ÉTUDES SUR LES BARBARES ET LE MOYEN ÂGE

 

VI. — POÉSIES D'AVENTURES

 

 

SOMMAIRE. — Dans le recueil d'articles que j'ai intitulé Histoire de la langue (t. I, p. 256), est un morceau consacré à la poésie épique dans la société féodale, c'est-à-dire aux chansons de gestes ; ici il s'agit des poèmes d'aventures qui forment une classe à part dans la poésie narrative du moyen Age. Le fond et la forme les distinguent des chansons de geste : celles-ci ont pour objet le cycle carlovingien, ou quelques grands faits historiques, soit des temps anciens, soit des autres Ages, de sorte qu'elles reposent toujours sur un fonds historique, réel ou supposé ; les poèmes d'aventures sont des inventions complètement libres et tout à fait comparables aux romans modernes. La versification diffère aussi : les chansons de gestes sont en couplets monorimes et en vers décasyllabiques ou alexandrins ; les poèmes d'aventures sont en vers de huit syllabes, rimant deux à deux. Cette forme, en tant que consacrée à la narration, existe encore dans la poésie anglaise ; Byron a versifié ainsi le Giaour et le Siège de Corinthe. Par ce côté les poèmes d'aventures se confondent avec ceux de la Table-Ronde, dont les vers sont aussi octosyllabiques et à rimes plates ; mais le sujet les en sépare, les poèmes de la Table-Ronde n'étant pas moins liés au cycle de Bretagne et d'Artus que les chansons de gestes le sont en général au cycle carlovingien. Quelque libre que paraisse la fiction, elle y est pourtant bornée en un cercle très-restreint d'aventures, de descriptions et de sentiments. Ce cercle nous représente les goûts qui prévalaient dans la société d'alors et qui déterminaient les inventions des trouvères ; les traits essentiels qu'il renferme, la dévotion à Dieu et à la vierge, la chevalerie et l'amour des dames, formaient le caractère du moyen Age, en ce qu'il a d'idéal.

 

I. — Robert le Diable[1].

On a quelquefois pensé que le type de Robert le Diable de la légende avait été Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le Conquérant. Les historiens du temps ont, en effet, peint Robert avec des couleurs fort défavorables. Exilé de la cour du duc, ayant encouru la malédiction paternelle, il désolait, avec d'autres jeunes gens de sa trempe, la Normandie et particulièrement la frontière par ses incursions et ses rapines ; il s'ensuivit des maux infinis ; les fils de la perdition prévalaient par la ruse et la violence contre les innocents et les hommes désarmés. Mais à côté de ces méfaits de Robert Courte-Heuse, se trouvent son voyage en Terre sainte, son séjour en Italie, son mariage avec une princesse de ce pays, et enfin son long emprisonnement, circonstances qu'on a mises en parallèle avec la pénitence de Robert le Diable. Toutefois ces raisons ne me paraissent pas suffisantes pour qu'on voie véritablement dans le héros du roman une image du fils de Guillaume. Les seigneurs oppresseurs et tyranniques n'ont pas manqué pendant plusieurs siècles : et souvent aussi, après une vie pleine de violences, des hommes sont allés chercher, dans une sévère pénitence, le rachat d'actions qui pesaient sur leur conscience et les inquiétaient pour l'avenir d'une autre vie.

C'est une pensée de ce genre qui a inspiré à nos aleux un roman, un mystère et un dit. Le dit, le mystère et le roman s'accordent tout à fait, sauf en un point : dans le roman, qui est le plus ancien, la pénitence va jusqu'au bout, et Robert, absous de ses péchés, n'en refuse pas moins la main de la fille de l'empereur, afin d'achever sa vie dans une retraite où il gagne le renom de saint ; au contraire, dans le dit et dans le mystère, les auteurs, trouvant sans doute une pareille fin trop rude, l'ont adoucie, et ont permis au converti de rentrer dans tout l'éclat de la vie mondaine.

Une certaine duchesse de Normandie, mariée depuis plusieurs années, ne pouvait avoir d'enfants. En vain elle s'adressait à Dieu, à la Vierge et à saint Pierre ; ses prières et ses offrandes ne produisaient rien. Elle voyait de pauvres femmes qui redoutaient même de devenir mères, chargées de famille ; et elle qui possédait un si grand avoir, demeurait brehaigne, c'est-à-dire stérile. Un pareil spectacle lui suggère les mêmes réflexions qu'au Garo de La Fontaine ; elle trouve que les choses pourraient être mieux arrangées ; elle va plus loin, et, dans son chagrin, elle suppose que Dieu a perdu tout pouvoir dans le gouvernement du monde :

Pour proiere, ne pour promesse,

Ne pour proier à sainte messe,

U je vous ay tant sermonné,

Ne m'avés nul enfant donné.

Je cuich que pooir n'en avés,

Et que si estes meschavés

Que ehil qui dyable ont esté,

Vos ont tolu vos pœsté,

Que vos Boités devant avoir.

Tout avés perdu vo savoir.

Dyables, fait elle, empenés,

Prol vous que d'enfant m'assenés ;

Car pooir en avés greignour

De hem Christ nostre Seignour.

De vostre part le vuel avoir,

Soit à folle u à savoir.

(Pour prière, ni pour promesse, ni pour prier à sainte messe, où je vous ai tant invoqué, vine ne m'avez donné d'enfant. Je crois que vous n'en avez pouvoir, et que vous êtes si déchu que ceux qui ont été les diables vous ont enlevé le pouvoir que vous aviez auparavant ; vous avez perdu tout votre savoir. Diable, dit-elle, qui souffrez peine, je vous prie de m'accorder un enfant ; car vous en avez plus grand pouvoir que Jésus-Christ notre seigneur ; de votre partie veux l'avoir, soit à folie, soit à sagesse.)

