LA BATAILLE DE FRANCE

21 MARS - 11 NOVEMBRE 1918

 

LA PLUS GRANDE BATAILLE DE L'HISTOIRE.

 

 

Après quatre ans et plus d'une lutte sans précédent dans les annales du monde et une bataille de huit mois, nous avions vaincu. Le résultat était tel que à aucun moment de la guerre, nous n'avions conçu que, disposant encore d'une armée, si affaiblie qu'elle fût, l'ennemi pût accepter une si complète capitulation. C'était, après la plus grande bataille, la plus belle victoire de l'Histoire.

Et cependant cette bataille s'était, pour nous, engagée dans les pires conditions. L'ennemi, moralement et matériellement fortifié par l'effondrement du front russe, semblait, plus même qu'en août 1914, formidable. Entraînées par près de quatre années d'une guerre tenue par elles pour victorieuse, pourvues d'un matériel magnifique de combat et animées de la foi la plus absolue en une victoire qui imposerait la paix profitable, ses troupes représentaient vraiment le plus redoutable instrument de bataille. Une discipline rigoureuse mettait cet instrument entre les mains d'un état-major dont le prestige fortifiait l'action ; à la tête de cet état-major, un grand chef dont le crédit, à lui seul, constituait une force, et, sous cet Hindenburg toujours vainqueur, ce quartier-maître général, Ludendorff, audacieux, actif, à la main ferme et à l'esprit entreprenant, tenu pour capable des plus hardies, des plus heureuses conceptions. Tout avait été écrasé en Orient : Serbes, Russes, Roumains, et, un moment, il avait semblé que, d'un revers de main, un Mackensen eût pu rejeter à la mer l'armée de Salonique. Ludendorff avait préféré faire sentir à l'Italie la lourdeur du poing allemand, et il avait suffi que celui-ci s'appesantît pour que l'Italie, un moment, parût s'effondrer. Et maintenant, tout ce qu'il y avait de forces allemandes dispersées sur les champs de bataille de l'Europe se ramassait sous la main de Hindenburg pour être jeté sur le front de France.

Jetées sur ce front, elles y parurent remplir, jusqu'à les dépasser, les espérances que l'Allemagne fondait sur elles. Les armées britanniques, enfoncées, le 21 mars, entre Oise et Somme, semblèrent un instant livrer Amiens et, avec Amiens, le chemin de la mer, et si les troupes françaises, jetées à la bataille par Pétain et commandées de haut par Fayolle, parvenaient à remailler la chaîne rompue, la situation n'en était pas moins singulièrement grave pour l'Entente ; elle s'aggravait encore quand, le 9 avril, un nouvel enfoncement de nos Alliés paraissait, une heure, découvrir, avec le Pas de Calais, le seuil de l'Angleterre.

De nouveau, nos troupes étaient, contre l'attente de l'adversaire, accourues sur ce lointain champ de bataille et y avaient, au prix de rudes combats, aveuglé les voies. Mais, à ce jeu, notre armée s'usait et se dépensait. Elle paraissait néanmoins si gênante que Ludendorff entendit la mettre hors de combat. Ce fut le troisième assaut, le plus effroyable : la rupture des lignes de l'Aisne, l'invasion jusqu'à la Marne de soldats entraînés par leur triomphe au delà de tous leurs objectifs. Le soir du 29 mai, la victoire future de l'Entente eût paru hypothèse folle même à nos meilleurs amis. Après la mer, Paris était plus ou moins prochainement menacé. Même à la veille de la première Marne, l'Allemagne n'avait jamais paru plus près du triomphe final.

Elle venait cependant d'écrire sans s'en douter le prologue de sa défaite. Engagée dans une poche que, grâce à la résistance des parois, elle ne parvenait pas à élargir, l'armée allemande était singulièrement vulnérable. L'échec de l'assaut, tenté le 9 juin pour mettre fin à cette situation scabreuse, la vouait à la pire aventure, de l'heure où son adversaire la frapperait au défaut et y engagerait le fer.

Le fer fut engagé le i8 juillet et dans les circonstances les plus heureuses pour nous. Arrêté net le 15 juillet dans une nouvelle tentative pour élargir à l'est la poche qu'il n'avait pu, le 9 juin, élargir à l'ouest, déconfit et rejeté en mauvais arroi par une de nos armées, l'Allemand s'était, sur le front d'une autre armée française, engagé plus avant dans la poche fatale : ayant franchi la Marne, — fleuve funeste à sa fortune, — il restait ainsi aventuré quand, d'un coup imprévu de lui, il fut frappé au défaut que, de son œil perçant, le général en chef allié avait aperçu. Obligée, au risque d'un mortel péril, de rétrograder, l'armée allemande s'y résigna, mais, dès lors, la bataille était renversée ; suivant l'expression du grand chef anglais, cette victoire française du Soissonnais marquait le tournant de la campagne.

Ressaisissant l'initiative, le haut commandement allié allait manœuvrer l'adversaire et faire succéder aux victoires de l'offensive allemande celles de notre contre-offensive. En deux mois, du 18 juillet au 22 septembre, cette contre-offensive avait non seulement reconquis le terrain perdu depuis le 21 mars par les armées de l'Entente et ramené l'ennemi à son point de départ, mais, par la réduction de la hernie de Saint-Mihiel, permis à la grande manœuvre d'enveloppement de se préparer sans être par rien gênée dans son envergure.

