AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈNE

PREMIÈRE SÉRIE

 

LE CAS DU GÉNÉRAL GOURGAUD[1].

 

 

En 1827, sir Walter Scott publiait à Londres The Life of Napoléon qui fut la même année traduite en français, sous le titre de Vie de Napoléon Bonaparte, empereur des Français. Il y établissait (t. IX, p. 189 et s.)[2] d'après les rapports officiels de sir Hudson Lowe, gouverneur de Sainte-Hélène, du baron Stürmer, commissaire d'Autriche et de M. Goulburn, sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, quelle avait été, vis-à-vis de l'Empereur, l'attitude prise par le général Gourgaud en sortant de Longwood, d'abord à Sainte-Hélène, puis à Londres.

Le général Gourgaud répondit aux Imputations calomnieuses de sir Walter Scott par une lettre, en date de Paris le 28 août 1827, dans laquelle il disait : C'est seulement... lors des démarches qu'exigeait mon embarquement que le gouverneur et M. de Stürmer parlèrent devant moi de l'Empereur qui, bien qu'à des titres divers, intéressait là tout le monde et était le noble sujet de toutes les conversations. Je ne connais pas la tournure donnée dans les dépêches de sir Hudson Lowe aux choses que j'avais à répondre, que j'avais à dire dans ces conversations, mais j'en trouve l'intention indignement travestie dans les extraits publiés par le romancier anglais. Quoique placé dans une situation aussi délicate que difficile, quoique condamné à des ménagements envers ceux à l'arbitraire desquels je me trouvais livré, jamais, comme l'insinue Walter Scott, je n'ai acheté la sécurité de mon retour en Europe par aucune parole indigne de moi... A Londres, je n'ai vu ni lord Bathurst ni aucun des ministres. J'ai été seulement mandé et je devais l'être, chez M. Goulburn, sous-secrétaire d'Etat. Il paraît qu'il n'espéra pas obtenir beaucoup de moi, car il ne me lit appeler en tout que deux ou trois fois.

Le général Gourgaud s'étendait ensuite sur les misérables insinuations, les perfides réticences d'un étranger, ennemi implacable et insensé de la France et des Français.

Walter Scott riposta en publiant : 1° Les notes relatives aux communications du général Gourgaud à sir Hudson Lowe et aux commissaires des Puissances alliées à Sainte-Hélène, extraites des 16 volumes de correspondance qui lui avaient été communiqués au Département des Colonies ; 2° la copie intégrale de la lettre écrite à lord Bathurst par M. Goulburn, contenant le rapport officiel des communications du général Gourgaud au sujet de Napoléon et de sa résidence à Sainte-Hélène[3].

Le général Gourgaud répliqua par une réfutation dont voici, d'après lui-même, le Résumé (Broch. publiée en 1827, p. 41).

Toutes les prétendues informations, communications, que me reproche sir Walter Scott, se réduisent à des conversations sans importance comme sans effet. Et, quand on songe combien il est difficile de reproduire avec fidélité les paroles d'un entretien dans une langue étrangère, quand on songe également à l'intérêt que le gouvernement anglais pouvait avoir alors à se préparer, ou, depuis, à se créer des moyens de revêtir de quelque apparence de nécessité les atroces persécutions dont Napoléon fut l'objet, on s'étonnera sans doute que la correspondance citée par sir Walter Scott et extraite de seize volumes in-8° de lettres se soit bornée à répéter des allégations tellement puériles pour la plupart que je pourrais les avouer aujourd'hui, sans crainte d'être accusé d'avoir manqué à aucun sentiment, à aucun devoir.

 

Les documents publiés par sir Walter Scott et les témoignages allégués par lui se sont trouvés, depuis 1827, confirmés et complétés :

1° En 1843, par la publication faite par Walter Henry, chirurgien du 66e (Events of a military Life, Londres, in-8°, t. II, p. 40 et s.), des confidences que le lieutenant Jackson avait reçues à Sainte-Hélène du général Gourgaud[4] ;

2° En 1853, par la publication faite par Forsyth dans l'Histoire de la Captivité de Napoléon à Sainte-Hélène, d'après les documents inédits et les manuscrits de sir Hudson Lowe (édition anglaise, 3 vol. in-8°, t. II, p. 240 ; édit. française, 4 vol. in-8°, t. II, p. 399), des extraits des minutes du major Gorrequer, d'un mémorandum de M. Baxter, de deux lettres de sir Hudson Lowe à lord Bathurst des 14 et 15 mars 1818 (édit. angl., t. III, pièce 125, p. 392 ; édit. française, t. IV, pièce 118) et des lettres du baron de Stürmer au prince de Metternich[5].

3° En 1870, par la publication faite dans les Russkie Archiv. (Exercice 1869, Moscou, in-8°, p. 655 et s.) des rapports du comte Balmain en date des 20 janvier, 18 et 27 février, 14 et 10 mars[6] ;

4° En 1880, par la publication faite par le Dr Hanns Schlitter, dans Berichte des Kais. Kön. Commissars Bartholomæus Freihernn von Stürmer aus St-Helena (Vienne, in-8°, p. 121 et s.) des rapports de Stürmer en date des 23 février (trois rapports), 14 et 31 mars et de la lettre de Jackson à Hudson Lowe (p. 288)[7] ;

5° En 1894, par la publication, d'ailleurs fragmentaire et infidèle, faite par M. Georges Firmin-Didot dans la Captivité de Sainte-Hélène d'après les rapports inédits du marquis de Montchenu (Paris, in-8°, p. 132, 134, 137) d'extraits des rapports du eu commissaire[8] ;

6° En 1903, par la publication des Notes et réminiscences of a staff-officer lieutenant-colonel Basil Jackson (Londres, in-8°, p. 148 et s.)[9].

Ces témoignages concernent eu qui s'est passé a Sainte-Hélène, ut les communications faites par le général Gourgaud, au gouverneur anglais, à ses officiers ut aux commissaires dus puissances alliées.

 

En ce qui louche les communications faites à Londres, les pièces publiées par sir Walter Scott su sont trouvées confirmées :

1° En 1853 par la publication faite par Forsyth (t. IV) du rapport de M. Goulburn à lord Bathurst déjà publié par Walter Scott[10] ;

2° En 1888, par la publication faite par le Dr Hanns Schlitter, dans Kaiser Franz I und die Napoleoniden (Vienne, in-8°, p. 566), du post-scriptum du même rapport de Goulburn à Bathurst ;

3° En 1908, par la publication laite par M. Fremeaux dans les Derniers jours de l'Empereur (Paris, in-18), des dépêches adressées par le marquis d'Osmond, ambassadeur de France, au duc de Richelieu les 12 et 13 mai 1818[11].

 

En ce qui touche les conséquences des communications de Gourgaud, les laits ont été établis : 1° par la publication faite par Forsyth des lettres de lord Bathurst à sir Hudson Lowe en date des 5, 16 et 18 mai[12] ;

2° par la publication laite par le Dr Hanns Schlitter, dans l'ouvrage cité plus haut (p. 571), de l'annexe au protocole 31 du Congrès d'Aix-la-Chapelle, en date du 13 novembre 1818, et du protocole 42, en date du 31 novembre[13].

Telles étaient (mis à part les Récits de la captivité du général Montholon et le Journal du général baron Gourgaud) les sources imprimées d'après lesquelles il était permis de former sa conviction. Les sources manuscrites n'ont apporté à un tel ensemble que des continuations. Ainsi, les dépêches originales du marquis de Montchenu, commissaire de Fiance à Sainte-Hélène ; l'ensemble des dépêches marquis d'Osmond, ambassadeur de France et du comte Lieven, ambassadeur de Russie à Londres. D'ailleurs le journal de l'acteur principal, tel que le fournirait une publication intégrale présente toutes les précisions qui seraient désirables — telles qu'elles ont été données dans la conférence : Les Missionnaires de Sainte-Hélène.

 

A la suite de cette conférence, faite le 27 mars à la salle delà Société de Géographie, le petit-fils du général Gourgaud se tint offensé par les appréciations données par quelques journaux du rôle prêté à son grand-père par le conférencier et lui lit demander des explications qui, après divers incidents, motivèrent le procès-verbal suivant :

M. le baron Gourgaud a prié deux de ses amis, le prince Murat et le colonel Nitot, de demander à M. Frédéric Masson des explications au sujet des analyses données par certains journaux d'une conférence sur les Missionnaires de Sainte-Hélène.

M. Frédéric Masson a mis ces messieurs en relation avec MM. Maurice Barrès et Edouard Détaille.

Les quatre témoins ont constaté que certains journaux avaient prêté à M. Frédéric Masson, à propos du général Gourgaud, des termes que le conférencier n'avait pas employés et des conclusions qu'il n'avait pas tirées. Les quatre témoins ont décidé de s'en rapporter à M. Frédéric Masson pour rectifier ces inexactitudes par une lettre aux journaux.

Cette lettre ayant été publiée[14], les témoins déclarent que l'incident est clos.

Le deux avril 1902.

Pour le baron Gourgaud :

Pour M. Frédéric Masson :

Signé : JM. MURAT,

Signé : MAURICE BARRÈS,

S. NITOT,

ÉDOUARD DÉTAILLE.

La conférence, telle qu'elle avait été lue sur épeuvres, a paru, sans aucun changement, dans le numéro de la Revue hebdomadaire portant la date du 4 avril.

Le 5 avril, le Figaro publia l'article suivant :

DOCUMENTS POUR L'HISTOIRE

UNE RÉPONSE À M. FRÉDÉRIC MASSON

Nos lecteurs savent (ils ont su les premiers) que le baron Gourgaud avait prié deux de ses amis de demander à M. Frédéric Masson des explications au sujet des analyses données par certains journaux d'une conférence sur les Missionnaires de Sainte-Hélène. Après une conversation qui eut lieu entre les témoins, il fut décidé de s'en remettre à M. Frédéric Masson pour rectifier ces inexactitudes dans une lettre qui a été rendue publique. C'est ce qui a été fait très loyalement. L'incident privé relatif au conférencier est donc clos. Mais la Revue contemporaine (sic), ayant donné hier le texte complet de la conférence, le baron Gourgaud a jugé qu'il devait répondre maintenant à l'historien, pour rétablir, en l'honneur du grand nom qu'il porte, la vérité méconnue par M. Frédéric Maison.

M. Masson prétend que le général Gourgaud, en arrivant à Londres en mai 1818, déclara au sous secrétaire d'Etat aux Colonies que la situation de Napoléon Ier était contraire à celle que celui-ci dénonçait, que l'Empereur se portait à merveille, que ses plaintes sur sa santé étaient une comédie, etc.

Quatre documents, que nous sommes heureux de publier, démentent formellement la version de l'éminent conférencier. Et la lecture en est aussi probante qu'émouvante.

Quand le général Gourgaud quitta Sainte-Hélène, l'Empereur lui donna des instruction secrètes qui ont été publiées avec son Journal de Sainte-Hélène (page 351, tome II). Il devait en outre écrire à Joseph en Amérique, à Marie-Louise et au prince Eugène. Voici les lettres qui établissent avec quelle fidélité il s'acquitta de la mission qui lui avait été confiée.

 

Ces quatre documents sont :

1° La lettre du général Gourgaud à l'archiduchesse Marie-Louise, duchesse de Parme, en date du 25 août 1818, telle qu'elle fut publiée, en septembre 1818, dans les journaux et, en 1822, dans le Recueil de pièces authentiques sur le captif de Sainte-Hélène (t. IV, p. 292) ;

2° La minute, portant la date du 2 octobre, d'une lettre écrite par le général Gourgaud à l'empereur de Russie ;

3° La minute, portant la date du 25 octobre, d'une lettre écrite par le général Gourgaud à l'empereur d'Autriche ;

4° La minute sans date, mais présumée de novembre 1818, d'une lettre écrite par le général Gourgaud au prince Eugène[15].

Tels étaient les documents qui démentent formellement la version du conférencier. Ils sont, comme on vient de le voir, en date des 25 août, 2, et 25 octobre.

Le général Gourgaud, dès sa première lettre à sir Walter Scott, avait glissé sur la durée de son séjour à Londres : Bientôt après (ces deux ou trois audiences de M. Goulburn), écrivait-il, le gouvernement m'appliquant avec une atroce rigueur l'A lien Bill, me lit enlever dans mon domicile, lit saisir mes papiers et me jeta sanglant sur un coin du continent[16].

Dans la seconde lettre il était aussi affirmatif : Il disait : Revenu en Europe... j'ai assuré qu'il était temps de prévenir les effets combinés du chagrin et du climat... C'est dans cet esprit qu'a été conçue ma lettre à l'impératrice Marie-Louise[17].

Cette lettre à Marie-Louise porte la date du 25 août 1818. Elle n'a certainement été rendue publique que postérieurement au 8 septembre, où le général Gourgaud la communiqua, encore manuscrite, à diverses personnes, mais peu importe : la lettre a été écrite le 25 août ; soit !

Gourgaud a quitté Longwood le 13 février, Sainte-Hélène le li mars : c'est du 13 février au li mars qu'il a tenu les discours rapportés par Hudson Lowe, Jackson, Balmain, Stürmer et Montchenu. Il est arrivé à Londres le 8 mai : C'est du 8 au 30 mai qu'il a tenu les discours rapportés par Goulburn, d'Osmond et Lieven — lesquels discours ont provoqué les restrictions du gouvernement anglais et les décisions du Congrès d'Aix-la-Chapelle.

La question n'est point de faire valoir ce que Gourgaud a dit, écrit ou imprimé postérieurement au 25 août 1818, mais d'infirmer les témoignages concordants et identiques sur les discours qu'a tenus Gourgaud du 13 février au 31 mai.

Une le général Gourgaud se soit ensuite déjugé et qu'il ait tenté de contredire les discours qu'il avait tenus ci-devant, c'est ce qui se trouve officiellement constaté par cette lettre écrite par M. Goulburn à sir Hudson Lowe, le 14 novembre 1818, le jour même où l'Alien Bill était appliqué au général Gourgaud :

Vous aurez probablement vu par les journaux la lettre adressée par le général Gourgaud à la duchesse de Parme ; elle contient, sur la santé du général Buonaparte et sur la manière dont il est traité, des détails en désaccord avec tout ce qu'il nous avait dit antérieurement à vous et à moi : d'où provient ce changement de conduite de sa part, c'est ce qu'il nous est impossible de dire, mais il s'est complètement associé dans ces derniers temps avec O'Meara et d'autres personnes connues pour être dans la confidence du général Bonaparte. Comme la permission de résider ici ne lui avait été donnée qu'à la condition de s'y conduire convenablement, les dispositions de l'Alien-act lui oui été appliquées et il a été envoyé à Hambourg d'où, je suppose, il promulguera de temps en temps, sur la manière dont on traite le général Bonaparte, des récits semblables à ceux que, ses anciens compagnons de voyage se sont plu à fabriquer dans d'autres parties d'Europe[18].

Quant aux lettres à l'empereur de Russie et à l'empereur d'Autriche, elles existent sans doute, dans les archives du général Gourgaud, à l'état de minutes, mais toutes les recherches laites aux archives du ministère des Allaires étrangères à Saint-Pétersbourg pour retrouver l'expédition de la seconde ont été infructueuses et, si la première existait aux archives de Vienne, M. le Dr Hanns Schlitter n'eut point manqué de la publier.