Ses vœux ne sont que trop exaucés ; elle a un enfant, mais cet enfant fera son tourment, et elle souhaitera longtemps de n'en avoir jamais eu. Robert, dès les premiers temps de sa vie, manifeste son naturel pervers : il bat, il mord, il égratigne les nourrices. Un peu plus grand, il n'est point de méchancetés qu'il ne commette sur tout ce qui l'approche. Plus grand encore et mis aux lettres, il assomme de coups de bâton ses malins, il leur fend le ventre avec un couteau. C'est surtout aux tonsurés qu'il en veut : si un clerc se hasarde près de lui, il est bientôt victime de ses fureurs. A vingt ans, il quitte la maison paternelle, réunit une bande de larrons et désole avec eux le pays, attaquant de prédilection les abbayes, les ermitages, les sanctuaires. Cependant, tandis qu'il croit ainsi en perversité, il croit en force et en beauté ; nul homme n'est d'aussi haute taille, nul n'a des membres aussi vigoureux, nul n'est aussi bien fait de sa personne.

Contre un pareil scélérat les plaintes s'élèvent de toutes parts. Le roi, au désespoir, songe à le faire mettre à mort. Affligée de cette résolution extrême, la duchesse conseille de l'armer chevalier, espérant qu'un tel honneur amenderait les funestes dispositions de son fils. Le conseil est suivi ; Robert est chevalier ; mais, dans le tournoi même qui est donné pour cette occasion, et où sa force prodigieuse le rend vainqueur, il se conduit comme si c'était mortelle guerre ; il veut couper la tête à ceuxqu'ilabat :

On ne li puet tant courre seure

C'on li puist tolir ne resqueure

Cents qu'il abat morir ne face ;

Ains qu'il se meuve de la place,

Le jour en occist plus de trente ;

Chiaulx d'autre part si espavente,

Que li plus encontrer ne l'osent.

(On ne lui peut tant courir sus ni si vite venir à la rescousse, qu'il ne fasse mourir ceux qu'il abat ; avant de quitter la place, il en occit en ce jour plus de trente ; et il épouvante tellement les autres, qu'ils n'osent plus jouter contre lui.)

Après ce tournoi, Robert en va chercher d'autres en Bretagne, en France, en Lorraine, et partout il se comporte d'une façon déloyale et féroce. La chevalerie ne l'a, on le voit, nullement amendé. A son retour, il reprend sa vie de vol, de viol et de meurtre ; et le dernier exploit que le trouvère raconte de lui est le sac d'une abbaye de femmes ; il égorge tout, et sort de là dégouttant de sang, la face tachée, les mains rougies. C'est en cet état qu'il se rend à Arques, où réside la duchesse sa mère. Dès qu'on le voit, tout s'éloigne, tout disparaît ; personne ne se présente pour lui tenir son cheval. Cette solitude où on le laisse le frappe, et il se demande pourquoi, quand il songe à bien faire, une autre pensée l'assaille et le porte à des actions félonnes, à la haine de Dieu et de la messe.

C'est une heureuse idée du trouvère de n'avoir mie aucun intervalle entre l'état le plus criminel et la résipiscence. Un caractère aussi forcené ne devait avoir aucune oscillation entre l'extrême fureur et l'extrême soumission. A ce moment, en effet, commence la réflexion sur lui-même. Pourquoi est-il si méchant ? Une telle perversité lui vient-elle de naissance ? Sa mère n'en est-elle pas coupable ? Pour s'éclaircir de ses doutes, il entre chez la duchesse l'épée nue, et il la menace de la tuer sur-le-champ,

Se vous esraument ne me dites

Pourquoi je sui si ypocrites,

Et si plein de male aventure.

(Si vous aussitôt ne me dites pourquoi je suis si méchant et si plein de male aventure.)

La mère, ainsi pressée, lui raconte toute l'histoire de sa naissance, comment c'est le diable qui le lui a donné, comment Dieu lui est complètement étranger, et comment ce fils, qui est venu de l'enfer où sont tous les méchants, y retournera.

Un tel récit pénètre Robert de deuil et de honte. Aussi déterminé dans le bien que dans le mal, et résolu à priver le diable de cette proie que l'enfer devait regarder comme sienne, il jette son épée, se coupe les cheveux, et part pour Rome, en quête d'une pénitence assez âpre pour effacer ses crimes. C'est au pape qu'il veut se confesser ; mais il n'est pas facile d'approcher du pape. Toutefois l'apostole — c'est l'ancien nom du pape — a coutume d'aller chanter la messe dans une chapelle, où on ne laisse entrer personne. Robert s'y glisse, échappe à la surveillance des gardiens, et, quand le pape va sortir, il s'étend devant les pieds du saint homme, lui embrassant les jambes de ses bras. Les huissiers veulent l'assommer sur place ; mais l'apostole intercède, et Robert lui conte sa disgrâce et le grand besoin qu'il a de secours spirituels.

Il y avait, non loin de Rome, en une vallée écartée, un dévot ermite dont la piété avait été utile à maint pécheur. C'est là que l'apostole adresse Robert, lui donnant une lettre pour le recommander à l'homme de Dieu, qui indiquera la pénitence à subir. L'ermite, à la vue de la lettre du pape et au récit de la vie de Robert, ne se sent pas capable de trancher un tel cas ; mais, touché jusqu'aux larmes de la componction de celui qui l'implore, il demande à Dieu de parler lui-même, et de faire enseigne et demonstrance. Le miracle ne tarde pas ; une lettre arrive d'en haut, qui contient les instructions nécessaires.

Quand les ot liutes, si fu liés,

Con s'il tenist Dieu par les piés.

(Quand il les eut lues, il fut aussi joyeux que s'il tenait Dieu par les pieds.)

Malgré sa joie, cette pénitence lui parait si dure, qu'il duite que Robert veuille l'accomplir ; mais Robert est prêt à tout pour rescourre son âme du diable qui la réclame. Trois commandements composent cette pénitence : d'abord faire le fou, et, comme tel, se promener tous les jours dans la ville, de manière à s'attirer des coups de bâton, des coups de pied et de poing ; secondement rester muet, ne pas prononcer une parole, quoi qu'il arrive, jusqu'à ce que l'ermite le relève de cette injonction ; finalement, ne rien manger qui n'ait été pris à la gueule d'un chien.

