Philippe Auguste et son temps — (1137-1226)

 

Livre III - La société française (Fin du XIIe siècle et commencement du XIIIe)

V - Les paysans et les bourgeois

 

Texte mis en page par Marc Szwajcer

 

 

I. LA POPULATION RURALE

L’évolution des classes populaires, dont nous avons décrit les premières phases, se poursuit dans ses voies diverses. Mais- les progrès du peuple rural sont, comme il est naturel, moins rapides que ceux des bourgeoisies.

PROGRÈS DE LA CLASSE SERVILE.

On constate, il est vrai, qu’au début du xiiie siècle les affranchissements, individuels ou collectifs, ont diminué beaucoup le nombre des serfs. Les terres qui ont la malheureuse propriété de rendre serfs ceux qui les habitent ont été graduellement absorbées par les terres libres. L’hérédité même du servage est atteinte par la force croissante du principe de droit romain, en vertu duquel l’enfant de la femme libre, même mariée à un serf, naît libre. Enfin le paysan n’a plus le même intérêt qu’autrefois à se faire le serf d’une église : au lieu de donner sa personne aux monastères, il se contente de leur offrir de la terre ou de l’argent. Des provinces entières, la Touraine, la Normandie, la Bretagne, le Roussillon, plusieurs régions du Midi, semblent ne plus connaître le servage, ou être en très grande partie libérées. Dans les pays où il subsiste, par exemple le domaine royal et la Champagne, même quand les propriétaires (Philippe Auguste, on l’a vu, tout le premier) ne se relâchent pas facilement de leurs droits, la condition servile est devenue moins intolérable. La taille arbitraire n’existe plus en beaucoup d’endroits ; le formariage, la mainmorte, sont souvent supprimés. Nombre de paysans ne sont plus soumis qu’à la capitation, impôt de trois ou quatre deniers, plus humiliant qu’onéreux.

FRANCHISES ACCORDÉES AUX PAYSANS LIBRES.

Pour les hôtes et les cultivateurs libres, les concessions de privilèges et d’exemptions qui commençaient déjà à se multiplier au temps de Louis le Gros sont vraiment prodiguées par les seigneurs du temps de Louis VII et de Philippe Auguste. C’est l’époque de la plus grande diffusion de la charte de Lorris. A l’exemple de Louis VII et de son fils, les seigneurs de Courtenay et de Sancerre, et les comtes de Champagne, la distribuent assez libéralement aux villages de leurs fiefs. Même quand cette charte n’est pas octroyée intégralement et d’une manière explicite, son influence se fait sentir, surtout par l’abaissement du taux des amendes judiciaires, dans la plupart des contrats qui intervenaient alors, de plus en plus nombreux, entre les seigneurs et leurs paysans.

LA CHARTE DE BEAUMONT EN ARGONNE.

En 1182, l’archevêque de Reims, Guillaume de Champagne, concéda à la petite localité de Beaumont en Argonne une charte qui allait servir de modèle à la plupart des chartes d’affranchissement accordées aux localités rurales des comtés de Luxembourg, de Chiny, de Bar, de Réthel, et du duché de Lorraine. En Champagne, elle fit concurrence à la charte de Soissons et à la loi de Verviers. Elle ne donnait pas seulement aux villageois des franchises étendues ; elle leur concédait une apparence d’autonomie, des représentants librement élus, les échevins, un maire, et le libre usage des bois et des eaux. Mais les seigneurs qui ont adopté et propagé la loi de Beaumont ne se sont pas montrés aussi généreux que le fondateur. Tantôt ils se sont réservé de nommer le maire, tantôt ils ont voulu exercer ce droit concurremment avec les habitants. Partout, si, au jour fixé pour l’élection, les villageois ne s’étaient pas entendus pour choisir leurs magistrats, le seigneur les nommait.

ÉCHEVINAGES RURAUX.

D’autres constitutions, moins répandues que celles de Lorris et de Beaumont, transformaient peu à peu l’état civil et économique des campagnes. Des « échevinages ruraux » furent créés dans les domaines des comtes de Champagne et dans ceux des églises de Reims. Le village ne formait pas une personne morale, mais il était représenté par un maire. Les échevins, qui exerçaient toutes les fonctions locales d’administration et de justice (par exemple, à Attigni, dont la charte est de 1208) n’étaient pas élus. Les paysans restaient assujettis ; mais ils étaient mieux garantis, en matière d’impôts et de corvées, contre le caprice du maître.

NOUVELLES FÉDÉRATIONS RURALES.

Enfin les « fédérations rurales », c’est-à-dire les associations de villages constituées en communes, avec une charte modelée sur celles des grandes communes urbaines, telles qu’on en trouve déjà au temps de Louis le Gros, continuent à se répandre dans certaines régions. On a vu que Louis VII et son fils avaient contribué à la formation de celle des serfs du Laonnais. A l’exemple de Philippe Auguste qui avait toléré une autre agglomération, celle de Cerni-en-Laonnais (1184), l’abbé de Saint-Jean de Laon autorisa celle de Crandelain (1196). A la fin du xiie siècle, les comtes de Ponthieu laissèrent s’établir ou fondèrent spontanément celles de Créci, du Crotoi et du Marquenterre. Mais cette forme de l’émancipation des villageois fut toute locale et ne prévalut que par exception.

CONDITION MISÉRABLE DU PAYSAN.

Cette abondance des actes d’affranchissement achetés par les individus ou les familles, et des chartes de privilèges vendues à des villages, ne doit pas nous faire illusion. Les localités affranchies et privilégiées n’étaient, dans l’ensemble du peuple rural, qu’une minorité. D’ailleurs ces contrats entre seigneurs et vilains n’étaient pas plus respectés, dans la pratique, que la plupart des contrats qui liaient entre eux les possesseurs de fiefs. La nécessité et la force brutale avaient trop souvent raison des conventions les plus précises et les plus formelles. A considérer non les parchemins, mais la réalité, l’existence du paysan, serf ou libre, restait, à tout prendre, misérable et précaire. Nous l’avons vu sans défense contre les calamités naturelles, victime du brigandage et des guerres féodales, succombant sous l’exploitation des nobles et des seigneurs d’Église. Les prédicateurs dénoncent la cruauté des féodaux et la lâcheté des clercs qui laissent écraser les faibles. Jacques de Vitri les menace du châtiment, même en ce monde : « Prenez garde de vous attirer la haine des humbles, car ils peuvent vous faire du mal autant que du bien. C’est une chose dangereuse que le désespoir. On voit des serfs tuer leurs seigneurs et mettre le feu aux châteaux. »

REFUS D’IMPÔT. LA DÎME.

Avant de recourir à la révolte ouverte, la population rurale résiste au paiement de l’impôt. La rentrée des dîmes, surtout, s’opère difficilement. Le concile de Rouen, en 1189, rappelle aux fidèles leurs obligations : « Comme on trouve beaucoup de gens qui refusent de payer la dîme, on leur fera trois sommations pour les avertir de solder intégralement ce qu’ils doivent sur le blé, le vin, les fruits, le foin, le lin, le chanvre, le fromage et les portées des animaux. Si la troisième sommation reste vaine, ils seront excommuniés. » « Il faut que tout le monde paye la dîme », dit le concile d’Avignon (1209), « et qu’elle soit payée avant tout autre impôt », ajoute le concile de Latran (1215). Une lettre du pape Célestin III à l’évêque de Béziers dénonce les prétentions de certains paysans qui, tenus de transporter les produits constituant la dîme au domicile du curé, s’étaient mis en tête d’en déduire les frais de transport. Le Pape ordonne à l’évêque, s’ils persistent, de les excommunier. Honorius III, en 1217, permet au chapitre de Maguelone de frapper de censure canonique ceux de leurs justiciables qui ne leur paient pas en entier les dîmes habituelles, ou en retiennent une portion sous prétexte de se couvrir des frais de semailles, de culture ou de moisson.

OBJURGATIONS DES PRÉDICATEURS.