La simple constatation des dates l'ait donc justice de la valeur historique de ces pièces et rend inutile d'y insister. Même si elles existent autrement qu'en minutes, même si elles ont été expédiées et qu'elles soient parvenues à leurs destinataires, elles ne présentent, dans le cas particulier, aucun intérêt. C'est des discours tenus par Gourgaud de février à mai 1818 qu'il s'agit, non des discours qu'il a pu tenir et des écrits qu'il a pu rédiger d'août à octobre. Qu'on démontre que les témoins qui, pour les avoir recueillis à Sainte-Hélène et à Londres, avaient identiquement rapporté les propos du général Gourgaud, ont faussé volontairement la vérité ; qu'on annule leurs témoignages par des témoignages certains, concordants et synchroniques, l'on pourra discuter, mais il faudra que ces trois conditions soient remplies ; il faudra l'autorité des témoins et la validité de leur parole ; il faudra l'identité des témoignages ; il faudra que ces témoignages aient été rendus à l'époque même où les faits se sont produits, qu'ils ne puissent être ni suspectés de complaisance, ni taxés de partialité.

Encore, comment ces témoignages, quels qu'ils puissent être et de qui qu'ils puissent émaner, supprimeraient-ils les conséquences produites par les discours attribués à Gourgaud, savoir les restrictions de 1818, le départ d'O'Meara et les protocoles du Congrès d'Aix-la-Chapelle ?

Ce sont là des faits que nulle puissance divine ni humaine ne saurait effacer. Ils sont acquis à l'histoire et rien ne peut faire que l'histoire ne les ait pas enregistrés.

***

Reste pourtant une hypothèse, que soulève l'article du Figaro : celle d'une mission que l'Empereur aurait confiée au général Gourgaud. Quand le général Gourgaud quitta Sainte-Hélène, écrit le rédacteur du Figaro, l'Empereur lui donna des instructions, secrètes qui sont publiées avec son journal de Sainte-Hélène (p. 531, t. II).

Si Gourgaud a reçu de l'Empereur une mission, tout ce qu'on a pu penser et dire est invalidé : l'on peut trouver qu'il a étrangement rempli cette mission, qu'il y a donné des conséquences tragiques, que, par l'inconséquence de son langage, il a fourni aux ennemis de l'Empereur des armes dont ils se sont hâtés de profiter, mais c'est alors maladresse, inadvertance, même excès de zèle ; la mission couvre tout.

Dès lors, il convient de rechercher :

1° Quelle serait cette mission ;

2° Par quelles preuves cette mission serait authentiquée ou démentie ;

3° De quelle façon cette mission aurait été remplie.

Jusqu'en 1846, l'on n'en entend point parler. L'on est trop près des événements et l'on trouverait trop de témoins qui le démentiraient. Le bruit des querelles entre Gourgaud et Montholon a été trop répandu pour que les biographes, même les mieux disposés, soient dispensés d'y faire allusion. Ainsi, les rédacteurs de la Galerie historique des Contemporains[19], favorables pourtant à Gourgaud, écrivent : Revenu en Europe en 1818, à la suite de quelques différends survenus entre le comte de Montholon et lui, le général Gourgaud s'est fixé en Angleterre où, vers la fin de la même année, et à la suite d'une prétendue conspiration tramée à Sainte-Hélène dont les fils s'étendaient dans l'Europe et qui, disait-on, avait pour but de rendre la liberté à Bonaparte, le général Gourgaud est devenu, de la part du ministère, l'objet d'une persécution à la fois odieuse et ridicule...

Que les Montholon, et en particulier Mme de Montholon, fussent la cause de son départ, Gourgaud, en cette année 1819, n'en faisait point mystère, au moins à ses amis. Peut-on même dire que ce soit un ami, le général — vraisemblablement Flahaut — auquel, de Hambourg, le 19 septembre 1819, il adresse cette lettre à laquelle les éditeurs du Journal ont, par mégarde, donné place dans l'appendice[20] et dont voici le début : Mon cher général, le départ de Londres de notre ami commun, Forbin-Janson, me fait avoir recours à votre obligeance pour vous prier de me rendre un service ; j'apprends que Mme de Montholon vient d'arriver en Angleterre, et je désirerais bien vivement : 1° avoir des nouvelles de toutes les personnes que cette dame vient de quitter ; 2° que cette dame, qui m'a forcé de me séparer de celui à qui je m'étais dévoué en entier, pût savoir que, quelque grands que soient mes malheurs, son ouvrage, j'en comprime en ce moment le ressentiment dans mon cœur et que, si je puis lui être utile pour diminuer les souffrances de l'Empereur, elle peut compter sur moi en tout et pour tout...

Gourgaud ne t'ait donc alors aucun mystère de ses querelles avec les Montholon. Mais l'Empereur meurt ; ses compagnons reviennent en Europe ; Gourgaud court à Londres ; il se réconcilie avec Montholon ; il va commencer avec lui la publication des Mémoires pour servir à l'histoire de France sous Napoléon écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité[21]. On est convenu de jeter un voile opportun sur les dissensions de Sainte-Hélène et, pour couper court aux bruits qui courent, l'on imagine la version suivante qui, grâce à la publicité qu'elle reçoit dans la Biographie nouvelle des Contemporains[22], devient officielle :

À peine arrivé à Sainte-Hélène, le général Gourgaud y tomba si dangereusement malade qu'après un séjour de plus de trois années, les médecins décidèrent qu'il devait changer de climat. Il fut donc condamné à se séparer du grand homme malheureux pour lequel il avait tant de fois exposé sa vie sur le champ de bataille. De retour en Europe à l'époque du Congrès d'Aix-la-Chapelle, le général Gourgaud écrivit aux empereurs de Russie et d'Autriche pour leur faire connaître le sort déplorable auquel Napoléon était réduit et engager ces souverains à donner quelque adoucissement à une aussi grande infortune. On croit pouvoir attribuer à cette démarche l'envoi à Sainte-Hélène d'un aumônier, d'un médecin et de trois domestiques, ce fut aussi dans ce sentiment que le général Gourgaud écrivit de Londres, le 25 août 1818, une lettre tant de fois imprimée, où l'on remarque les passages suivants... Fatigué d'entendre journellement injurier à Londres l'armée française qui avait combattu à Waterloo, le général Gourgaud publia la relation qu'il avait rédigée de celle bataille à Sainte-Hélène. Cotte publication et les démarches qu'il avait faites on faveur de Napoléon, indisposèrent contre lui le duc de Wellington et le ministère, qui, dans la supposition que des papiers importants seraient trouvés chez lui, le liront arrêter, piller, presque assassiner et, à la fin, jeter sur le continent au rivage de Cuxhaven[23].

Gourgaud, s'il n'a point donné le texte de col article, en a assurément fourni la trame. Certains renseignements — sur les lettres à l'empereur de Russie et à l'empereur d'Autriche en particulier, — ne peuvent venir que de lui. Certaines phrases lui serviront de nouveau pour ses lettres à Walter Scott de 1827. Les rédacteurs de la Biographie des Contemporains sont ses amis, et ils ont mis leur amour-propre à donner un air de vraisemblance au roman qu'ils signent. Pourtant, si on y regarde, les dates suffisent à en démentir tous les traits : Du 14 octobre 1815, où les passagers du Northumberland aperçurent Sainte-Hélène au 13 février 1818, il ne s'écoula pas plus de trois ans, mais deux ans et quatre mois ; Gourgaud n'arriva point en Europe à l'époque du Congrès d'Aix-la-Chapelle qui ouvrit en octobre, il y arriva en mai ; Gourgaud ne put avoir aucune influence sur l'envoi à Sainte-Hélène d'un aumônier, d'un médecin et de trois domestiques, puisque, formée par l'Empereur le 23 mars 1818, soutenue par le cardinal Consalvi que Madame mère remercie le 27 mai, cette demande est accueillie le 10 août par le gouvernement anglais. Chaque date qu'on vérifie dément cette version, mais on ne vérifie point, et telle sera, au moins pour vingt années, la version officielle[24].

Il n'y est, comme on voit, nulle part question d'une mission.

De même, n'en est-il pas question dans la lettre que le 7 août 1824[25], Gourgaud a obtenue de la complaisance des généraux Bertrand et Montholon et par laquelle ils attestent que le général Gourgaud, dont le nom ne se voit pas sur les listes (des légataires de l'Empereur) qui ont été publiées, a été l'objet d'une disposition spéciale de l'Empereur, en reconnaissance de son dévouement et pour les services qu'il lui a rendus pendant dix ans, comme officier d'ordonnance et aide de camp, soit sur les champs de bataille en Allemagne, en Russie, en Espagne et en France, soit sur le roc de Sainte-Hélène.

Bertrand a pu s'associer à celle déclaration qui contenait une part de vérité : l'Empereur ayant constitué, le 11 juillet 1817, sur la tête de Mme Gourgaud une pension de 12.000 francs réversible sur son fils[26]. Eût-il été plus loin, cela est douteux. Si l'Empereur avait confié une mission à Gourgaud, comment Bertrand et Montholon eussent-ils négligé d'en parler, alors qu'ils amplifiaient ainsi les services de Gourgaud, qui, officier d'ordonnance du 3 juillet 1811, n'a point servi l'Empereur pendant dix années, mais au plus durant sept, et qui, général et aide de eampdu21 juin 1815, n'a paru en cette qualité sur aucun champ de bataille ?

Trois années plus lard, en 1827, parait l'Histoire de Napoléon Bonaparte par sir Waller Scott. Gourgaud y est formellement mis en cause et les accusations portées contre lui sont d'une extrême gravité. Le moment est venu à coup sur d'invoquer celle mission et d'en fournir les preuves. Bertrand et Montholon sont vivants, et il est sans doute bien d'autres témoins : Madame, Fesch, Joseph, Lucien ; seul Eugène est mort. Bien sur, Gourgaud va parler ; il va requérir et ceux qui ont vu l'Empereur l'investir de sa mission, et ceux vers qui il fut envoyé. Quel inconvénient ? L'Empereur est mort depuis six ans. Tous ses compagnons de captivité sont rentrés en France. Les publications sur Sainte-Hélène abondent. O'Meara a publié en 1822 l'édition française de Napoléon en exil ; Las Cases a publié en 1823 le Mémorial ; Antommarchi a publié en 1825 Les derniers moments de Napoléon. Quel inconvénient à révéler que Napoléon a lente de faire améliorer son sort ? Or, dans ces lettres où il a ramassé tous les arguments en sa faveur, présenté tous les certificats, recueilli dix-sept pièces justificatives, que dit Gourgaud — Simplement ceci :

Mon départ de Sainte-Hélène ne fut causé ni par le besoin de revoir ma famille, ni par l'affaiblissement de ma santé. L'allégation de maladie au foie ne fut de ma part qu'un prétexte. J'avais subordonné à Napoléon malheureux toutes mes affections, tous mes intérêts et, à Sainte-Hélène, ma seule ambition était de mourir pour lui ; mais n'importe quelle fut la cause de mon départ, je quittai Longwood le 13 février 1818[27].

Où est la mission ? Qu'attend-on pour l'invoquer ? Quel moment sera meilleur pour la dévoiler ? — Non, le silence ! Et voici les Glorieuses, l'apothéose de Napoléon, les histoires qui sortent de tous cotés, les biographies des compagnons de la Captivité qui s'accumulent. Gourgaud commande l'artillerie des places de Paris et de Vincennes (5 août 1830), il est confirmé dans le grade de maréchal de camp pour prendre rang du 1er janvier 1810 (21 février 1831), il est grand-officier de la Légion d'honneur (20 avril 1831), il est aide de camp du roi (20 avril 1832), il est lieutenant général (31 décembre 1835). Que peut-il craindreV Sarrut et Saint-Edme le mettent en demeure de s'expliquer : Silence. Lorsqu'il parle, c'est dans la Biographie portative des Contemporains pour reproduire littéralement, sur son départ de Sainte-Hélène, la version donnée en 1822 dans la Biographie d'Arnaud.

Il y a mieux : En 1846, M. de Montholon publie à Londres, on anglais, la première version des Récits de la Captivité[28]. On est en droit de penser qu'elle a été rédigée durant la captivité de Ham, à une date sensiblement antérieure, car il a fallu du temps pour la traduction des quatre volumes ; vraisemblablement remonte-t-elle à 1844 où Montholon l'ait cette déclaration reproduite en fac-similé à la tête du premier volume :

Ham, 30 octobre 1844.

Les instructions de l'Empereur en date du 25 avril 1821 m'imposent un dernier devoir : publier ses dictées sur son retour de l'île d'Elbe et sur sa guerre d'Egypte.

J'avais cédé au désir que le général Bertrand me témoigna de se charger de ce soin et je lui avais remis copie de ces dictées. Sa mort me rend religieusement responsable de l'exécution îles dispositions de la volonté de l'Empereur.

L'History of the Captivity of Napoléon at St-Helena contient surtout en effet des dictées de l'Empereur ; elle est grossie d'un récit du retour des Cendres sans aucun intérêt ; mais certains chapitres au moins renferment quelques détails sur le séjour à Sainte-Hélène. Là, sans aucune préparation, sans aucune explication préalable ni postérieure, est timidement énoncée, pour la première fois, la prétendue mission[29].

C'est en ces termes :

Le départ du général Gourgaud était devenu nécessaire en raison du mauvais état de sa santé et l'Empereur s'était convaincu lui-même de l'opportunité de faire connaître en Europe la vérité réelle concernant ses souffrances. Le souvenir de la fraternelle amitié que l'empereur Alexandre lui avait offerte à Tilsitt et lui avait solennellement jurée à Erfurth, la sainteté des liens qui l'unissaient à l'empereur d'Autriche, lui apparaissaient par moments comme des lueurs d'espérance d'un meilleur sort. Nul ne pouvait être mieux désigné pour remplir cette mission que le général Gourgaud, parce qu'il avait eu souvent l'honneur d'approcher ces souverains et que son service dans la Maison de l'Empereur l'avait fait admettre dans l'intimité de l'impératrice Marie-Louise. On pouvait donc entretenir l'espoir qu'il obtiendrait d'être entendu et, la vérité une fois connue, l'espoir d'un changement pouvait raisonnablement être nourri.

Le général Gourgaud obtint de sir Hudson Lowe la permission d'éviter la sévère peine du faire à son voyage l'addition inutile de 2.000 lieues, ce qui aurait été le cas, s'il avait été obligé d'aller en Europe par la voie du Cap de Bonne-Espérance ; il s'embarqua sur un navire frété directement pour l'Angleterre. Immédiatement son arrivée à Londres il écrivit une lettre d'un grand intérêt politique au grand maréchal et, peu après, donna une preuve éclatante de ses efforts dans la lettre suivante qu'il adressa à l'impératrice Marie-Louise.

Suit le texte de cette lettre : celle du 25 août 1818.

 

Montholon énonce un fait matériellement faux lorsqu'il écrit que le général Gourgaud eut souvent l'honneur d'approcher l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche, puisque, nommé officier d'ordonnance le 3 juillet 1811, il n'a pu accompagner l'Empereur ni à Tilsitt, — il était alors lieutenant en premier, aide de camp du général Foucher — ni à Erfurth — il était alors capitaine en second au 6e d'artillerie[30] — et ce sont là les deux seules occasions où l'Empereur a rencontré l'empereur Alexandre. Gourgaud n'a pas davantage accompagné l'Empereur à Dresde, ainsi qu'en témoigne le Journal des voyages[31], et c'est la seule occasion où l'Empereur ait rencontré l'empereur François.

Nulle part, dans les documents manuscrits qu'on a entre les mains, il n'est fait mention de la lettre d'un grand intérêt politique que Gourgaud aurait écrite au grand maréchal aussitôt après son arrivée à Londres.

A ce moment, l'unique preuve que donnât Montholon de la mission Gourgaud était la lettre que Gourgaud avait adressée à l'impératrice le 25 août.