Cette pénitence, que l'ermite juge si terrible, est accueillie avec transport par Robert, heureux de voir enfin s'ouvrir devant lui une espérance. Il sait maintenant comment il peut se racheter ; sa voie est tracée ; ses cruelles incertitudes sont dissipées, et, s'il a la même fermeté, le même caractère indomptable dans la pénitence que dans le crime, il sera pardonné. Tout donc dépend de lui, et aussitôt il se met à l'œuvre. Tenant à la main un bâton dont il menace chacun, sans férir cependant, et vêtu à manière de fou, il entre dans Rome, où bientôt il est entouré, bafoué, battu. Il supporte tout sans mot dire, et, quand il n'en peut plus, il se réfugie au palais de l'empereur. Là encore les huissiers l'assomment pour l'empêcher de passer ; mais il passe. L'empereur a pitié de ce pauvre fou, et le laisse sous sa table, d'autant plus que bientôt le genre de folie auquel Robert est en proie excite la gaieté du prince. On lui donne un morceau de viande ; mais, au lieu de le prendre, il le laisse saisir à un limier qui est là et auquel il le dispute alors et finit par l'arracher. Ainsi s'écoulent les jours du fils du duc de Normandie ; il sort par 'avine où on le bat, revient disputer au limier sa pitance sous la table de l'empereur, ne dit pas un mot, et va gésir en un réduit avec le chien.

Un événement vient interrompre la monotonie de cette pénitence. Les païens envahissent l'Italie. Il y avait un sénéchal qui était l'appui de l'empire par sa vaillance ; en ce moment il était brouillé avec l'empereur, parce que celui-ci lui avait refusé sa fille, qui était muette de naissance, mais belle à merveille. Il faut bien cependant, en l'absence du sénéchal, aller combattre ; et l'on aurait eu du pire sans l'arrivée inopinée d'un chevalier aux armes blanches, qui pourfend tout, disperse tout, et donne aux Romains une victoire complète. Ce chevalier était Robert, à qui un messager céleste, en lui apportant une armure, avait commandé d'aller prendre part au combat. Aussitôt après la bataille, il rentre en son réduit, auprès de son chien, disputant de nouveau la viande sous la table de l'empereur. Les coups qu'il a reçus dans le combat lui ont fait enfler le visage. L'empereur croit qu'on a battu son fou. La princesse seule l'a vu se revêtir des armes, et revenir tout poudreux ; elle essaye de dire ce qu'elle a vu ; ses femmes, qui la comprennent, expliquent son langage à l'empereur. Mais les femmes et l'empereur regardent comme une extravagance ce qu'elle raconte ainsi par signes.

Tout rentre dans la vie accoutumée, sauf les païens, qui recommencent leurs incursions. Cette fois l'empereur veut savoir qui est le chevalier aux armes blanches, si ce chevalier vient encore à son aide ; et, à cet effet, il dispose dans un bois un aguet de trente chevaliers, chargés d'arrêter l'inconnu quand il voudra disparaître. Les Romains sont près de succomber ; le guerrier espéré se montre, et aussitôt la fortune change ; les païens fuient, et les Romains sont vainqueurs. Les gens embusqués essayent d'arrêter Robert, mais il leur échappe ; un seul le suit d'assez près pour lui asséner un coup de lance qui, au lieu d'atteindre le cheval comme c'était l'intention de cet homme, atteint Robert à la cuisse. Le bois se rompt, et le fer reste dans la plaie.

Le pénitent rend ses armes au messager céleste, cache sous terre le fer qu'il a retiré de sa blessure, et se traîne comme il peut à la table de l'empereur. Celui-ci croit encore qu'on a maltraité son fou ; sa fille, qui a tout vu, veut encore le tirer de son erreur ; et le père la traite encore de visionnaire. Mais il s'occupe sérieusement de rechercher son sauveur et celui de son peuple. Suivant le conseil de ses barons, il promet sa fille et la moitié de son empire au chevalier qui se présentera à lui avec des armes blanches, une blessure à la cuisse et le fer de lance. A cette nouvelle, voyant que personne ne réclame le prix proposé, le sénéchal conçoit l'idée d'une fraude. H se fait faire des armes blanches, se blesse à la cuisse, se munit du fer dont il s'est blessé, et vient en cet état devant l'empereur. Aucun doute ne s'élève : les armes, la plaie, le fer, tout concorde. Le sénéchal explique qu'il s'est tenu caché à cause de sa querelle avec son malte. On appelle le chevalier qui était de l'aguet, et qui a laissé le fer de sa lance dans la cuisse de Robert. Ce chevalier ne reconnaît point sa lance, mais, séduit par la faveur qui accueille le sénéchal, il n'ose dire la vérité. A ce point, un miracle, qui devient nécessaire, intervient : la princesse muette recouvre soudainement la parole, et démasque le chevalier félon qui veut se parer de la gloire d'autrui. Mais si ce n'est pas le sénéchal, qui est-ce donc ? s'écrie-t-on de toutes parts. C'est votre fou, dit la princesse ; c'est celui qui arrache au chien sa nourriture, c'est celui qui ne prononce aucune parole, c'est celui qui git en une niche avec le limier. Et là-dessus, elle va déterrer le fer de lance, qui, pour cette fois, est bien reconnu par le chevalier de l'aguet. On presse Robert de dire son nom ; on l'accable de marques d'honneur et d'amour, on lui offre l'empire, la main de la princesse ; mais rien ne peut tirer un mot de lui. L'apostole même, dont on invoque l'intervention, n'est pas plus heureux. Robert reste muet, ne devant ouvrir la bouche que quand l'ermite lui en donnera la permission. Cette permission arrive, le pape s'étant souvenu d'avoir recours au saint homme. Robert alors raconte son histoire, comment il est fils du duc de Normandie, comment il a été enfanté par l'intercession du diable, comment il a commis d'énormes crimes, et comment il travaille à les racheter par la pénitence.