Les prédicateurs ajoutent leurs objurgations aux ordres des conciles et des Papes. « Vous n’êtes pas seulement des voleurs, s’écrie Jacques de Vitri, mais des sacrilèges ! car la dîme est le cens que vous devez à Dieu et le signe de son domaine universel. Ceux qui la retiennent compromettent le salut de leur âme, et Dieu leur envoie la sécheresse et la famine, tandis que les années d’abondance ne manquent jamais à ceux qui les payent. » D’ailleurs, les percepteurs seigneuriaux se plaignent, comme ceux de l’Église, que les recettes diminuent, et l’évêque Maurice de Sulli recommande à ses diocésains leurs devoirs envers tous les seigneurs : « Bonnes gens, rendez à votre seigneur terrien ce que vous lui devez. Il faut croire et entendre qu’à votre seigneur terrien vous devez cens, tailles, forfaits, services, charrois et chevauchées. Rendez le tout, au lieu et au temps voulus, intégralement. »

LE PAYSAN DÉSERTE LE FIEF.

Pour échapper à la rapacité du seigneur et de ses agents, il arrive que le paysan s’enfuie, abandonnant le fief. En 1199, les habitants de l’île de Ré, exaspérés de la rigueur avec laquelle le seigneur de Mauléon pratiquait son droit de chasse, troublés par les fauves dans leurs moissons et vendanges, s’apprêtent à émigrer en masse. Pour les retenir, Raoul de Mauléon s’engage « gracieusement », moyennant un paiement de dix sous par quartier de vignes et setier de terre, à ne plus souffrir dans l’île d’autre gibier que les lièvres et les lapins. Quand le seigneur restait inflexible, on désertait sa terre. Il a été question plus haut de l’exode des serfs de l’évêché de Laon, qui se transportèrent en grand nombre dans une seigneurie voisine (1204).

ÉMEUTES RURALES.

En même temps que la désertion, l’émeute. Entre 1207 et 1221, dans un archidiaconé du diocèse d’Orléans, les paysans refusent de payer-la dîme de la laine. L’évêque d’Orléans, Manassès de Seignelai, veut les y contraindre par l’excommunication. Les paysans, furieux, se lèvent une nuit, comme un seul homme, quasi vir unus, et vont l’assiéger dans son château. Il s’échappe et bientôt leur fait expier leur rébellion.

A la fin du règne de Philippe Auguste, le village de Maisnières, situé près de Gamaches et dépendant de l’abbaye de Corbie, s’attribua une constitution communale sans avoir demandé à l’abbé une autorisation qui, vraisemblablement, lui eût été refusée. L’abbé, averti, se rendit dans la nouvelle commune, où on refusa de le recevoir ; on le chassa même violemment. Les paysans émancipés annexèrent à leur commune un hameau voisin, le soumirent à la taille, puis saisirent un prêtre qui se trouvait sur leur territoire et le maltraitèrent. L’abbé de Corbie les assigna devant un tribunal d’arbitrage, composé de gens d’Église qui donnèrent tort aux villageois ; on prononça la dissolution de la commune, et les révoltés furent condamnés à une amende de cent marcs (1219).

La même année, les habitants de Chablis, sujets du chapitre de Saint-Martin de Tours, tentèrent aussi de fonder une commune rurale. Ils s’étaient confédérés sous serment et avaient levé des impôts. Les chanoines de Tours firent intervenir promptement les baillis de Philippe Auguste et ceux du comte de Champagne. La commune de Chablis disparut.

LES VILAINS DE VERSON.

Le Conte des vilains de Verson est le récit en vers d’une émeute dans un hameau du Calvados qui, au commencement du xiiie siècle, avait voulu s’affranchir des corvées et des redevances auxquelles il était assujetti envers l’abbaye du Mont Saint Michel. L’auteur de ce petit poème, hostile à la cause populaire, ne donne sur la révolte même que des détails obscurs et insuffisants, mais il fournit la liste interminable des servitudes dont les vilains sont grevés. D’ailleurs, l’énumération de ces iniquités et de ces souffrances, au lieu d’émouvoir le poète, excite son indignation contre les paysans rebelles. « Allez, et faites-les payer. Ils se doivent bien acquitter. Allez et prenez leurs chevaux. Prenez et vaches et veaux. Car les vilains sont trop félons. Sire, sachez que, sous le firmament, je ne sais plus odieuse gent que sont les vilains de Verson. »

 

II. DÉVELOPPEMENT DES VILLES ET DES BOURGEOISIES. MARCHANDS ET ARTISANS

LES VILLES DANS GUILLAUME LE BRETON.

Les chroniques de ce temps, et en particulier, la Philippide de Guillaume le Breton, montrent quelle place considérable les villes et la bourgeoisie occupent dans la société et dans l’histoire. L’œuvre du Breton abonde en descriptions de villes. En Flandre, c’est Gand, « fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de sa population nombreuse ; Ipres, renommée pour la teinture des laines ; Arras, l’antique ville remplie de richesses et avide de gain ; Lille, qui se pare de ses marchands élégants, fait briller dans les royaumes étrangers les draps qu’elle a teints et en rapporte les fortunes dont elle s’enorgueillit ». En Normandie, c’est Rouen, c’est Caen, la cité opulente « tellement pleine d’églises, de maisons et d’habitants qu’elle se reconnaît à peine inférieure à Paris » ; dans la vallée de la Loire, Tours « assise entre deux fleuves, agréable par les eaux qui l’avoisinent, riche en arbres fruitiers et en grains, fière de ses citoyens, puissante par son clergé et décorée par la présence du corps très saint de l’illustre prélat Martin ; Angers, ville riche, autour de laquelle s’étendent des champs chargés de vignes, qui fournissent à boire aux Normands et aux Bretons ; Nantes, qu’enrichit la Loire poissonneuse et qui fait, avec les pays lointains, un commerce de saumons et de lamproies ».

ÉLOGE DE TOURS.

Le moine de Marmoutier, qui écrivait, vers 1209, un abrégé de l’histoire ecclésiastique de la Touraine, dépeint avec complaisance la ville de Tours, qui regorge de richesses. Il s’extasie sur les beaux vêtements fourrés des habitants, sur leurs maisons crénelées et à tourelles, sur la somptuosité de leur table, le luxe de leur vaisselle d’or et d’argent. Généreux envers les saints et les églises, prodigues pour les pauvres, ils ont toutes les vertus : modestie, loyauté, instruction, courage guerrier. Quant aux Tourangelles, « il y en a tant de belles et de charmantes que la vérité ici passe toute croyance, et que les femmes des autres pays sont laides en comparaison. L’élégance et la richesse de leur toilette relèvent encore leur beauté, périlleuse à tous ceux qui les voient ; mais leur solide vertu les protège et ces rosés « sont immaculées comme des lys ».

PARIS.

Rigord et le Breton mentionnent souvent Paris, ses rues, ses ponts, ses églises, ses marchés et ses halles. Ils parlent de son enceinte de murailles, de sa tour du Louvre et de ses deux Châtelets. — « Je suis à Paris », écrit Gui de Bazoches entre 1175 et 1190, « dans cette ville royale, où l’abondance des biens naturels ne retient pas seulement ceux qui l’habitent, mais invite et attire ceux qui sont loin. De même que la lune dépasse en clarté les étoiles, de même cette ville, siège de la Royauté, élève sa tête altière au-dessus de toutes les autres. Elle est assise au sein d’un vallon délicieux, au centre d’une couronne de coteaux qu’enrichissent à l’envi Cérès et Bacchus. La Seine, ce fleuve superbe qui vient de l’Orient, y coule à pleins bords et entoure de ses deux bras une île qui est la tête, le cœur, la moelle de la ville entière. Deux faubourgs s’étendent à droite et à gauche, dont le moins grand ferait encore l’envie de bien des cités. Chacun de ces faubourgs communique avec l’île, par deux ponts de pierre : le Grand Pont tourné au nord, du côté de la mer anglaise, et le Petit Pont qui regarde la Loire. Le premier, large, riche, commerçant, est le théâtre d’une activité bouillonnante ; d’innombrables bateaux l’entourent, remplis de marchandises et de richesses. Le Petit Pont appartient aux dialecticiens qui s’y promènent en discutant. Dans l’île, à côté du palais des rois qui domine toute la ville, on voit le palais de la philosophie où l’étude règne seule en souveraine, citadelle de lumière et d’immortalité. »

VILLES ET BOURGEOIS DANS LES CHANSONS DE GESTE.

