ANNIBAL EN GAULE

 

TROISIÈME PARTIE. — CRITIQUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE CONCERNANT L'EXPÉDITION D'ANNIBAL.

 

 

§ VIII. — Examen du récit de la bataille du Métaure.

 

Bornons-nous, quant à Claudius Néron, à ce qu'en dit Tite-Live dans son récit de la bataille du Métaure, qui fut d'ailleurs une bataille mémorable, d'un grand intérêt historique, et au sujet de laquelle, heureusement, nous possédons un fragment du récit de Polybe, qui a échappé à la destruction. Examinons d'abord ce que l'auteur grec en avait dit, avant l'auteur romain, avec sa grande autorité et à une époque bien plus voisine de l'événement.

Asdrubal, dit Polybe, ne trouvant rien dans tout cela qui le contentât, et voyant d'ailleurs qu'il n'y avait pas de temps à perdre, puisque les ennemis, rangés en bataille, s'avançaient déjà vers lui, fut obligé de mettre en bataille ses Espagnols et ce qu'il avait de Gaulois. Il mit à leur tête ses dix éléphants, augmenta la hauteur de ses lignes, renferma toute son armée dans un petit terrain, se mit lui-même au centre derrière les éléphants, et attaqua la gauche des Romains, bien résolu de vaincre ou de mourir dans cette occasion. M. Livius s'avança fièrement, et se battit avec vigueur. Claudius Néron, qui commandait la droite, ne pouvait ni approcher ni déborder les ennemis à cause do la difficulté des chemins, difficulté qui avait porté Asdrubal à commencer le combat par l'attaque de la gauche. Dans la peine que lui faisait cette inaction, il prend conseil du train où il voyait l'affaire, se met à la tête de ses troupes, tourne par derrière le champ de bataille, passe au-delà de la gauche de l'armée romaine, et charge en flanc ceux des Carthaginois qui combattaient de dessus les éléphants. Jusque-là le combat avait été fort douteux. On combattait de part et d'autre avec beaucoup de courage, parce qu'il ne restait plus de ressource au parti qui aurait été vaincu. Le service des éléphants était pour l'un comme pour l'autre. Car, resserrés au milieu des deux armées et percés de traits, ils troublaient également les rangs des Romains et ceux des Espagnols. Mais quand Claudius fut tombé sur les ennemis par leurs derrières, il se fit un grand changement. Les Espagnols furent alors chargés de front et en queue, et taillés en pièces pour la plupart. Six éléphants furent tués avec ceux qui les conduisaient, et les quatre autres, qui avaient rompu les rangs, furent pris ensuite seuls et sans les Indiens, leurs conducteurs. Asdrubal lui-même, qui s'était déjà signalé dans plusieurs occasions, se signala encore dans celle-ci et y perdit glorieusement la vie. Arrêtons-nous un moment à considérer ce grand homme, c'est une justice que nous lui devons...

Tant qu'il a pu, sur de bonnes raisons, espérer faire quelque chose qui fût digne de ses premiers exploits, il n'a songé à rien plus dans les combats qu'à se conserver lui-même. Mais depuis que la fortune lui eut été toute espérance pour l'avenir, et qu’elle l’eut comme renfermé dans le dernier moment, sans rien négliger de ce qui pouvait contribuer à la victoire, soit dans la disposition de son armée, soit dans le combat même, il ne laissa pas que de prévoir comment, en cas qu'il fût défait, il céderait à la nécessité présente, sans rien souffrir qui put déshonorer ces premières actions...

Les Romains, après cette victoire, pillèrent le camp des ennemis. Quantité de Gaulois y étaient couchés sur de la paille et y dormaient d'ivresse, ils les égorgèrent comme des victimes. Ils assemblèrent aussi tous les prisonniers, et il en revint au trésor public plus de trois cents talents. On compte qu'il resta sur le champ de bataille au moins dix mille hommes, tant Carthaginois que Gaulois, et deux mille seulement de la part des Romains. Quelques-uns des principaux Carthaginois furent faits prisonniers, tout le reste fut passé au fil de l'épée.

Cette nouvelle venue à Rome, on souhaitait tant qu'elle fût vraie, que d'abord on ne pouvait la croire. Mais quand plusieurs courriers eurent appris non-seulement la victoire, mais encore le détail de l'action, toute la ville fut transportée de joie, chacun s'empressa à orner les lieux sacrés, les temples furent remplis de gâteaux et de victimes pour les sacrifices. En un mot, on reprit tant de confiance, que l'on crut qu'Annibal, que l'on redoutait si fort auparavant, n'était déjà plus en Italie. (XI, I.)