Sur ces entrefaites apparaissent quatre barons normands, qui étaient justement en quête de Robert. Ils lui apprennent que son père et sa mère sont morts, que la guerre est dans son pays, et que tous l'attendent pour y l'établir la paix. Mais ni le duché de Normandie, ni l'empire de Rome, ni la main de la belle princesse, ne peuvent le décider à rentrer dans le monde. Il veut préserver son âme chétive, il veut ne pas perdre paradis, et pour cela il est bien résolu à vivre avec l'ermite et à ne jamais quitter son ermitage. Ainsi fait-il ; Robert enterre l'ermite et vit longuement encore, révéré de tous ceux qui venaient vers lui chercher des consolations et des prières :

En la fin morut el bosquage

Là où il art en l'ermitage.

Cil de Rome, quant il le sorent,

Al plus bel que il onques porent,

Vinrent par grant devotion

Por lui o la procession.

De l'ermitage l'ont mis fors,

A Rome emporterent le cors.

Enterré l'ont à Saint Jehan,

Celui que l'on dit de Latran,

Si com entre el moustier à dextre ;

L'enfouirent et clerc et prestre ;

Là est, là gist, et là remaint,

Encore y est, encore y maint,

Fors tant que je puis oï dire

Qu'à Rome ot puis un grant coneire ;

Gens 1 vinrent de pluseurs terres,

Et Osent paix de maintes guerres.

A cel concile ensi avint

K'uns riches quens del Pui i vint.

De saint Robert enquist la vie ;

SI en a la tombe ravie,

L'oissemente qu'il y trouva,

Plus d'avoir porter ne routa ;

En son pais revint arriere.

Près del Pui, sor une viviers

El non Robert, qu'à Rome priai,

Une riche abbaye y fist ;

Abbé y mist, moines et prestres,

Car moult glorieux lest li astres

Encore est l'abble moult bele,

Saint Robert tous li mons l'apele.

(En la fin il mourut an bocage où il était en l'ermitage. Ceux de Rome, quand ils le surent, dans le plus bel appareil qu'ils purent, vinrent par grand' dévotion le chercher avec la procession. Ils ont tiré le corps de l'ermitage et l'emportent à Rome ; ils l'ont enterré à Saint-Jean, celui que l'on dit de Latran, à l'entrée du moutier à droite. Clercs et prêtres l'enfouirent. Là il est, là il gît, là il reste, encore y est, encore y reste. Si ce n'est que j'ai oui dire qu'à Rome il y eut un grand concile, gens y vinrent de plusieurs terres, et firent paix de leurs guerres. Il advint qu'à ce concile se trouva un puissant comte du Puy ; il s'enquit de la vie de saint Robert ; et, ravissant la tombe, il s'empara des ossements qu'il y trouva ; ce fut tout le trésor qu'il voulut emporter. De retour en son pays, il fit une riche abbaye près du Puy, sur une rivière, au nom de Robert qu'il avait pris à Rome ; il y mit abbé, moines et prêtres, car le sanctuaire est très-glorieux ; c'est une très-belle abbaye, que tout le monde appelle Saint-Robert.)

Ce roman, dont la langue appartient au treizième siècle, ne porte pas de nom d'auteur. On remarquera seulement que l'anonyme prend plaisir à célébrer un monastère de Saint-Robert, situé dans le voisinage de la ville du Puy. La légende qu'il a mise en vers se trouve en prose, avec quelques variations peu importantes, dans les Chroniques de Normandie, lesquelles paraissent être de la fin du même siècle. Depuis lors, elle a été répétée bon nombre de fois en français, en anglais, en espagnol. J'ajouterai qu'elle n'a pas été jugée indigne d'imitation par un illustre écrivain d'Italie. Manzoni, dans ses Fiancés, a fait un épisode de l'histoire d'un grand seigneur qui, après une vie chargée de violences et de crimes, se précipite dans la réforme et la pénitence, converti par une influence soudaine et par la parole du saint archevêque de Milan. C'est ainsi que tant de types du moyen âge, créations poétiques de nos aïeux, vivent dans des œuvres modernes qui les ont rajeunis.

 

II. — Flore et Blancheur[2].

Un certain roi païen, Felis, ravageait les côtes du pays des chrétiens. Dans le butin se trouva une dame de noble parage, qui allait en pèlerinage au baron saint Jacques l'apostre ; elle s'y était vouée,

Ains qu'elle assit de la contrée,

Por son ami qui mors estoit

De cul remese encainte estoit.

(Avant de sortir du pays, pour son ami qui était mort et de qui elle était restée enceinte.)

Le roi, de retour à Naples, à la cité belle — cette cité de Naples est en païennie —, donna la mescine à la reine, sa femme, qui en fit sa favorite, et apprit d'elle le français. La reine et la chrétienne accouchèrent le même jour, la reine d'un fils, la chrétienne d'une fille. Les deux enfants, Flore et Blanchefleur, nourris et élevés ensemble par la captive, croissaient en taille, en beauté, en gentillesse, et surtout en amour mutuel ; et, quand il fallut, comme dit le romancier, à letre aprendre, Flore refusa, s'il n'avait pour compagne sa chère Blanchefleur :

Sans li ne puis je pas apprendre,

Je ne saroie lechon rendre.

On lui accorde sa demande, et les deux petits amoureux font des progrès étonnants :

Et quant à l'escole venoient,

Lor tables d'ivoire prenoient.

Adont lor veïssiés escrire

Letres d'amors sans contredire,

Et de cans d'oisiaux et de flors,

Letres de salus et d'amors.

Lor graffes sont d'or et d'argent,

Dont il escrisent soutiument.

D'autre cose n'ont il envie ;

Moult par ont glorieuse vie.

Eus en un an et quinze dis,

Furent andoi si bien apris

Que bien sorent parler latin,

Et bien escrire en parkemin,

Et consillier, oiant la gent,

En latin, que nus nes entent.

