, alors en froideur avec la cour de France, un gage éclatant de zèle ; d'ailleurs, au simple point de vue du droit constitutionnel des monarchies, le souverain n'avait-il pas le pouvoir de justifier toute mesure par la Raison d'État ; toutes les fois que le Salut public était en jeu ? Or, tel était le cas : on accusait les calvinistes français d'applaudir aux succès des calvinistes de Hollande, d'être prêts à appuyer un débarquement de Corneille Tromp sur les côtes de la Guyenne ou du Poitou. Dans certaines provinces, ces suspicions entretenaient une inquiétude pénible, qui pouvait devenir intolérable, déchaîner des guerres civiles. Toutes ces raisons étaient trop d'accord avec le tempérament impérieux du roi de France pour ne pas prévaloir. Le 28 octobre 1680, Mme de Maintenon écrivit, d'un air de triomphe : Le Roi pense sérieusement à la conversion des hérétiques, et, dans peu, il n'y aura plus qu'une religion dans le royaume.

L'illusion de Mme de Maintenon était partagée par la plupart des catholiques. La conversion des protestants était crue. la chose la plus facile, et qu'il suffisait qu'on voulût, pour qu'elle s'accomplît. L'état de conscience huguenot, la chaleur de la foi, la passion de l'Ecriture, l'enthousiasme biblique étaient incompris[86]. La persévérance des protestants après un commandement formel, du roi et l'exposition de la vraie foi qui leur serait faite par des docteurs, paraissait une opiniâtreté invraisemblable. On ne crut pas devoir cependant recourir, sans préparation, à une mesure radicale. L'assemblée générale du clergé avait demandé, en 1651, que si l'autorité de Sa Majesté ne pouvait étouffer le mal tout d'un coup, elle le rendit languissant et le fît périr peu à peu par le retranchement et la diminution de ses forces. C'est le procédé qui fut mis à exécution. A l'instigation de Pellisson, une grande caisse de secours fut fondée pour venir en aide aux nouveaux convertis. Les protestants furent exclus de toutes les fonctions libérales. On abaissa à sept ans l'âge auquel les enfants pouvaient abjurer l'hérésie malgré l'opposition de leurs parents. Louvois imposa aux religionnaires l'obligation de loger dans leurs maisons les soldats de passage. Les dragons se distinguèrent entre tous par des excès déplorables ; leurs violences, connues sous le nom de dragonnades, furent la honte de cette campagne, et l'on aime à croire que le roi ignora ces étranges moyens de conversion. Enfin, les Réformés, ayant émigré en masse à l'étranger, Louis XIV, sur le conseil de Colbert, ordonna la confiscation des biens des émigrants, déclara nulles les ventes consenties dans l'année qui avait précédé leur départ de France, passibles des galères les chefs des familles émigrées. D'autres mesures, plus pénibles à supporter, parce qu'elles s'adressaient à la vie intime, furent portées contre les hérétiques. La femme protestante ne pouvait recevoir les services dont elle avait besoin que d'une sage-femme catholique ; la déclaration qui portait cette défense était de février 1680 ; en mars de la même année, une lettre de Colbert interdisait aux femmes protestantes les assemblées de charité faites pour assister les pauvres de la dite religion ; une déclaration de novembre 1680 enjoignit aux juger ordinaires des lieux d'aller chez les protestants malades pour voir s'ils voulaient mourir dans ladite religion. On peut bien supposer que trop souvent ces démarches d'officiers de police ou de magistrats subalternes furent faites de la manière la plus blessante. Pellisson, Louvois et Colbert outrepassaient la volonté du roi, et leurs ordres étaient ordinairement outrepassés par leurs subordonnés. Les huguenots supportaient pourtant en silence toutes ces vexations. On disait : patient comme un huguenot. Mais des haines sourdes couvaient dans les âmes ; l'avenir allait bientôt le montrer.

