THIERS — 1797-1877

 

XIII. — LA FAMILLE.

 

 

M. de Montrond conte assez drôlement les embarras de famille de Thiers, note la duchesse de Dino dans sa Chronique. On s'en gausse sous le manteau. Ce ne sont pas les moindres de ces chagrins cuisants dont il se plaint.

D'abord sa mère, sa folle de mère qui lui causait des ennuis en se mêlant d'intrigues locales où elle n'avait que faire, et qui disait de lui : Je n'ai jamais été embarrassée ni inquiète de son avenir ; ceux qui laisseraient mon fils monter derrière leur voiture, vous entendez ? derrière, seraient sûrs qu'il prendrait bien vite leur place à l'intérieur. Au moment où il va se marier, elle éprouve un vilain sentiment qui l'oblige, lui, à prendre ses précautions. Il craint qu'elle ne refuse son consentement, dans le but de profiter de ce mariage pour se réunir à lui ; or, jamais, dit-il, je ne la mettrais à côté d'une jeune femme ; je ne suis pas assez mauvais mari pour ça. Pour parer à tout événement, il trace un plan de campagne à Rouchon et au docteur Arnaud.

Il lui faut agir promptement, se présenter tout marié en quelques jours pour couper court à tous les propos et parer aux coups des journaux. En conséquence, il leur écrit qu'il prévient sa mère que par le même courrier il leur annonce son mariage. Ils seront fondés à se rendre aussitôt chez elle pour la complimenter et la décider à signer un acte de consentement. En cas de refus, ils objecteraient qu'en l'obligeant à des actes respectueux, elle l'irriterait inutilement puisqu'il a depuis longtemps sa grande majorité. Ils feront valoir qu'il refusa les avantages personnels que l'on voulait lui consentir dans le contrat, et les convertit en une clause qui la met pour toujours à l'abri des événements. Si elle le réduisait aux actes respectueux, il ne manquerait pas de supprimer cette clause. Il lui promet un séjour à Nice cet hiver, et, dès la belle saison, sa visite à Aix avec sa femme. Si elle persistait dans une attitude hostile, ses amis se rendraient immédiatement, munis de la procuration qu'il leur envoie, chez deux notaires, et feraient les sommations respectueuses sans laisser à sa mère le temps de se sauver et de venir à Paris, où il perdrait un temps considérable pour remplir les formalités nécessaires, ce qui reculerait la date de son mariage au, 15 décembre, peut-être plus tard, d'où pour lui des inconvénients immenses. Ils iront annoncer son mariage à Mme Mignet, lui donneront des nouvelles de son fils arrivé heureusement à Madrid, et la feront intervenir le cas échéant ; elle pourra leur être utile. La clause concernant sa mère figure au contrat : tout s'est donc bien passé en fin de compte, mais l'alerte fut chaude.

Quant à ce père dont on a vu les aventures, et qui disparut de chez le chevalier de Fonvielle lors de l'entrée des Alliés à Paris en 1814, c'est une autre histoire. Pierre-Louis-Marie Thiers eut de sa première femme légitime un fils, Louis-Alexandre-Frédéric, familièrement Louiset ; de sa seconde femme légitime, Adolphe ; de Catherine-Louise-Marie Cavalieri, l'Italienne enlevée à Bologne, une fille, Louise, née à Paris le 1er septembre 1799, qui deviendra Mme Ripert, et deux fils, Charles-Louis-Marie, né à Paris le 11 mars 1801, et Alexandre-François-Germain ; d'Eléonore-Euphrasie Chevalier, cousine de Dupont de l'Eure, une fille, Marie-Louise-Antoinette, née en 1816, et qui deviendra Mme Brunet. Les enfants de Catherine Cavalieri et d'Eléonore Chevalier sont donc adultérins.