(Et quand ils venaient à l'école, ils prenaient leurs tablettes d'ivoire. Adonc vous les verriez écrire lettres d'amour sans contredit, lettres de chanta d'oiseaux et de fleurs, lettres de saluts et d'amour. Leurs poinçons sont d'or et d'argent, dont ils se servent adroitement. D'autre chose ils n'ont envie et ils mènent glorieuse vie. En un an et quinze jours ils furent tous deux si bien appris, que bien ils surent parler latin et écrire en parchemin, et converser en présence des gens, sans que personne les comprenne.)

Le roi s'inquiète d'un attachement aussi profond ; et, prévoyant que, devenu homme, Flore ne voudra d'autre femme que Blanchefleur, il déclare qu'il. va faire trancher le chef à la fille de la captive. Mais la reine craint que cette mort ne cause celle de Flore, son fils, et elle conseille au roi de séparer les deux enfants, et d'envoyer le petit prince étudier à Mon, toire. C'est à propos de ce Montoire qu'un autre trouvère a mis dans la bouche de Flore une chanson pleine de tristesse et de douceur, chanson publiée par M. Paulin Paris à la suite du roman de Berte aux grands pieds. La reine recommande au roi diverses précautions pour que Flore ne se doute pas de l'intention qu'on a en l'éloignant ;

Car il sont bon devineour

Tout cil qui aiment par amour.

(Car ils sont bons devineurs, tous ceux qui aiment par amour.)

Mais la passion de Flore déconcerte tous ces projets ; à Montoire, il n'étudie pas, il ne se distrait pas ;

En non caloir a mie sa vie.

(Il ne se soucie plus de sa vie.)

On craint qu'il ne meure de chagrin, et il faut le faire revenir. Le roi reproche à la reine le peu de succès du moyen qu'elle a suggéré ; pour lui, il en revient à sa première idée :

Faites le moi tost demander,

Jà lui ferai le cief couper.

Quant mes fix morte le sara,

En peu de tans l'oubliera.

(Faites-la moi tôt demander ; je lui ferai couper le chef ; quand mon fils la saura morte, en peu de temps il l'oubliera.)

La reine intercède de nouveau pour la pauvre Blanchefleur ; il est convenu qu'on la vendra à des marchands qui l'emmèneront au loin, et l'on dira à Flore que son amie est morte. Pour donner plus de créance à ce mensonge, le roi et la reine font construire une magnifique tombe à la prétendue défunte. Ce monument, qui était fait par nigromance, est décrit avec beaucoup de détail ; description que M. Paulin Paris a publiée à part.

Flore revient, etsa première demande est de son amie, de sa drue, suivant l'expression antique. Il s'adresse à la chrétienne :

Dame, fait-il, ù est m'amie ?

Cele respont : El n'i est mie.

— U est ? — Ne sai. — Vous, l'apelés.

— Ne sai quel part. — Vous me gabés.

Celés le vous ? — Sire, non ai.

— Par Diu, fait-il, cou est grant mal.

(Dame, dit-il, où est mon amie ? Elle répond : Elle n'y est pas. — Où est-elle ? — Je ne sais. — Appelez-la. — Je ne sais où l'appeler. — Vous me moquez ; la cachez-vous ? — Sire, non certes. — Par Dieu, dit-il c'est grand mal.)

Il faut enfin lui dire la funeste nouvelle. Le désespoir du jeune homme est excessif. On le mène visiter le tombeau ; on essaye de le distraire ; on fait venir un enchanteur qui, par son art, produit des spectacles merveilleux et charme tout le monde, excepté Flore. Celui -ci ne songe qu'à mourir ; diverses tentatives de suicide portent au comble l'inquiétude de ses parents. A ce point, on se décide à lui avouer la vérité ; on lui ouvre le tombeau, et le tombeau se trouve vide. Flore alors n'a plus d'autre idée que de courir à la recherche de Blanchefleur ; du consentement de son père, il s'équipe pour cette entreprise.

A toutes les étapes de ce long voyage, la même aventure se reproduit toujours : l'hôte ou l'hôtesse remarque la profonde tristesse de Flore, et lui apprend que peu de temps auparavant a passé par là une jeune dame non moins affligée que lui. Cheminant ainsi de renseignements en renseignements, dont l'uniformité ne coûte guère d'efforts d'invention au trouvère, il arrive à Babylone, où Blanchefleur a été vendue au sultan. Ce sultan entretient, dans une tour, sept-vingts pucelles. Au bout de chaque année, il fait trancher la tête à celle qu'il avait prise pour femme, et il en choisit une autre, qui est de même, pour un an, reine couronnée, et qui, le terme fatal venu, est de même sacrifiée.

Voilà Flore dans Babylone, et bien embarrassé de se trouver ainsi sans conseil et sans connaissances dans cette grande ville, dont le trouvère décrit les merveilles. Le doute et l'hésitation qui le tourmentent ne sont pas mal représentés dans un dialogue entre le courage, qui veut le faire retourner sur ses pas, el l'amour, qui l'engage à persévérer.

Fait il (le courage) : Tu ne connois la gent,

Flores ; ton consel ù diras,

Comment oirres, et que quis as ?

Se te descuevres, fois seras.

Par aucun l'amiraus l'orroit,

Qui ta folie conistroit.

Se il l'ooit, toi feroit prendre,

Et en après noier u pendre.

Fais que sages : arrière va,

Tes peres fente te donra

Del miex de trestout son barnage,

Pucele de grant parentage.

Amors respont : J'oi grant folie.

Raier ? Et ci lairas t'amie ?

Dont ne venis tu por li guerre,

Et çà es venus de ta terre ?

Dont ne te membre de l'autrier,

Que del graffe de ton graffier

Por li ocirre te vousis ?

Et or penses de ton païs ?

Et se tu sans li i estoies,

Vcelles ou non, ça revenroies.

Porroies tu dont sans li vivre ?