On crut que, pour donner le coup de grâce à l'hérésie, un acte de vigueur suffirait. On assura au roi qu'il n'en coûterait pas une goutte de sang. Une autre considération poussait plus vivement encore Louis XIV à agir. Son attitude à propos de l'Assemblée de 1682, dont nous aurons bientôt à parler, avait profondément blessé le Souverain Pontife. Il le savait, et avait hâte de donner au Pape un gage de son orthodoxie. Il crut pouvoir mesurer la pureté de son zèle à la vigueur avec laquelle il réprimerait l'hérésie, et il n'hésita plus à frapper le grand coup qu'on lui demandait.

Le texte de l'Edit royal qui révoquait l'Edit de Nantes, avait été proposé par Le Tellier. Revu et amendé par Louis XIV, il fut signé le 18 octobre 1685. S'appuyant sur ce prétendu fait, que la meilleure et la plus grande partie des sujets du royaume avait embrassé la religion catholique, le roi jugeait ne pouvoir rien faire de mieux, pour effacer entièrement la mémoire des troubles causés par le progrès de la fausse religion, que de révoquer entièrement le dit Edit. En conséquence, l'exercice public du culte réformé était interdit dans tout le royaume, excepté en Alsace ; ordre était donné aux ministres de sortir de France dans les quinze jours ; les autres devaient y rester sous peine des galères. Leurs enfants seraient élevés dans le catholicisme ; mais, déclarait le dernier article, ils ne seraient pas inquiétés eux mêmes sous prétexte de religion.

L'enthousiasme fut universel. Les gens éclairés, aussi bien que le peuple, y applaudirent. Mme de Sévigné déclara que jamais aucun roi n'avait fait et ne pourrait faire rien de plus mémorable. Bossuet, Massillon, Racine, la Bruyère, la Fontaine et le Grand Arnauld se rencontrèrent dans la même admiration. Il faut, pour comprendre cette unanimité morale de sentiments, se rappeler ce besoin d'ordre, d'unité et d'éclat, qui était commun à tous les Français, cette horreur instinctive du tempérament de notre pays pour la sévérité, le dogmatisme et l'air étranger du prédicant huguenot[87], et surtout cette conviction que, la majeure et la meilleure partie des protestants étant sincèrement convertie à la foi catholique, le reste allait suivre sans peine le mouvement.

Les événements ne tardèrent pas à montrer combien l'erreur était grande sur ce dernier point. Plus de deux cent mille protestants s'exilèrent. Presque tous les riches passèrent à l'étranger. Les pauvres, les paysans du Languedoc et de la Saintonge, les montagnards des Cévennes restèrent avec leurs pasteurs, et cherchèrent dans le texte même du nouvel édit une garantie de leurs croyances. Le dernier article ne disait-il pas que nul ne serait inquiété sous prétexte de religion ? Mais alors à quoi bon abjurer ? Un grand nombre de ceux qui s'étaient convertis en masse retournèrent au calvinisme. Des réunions, plus ou moins secrètes, se tinrent dans des maisons particulières, dans les bois, les landes, les ravins des montagnes, au désert, comme on prit coutume de le dire. Les assemblées du désert se multiplièrent surtout dans les Cévennes et dans les Alpes. On voulut les empêcher. Des troupes de partisans, la plupart misérables et mal vêtus, les camisards, s'organisèrent sous le commandement d'un chef doué des qualités d'un vrai capitaine, Jean Cavalier.

Dans plusieurs provinces, des officiers royaux, des magistrats, des soldats n'hésitèrent pas à violenter les consciences. Les intendants du Languedoc et du Béarn écrivirent : Il n'y a pas d'autre moyen de ramener les hérétiques que la contrainte... Une vexation salutaire doit ouvrir ces entendements[88]. C'est à ce moment qu'un certain nombre d'évêques ; Bossuet, Fénelon, Percin de Montgaillard, de Noailles, Le Camus, firent entendre leurs protestations. Bossuet déclara que contraindre à la messe ceux qui refusent la confession et ses suites, c'était les induire à erreur et ravilir la messe dans leur esprit... et leur faire croire que l'exercice de la religion catholique consiste en un culte extérieur, auquel même on fait voir d'ailleurs qu'on ne croit pas[89]. On fit remarquer à Louis XIV que les évêques qui protestèrent le plus fort étaient justement ceux dont la cour de-Rome se louait davantage[90]. Le Camus, évêque de Grenoble, dont la protestation avait été des plus vigoureuses, fut élevé au cardinalat en 1686 sans la présentation du roi.