Ce récit, tout incomplet qu'il est, suffit pour constater : 1° qu'il était survenu à Asdrubal avant cette bataille un accident grave (et sans doute mentionné auparavant par l'auteur), accident qui avait mis le général carthaginois dans une situation désespérée ; 2° qu'au moment de l’action, il n’avait pas auprès de lui toutes ses troupes, mais seulement les Espagnols avec une partie des Gaulois : ce qui le força à ranger sa petite armée en colonne sur un terrain étroit, comme pour s'ouvrir un passage à travers les ennemis, dans la perspective d'être enveloppé ; 3° que l'armée romaine s'avançait disposée en deux ailes étendues de front et prêtes à envelopper l'armée d'Asdrubal ; 4° qu'Asdrubal attaqua résolument l'aile gauche des Romains, commandée par Livius, comptant sur quelque répit du côté de l'aile droite, où le terrain était difficile ; mais que Claudius Néron, qui là, commandait, ayant traversé de l'autre côté par derrière les combattants et tourné l'extrémité de l'aile gauche des Romains, vint charger en flanc et en queue l'armée d'Asdrubal, qui fut dès lors écrasée.

On voit de plus, qu'après cette bataille, les Romains pillèrent le camp d'Asdrubal : donc les bagages étaient dans ce camp, et Asdrubal n'était pas en route au moment où les Romains s'avancèrent contre lui. Remarquons surtout que quantité de Gaulois y dormaient en état d'ivresse et y furent égorgés comme des victimes. Voila un fait bien important et bien singulier pour un jour de bataille. C'est un indice lumineux au sujet de l'accident antérieur qui a amené la défaite d'Asdrubal.

On comprend tout d'abord pourquoi Asdrubal est sorti de son camp et n'a pu combattre avec toutes ses troupes. En effet, il ne put songer à s'y défendre au milieu du trouble et du désordre inévitables dans un camp où un si grand nombre d'hommes étaient ivres. Il a donc fallu qu'il en fît sortir les hommes valides, pour prendre position avec eux en face des Romains et livrer bataille.

Mais, qui a fourni tant de vin à l'armée d'Asdrubal, jusqu'à y enivrer tant de soldats ? Il est clair que, si ce général en eût fait amener avec lui une telle provision, il ne l'eût pas fait distribuer aux troupes en si grande quantité à la fois. C'est donc du pays même où la bataille s'est donnée qu'on a apporté le vin dans son camp. Or Asdrubal était campé là, sur cet ancien territoire des Gaulois (ager gallicus), d'où, vingt ans auparavant, les Romains avaient chassé les Gaulois sénonais[1], pour le partager (en vertu de la loi Flaminia) à la plèbe de Rome qui n’avait ni feu ni lieu, c'est-à-dire à des Romains de la pire espèce. Et ces nouveaux possesseurs ne pouvaient douter que, si les Carthaginois et les Gaulois restaient vainqueurs dans cette guerre, ils n'enlevassent à chacun d'eux la part de biens qui lui avait été attribuée ; et, pour la conserver, ils étaient capables de tout. Ainsi, c'est très-probablement de l'ancienne ville gauloise située là, de Sena Gallica (aujourd'hui Sinigaglia) qu'a été apportée dans le camp d'Asdrubal cette énorme quantité de vin qui fut la cause du désastre de son armée à la bataille du Métaure.

Cette quantité de vin a dû y être apportée sous un prétexte quelconque, mais dans une intention préméditée. Car, et l'intérêt commun et la coïncidence du fait avec l’arrivée (au même moment précis) du consul Claudius Néron, accouru du midi de l’Italie à marches forcées pour se réunir en ce lieu même avec son collègue contre Asdrubal (ainsi qu'on le verra plus loin), ne permettent pas de douter qu'il n'y ait eu entente préalable entre les consuls et ceux qui portèrent le vin dans le camp ennemi. La défaite d'Asdrubal ne fut donc point causée simplement par une de ces ruses de guerre, légitimes entre deux armées ; mais, attendu la part qu'y prit la population du pays, qu'Asdrubal devait considérer comme inoffensive, ce fut un véritable guet-apens, bien que les Romains aient appelé cela une faveur de la fortune : voyez le temple qu'ils lui ont érigé sur le bord du Métaure, Fanum Fortunæ, aujourd'hui Fano.