Se tel cuides, dont es tu yvre.

Tes l'ors del mont ne tos l'avoir

Ne te ferait sans li manoir.

Remain ci : que sages feras.

Puet estre encor le raveras.

N'est mie legiere à garder

La becte qui se veut embler.

S'ele t'i set, engien querra.

S'ele puet, à toi parlera.

Maint engien a amers trové,

Et avolé maint esgaré.

Li vilains dist que Diex labeure,

Quant il li plaist, en moult peu d'eure.

(Le courage lui dit : Tu ne connais la gent, Flore ; où diras-tu ton projet, ce que tu fais, ce que tu cherches ? Si tu te découvres, tu seras fou ; l'émir l'apprendrait par quelqu'un qui connaîtrait ta folie ; s'il l'apprenait, il te ferait prendre, et puis après noyer ou pendre. Fais que sage ; retourne en arrière, ton père te donnera une femme du mieux de toute sa baronnie, pucelle de grand parentage. Amor, répond : J'entends grand'folie. Retourner ? et ici tu laisseras ton amie ? N'est-ce donc pas pour la chercher que tu es venu de ta terre ? Ne te souvient-il pas de l'autre jour où du poinçon à écrire tu voulus te tuer pour elle ? Et maintenant tu penses à ton pays ? Et si tu y étais sans elle, voulant ou non voulant, tu reviendrais ici. Pourrais-tu donc vivre sans elle ? Si tu le crois, tu es ivre. Tout l'or du monde et tout l'avoir ne te ferait demeurer sans elle. Reste ici, tu feras que sage. Peut-être encore tu la rauras. N'est pas aisée à garder la bête qui se veut sauver. SI elle te sait ici, elle cherchera engin ; elle te parlera si elle peut. L'amour a trouvé maint engin et mis en bon chemin maint égaré. Le vilain dit que Dieu opère, quand il lui plaît, en bien peu d'instants.)

C'est très-souvent en invoquant le témoignage du vilain que, dans les romans en vers, un proverbe est amené. Ici encore le vilain a raison : Dieu travaille vite en faveur de Flore. Instruit par son hôte, qui a pris, comme tous les hôtes précédents, intérêt à lui, Flore se met en devoir de pénétrer jusqu'à Blanche-fleur. La tour est gardée par un portier vigilant et redoutable, qui a pourtant un faible ; c'est le goût des échecs. Flore vient faire semblant de mesurer la tour ; le portier sort en courroux, le met à raison, et, satisfait des explications du jeune homme, l'invite jouer aux échecs. Il perd, mais Flore lui fait cadeau de l'enjeu ; cela se renouvelle souvent, et finalement Flore l'accable tellement de présents que le portier, ébloui, s'agenouille devant lui et se déclare son homme. A peine a-t-il prononcé le serment, que Flore le requiert de l'introduire dans la tour. Malgré le péril, le portier, lié par sa promesse, fait passer le jeune homme dans un grand panier de fleurs.

Le panier, au lieu d'arriver à l'adresse de Blanche-fleur, arrive à celle de Gloris, jeune pucelle du nombre des sept-vingts enfermées dans la tour ; mais Gloris, d'abord épouvantée, ne tarde pas à comprendre de quoi il s'agit, et voilà les deux amants réunis. Leur joie est inexprimable, et telle que, malgré toutes les précautions de la sage Gloris, ils sont bientôt surpris par le soudan. Une mort immédiate va être leur châtiment. Mais le prince de Babylone se ravise ; il veut savoir qui est Flore, comment il est entré dans la tour, et il le fait comparaître devant ses barons. Ce délai sauve les jeunes gens. Il y a entre eux assaut de dévouement ; un anneau magique, remis à Flore par sa mère, est jeté par l'un et par l'autre, attendu que cet anneau n'en peut sauver qu'un, et que ni Flore ne veut vivre si Blanchefleur périt, ni Blanchefleur si Flore est tué. Ce combat émeut les barons du soudan ; ils intercèdent ; un sage évêque — nous n'en sommes pas moins en terre de païennie — élève la voix, et le soudan fait grâce. Bientôt après, des messagers arrivent, qui annoncent à Flore la mort de son père ; il retourne en son royaume. Par amour pour Blanche-fleur, il se fait baptiser, détermine ses barons à suivre son exemple, et entraîne toute sa gent. Quant à celui

Qui le baptesme refusait,

Ne en Diu croire ne voloit,

Flores les faisoit escorcier,

Ardoir en fu, u detrencier.

(Qui refusait le baptême et ne voulait croire en Dieu, Flore le faisait écorcher, brûler en feu, et trancher.)

C'étaient des moyens fort analogues de conversion qu'on employait à l'égard des Albigeois, à peu près dans le temps où l'auteur écrivait son poème. En effet, la langue dont il se sert, comme on en peut juger par les citations, paraît appartenir au treizième siècle. La publication d'une vieille traduction allemande est venue, sinon déterminer une date, au moins nous apprendre quelques particularités qui ne sont pas sans intérêt. Konrad Fleck, poète allemand, a composé vers l'an 1230 une traduction du roman français de Flore et Blanche fleur. Il nous informe que le texte français, mis en allemand par lui, est de Robert d'Orbent. Ce nom, qui paraît altéré, est d'ailleurs complètement inconnu. Le fait est que nous n'avons plus l'original sur lequel Fleck a fait sa traduction. Il y a, de ce même original, une autre traduction, en langue flamande, due à Diederic van Assenede, traduction faite aussi sur un texte français. Or, celle-ci et celle de Fleck sont tout à fait concordantes, et diffèrent, en plusieurs points notables, du poème français que nous possédons actuellement. De ces faits on tire la conclusion que le poème français actuel est un remaniement d'une leçon plus ancienne, aujourd'hui perdue, qui était sous les yeux de Fleck et de Diederic. On sait, en effet, que ce récit d'aventures a été fort goûté par nos aïeux ; de France il a parcouru toute l'Europe ; outre l'imitation de Boccace, il y en a des traductions dans la plupart des idiomes du moyen âge, et même, en grec moderne.

