LES ESPIONNES À PARIS

LA VÉRITÉ SUR MATA-HARI. - MARGUERITE FRANCILLARD. - LA FEMME DU CIMETIÈRE. - LES MARRAINES. - UNE GRANDE VEDETTE PARISIENNE. - LA MORT DE MARUSSIA

 

XV. — LES PETITES FEMMES.

 

 

VOULEZ-VOUS UNE MARRAINE ? - LES CARTOMANCIENNES - L'ART DES FAUSSES NOUVELLES

 

Nous pourrions raconter l'histoire de beaucoup de femmes plus ou moins liées au service secret.

La nommée J..., entre autres, ne fut condamnée qu'à un an de prison, et cependant elle s'était rendue souvent à Berlin et avait trouvé le moyen d'obtenir à Paris tous les passeports dont elle avait besoin.

Cette femme était mariée à un Allemand et faisait librement le commerce des plumes d'autruche avec l'Allemagne par la Suisse.

Tous les membres de la commission supérieure des étrangers ont connu son histoire, que M. Daudet a racontée avec détails.

Mais c'est une histoire scabreuse qui ne peut encore être dévoilée.

 

PRIS AU PIÈGE

 

Le S. R. avait découvert les dangereuses menées d'une espionne que nous nommerons Julie, actrice de troisième ordre peu connue, qui remettait ses renseignements à un Hollandais. Ce Hollandais fut arrêté le premier. Naturellement il nia.

Le capitaine rapporteur, pour le faire parler, lui dit brusquement :

— Nous savons qui vous êtes, ce que vous faites et vous serez fusillé... A moins cependant que vous n'alliez chez Julie prendre ses rapports comme vous le faisiez quand vous étiez libre.

— Mais, répondit le Hollandais effrayé, Julie ne me donne pas de rapports. C'est moi qui les écris sous sa dictée !...

— Bien. Vous venez d'avouer. Dans ce cas vous allez vous rendre chez votre amie, vous l'emmènerez dans un endroit où un agent pourra sténographier ce qu'elle dira, et, vous, vous écrirez comme si de rien n'était.

Le Hollandais, pour sauver sa peau, n'hésita pas : il vendit celle de son amie.

 

QUI N'A PAS DE FILLEUL ?

 

Les marraines ont constitué un autre danger.

Le but réel d'un poilu en engageant une correspondance avec une femme inconnue et peut-être laide était apparemment de recevoir des encouragements moraux — c'est entendu ; mais aussi parfois et souvent de recevoir des dons en nature ou en espèces.

C'était une magnifique occasion pour les espionnes d'entrer en relations avec des soldats du front, d'avoir le numéro des régiments en position, leur secteur et de connaître leur état d'âme.

Après avoir correspondu, à la prochaine perm' à Panam le filleul venait faire connaissance de sa marraine et alors les effusions devenaient plus intimes et l'échange de renseignements plus complet.

En 1917, l'autorité essaya de défendre les annonces relatives aux marraines, mais en fait le système subsista.

Il était si sentimental et si poétique !

Les belles marraines ont peut-être causé quelque bien aux poilus neurasthéniques ; elles ont certainement fait beaucoup de mal à l'armée. Ces bonnes dames ne se doutent pas que c'est grâce à elles que l'ennemi a pu facilement repérer les unités en campagne, et deviner les effectifs en présence.

Il n'est pas jusqu'aux cartomanciennes qui n'aient attiré l'attention de la S. G. Certaines somnambules extra-lucides, au lieu de renseigner leurs clientes, extorquaient toutes sortes de renseignements aux femmes d'officiers qui allaient les consulter sur le sort de leur mari. On dut interdire formellement leur petit commerce.

 

DAMES PHOTOGRAPHES

 

Le contre-espionnage s'est beaucoup servi des femmes, mais pas toujours avec succès, témoin cette petite actrice qui s'était dévouée pour aller amuser les officiers allemands en Belgique, et qui s'amusa tellement... qu'elle préféra ne pas revenir.

On employa aussi de timides jeunes filles à faire de l'inoffensive photographie devant des maisons, plus ou moins protégées par l'immunité diplomatique, et dans lesquelles la police ne pouvait entrer...

Ce système a été utilisé surtout chez les neutres. Boris Nadel, un agent émérite, raconte que, à Saint-Sébastien, il avait posté une jeune femme dans une maison sise juste en face de l'appartement d'un espion nommé Gruder. A l'aide d'un appareil habilement dissimulé, on prenait la photographie de tous ceux qui sortaient de ce nid d'espions. Et quand les gens suspects, arrêtés dans le Midi, protestaient de leur amour pour la France, avant de les croire, on regardait dans les fiches photographiques de Saint-Sébastien — ou de Barcelone.

 

POUR TROMPER L'ENNEMI

 

Enfin la femme est indiscrète. Ce défaut peut être utilisé pour répandre des nouvelles que l'on a intérêt à propager chez l'ennemi. A certains moments, on a usé largement de ce stratagème.

Les Anglais étaient experts dans cet art du mensonge utile.

On se rappelle le bruit qui courait à Paris au début de la guerre plusieurs corps d'armées russes allaient venir donner la main aux armées françaises ; ils étaient en route vers les côtes d'Angleterre. A Paris on a cru pendant deux mois à l'arrivée des Cosaques en avalanche ! Les gens affirmaient les avoir vus au Havre !... On les attendit longtemps.

La rumeur avait été lancée par l'Amirauté qui voulait ainsi attirer la flotte allemande dans la mer du Nord, où elle refusait résolument de s'engager. Et de fait, de nombreux bâtiments boches vinrent voir ce qu'il en était : ils furent aussitôt torpillés.

Chez nos voisins le service secret de l'Amirauté et celui du War-Office (la guerre) ne se communiquaient pas toujours leurs projets. Un jour l'Amirauté fit répandre le bruit, absolument faux bien entendu, que la flotte anglaise songeait à fondre sur la côte allemande et à y débarquer deux divisions. Les Allemands se mirent aussitôt à concentrer des troupes sur les points vulnérables c'était ce que voulait l'Amirauté : dérouter les Allemands. Mais le War-Office n'était pas prévenu et, apprenant que les Allemands se concentraient sur les côtes, donna l'alarme et rassembla en toute hâte les troupes anglaises sur les côtes situées en face, de façon à prévenir une invasion !...

La mise en circulation systématique de fausses rumeurs dans l'espoir qu'elles arriveraient aux oreilles de l'ennemi fut un moyen souvent employé pendant la grande guerre.

 

RÉCAPITULATION

 

Avec Mata-Hari, la Francillard, la Tichelly et la femme Aubert — Loffroy —, on compte quatre espionnes fusillées dans le camp retranché.

En province, il n'y eut, à notre connaissance, que deux exécutions de femmes : Margarete Schmidt, originaire de Thiaucourt, passée par les armes à Nancy, en mars 1915, et Ottilie Moss, exécutée à Bourges en mai de la même année.

Il y eut bien aussi Catherine Vacher, l'espionne de Gizaucourt, condamnée à mort par le conseil de guerre de Châlons, mais sa peine fut commuée en 20 ans de travaux forcés.

Les Allemands, eux, ont fusillé des centaines de femmes françaises et belges et une trentaine d'Anglaises.

 

FIN DE L'OUVRAGE