Le pape Innocent XI, en effet, était resté en dehors du mouvement de répression et de coaction organisé en France. Il avait bien, par un bref daté du 13 novembre 1685, félicité vaguement Louis XIV de son Edit. Mais le roi attendait davantage. Il le montra dans sa réponse où il suppliait Sa Sainteté de vouloir bien contribuer à son entreprise par tous les moyens que Dieu lui avait confiés[91]. Il écrivait en même temps à son envoyé à Rome, le cardinal d'Estrées Ma réponse au bref du Pape vous donnera lieu de faire encore quelques tentatives pour porter Sa Sainteté à faire ce que demandent de lui le bien et l'avantage de la religion et la considération qu'il devrait avoir pour moi[92]. Mais plus le gouvernement français multipliait les rigueurs contre les dissidents, plus le Pape se montrait charitable envers les personnes et sévère sur la doctrine[93]. Innocent XI fut réduit à solliciter Jacques II, par son nonce en Angleterre, d'intercéder auprès du roi de France en faveur des hérétiques français[94]. Ainsi l'Église, fidèle à ses anciennes traditions, n'oubliait pas le respect dû aux âmes, alors même que les motifs les plus graves rendaient nécessaire la répression de l'hérésie.

On a souvent exagéré les pertes matérielles subies par la France à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes. Les nier serait mentir à l'histoire ; mais il importe d'en réduire l'importance à une juste mesure. Un grand nombre de commerçants, d'industriels et d'agriculteurs passèrent à l'étranger. Près de Berlin, le village de Charlottenbourg fut créé par des agriculteurs français ; à Londres, un faubourg se remplit de nos ouvriers en soieries ; et plus de 12.000 officiers et soldats allèrent former ces régiments de réfugiés que la France devrait rencontrer sur tous les champs de bataille. Mais l'évolution religieuse et morale qui se produisit à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, sous l'influence des événements que nous venons de raconter, a une portée plus grande encore. Dans ces Assemblées du désert, où le culte protestant se célébra pendant tout le XVIIIe siècle, l'illuminisme, toujours latent dans l'âme huguenote, s'était réveillé avec une intensité sans pareille. De partout surgissaient des prophètes nouveaux. D'autre part, les pérégrinations des protestants exilés les avaient habitués à une vie cosmopolite. Entre temps, les politiques de l'école de Michel de l'Hôpital, dans leur désir de pacification à tout prix, se sentaient portés à faire bon marché des dogmes, et arrivaient progressivement à un déisme rationaliste. Illuminisme, cosmopolitisme et déisme, tels sont bien les trois caractères que la société de l'Ancien Régime finissant transmettra à la société révolutionnaire. Certes, on est loin de prétendre que de pareilles tendances ne se fussent pas développées en dehors du protestantisme. La responsabilité en retomba parfois sur ceux-là mêmes qui combattirent avec le plus d'acharnement les huguenots. En se mêlant à la politique, le prosélytisme religieux avait perdu beaucoup de son prestige. A voir l'esprit chrétien défendu par certains hommes dont la vie privée était un outrage aux vertus fondamentales du christianisme, pouvait-on lui conserver le même respect ? Quand Bossuet montrait à Jurieu la pente fatale qui, du libre examen mène su déisme, le protestant lui signalait le chemin glissant qui, de la corruption des mœurs, conduit à la négation de Dieu ; et tous deux, en fin de compte, se demandaient non plus si la France deviendrait chrétienne à la façon de Rome ou de Genève, mais si elle resterait longtemps chrétienne[95].

Au surplus, le protestantisme et le catholicisme politique n'étaient.pas les seules plaies religieuses de l'Europe ; le gallicanisme, le jansénisme, le quiétisme et la philosophie rationaliste préparaient aussi les temps nouveaux.

 

 

 



[1] Les diètes cessèrent dans le Brandebourg au milieu du XVIIe siècle. Voir sur cette question de l'introduction du droit romain en Allemagne au XVIIe siècle, HERGENRÖTHER, Histoire de l'Eglise, t. VI, p. 486-490.