Nous devons à un savant allemand une édition de ce poème, exécutée avec le plus grand soin, et qui fait un véritable honneur aux connaissances de M. Bekker en ce genre d'érudition. Nous voudrions voir appliqués aux textes français du moyen âge des procédés de critique qui ont si bien réussi pour les textes grecs et latins. C'est dans cette intention que nous signalons ici quelques vers de Flore et Blanche-fleur.

On lit dans le texte imprimé :

Totes sont cargiés les brances.

Cela ne peut pas être ; branche est du féminin. Le manuscrit n'avait point d'accent, et il faut lire cargies — chargées —, la terminaison ie pour ée étant fort commune.

La même observation sert à rectifier une autre fausse leçon :

Por moi est el jugié à mort.

Lisez jugie, et la phrase redeviendra correcte.

Les accents mal placés sont une plaie des éditions de nos vieux textes. Il est dit d'un enchanteur :

Les bués faisoit en l'air voler.

Bués serait dissyllabique, et le vers se trouverait faux. L'accent doit être effacé ; il reste alors bues, qu'on doit prononcer comme nous prononçons encore le mot bœufs ; car ue était l'ancienne manière d'écrire le son que nous représentons aujourd'hui par eu.

Quand on prononce mentalement ou de vive voix, comme cela semble écrit, cuer, au lieu de cœur ; suer, au lieu de sœur ; puet, au lieu de peut ; vuet, au lieu de veut ; il muert, au lieu de il meurt ; trueve, au lieu de treuve, comme a dit encore La Fontaine, on est complètement désorienté, il semble qu'un abîme nous sépare de l'ancien français. Mais quand une prononciation correcte a fait disparaître ces sons étranges, les deux idiomes, le vieux et le moderne, se trouvent beaucoup plus près l'un de l'autre que l'orthographe ne l'avait fait supposer d'abord. L'orthographe est, en toute langue, une convention. Pour l'ancien français, on perd la clef de cette convention, toutes les fois qu on s'attache uniquement à la valeur individuelle des lettres, sans s'occuper de la valeur que nos pères donnaient aux diverses combinaisons littérales.

Un des meilleurs moyens de se préserver de ce genre d'erreur, c'est d'être bien persuadé que la prononciation moderne représente essentiellement la prononciation ancienne. S'il est vrai — et cela est incontestable — que le grec moderne a fidèlement conservé bon nombre des vieilles articulations, à plus forte raison cela est-il vrai de la transmission qui s'est faite de nos aïeux à nous, transmission qui est d'une bien moins longue durée, et où ne sont pas intervenus d'aussi grands bouleversements que pour la Grèce. Depuis la plus ancienne formation du français, nulle conquête étrangère n'est venue altérer la tradition de notre langage.

Rapprocher les deux idiomes est un procédé qui, sans être inutile au français moderne, facilite notablement l'étude du vieux français, et en augmente l'intérêt et le charme.

 

III. — Barlaam et Josaphat.

Le titre est allemand[3], mais l'œuvre est française. Gui de Cambrai est un trouvère ; Barlaam et Josaphat, une composition versifiée dans le langage de la France du nord ; mais c'est la Société littéraire de Stuttgart qui a publié l'édition préparée par MM. Zotenberg et Meyer. Essentiellement vouée aux anciennes lettres de l'Allemagne, la Société n'écarte pourtant pas les anciennes lettres de la France : c'est ainsi qu'ont vu le jour l'Alexandre et le Renaut de Montauban, par les soins de M. Michelant, et les poésies de Jean de Condet, par ceux de M. Tobler.

Barlaam et Josaphat est un roman grec en prose, composé, au cinquième ou au sixième siècle de l'ère chrétienne, par un moine nommé Jean, duquel on ne sait rien davantage. Traduit très-souvent en latin, imité en français et en d'autres langues vulgaires, il a été un thème d'édification pour l'Occident tout entier. C'est en effet un roman de piété où la fuite du monde, le mépris des grandeurs, la haine des plaisirs, la vanité de la vie terrestre et le prix infini de.la vie éternelle sont mis en action et recommandés à l'âme chrétienne. Mais il faut en donner une brève analyse pour en faire comprendre l'origine, qui est singulière.

Abenner — en grec Άβεννήρ, dit en français Avenir par Gui de Cambrai, ce qui est exactement la prononciation qu'un Grec de nos jours donnerait à ce nom —, Abenner, dis-je, était roi de l'Éthiopie intérieure ou Inde — l'auteur se sert des deux termes —. Ce roi, beau, vaillant, riche, puissant, adorateur zélé des faux dieux, ennemi ardent de la.foi chrétienne, n'avait, dans ses prospérités, qu'un chagrin, c'était d'être sans enfants. Mais ce chagrin ne devait pas durer : un enfant lui naît, d'une beauté merveilleuse ; jamais on n'avait vu son pareil dans le pays ; il fut nommé Joasaph, dont l'Occident fit Josaphat. A la fête de sa naissance, le roi rassembla cinquante-cinq sages versés dans les sciences des Chaldéens, qui prédirent que le jeune prince serait grand en richesse et en puissance, et surpasserait tous ses prédécesseurs. Un seul déclara qu'il s'agissait d'une autre seigneurie, d'une autre royauté que celle du roi Abenner, et que le nouveau-né serait chrétien. Ainsi parla l'astrologue, dit le texte grec, comme l'ancien Balaam ; non que l'astrologie dise la vérité, mais Dieu voulut montrer la vérité par ce qui y est opposé, et ôter ainsi toute excuse aux impies.

Cette prédiction coupe la joie que le roi avait de la naissance d'un fils. Dans toutes les légendes de ce genre, la sagesse humaine, ainsi informée de l'avenir, prétend le détourner ; mais les précautions prises contre la fatalité ou contre la Providence ne font qu'assurer l'événement redouté. Abenner bâtit un palais isolé de toutes parts ; il l'embellit de mille manières ; il le remplit de serviteurs jeunes et beaux ; là son fils sera élevé sans aucune communication à l'extérieur, et dans l'ignorance que le monde ait autre chose que beauté, richesse, santé, plaisir.