L'armée allemande avait, dans l'aventure, et dès le milieu de septembre, perdu au bas mot un demi-million d'hommes et un matériel énorme. De ce chef, tout espoir de réaction victorieuse lui était interdit pour l'année qui s'avançait. Son moral, sans s'affaisser, baissait étrangement — et, de l'aveu de ses chefs, sa force combative. Mais une dernière espérance restait à son état-major. Rejetée de ses conquêtes du printemps 1918, elle l'était sur les formidables positions dont elle avait, depuis trois ans, enserré ses adversaires et qui semblaient river l'invasion au flanc de la France. Cantonnés en ce rempart tenu pour imprenable, les Allemands pouvaient penser qu'on n'oserait les y attaquer ou qu'attaqués, ils sauraient repousser l'assaut. Dès lors, sans être sauvés, car cette fois le temps travaillait contre eux, ils pourraient se réorganiser, peut-être se renforcer assez pour que l'année 1919 imposât à la lassitude de l'adversaire une paix qui fût au moins sans déshonneur pour eux.

Leur dessein était facilement pénétrable. Le grand chef qui menait la bataille entendit le déjouer. Il savait qu'aucune muraille ne résiste à une armée victorieuse qui y vient relancer une armée vaincue. Contre l'attente de ses adversaires, il osa décréter qu'avant quelques semaines, le rempart serait ou réduit ou forcé. Et, pour plus de sûreté, il décréta qu'on tenterait tout à la fois et de le réduire et de le forcer. Tandis qu'il serait attaqué de front par les armées anglo-françaises sur sa partie la plus formidable, il serait menacé par deux attaques de flanc : l'une au nord, menée par un groupe d'armées alliées ; l'autre au sud, exécutée par l'aile droite des armées françaises et la nouvelle armée américaine.

L'assaut général commença le 26 septembre. Contre les prévisions admises, le mur fut brisé à son centre avant même que les ailes eussent pu l'envelopper. La cuirasse e était rompue qui couvrait le gladiateur jusque-là resté debout contre tous les assauts et qui, sous le coup, fléchit des jarrets.

Il sentit sa défaite. Non seulement sa position imprenable avait été prise et, avec elle, 40.000 nouveaux prisonniers et plus de 500 canons, mais les voies de rocade par où il parvenait jusque-là à multiplier ses forces en les déplaçant, étaient ou perdues ou menacées. Ses réserves s'épuisaient ; son matériel était délabré ; il ne songeait plus qu'à sauver ce qu'il en restait. Il pouvait encore, en s'accrochant à sa seconde ligne de positions, Hermann et Hunding Stellung, permettre aux armées et aux canons de s'écouler lentement vers le Rhin.

Le grand chef allié ne le permit pas. Sachant ses troupes fatiguées, mais confiant en leur surhumaine énergie, il décida de briser le Second mur avant que celui-ci eût joué son rôle sauveur. Bien plus, poussant toutes les armées à l'assaut, il étendait son action de telle façon que l'enveloppement se fît plus large et plus menaçant encore. Tandis que l'ennemi serait rejeté dans le difficile massif ardennais par neuf armées alliées, trois autres, repartant des champs de Flandre, après avoir reconquis la Belgique, se rabattraient sur le flanc droit allemand et trois autres encore, attaquant entre la Meuse et la Sarre, menaceraient, par un énorme mouvement tournant, la ligne de retraite des armées impériales sur le Rhin.

L'Allemagne fut étreinte par la peur. Elle courait au pire désastre, à un Sedan décuplé, puisqu'un million d'Allemands étaient en péril. Du jour où elle avait été rejetée de son mur Hindenburg, l'état-major avait décrété la partie perdue. Cherchant avant tout à sauver de cette effroyable mésaventure ce qui pouvait l'être, c'est lui qui adjurait le gouvernement d'Empire de solliciter et d'obtenir à tout prix l'armistice.

Les circonstances donnaient à une telle démarche le caractère d'un aveu formel de défaite. Le grand chef allié entendit bien que l'armistice fût une capitulation. Il pressa le mouvement qui, peu à peu, enserrait le vaincu et le réduisait aux abois. L'étreinte était si menaçante, les pertes si irréparables, les moyens de manœuvre si faibles pour le vaincu que, sans essayer de sauver l'honneur, l'Allemagne capitula.

La bataille qui, quatre mois, avait paru menacer d'un mortel péril les troupes de l'Entente, se terminait pour elles, après quatre nouveaux mois, par une incomparable victoire et l'effondrement de leur ennemi.

***

La victoire, nous la devions à la vertu de la Nation française, à la valeur de très grands chefs, à la vaillance d'une armée sans pareille, à la résolution et à l'ardeur de nos Alliés, à l'établissement d'un commandement unique, au choix de l'homme qui en tut investi, et, disons-le, à certaines fautes de notre adversaire.