Que devient le père après 1814 ? En avril 1817, un nommé Massol, de Marseille, envoie de maigres renseignements sur lui et en demande au ministre de la Police. En 1824, il lance à Paris une Feuille d'Annonces religieuses, domiciliée chez lui, 10 rue des Fossés-Montmartre, et destinée à concurrencer l'Ami de la religion et du Roi. Il obtient une souscription du gouvernement, ne fournit rien en échange, prétend avoir déposé au ministère des livraisons qui ne se retrouvent plus, et demande l'avance de ses frais chaque trimestre, car il n'en peut personnellement faire le sacrifice. Brusquement, en 1825, il se rappelle le fils qu'il abandonna au berceau, en s'apercevant que ce fils fait brillamment son chemin dans le monde. Il en reçoit une cinglante réponse : Mes devoirs envers ma mère ne sont pas assez complètement remplis pour que je songe à pourvoir à des besoins qui ne sont rien moins que prouvés, et qui sont ceux d'un homme dont je porte le nom, dont je suis le fils, mais qui ne fut jamais mon père, et que je ne regarderai jamais comme tel. Sa conduite indigne, la route déshonorante dans laquelle il a jeté un de ses fils, la vie déplorable à laquelle il se livre, et qui donnent à un fils de vingt-huit ans le droit de réprouver un père de soixante, tout cela sont des raisons d'une séparation éternelle. Comment M. T. ose-t-il parler des sacrifices qu'il a faits pour l'éducation d'un fils dont il a laissé toute la charge à sa malheureuse épouse ? Au reste, lorsqu'il sera prouvé que M. T. ne peut plus rien pour lui-même, que c'est pour soutenir sa vie, et non pour se livrer aux plus ignobles excès, qu'il demande des secours, alors ses vrais fils auront à s'entendre sur ce qu'ils doivent. M. Ad. T. fera ce que sa situation lui permettra, et ne le fera pas par sentiment, car il n'a d'amour et de devoir qu'envers sa mère. Ce coup de caveçon engage P.-.L.-M. Thiers à se tenir tranquille.

Son fils du premier lit, Louiset, entra dans l'armée en 1805, à dix-sept ans, simple soldat. Le 17 mars 1816, il épouse à Beaucaire Marie-Laurette-Jeanne Diallez. Il se prétend fils d'un ancien lieutenant de vaisseau. Sous-officier au régiment des Chasseurs de l'Allier à Colmar, tandis que sa femme tient la popote des sous-officiers de son escadron, il se conduit de telle sorte que le ministre doit donner caution pour lui. En 1822, deux acteurs de la conspiration de Belfort, le lieutenant-colonel Caron et le lieutenant Roger, que l'on n'a pu impliquer dans les poursuites, vivent à Colmar, l'un en réforme sans traitement, l'autre dirigeant un manège. A l'instigation de leurs chefs, les sous-officiers Thiers, Gérard et Magnien se- font passer aux yeux des conspirateurs pour de farouches ennemis du régime. Le 2 juillet 1822, un escadron des Chasseurs de l'Allier, 90 hommes dont plusieurs officiers déguisés, sort de Colmar sous les ordres de Louis Thiers ; un kilomètre plus loin, le lieutenant-colonel Caron marche en tête, revêt dans un chemin creux son ancien uniforme, et au cri de : Vive Napoléon II ! accepte le commandement que Louis Thiers lui offre, en prononçant le serment de lui obéir fidèlement. Gérard vient à leur rencontre avec un escadron des Chasseurs de la Charente et le lieutenant Roger en civil. Les deux escadrons fusionnent aux cris de : Vive Napoléon II ! A bas les Bourbons, et font halte dans une auberge près de Mulhouse. Là, Louis Thiers et Gérard arrêtent Caron et Roger, et les ramènent prisonniers à Colmar, ligotés sur le siège d'un char-à-bancs, aux cris de : Vive le roi ! Caron sera fusillé ; Roger fera deux ans de bagne.

Le colonel de Chabannes La Palice adresse au général Rambourg un rapport élogieux sur la conduite du maréchal-des-logis-chef Louis Thiers qui mena l'affaire, et qu'une ordonnance du 7 juillet nomme sous-lieutenant aux Chasseurs de la Sarthe. Les officiers de ce régiment refusent pareille recrue. On le verse dans la gendarmerie le 19 décembre, à Saint-Girons, compagnie de l'Ariège, 14e légion ; en 1825, il passe à la 2e compagnie de la 17e légion, à Ajaccio ; le 7 mars 1826, il démissionne. Commissaire de police à Tours du 31 mai au 25 août 1830, il doit se déguiser en charretier pour fuir la colère de la population. Son frère Adolphe le recueille, avec sa femme, et finira par le nommer juge de paix, officier de police et juge d'instruction à Chandernagor, le 27 novembre 1834 ; une fièvre cérébrale le terrassera ; il reviendra mourir à Cadillac, le 4 décembre 1840.