La bataille du Métaure fut livrée l'an de Rome 547 (avant Jésus-Christ 207), la douzième année de la seconde guerre punique. Environ 44 ans après cette bataille, Polybe fut amené à Rome et accueilli dans la maison des Scipions. On voit par là qu'il dut être bien renseigné sur les faits dont il s'agit, et qu'il mérite une entière confiance.

Examinons maintenant de quelle manière ensuite, sous Auguste, Tite-Live a rapporté cette même bataille.

Disons tout d'abord que, pour le gros des faits, Tite-Live a suivi comme d'habitude le récit de Polybe ; mais que, pour les détails, il s'est donné ici une entière liberté ; si bien que, à l'en croire, on devrait apprécier la défaite d'Asdrubal, d'une manière tout-à-fait différente, à la plus grande gloire des Romains et surtout de Claudius Néron. C'est-à-dire, en un mot, que Tite-Live a gravement altéré ici la vérité, et, pour s'en convaincre, il suffit de le suivre dans quelques détails.

Bien entendu qu'il a écarté tout ce qui pouvait appeler dans l'esprit du lecteur l'idée d'un guet-apens ; mais c'était une tâche trop difficile, peut-être impossible : car c'est là le nœud de presque tous les détails de cette bataille célèbre.

Le consul Claudius Néron était alors avec son armée dans le midi de l'Italie, du côté de Vénusie et de Métapont, au voisinage d'Annibal. Tite-Live (XXVII, XLII) lui attribue tout l'honneur d'avoir conçu et exécuté le projet auquel les Romains durent la victoire : c'est-à-dire d'aller en secret, avec un corps d'élite, se joindre à son collègue sur les rives du Métaure, pour attaquer ensemble l'armée d'Asdrubal. L'idée lui en serait venue à la lecture d'une lettre d'Asdrubal à Annibal, lettre que des fourrageurs romains auraient interceptée. Aussitôt qu'il en eut pris connaissance, Claudius Néron aurait transmis la lettre au sénat, en lui indiquant son projet et la résolution qu'il prenait de l'exécuter, sans attendre ses ordres, vu la gravité et l'urgence de la chose.

Or, d'après l'auteur romain, la lettre d'Asdrubal avait été confiée à six cavaliers, dont quatre Gaulois et deux Numides, lesquels, après avoir heureusement traversé l'Italie dans toute sa longueur, s'étant égarés du côté de Tarente, y furent arrêtés et amenés devant le consul... N'était-ce point là, en vérité, de la part d'un fils d'Amilcar et d'un frère d'Annibal, un moyen bien imaginé pour faire porter secrètement une lettre à travers le pays ennemi, que d'en charger six cavaliers d'une race et d'un langage étrangers, voyageant de compagnie, et dont au moins les deux Numides, par leurs visages reconnaissables à première vue, ne pouvaient manquer d'attirer partout l’attention et les soupçons ? Asdrubal s'y fût-il pris autrement, s'il eût voulu faire intercepter sa lettre ?

Et que disait-elle, cette lettre ? Qu'Asdrubal arrivait par l’Ombrie, pour faire sa jonction avec son frère. Mais déjà, depuis l’année précédente, les Massiliens avaient donné avis (XXVII, XXXVI) qu'Asdrubal était arrivé dans la Gaule transalpine ; qu'il y levait des troupes ; qu'il n'attendait plus que la fonte des neiges au printemps pour traverser en Italie. Ensuite, au printemps, le préteur de Gaule, L. Porcins, avait annoncé (XXYII, XI) qu'Asdrubal s'était remis en marche et traversait actuellement les Alpes ; que des levées étaient faites d'avance chez les Ligures, pour se joindre à lui dès son arrivée ; que, de son côté, il avait besoin de renforts, lui Porcius, et qu'en attendant, il allait avec sa faible armée se tenir près de l’ennemi autant que la prudence le lui permettrait. Et en effet, dès qu'Asdrubal eut débouché des Alpes, L. Porcius ne cessa pas d'observer sa marche, et, à l'arrivée sur le Métaure, il prit part à la bataille. Ainsi, dès qu'Asdrubal fut en Italie, le sénat dut être informé par des dépêches du préteur de Gaule, pour ainsi dire jour par jour, de sa marche et de sa position ; et il dut lui-même en informer tous les corps d'armée des Romains. Sans compter que déjà d'avance on devait s’attendre qu'à coup sur Asdrubal se dirigerait par le littoral de l’Adriatique, où les chemins présentaient le moins de difficultés et de dangers. Par conséquent, la lettre interceptée n'apprenait rien à personne. Mais il fallait trouver un moyen de faire partir Claudius Néron du midi de l'Italie, sans mettre à découvert ce guet-apens, qui se trouve impliqué dans le récit de Polybe d'une manière certaine, et que confirme encore l’arrivée simultanée sur le champ de bataille d'un troisième corps d'armée des Romains, celui du préteur Porcius Licinus.