La France avait été pendant les quatre années de guerre au premier rang de la Coalition : seule, elle avait arrêté l'invasion aux champs de la Marne en septembre 1914 ; seule, elle avait, en 1915, tenté, par de fougueuses offensives, de rejeter l'Allemand ; seule, elle avait, en 1916, brisé à Verdun la seconde ruée allemande ; et si, en 1916, en 1917, elle avait vu ses alliés britanniques faire leur partie en de nouveaux assauts, elle avait, comme toujours, pavé sa part, sinon au delà de ses engagements, du moins au delà de ses capacités. Elle eût été, en 1918, excusable de ne jouer dans la défense de son sol que le rôle qui lui était assigné en un secteur déjà si démesurément large.

Et cependant c'était elle qui, à la première nouvelle que ses alliés britanniques, en dépit de leur vaillance, étaient culbutés, s'était à deux reprises jetée à leur secours. Deux fois, en Picardie, puis en Flandre, on avait vu, quand tout semblait perdu, paraître sur les champs de bataille les casques bleus de France, — et la bataille s'était rétablie. Sans doute arriva-t-il qu'à son tour, notre armée affaiblie par ces combats, privée, par l'éloignement de ses meilleures divisions, des réserves nécessaires, attaquée par des forces formidablement disproportionnées, fléchit et céda ; mais elle n'avait pas attendu qu'accourussent des alliés pour se retourner soudain, dès le 2 juin, en un mouvement magnifique contre les vainqueurs du 27 mai et, en limitant leur victoire, en quelque sorte les y enfermer.

Lorsque, un mois après, cette armée, proclamée par la presse allemande hors de combat, avait été derechef attaquée, elle avait fait à cette nouvelle ruée un accueil tel que le monde en frémit d'étonnement et quand l'Allemand en restait déconfit, elle l'avait, avec une fougue incroyable, enfoncé, bousculé, expulsé de ses positions, reconduit l'épée dans les reins.

Certes, dans les combats qui allaient suivre, nos alliés devaient, à leur tour, faire preuve d'une valeur à laquelle, le lecteur le sait, nous n'avons jamais hésité à rendre hommage — et nous y reviendrons. Mais aucun d'eux ne songerait à contester qu'après s'être largement dépensées dans la défensive, les armées françaises jouèrent dans l'assaut concentrique un rôle que l'effroyable usure faite au service de la Coalition semblait, d'une façon absolue, leur interdire. Comme je les avais vus courant à la rescousse des Britanniques en mars, pleins de résolution et d'entrain, en soldats celtes qui toujours ont blagué leurs épreuves, je les vis, en ces dernières semaines de combats, marcher à la victoire avec une infatigable ardeur. Les divisions étaient réduites à quelques bataillons, les bataillons à quelques sections ; notre armée était en lambeaux ; les figures étaient hâves, creusées par la fatigue, ravagées par les veilles et, sous les habits bleus par la victoire usés, les dos se voûtaient et presque se cassaient ; ils allaient cependant et allaient toujours ; ils conquéraient et libéraient le sol de la patrie ; ils ne chantaient plus, ne plaisantaient plus, ne riaient plus ; mais leurs yeux disaient le sacrifice éternellement consenti quand ils n'étaient pas traversés par l'éclair de joie que leur arrachait la vue des immenses colonnes de prisonniers allemands rencontrés ou l'entrée dans une des villes naguère réputées inabordables, Laon, Saint-Quentin, la Fère, Guise, Vouziers, Rethel, Sedan. Beaucoup tombaient, parmi lesquels nous avons tous un être cher, et si je laissais parler mon émotion... Et je me rappelais ce mot d'un poème du treizième siècle : Les bons souffreurs vainquent tout.

La guerre avait fait à la France une armée sans pareille. Elle avait dans son creuset, pendant quatre ans, fondu les éléments de la nation : elle en avait fait ce qui aujourd'hui éclipse le volontaire de la Révolution et le grognard de l'empereur, le poilu de la République. Il gardait en son âme deux orgueils parmi tant de douleurs : on avait arrêté le Boche sur la Marne, on l'avait arrêté à Verdun. Et le lait est que la valeur des soldats de 1918 se fortifiait des souvenirs du temps du père Joffre. Les jeunes classes avaient trouvé ces glorieux aînés pour leur apprendre comment on avait le Boche. Joffre avait laissé comme un legs immortel à l'armée française les motifs d'une imperturbable confiance : la Marne, Verdun et, quand Verdun étonnait déjà le monde par sa résistance, la Somme victorieuse.

Quand, en 1917, une bataille, qui, sans être l'échec qu'on a dit, l'avait déçu en de trop belles espérances, le soldat français sentit son âme s'enténébrer, un autre grand chef était venu dont j'ai, au début de cette étude, caractérisé en quelques mots la féconde action. Pétain, ai-je écrit, avait entendu que le raffermissement de la discipline fût assuré par le rassérènement des âmes. Lorsque, nous retournant vers les origines de cette bataille de huit mois, nous nous posons la question : Comment a-t-elle été gagnée ? nous sommes ramenés à ce fait. Jamais le soldat français n'avait été si beau. Et si sa mentalité, faite de discipline consentie, fut, avec son infatigable vaillance, un des éléments primordiaux de la victoire, il faut bien en reporter une partie du mérite au chef dont l'âme frémissante se cache, avec une sorte de pudeur, sous des dehors si froids. Lorsque Foch recevait le commandement des armées alliées, Pétain lui tendait un instrument d'acier à la fois souple et résistant qui, jadis fondu au feu de vingt batailles, sortait retrempé encore des mains d'un grand forgeur d'âmes.