Comme lui, le reste de la famille, légitime et illégitime, se jette sur M. le conseiller d'Etat, puis M. le ministre, comme la pauvreté sur le monde, et le fait chanter. Le père se prévaut de sa paternité pour extorquer de l'argent à des dupes ; le ministre l'expédie à Carpentras sous la surveillance du sous-préfet Joseph Floret, un ami de la faculté d'Aix. Il gratifie d'un bureau de tabac à Sennevoy-le-Bas, dans l'Yonne, la fille d'Eléonore Chevalier, mariée le 19 mars 1831 à Pierre-Gustave Brunet, horloger, et devenue veuve. Il nomme la femme de Louiset directrice des Postes à Carpentras. Il ouvre la carrière des consulats à Charles-Louis-Marie, qui la parcourra honorablement, chancelier de 1re classe à Ancône en 1849, vice-consul à Girgenti en 1856, en non-activité le 6 janvier 1869, et qui mourra le 25 mai 1870. Alexandre-François-Germain, conducteur des Ponts-et-Chaussées, nanti de l'entreprise des tabacs à Montargis, spécule sur les fonds de l'entreprise ; destitué, il ouvre à Paris une boutique de peintre en bâtiments avec cette enseigne : Thiers, peintre en bâtiments et frère de M. le ministre de l'Intérieur ; le ministre l'expédiera vice-consul à Calcutta, en 1835. Ripert reçoit la direction d'une maison centrale ; par la suite, sa femme ouvrira un restaurant, 28 rue de la Ville-l'Evêque, et inscrira le nom d'Adolphe Thiers, ancien président du conseil des ministres, sur l'enseigne que le préfet de Police ordonnera d'enlever. Les adversaires politiques, journalistes et députés, y organisent des réunions dont certains journaux publient les comptes-rendus agrémentés d'allusions désagréables. Les bienfaits que Thiers répand sur des gens auxquels il ne doit rien n'empêchent pas Le Peuple Souverain, de Marseille, d'ouvrir une souscription pour sauver la famille de M. Thiers de la famine et de la prostitution.

Le père ne s'accommode pas de son exil à Carpentras. Un ami le détourne de recommencer à Paris le cours de ses exploits :

Paris, 25 février 1831. Mon ami, tu n'auras que 100 frs par mois de pension d'Adolphe, et c'est ta faute ; tu lui as répété si souvent que tu en avait autant du gouvernement, qu'il m'a fallut, pour lui répondre d'une manière surre, aller m'en assurer, ce que j'ai fait en allant chez le payeur du ministère de l'Intérieur qui m'a répondu qu'effectivement tu avait cette pension et qu'il était prêt à te la faire payer partout où tu voudras. Tu sais que je n'ai pu faire autrement que de dire la vérité à Adolphe qui, alors, a trouvé que 100 frs de lui et 100 frs du gouvernement suffisaient pour te faire vivre convenablement. J'avais déjà dit qu'avec pareille somme tu pourrais vivre à Carpentras ; j'ai été forcé d'en convenir ; ainsi donc cela a été décidé. D'un autre côté, il paraît que Blache a bavardé — et ce qui me le fait croire, c'est qu'il me l'a dit à moi — ; enfin, c'est qu'il sait qu'il y a une dame à qui tu avait promis ta protection, qui t'a donné 500 frs, et qu'elle te cherche partout et veut porter plainte au procureur du roy ; que M. Delarbre, à qui tu avait aussi fait des promesses, t'a prêté 200 frs, et fait près de 200 frs de dépense pour toi en dîné et commédie, et qu'un marchand de vin, te sachant le père de M. le Conseiller d'Etat, t'avait fourni du vin, prêté de l'argent et vendu une montre, le tout non payé, et d'autres choses qu'il serait ennuyeux de répéter ; mais tu sens que tout cela n'est pas fait pour le rendre favorable à ce qui te concerne. Ce matin encore, en le priant d'écrire pour toi à M. le sous-préfet, il a répondu qu'il n'avait pas encore eu le temps ; sur mon observation que ce serait utile, il a répondu : S'il se fâche, je l'enverrai faire f..., et je ne puis pas me ruiner pour ces gens-là. Ainsi tu vois qu'il m'a été impossible de faire mieux. Tu dois avoir touché les 200 frs du sous-préfet, comme il était convenu ; cette somme doit avoir suffi à ta dépense pendant un mois sans toucher à ton capital. Ta pension du gouvernement qui est intacte te procurera encore 200 frs à la fin de février ; cette somme est à ajouter à tes fonds de réserve qui doivent être suffisants pour faire ce que nous jugerons convenable le mois prochain. Ainsi donc reste là-bas ; ne te plaint pas, surtout n'aie pas l'air de savoir la cotité de la pension qu'il veut te faire, et attend une autre lettre. D'un autre côté, dans ton intérêt particulier, je crois que, s'il faut que tu revienne, ce mois d'absence de plus calmera la bile de tes créanciers. Tu m'entend, tu sais que tout s'oublie, mais il faut laisser passer le premier moment.