Voilà donc le consul Claudius Néron arrivant à marches forcées, pour se joindre à son collègue Livius et au préteur Porcius, campés près de Sena Gallica, à cinq cents pas (740 mètres) de distance du camp d'Asdrubal. — Il envoie d'avance prévenir son collègue de son arrivée (XXVII, XLV), et lui demander s'il préfère que leur jonction ait lieu secrètement ou à découvert, de jour ou de nuit, dans son camp ou dans un camp contigu. Il leur parut préférable que les nouveaux arrivés fussent reçus dans le camp même de Livius, pendant la nuit et en secret, chacun par un camarade, un tribun par un tribun, un centurion par un centurion, un cavalier par un cavalier, un fantassin par un fantassin, sans rien ajouter à l’étendue du camp, de crainte que l'ennemi ne s'aperçût de l’arrivée de l'autre consul, — ne hostis adventum altenus consulis sertiret. — Dès lors, comment douter que ce consul ne soit venu là à l’improviste, de sa propre inspiration, et sans aucune entente préalable ni avec son collègue, ni avec le préteur Porcins, ni avec les nouveaux habitants de ce pays enlevé précédemment aux Gaulois ?

Cependant, le lendemain matin les deux consuls, après avoir pris la veille tant de précautions pour se réunir sans que l'ennemi s'en aperçût, ne s’avisent-ils pas de faire sonner à l'ordre, chacun de son côté ? Or, sonner ainsi, deux fois, c'était proclamer au loin à son de trompe, à toutes les oreilles carthaginoises, espagnoles ou gauloises, accoutumées aux signaux de guerre des Romains (et toutes l'étaient dans le camp d'Asdrubal), que les deux consuls se trouvaient actuellement réunis, avec leurs troupes respectives, dans le camp de Livius. De là, suivant l'auteur, une petite scène assez bien décrite, mais surtout mille inquiétudes dans l'esprit d'Asdrubal : ce qui explique tout. Car ces inquiétudes étaient indispensables pour déterminer le général carthaginois à décamper de sa position en silence, dès la nuit venue, et à faire retraite en remontant le long du Métaure pendant toute la nuit, de manière que les Romains pussent l'atteindre le lendemain matin dans des conditions de son armée à peu près conformes à celles dont Polybe avait fait mention.

Et, pour en arriver là, il a fallu encore admettre qu'Asdrubal n'avait su ni trouver pour son armée des guides fidèles, ni faire marcher sous bonne garde ceux qu'il avait auprès de lui ; car tous s'échappèrent, dit Tite-Live, et Asdrubal dut errer à l’aventure pendant toute la nuit, sans même, paraît-il, qu'un seul des Gaulois de son armée, dont plusieurs cependant devaient être nés dans ce pays même, pût s'y reconnaître. Il a fallu encore que nombre de soldats gaulois, incapables de supporter la fatigue, tombant de sommeil, dit l'auteur (qui profite de l'occasion pour dénigrer un peu la race gauloise), abandonnassent leur drapeau et se couchassent épars çà et là dans les champs, etc. — Si bien que, lorsque le jour parut, et qu'Asdrubal put reconnaître son chemin, il vit les Romains s'avançant contre lui en ordre de bataille, et que lui-même, en ce moment, se trouva dans des conditions de terrain convenables pour que Tite-Live pût rapporter la bataille à peu près conformément au récit de Polybe, du moins en ce qui concerne la disposition des armées, les manœuvres diverses et le succès.