 

C'est là tout ce qu'on trouve dans l'édition anglaise relativement à la mission, sauf mention, à une date indéterminée, de l'arrivée d'une lettre de Gourgaud qui serait parvenue à Sainte-Hélène avant le 15 août 1820. Une lettre du général Gourgaud nous fit beaucoup rire[32] : il comparait notre captivité à un plan d'asperges semé en 1815 ; mais il nous croyait meilleurs jardiniers que nous n'étions, car aucun de nous ne savait au bout de combien d'années le semis d'asperges doit donner. Nous n'aurions point compris du tout la comparaison, si l'Empereur n'avait eu l'idée d'interroger Noverraz qui, étant Suisse, pouvait avoir appris toutes ces choses dans sa jeunesse.

Il n'y a point lieu de s'arrêter à ces asperges.

 

Comme on voit, cette première version est bienveillante, mais sans plus. Montholon, sans doute, omet tout ce qui louche à ses querelles avec Gourgaud, mais c'est là le mot d'ordre suivi depuis 1821 ; il entre dans la prétendue mission près de l'empereur Alexandre, mais cette mission est anodine ; il n'en apporte aucune preuve, il n'y rattache aucun document, et l'unique pièce sur laquelle il insiste est celle lettre à Marie-Louise qui, depuis 1818, sert de texte à toutes les justifications de Gourgaud. De fait, sauf la révélation des asperges, c'est la version adoptée par Arnault, Jay, Jouy et, Norvins, abstraction faite toutefois des démarches de Gourgaud pour l'envoi à Sainte-Hélène du médecin et de l'aumônier.

 

Un an s'écoule avant l'apparition de l'édition française des Récits de la Captivité. Dans l'intervalle, des faits se sont produits dont on ne peut jusqu'ici affirmer, faute de documents probants, la répercussion sur Montholon, mais dont l'énoncé fournit une hypothèse au moins vraisemblable.

M. le comte de Montholon n'a-t-il pas contracté des obligations envers son ancien ennemi de Sainte-Hélène et ne prétend-il pas lui prouver sa reconnaissance ? Si M. de Montholon, condamné par la Cour des Pairs à vingt années de détention, pour avoir, en 1840, pris pari à la tentative du prince Louis Napoléon sur Boulogne, a été libéré en juillet 1810, ne peut-on penser qu'il doit quelque part de cette faveur à l'aide de camp du roi, lieutenant général et pair de France, qui a eu pitié de sa détresse et de sa déchéance ?

Quels moyens emploiera-t-il pour lui témoigner sa gratitude, et, au moment de faire argent de ses souvenirs de Sainte-Hélène, comment esquivera-t-il le récit de ses luttes avec Gourgaud qui ont formé un des épisodes les plus retentissants des dernières années de son séjour ? Les passer sous silence, cela est bien, mais, quand même, il faut donner une explication quelconque du départ de Gourgaud.

Ce sera la Mission.

 

Plus tôt, nul n'eût osé de la risquer. Mais peu à peu ont disparu tout ceux dont le témoignage probant se fût opposé à un roman plus ample. Que la famille Bonaparte gardât des ménagements vis-à-vis d'un ancien serviteur de l'Empereur, dont le prince Eugène et sa veuve avaient seuls eu personnellement à se plaindre[33] ; que le grand maréchal eût quelques complaisances pour un compagnon d'armes auquel il avait accordé toujours de l'amitié, auquel le liaient tant d'anciens souvenirs et dont l'hostilité n'eût point été négligeable, cela s'expliquait ; mais Bertrand, comme la mère, l'oncle et les frères de l'Empereur, n'eussent point été jusqu'à donner leur estampille à un roman qu'ils eussent reconnu apocryphe.

Madame est morte le 3 février 1830, Fesch le 13 mai 1839, Lucien le 20 juin 1840, Bertrand le 31 janvier 1814, Joseph le 28 juillet 1844. Des témoins, restent seuls Montholon et Gourgaud.

 

L'édition française des Récits de la Captivité diffère totalement de l'édition anglaise en ce qui concerne la mission Gourgaud. A présent, Montholon en note et en décrit la genèse : elle a été provoquée par une suite d'entretiens confidentiels que Gourgaud a eus, depuis le milieu de 1810, avec le comte Balmain, commissaire de Russie, entretiens où, au nom de l'empereur Alexandre, des promesses ont été faites qui prouvent son entière lionne volonté à l'égard de l'Empereur.

Par quel procédé, M. de Montholon parviendra-t-il à accréditer une telle fable ? VAX interpolant dans son journal, à des dates précises, des notes établissant la continuité des relations de Gourgaud et de Balmain. Quel danger court-il ? Qui peut le contredire ? Nulle de ces notes ne ligure dans le texte anglais, mais qui vérifiera ?

La première mention que fait Montholon de l'arrivée à Sainte-Hélène des commissaires des puissances alliées est sous la date du 18 juin 1816[34]. Sous la date du 22 juin, il se fait dire par l'Empereur : Vous devez connaître quelqu'un de la famille du commissaire français ?Mais non, Sire !Bah ! c'est impossible... Vous vous lierez facilement avec lui... Gourgaud se chargera du Russe...[35] Sous la date du 22 juillet il écrit : Quant au comte Balmain, il affecta de ne se mêler de rien, de respecter tous les caprices de sir Hudson Lowe ; mais il manœuvra si bien qu'il se mit en intimité avec nous et vit presque chaque jour le général Gourgaud[36].

Sous la date du 1er janvier 1817[37] :

Le général Gourgaud rencontrait assez souvent dans les promenades à cheval le comte Balmain, commissaire russe, et leur conversation avait toujours plus ou moins d'intérêt. Le compte qu'il en rendait à l'Empereur reportait en général ses pensées vers des événements qui le distrayaient des impressions de Longwood.

Heureusement le hasard voulut que le même jour (d'une scène avec Hudson Lowe) le retour du général Gourgaud lui apprît des nouvelles importantes et qui effacèrent momentanément le souvenir de la scène scandaleuse que venait de faire sir Hudson Lowe. M de Balmain avait reçu des lettres de Saint-Pétersbourg dont il ne pouvait, communiquer le contenu, mais qui l'autorisaient à faire savoir à Longwood que l'empereur Alexandre regrettait que des malentendus eussent rompu des liens d'amitié auxquels il avait attaché un grand prix et qu'il désirait sincèrement que des explications qu'il était prêt à provoquer justifiassent ses regrets et lui lissent un devoir de prêter à la position de l'empereur Napoléon toute l'aide de sa puissante intervention.

Les mentions s'espacent, mais les rapports sont constants et le contact est maintenu. Ainsi les entrevues des 28 juillet[38], 12 septembre[39], 4 octobre[40], 8 octobre[41] préparent le coup de théâtre du 2 novembre[42] : A six heures, Gourgaud vient rendre compte de sa conversation pleine d'intérêt avec le commissaire russe. L'empereur Alexandre a approuvé la conduite de cet agent et l'a chargé de communication, pour l'empereur Napoléon.

Désormais, la mission a son objet ; il n'est que de le suivre. Alors, sous la date du 8 décembre 1817, Montholon écrit[43] : Le général Gourgaud a pu monter à cheval aujourd'hui pour aller au rendez-vous que le comte Balmain lui a fait donner. À son retour, que l'Empereur attendait avec impatience... il l'a lait appeler immédiatement. Il l'a gardé deux heures à le questionner ; il m'a ensuite dicté plusieurs pages de renseignements sur les causes de la guerre de 1812 et sur la mission du comte de Narbonne lorsque déjà l'armée française campait, sur les bords du Niémen ; il rejette sur le maréchal Davout l'occupation du duché d'Oldenbourg.

Sous la date du 17 décembre, il écrit[44] : Il me paraît résolu à faire partir Gourgaud pour l'Europe ; sa pensée travaille ; elle repousse les difficultés. Il ne veut se rappeler que les protestations d'amour fraternel dont il a été l'objet à Tilsitt et à Erfurth. 8a confiance se base principalement sur la conduite de l'empereur Alexandre au mois d'avril 1814, alors qu'il lui faisait transmettre mystérieusement les conseils d'une loyale amitié pour sauver la couronne impériale en la déposant sur la tête du Roi de Rome ; il ne veut pas admettre la différence des circonstances. Dieu veuille qu'il ait raison et que les explications verbales dont il pense charger Gourgaud puissent hâter le terme de son martyre. Mais je ne vois rien dans les communications du comte Balmain qui motive tant d'espérances et je ne puis voir dans le départ de Gourgaud qu'une surcharge du fardeau déjà si lourd qui pèse sur Longwood.

Sous la date du 11 janvier 1818[45] : Communication importante du comte Balmain transmise par le général Gourgaud. Rêves d'un retour en Europe et d'une hospitalité royale en Russie.

Enfin, sous la date du 10 février 1818, Montholon reproduit (éd. française, II, 251) les termes de l'édition anglaise (III, 3) mais en supprimant la première phase : Le départ du général Gourgaud était devenu nécessaire par suite du mauvais état de sa santé et l'Empereur s'étant convaincu de l'opportunité de faire connaître en Europe, la vérité réelle concernant ses souffrances...

Il omet de même la phrase terminale à laquelle il substitue celle-ci : Cette pensée préoccupait constamment l'Empereur depuis quelque temps ; elle l'a enfin décidé, et il m'a dicté cette nuit, ce qui suit :

Ceci devra servir de luises à toutes communications verbales et secrètes[46].

Ces instructions, destinées à permettre de traiter avec l'empereur de Russie, contiennent des réponses à diverses questions que le comte Balmain aurait pu poser et renferment ces mois : Et j'accepte, comme étant d'un l'ivre les assurances qui m'ont été transmises de sa part par le comte Balmain, ainsi que l'hospitalité qu'il m'offre dans ses Etats, en m'exprimant à regret que je ne la lui aie pas demandée au lieu de me lier à l'hospitalité britannique.

Il est possible que cette pièce émane de l'Empereur ; il est probable qu'elle a été dictée par lui, à un moment où de fausses espérances avaient exalté son imagination ; — il est certain qu'elle est restée à l'état de brouillon, qu'elle n'a été ni reprise, ni corrigée. Encore, certaines phrases y sont suspectes et sentent l'interpolation.

Montholon n'ose avancer nulle part, ni que cette pièce a été remise à Gourgaud, ni même que Gourgaud en a eu connaissance. Il se contente d'insinuer qu'elle peut se rattacher à son départ, et, en précisant qu'elle fut écrite dans la nuit du 10 au 11 février, de donner à cette insinuation un caractère de probabilité.

 

Telle est, dans sa genèse, son développement et sa terminaison, l'histoire que raconte Montholon dans l'édition française des Récits de la Captivité. Pour l'admettre, il fallait une crédulité rare et une absence totale d'informations. Quoique les documents contradictoires fussent alors peu nombreux, ceux qu'avait publiés Walter Scott subsistaient et ne se trouvaient infirmés en rien par les assertions de Montholon. A la vérité, celui-ci s'efforçait ensuite par  des notes placées sous les dates des 29 février, 4, 7 et 11 mars, 28 décembre 1818 et août 1820[47] d'établir que Gourgaud avait, d'accord avec l'Empereur, joué le gouverneur, les commissaires et les officiers anglais, mais, ici, les affirmations se faisaient plus timides et de moins en moins précises. Le but essentiel était atteint : M. de Montholon avait prouvé sa gratitude au général Gourgaud on fournissant une base à une légende qui, désormais, pouvait être utilement exploitée et qui se substituait à la précédente, médiocre et peu sûre.

 

Le succès de l'édition française des Récits de la Captivité fut des plus minces. Après 1850, l'éditeur Paulin réclamait au Prince Louis-Napoléon, devenu président de la République, les frais d'impression qui n'étaient point couverts et qui, disait-il, lui avaient été garantis[48]. L'opinion n'en fut point changée. Il est vrai qu'elle ne le fut pas davantage par la publication faite, en 1853, par Forsyth, de l'Histoire de la Captivité de Napoléon à Sainte-Hélène d'après les documents officiels inédits et les manuscrits de Sir Hudson Lowe. Forsyth ajoutait pourtant aux pièces déjà connues et qu'avait publiées Walter Scott des pièces d'un intérêt capital : d'abord une lettre de lord Bathurst à sir Hudson Lowe en date du 13 décembre 1817[49] prouvant que, à la date du 5 septembre, Gourgaud avait formellement demandé au gouverneur l'autorisation de rentrer en Europe ; ensuite, deux lettres de lord Bathurst à sir Hudson Lowe, en date des 16 et 18 mai 1818[50], démontrant que les confidences faites à Londres par le général Gourgaud avaient déterminé le renvoi d'O'Meara, médecin de l'Empereur, et de nouvelles restrictions contre Napoléon et ses compagnons de captivité.

Ces documents semblaient, indirectement au moins, infirmer la légende de la mission, dont Forsyth ne semblait point avoir eu connaissance. Quant aux autres témoignages qu'il publiait sur le séjour de Gourgaud à Sainte-Hélène après sa sortie de Longwood, témoignages de Hudson Lowe, des officiers anglais et des commissaires, ils cessaient d'être valides, dès qu'on admettait, avec Montholon, que Gourgaud avait, vis-à-vis d'eux tous, joué une comédie ; cette comédie, il l'avait jouée au mieux et il avait atteint son but : retourner directement en Europe pour y remplir sa mission.

Si les Récits de la Captivité n'avaient eu guère de succès, le livre de Forsyth en eut moins encore : les quatre volumes soldés s'en furent dans les boîtes du quai, et il n'en fut ni plus ni moins.

En 1857, la Biographie Universelle (Michaud)[51] s'en tenait uniquement aux pièces publiées par Walter Scott et les déclarait probantes ; la même année, la Nouvelle Biographie Universelle de Hœfer[52], quoique plus indulgente, ne faisait nullement état rie la mission découverte par Montholon. En 1802, M. Thiers dans le tome XX de l'Histoire du Consulat et de l'Empire[53] ne l'admettait pas davantage : S'il cherchait des atténuations à la conduite de Gourgaud, qu'il avait personnellement connu, il passait sous silence Montholon comme Forsyth et s'arrêtait, pour expliquer le départ de Gourgaud, à une rivalité entre les Montholon et les Bertrand, où Gourgaud se fût mêlé et qui eût amené un duel entre lui et Montholon. D'ailleurs, il glissait, soit ignorance, soit plutôt complaisance.

La publication, en 1870, des rapports du comte Balmain, celle, en 4880, des rapports du baron de Stürmer, en confirmant les rapports d'Hudson Lowe, ne pouvait, pas plus que celle, en 1804, des rapports du marquis de Montchenu, apporter rien de neuf pour la Mission. Cette Mission avait nécessairement dû rester ignorée, au moins de Stürmer et de Montchenu, sans quoi Gourgaud se fût trouvé arrêté ries ses premiers pas vers Plantation House. Assurément, on eût pu s'étonner que Balmain ne parût point dans la confidence d'événements dont, au dire de Montholon, il avait été le principal moteur : mais la publication dans les Archives Russes des rapports Balmain avait à ce point passé inaperçue que le Dr Hanns Schlitter, éditant seize années plus tard les rapports de Stürmer, n'y faisait pas plus d'allusion que, après vingt-quatre années, M. G. Firmin Didot éditant les rapports de Montchenu. Il est vrai que M. Georges Firmin-Didot mutilait, contestait, réfutait et travestissait ces derniers documents, mais il imprimait, en appendice, comme inédite, une annexe a un des protocoles du Congrès d'Aix-la-Chapelle qui démontrait quelle influence avait eue la prétendue mission de Gourgaud. Cette annexe, avec le nouveau protocole auquel elle avait donné lieu, avait d'ailleurs été publiée, dès 1888, par le Dr Hanns Schlitter dans son livre Kaiser Franz I und die Napoleoniden ; mais c'était hors de France.