***

Cette armée dont j'eusse tant voulu, — échappant au cadre où je devais m'enfermer présentement, — conter par le menu les exploits héroïques, cette armée si vaillante, si ardente, si volontairement soumise à la discipline, si étonnante de patience aisée et d'humeur guerrière, disons — car c'est un devoir de l'affirmer — qu'elle n'eût pas enlevé la victoire, si elle n'avait été entre les mains de très grands capitaines.

En cette étude, tous ont paru à leur place. Pétain d'abord qui n'est point seulement le chef qui, un jour, s'est penché sur le cœur du soldat, Pétain qui est aussi le soldat réfléchi et organisateur, l'homme qui entend s'éclairer avant d'ordonner, peser — à l'excès, disait-on — avant de conclure, ménager les vies et les ressources tant qu'il importe d'assurer l'avenir, mais qui, soudain, quand la victoire est proche, et se sentant enfin affranchi de ce souci, saura, — c'est le 27 octobre, — crier à ses lieutenants : Poussez hardiment. C'était grâce à sa prudence opportune que, saignée par plus de trois années de combats, l'armée française, ménagée par lui, s'était trouvée en mesure, matériellement comme moralement, de supporter le choc. Ce que, de Provins, Jeanne d'Arc écrivait, le 6 août 1429, aux Rémois : Je maintiendrai et tiendrai l'armée royale bien unie et toute prête, de ce même Provins, son quartier général, Pétain a pu souvent adresser aux chefs de la Nation la même promesse assurée. Son armée était déjà bien unie et toute prête, quand, le 22 mars, à l'appel imprévu du maréchal Haig, il la précipitait en moins de quarante-huit heures sur le champ de bataille en péril, quand, distribuant les réserves que, sagement, il avait constituées, il jetait à un Fayolle les premières instructions d'où allait sortir le rétablissement provisoire de la bataille compromise.

Tel je l'avais vu alors, en son poste de commandement de Compiègne, calme, presque ironique, maîtrisant une âme pleine d'émoi pour opposer aux mauvaises nouvelles un front de marbre, tel il devait rester dans les mauvaises comme dans les bonnes heures.

Plein d'une abnégation faite de raison autant que de vertu, il avait, par patriotisme, aspiré à se subordonner. Mais restant à sa place nouvelle, — encore si éminente, — de haut lieutenant d'un grand maître, il grandissait encore ce poste par cette valeur appliquée qui lui est propre, toujours prêt à fournir à la bataille ce que la bataille exigeait, résolu certes à donner sans ambages, au nom de sa conscience, des avertissements, des avis et des conseils, plus résolu encore à entrer pour le bien du pays dans les vues d'un grand stratège, à y collaborer avec son cœur autant qu'avec sa tête — au demeurant le chef le plus précieux qu'armée pût avoir en de telles circonstances et sous la main d'un Foch.

Il avait amené à celui-ci l'admirable cohorte des grands soldats. C'est grande fortune que la France ait possédé une pareille pléiade de chefs émérites. Parce que, en cette bataille, les Armées apparaissent comme les grands instruments d'action, un Mangin, un Gouraud, un Debeney, un Berthelot, un Humbert, un Guillaumat, un Degoutte, commandants directs de ces armées, ont été, au cours de ce drame que j'ai essayé d'écrire, sans cesse en scène. Mais, entre ces hommes qui apparaissent ici comme les grands acteurs du drame et les deux illustres chefs qui les actionnaient, les commandants de groupes d'armées n'ont cessé, eux aussi, d'agir, jouant leur rôle d'actifs et infatigables coordinateurs. Entre les mains de Fayolle, de Maistre, — et le grand Castelnau se préparait, en novembre, à jouer le même rôle au-dessus des armées de Lorraine, — les directives d'un Pétain deviennent les ordres précis qui de deux, trois, quatre armées font un groupe agissant, s'aidant, s'appuyant, collaborant en une belle harmonie. Qui louera assez le rôle de Fayolle, notamment, qui, du 23 mars au 11 novembre, restera constamment sur la brèche, tenant en ses mains les rênes de ces armées qui, après avoir, en mars et en juin 1918, fermé la voie à l'invasion, ont plus qu'aucunes autres contribué à la refouler ? Cet ancien maître de l'École de Guerre, je le vois dirigeant un Debeney, un Humbert, un Mangin, actionnant les énergies, modérant au besoin les témérités, contrôlant les renseignements, ordonnant les efforts, coordonnant les volontés ; et un tel rôle demande des qualités dont le vainqueur de la Somme a depuis longtemps fait la preuve. Je le verrai toujours, si beau de sérénité calme et d'énergie souriante en ces terribles journées de mars 1918 où, avec des troupes de fortune, des états-majors sans troupes, des divisions sans artillerie ou des artilleries sans attelages, il faisait front à une situation sans précédent, et gagnait là les plus beaux lauriers de sa magnifique carrière.

Et ce que je dis d'un Fayolle, je le dirai d'un Maistre ; c'est le même rôle entre les mains d'un autre maître de l'École, chez qui la guerre a révélé un soldat à poigne au service d'un cerveau merveilleusement pondéré, Maistre, à la tête du groupe des armées qui, sous le commandement des Berthelot, des Guillaumat et des Gouraud, vainquirent de Sissonne à Vouziers, et, de Mézières à Sedan, achevèrent la bataille en apothéose.