Car il reste encore, d'un récit à l'autre, certaines différences importantes que nous devons signaler :

1° Polybe parle de quantité de soldats gaulois, couchés sur de la paille dans le camp d'Asdrubal, endormis d’ivresse, et que les Romains égorgèrent comme des victimes. Tite-Live leur substitue, soit une multitude de Gaulois qui, n'en pouvant plus de lassitude et de sommeil, se couchèrent et s'endormirent çà et là dans les champs, soit encore d'autres Gaulois qui, dans la bataille, n'en pouvant plus de chaleur et de soif, à peine capables de porter leurs armes sur les épaules, la bouche béante, se laissèrent tuer ou prendre tant qu'on voulut. — Vix arma humeris gestabant... sitisque et calor hiantes cædendos capiendosque affatim præbebat. (XXVII, XLVIII.) — Ici, on le voit, le sommeil de lassitude dans la marche, la chaleur et la soif sur le champ de bataille, sont substitués à ce sommeil d'ivresse dans le camp d'Asdrubal, que Polybe a constaté et qui permit aux Romains d'y égorger les Gaulois comme des victimes. Mais, que tous ces détails imaginés par Tite-Live sont naturels dans une bataille, fût-ce même après une marche de nuit ! Nous venons de dire imaginés, la preuve en est sous nos yeux. La similitude apparente des deux récits, dans la mention du fait si singulier de soldats qui s'endorment sur le champ de bataille, ne prouve-t-elle pas que Tite-Live, ici comme ailleurs, a copié le récit de Polybe ? Et les différences fondamentales que nous venons de constater ne prouvent-elles pas que l'auteur romain s'est efforcé, dans sa propre rédaction, d'altérer suivant ses tendances romaines le récit impartial de l'auteur grec ?

2° Polybe avait évalué les pertes de l'armée d'Asdrubal à 10.000 hommes de tués, et à environ moitié autant de prisonniers ; il ne parle nullement de fuyards. L'armée gallo-carthaginoise tout entière n'aurait donc été composée que d'environ 15.000 hommes : et cette faiblesse numérique ne doit pas étonner, quand on considère qu'Asdrubal n'amenait avec lui que les débris d'une armée vaincue en Espagne par Scipion, avec les Gaulois de bonne volonté qui s'étaient joints à lui dans sa marche. — Or, Tite-Live porte le nombre des ennemis tués à 56.000, et celui des prisonniers à 5.400 : ce qui ferait une perte totale de 61.400 hommes ; et il parle encore d'un grand nombre de fuyards. On voit jusqu'à quel point il a exagéré les forces d'Asdrubal et les pertes éprouvées de son côté à la bataille du Métaure. Aussi s'écrie-t-il que jamais dans cette guerre on n'a tué tant d'ennemis dans une seule bataille, et qu'on leur rendit ici la pareille du désastre de Cannes ! (XXVII, XLIX.) C'était là sans doute qu'il en voulait venir. Et la famille d'Auguste dut se trouver assez flattée de posséder parmi ses ancêtres un guerrier tel que Claudius Néron. Et le peuple romain, de son côté, put se flatter d'avoir, sur le Métaure, pris sa revanche de la bataille de Cannes, et de s'être là sauvé lui-même dans cette guerre d'Annibal, loin d'avoir été sauvé par le dévouement persévérant de ses alliés du centre de l'Italie : alliés qu'il put ensuite, sans aucun scrupule, tailler en pièces avec cinq armées à la fois dans la guerre sociale. (Florus, III, XVIII.)

On voit à quel point, avec quelle liberté et dans quelle tendance romaine ce récit de Tite-Live concernant la bataille du Métaure fourmille de détails invraisemblables, et avec quelle habileté, quelle ruse profonde l'auteur s'est efforcé d'altérer par ces détails la vérité fondamentale du récit de Polybe, qu'il reproduisait pour le gros des faits et qui était connu à Rome. On en doit conclure que ces deux récits sont inconciliables, et que, seul, celui de Polybe (dont malheureusement nous n'avons qu'une partie) mérite créance en histoire.

Terminons par l'examen d'une autre manière dont Tite-Live a encore altéré la vérité dans son récit de l'expédition d'Annibal.

 

 

 



[1] C'était le pays compris entre l'Adriatique et les Apennins, an nord-ouest d'Ancône, depuis l'Æris (aujourd'hui l'Esino), jusqu'au Rubicon.