 

Bien que, de cet ensemble de documents, il ne fût guère possible de tirer des arguments directs qui invalidassent les assertions de Montholon ; bien que, exception faite des rapports Balmain, on fût en peine d'y opposer point par point, date à date, des témoignages nettement contradictoires, la conviction qu'on emportait d'une lecture comparative des pièces imprimées était formelle : les discours tenus par Gourgaud, qui avaient porté de .si graves conséquences, n'étaient point ceux d'un homme jouant une comédie, mais d'un homme exaspéré, parlant à tort à travers, que la haine, l'envie et la jalousie aveuglent, et qui n'est capable d'aucun contrôle sur lui-même.

 

Telle fut la situation jusqu'en 1899, où MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois publieront le journal tenu par Gourgaud de 1815 à 1818[54]. Cette publication était accompagnée d'une préface et de pièces justificatives. Le Journal, en soi, apparaissait dans des conditions de nature à le rendre le document le plus précieux et le plus sincère qu'on eût sur Sainte-Hélène, écrit au jour le jour, incorrect, abréviatif, nullement préparé pour être imprimé jamais, il relatait, sans atténuation, les colères, les déboires, les petites misères de la vie quotidienne, les fougueuses répliques de Gourgaud à l'Empereur, ses querelles continuelles avec Las Cases, avec Borlrand, avec Montholon, avec les domestiques ; il fournissait au vrai les traits du caractère de l'auteur, et les raisons même de son départ. Il ne pouvait, semblait-il, laisser aucune illusion sur la prétendue mission.

Entrait-on dans le détail, confrontait-on Montholon avec Gourgaud, interrogeait-on celui-ci sur chacune des entrevues que celui-là lui attribuait avec le commissaire de Russie, les contradictions étaient flagrantes et telles que cette simple comparaison de textes enlevait tous les doutes.

Ainsi, à la date du la janvier 1817, Gourgaud écrit : Le Russe est venu se promener hier dans nos parages ; je l'ai vu souvent sans le connaître[55]. Donc Gourgaud qui, selon Montholon, depuis le mois de juillet 1810, voyait presque chaque jour le comte Balmain, ne savait pas encore, le 1er janvier 1817, qui il était.

C'est seulement le 4 avril que Gourgaud fait, aux courses de Deadwood, la connaissance de Balmain. Lady Lowe, écrit-il[56], descend de l'amphithéâtre avec le comte Balmain qui se fait présenter à moi. Puis, il le rencontre le 10 avril : Tout le monde nous observe et c'est bien inutile, je n'ai rien à dire[57] ; le 25, où il échange avec lui des nouvelles[58] ; le 28, où il converse relativement à la présentation des commissaires[59].

Il faudrait rapprocher les versions contradictoires de .Montholon et de Gourgaud sur l'emploi des journées des 28 juillet[60], 12 septembre[61], 4 octobre[62], 8 octobre[63], 2 novembre[64]. Ici Montholon, comme on a vu, a parlé pour la première fois de communications que le comte Balmain est chargé par son souverain de faire à l'Empereur ; c'est a Gourgaud que Balmain en a fait la confidence, Gourgaud n'en sait rien, mais peu importe.

Il y a mieux. Le 8 décembre est un jour décisif : Gourgaud, selon Montholon, a eu, avec Balmain, une conversation à la suite de laquelle l'Empereur l'a interrogé pendant deux heures ; après quoi, l'Empereur a dicté à Montholon plusieurs pages sur la guerre de 1812.

Sa Majesté, écrit Gourgaud[65], me demande à deux heures, me parle artillerie. Il faut plus de caissons, que les pièces portent des coffrets à gargousses. Voilà son système qui changera la tactique. Elle me dicte là-dessus une note a laquelle je fais des objections. On joue ensuite aux échecs jusqu'à huit heures où Sa Majesté rentre. Mme de Montholon est toujours malade[66].

A la date du 11 janvier 1818, où Montholon note une communication importante du comte Balmain, transmise par le général Gourgaud[67], Gourgaud écrit[68] : L'enfant de Bertrand est malade. Pour faire plaisir à l'Empereur, nous allons sur la route, mais le Russe ne vient pas. A six heures, salon, jeu d'échecs jusqu'à huit heures, puis conversation sur l'armement des places en canons de fer. Mme Bertrand ne vient pas.

Ainsi, le texte du Journal de Gourgaud détruit à chaque page les allégations de Montholon : il n'en est pas une qui ne trouve là sa contradiction. Par contre, à des affirmations formelles de Gourgaud, Montholon n'oppose que le silence.

De la querelle que lui a cherchée Gourgaud, il ne fait pas même mention. Que ç'ait été une feinte, soit, mais encore eût-il dû indiquer qu'il y eut feinte, pourquoi, dans quelles conditions. — Rien. Tous ces documents que Gourgaud a rendus publics, qu'il a communiqués au gouverneur, aux officiers anglais, aux commissaires des puissances, par quoi, devant eux, il a établi l'impossibilité où il était de rester à Longwood, n'existent point pour Montholon ; que celui-ci ait reçu un cartel, qu'il l'ait porté, clos et fermé, à l'Empereur, qu'il l'ait décliné par ordre de l'Empereur, il ne s'en souvient pas, et cela d'ailleurs est sans importance. Pourtant il sait, à n'en pas douter, quelle publicité ont eue ces pièces et lui, officier général, n'a pas même l'idée qu'elles intéressent son honneur[69].

C'est un nouveau sacrifice qu'il a fait à la reconnaissance ; l'on peut penser qu'il est méritoire.

 

Tel est donc le texte du Journal ; s'il abonde en mauvaises lectures, s'il s'arrête fâcheusement au départ de Sainte-Hélène, alors qu'on eût souhaité connaître, par Gourgaud lui-même, les démarches qu'il a faites à Londres ; dans l'essentiel, on doit faire confiance aux éditeurs. Ils ont révélé un document qui, pour pénible qu'il est pour le lecteur et pour diffamatoire qu'il est pour l'auteur, est singulièrement instructif et singulièrement précieux, puisque, en donnant le détail des querelles qui agitaient chaque jour les commensaux de l'Empereur, il fait mieux comprendre les tristesses infinies de cette captivité.

Après l'avoir lu, nul doute dans l'esprit de tout homme sincère ne subsiste sur la Mission prétendue.

Or, la préface du Journal est consacrée à démontrer — d'après Montholon — que Gourgaud a reçu cette mission ! Jamais si violent contraste et si étrange conclusion ! Dans le Journal, dans ce qui émane de Gourgaud lui-même, rien qui ne confirme ce qu'ont rapporté Hudson Lowe, Gorrequer, Jackson, Balmain, Stürmer et Montchenu ; dans la préface, Montholon seul, soit le Montholon des Récits de la Captivité, soit un Montholon inédit, qui se prodigue pour fournir, sur les points qu'il sait le plus faibles, un renfort de documents justificatifs dont, il faut le remarquer, le général Gourgaud n'a jamais été tenté de se servir, qu'il n'a jamais communiqués à qui que ce soit et qu'il a laissé dormir dans un coin, avec ce journal, oublié vraisemblablement lui aussi.

Montholon imagine, intervertit, supprime dans ses Récits ce qui le gène et, de l'édition anglaise à la française, compose un livre tout différent. — Cela est démontré. Suivant les rédacteurs de la préface au Journal de Gourgaud, c'est l'ouvrage de Montholon qui est authentique — l'édition française, — c'est lui qui n'a subi ni interpolations ni changements ; et c'est le journal de Gourgaud, ce journal même qu'ils publient, qui est supposé. Pour faire passer les scènes que Gourgaud fait à l'Empereur, les mots qu'il lui dit, les querelles qu'il cherche à ses compagnons, les résolutions qu'il prend de quitter Sainte-Hélène, ils supposent que tout cela a été ajouté a dessein par Gourgaud. Son manuscrit, disent-ils, pouvait être surpris et il fut un des accessoires nécessaires de la comédie qu'il jouait. Son journal tout entier, iraient-ils jusqu'à dire, n'a été écrit que dans ce but. Quoi ! il ne serait pas de premier jet, comme tout l'atteste ; il aurait été recopié et maquillé ! Quoi ! Gourgaud, entre le 10 et le 13 février aurait récrit son journal : 1072 pages d'impression ! Il l'aurait récrit tout entier de sa main pour y aggraver les invectives contre l'Empereur, Bertrand, Las Cases, les Montholon et les domestiques ! Il l'aurait rendu odieux pour paraître aux yeux des Anglais mieux désabusé de l'Empereur et se faire mieux accueillir ; il l'aurait censé, c'est le terme qu'ils emploient, en faussant le récit de ses altercations avec l'Empereur ; mais si, par là, le journal est menteur, ailleurs, pourquoi serait-il sincère ? Ou le témoignage est véridique on tout, ou il ne l'est en rien ; s'il est entaché de faux ici, où commence, où s'arrête le faux ? Tout devient suspect et comment a-t-on pensé à publier un document, dont une partie, au moins, et l'essentielle, est un roman ?

Mais non ! Nulle confession humaine d'une telle .sincérité, d'une tello véracité, d'une telle naïveté. L'homme se présente à nu devant lui-même, car c'est lui qu'il a pour objet bien plutôt que Napoléon ; ce sont ses ennuis, ses chagrins, les passe-droit, qu'on lui fait, les espoirs qu'il forme, les rebuffades qu'il reçoit, les réponses piquantes qu'il trouve, les privations qu'il éprouve, les passions qu'il croit inspirer ; son journal, c'est le miroir où s'il s'est regardé et où la postérité voit h présent un homme, le seul qui soit ainsi — et c'est Gourgaud. On vient dire qu'il a communiqué son journal à l'Empereur ! Qu'on le lise donc ! Qu'on l'imprime tel qu'il fut écrit ! A chaque ligne, à chaque mot, Napoléon se fût soulevé d'indignation légitime ; et c'est lui, lui qu'on accuse d'avoir tout combiné pour fausser l'histoire en sa faveur, pour créer sa légende, qui eût laissé subsister devant la postérité un tel document ; qui eût pris des mesures pour que son intérieur, sa vie, ses actes les plus intimes et dont il était le plus jaloux, fussent au besoin livrés aux Anglais. D'ailleurs, quelle preuve, quel indice, quel mot où accrocher une telle hypothèse ?

 

Gourgaud n'a pas plus écrit son journal pour le donner à lire que pour le donner à imprimer. Il l'a écrit parce qu'il a eu besoin d'un confident, fût-il muet, d'un ami, fût-il de papier. Apres avoir vainement cherché quelqu'un à qui se livrer, il s'ost livré à son écritoire. Et ce journal, dont la sincérité éclate à chaque mot, qu'on tient à bon droit, sur fous les autres articles, comme un témoignage probant, essentiel, irréfutable, qui est ainsi reconnu et accepté par tous ceux qui ont étudié Sainte-Hélène, ici seulement, en ce qui concerne la mission, serait mensonger ; il le serait seulement en ce qui concerne la rivalité avec Montholon, la haine contre Mme de Montholon, le cartel et le départ — et, sur ces points seuls, Montholon, si souvent et si justement contredit par Gourgaud même, serait excellent et inattaquable.

En vérité c'est trop de complaisance pour celui-ci, trop de suspicion contre celui-là. Entre le journal de l'un, préparé, maquillé, rédigé en vue de l'impression, et, d'une édition à l'autre, de l'anglaise à la française, remanié de façon que l'ordre en soit changé, que les faits y soient altérés et que la comparaison des textes montre à toute page les buts poursuivis, et le journal de l'autre, resté, deux générations durant, manuscrit, conservé peut-on dire par hasard, nullement revu par son auteur qui n'a jamais pensé à le publier, qui ne l'a communiqué à aucun des historiens de l'Empire avec qui il fréquentait, pas même à M. Thiers ; ce journal incorrect, abréviatif, compréhensible à des pages pour l'auteur seul, tracé au cours des colères, des désespoirs filiaux, des exaspérations d'un tempérament excessif et inassouvi, entre ces deux documents, quelle comparaison ? Gourgaud qui, à toute page, se porte son propre accusateur, qui se peint à chaque ligne, qui, de la même plume, de la même encre, du même style, se prend à Rochefort, se suit à Spithead, à Sainte-Hélène, à Londres, à Cuxhaven, à Hambourg, ce Gourgaud là vaut d'être cru tout entier.

Aussi bien, les éditeurs n'ont-ils pas eux-mêmes fourni la preuve matérielle de la sincérité de Gourgaud lorsqu'ils ont publié cette lettre du 19 septembre 1819 qui, elle seule, confirme tout ce que Gourgaud a écrit, infirme tout l'échafaudage de la Mission ?

La Mission — quelle qu'elle soit ; car Montholon ne se contente point d'attribuer à Gourgaud une mission près de l'empereur de Russie, il lui en fournit en même temps une autre : c'est de lui, on n'en saurait douter, de lui revenu à des sentiments meilleurs vis-à-vis de Gourgaud, qu'émanent des Instructions de Napoléon pour Gourgaud au moment de son départ de Sainte-Hélène que les éditeurs du Journal ont publiées en appendice (pièce 22, t. II, p. 351), et, qui, selon le rédacteur du Figaro, contribuent, autant que les lettres à Marie-Louise, à l'empereur Alexandre, à l'empereur d'Autriche et au Prince Eugène à démentir la version des Missionnaires de Sainte-Hélène.

Ces nouvelles instructions n'ont aucun rapport avec les précédentes. Elles sont absolument anodines, ne présentent aucun intérêt, traitent uniquement de communications à faire à Joseph, Fesch, Lucien, Marie-Louise, Eugène, sans indiquer aucun point qui ait une importance et qui les justifie. Une adresse qu'elles renferment est incompréhensible et une phrase qu'on y trouve autorise tous les doutes : Bertrand pourrait écrire deux mots à Eugène relativement à nos intérêts. Ces billets peuvent être placés dans les semelles des chaussures. Ainsi, ce serait dans un document qui peut être saisi qu'on révélerait ainsi, sans nul besoin, où seraient cachées les pièces destinées à l'Europe ! Ce serait en vérité par trop de naïveté de la part de prisonniers qui sont parvenus à faire sortir de Sainte-Hélène tous les manuscrits qu'ils ont voulu.

On n'a point dit, en publiant ce document, quels caractères d'authenticité il présente, par quelle main il a été écrit, ni sur quel papier. S'il est une copie d'une main inconnue et qu'on ne puisse l'attribuer à aucun des serviteurs de l'Empereur à Sainte-Hélène, tous les doutes sont permis ; s'il est de la main de Montholon, on peut croire qu'il n'a point été écrit à la date, ni sur les lieux mêmes ; s'il est de Bertrand, de Marchand ou de Saint-Denis, il est valide. Tel quel, le texte le rend suspect, et sauf expertise du document, il n'y a pas lieu d'en tenir compte[70].

Reste une pièce dont on a fait état en faveur de Gourgaud dans l'introduction au Journal (I, p. 15) et à laquelle Montholon ne fait aucune allusion dans les Récits. Ce billet, dit-on, lève tous les doutes, et son importance capitale n'a pas besoin d'être soulignée. C'est une lettre de Montholon à Gourgaud. En voici le texte :

L'Empereur trouve, mon cher Gourgaud, que vous chargez trop votre rôle. Il craint que sir H. Lowe n'ouvre les yeux. Vous savez combien il a d'astuce. Soyez donc constamment sur vos gardes et luttez voire départ sans cependant paraître le désirer. Votre position est très difficile. N'oubliez pas que Stürmer est tout dévoué à Metternich : évitez de parler du Roi de Rome, mais mettez en toute occasion la conversation sur la tendresse de l'Empereur pour l'Impératrice. Méfiez vous d'O'Meara. Sa Majesté a lieu de craindre qu'il n'ait conservé quelque rapport avec sir H. Lowe. Tâchez de savoir si Cipriani n'est pas double. Sondez Mme Stürmer puisque vous croyez être en mesure. Quant à Balmain, il est à nous autant qu'il le faut. Plaignez-vous hautement de l'affaire des 500 £ et écrivez dans ce sens à Bertrand. Ne craignez rien de ce côté-là ; il ne se doute pas de votre mission. Votre rapport d'hier m'est bien parvenu. Il a fort intéressé Sa Majesté. Montchenu est un vieil émigré, homme d'honneur, qu'il faut faire bavarder ; mais voilà tout. Toutes les fois que vous allez en ville, remettez un rapport à 53 ; c'est au définitif la voie la plus sûre,

15, 16, 18

Signé : MONTHOLON.