***

Armée française magnifique et magnifiquement commandée, elle n'eût cependant pas suffi à vaincre. Elle avait, seule ou presque seule, pu tenir des années durant : elle ne pouvait, seule, en 1918, repousser la formidable ruée de toute l'Allemagne et la faire refluer, parce que, saignée depuis quatre ans cruellement, elle devait encore, en bandant ses muscles et son cœur, jouer dans la bataille un rôle éminent, mais à condition qu'à côté d'elle d'autres tinssent tête à un ennemi auquel la défection russe assurait l'écrasante supériorité des hommes et des moyens.

J'ai dit, dans un des chapitres de cette étude, quelles qualités avait, en cette bataille, déployées l'armée britannique. Il serait injuste de méconnaître la valeur que, même dans les jours malheureux, elle dépensa. Ses hommes attaqués par des forces supérieures, séparés, désencadrés, se cramponnèrent alors au sol par petits groupes et, dès qu'ils virent les Français intervenir, se reformèrent sous les ordres de nos généraux par un mouvement spontané qui affirmait que, seul, le désarroi d'un état-major d'armée avait pu faire flotter ces superbes soldats. Le lecteur les a vus agir lorsque, reprenant l'offensive, leurs chefs les jetèrent à l'assaut des lignes Hindenburg. Opiniâtres naguère dans la défense et gardant dans l'infortune ce flegme qui est une belle forme du courage, ils se montrèrent, en cet assaut de septembre, redoutables et même formidables par la résolution avec laquelle ils s'élancèrent, par l'observance exacte de la consigne donnée qui était de briser le mur ou d'y rester. Leurs états-majors avaient apporté dans leurs travaux les mêmes qualités d'opiniâtreté et de résolution. Plus neufs que les nôtres à la conception et à la conduite de la guerre, ils s'étaient promptement entraînés, se forgeant en forgeant. Lorsque, au début de l'été, ils se furent persuadés qu'il fallait décidément en découdre pour en finir, ils parurent admettre que rien ne devait faire obstacle. Sans se départir de cette froide et calme application qui leur faisait préparer toute opération comme une partie bien ordonnée, sans renoncer à des procédés de préparation qui bannissaient toute improvisation pour éviter tout aléa, ils se trouvèrent, dès qu'un premier succès eut couronné leurs efforts, résolus à ne plus s'arrêter que juste le temps nécessaire pour préparer l'action victorieuse qui suivrait.

Leurs grands chefs, Rawlinson, Home, Byng, Plumer et, au premier rang, sir Douglas Haig, étaient d'ailleurs arrivés à la conception juste de la situation militaire que, sans la méconnaître avant mars 1918, ils n'avaient fait qu'entrevoir. Un particularisme assez jaloux et comme scrupuleux, qui n'était d'ailleurs nullement exclusif d'entente cordiale et de fécond accord, les faisait se cantonner volontiers sur leur champ de bataille en nous laissant le nôtre, survivance du splendide isolement. Les journées de mars et d'avril, amenant l'interpénétration au profit même de nos alliés, les convainquirent non seulement de sa possibilité, mais de sa nécessité. La loyauté britannique devait s'incliner là devant. Et dès lors, l'entente se transformant en fusion devait assurer la victoire.

Le concours américain ne devait pas moins la hâter. Quand, le 12 juin 1917, John Pershing avait débarqué avec quelques régiments, nul n'eût pu penser qu'avant un an, une armée d'un demi-million d'hommes serait prête à concourir à une action victorieuse. C'est cependant ce qui devait arriver. Intensifiant ses envois, la République amie avait transformé promptement un appui moral en un concours national important. La question avait été de savoir si ces divisions pourraient, avant l'été de 1918, acquérir assez d'entraînement pour qu'elles fussent autre chose que des troupes immobilisées en des secteurs tranquilles. La magnifique force combative qui, sans étonner ceux qui avaient vécu de la vie américaine, se révéla à la face du monde dès le printemps de 1918, la préparation intensive qui, de cette force naturelle, travaillait à faire une force ordonnée, rendaient au contraire l'appoint de ces vingt et bientôt trente divisions américaines à tous égards précieux, à l'heure où les effectifs de la Coalition s'éclaircissaient et se raréfiaient. Avec une grande simplicité, en gens résolus à remplir un formel engagement envers leur conscience autant qu'envers leurs alliances, ces jeunes hommes entrèrent dans la lice avec autant de fougue que de confiance. On se rappelle la démarche de Pershing au lendemain des journées de mars : elle paraissait un beau geste de solidarité ; elle était bien plus : un engagement sérieusement pris et qui allait être tenu.

A la fin de la bataille défensive, on vit, de la Picardie à la Champagne, ces divisions américaines prendre leur place en de sanglants combats et lorsque la contre-offensive se déclenchait, plus de trente divisions d'outre-Océan y prenaient part. Au 11 novembre, 1.338.000 combattants américains étaient en France. Mais déjà l'acharnement qu'ils avaient mis à lutter dans les champs de Meuse et les monts d'Argonne, avait creusé en leurs rangs des trous profonds qui, à défaut des rapports des chefs, seraient là pour prouver avec quelle ardeur parfois téméraire ils s'étaient jetés à la lutte et, partant, de quel poids pesa, dans la victoire, cette ardente intervention.