Même dans les chansons de geste, d’inspiration toute féodale, les villes commencent à être l’objet de descriptions détaillées et précises. Dans Aubri le Bourguignon apparaissent les riches cités flamandes d’Arras, de Courtrai et de Lille ; dans Aiol, Poitiers et Orléans, avec leurs tavernes et leur populace gouailleuse ; dans les Narbonnais, Narbonne, avec son port plein de vaisseaux, et Paris, « l’admirable cité, où mainte église et maint clocher se dressent, traversée par. la Seine aux gués profonds, que couvrent les nefs pleines de vin, de sel et de grandes richesses ». Les allusions à l’opulence de Limoges, de Poitiers, d’Amiens, de Nantes, de Lyon, aux opérations lointaines des marchands de France, à l’habileté de nos artisans, se multiplient à mesure qu’on se rapproche du xiiie siècle. Le Moniage Guillaume et Aiol prennent sur le vif de curieuses scènes de marché, et le poème d’Hervis de Metz, bien qu’il appartienne à la terrible geste des Lorrains, raconte l’histoire d’un noble de Metz qui envoie son fils faire fortune aux foires de Champagne. Mais le jeune chevalier s’entend mieux à conduire chevaux, chiens et faucons qu’à trafiquer de la draperie, de la fourrure ou des métaux précieux, et il se contente de dépenser, en joyeuse compagnie, l’argent que son père lui a donné. Le poète profite de ce sujet à demi bourgeois pour décrire, sous une forme animée, ce qui se passe sur les marchés de Troyes ou de Provins.

LA BEAUTÉ DES VILLES.

Dans ces éloges de villes, il faut faire la part des exagérations de l’écrivain qui, se proposant de décrire, veut décrire des merveilles. Le Moyen Age n’était pas difficile pour ce qu’il appelle « la beauté » de Paris et des autres grands centres. Elle consistait, aux yeux des hommes de ce temps, dans l’abondance des vivres, les marchés et les boutiques bien achalandés, l’activité de l’industrie et du commerce. Leur idéal était alors d’entourer une ville de solides remparts, et d’entasser maisons et églises dans des rues étroites. Le reste, aération et propreté, leur importait peu. Ces cités tant célébrées ne nous sembleraient pas habitables. Mais au reste, dans la période précédente, nul écrivain ne se serait avisé d’adresser des éloges à une population de vilains. C’est que ces vilains se sont singulièrement élevés au-dessus de leur condition d’autrefois.

LES BOURGEOIS AUX AFFAIRES.

L’histoire de Philippe Auguste a prouvé que les bourgeois, et surtout ceux de Paris, ont pris une certaine part au gouvernement. De son règne date, en réalité, l’avènement de la classe urbaine à la vie politique. Le même fait se retrouve dans toutes les seigneuries. Aux dynasties de « grands bourgeois » qui commencent à dominer Paris, les Arrode et les Popin, les Piz d’Oie et les Passi, correspondent les Colomb à Bordeaux, les Auffrei à La Rochelle, les Dardir à Bayonne, les Manduel à Marseille, les Fergant à Rouen. En possession des magistratures urbaines, ils sont investis de fiefs nobles, exercent les fonctions de conseillers, détiennent de hautes charges dans les cours féodales. Un Lambert Bouchut, de Bar-sur-Aube, est chambrier du comte de Champagne (1195-1225). On l’emploie de toute façon, comme juge, arbitre, expert, chargé de missions diplomatiques. Et en 1224, quand le comte de Champagne part avec le roi Louis VIII pour l’expédition de Saintonge, ce bourgeois exerce, en l’absence du maître, la fonction d’administrateur en chef de la Champagne. Déjà s’ouvre le règne de l’aristocratie bourgeoise (car l’heure de la démocratie n’est pas encore venue) ; elle s’impose aux puissances du monde seigneurial, prend place à côté d’elles pour les servir ou les contenir, élargit et rajeunit le cadre social. C’est une grande nouveauté, due en partie au développement du commerce et de l’industrie. Le pouvoir, peu sensible jusque-là, de l’épargne et des capitaux se révèle pleinement. La révolution économique qui commençait à la fin du xie siècle et dont nous avons montré l’influence sur l’établissement des communes produit maintenant tous ses effets.

LES HANSES MARCHANDES.

Partout les marchands affranchis par les libertés des villes achèvent de s’organiser en associations puissantes ou « hanses », auxquelles appartient le monopole du commerce dans une région déterminée. On a vu combien la hanse de Paris s’était développée sous le règne de Philippe Auguste. Tantôt ces sociétés constituent, comme à Paris, la municipalité même ; tantôt elles n’ont qu’un caractère commercial et ne prennent aucune part à l’administration des villes ; exemple, celles des marchands de la Loire, qui, au xive siècle, se réuniront en une seule. En 1213, existe à Bayonne une société de navigation dont les membres se devaient l’assistance mutuelle et se partageaient les bénéfices du fret.

LES FOIRES DE CHAMPAGNE.

C’est le temps de la grande prospérité des foires de Champagne, créées dans les villes de Troyes, de Provins, de Bar-sur-Aube et de Lagni. Vers la Champagne convergeaient les routes du commerce du Nord et de celui du Midi ; les marchands s’y réunissaient de toutes les régions de la France et de l’Europe. Les comtes de Champagne les attiraient par la modération de leurs taxes, et aussi par les garanties sérieuses qu’ils donnaient à la sécurité des personnes et des marchandises, et à la loyauté des transactions. Un acte de 1175 montre des marchands de Paris, de Limoges, de Rouen, de Reims, et d’Étampes installés à Troyes. En 1205, des Auvergnats vont vendre leurs vins à Provins, où les marchands d’Aurillac possédaient d’ailleurs une maison de pierre. En 1220 apparaissent les marchands de Cahors, en 1222 ceux de Montpellier, placés sous la sauvegarde spéciale des comtes. Les commerçants étrangers affluent, surtout les Italiens, qui, en 1222, ont un chargé d’affaires pour la protection de leurs intérêts en Champagne, Anselmo Selvaggio de Crémone.

LE COMMERCE FLAMAND.

La Flandre, avec ses villes populeuses, son port de Damme et sa foire de Bruges, était un autre lieu d’attraction pour le commerce français et international. En rapports directs avec l’Angleterre et avec l’Allemagne, elle travaillait à se créer des débouchés jusque dans la péninsule ibérique. Tandis que ses soldats allaient au secours des Portugais et des Castillans aux prises avec les Arabes (notamment en 1189), ses marchands se rendaient en Espagne soit par mer, en s’arrêtant à La Rochelle et à Bayonne, soit par terre, en suivant les anciennes voies romaines. Partis de Bruges, ils passaient par Douai, Arras, Bapaume, Roye, Compiègne, Paris, Orléans, Poitiers, Bordeaux, Bayonne et Pampelune, d’où ils se dirigeaient sur Burgos et Lisbonne, ou bien sur Barcelone et Valence.

AMÉLIORATION DES VOIES DE TRANSPORT.

Les progrès du commerce intérieur sont attestés par la multiplication des foires et marchés, par la fixation des tarifs de péages, et par l’amélioration des voies de transport. Les seigneurs comprenaient enfin qu’il était de leur intérêt de faciliter les allées et venues des marchands. Partout les ponts sont réparés ou construits. En 1178, un des Manduel, marchands marseillais, était chargé comme ingénieur de construire le pont de Crau pour le compte de la ville d’Arles. En 1203, la comtesse Blanche de Navarre, voulant rétablir ou créer une chaussée pavée et deux ponts sur la route de Troyes à Meaux, passait contrat avec trois entrepreneurs : pendant sept ans, les concessionnaires devaient garder la jouissance du péage et de la chaîne, c’est-à-dire des droits payés par les piétons, les chevaux et les voitures, mais, à la fin de leur bail, la chaussée serait pavée tout entière et les ponts construits, sans autre dépense pour la comtesse que la fourniture des gros bois. D’ordinaire c’étaient des confréries spéciales de « frères pontifes » qui se chargeaient d’édifier les ponts. Alors fut bâti celui d’Avignon, qui demanda onze ans de travail (1177-1189). En 1190, le pont de bois de Lyon s’étant écroulé après le passage des croisés de Philippe Auguste et de Richard, on fit des quêtes dans toute la France pour lui substituer un pont de pierre, et une compagnie religieuse se forma qui ne put d’ailleurs construire qu’une seule arche.