Longwood, le 19 février 1818.

C'est pour de telles pauvretés que, sans aucun intérêt et sans aucune utilité, Montholon risquerait, au cas que cette étrange lettre fût saisie, de perdre à la fois Gourgaud et sa prétendue mission, O'Meara, Balmain et lui-même. Pourquoi dire ? Rien que Gourgaud ne doive savoir mieux que qui que ce soit, s'il joue le rôle qu'on lui attribue. Pas un mot qui soit nécessaire, pas un qui résulte de l'action, pas un qui sonne vrai. Quoi ! Montholon écrit en clair les noms d'Hudson Lowe, de Stürmer d'O'Meara, de Cipriani, de Mme Stürmer, de Balmain, de Bertrand et de Montchenu, et il chiffre la salutation ! Quoi ! si l'on admettait qu'il y eût partie liée avec les commissaires ou certain d'entre eux, Montholon écrirait : Quant à Balmain, il est à nous autant qu'il le faut. Certes, on comprend à merveille l'objet de cette lettre : il est tout entier dans cette phrase : Plaignez-vous hautement de l'affaire des 500 £ et écrivez dans ce sens à Bertrand. Ne craignez rien de ce côté-là ; il ne se doute pas de votre mission. Cela est pour démontrer, si le journal du grand maréchal est publié, comme il sera muet sur la mission Gourgaud, que Bertrand n'a pas été mis dans les confidences[71].

Lord Roseberry a écrit : Nous avouerons que si c'était Las Cases qui publiait cette lettre nous serions disposés à la révoquer en doute[72]. C'est là une condescendance singulière. La lettre n'est pas seulement suspecte ; elle porte l'indéniable caractère d'une fabrication postérieure à la mort de l'Empereur, même à la mort du grand maréchal.

Ce sont là les traits essentiels.

Par suite, on n'examinera pas ici, en les contrôlant par le texte authentique du journal de Gourgaud, les assertions contenues dans la seule édition française des Récits de la Captivité aux dates des 20 février, 4, 7 et 11 mars, 28 décembre 1818, et vers août 1820 (Ed. fr., II, 419. Angl., III, 136[73]).

On a examiné jusqu'ici dans quelles conditions s'était formée et propagée la légende de la Mission. On en a déterminé l'origine et découvert l'auteur. Mais il convient de passer à un autre ordre de démonstration. Les documents imprimés s'accordent tous — à l'exception d'un seul — à démontrer que Gourgaud n'a reçu de l'Empereur aucune mission ; mais il suffit de l'unique témoignage contradictoire pour obliger à rechercher, par tous les moyens dont on peut disposer, si celle mission fui réelle ou si elle a été supposée.

Ce travail ne saurait être utilement tenté qu'au moyen de documents la plupart inédits, puisqu'on a épuisé les imprimas.

Si la mission est réelle, elle a été préparée par des conversations avec le comte Balmain ; le commissaire de Russie, à peine de forfaiture, a fait part à son gouvernement des entretiens qu'il a eu, et des paroles qu'il a échangées. Il convient donc de reprendre, dans la correspondance du comte Balmain, soit avec le ministre des Affaires étrangères, soit avec le comte Lieven, ambassadeur de Russie à Londres, tous les passages où il prononce le nom de Gourgaud.

La première fois que Balmain annonce avoir causé avec lui, c'est dans la dépêche du 1er mai 1817 :

Le général Gourgaud que j'ai rencontré ce matin à la promenade, écrit-il, m'a assuré que Bonaparte était fort impatient de nous voir. Il a pour vous, me dit-il, des dispositions tout à fait amicales. Venez le trouver sans gêne, sans façon, vous nous ferez à tous un extrême plaisir. Je le remerciai beaucoup de son honnêteté et je lui expliquai en peu de mots que, MM. de Stürmer et de Montchenu n'ayant pas reçu encore de réponses d'Europe à l'affaire du procès-verbal, je leur devais en quelque façon de ne pas faire de démarche isolée, mais que, quand ces messieurs sauraient à quoi s'en tenir à cet égard, je m'arrangerais avec le gouverneur sur la manière de voir Bonaparte. C'est en effet ce que je compte faire dès que les nouveaux ordres que nous attendons seront arrivés.

Jusqu'au 8 juillet, silence sur Gourgaud. Dans la dépêche de cette date, Balmain écrit :

Depuis l'arrivée du Conqueror, Bonaparte est dans l'impatience de nous voir. Il sait que l'affaire du procès-verbal est terminée, les commissaires d'Autriche et de France peuvent aller à Longwood comme particuliers. Il détache ses Français l'un après l'autre pour nous y attirer. Gourgaud me cherche, me suit partout et me presse avec importunité de contenter son maître. Bertrand en fait autant à Mme de Stürmer.

 A la date du 20 juillet, Balmain rend compte à son gouvernement de la correspondance qu'il a échangée avec sir Hudson Lowe au sujet de la visite qu'il demandait l'autorisation de faire au général Bertrand pour être par lui présenté à l'Empereur. Il joint copie de la lettre qu'il a écrite au gouverneur et de la réponse de sir Hudson Lowe. Il annote celle-ci soigneusement : Au sujet de Gourgaud, le gouverneur a écrit[74] :

Vous serez peut-être surpris, Monsieur, d'apprendre que, dans les entrevues occasionnelles que vous avez eues pendant quelques-unes de vos promenades à cheval*[75], entrevues pour lesquelles aucune permission antérieure n'avait été donnée avec mon assentiment, vous avez plus conversé avec un officier de la suite du général Bonaparte que je ne l'ai fait moi-même pendant toute la durée de mon séjour dans cette île. Vous observerez de plus que je ne suis pas informé l'aucune des conversations qu'il a pu tenir avec vous**, ce qui n'aurait pu arriver dignement à tout citoyen britannique, à tout officier dépendant dénia propre autorité***.

Balmain donne sur ces trois points les explications suivantes qu'il ne destine point à sir Hudson Lowe, auquel il n'a garde de les communiquer, mais qu'il adresse au ministre des Affaires étrangères de Russie, son chef, à l'empereur de Russie, son maître, et qu'il leur envoie par le canal du comte Lieven, ambassadeur à Londres, son protecteur. Si donc Balmain est véridique, c'est dans ce document essentiel.

* Voici le fait : Je sors un jour à cheval et je rencontre près de Longwood le général Gourgaud. Il s'offre à m'accompagner et nous passons vingt minutes ensemble à causer de choses et d'autres. C'est la seule fois, depuis mon arrivée à Sainte-Hélène, que je l'ai vu sans témoin. Le lendemain, l'amiral Malcolm m'avertit en secret que le gouverneur, inquiet de ce tête-à-tête, veut m'en demander raison. N'ayant manqué en aucun point à mon devoir, je l'attends de pied ferme, mais il change d'avis et me laisse tranquille. Peu de jours après, je rencontre de nouveau le général Gourgaud. Faisant semblant alors de ne pas le voir, je passe mon chemin à cent pas de lui. Il me rejoint au galop. Je m'arrête un instant pour le saluer et répondre à ses honnêtetés. Puis, je le quitte brusquement. Le gouverneur, alarmé tout de bon de ces deux rencontres, se décide enfin à m'en parler. Je lui raconte le fait comme il s'est passé. Il me remercie beaucoup de ma sincérité, se confond en excuses d'avoir osé m'importuner, me questionner inutilement, veut, dans l'effusion de son cœur, me révéler l'affaire de Las Cases, mais s'arrête tout court et disparaît. La chose en resta là.

** Gourgaud ne m'ayant parlé que de bagatelles ou de choses indifférentes, je n'ai pas cru devoir en rendre compte aux autorités anglaises. S'il m'eût fait quelque révélation importante, il y a longtemps que j'en eusse écrit au ministère impérial. Sied-il en outre au gouverneur, auquel je dis et répète sans cesse que l'empereur (Alexandre) est curieux de nouvelles de Sainte-Hélène et qui, malgré cela, fait mystère de tout, de me reprocher de manquer de confiance ? Je pourrais, sans compromettre mon devoir, interroger Gourgaud à fond sur l'affaire de Welle, de Las Cases, sur tout ce qui se passe à Longwood. Je ne l'ai pas fait, et, loin de me savoir gré de ma conduite, toujours la même depuis treize mois, il prend ombrage d'une demande juste, naturelle, et s'accroche à tous les mots d'un simple billet pour me payer de mauvaises raisons.

*** Ceci est faux. Je connais beaucoup d'Anglais qui voient Gourgaud, Bertrand, causent des heures entières avec eux et ne rendent compte à personne de discours insignifiants. Des officiers supérieurs que j'ai questionnés sur ce règlement, m'ont assuré qu'il n'a jamais existé et que le gouverneur m'a fait un conte.

Il a fallu reproduire les trois paragraphes. Le deuxième est essentiel : il prouve que, à la date du 20 juillet 1817, Balmain n'avait parlé avec Gourgaud que de bagatelles ou de choses indifférentes, et qu'aucune des conversations n'avait mérité que le commissaire russe en rendît compte à son gouvernement.

Faut-il croire que, par la suite, ses communications furent plus intéressantes : on trouvera à l'Appendice la dépêche n° 12, du 23 juillet, les extraits relatifs à Gourgaud des dépêches n° 17 du 10 septembre, n° 20 du 1er octobre, n° 21 du 14, n° 23 du 2 novembre, n° 3 du 25 janvier 1818[76]. Ce sont les seules dépêches adressées au ministère impérial où le nom de Gourgaud soit prononcé. Il est impossible d'y trouver la moindre trace d'un encouragement quelconque venu de l'empereur Alexandre.

 

Si la Mission est réelle, malgré que rien dans la correspondance antérieure du comte Balmain ne dénote qu'elle ait été le moins du monde préparée, Gourgaud, dès qu'il est sorti de Longwood et qu'il a pris directement contact avec le commissaire russe, n'a point manqué, sans doute, d'entrer en confidence avec lui. Il lui fait en effet deux communications ; Balmain joint la première à la dépêche n° 5 du IX février : elle consiste dans les copies de la lettre que Gourgaud a écrite à Montholon le 4, de la réponse de Montholon même date, de sa réplique même date, de la lettre qu'il a écrite le 8 à Hudson Lowe, de la lettre qu'il a écrite le II à l'Empereur, de la réponse de l'Empereur du 12 ; à la dépêche n° 8 du 16 mars, Balmain joint copies de la lettre sans date du général Gourgaud à Bertrand, du rapport, en date du lu mars, l'ait par le lieutenant Jackson au gouverneur, de la lettre du gouverneur à Montchenu pour attester la bonne conduite de Gourgaud. Les dépêches n°5 en date du 18 février, n° 6 en date du 27, n°7 en date du 14 mars, n° 8 en date du 16, ne portent aucune trace que Gourgaud ait fait à Balmain la moindre ouverture relative à une mission[77].

 

Il faut pourtant tenir compte de celle pièce que Montholon a dit lui avoir été dictée par l'Empereur à la date du 10 février : cette pièce qui débute par la phrase : Ceci devra servir de base à toutes communications verbales ou écrites et que Montholon a présentée comme les instructions destinées à Gourgaud[78]. Il suffit d'en examiner le texte pour constater que la pièce — prise pour authentique — ne concerne en rien une mission donnée à Gourgaud près de l'empereur Alexandre ; la phrase : Ceci bien établi, répondre aux trois questions posées par cet agent (le comte Balmain) par ordre de l'empereur Alexandre... prouve d'une façon irréfutable qu'il s'agit de communications à faire à Balmain et non à d'autres.

Ces communications, qui était chargé de les faire ? — Bertrand, puis Montholon. Il résulte du rapport de Balmain, en date du 15 janvier 1818, qu'une première tentative a été faite près de lui, vers cette date, par le général Bertrand ; il résulte des rapports de Balmain en date des 10 avril, 11 juillet et 14 août, que, postérieurement au départ de Gourgaud, ces démarches ont été renouvelées par Montholon et qu'elles sont allées jusqu'à une tentative de corruption et à des offres d'argent à peine déguisées[79].

Si Gourgaud avait une mission et qu'il eût gagné déjà d'être renvoyé directement en Europe, comment, à Sainte-Hélène, n'eût-on pas attendu l'effet de celle mission ? Comment, un mois, trois mois, quatre mois après son départ, eût-on recouru, alors qu'on le savait en Angleterre, à des procédés aussi dangereux et aussi compromettants ?

Ce qui semble certain, c'est que les deux faits : l'idée de s'adresser à l'empereur de Russie et la dernière querelle de Gourgaud avec Montholon se sont sensiblement produits vers la même époque ; que Gourgaud, déjà suspect, a été tenu en dehors des tentatives faites près de Balmain et qu'il n'en a rien connu ; que Montholon, profitant de la quasi simultanéité des deux faits, les a confondus pour trouver au départ de Gourgaud une explication ne l'obligeant point à entrer lui-même dans des explications qui, de quelque layon qu'il les présentât, eussent été douloureuses.

 

Voilà pour Sainte-Hélène : Gourgaud, dira-t-on, n'a point voulu parler à Balmain ; Balmain était amoureux de la fille de Lady Lowe ; Balmain eut peut-être communiqué à Hudson Lowe les confidences de Gourgaud ; en tout cas, Balmain eût été obligé d'en écrire et ses dépêches fussent parties par le bateau qui emmenait Gourgaud et fussent arrivées en même temps que lui. Balmain a muni Gourgaud d'une lettre d'introduction près du comte Lieven, ambassadeur de Russie à Londres, grand personnage dont la femme est elle seule une puissance. C'est à Lieven que Gourgaud réserve ses confidences, c'est à Lieven qu'il va livrer son secret ; c'est de Lieven qu'il attend que le sort de l'Empereur soit adouci. Que dira-t-il à Lieven ?

 

Voici ce que Lieven écrit de Londres, le 13/25 mai au ministre des Affaires étrangères comte Capodistria[80] :

Il me reste à rendre compte à Votre Excellence d'une entrevue que je viens d'avoir avec lui (le général Gourgaud) en conséquence d'une lettre qu'il m'avait portée de la part du comte de Balmain et de la demande qu'il m'avait faite de pouvoir me la remettre lui-même. — J'ai cru ne devoir, point me presser de le recevoir, afin de laisser au gouvernement anglais et à l'ambassadeur de France les prémices de ses révélations. Je ne leur ai point laissé ignorer mon intention de voir le général Gourgaud. Ce ne fut que huit jours après que je l'invitai à passer chez moi.

Je remarquai que, soit la situation moins gênée dans laquelle il se trouvait naturellement vis-à-vis de moi, soit déjà les effets de son séjour à Londres et des espérances qu'il pouvait y avoir puisées, il s'annonçait avec beaucoup plus d'assurance qu'il n'avait montré au commencement de son arrivée.

Il me répéta en masse tout ce que je viens d'avoir l'honneur de mander plus haut à Votre Excellence, observant cependant quoique réserve de plus dans ses dénonciations. Comme il ne m'appartenait pas d'établir vis-à-vis de lui ce genre d'interrogatoire, j'écoutai sans les provoquer ses confidences à cet égard, bornant les questions aux détails de la vie du prisonnier qui pouvaient offrir matière à intérêt.