Le chantage recommence. Le ministre se fâche.

Paris, 14 juillet 1832. J'avais résolu de ne jamais lire vos lettres et surtout de n'y jamais répondre. Je suis cependant obligé de faire exception pour la dernière. Je vous trouve si hardi, si inconvenant que je ne puis me taire davantage. Je vous répète d'abord que je ne vous dois rien, rien absolument que des aliments, et ensuite les sentiments que vous méritez et vous savez lesquels. Quant aux aliments il est facile de deviner ce qu'ils doivent être. J'ai 12.000 frs d'appointements ; je donne 2.400 frs à ma mère, quelquefois 3.000 frs. Je vous donne à vous 1.200 frs ; il me reste tout au plus 8.000 frs pour moi, à Paris, sur lesquels j'ai tous les jours quelque nouveau secours à donner à Germain ou à Ripert. Avec pareille situation je puis compter sur tous les tribunaux du monde. Quand on saura que je fais de tels efforts pour une indigne famille qui m'a chagriné toute ma vie et qui a failli me déshonorer, je suis tranquille sur le résultat. Je sais bien que vous avez l'infamie de supposer et de m'écrire que j'ai fait une grande fortune. C'est une calomnie d'autant plus odieuse qu'elle part de la plume d'un père. Votre vie passée ne vous permet pas de croire que l'on puisse traverser honnêtement les fonctions publiques. Cela m'explique vos infâmes suppositions. Sachez que je suis sorti des finances aussi pauvre que j'y étais entré, que pour vous soutenir tous, je m'impose les plus grandes privations, et que je n'ai pour prix d'une jeunesse fort occupée qu'une maison dont le prix ne m'appartient pas. Je suis pauvre, et je resterai tel malgré vos déplorables exemples.

Si vous quittez Carpentras pour venir à Paris me compromettre de nouveau, je vous réduis sur-le-champ de 1.200 à 600 frs, et j'use des facultés que les lois m'accordent de vous donner des aliments dans la maison qu'il me plaira de désigner. De plus j'abandonne Louiset et sa femme à leur triste sort. Un procès me fournira l'occasion de vous désavouer publiquement, et de me soustraire pour l'avenir à toute solidarité avec des gens comme vous. Quant à Louiset et à sa femme, voici mon sentiment à leur égard. En juillet 1830 je les ai recueillis mourant de faim et poursuivis par le souvenir de leurs actes à Colmar. J'ai pris sur mon faible avoir un cautionnement, et j'ai donné à la femme une place, ayant moins à craindre pour elle le soulèvement de l'opinion publique. Cette place ne lui a pas convenu, et tandis que le premier jour elle me disait qu'un morceau de pain au fond d'un village lui suffisait, elle a voulu une augmentation ; j'y ai consenti ; elle a obtenu une augmentation considérable. Elle n'en est pas plus contente qu'auparavant : c'est n'avoir ni bon sens, ni mémoire. Si vous, ou son mari, ou elle quittez Carpentras ou faites une faute, je vous abandonne tous ; je retire le cautionnement, et je n'ai plus aucune pitié pour des gens qui me paient si mal de mes bienfaits.

Je ne puis pas procurer dans le moment une place plus forte à la femme de Louiset ; c'est une chose impossible. Je ne veux faire destituer personne ; je ne veux pas surtout avec une nouvelle faveur attirer l'attention et réveiller les souvenirs de Colmar, que deux ou trois fois les journaux d'ici ont failli réveiller. Si Louiset rentrait dans un régiment, les officiers ne voudraient pas de lui, à aucun prix... Tout ce que je puis faire, c'est de l'envoyer aux colonies ; il y aura 2 ou 3.000 frs ; je ne puis pas autre chose. Si vous restez tranquilles, vous participerez peu à peu aux avantages que le temps pourra apporter à ma position, mais peu à peu, et très lentement. Sinon je n'ai plus rien de commun avec vous que les tribunaux et un désaveu public. Et sachez que le jour où je vous aurai désavoué, ce sera fini pour jamais.