COMMERCE MARITIME.

Les premières croisades avaient donné au commerce maritime, notamment à celui des ports français de la Méditerranée, une impulsion que soutinrent et accrurent les grandes expéditions de 1190 et de 1204. Narbonne, Montpellier, Arles, Marseille, rivalisaient alors avec Gênes, Venise, Pise et Amalfi. S’efforçant d’attirer chez elles les bénéfices du transport des marchandises et des pèlerins, elles établissaient des comptoirs et des consulats au Levant. Dans la seconde moitié du xiie siècle et au début du xiiie, nos ports méditerranéens sont devenus les entrepôts du monde connu. Le Juif Benjamin de Tudèle écrit vers 1170 : « Montpellier est un lieu très favorable au commerce, où viennent trafiquer en foule chrétiens et sarrasins, où affluent des Arabes du Garb des marchands de Lombardie, de Rome, de toutes les parties de l’Egypte, de la terre d’Israël, de la Grèce, de la Gaule, de l’Espagne, de l’Angleterre, de Gênes, de Pise, et qui y parlent toutes les langues. » II y avait alors près de trois cents maisons juives à Narbonne, dont les marchands fondaient des comptoirs à Gênes (1168) et à Pise (1174). Marseille avait des consuls de mer sur toutes les côtes d’Orient.

TRAITÉS DE COMMERCE.

Les seigneurs des villes maritimes et les cités autonomes concluent des traités de commerce avec les ports des pays voisins. Montpellier et son seigneur Guillaume VIII signent des conventions avec Gênes et Pise ; le comte de Toulouse et la ville de Narbonne négocient, de leur côté, avec les Génois.

Le type de ces traités de commerce et de navigation est l’accord conclu, le 24 juillet 1219, entre Marseille et Ampurias. Les parties contractantes se garantissent une protection réciproque : les marchands des deux villes jouiront, les uns chez les autres, de certains droits civils, notamment de la liberté de tester et de l’égalité des taxes. Cet affranchissement partiel du négoce étranger, ces concessions d’avantages mutuels ébranlaient le vieux système féodal du monopole et préparaient une transformation économique dont le Moyen Age ne verra pas la fin.

LETTRES DE CHANGE ET LOIS MARITIMES.

Autre signe des temps : le 15 février 1200 est signée la première lettre de change connue ; elle est tirée de Messine sur Marseille. Barthélemi Mazellier et Pierre Vital promettent de payer à Marseille une somme de cent quarante-six livres à Etienne de Manduel et à Guillaume Benlivenga. Enfin apparaît le premier recueil de lois et de coutumes maritimes, vrai code international de la navigation. C’est à la fin du xiie siècle, selon toute apparence, que les Lois ou ‘Rôles d’Oléron ont été écrits en Aquitaine, pour passer de là en Bretagne, en Normandie, en Angleterre et dans l’Europe du Nord. On sentait la nécessité de régler les droits et les devoirs des patrons, des pilotes et des matelots, l’exercice des droits de bris et de naufrage, de « marque » ou de représailles, les contrats de nolis et d’association, d’établissement des tribunaux maritimes, etc.

AFFRANCHISSEMENT DES ARTISANS.

A la même époque, l’ouvrier et le petit boutiquier parvenaient aussi à s’affranchir. Sans doute le mouvement d’émancipation du travailleur industriel avait commencé bien antérieurement, surtout dans les villes. Mais il semble bien qu’au temps de Philippe Auguste un nombre considérable d’artisans sont devenus maîtres d’eux-mêmes et travaillent pour leur compte. Le métier, atelier ou comptoir, échappe de plus en plus à la domesticité du seigneur laïque et ecclésiastique. Cette transformation, si féconde en conséquences, ne pouvait s’accomplir tout d’un coup. Il existe encore partout beaucoup d’ouvriers domestiques attachés au service d’une seigneurie, château, couvent ou évêché. En 1188, par exemple, l’évêque de Châlons, Gui de Joinville, règle l’organisation des ouvriers en métaux obligés de travailler gratuitement aux réparations du palais épiscopal, et c’est un fait choisi entre beaucoup d’autres. Même quand les métiers sont libérés, ils restent assujettis au seigneur par des redevances, des fournitures ou des corvées, survivances de l’état primitif de l’industrie. Mais le progrès, dans la condition des travailleurs, est réel. L’ouvrier qui continue à travailler spécialement pour le compte de la seigneurie est traité non plus en serf, mais en vassal de catégorie inférieure, avec lequel le seigneur signe une sorte de contrat de fief. Tel fut l’acte de 1215 par lequel l’évêque de Chartres, réglant les conditions du fief de son charpentier-tonnelier, fixa les droits et les devoirs de cet artisan.

LE MÉTIER LIBRE ET LA CORPORATION.

Le « métier libre » de caractère individualiste apparaît surtout dans les villages et dans les bourgs, où il durera. Dans les villes s’est répandue et affranchie « la corporation », c’est-à-dire ce groupement d’artisans ou de marchands de même profession, dont chacun sacrifie de sa liberté individuelle pour se soumettre à des règles communes, et profite en échange des avantages que donnent à la collectivité certains privilèges et surtout le monopole du métier.

ORIGINE ET FORMATION DES CORPORATIONS.

Les origines des corporations sont diverses. Il est possible que le groupement des artisans d’une même industrie ait pu se faire déjà dans les ateliers serviles d’une seigneurie. Ailleurs, le corps de métier s’est constitué sous forme d’association volontaire dans les villes assujetties ou, dans les villes libres, comme un des effets de l’insurrection. Sur d’autres points enfin, le seigneur, de sa propre initiative, a donné à des artisans le monopole de leur métier, en échange d’une redevance fixe ; il les a placés sous la direction et la juridiction d’un « maître » (magister), et leur a imposé des statuts. Ce dernier cas se présente souvent dans la seconde moitié du xiie siècle. Un acte de 1162 semble bien prouver qu’à Pontoise, avant cette date, la boulangerie n’était pas le monopole d’un métier, car Louis VII le constitue alors, et promet de donner aux boulangers un maître chargé de les surveiller et de juger leurs causes professionnelles ; il exige en retour de chaque boulanger une rente d’un muids de vin, et oblige seulement chaque nouveau membre du corps à offrir un repas à ses collègues. Le duc de Normandie, Henri II, en confirmant la gilde des tanneurs de Rouen déjà existante (1170-1189), lui accorde aussi le monopole de son industrie à Rouen et dans la banlieue, et le droit de n’être jugée que par lui-même. On peut supposer que, dans ces deux cas, c’est la concession du monopole par l’autorité seigneuriale qui a formé le véritable lien corporatif, en limitant le nombre des associés.

Mais tous les seigneurs, il s’en faut, ne se montraient pas favorables à la suppression des droits fiscaux qui frappaient l’artisan et à la formation des corps de métiers. En 1210, par exemple, l’abbaye de Saint-Maixent était en conflit avec les tanneurs de la ville, et des démêlés analogues se produisaient ailleurs fréquemment. Les rois étaient plus libéraux. Nous avons nommé plus haut les corporations qui dans les villes du domaine royal ont reçu de Louis VII et de Philippe Auguste la consécration de leurs plus anciens statuts.

RÉDACTION DES STATUTS CORPORATIFS.