Il m'assura que Bonaparte et sa suite avaient à leur disposition tous les moyens de communication qu'ils pouvaient désirer ; que son honneur et sa délicatesse lui interdisaient le rôle de délateur, mais qu'au reste, pour connaître les voies d'intelligence qui existent, il faudrait nommer tout le monde, puisque, soit intérêt, soit inclination, tous étaient également prêts à offrir leurs services.

Ayant cherché à approfondir les motifs qui avaient déterminé le général Gourgaud à se séparer de son ancien maître après lui avoir donné de si grandes preuves de dévouement, il me dit que l'humeur de Bonaparte était devenue si atrabilaire et l'existence auprès de lui si dure et pénible qu'il ne s'était plus senti la patience de l'endurer et qu'en dépit de son attachement pour lui, il s'était déterminé à le quitter ; que tels étaient les motifs de son départ et que sa prétendue querelle avec Montholon y avait seulement servi de prétexte, puisque un sentiment de respect et de délicatesse envers Bonaparte lui avait interdit l'aveu de la cause véritable de sa séparation d'avec lui.

Il m'a confirmé ce qu'il avait dit de la santé de Bonaparte, qui est parfaite. Les rapports du Dr O'Meara à cet égard sont faux. Bonaparte exerce sur cet individu le même ascendant, la même séduction qu'il emploie avec succès auprès de tout le monde. C'est un talent que Gourgaud lui reconnaît éminemment.

L'ayant questionné sur les occupations de Bonaparte, il me dit que, dès le commencement de son arrivée dans l'île, il s'était voué, avec la plus grande application, a tracer l'histoire de ses campagnes ; que celle en Egypte l'avait particulièrement absorbé et qu'il y avait travaillé avec le plus de plaisir. Il avait commencé la relation de la guerre en Russie, il l'a abandonnée ainsi que celle de la bataille de Waterloo, comme des sujets dont il coulait trop à sa sensibilité de s'occuper lui-même. Il en chargeait tour à tour Bertrand, Montholon et Gourgaud ; d'après cela, le dernier me dit se trouver en possession de documents du plus grand intérêt. — Il ajoute que, depuis quelques mois, Bonaparte avait cependant cessé de travailler à ses mémoires ; il diversifie beaucoup ses occupations ; il fait des notes sur les campagnes de Frédéric II. — Cet ouvrage offre, à l'avis de Gourgaud, le plus de traits de génie. Il trace quelques nouveaux principes de tactique et de stratégie. La littérature l'occupe aussi à son tour ; il déclame les tragédies de Racine.

Je demandai au général Gourgaud ce qu'il pensait de l'écrit publié en Angleterre sous le titre Manuscrit venu de Sainte-Hélène. Il me dit qu'il en ignorait l'auteur de l'accent d'un homme qui veut persuader tout le contraire. Quant aux autres publications qui ont paru dans le temps sur le compte de Bonaparte, c'est sir Robert Wilson qui en est l'auteur ; et c'est lui que Bonaparte a nommé de suite en prenant connaissance de ces écrits. — L'ouvrage de l'abbé de Pradt sur son ambassade à Varsovie, et le portrait qu'il y trace de son ancien maître a vivement blessé Bonaparte.

Son humeur, me dit le général Gourgaud, dépend de l'arrivée des malles d'Europe. Le moindre indice favorable qu'il croit trouver dans les feuilles publiques remonte ses esprits. Il établit sur ces hases les espérances les plus exagérées et les conserve jusqu'à ce qu'une autre série de gazettes vienne les détruire. Gourgaud dit qu'à cet égard il montre un enfantillage et une légèreté tout à fait inexplicables. Je lui observai qu'il pouvait bien manifester une confiance qu'il ne partageait peut-être point sincèrement, dans la vue d'entretenir celle de ses entours ou seulement afin de se conserver de leur part des égards et du respect. Gourgaud me répliqua que, sans doute, ce motif pouvait bien y avoir quoique part, mais qu'il croyait de bonne foi Bonaparte plein d'espoir. — Au reste, ajouta-t-il, s'il était à même déjuger comme je le fais, depuis que je suis en Angleterre, de la manière dont on pense de lui et dont on s'exprime sur son compte, il serait pleinement justifié dans ses espérances.

Gourgaud ne m'a point témoigné un grand empressement à se rendre en France ; cela ne l'arrangerait qu'au cas où il y fût parfaitement libre. Il ne veut se soumettre à aucune espèce de surveillance.

En combinant les diverses données que je viens de soumettre à Votre Excellence dans cette dépêche, elle ne manquera pas d'y trouver matière à des observations assez curieuses. J'ose le répéter : le général Gourgaud, malgré la confiance qu'il paraît inspirer, ne me semble pas hors d'atteinte du soupçon ; et les révélations qui semblent en apparence établir le plus de probabilité en faveur de sa franchise et de son détachement des intérêts de Bonaparte ; savoir, ce qu'il avance relativement aux moyens de communication qui sont à la disposition de l'ex-empereur, me paraîtraient presque prouver plus que toute autre chose sa finesse et sa duplicité. Car, en provoquant par là des restrictions plus sévères dans l'existence de Bonaparte, ce serait un moyen de plus d'intéresser l'opinion en sa faveur. — Et, dans tous les cas, en répandant adroitement la nouvelle que son maître a des moyens de communication, qu'il en aurait même d'évasion, c'est ranimer l'espoir et l'audace de ses partisans. Ce que Gourgaud avance à l'égard de la santé de Bonaparte pourrait bien avoir également, ce dernier motif pour but.

 

Quoi qu'on pense des réflexions qu'avaient suggérées au comte Lieven les discours de Gourgaud, l'on a désormais la certitude que l'Empereur n'a jamais confié à Gourgaud aucune mission pour l'empereur de Russie.

Trois faits le démontrent :

1° A Sainte-Hélène, hors de Longwood, Gourgaud ne fait a Balmain aucune communication qui' puisse être interprétée pomme une amorce quelconque à une telle mission — hormis la demande d'une lettre pour le comte Lieven[81].

2° A Londres, Gourgaud, muni de la lettre de Balmain, se présente chez Lieven, et lui répète purement et simplement les communications qu'il a faites à Goulburn et à d'Osmond. Toutefois avec les atténuations qu'explique cette phrase remarquable rapportée par Lieven : Au reste, s'il (Napoléon) était à même déjuger comme je le fais depuis que je suis en Angleterre, de la manière dont on s'exprime sur son compte, il serait pleinement justifié dans ses espérances.

3° A Londres encore, lorsque, revenu au sang-froid et à une forme de penser plus conforme à son passé et à ses véritables intérêts, il minute, le 2 octobre, un projet de lettre à l'empereur Alexandre [82] nulle part il ne fait la moindre allusion à des commissions dont il soit chargé, à des explications qu'il doive donner, à une audience même qu'il sollicite.

Ainsi la légende de la prétendue mission se trouve dissipée, non seulement par ce que rapportant les interlocuteurs de Gourgaud, mais par les actes et les écrits de Gourgaud lui-même.

Il n'y a point de Mission.

***

La vérité, bien plus simple, est, il convient de le dire, bien plus honorable pour Gourgaud.

C'est un homme jeune — trente-cinq ans à peine, intelligent, ambitieux, dont la carrière atteste le mérite, car, parti de bas, il est monté, sans protection qu'on lui trouve, à une place d'où, par son courage et par ses services, il est parvenu en trois années aux premiers grades.

Gaspard Gourgaud, né à Versailles le 14 novembre 1783, était fils de Etienne-Marie Gourgaud, musicien ordinaire de la Chapelle du Roi — l'un des quatorze violons à 1.500 livres d'appointements et 500 livres de gratification chacun[83] — et de Hélène Gérard, qui fut berceuse du duc de Berry[84]. Son grand-père, Pierre-Antoine, après avoir débuté sans succès à la Comédie-Française en 1739, dans l'emploi des valets, s'était engagé dans une troupe de province[85]. Il avait eu pour enfants, outre Etienne-Marie, Jean-Baptiste-Henri, dit Dugazon, qui fut l'un des premiers comiques de la Comédie-Française et qui épousa Louise-Rosalie Lefèvre, de la Comédie-Italienne, la célèbre Mme Dugazon ; puis, une demoiselle Marianne du Gazon qui débuta en 1768 à la Comédie dans les soubrettes[86], et Marie-Rose Gourgaud-Dugazon qui, mariée à Paco-Vestris, acteur de la Comédie-Italienne, et frère de Vestris Ier, le fameux danseur de l'Opéra, obtint, sous le nom de Mme Vestris, un ordre de début à la Comédie le 19 décembre 1768, et fut reçue en 1769, premier rôle tragique et comique[87].

La différence de cinq ans existant entre le duc de Berry et Gaspard Gourgaud, exclut ce que dit Montholon qu'il fut le frère de lait du duc de Berry[88] ; il avait une sœur plus âgée qui est devenue madame Tiran et c'aurait pu être après la naissance de cette fille que Mme Gourgaud aurait été désignée comme nourrice ; elle semble avoir été simplement berceuse. Gaspard connut-il le duc de Berry avant la Révolution ? Peu, en tous cas, car il n'avait que six ans, lorsque les princes, fils du comte d'Artois, suivirent leur père en émigration au mois de juillet 1789. On dit qu'il fui destiné a la peinture, passa même a l'atelier de Regnault, puis fut attiré par le militaire. Il entra à seize ans, en 1799, à l'Ecole Polytechnique, fut élève à l'Ecole de Châlons le 22 octobre 1801, et en sortit lieutenant en second au 7e d'Artillerie à pied le 23 septembre 1802[89].Trois mois plus tard, le 4 janvier 1803, il était désigné comme adjoint au professeur de fortifications à l'École de Metz et il y passait lieutenant en premier le 27 mai 1803. Aide de camp du général Foucher (Foucher de Careil) lorsque, celui-ci quitta le commandement de l'École de Metz pour prendre le commandement en second de l'artillerie au camp de Saint-Omer, il lit avec son général les campagnes d'Allemagne et de Prusse, fut blessé a Austerlitz et reçoit l'étoile de la Légion après Pultusk, le 3 mars 1807. Capitaine en second le 30 août 1808, et rentré, le 22 septembre même année, au 6e d'Artillerie, il fut employé au siège de Saragosse. Son ambition était d'être nommé officier d'ordonnance de l'Empereur, mais toutes les places étaient remplies ; il y avait même des surnuméraires[90], et, malgré que Gourgaud se fit recommander, la porte à laquelle il frappait resta alors fermée. Il fit ainsi avec sa batterie la campagne d'Autriche, au retour de laquelle, le 24 février 1810. il fut détaché à la manufacture d'armes de Versailles. Au 14 août 1810, il fut compris dans le travail que M. de Nansouty tenait prêt pour être présenté à Sa Majesté sur ses officiers d'ordonnance, mais jusqu'à présent, répondit le duc de Frioul, Sa Majesté s'est refusée à faire aucune nomination et les a ajournées indéfiniment[91].

Enfin, après une mission à Dantzick qui pouvait passer pour un essai, le capitaine Gourgaud fut officiellement proposé en 1811, avec cette note : A de l'instruction et des talents, a bien fait la guerre — est en état de bien observer et de bien rendre ce qu'il a vu — sait bien dessiner — parle espagnol et allemand[92]. Il fut nommé, le 3 juillet, officier d'ordonnance de l'Empereur, et, dès le 4er janvier 1812, reçut une dotation de 2.000 francs. Dans la campagne de Russie, il chercha et trouva les occasions de se signaler, fut blessé devant Smolensk le 10 août, entra le premier au Kremlin et y découvrit la mine que les Russes avaient préparée — ce qui lui valut d'être nommé, le 3 octobre, baron de l'Empire[93] ; son zèle s'en trouva augmenté et il fut cité à l'ordre de l'armée avec cette mention : A passé la Bérézina à la nage avant rétablissement des ponts pour en reconnaître les rives. Cette rivière était couverte des glaçons qu'elle charriait.

Promu chef d'escadron le 27 mars 1813, il devait quitter l'état-major de l'Empereur ; mais les qualités qu'il avait déployées lui valurent qu'on l'y conservât et qu'on suivît pour lui le précédent créé, en 1810, pour Deponthon, lors de sa promotion au grade de chef de bataillon. L'Empereur prit donc, le 27 mars, un décret ainsi conçu : Il y aura près de nous un premier officier d'ordonnance du grade de chef d'escadron. Il sera chargé de régler le service de nos officiers d'ordonnance, de signer les instructions à leur donner et de correspondre avec eux pour les missions qu'ils doivent remplir[94]. Le même jour, il nomma aux fonctions de premier officier d'ordonnance le sieur Gourgaud, chef d'escadron d'artillerie à cheval.

Le premier officier d'ordonnance avait, pour son travail, l'accès au cabinet intérieur de l'Empereur ; il avait place à la table des secrétaires du cabinet, logement dans les palais ; il accompagnait l'Empereur dans ses voyages et avait toujours l'état des officiers avec l'indication des lieux où ils se trouveraient[95]. Par décret du 5 juillet, son traitement fut fixe u la somme de 12.000 francs sur la Cassette de l'Empereur, indépendamment du traitement de son grade dans l'armée[96].

Le 20 juin 1813, le commandant Gourgaud obtint une nouvelle dotation de 4.000 francs ; le 30 août, après la bataille de Dresde, il fut promu officier delà Légion d'honneur. Mais il ne se ménagea pas plus dans la campagne d'Allemagne que dans celle de France. Le 29 janvier 1814, le soir de la bataille de Brienne, il a tué d'un coup de pistolet à bout portant, un cosaque qui était sur le point de percer l'Empereur d'un coup de lance[97]. Le 11 février il fut blessé à la bataille de Montmirail[98]. Le 8 mars, ayant sous ses ordres deux bataillons et trois escadrons de la Vieille Garde, il tourna et surprit la nuit l'ennemi à Chivi et le poursuivit jusqu'à Laon[99]. Le 11 mars à la prise de Reims ayant sous ses ordres deux bataillons d'infanterie et une batterie, il força les barricades et, après une vive résistance, s'empara du faubourg et entra le premier dans la ville[100]. À la suite de ces actions d'éclat, il fut nommé, le 15 mars, colonel d'artillerie à cheval et le 23 commandant de la Légion. Le 14 avril, à Fontainebleau, l'Empereur le congédia de son service avec une gratification de 50.000 francs et une lettre des plus élogieuses. J'ai été très satisfait, disait-il, de votre conduite et de vos bons services. Vous soutiendrez la bonne opinion que j'ai conçue de vous en servant le nouveau souverain de la France avec la même fidélité et le même dévouement que vous m'avez montrés[101].

Rétabli, à la Restauration, colonel au corps royal de l'Artillerie ii la date du 14 juillet 1814, Gourgaud, quoiqu'il fut signalé par les bulletins de police pour l'emportement qu'il mettait lorsqu'il parlait des Bourbons, parait, d'après ses propres dires, avoir été présenta au due de Berry et avoir été honoré de sa protection. Qu'il ait, au milieu des innombrables promotions, reçu comme tant d'autres la croix de Saint-Louis, ce n'était point une faveur ; mais c'en était une qu'il lut nommé le 7 novembre, chef de l'état-major de l'artillerie de la 1re division militaire sous le comte Maison et le général Doguereau. Le 10 mars, à l'arrivée de Napoléon, il fut désigné par le général Evain pour servir dans l'année royale, à l'état-major général de l'artillerie de l'armée, sous les ordres du lieutenant général comte Ruty[102]. Après des incidents que tête de la Faye a rapportés[103], il fut, le 3 avril, confirmé dans les fond ions de premier officier d'ordonnance ; il suivit l'Empereur durant la campagne de Belgique et, trois jours après Waterloo, le 21 juin, fut nommé général de brigade aide de camp de l'Empereur. L'Empire n'existait plus et ce fut assurément l'une des seules grâces — sinon l'unique — que l'Empereur ait accordée au retour de Waterloo. Gourgaud avait trente-deux ans.