***

De tels concours, venant, matériellement et moralement, étayer la valeur française et combler les vides creusés depuis quatre ans dans nos rangs, eussent-ils été suffisants pour assurer à l'Entente la victoire qui sortit des derniers combats, il serait téméraire de l'affirmer. Ni la vertu des soldats de France, ni la froide résolution des soldats de la Grande-Bretagne, ni l'ardeur combative des soldats de l'Amérique, ni le concours actif apporté en quelques points par les soldats d'Italie, ni l'appui que vinrent nous donner, à une heure de la bataille, les soldats du roi Albert, vaillants soldats du droit, n'eussent obtenu la victoire si, au cours de la grande bataille, nous fussions restés dans la situation où elle nous avait trouvés. Les forces de l'Entente étaient et pouvaient devenir très grandes ; mais, si elles ne formaient pas faisceau, elles étaient inopérantes. J'ai dit, en une page de cette étude, que si l'attaque allemande nous trouvait inférieurs en bien des points, il n'était point d'infériorité plus périlleuse que celle qui résultait de l'absence d'un commandement unique. La France le réclamait depuis un an ; l'infortune qui, pour les nations comme pour les individus, est souvent un bienfait, l'imposa. De grands chefs combattaient côte à côte ; parce qu'ils n'étaient que côte à côte, leurs talents de stratège, loin de servir, parfois se contrariaient. A une heure de crise, sous le coup de grandes émotions, l'unité de commandement se fit.

Par elle-même, elle était féconde en résultats ; elle le fut d'autant plus que l'homme se rencontra qui, plus qu'aucun autre, se sentait, avec la force d'assumer le fardeau et cette avidité des responsabilités qu'il avait lui-même signalée comme la qualité maîtresse des grands caractères, le génie nécessaire pour transformer une défaite, qui pouvait être promptement mortelle, en victoire bientôt décisive.

J'ai dit longuement ce qu'était Foch. Nous connaissons son caractère et sa façon, ses principes et ses méthodes. La bataille ne fut que la constante mise en action d'un enseignement qui se justifia en s'appliquant. Illuminé par la vue du champ de bataille, il l'était aussi de cette lumière intérieure, ce don divin dont il avait parlé. Il avait dit qu'une bataille gagnée est une bataille où l'on ne veut pas s'avouer vaincu : en pleine défaite, le 26 mars, le 10 avril, le 30 mai, il ne voulut pas un instant qu'on s'avouât vaincu. Il avait dit que la meilleure défensive réside dans l'offensive : tandis qu'on en était encore à se débattre contre la première offensive allemande, il préparait la sienne ; il n'en abandonna jamais la pensée ni la préparation ; il en réunissait les éléments alors que l'ennemi préparait sa formidable attaque de Champagne et il fut ainsi prêt à répondre, les temps étant révolus, à l'assaut malheureux de l'adversaire par la contre-offensive du i8 juillet. Il avait prôné la bataille-manœuvre comme seule capable de procurer la victoire décisive et il avait, l'initiative ressaisie, monté pièce par pièce la plus grandiose manœuvré enveloppante qui se fût vue. Il avait dit : Victoire égale supériorité morale chez le vainqueur, dépression morale chez le vaincu, et il avait, dès lors, tout fait pour assurer à ses soldats la confiance par la victoire et provoquer, par des coups répétés, la ruine du moral adverse. Il avait dit que, pour tout terminer, il fallait le coup de massue des réserves et ayant, sans se lasser, constitué ses réserves, il avait su toujours donner le coup de massue et en préparait un suprême quand il fut arrêté. A faire adopter, avec ces principes, ses vues, ses plans, il avait déployé une prodigieuse force de persuasion servi par une miraculeuse activité : se confiant en un état-major dont le chef était bien digne d'une si haute estime, il courut les quartiers généraux et les postes de commandement, persuadant, convertissant, ordonnant et surtout convainquant. Chacun eut bientôt l'impression de sa présence réelle ; la bataille en fut, suivant son expression favorite, animée. Ne perdant jamais de vue l'action engagée, il la dépassait par ses vues, en précédait l'issue, et, avant que la conclusion ne parût proche, en tirait, pour former de nouveaux plans, les conséquences les plus rigoureuses. Son esprit actif et critique à la fois, le mettant toujours en avance d'une armée, d'une idée et d'une année, lui permettait d'apercevoir toute sa bataille dans l'espace et le temps. Voyant large et loin, il voyait juste, refusant de sacrifier aux apparentes nécessités de l'instant les réelles nécessités du lendemain et à un coin du champ de bataille, si angoissant ou intéressant qu'il fût, le champ de bataille tout entier : se faisant, pour rester le coordinateur, arbitre péremptoire, il s'imposa bientôt de telle façon, que le chef d'orchestre — ainsi qu'il le disait — fût toujours là, accepté, fixé par ses exécutants et, avant tout morceau, donnant la note. Il avait décrété qu'on gagnerait la bataille, mais, encore que croyant à un juge suprême et à un Dieu tutélaire, il pratiqua l'Aide-toi, le Ciel t'aidera, donna le maximum de forces et d'efforts, et gagna la bataille. Que pareil homme ait été là, dans le moment donné, avec les forces que lui avait préparées un Pétain et que lui pouvait soumettre un Haig, dans un état de vigueur physique étonnant et un état de vigueur morale magnifique, voilà où fut le miracle sauveur.