En somme c’est dans cette période que les corporations « jurées » commencent à rédiger leurs règlements et à demander la consécration écrite de leur existence, de leurs droits et de leurs devoirs à l’autorité publique. Elles sont puissantes et prospères dans certaines villes, comme à Amiens et à Abbeville, où elles forment une des bases de l’organisation communale, et dans les grandes cités libres du Midi, à Carcassonne, par exemple, où, en 1226, sur une liste de 828 prudhommes, 150 appartiennent à la petite industrie, bouchers, forgerons, cordonniers, revendeurs, etc. Inférieurs à l’aristocratie marchande qui domine dans la plupart des villes, les gens de métiers ont déjà pourtant leur part d’influence et de richesse. Elle grandira avec le temps ; à la fin du xiiie siècle, ils seront en état de lutter contre la haute bourgeoisie.

CONFRÉRIES.

Dès l’époque la plus reculée, les travailleurs des ateliers et des comptoirs étaient groupés dans les villes en confréries, ou associations religieuses, qui avaient pour but à la fois l’accomplissement en commun de certains devoirs de piété et de charité, et le plaisir de festoyer dans des banquets annuels. A l’époque de Philippe Auguste, ces sociétés se multiplient, commencent à écrire leurs statuts, et viennent en aide à l’évêque pour subventionner les grandes entreprises de constructions religieuses. Elles fondent des chapelles, donnent des vitraux et se font représenter par les peintres et les sculpteurs dans l’exercice de leur profession. La corporation des fourreurs de Bourges apparaît sur une fenêtre de la cathédrale, et sur les vitraux de Notre-Dame de Chartres est dessinée l’image des donateurs : changeurs vérifiant des monnaies, pelletiers vendant leurs fourrures, bouchers abattant des bœufs, sculpteurs taillant des chapiteaux.

 

III. LES FRANCHISES DES VILLES. LA VIE COMMUNALE. ÉTABLISSEMENT ET PROPAGATION DES CONSULATS

FRANCHISES DES VILLES ASSUJETTIES.

L’émancipation pacifique de la bourgeoisie, dont nous avons montré les origines et les premiers développements, continua dans la période de Louis VII et de Philippe Auguste, avec une activité toujours plus grande. Il faut la suivre, d’une part, dans les villes demeurées sujettes, et, d’autre part, dans celles qui ont conquis, à des degrés divers, l’autonomie.

Aux bourgeois des villes administrées par leurs agents, les seigneurs, imitant les rois de France, concèdent, dans toutes les provinces, les chartes de privilèges ou de franchise dans la France du Nord, les « coutumes » ou les statuts municipaux dans le Midi.

LES VILLES DU CENTRE.

Dans la masse des faits qu’apportent à l’histoire ces innombrables privilèges, quelques détails sont d’un intérêt particulier. La pluie des libéralités seigneuriales tombe pour la première fois sur les régions de la France centrale, qui étaient restées en dehors du mouvement d’émancipation. En 1196, Blois et Romorantin ; en 1197, Châteaudun obtiennent leurs franchises, avec un rudiment d’organisation municipale, un conseil de prudhommes (boni viri). Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre et de Tonnerre, essaie évidemment de se concilier les bourgeoisies pour lutter avec avantage contre ses ennemis, les seigneurs d’Église : en 1188, il abolit la mainmorte à Auxerre ; en 1192, 1200, 1211, 1215, il comble de libertés les habitants de Tonnerre. En 1216, il permet même aux bourgeois d’Auxerre et de Tonnerre d’élire leurs administrateurs. Les seigneurs de Bourbon agissent de même dans leur fief, bien qu’ils y soient maîtres absolus, pour y créer des centres d’industrie et de commerce. Ils multiplient spontanément les villes franches : Breuil (1145), Franchesse (1151), Bourbon (1195), Souvigni (1196 et 1214), Mauzé (1205), Saint-Bonnet (1206). Moulins aura son tour en 1232 et Gannat en 1236. De mieux en mieux les seigneurs comprennent que leur fisc est intéressé à la prospérité des bourgeois.

VILLES DE LA RÉGION PYRÉNÉENNE.

En Roussillon, sous la domination intelligente des rois d’Aragon, d’importantes franchises sont accordées aux villes non autonomes. Le privilège de Collioure, octroyé par Pierre Ier, entre 1197 et 1207, abolit partiellement les impôts indirects et les corvées, concède des bois et des pacages, supprime le jugement par l’eau et le feu, établit un marché général, chaque mardi, et une foire de sept jours à la mi-carême. Dans cette région pyrénéenne où s’était perpétuée l’existence immémoriale de nombreux hommes libres, l’élément populaire exerce une action de plus en plus marquée sur la vie politique des seigneuries. C’est le moment où l’on rédige sous leur forme définitive les « fors » de Morlaas (1220) et d’Ossau (1221). Déjà, en 1154 et 1170, des représentants des communes figuraient à côté des évêques et des barons de la cour de Béarn. En 1184, plusieurs bourgeois de Morlaas souscrivent un acte de Gaston VII. En 1215, une donation du seigneur à l’église d’Oloron se fait en présence de plusieurs bourgeois d’Oloron, de Monein et de Lescar. Dès la fin du xie siècle, les bourgeois et les représentants des communautés de paysans libres sont convoqués par le vicomte de Béarn, appelés à lui donner leur avis, et font partie de la cour plénière, qui est une sorte de Parlement.

TRIPLE FORME DU PROGRÈS URBAIN.

Ainsi, sur les points les plus divers de la France, les bourgeoisies développent et complètent les libertés acquises. Leur progrès se manifeste sous une triple forme. D’abord, elles achèvent de se débarrasser de la taille, abolie ou à peu près dans beaucoup de centres urbains. Ensuite, les redevances en naturelles prestations, les corvées, les services personnels, tendent à se convertir en taxes pécuniaires, et les impositions, plus ou moins irrégulières et tyranniques, prennent la forme de l’abonnement. Enfin l’autorité seigneuriale commence à permettre aux bourgeois d’élire des notables chargés de répartir et de recueillir les taxes ; concession importante ; elle a été le point de départ, très humble, très modeste, de l’administration municipale dans les villes auxquelles le seigneur refusait l’autonomie.

Pour les villes vraiment libres, communes jurées du Nord, de l’Ouest et du Nord-Est, ou cités autonomes de la vallée de la Garonne et des pays riverains de la Méditerranée, deux ordres de faits sont à noter.

LES COMMUNES JURÉES.

Les grandes communes de la Flandre, de l’Artois, de la Picardie, du Soissonnais, du Beauvaisis n’ont plus qu’à s’organiser et à compléter leurs libertés. Les gouvernements municipaux qu’elles ont créés s’y consolident ; ils étendent leurs propriétés, leur autorité administrative, leur compétence judiciaire. Leurs organes deviennent plus nombreux, leur constitution plus complexe. Mais ces progrès ne s’obtiennent pas sans luttes. Des querelles et des procès mettent aux prises les bourgeois avec les seigneurs. Quelquefois l’intervention du Roi ou du Pape rétablit la paix ; souvent les partis en viennent à la guerre ouverte.

LUTTE DES COMMUNES CONTRE L’ÉGLISE.

Entre bourgeois et seigneurs d’Église, la mésintelligence n’a pas cessé. Les évêques de Cambrai, Jean III et Godefroi, excommunient la commune et la soumettent par force (1206-1209) ; les bourgeois de Soissons attaquent l’abbaye de Saint Médard (1185) ; l’official de Sens jette cinq fois l’anathème sur les chefs de la ville de Sens (1213) ; la commune de Beauvais détruit la maison d’un homme de l’évêché et comparaît, pour ce fait, devant les juges de l’évêque (1119) ; l’évêque de Tournai mène une guerre très vive contre ses bourgeois (1190-1196) ; le chapitre de Laon excommunie la commune (1213). Séditions, anathèmes, coups de force, batailles en justice ou dans la rue, tels sont les incidents quotidiens de la vie communale. A Saint-Omer, les bourgeois sont tellement acharnés contre l’abbé de Saint-Bertin, que le pape Innocent III est forcé de les excommunier et de mettre leur ville en interdit, mais les nobles de l’Artois soutiennent la commune et saccagent l’abbaye. A Rouen, en 1194, le jour de Pâques, toutes les maisons des chanoines de Rouen sont pillées par les bourgeois et leurs propriétés ravagées. En 1207, deuxième émeute : l’interdit est jeté sur la cité, et Philippe Auguste est obligé d’intervenir.