Telle a été su carrière jusqu'au départ pour Rochefort. Il en a eu la tête échauffée. Dès Moscou et sa nomination de baron, son orgueil n'avait plus de bornes[104]. Violent, brutal, mauvais coucheur, prompt à s'abandonner et a se désespérer[105] jusqu'à pleurer, crier, et jurer qu'il vase brûler la cervelle si l'Empereur refuse de le recevoir ; il est très sincèrement dévoué a Napoléon comme il le serait à sa propre fortune, mais il l'est jalousement comme si, avec l'Empereur, sa fortune lui échappait. Son éducation première a été médiocre et ne l'a point assoupli ; son intelligence réelle, mais spécialisée, a été poussée dans ses travers par l'instruction mathématique, qui déforme le jugement, par l'esprit artilleur, qui est de critique et de dénigrement, par la rapidité sans exemple d'un avancement justifié par les services rendus, mais tel qu'il autorise toutes les ambitions et que l'arrêt dans un tel essor d'honneurs et d'argent devient une injustice de la destinée ; son tempérament excessif le domine et le mène : c'est un être sanguin, congestionné, toujours inassouvi, ombrageux, susceptible, incapable de se contrôler. Il ne manque pas de répartie, mais il n'a pas de bon sens ; il ne sait point se tenir à sa place parce qu'il voudrait la première et que l'infatuation qu'il a prise le fait souffrir partout ailleurs. Il a suivi l'Empereur à Rochefort ; il a demandé, exigé de l'accompagnera Sainte-Hélène, alors que Planat était désigné, mais il n'a point trouvé ce qu'il attendait. Il avait rêvé qu'il serait le compagnon, l'ami, le confident de l'Empereur, et au premier rang, tout au plus après Bertrand et à égalité avec lui : il est nu quatrième, après Las Cases, après Montholon, celui-ci surtout. Car, s'il dispute parfois avec Bertrand, s'il a Las Cases eu mépris et s'il le poursuit d'épithètes à chaque page de son journal, c'est les Montholon qu'il liait surtout, moins encore que lu mari, la femme Ah ! celle-ci elle est pour lui, des Rochefort, l'objet d'horreur, la persécutrice.

 

Et Sainte-Hélène est sous l'équateur : Pas plus en 1815 qu'un siècle plus tard, les Européens n'échappent à celto action qui, à présent, s'atteste chaque jour par des actes lamentables et par des procès retentissants. Français, Belges, Allemands, nul n'y échappe. Il y a comme une exaspération de joutes les passions brutales, un goût de verser le sang, et de repaître ses yeux de supplices. Il y a des haines qui, sous un vent de folie, ne peuvent se satisfaire que par l'assassinat ; il y a la mise en oubli de tous les devoirs militaires, jusqu'à la révolte armée contre le drapeau ; il y a une sorte de délire érotique qui modifie toutes les relations des êtres civilisés et qui, par l'appât de la femelle, les ramène à la barbarie. Il y a, chez l'homme blanc, qui est intelligent, instruit, sociable, comme un afflux des violences irraisonnées de l'homme noir. La responsabilité s'atténue, la conscience s'atrophie, la loi morale s'abolit. Il n'y a plus qu'une humanité primitive où les plus forts terrassent et oppriment les plus faibles — pour en tirer de l'or, du caoutchouc, de l'ivoire, du plaisir — car c'est ainsi que cela se nomme, — et qui tuent pour tuer. Pour échapper à cette maladie, quelques-uns, par un régime alimentaire spécial, par une contension de la volonté, s'efforcent et y parviennent. — Si peu ! Et il faut savoir, et à Sainte-Hélène, on ne savait pas, et l'on vivait comme en Europe, même avec plus de viandes et de boissons alcooliques.

Et à Sainte-Hélène, dans le terrible et pesant ennui de cette petite cour à sept, puis à cinq, où les antipathies sont portées, par ce perpétuel et obligatoire contact, à la haine, puis à l'exaspération, où, les Las Cases partis, les Bertrand retirés par prudence en leur à-part, Gourgaud reste en présence des Montholon, est contraint de dîner avec eux, de passer la soirée avec eux, c'est une sorte de folie qui s'empare de lui : il ressent, comme une personnelle offense, chaque attention que l'Empereur témoigne à Montholon qui se rend utile, à Madame qui se rend agréable ; tout lui est occasion pour se trouver mortifié ou blessé ; il répond aux avances de l'Empereur par des boutades d'insolence ou par de grossières vérités ; dans cette lutte continuelle avec un homme de cour que Sémonville a élevé — c'est tout dire — et avec une coquette qui excelle aux intrigues, il est constamment en infériorité, le sent, s'en énerve d'autant plus. Môme ce qui est le meilleur en lui, sa passion pour sa mère et sa sœur, le besoin qu'il éprouve de leur faire passer des nouvelles, les angoisses qu'il ressent au sujet des privations qu'elles peuvent subir, les pleurs qu'il verse, les lamentations qu'il pousse, lui donnent, vis-à-vis de ses adversaires, des faiblesses dont ils profilent et le posent devant l'Empereur comme n'étant pas dévoué exclusivement, uniquement à lui, ainsi que se disent être les Montholon. Et, rentré dans sa petite chambre, cet homme qui est seul, sans confident, sans ami, sans femme — sans femmes surtout — arrive à une forme de violence où il n'a plus conscience qu'il se perd. Il ne peut plus y tenir ; il ne peut plus supporter une telle vie ; il veut en sortir à tout prix.

De longue date, il a formé le dessein de quitter Longwood. D'après son propre journal, il a résolu son départ le 20 mai 1817[106] ; il a voulu partir le 15 juillet[107], le 30 juillet[108], le 1er août[109]je vais écrire au gouverneur que je préfère partir — et du 1er au 5 septembre[110]. Ici les choses ont été bien plus loin qu'il ne semblerait d'après le Journal tel qu'il a été publié, puisque, par une lettre en date de ce même jour, 5 septembre 1817, sir Hudson Lowe a demandé des ordres à Lord Bathurst au sujet du départ de Gourgaud[111], et qu'il a obtenu en sa faveur un certificat singulièrement laudatif du ministre des Colonies[112].

Après ces velléités qui se succèdent depuis huit mois, Gourgaud a pris son parti[113], au moins depuis le 30 janvier 1818. Le 3 février, il a de nouveau écrit au gouverneur, mais il a besoin d'une occasion ou d'un, prétexte. Peut-être ne veut-il partir que sur un coup d'éclat et après s'être vengé. Il provoque Montholon. Que peut faire l'Empereur ? Rien que donner raison aux Montholon dont il n'ignore aucune des tares, mais qui lui sont nécessaires et dont il pense qu'il se les attache à toujours, et donner tort à Gourgaud, qu'il estime, mais dont il est excédé et qu'il sent rappelé vers la France par des liens plus forts que ceux qui l'attachent à lui. D'ailleurs, il ne saurait agir autrement : le cartel de Gourgaud est un scandale qu'il ne peut tolérer.

Gourgaud qui, exaspéré, est venu à Plantation House, parle, parle dans une colère que quatre mois calmeront à peine. Pense-t-il avant de parler ? Sent-il que des conversations, indifférentes à Longwood, sont graves ailleurs ? Sait-il qu'on enregistre ses discours et qu'ils formeront grief contre l'Empereur ? Non ! Il est comme emporté par un besoin de confiance, il prend pour amis tous ceux qu'il rencontre, Hudson Lowe, Jackson, Henry, Stürmer, Balmain, Montchenu, n'importe qui. Il a besoin de parler et de se répandre ; il vide ses rancœurs accumulées, ses colères rentrées, ses rivalités da trois années, et connue, dans s'on incontinence de parole, il va où on le conduit, c'est autant de l'Empereur qu'il parle que des Montholon. A Londres, l'accès dure encore, mais il va s'atténuant. L'esprit qu'il trouve en Angleterre le fait réfléchir ; quelques amis, Montesquiou, Forbin-Janson entre autres, lui ouvrent les yeux ; l'espoir qu'il a formé au début de rentrer en France, de retrouver, avec un grade, des moyens d'aisance pour sa mère, s'éloigne et lui échappe. Il cherche à se remettre avec les bonapartistes et les libéraux ; il rédige au net, pour les publier, des notes sur la campagne de 1815 que l'Empereur lui a dictées à Sainte-Hélène et qu'il ne l'a point autorisé à emporter ; il compose une préface qu'il lit à tout venant, il va lancer ce livre ; mais, en même temps, pour en assurer le succès et pour se réhabiliter tout à fait de ses premières fréquentations, il écrit et il adresse aux journaux cette lettre à Marie-Louise, dont il sait bien l'inutilité — sauf en ce qui le concerne. Puis, il se môle à ce inonde français, si étrangement composé, qui grouille à Londres, pense à d'autres publications, se laisse aller a confier ses projets aux espions de l'ambassade de France ; il est enlevé, déporté à Cuxhaven, et il touche, d'Eugène, sa pension napoléonienne.

Il y a dans son cas de l'inconscience, de la colère, du mauvais coucheur qui s'exaspère, de la jalousie, de l'abstinence, un tempérament congestionné et incoercible ; il y a le légitime orgueil de sa valeur ; il y aune ambition qui, à trente-deux ans, après les satisfactions les plus vives qu'un soldat ait rencontrées, se trouve brusquement arrêtée ; il y a un besoin d'activité qui ne trouve plus à se dépenser, il y a de la jeunesse, de la fougue, de l'intempérance — mais c'est tout. Gourgaud n'a point volontairement nui à son maître ; il n'a point su le mal que ses discours avaient produit ; il n'a vraisemblablement jamais eu conscience qu'il l'ait causé. Si on le lui avait révélé, il eut dit : Quoi ! des bavardages, des mots en l'air, des histoires que tout le monde savait ! Et c'est ce qu'il a dit, en 1827, lorsque Waller Scott a révélé les rapports d'Hudson Lowe, de Stürmer et de Goulburn : car il n'enregistrait qu'à moitié, dans son journal, les propos que la colère et le désappointement lui avaient arrachés et, sans doute, ce journal, il ne l'a jamais relu — autrement, il l'eût brûlé !

Et puis, ce n'est qu'en 1888 qu'on a appris, par la publication des protocoles, de quel poids ces bavardages ont pesé sur les décisions du congrès d'Aix-la-Chapelle.

***

En vérité, c'est assez de romans, qu'ils aient été imaginés par Montholon ou qu'ils aient été suggérés aux éditeurs du Journal par l'atmosphère créée par certains événements contemporains. L'excuse, de ceux-ci est d'avoir rencontré des pièces dont le texte fournissait une explication tentante de faits dont la constatation pure et simple eût sans doute empêché leur publication. Pour écarter ces pièces et les rejeter, il eut fallu un examen attentif de tous les témoignages. Encore, faute de certains éléments, pouvait-on s'y tromper.

Tel qu'il est publié et mises à part les annexes suspectes, le Journal montre l'homme comme il fut : violent, brutal, jaloux, mais vrai ; emporté et bavard, mais sincère. Un double jeu, joué par un tel homme, outre qu'il est impossible à imaginer, le gâterait à jamais et infirmerait toutes ses allégations. Et, d'ailleurs, à quoi eût mené ce double jeu, suivi avec une telle adresse que ni les officiers anglais, ni les commissaires, ni le sous-secrétaire d'Etat, ni les ambassadeurs, ni personne, en quatre mois, n'en eût rien soupçonné ? Quel objet, quel but, quel résultat ? Si Gourgaud eût reçu une mission, ce n'eût pu être que près de l'empereur de Russie. Où et quand eût-il tenté de la remplir ? Ce n'est pas à Sainte-Hélène auprès de Balmain, ce n'est pas à Londres auprès de Lieven. Reste la velléité du 2 octobre : Mais, dans, ce projet de lettre à l'empereur Alexandre, où est l'allusion à une mission dont l'Empereur l'eût chargé ? Où, quand, par quoi a-t-il manifesté l'intention d'approcher l'empereur de Russie ? La Russie, dira-t-on, lui était fermée ; mais l'empereur Alexandre était en Allemagne en 1818 : l'Allemagne était-elle fermée à Gourgaud ? Si, de sa personne, il ne pouvait venir, Las Cases n'était-il pas à Francfort ? Gourgaud ne pouvait-il s'associer à ses démarches, lui fournir des arguments, lui envoyer les plus récentes nouvelles de Longwood ? Ou, si sa rivalité persistait avec Las Cases, que ne l'imitait-il en s'adressant publiquement aux souverains réunis en congrès, en protestant lui aussi pour son maître. Mais il n'a garde d'entrer en communication avec Las Cases, et Las Cases non plus n'a garde de le requérir, ayant reçu de Bertrand ce billet significatif : Le général Gourgaud est parti il y a peu de jours. Il est parti mal disposé. Il a été logé près d'un mois à Plantation House sans que nous l'ayons vu. Ceci pour votre règle[114].

 

Il y a bien mieux : il y a l'aveu formel de Gourgaud lui-même. Lorsque, le 20 octobre 1818, il minute ce projet de lettre à l'empereur d'Autriche, qui semble aux éditeurs du Journal l'une des pièces essentielles pour rétablir la vérité méconnue, que dit-il[115] ? Peut-être Votre Majesté a-t-elle été informée de mon retour en Europe il y a quelques mois. Les motifs de ce retour ont été dans le public le sujet d'interprétations bien diverses ; la vérité est que, bien que le délabrement de ma santé me fît envisager une mort prompte en y prolongeant mon séjour, cette raison n'eût jamais eu assez de force pour me déterminer à partir, si, par suite de manœuvres et d'intrigues, on n était parvenu à indisposer l'Empereur contre moi. La réclusion, l'isolement absolu dans lequel nous vicions, tenaient sans cesse en fermentation des humeurs qui ne pouvaient jamais s'exhaler au dehors. J'avais tout quitté pour l'Empereur (parents, fortune, patrie), je lui aurais fait sans murmurer le sacrifice de ma vie, mais il voulut plus... il fallut nous séparer, et feus l'extrême douleur de penser que celui à qui j'avais consacré toute mon existence, celui que je quittais pour me trouver sans fortune, sans état, sans patrie, ne voyait peut-être en moi qu'un homme que le mécontentement a aigri ou que la constance de ses malheurs a lassé.

Voilà l'explication qu'il donne lui-même à la fin d'octobre 1818 ; qu'on la dépouille des artifices littéraires dont il l'enveloppe et des précautions oratoires dont il la pare, que reste-t-il ? Exactement ce qu'il a dit dans son Journal. Et cela parce qu'il est un homme vrai, parce qu'il ne sait pas mentir, parce qu'il n'eût jamais, de lui-même, allégué, pour excuser sa conduite, des inventions aussi compliquées et qui répugnaient à sa véracité.

 

La réalité, outre qu'elle est plus vraisemblable et plus simple, qu'elle ne prèle point à des romans où l'on distribue à Gourgaud un rôle qu'il n'eût pu tenir, qu'il n'a jamais assumé et qu'il n'a jamais tenté de remplir, outre qu'elle est logique et qu'elle découle à la fois des faits connus et du caractère des divers personnages, est infiniment plus honorable pour Gourgaud même, qu'elle montre constant dans sa nature, incapable des duplicités dont on l'accuse, irresponsable des conséquences qu'ont eues ses bavardages, lesquels, s'ils avaient été raisonnes, s'ils avaient été combinés pour amorcer Hudson. Lowe seraient étrangement coupables et l'exposeraient à ce sévère jugement de Walter Scott : Le général Gourgaud peut représenter l'ensemble de ses communications comme un tour joué aux ministres anglais pour les induire à lui garantir sa liberté personnelle. Mais je ne puis imiter ce manque d'égards du général envers la civilité commune au, point de le supposer capable d'un total défaut de véracité lorsqu'il appuie son témoignage sur sa parole d'honneur. En représentant la santé de l'Empereur comme bonne, ses finances comme amples, ses moyens d'évasion comme aisés et fréquents, quoiqu'il sût que, dans chaque cas, la situation fût inverse, le général Gourgaud eût du sentir que les vues trompeuses imprimées ainsi aux, ministres anglais auraient pour naturel effet d'ajouter aux rigueurs de la prison de son maître[116].