***

Chevauche, Charles, lit-on dans la Chanson de Roland ; la clarté ne te fera point défaut. Tu as perdu la fleur de France ; Dieu le sait. Mais tu peux maintenant te venger de la gent criminelle. Une fois de plus, la France ayant perdu sa fleur, l'homme à qui la clarté ne fit point défaut, nous vengea de la gent criminelle.

La gent criminelle elle-même allait au-devant de notre vengeance. Un Foch lui-même est un critique militaire trop averti pour ne point admettre qu'en guerre, c'est l'adversaire qui, deux fois sur trois, procure la victoire. Le génie consiste à saisir sa faute d'un œil prompt et, après s'être paré en vue de toute éventualité, d'en tirer sans tarder parti.

Or, le commandement allemand, encore qu'il ait avec un singulier génie d'organisation préparé ses opérations et à maintes reprises manœuvré de fort remarquable façon, commit de grandes fautes de conception et d'application.

La première faute avait été de se croire vainqueur à coup sûr. Caressante et flatteuse d'abord, a écrit l'Eschyle des Perses, la calamité attire les humains dans ses rets ; et ailleurs : L'orgueil fils du bonheur et qui dévore son père. L'état-major allemand, parce que, en 1918, il avait retrouvé tout son orgueil, sous-estima une fois de plus l'adversaire, s'estimant lui même au-dessus de tout. Ses premiers succès le confirmèrent dans ce sentiment et l'exaltèrent au point de l'induire aux plus audacieuses combinaisons. Derrière Hindenburg, qui, en dernière analyse, ne fait figure que de patriote vigoureux et de beau soldat, Ludendorff semble bien avoir tout dirigé. Or, ii était joueur et joua la fortune de son pays ; il croyait tenir tous les atouts ; il en avait beaucoup ; il les joua bien dans sa première manche, se les fit couper en juin et juillet, les perdit tous ensuite et, dans un geste bien singulier chez ce rude homme, conseilla le premier d'abattre les cartes. En face de ce Foch qui paraissait audacieux, mais dont j'ai dit qu'il pratiquait l'audace prudente, Ludendorff apparaît comme un peu fantasmagorique. Ce petit-neveu de Moltke était un téméraire ; un Allemand de marque le devait, après la défaite, traiter d'aventureux. En fait, il calcula mal, en risquant gros avec une trop courte échéance. S'il gagnait tout avant l'échéance, il était vainqueur, car, pour trois mois, il était à peu près maître de tout, ayant toutes les supériorités, pardessus tout celle de l'initiative qui permet la surprise. Mais s'il ne gagnait point en trois mois la partie, il la perdait à coup sûr, plus ou moins vite selon le génie de son adversaire. Ses victoires, aussi meurtrières pour ses armées que pour les nôtres, étaient victoires à la Pyrrhus. La fureur ordonnée, qui était son procédé tactique, éreintait ses soldats. Si des premiers succès avaient exalté leur moral, ceux-ci s'en étaient promis un trop prompt résultat qui serait la paix et, avant même d'être battus, se démoralisèrent à voir qu'on se battait toujours. Sa tactique, en se dévoilant, se démontait ; l'adversaire, puisqu'elle ne se modifiait pas, découvrait, à étudier son jeu, la parade à y opposer.

Sa stratégie parut d'abord heureuse. Le coup qui devait séparer, à leur jonction, les deux armées alliées était d'excellente guerre et, sans la prévoyance de Pétain, l'activité de Fayolle, l'allant d'Humbert et de Debeney, réussissait. Il pouvait poursuivre son entreprise : couper non plus seulement les armées alliées en deux tronçons, mais séparer radicalement les deux pays en poussant vers la mer, fût-ce en trois étapes. Dans l'état de déconfiture où était, en avril, l'armée britannique et l'état de fatigue où la bataille avait mis la nôtre, il eût peut-être réussi à faire vers la mer la percée, bientôt élargie, qui eût été pour nous tout simplement mortelle. Il se laissa influencer par d'autres préoccupations, crut manœuvrer quand il se dispersait, ne sut que donner des coups successifs au lieu de les faire simultanés, — ainsi qu'un Foch le pratiquera, — puis ayant encore réussi en une direction nouvelle, se laissa emporter hors de ses voies.

Il se laissa probablement entraîner par le désir de plaire au kronprinz de Prusse qu'il tenait pour son futur maître. Il semble que celui-ci ait voulu ravir au kronprinz de Bavière, commandant le groupe des armées du nord, la gloire de terminer la campagne. Chose assez singulière, au moment même où, pour regagner une des supériorités qu'avait sur nous l'Allemagne, nous établissions le commandement unique, en fait, sinon en principe, les Allemands laissaient se briser chez eux cette unité du commandement. Deux jeunes chefs de sang princier paraissent s'être disputé l'honneur de la victoire, ce qui était proprement vendre la peau de l'ours. Et entre ces deux princes, sans valeur militaire réelle, Ludendorff ne sut point prendre parti ou plutôt, après avoir lancé l'un, se rejeta sur l'autre, — peut-être par considération de courtisan pour le fils du souverain.