SECONDE FORMATION DE VILLES LIBRES.

Cette turbulence des communes n’empêchait pas certains seigneurs d’en fonder de nouvelles, par intérêt pécuniaire ou politique. Il y eut, à l’époque de Philippe Auguste, comme une seconde formation de villes libres. On a vu que les Plantagenêts, Henri II, Richard et Jean Sans Terre avaient propagé en Normandie, dans le Poitou, en Saintonge, en Guyenne et jusqu’aux confins de la Gascogne et de l’Espagne la charte communale dite Établissements de Rouen, et que Philippe institua des communes dans le Vexin, le Vermandois, le Valois et l’Artois. Plantagenêts et Capétiens voulaient créer ainsi des postes militaires ou s’assurer les sympathies des villes dans la lutte à outrance qu’ils se livraient. Le duc de Bourgogne, à court d’argent et de soldats, battait monnaie avec les privilèges communaux. Après avoir doté Dijon d’une constitution communale dérivée de celle de Soissons (1182), il la répand sur toute sa province. Les comtes de Champagne laissent quelques communes s’établir dans leur fief. Enfin, les seigneurs d’un petit pays, le comté de Ponthieu, après avoir libéré leur capitale, Abbeville, ont mis une complaisance particulière à répandre les mêmes institutions communales sur toute l’étendue de leur seigneurie, les prodiguant même à de simples villages. C’est qu’ils voulaient opposer des villes libres aux seigneurs d’Église.

COMMUNES DE FONDATION SEIGNEURIALE.

Au reste, ces rois et ces seigneurs règlent le mouvement communal de manière à le rendre aussi inoffensif que possible pour leur propre autorité. Ils n’accordent pas en général aux nouvelles communes l’indépendance presque complète qu’avaient conquise leurs sœurs aînées ; ils conservent les droits essentiels du souverain. Ainsi, le maire de Rouen n’est pas élu directement par les « cent pairs » de la ville, c’est-à-dire par les magistrats municipaux ; ceux-ci désignent parmi les notables trois candidats entre lesquels le duc de Normandie, roi d’Angleterre, choisissait. Les officiers royaux restent investis, dans la commune, des droits de haute justice. Le Roi et ses agents peuvent seuls convoquer la milice communale : le maire n’a que le droit de la réunir et de la commander.

Pendant que les anciennes communes travaillent à se grandir, d’autres cités, qui les envient, essayent de se donner, par des moyens révolutionnaires, le même régime et, d’ordinaire, sans succès. Nous avons parlé des trois tentatives infructueuses des bourgeois de Château-neuf-de-Tours. A Valence, deux révoltes contre l’évêque, deux essais d’association jurée (1178, 1204) sont réprimés par le seigneur laïque : le troisième aboutit, en 1226, à la formation d’un gouvernement révolutionnaire composé de deux recteurs et conseillers élus. A Lyon, les citoyens se résignent, en 1208, à transiger avec leur archevêque ; ils font l’aveu de leur défaite. Ils jurent « qu’à l’avenir ils n’essaieront plus jamais de conspirer contre leur seigneur, et ne constitueront ni commune ni consulat ».

MOUVEMENTS URBAINS DANS LE MIDI.

Dans les pays où se parle la langue d’oc, le même spectacle s’offre à nous : d’une part, les chartes de coutumes répandues à profusion, par les seigneurs, dans les bourgs et les petites localités : d’autre part, le pouvoir féodal ou ecclésiastique violemment attaqué par les habitants des grands centres, l’agitation et l’émeute dans les villes, avec cette différence que la petite noblesse fait le plus souvent cause commune avec les bourgeois. Au Pui, le peuple et les châtelains livrent à leur évêque (1210-1219) des combats meurtriers. A Aurillac, contre une première révolte (1180), l’abbé recourt à la protection du comte de Toulouse ; en 1230, les bourgeois ravagent les terres abbatiales et détruisent le château Saint-Étienne. A Limoges, les bourgeois sont excommuniés par leur évêque (1203) ; ceux de Mende chassent le leur de sa ville épiscopale (1194). En 1189, guerre civile à Toulouse ; en 1207-1209, à Nîmes. Marseille, après avoir lutté contre son évêque (1217-1218), achète ses franchises à la féodalité laïque. Avignon s’affranchit de tous ses seigneurs laïques et ecclésiastiques, y compris le comte de Toulouse et l’Empereur. Cette nouvelle république, dans un traité avec le comte de Toulouse (1208), déclare « ne relever que de Dieu ». Elle s’attribue l’autonomie complète, le droit de paix et de guerre. Ayant surpris dans une embuscade leur ennemi, Guillaume des Baux, un haut baron, les Avignonnais l’écorchent tout vif et coupent son corps en morceaux.

DIFFUSION DES CONSULATS.

C’est au temps de Philippe Auguste que se multiplient les consulats, la forme la plus répandue du gouvernement libre, surtout en Provence et en Languedoc. Dans beaucoup de villes de ces provinces, le peuple n’est arrivé que par une évolution lente à exclure ou à limiter la domination seigneuriale. Peu à peu, à l’officier du maître, administrateur et juge, se sont substitués les « notables, prudhommes, capitouls ou consuls », qui d’abord n’étaient que les assesseurs et les conseillers de la seigneurie. Toulouse offre l’exemple de ces conquêtes graduelles et souvent pacifiques des bourgeois. En 1152, le comte y exerçait lui-même le pouvoir législatif ; parmi les conseillers appelés à contresigner ses actes, se trouvaient seulement quelques notables de la ville, les « capitouls ». En 1181, les capitouls composent le conseil seigneurial et collaborent aux statuts avec le comte, qui est présent. En 1192, le comte et ses agents semblent avoir disparu : les capitouls font seuls les statuts avec l’assemblée générale des citoyens.

POUVOIRS SEIGNEURIAUX DANS LES VILLES CONSULAIRES.

Pourtant, en nombre de localités, petites et grandes, l’administration urbaine est restée entre les mains du seigneur et de ses agents ; ailleurs, elle est partagée entre le seigneur et les consuls. La charte constitutionnelle de Montpellier (1205) laisse une partie des pouvoirs municipaux aux représentants du seigneur, nommés et institués par lui. En 1210, l’archevêque de Narbonne, le vicomte de Narbonne et l’abbé de Saint-Paul rédigent avec les consuls et les prudhommes narbonnais le statut qui régira la communauté bourgeoise. À Arles, l’archevêque exerce avec les consuls le droit de nommer aux fonctions municipales, de faire des statuts et de juger. Il faut noter qu’à Toulouse, à Narbonne et à Montpellier, les assemblées municipales se tinrent longtemps dans le palais seigneurial ou dans les églises : la maison commune n’apparaît à Montpellier qu’en 1210 et à Toulouse qu’en 1226. C’est là le trait original de beaucoup de ces municipalités libres du Midi : la coexistence et la coopération de l’élément féodal et de l’élément bourgeois dans le gouvernement urbain.

CARACTÈRES DES CONSULATS.

Ces consulats sont, du reste, comme les gouvernements des communes jurées, de véritables oligarchies, où les fonctions municipales, rarement payées, sont entre les mains d’un petit nombre de familles riches, qui se les transmettent de père en fils. L’assemblée générale ne comprend pas la totalité des bourgeois ; ce n’est le plus souvent qu’une assemblée de notables, la réunion des chefs de familles nobles et des grands marchands de la cité. Les consuls sortants élisent presque partout leurs successeurs, à qui ils sont tenus de rendre leurs comptes. La fonction est annuelle ; l’élu ne peut la refuser, et elle comporte l’exercice de tous les pouvoirs, sauf dans certaines villes (surtout les républiques de Provence) où la justice, fait qui dénote là supériorité de la civilisation du Midi, est entre les mains de fonctionnaires spéciaux. C’est seulement par exception que les gouvernements consulaires prennent l’avis des bourgeois composant l’assemblée générale. Les gens de métiers n’étaient pas appelés d’ordinaire à faire partie des conseils municipaux, des consulats. Aussi sévèrement que la Féodalité et l’Église, les consuls prohibaient les coalitions d’artisans et les confréries illicites. Ils s’étaient presque partout réservé le droit de nommer les chefs ou les syndics des métiers, de faire les statuts des corporations, de les surveiller et de juger leurs démêlés professionnels.