[2] HENKE, Die Universitat Helmstädt, t. I, p. 3 et suivantes, cité dans BARUZI, Leibniz et l'organisation religieuse de la terre, 1 vol. in-8°, Paris, 1907, p. 258.

[3] BARUZI, Leibniz et l'organisation religieuse de la terre, p. 258-259.

[4] BARUZI, Leibniz, dans la collection de la Pensée chrétienne, un vol. in-12, Paris, 1909, p. 36.

[5] Il rentrait en Allemagne, enveloppé d'une de ces légendes grandiloquentes qui tachent surtout une curiosité indiscrète. BARUZI, Leibniz, p. 25.

[6] Il avait abjuré le protestantisme en 1651.

[7] Il était né le 21 juin 1646 à Leipzig. Sa famille était d'origine slave. Cf. TANNERY, au mot Leibniz, dans la Grande Encyclopédie.

[8] Leibniz, essentiellement, voulait unir toutes les divergences superficiellement étalées. Qu'avait-il fait jusque-là sinon unir en lui la discipline logique, la jurisprudence et la philosophie ? Que venait-il de réaliser avec l'analyse infinitésimale, en précisant l'idée de continuité et l'idée de limite, en montrant que les infiniment petits possèdent la puissance du continu ? BARUZI, Leibniz et l'organisation religieuse de la terre, p. 238.

[9] Presque enfant, alors que je circulais à mon gré dans la bibliothèque de mon père.... je me plaisais beaucoup aux écrits de Calixtus. Cité par BARUZI, Leibniz et l'organisation religieuse de la terre, p. 191-192.

[10] Déjà dans le traité de Westphalie, perce, presque à chaque page, le désir de l'union. Voir particulièrement le traité d'Osnabrück, art. V, n. 14, 24, 48.

[11] Lettre à Jean-Frédéric, de 1677, publiée par STEIN, Liebnitz und Spinoza, p. 300.

[12] LEIBNIZ, Œuvres, édit. Foucher de Careil, t. I, p. 127.

[13] LEIBNIZ, Œuvres, édit. Foucher de Careil, t. I, p. 129.

[14] Ibid., I, 126.

[15] Ibid., I, 140.

[16] A. DE BROGLIE, dans le Correspondant, t. LI, p. 230.

[17] A. DE BROGLIE, Correspondant du 25 octobre 1860, t. LI, p. 230.

[18] LEIBNIZ, Œuvres, édit. Foucher de Careil, 2e édition, t. I, p. 501. La lettre est donnée par Foucher de Careil et Lachat comme adressée à Leibniz et écrite entre juin et octobre 1693. Elle est bien destinée à être lue par Leibniz, mais elle est adressée à Mme de Brinon. M. Levesque est parvenu à en fixer exactement la date : elle est du  25 juin 1693.

[19] LEIBNIZ, Œuvres, édit. Foucher de Careil, 2e édit., t. II, p. 377.

[20] LEIBNIZ, Œuvres, édit. Foucher de Careil, t. I, p. 127-135.

[21] C'est ce que reconnait volontiers l'auteur de Leibniz et l'organisation religieuse de la terre. Cf. BARUZI, Leibniz, p. 59-61.

[22] LEIBNIZ, Œuvres, édit. Foucher de Careil, t. II, p. 24, 85.

[23] Correspondant, t. LI, p. 235.

[24] L'ouvrage intitulé Systema theologicum, où l'on a cru souvent découvrir la pensée intime de Leibniz, parait n'avoir été aussi qu'un exposé objectif ayant pour but de poser les bases d'un accord entre les catholiques et les protestants. Il n'a été publié qu'après la mort de Leibniz, en 1819, sous ce titre : Exposition de la doctrine de Leibniz sur la religion, Paris, in-8°, 1819. L'éditeur de cet ouvrage est M. EMERY, la traduction française est de M. MOLLEVAULT.

[25] BARUZI, Leibniz et l'org. relig., p. 350-352.

[26] BARUZI, Leibniz (Collection de la Pensée chrétienne), p. 60.