L'opération sur Paris était une aventure. Il eût fallu, même après le 27 mai, deux grandes batailles pour arriver à investir Paris. Et, le temps marchant, l'armée alliée, sans cesse grossie par l'afflux américain et fortifiée par une fabrication intense de matériel, regagnait l'avantage. A tenter de franchir la Marne, on recommençait l'aventure de 1914. Ludendorff mit son armée dans la nasse et on sait ce qui suivit.

Lorsque d'assaillant il devint l'assailli, il ne paraît pas avoir su trouver un instant la parade à opposer à Foch comme Foch avait finalement trouvé la parade à lui opposer. Sa retraite ne fut pas sans mérite : chaque fois qu'il fut menacé d'encerclement, il sut dérober ses gros par de cruels sacrifices. Ses soldats l'aidèrent de toutes les forces de leur corps et de leur âme. Il n'est ni juste ni heureux de refuser à celui qu'on a vaincu des vertus qu'on admire chez les siens : le soldat allemand, si démoralisé qu'il apparaisse dans les lettres saisies, fut remarquable de discipline, de courage opiniâtre, d'esprit de sacrifice. Il y eut dans ses rangs peu de défaillances collectives ; il se battit jusqu'à la dernière heure avec un grand courage ; jusqu'à la veille de l'armistice, la lutte fut pour nous très dure. C'est grande gloire d'avoir, en dépit de ces qualités, brisé une résistance tenace servie par l'emploi d'une prodigieuse provision de mitrailleuses. En novembre 1918, ce courage même était à bout ; la fatigue l'avait vaincu. Hélas ! écrira un Mayençais qui, quelques jours après, les verra passer, ils reviennent fatigués, misérables, fourbus. La belle armée d'Hindenburg, qu'est-elle devenue ? Foch l'a mise en pièces en moins de trois mois !

***

Nous tenons l'aveu de la défaite. En vain l'Allemagne a-t-elle essayé d'en contester sinon la réalité, du moins l'étendue. Lorsque Ludendorff n'avait plus une division fraîche, lorsque ses bataillons se battaient en désespérés, lorsque, ses rocades saisies par les armées alliées ou menacées de près, il ne pouvait même transporter aux points menacés ses forces fatiguées, lorsque l'artillerie manquait, lorsque les lignes de défense, gloire du génie allemand, avaient été brisées, que pouvait faire l'armée allemande ?

Deux armées françaises allaient l'assaillir entre Moselle et Sarre, une armée américaine entre Moselle et Meuse, tandis que les armées des Flandres, se rabattant sur la Basse-Meuse, menaçaient l'autre flanc. Déjà, l'évacuation de Metz décidée, ordonnée, commençait : Metz, symbole de la conquête allemande, pilier de la force allemande. Ludendorff, qui n'avait pu venir à bout de son adversaire, était maintenant à sa merci. Il capitula parce qu'il ne pouvait pas ne pas capituler.

Nos troupes entrèrent à Metz, à Strasbourg, à Mulhouse dans le délire d'enthousiasme que j'ai décrit ailleurs. Puis je les vis entrer à Sarrebrück, à Kayserslautern, à Mayence. Au milieu des populations alsaciennes, nos hommes entraient en amis triomphants ; à Mayence, je les vis défiler en vainqueurs assurés : en tête, Fayolle, droit, digne, l'œil bleu plein d'une sérénité grave ; derrière lui, Mangin, plein de fierté, l'œil noir fixé sur la proie conquise, formidable de passion satisfaite : ces deux hommes résumaient la bataille où la raison ordonna l'audace, où l'audace entraîna la raison. Et derrière, les colonnes de nos soldats au visage fatigué, à l'œil allègre, à la démarche vive : la Vertu française en marche vers le Rhin tout proche.

Quand, sept mois après, nous vîmes, en cette inoubliable journée d'apothéose, défiler sous l'Arc de Triomphe et dans nos rues pavoisées notre armée triomphante, elle nous apparut telle : en tête, Foch, près duquel Joffre, le grand semeur, représentait le miracle de la Marne, Foch sans morgue, l'œil toujours perçant et la bouche mordante, l'homme qui avait forcé l'événement et donné la victoire ; après que les représentants de nos alliés eurent déifié, Pétain s'avançant au milieu de l'amour des soldats, superbe de dignité simple, puis ses grands lieutenants, ces commandants de groupes d'armées et d'armées dont chacun évoquait tant de victoires dans la grande victoire. Enfin, précédée de ces chefs que la guerre a faits ou qu'elle a portés, de ces jeunes généraux qui, sans que leurs noms retentissent aux échos de la rue, avaient le droit de prendre leur part de cette gloire des grands chefs et flanquée de ces enfants qui ont conquis au feu leurs modestes galons, la masse des soldats bleus à l'ombre des drapeaux. Et au-dessus de tous, évoquée par notre piété reconnaissante, la grande nuée de ceux qui étaient, au cours de ces combats, morts héroïquement pour que la France vécût.

Le tableau était saisissant : le Génie conduisant la Vertu, la Vertu portant le Génie sous la voûte destinée par le grand Empereur à voir passer la Victoire.

C'était la bataille de France qui passait.

 

FIN DE L'OUVRAGE