STATUTS MUNICIPAUX DU MIDI.

Les statuts municipaux ou coutumes, qui sont la loi de ces aristocraties consulaires, ont un caractère assez différent des chartes communales du Nord. Presque tous sont des codes plutôt que des chartes. Le législateur n’y traite pas seulement de l’organisation des pouvoirs urbains, des attributions et de la juridiction propres à chacun des organes de la ville, de leurs relations avec le seigneur ; il introduit, dans sa compilation désordonnée, de nombreuses clauses de droit féodal, pénal et civil, et des règlements de police. De plus, mention y est faite du droit que possédaient les bourgeoisies de réviser et compléter le statut primitif. D’après la loi d’Arles, la rédaction des nouveaux établissements et la correction des anciens est une œuvre d’utilité publique qui s’accomplit tous les ans, à époque fixe, par des statu-teurs, citoyens que l’assemblée générale ou la municipalité délèguent à cette besogne. Les douze statuteurs d’Arles s’enfermaient dans le palais de l’archevêque, d’où ils ne pouvaient sortir avant d’avoir achevé leur tâche. Ils recevaient une rétribution quotidienne, et il leur était interdit de s’entretenir avec qui que ce fût au sujet de la révision. Le travail fini, l’archevêque confirmait et promulguait, en leur présence, les corrections ou additions adoptées.

LES PODESTATS.

Dans le premier tiers du xiiie siècle, un phénomène politique, d’un ordre tout particulier, se produisit à Nice (1215), à Arles (1221), à Marseille (1223), à Avignon (1225), à Tarascon (1233). Ces villes, à l’exemple des villes italiennes, introduisirent chez elles l’usage des « podestats » étrangers — d’ordinaire italiens —, magistrats auxquels elles conféraient une sorte de dictature. Les raisons de ce fait sont diverses. Nice se donne un podestat pour se défendre contre les attaques de Gênes, et Arles, pour s’assurer contre les désordres causés par les discordes du corps consulaire. Un podestat appelé du dehors, étranger et supérieur aux partis, était seul capable d’imposer la paix. Il arriva aussi que les démocraties urbaines poussèrent à l’établissement de podestats par rancune contre les aristocraties qui les excluaient des charges municipales. La podestatie apparaît à Avignon après la guerre civile de 1225 ; c’est une sorte de victoire de la population ouvrière, réunie en confrérie, sur la noblesse locale et sur l’évêque. Au reste, ce régime ne fut pas un mode de gouvernement établi en permanence, au lieu et place du régime consulaire. Il y eut alternance entre les deux, selon que l’un ou l’autre des deux partis qui se disputaient l’autorité venait à prévaloir.

DÉCADENCE DES LIBERTÉS CONSULAIRES.

A la fin du règne de Philippe Auguste, la décadence des consulats est commencée. La guerre des Albigeois introduisit à Toulouse la domination des rois de Paris et celle des princes de leur famille. Le nouveau gouvernement ne pouvait tolérer les trop grandes libertés des villes. Simon de Montfort avait remplacé le consulat toulousain par une commission de prudhommes nommés par lui et révocables à volonté. Louis VIII, après avoir soumis Beaucaire, en changea la constitution au profit du pouvoir royal. La tradition sera continuée par son fils Alphonse de Poitiers. D’ailleurs, le vieil esprit municipal et la liberté politique ne sont pas seulement menacés par le travail de centralisation accompli, dans le Languedoc et la Provence, par les rois et les hauts suzerains féodaux. Au midi comme au nord de la France, les villes libres, consulats et communes, devaient périr par les excès mêmes de la liberté, les abus de pouvoir et les dissensions des aristocraties bourgeoises, et aussi par l’hostilité de la population inférieure, qui détestait un état politique où elle n’avait pas trouvé place.

 

IV. LE VILAIN DANS LES POÈMES FÉODAUX. LA LITTÉRATURE BOURGEOISE

Les progrès accomplis par la bourgeoisie sont attestés indirectement par la littérature contemporaine. Les poètes féodaux, auteurs des chansons de gestes, tout en continuant à exprimer l’universel mépris des nobles pour le vilain, ne peuvent s’empêcher de faire aux bourgeois, aux marchands, aux villes, une place qu’on leur avait refusée jusqu’ici. L’auteur de la Chanson de Roland ne s’occupe nulle part des personnes et des choses du monde populaire ; il ne pense pas que cette humanité des bas-fonds vaille la peine d’être considérée. Dans les poèmes guerriers et les romans d’aventure du temps de Louis VII et de Philippe Auguste, on sent que le vilain existe et agit, qu’il possède l’argent et qu’il compte dans la société.

LES BOURGEOIS DANS LA CHANSON DE GESTE.

Nous avons vu qu’il y est souvent question des villes et des bourgeois. Même les communes et leurs milices, bien qu’on se moque souvent de leur couardise, y tiennent leur place. Certains textes de Girart de Roussillon, de Garin et des Enfances Guillaume ne sont pas trop défavorables aux troupes de ville, à la « piétaille des archers ». Le maire de Bordeaux parle, commande, est un personnage dans Anseis, fils de Girbert. Parise la Duchesse nous montre des bourgeois en rébellion ouverte et forçant la grande tour du seigneur. Renaud de Montauban encadre de détails romanesques un fait historique qui avait fait sensation, au milieu du xiie siècle, dans le monde bourgeois : la fondation de la grande ville neuve de Montauban. Mais la chanson l’attribue aux quatre fils Aimon.

Si les jongleurs continuent à tourner le bourgeois en ridicule et le présentent en général comme un ivrogne, un voleur et un usurier, c’est que la classe noble convoite ses richesses et lui garde rancune des emprunts qu’elle est obligée de faire à sa caisse. Ce sentiment apparaît, en traits vifs, dans Aiol. Le poète fait du boucher Orléanais Hagenel et de sa femme Hersent deux caricatures : « La dame Hersent au large ventre et son mari sont tous deux natifs de Bourgogne. Quand ils vinrent à Orléans, la grande ville, ils n’avaient pas cinq sous vaillant. Ils étaient chétifs, mendiants, dolents, morts de faim. Mais ils firent tant par l’usure, qu’en cinq ans ils ont amassé une fortune. Ils tiennent en gage les deux tiers de la ville, partout ils achètent fours et moulins, et déshéritent tous les francs hommes. »

LE VILAIN PARVENU.