[27] LEIBNIZ, Œuvres, édit. DUTENS, t. V, p. 289.

[28] Ainsi que l'a fort bien remarqué M. BARUZI (Leibniz, p. 54), dès l'origine, Bossuet et Leibniz semblent pressentir, encore qu'ils ne le laissent point voir, que ce sera entre eux un pur débat intellectuel. Par là s'explique sans doute, au moins en partie, le ton absolu des lettres de Bossuet. Au fond, l'évêque de Meaux ne cherche à obtenir que la conversion de Leibniz par la méditation des vérités chrétiennes, et Leibniz, se dérobant à ces invitations, (voir FOUCHER DE CAREIL, II, 24, 85, et BARUZI, Leibniz, p. 56, 202), ne compte guère que sur la diplomatie pour obtenir une unification pratique des chrétiens dogmatiquement séparés Voir sur ce dernier point BARUZI, Leibniz et l'idée de schisme, dans la Revue catholique des Eglises, d'octobre 1907.

[29] F. WERNER, dans le Kirchenlexikon, au mot Spener.

[30] Wahren Christentums. Le premier livre parut en 1606, les trois autres en 1608 ; les quatre livres réunis en 1610.

[31] JANSSEN, L'Allemagne et la Réforme, t. VII, p. 656.

[32] Voir ses déclarations expresses, Wahren Christentums, édit. Pilger, Berlin, 1842, Introd., p. 3, 5, 9, 43, 334 et s., 339 et suivantes.

[33] Wahren Christentums, p. 281.

[34] Cité dans JANSSEN, t. VII, p. 473-474.

[35] E. MANGENOT, dans le Dict. de théol., au mot Arndt, t. I, col. 1984.

[36] Sur Arndt, voir JANSSEN, l'Allemagne et la Réforme, t. VII, p. 656-660, et Kirchenlexikon, au mot Arndt.

[37] Les Pia desideria de SPENER parurent d'abord, en 1675, comme préface au Vrai Christianisme de ARNDT, puis furent publiés à part, à Paris, en 1678.

[38] Il publia lui-même, en 1677, un petit catéchisme, ayant pour titre : Simple explication de la doctrine chrétienne.

[39] BONIFAS, Hist. des dogmes de l'Eglise chrétienne, p. 491.

[40] F. WERNER, dans le Kirchenlexikon, au mot Spener.

[41] PHILIPPS et GŒRRES, Historich politiche Blœtter, t. XLII, p. 25.

[42] P. MERTIAN, dans les Etudes de décembre 1860, p. 505.

[43] Voir pour les détails, MERTIAN, L'Ascétisme protestant, dans les Etudes de décembre 1860, et Kirchenlexikon, au mot Eller.

[44] Th. CARLYLE, Les Héros, trad. Izoulet, p. 307 et suivantes.

[45] D. HUME, Histoire d'Angleterre, ann. 1658.

[46] Augustin FILON, Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1902, et Journal des Débats du 26 novembre 1902. Olivier n'est pas un homme de génie ; ce n'est pas même un homme de talent supérieur. Tranchons le mot : c'est un médiocre. A. FILON, Journal des Débats, loc. cit.

[47] John MORLAY, Cromwell, 1902. Cf. dans le Dictionary of national biography, l'article Cromwell.

[48] Th. CARLYLE, Cromwells' letters and speechs, 2 vol., Londres, 1846.

[49] Sir Philips WARWICK, dans ses Mémoires, raconte l'impression que produisit sur lui Cromwell au Parlement : Ce fut alors que je le vis pour la première fois à l'ouverture même du Parlement qui se tint en 1640. Il était vêtu d'une manière commune, en habit de drap tout uni, et qui semblait avoir été fait par quelque méchant tailleur de campagne ; son linge était grossier et n'était pas des plus frais. Je me rappelle qu'il avait une tache ou deux de sang sur son col de chemise... Il portait un chapeau sans ganse... Il était d'une assez haute taille, avait l'épée collée sur la cuisse, le visage rouge et boursoufflé, la voix stridente : il s'exprimait avec une grande chaleur et l'Assemblée écoutait ce gentilhomme avec une grande attention.