P.-S. — Quant à mes actes envers ma famille que vous trouvez insuffisants, les voici : une place donnée à Germain, ma signature engagée pour un cautionnement, des secours d'argent ; une place à Ripert, des secours d'argent, des effets tirés sur moi acquittés ; vous savez le reste pour vous et Louiset.

 

Quel calvaire ! Il voyait ses ennemis pousser et manœuvrer son père !

M. le chevalier de Fonvielle, de Toulouse, de l'Ordre de l'Éperon d'Or, secrétaire perpétuel de l'Académie des Ignorants, ruiné par les événements de 1815, écrit des tragédies, soutient des procès, réclame à l'Etat des fournitures faites sous le Consulat, publie des Mémoires dont il projette 15 volumes, sollicite la place d'historiographe du Roi et déclare gravement : La Restauration a des torts envers moi. Sa femme publie un pamphlet, Dernier cri d'une famille royaliste ruinée par la Restauration. Il souhaite, lui aussi, sa part du gâteau, une pension par exemple, et décoche au ministre, fils de son ami, des envoyés menaçants. Le ministre hausse les épaules : Fonvielle est un vieux fou, et je m'inquiète peu de ce qu'il pourra dire ou faire.

Lors du mariage de Thiers, Le peuple souverain assure que Madier de Montjau s'interposa pour empêcher le père de revenir à Paris, négociation qui coûta 40.000 frs au ministre. Fonvielle, sans doute puisant à la même source, fournit le même chiffre. En fait, le père vient à Paris, où il passe habituellement la soirée chez Fonvielle au milieu d'une société choisie de quinze à vingt personnes. Enchantées de la conversation de mon ami, dit Fonvielle, elles ne pouvaient se lasser de l'entendre, et ne concevaient pas que son fils se privât d'avoir près de lui un père qui, selon elles, aurait fait les honneurs de sa maison beaucoup mieux, peut-être, que lui-même, ou du moins en aurait fait l'ornement principal. Fonvielle charge Chaix d'Est-Ange de proposer au ministre une garantie contre toute importunité future de son vieil ami. Une série de conférences réunit Fonvielle, le juge de Paix Lerat de Magnitot, Madier de Montjau et A. Martin. On y règle le sort du vieil ami, et on le réexpédie à Carpentras. Pour plus de sûreté, on lui paie les frais de son retour par échelons, en trois stations. Incorrigible, il revient à la charge auprès de Fonvielle pour exercer une nouvelle pression sur un fils dénaturé. Il finit ainsi : Adieu, mon cher chevalier ; noble descendant des rois d'Aragon, plus que Thésée craindrais-tu les monstres qui peuplent le labyrinthe ministériel ? Ainsi que cet antique héros, n'aurais-tu rien fait pour Neptune ? Ses eaux baignent les côtes de vos deux Etats ; traverse-les, invoque-les ; qu'à ton aide sa reconnaissance vomisse un monstre pour éloigner les animaux voraces qui obstruent certaine porte, et que l'horrible enfant des eaux frappe et tue sans pitié. Ce ne sont pas des fils de rois. Mon vieux, encore une fois, adieu. Agis, presse ta réponse. Procès gagné, et à revoir bientôt. Tout à toi, comme aux prisons de Carthagène. Thiers, père de l'Illustre.

Mais Thiers n'admet plus d'intermédiaire entre son père et lui. Il laisse sans réponse dix-sept lettres de Fonvielle, qui, furieux d'un pareil manque d'égards, écrit au roi et à la reine, sans succès, et publie un pamphlet, L'Ecole des Ministres, dédié à Thiers lui-même. La liste des œuvres de Fonvielle occupe plusieurs colonnes du catalogue des imprimés de la Bibliothèque nationale.

Quant au patriarche, il vieillit paisiblement à Carpentras, auprès de sa belle-fille, Mme Louis Thiers. Il s'éteindra chez elle le 23 février 1843, à quatre-vingt-trois ans, et cousu de dettes. Le 10 décembre 1883, le Gaulois publiait une série de lettres de Mme Brunet, octogénaire, disait le journal, en réalité âgée de 67 ans, et toujours titulaire du bureau de tabac de Sennevoy-le-Bas ; sous prétexte qu'elle était la sœur du feu président de la République, — elle n'ajoutait pas : adultérine, ce qui ne lui conférait aucun droit, — elle s'efforçait, par ce moyen de scandale assaisonné de quelques mensonges, de tirer pied ou aile de Mlle Dosne.