 

A l'étudier historiquement et sans parti pris, avec l'unique souci de constater les faits et de rechercher leurs explications, le drame de Sainte-Hélène présente déjà des parties que nul écrivain de bonne foi ne saurait prétendre élucider. Les deux témoins qu'on souhaiterait le plus entendre se dérobent ; pour des motifs qu'on n'a point à examiner, leurs héritiers ou les légataires de leurs descendants se refusent à publier leurs dépositions. L'on est réduit pour les sources françaises à Las Cases, Gourgaud, Montholon, Antommarchi. Trois de ces sources sont suspectes à des degrés divers et pour des raisons différentes. A dater de février 1818, l'on est en fait réduit aux sources anglaises : encore deviennent-elles singulièrement rares et les témoignages ne portent-ils que sur l'extérieur : c'est l'histoire d'une ville assiégée écrite par les assiégeants.

Si à ces obscurités qui s'épaississent devant le travailleur, on laisse s'ajouter des légendes complaisamment imaginées et savamment construites qui dénaturent les scènes les plus émouvantes du drame, il ne reste plus aucune chance de démêler la vérité.

Cette polémique, pour pénible qu'elle fut, aura du moins eu un avantage : celui, il le faut espérer, d'écarter désormais de tout esprit sérieux le moindre doute sur la prétendue mission confiée à Gourgaud et de rétablir des faits que Montholon, et lui seul, avait eu intérêt à dénaturer.

 

 

 



[1] Je désire mettre sous les yeux du lecteur les pièces sur lesquelles j'ai établi ma conviction, celles au moins dont le texte fut imprimé ci-devant ou qui se trouvent dans des dépôts publics. Elles ne sont point les seules que je pourrais invoquer, mais je ne me crois pas le droit de disposer, en ce moment, de documents dont, à la vérité, les copies authentiques m'appartiennent, mais dont je ne saurais assumer la publication immédiate.

[2] On trouvera à l'appendice Pièce I les extraits de la Vie de Napoléon Bonaparte se rapportant au général Gourgaud.

[3] Pièce II.

[4] Pièce III.

[5] Pièce IV.

[6] Pièce V.

[7] Pièce VI.

[8] Publiés d'après les textes. Pièce VII.

[9] Pièce VIII.

[10] Pièce IX.

[11] Pièce X.

[12] Pièce XI.

[13] Pièce XII. L'annexe publiée postérieurement par M. Georges Firmin-Didot, La captivité de Sainte-Hélène. Pièce justificative n° 8, p. 293.

[14] Cette lettre, insérée dans le journal Le Temps, était ainsi conçue :

Mon cher directeur,

L'analyse que votre distingué rédacteur M. Maurice Dumoulin a faite, dans le numéro de vendredi, de la conférence que j'avais donnée à la Société de Géographie sur les Missionnaires de Sainte-Hélène, me prête, sur le général Gourgaud, des termes que je n'ai pas employés et des conclusions que je n'ai pas tirées. Je vous serais obligé de bien vouloir le dire.

Croyez, etc.

Signé : Frédéric Masson.

[15] Ces documents sont intégralement publiés pièce XIII.

[16] Réponse, p. 46.

[17] Réponse, p. 36.

[18] FORSYTH, III, 131. Voir aussi JACKSON pièce VIII et d'OSMOND pièce X.

[19] Bruxelles, 1849, V, 184.

[20] Journal, II, 549.

[21] 1822-1823, 8 vol. in-8°.

[22] Rédigée par Arnault, Jay, Jouy et Norvins, elle est l'effort du parti bonapartiste en face de la Biographie des hommes vivants, d'esprit royaliste.

[23] Biographie nouvelle des Contemporains, VIII, 201.

[24] Contestée dans la Biographie des Hommes du jour qui reproduit les accusations de Walter Scott (1835, in-4°, t. III, 2e partie, p. 151 et s.) elle est accueillie et développée en 1836 dans la Biographie universelle et portative des Contemporains (T. II, p. 1931).

[25] Lettre au Galignani's Messenger, publiée ANTOMMARCHI. Mém., II, 454, republiée Lettre de Sir Walter Scott et réponse du général Gourgaud. Pièce XVII, p. 76.

[26] Montholon a publié (Récits de la Captivité, II, 505, édition française), une note que l'Empereur aurait écrite au crayon pour servir à la rédaction d'un testament qu'il brûla le 7 avril 1821. Dans celle note Gourgaud figure sous le n° 10 pour une somme de 150.000 francs. La même note avait été publiée, l'année précédente, par le même Montholon, dans l'édition anglaise (History of the Captivity of Napoléon, III, l7l). GOURGAUD N'Y FIGURE POINT. N'y eût-il que ce fait que tout le monde peut vérifier, l'authenticité des Récits se trouverait anéantie.

[27] Lettre de sir Walter Scott et réponse du général Gourgaud, p. 45.

[28] Londres, Colburn 1810, 4 vol. in-8°. Un écrivain récent a déclaré ceci : L'édition anglaise ne diffère de l'édition française que pour ce qui est des dictées de Napoléon insérées dans l'ouvrage. (Les origines et la légende napoléonienne, par Ph. Gonnard, p. 167, note 2.) On a vu ci-dessus, à propos du testament brûlé le 7 avril 1821, combien cette assertion est peu fondée ; les exemples qu'on va trouver plus loin prouvent, ou que M. Ph. Gonnard n'a point fait la comparaison des textes, ou qu'il y a porté une singulière légèreté, ou qu'il a été mû par une extrême complaisance.

[29] L'unique mention qui soit antérieurement faite des affaires privées de Gourgaud est celle-ci (T. II. p. 498) : Le général Gourgaud était mélancolique ; des lettres qu'il avait reçues de sa mère l'avaient beaucoup affligé : l'Empereur avait constaté sa tristesse, mais avait en vain cherché à en connaître la cause. Deux ou trois jours se passèrent. Un vaisseau allait faire voile pour l'Europe. L'Empereur envoya chercher Gourgaud et lui mit huis les mains une lettre ouverte, lui commandant de l'envoyer à Paris et lui permettant d'en lire le contenu. C'était un ordre pour une pension de 12.000 francs à payer à Mme Gourgaud et après la mort de celle-ci à son fils. Cette manière de prouver à ses officiers l'intérêt qu'il leur portait était une habitude de l'Empereur, je l'ai souvent expérimenté.

[30] États de services.

[31] Documents particuliers. Aucun des officiers d'ordonnance ne parait à Dresde dans la suite de l'Empereur.

[32] Dans l'édition française : fit beaucoup rire l'Empereur.

[33] Mémoires du Prince Eugène. T. X. p. 411.

[34] MONTHOLON, I, 309.

[35] MONTHOLON, I, 314.

[36] MONTHOLON, I, 335. Balmain rend compte, le 8 septembre 1816, de ce qu'il a appris de l'Empereur et de ses entours (Dép. 5) : Gourgaud, neveu de Dugazon le comédien, est un officier de fortune, brave et fanfaron. Il ne se mêle pas d'intrigues, mais il est tapageur, fat et suffisant. C'est tout ce qu'on en peut dire.

[37] MONTHOLON, II, 9.

[38] MONTHOLON, II, 160.

[39] MONTHOLON, II, 195.

[40] MONTHOLON, II, 209.

[41] MONTHOLON, II, 212.

[42] MONTHOLON, II, 221.

[43] MONTHOLON, II, 231.

[44] MONTHOLON, II, 237.

[45] MONTHOLON, II, 246.

[46] Voir le texte ci-dessous à la pièce n° XVI.

[47] Voir le texte ci-dessous pièce n° XX.

[48] Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a huit jours pour vous prier de prendre les ordres de M. le Président de la République à l'effet de me faire payer une somme de 12.000 francs, montant d'un engagement souscrit par lui, en 1846, pour garantir jusqu'à due concurrence, les risques d'une publication entreprise à sa demande, les Récits de Sainte-Hélène, par le général Montholon.

La situation de mes affaires m'oblige à insister sur le prompt paiement de cette somme et je regrette d'avoir à vous en importuner en revenant à la charge, etc.

Paris, 27 janvier 1850.

Signé : PAULIN.

(Collection particulière.)

[49] Ed. fr., pièces just., 102. T. IV, p. 297.

[50] Ed. fr., pièces just., 124, 125. T. IV, p. 375.

[51] Tome XVII, p. 253.

[52] Tome XXI, p. 439.

[53] Tome XX, p. 675.

[54] GÉNÉRAL BARON GOURGAUD. SAINTE-HÉLÈNE. JOURNAL INÉDIT DE 1815 À 1818, Paris, S. D. (1899) 2 vol. in-8°. Nous nous référons à la dernière édition en 2 vol. in-18.

[55] Journal, I, 412.

[56] Journal, II, 3.

[57] Journal, II, 11.

[58] Journal, II, 29.

[59] C'est vraisemblablement cette conversation que Balmain raconte dans sa dépêche du 1er mai 1817, la première où il parle de Gourgaud.

[60] MONTHOLON, II, 160. GOURGAUD, II, 232.

[61] MONTHOLON, II, 195. GOURGAUD, II, 308.

[62] MONTHOLON, II, 209. Gourgaud a rencontré le commissaire russe ; ils ont eu ensemble une longue et intéressante conférence. GOURGAUD, II, 343 : Je rencontre près de chez les Chinois Balmain et Gors. Je leur dis bonjour sans m'en retourner avec eux comme ils le voudraient..... Je ne me suis pas arrêté avec eux.

[63] MONTHOLON, II, 212. GOURGAUD, II, 352.

[64] MONTHOLON, II, 221. A six heures, Gourgaud vient rendre compte de sa conversation pleine d'intérêt avec le commissaire russe. L'empereur Alexandre a approuvé la conduite de cet agent et l'a chargé de communications pour l'Empereur Napoléon (sic). GOURGAUD, II, 375. Je monte achevai à quatre heures et rencontre M. de Balmain. Sa conduite est approuvée par son gouvernement. Rien de plus. Or il s'agit delà présentation des commissaires.

[65] Journal, II, 404.

[66] La dépêche du comte Balmain, en date du 13 décembre 1817, qui devrait rendre compte de cette conversation décisive, accompagne seulement la transmission de deux rapports, en date des 7 et 12 décembre, fournis par le Dr Baxter, inspecteur des hôpitaux de Sainte-Hélène, sur la santé de l'Empereur, d'après les renseignements d'O'Meara. Je suis en mesure d'affirmer qu'il n'existe aux archives des Affaires étrangères de Russie aucune autre dépêche de même date écrite par le comte Balmain.

[67] II, 246.

[68] Journal, II, 437.

[69] Voir ces pièces en annexe à la dépêche de Balmain, du 18 février 1818. (Pièce V).

[70] Voir ci-dessous pièce n° XIX.

[71] Cette pièce est datée du 19 février, Or le 21 (Journal, II, 474) Gourgaud écrit : Je rencontre O'Meara qui me demande pourquoi je ne veux pas des 12.000 francs ; même refus le 23 (p. 470). La question des 42.000 francs n'est réellement soulevée que le 13 mars. Le rapprochement des dates suffit à démontrer la fausseté du document qui a été imaginé pour annuler l'effet de la lettre de Gourgaud au grand maréchal et du rapport Jackson (Annexe à la dépêche de Balmain, pièce V).

[72] Napoléon, La dernière phase, p. 44.

[73] Voir ci-dessous pièce n° XX où j'ai prouvé l'inanité de ces assertions.

[74] Annexe inédite à la dépêche du 20 Juillet.

[75] Les explications de Balmain sont à la suite et désignées par les astérisques *, ** et ***.

[76] V. Groupe V. Pièce XVI.

[77] (Publiées Russkie Archiv., p. 656, 658, 661 et 662 sans les Annexes). Voir ci-dessous pièce n° V.

[78] V. ci-dessous pièce n° XVII.

[79] Pièce XVIII.

[80] Cette dépêche est longue. La première partie fait presque double emploi avec les dépêches de Bathurst, de Goulburn et du marquis d'Osmond, toutefois avec des détails confirmatifs et des appréciations nouvelles. Je la publie ci-dessous pièce XI, réservant le texte de la seconde partie qui est essentielle.

[81] Journal, II, 484.

[82] V. ci-dessous pièce n° XIII, 2.

[83] État de la France 1789, I, 33.

[84] LE REVEREND, Armorial de l'Empire.

[85] RABBE, VIEILH DE BOISJOLIN ET SAINTE-PREUVE. Biographie nouvelle des contemporains, II, 1437. D'après un livre récemment paru : Les Vestris, par Gaston Capon, Pierre-Antoine Gourgaud aurait été directeur d'hôpitaux militaires, se serait ruiné et sa femme, accompagnée de ses deux filles, aurait été chercher d'abord fortune au théâtre de Stuttgard. CAMPARDON (Les Comédiens du Roi de la troupe française, p. 98 et s.) le qualifie d'après son acte mortuaire : ancien directeur des hôpitaux de l'armée d'Italie, lui donne, comme femme, Marie-Catherine Dumayet, comme père, Pierre-Antoine Gourgaud, conseiller du Roi au siège des bâtiments, ponts et chaussées de France.

[86] État actuel de la musique du roi et des trois spectacles de Paris, Paris, 1770, in-16.

[87] Biographie universelle. Voir dans Les Vestris la correspondance de cette actrice avec l'architecte Antoine.

[88] Récits, II, 190.

[89] États de services.

[90] Documents particuliers.

[91] Documents particuliers.

[92] Bibl. Nat. Fonds fr. 6577.

[93] Il eut le 4 août une gratification de 2.400 francs, le 9 décembre une de 6.000 (PEYRUSSE, 91), le 2 janvier 1813, une de 6.000 (Caisse des Théâtres). Il reçut pour armoiries : coupé au I, d'azur à la fortune sur sa roue d'or, adextrée en chef d'une étoile du même, et des barons militaires ; au II, d'argent au saint Georges à cheval terrassant un dragon, le tout de gueules et soutenu de deux torches de sable en sautoir, allumées de gueules. (LE REVEREND, Armorial, II, 255.)

[94] Bibl. Nat. Fonds fr., p. 678.

[95] Documents particuliers.

[96] Documents particuliers.

[97] Etats de services. Citation.

[98] Tableaux des officiers tués et blessés, par MARTINIEN, p. 56.

[99] Etats de services. Citation.

[100] Etats de services. Citation.

[101] Documents particuliers.

[102] Documents particuliers.

[103] Vie de Planat de la Faye, 198 et 201.

[104] CASTELLANE, Journal, I, 202.

[105] Vie de Planat de la Faye, 201.

[106] A la première porte qui se présentera, je compte m'en aller. (Journal, II, 92.)

[107] II, 208 et s.

[108] II, 238 et s.

[109] II, 241 et Forsyth, II, 322.

[110] II, 285 et s.

[111] Forsyth, IV, 297. Voir Pièce XV.

[112] Voir encore 12 oct., II, 360, 8 nov., II, 381, 29 nov., II, 394.

[113] Journal, II, 459.

[114] Vie de Planat de la Faye, p. 347.

[115] Pièce XIV. C.

[116] LOCKHART'S, Life of Scott, I, 607. Ap. SEATON, Napoleon's Captivity in relation to sir Hudson Lowe, London, 1903, in-8°, 197.