[50] Cité par Philarète CHASLES, Olivier Cromwell, p. 68. Un capitaine de l'armée de Cromwell, Lazare Howard, composa un livre très sérieusement intitulé : Exercices militaires et spirituels pour les fantassins, avec les instructions à donner pour arriver au Paradis en douze temps, l'arme au bras. — CHASLES, op. cit., p. 61.

[51] John LINGARD, Histoire d'Angleterre, trad. de ROUJOUX, 3e édit., Paris, 1844, t. III, p. 344.

[52] LINGARD, Histoire d'Angleterre, t. III, p. 344-345.

[53] LINGARD, Histoire d'Angleterre, t. III, p. 346.

[54] LINGARD, Histoire d'Angleterre, t. III, p. 346.

[55] GUIZOT, Histoire de la Révolution d'Angleterre, 2e édit., t. II, p. 154.

[56] E. SAYOUS, dans l'Hist. générale, t. VI, p. 63.

[57] E. SAYOUS, dans l'Hist. générale, t. VI, p. 63-64.

[58] D. HUME, Hist. d'Angleterre, ann. 1658.

[59] Charles II, après la bataille de Worcester, avait vu, dans sa fuite, 58 catholiques vouer leur tête à l'échafaud pour sauver la sienne. DESTOMBES, Histoire de la persécution religieuse sous les successeurs d'Elisabeth, p. 437.

[60] Sur les relations de Charles II avec M. Olier, voir FAILLON, Vie de M. Olier, 4e éd., t. II, p. 323.

[61] LINGARD, t. IV, p. 55.

[62] C'est le quatrième serment imposé aux catholiques d'Angleterre : serment de suprématie, sous Henri VIII, d'allégeance, sous Jacques Ier, de déclaration contre la transsubstantiation sous Charles Ier, du Test, sous Charles II.

[63] Voir les détails dans LINGARD, t. IV, p. 161.

[64] MACAULAY, History of England, édit. de 1873, in-12, t. I, p. 228.

[65] MACAULAY, History of England, t. I, p. 338.

[66] Revue des questions historiques, t. XXIV, p. 396-397.

[67] MAZURE, Hist. de la Révolution de 1638, t. II, p. 43. Les archives, dit M. Charles Gérin, ont aujourd'hui livré tous leurs secrets sur ces événements. La vérité est tout entière dans les lignes de M. Mazure qu'on vient de lire. Revue des questions historiques, t. XXIV, p. 398.

[68] Voir le résumé de ces lois dans Chateaubriand, Génie du Christianisme, note 56.

[69] Revue catholique de Louvain, 1869, t. II, p. 49.

[70] Sur les Quakers qui ramenaient tout le christianisme à la lumière intérieure, excluaient les serments, la guerre, les marques même de politesses, et sur leur théologien de valeur, Robert Barclay, voir Kirchenlexikon, aux mots Quakers et Barclay, et MŒHLER, Symbolique, t. II, l. II, ch. II.

[71] Sur les Méthodistes, voir Kirchenlexikon, au mot Méthodistes. MŒHLER, Symbolique, t. II, l. II, ch. III, et Georges ELIOT, dont le roman Adam Bede est, dit M. Langlois, un document pour l'histoire du Méthodisme. LANGLOIS, Manuel de bibliographie historique, p. 9. Cf. A. LEGER, La jeunesse de Wesley, 1 vol. et Les idées de Wesley, 1 vol. in-8°, 1911, Paris, Hachette.

[72] Paul JANET, Histoire de la science politique, 2e édition, Paris, 1872, t, II, p, 265.

[73] Gustave BORD, La Franc-Maçonnerie en France, t. I, p. 17, 50-51.

[74] Gustave BORD, La Franc-Maçonnerie en France, t. I, p. 51.

[75] G. DE FÉLICE, Hist. des protestants en France, Toulouse, 1895, p. 312.

[76] DE FÉLICE, Hist. des protestants en France, p. 312.

[77] DE FÉLICE, Hist. des protestants en France, p. 313.

[78] Lettre de mai 1625, citée par LAVISSE, Hist. de France, t. VI, 2e part., p. 257.