L’avènement du vilain aux fonctions administratives, son entrée dans la politique et les affaires comme prévôt, juge ou conseiller du seigneur, ou même dans le monde militaire comme chevalier, lui vaut les imprécations et les cris de colère des poètes de la Féodalité. On né lui pardonne pas de sortir de sa caste : tous ces parvenus ne peuvent que trahir ; malheur à qui les emploie. « Ah ! Dieu, qu’il est mal récompensé », lit-on dans Girart de Roussillon, « le bon guerrier qui, de fils de vilain a fait chevalier, et puis son sénéchal et son conseiller, comme fit le comte Girart de ce Richier à qui il donna femme et grande terre ; puis celui-ci vendit Roussillon à Charles le Fier ». Le comte Richard, héros de la chanson de l’Escoufle (un roman d’aventures écrit avant 1204), reçoit, au sujet des vilains, les confidences de l’Empereur. Celui-ci avoue qu’il n’est plus le maître de son empire, et n’ose pas aller sans escorte d’une ville à l’autre. Il a eu le tort de se fier à ses serfs et de les faire monter en dignité : maintenant, ce sont eux qui tiennent ses châteaux, ses cités, ses forêts. Finalement, il supplie Richard d’accepter la charge de connétable et de lui venir en aide. Le comte fait chercher en France les plus vaillants chevaliers, et, au bout d’un an et demi, il a débarrassé la terre impériale de tous les vilains qui occupaient les châteaux. Moralité : « Que jamais à votre cour ne vienne nul serf, pour être votre bailli. Car noble homme est honni et vaincu qui fait d’un vilain son maître. Comment pourrait-il être que vilain fût gentil ni franc ? »

Mais en vain les féodaux essayent de s’opposer à cette marée montante ; ils sont débordés, et les jongleurs, bon gré mal gré, introduisent, dans le cadre de leurs chansons, des vilains qui ne paraissent pas tous antipathiques et ridicules. Il est de ces vilains qui arrivent à la chevalerie, comme le Rigaut de Garin, un des héros de l’épopée, qui se bat comme un lion et tient tête même au roi de France. Encore Rigaut reste-t-il grotesque par certains côtés. Chez d’autres, tels Simon, dans Berthe au grand pied, ou David, dans les Enfances Charlemagne, le comique a presque disparu. Enfin, il arrive aux poètes d’attribuer le beau rôle à des gens de condition infime. La chanson de Daurel et Béton glorifie un simple jongleur, et, dans celle d’Amis et d’Amiles, deux serfs font preuve envers leur maître d’un dévouement admirable.

LITTÉRATURE BOURGEOISE DES FABLIAUX.

Un symptôme encore plus caractéristique est l’apparition d’une littérature bourgeoise, celle des fabliaux. Au dire des érudits les plus compétents, ces contes appartiennent, pour la plupart, à la fin du xiie siècle et au commencement du xiiie. L’historien de Louis VII et de Philippe Auguste a donc le droit d’y rechercher les détails de mœurs et les éléments de vie réelle, qui forment le cadre où se joue la fantaisie du narrateur. Sans doute, les conteurs de fabliaux ne s’adressaient pas seulement à des bourgeois réunis au repas de corporation ou dans les foires ; ils paraissaient dans les cénacles de chevaliers et de nobles dames et ils se moquent du vilain et du citadin comme des autres classes sociales, mais les bourgeois étaient leurs meilleurs patrons, et cette littérature est populaire par la nature des sujets et la description des mœurs.

RICHEUT.

Le plus ancien fabliau, Richeut (1159), est l’histoire très réaliste d’une fille de mauvaise vie et le tableau du monde interlope qui l’entoure. On y trouve l’esprit d’observation cynique et railleuse, des descriptions de villes et de scènes populaires, les gueux et les goliards, les tripots et les tavernes, les écoliers turbulents, les petits commerçants de la rue, les bourgeois et les bourgeoises, tous peints au naturel, avec leurs ridicules et leurs vices.

« Les auteurs des fabliaux sont d’excellents historiographes, soit qu’ils nous conduisent à la grande foire de Troyes, où sont amoncelées tant de richesses, hanaps d’or et d’argent, étoffes d’écarlate et de soie, laines de St-Omer et de Bruges, et vers laquelle chevauchent d’opulents bourgeois portant comme des chevaliers écu et lance, suivis d’un long charroi, soit qu’ils nous dépeignent la petite ville haut perchée, endormie aux étoiles. » Ils nous introduisent dans les communes de Picardie et de Flandre, à Arras, notamment, le type de la cité vivante et riche, où les corps de métiers, tapissiers, ouvriers en métaux et en pierreries, donnaient des banquets pantagruéliques. « Quand un de ces marchands revient la bourse lourde, par les routes les plus sûres, d’une des grandes foires champenoises ou flamandes, et qu’il rentre dans sa ville bien fermée, il se sent mis en gaieté, comme un bourgeois d’Aristophane, par le son des écus et l’odeur des bonnes cuisines. La prospérité engendre le loisir et la paresse, mère de l’art. Comme il s’est plu à orner sa confortable maison familiale, il faut qu’il décore et pare aussi son esprit. Il lui faut ses jongleurs qui viennent chanter sa gloire et déclamer devant lui les dits des « fèvres », des « boulengiers », des « peintres », qui sont pour lui ce qu’étaient les odes de Pindare pour les bourgeois de Mycènes ou de Mégare. En contraste avec la littérature des châteaux, naît la littérature du tiers. »

JEAN BODEL.

Parmi les plus anciens représentants de cette littérature nouvelle, il faut citer Jean Bodel, qui mourut vers 1210. Il avait été longtemps attaché au service de la commune d’Arras comme ménestrel ou héraut d’armes. Il allait partir pour la croisade de 1204, lorsqu’il fut atteint de la lèpre. Mais avant de s’enfermer dans une léproserie pour y vivre d’une rente que lui firent les échevins, il adresse à ses amis d’Arras un Congé, poème où sont nommés, avec quelques châtelains de l’Artois, les principaux bourgeois de la ville. Il y dit adieu à ceux qui « doucement l’ont nourri », et sa reconnaissance se répand en expressions touchantes. « Bodel avoue que Pierre Wasquet lui fut bien utile et que Simon Durant l’aida maintes fois. Raoul Reuvin le considérait comme un fils. Le trésor de Waubert Leclerc s’ouvrait à sa volonté. Quant à Nicolas le Charpentier, un vrai banquier pour lui, il suffisait de frapper à sa caisse. »

Ce trouvère bourgeois ne négligeait pas cependant la clientèle des chevaliers et des barons. Il écrivit pour elle une chanson de geste, les Saisnes ou les Saxons, remaniement d’un vieux poème du cycle carolingien aujourd’hui perdu, où il a mis des sentiments et des scènes d’amour, pour se conformer aux récentes habitudes de la courtoisie. Mais la tendance bourgeoise décidément l’emportait en lui. Il composa, en même temps que des fabliaux (neuf de ces contes peuvent lui être attribués), des pastourelles, et surtout le Jeu de Saint Nicolas, une des plus anciennes et des plus curieuses pièces de théâtre écrites en français.

LE JEU DE SAINT NICOLAS.

Drame presque shakespearien, guerrier, religieux et populaire à la fois, le Jeu de saint Nicolas met en scène des personnages d’épopée, un roi sarrasin, son sénéchal, ses amiraux et ses feudataires, à côté des habitants d’une commune, aubergistes, valets, crieurs de vin, piliers de cabaret, joueurs et voleurs de la pire espèce. Aux descriptions de combats entre païens et chrétiens succèdent brusquement des tableaux de taverne et des rixes d’ivrognes qui occupent la plus grande partie du poème. Il faut entendre le tavernier appeler les passants à son auberge : « Céans il fait bon dîner ; céans il y a pain chaud et harengs chauds, et vin d’Auxerre à plein tonnel », et le crieur de vin, Raoulet, faire par les rues son office : « Le vin nouvellement en perce, à plein pot et à pleine tonne, vin discret, buvant, plein et corsé, coulant comme écureuil en bois, sans nul goût de pourri ni d’aigre ; il court sur lie, sec et vif, clair comme larme de pêcheur : vin inséparable de la langue. Voyez comme il mange sa mousse, comme on le voit sauter, étinceler et frire : tenez-le un peu sur la langue et vous en sentirez le goût passer au cœur. » Et ce singulier mélange de dialogues sérieux et bouffons de poésie chevaleresque et bachique, où la langue, d’une verdeur populacière, descend parfois jusqu’à l’argot, se termine par l’intervention miraculeuse de saint Nicolas, la conversion des Sarrasins et un Te Deum chanté par tous les acteurs.

Un tel poème était fait pour plaire à une bourgeoisie belliqueuse, aimant à boire et à rire, encore dévote, mais qui ne croit pas commettre une irrévérence en mêlant le sacré au profane. Dans le Jeu de Saint Nicolas apparaît en synthèse le Moyen Age tout entier, l’ancien et le nouveau, le monde héroïque des chevaliers et des croisades, et le peuple turbulent des villes, les petites gens des ateliers et des boutiques, à qui l’avenir appartenait.