[79] F. PUAUX, Histoire de protestantisme français, p. 208.

[80] DE FÉLICE, Hist. des protestants en France, p. 329.

[81] Depuis longtemps, écrivait Guitton, le 4 août 1628, à des Rochellois réfugiés à Londres, nous attendons les effets des excellentes lettres que nous avons reçues du roi de la Grande-Bretagne..... Nous tiendrons jusqu'au dernier jour ; mais, au nom de Dieu, ne tardez pas, nous périssons. Cité par PUAUX, Histoire de protestantisme français, p. 208.

[82] Les principaux de ces nouveaux instituts furent ceux des Oratoriens (1611), des Lazaristes (1624), des Filles de la Charité (1638), des Sulpiciens (1641), des Trappistes (1662), des Frères des écoles chrétiennes (1680).

[83] Vie de Ximénès, l. I, p. 67. Cf. BRUGÈRE, De Ecclesia, p. 384, note 1.

[84] Le roi écrit irrévérencieusement Saint-Simon, s'était toujours flatté de faire pénitence sur le dos d'autrui. Il se repaissait de la faire sur le dos des huguenots et celui des jansénistes.

[85] Il n'y avait certainement pas en Europe, à cette époque, un seul État où les dissidents jouissent de tous leurs droits civils, politiques et religieux.

[86] LAVISSE, Hist. de France, t. VII, 2e part., p. 43.

[87] LAVISSE, Hist. de France, t. VII, 2e part., p. 79.

[88] Cité par LAVISSE, t. VIII, 1re partie, p. 375.

[89] BOSSUET, Œuvres complètes, édit. Lachat, t. XXVII, p. 143. Dans cette lettre, Bossuet résume en quelques lignes les principes sur lesquels il fonde sa solution. Voici, dit-il, ce que je crois être la règle certaine de l'Eglise : premièrement, que l'on peut user de lois pénales, plus ou moins rigoureuses, selon la prudence, contre les hérétiques ; deuxièmement, que les peines étant décernées par l'autorité des princes, l'Eglise reçoit à sa communion tous ceux qui y viennent du dehors, quand elle peut présumer qu'ils y viennent de bonne foi, et que la vexation qui les a rendus attentifs les a aussi éclairés ; troisièmement, qu'on ne peut présumer de la bonne foi que quand ils se soumettent également à tout l'exercice de la religion catholique. Ce qui me fait donc penser qu'on ne doit point contraindre à la messe ceux qu'on n'ose contraindre au reste des exercices. Ibid., p. 142-143. Cf. lettre du 11 juillet 1700, LACHAT, XXVII, p. 111.

[90] C. ROUSSET, Histoire de Louvois, t. IV, p. 61 et suivantes.

[91] Lettre du 7 décembre 1685.

[92] Lettre du 6 décembre 1685.

[93] Ch. GÉRIN, Le Pape Innocent XI et la révocation de l'Edit de Nantes, dans la Revue des questions historiques, t. XXIV, p 439.

[94] Ibid., p. 440. Cf. MAZURE, Hist. de la révolution de 1688, t. II, p. 126.

[95] Sur la révocation de l'Edit de Nantes, voir : Recueil des édits  rendus pour l'extirpation de la R. P. R., Paris, 1686, réédité à Paris en 1885 ; Procès-verbaux des assemblées du clergé, 9 volumes, Paris, 1767-1778 ; Mémoires du clergé, 12 vol., Paris, 1716 ; RULHIÈRE, Eclaircissements sur les causes de la révocation de l'Edit de Nantes, 2 vol., Paris, 1758 ; ROUSSET, Hist. de Louvois ; RÉBELLIAU, Bossuet historien du protestantisme, et un grand nombre d'articles dans la Revue des Questions historiques, la Revue historique, les Etudes fondées sur les Pères de la Cie de Jésus et le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français. Duc de NOAILLES, Hist. de Mme de Maintenon, 2 vol. in-8°, Paris, 1818 ; Mme Georges SAINT-RENÉ TAILLANDIER, Mme de Maintenon, un vol. in-12, Paris, 1921.