C'est en cette résidence que le jeune homme grandit dans toutes les perfections du corps et de l'Aine ; et, bien que personne ne lui eût dit qu'il était reclus, il comprit que c'était l'ordre de son père qui le confinait ainsi. Pressé de questions, un des serviteurs lui révéla qu'on l'avait mis dans cet isolement pour le préserver de la contagion du christianisme, que son père poursuivait à outrance. Le mot entra profondément dans la mémoire du jeune homme. Un souci rongeant s'empara de son cœur ; et, découvrant à son père le chagrin auquel il était en proie, il obtint de franchir les murailles de son palais, et de réjouir son âme du spectacle des choses qu'il n'avait pas encore vues.

Dans une de ses sorties, il rencontre un estropié et un aveugle. Qui sont ces gens dont la vue est si pénible ?Ce sont des gens affectés de maux qui ne sont pas rares dans la condition humaine. — Tous les hommes y sont-ils sujets ?Non ; ceux-là seulement chez qui les humeurs se pervertissent. — Si tous les hommes ne sont pas atteints, peut-on savoir d'avance qui le seront ?Non, le secret en est supérieur à la connaissance humaine et su seulement des dieux immortels. Plus tard, c'est un vieillard courbé par les ans et voisin de la tombe qui se présente à ses yeux. Là le prince apprend que tous les hommes parcourent les âges de la vie, et que ceux qui ne sont pas prématurément enlevés arrivent, sans exception aucune, à la vieillesse et à la mort.

Le jeune homme était intelligent et réfléchi. Un dégoût infini le saisit de cette vie amère ; il disait à lui-même : Quand la mort me saisira-t-elle ? Qui gardera mémoire de moi après le trépas, puisqu'il livre tout à un oubli éternel ? Serai-je dissous dans le néant ? ou bien est-il une autre vie et un autre monde ?

A cette âme blessée arrive le secours. Le moine Barlaam, mû par une impulsion divine, demande accès auprès du jeune prince, sous prétexte de lui montrer une pierre précieuse de vertu souveraine pour donner la sagesse aux hommes dont le cœur est aveugle, les oreilles fermées et l'esprit troublé ; mais ceux - là seuls peuvent en soutenir l'aspect et en recevoir le bienfait, qui ont la vue saine et le corps pur. Ces derniers mots, rapportés au prince, ont éveillé en bu une espérance secrète. Il fait entrer le moine ; aussitôt les mystères du christianisme lui sont déroulés, la foi le saisit et il reçoit le baptême.

Pendant qu'il se livre aux transports et aux exercices de la piété, le fatal secret arrive aux oreilles du roi. Un courroux aussi vif que son chagrin le saisit ; mais, comme il aime trop son fils pour sévir contre lui, il demande conseil à un de ses fidèles, qui imagine de simuler une dispute solennelle des religions dans laquelle le champion des chrétiens, corrompu d'avance, se laissera vaincre ; et, de la sorte, le jeune homme rentrera dans le giron des croyances antiques. Le stratagème est adopté ; mais il tourne contre ses auteurs. Celui qui joue le rôle de faux chrétien, contraint par la puissance divine, défend malgré lui la vérité et la fait triompher. Les suppôts des faux dieux, Grecs, Égyptiens, Indiens, Chaldéens, ainsi que les Juifs, qui ne veulent pas reconnaître Jésus Messie, sont confondus ; et le jeune prince, bien loin d'être ébranlé dans sa foi, y est confirmé par cette aventure. On remarquera qu'il n'est pas question des musulmans. On est en droit d'en conclure que la composition de ce roman est antérieure à Mahomet.

Ni les théâtres, ni les combats de chevaux, ni la chasse, ni tous les vains plaisirs qui trompent la jeunesse et perdent les âmes folles, ne font impression sur Josaphat ; son cœur est blessé de l'amour divin, et nul autre amour n'y peut pénétrer. C'est maintenant en effet le tour de la tentation par la volupté. Le roi reçoit le conseil de mettre son fils aux prises avec de jeunes et belles femmes et de triompher de sa foi par sa chute. Mais le jeune homme était pourvu d'une armure à l'épreuve des traits que lançaient ces femmes rassemblées pour le séduire. A l'amour il oppose l'amour, l'amour divin à l'amour humain, aux beautés terrestres qui l'entourent l'éternelle beauté du Christ en qui il espère. La tentation est vaincue, et l'âme vierge demeure en sa pureté.

Il ne reste plus qu'une victoire à remporter, c'est la victoire sur la pourpre, la grandeur et le pouvoir de la terre. Tout a changé : le roi Abenner lui-même a rendu les armes, il est devenu chrétien, et son peuple avec lui. Bientôt même il meurt, et la couronne passe à son fils ; mais ce n'est pas pour la garder qu'il la reçoit.

L'esprit de la prière et de la solitude,

Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude[4],

l'appelait, et il obéit. Quittant le trône malgré les instances et les pleurs de ses sujets, il alla rejoindre au désert son maître Barlaam : Aucun retour du monde qu'il avait fui ne le troubla ; sa jeunesse l'avait rejeté ; sa vieillesse le tint en mépris. Pendant trente-cinq ans, la plus dure pénitence, le dépouillant de la chair, fit sa vie semblable à celle des anges.

Cette esquisse a laissé de côté les épisodes et les paraboles qui abondent dans le roman. En voyant un jeune prince indien, doué de toutes les perfections du corps et de l'âme, que saisit le dégoût des choses passagères, et qui s'éprend du goût des choses éternelles, qui secoue comme une souillure la volupté et la grandeur et qui trouve la satisfaction suprême dans la vie rigoureuse des ascètes, on est tenté de songer à Bouddha, que les livres sacrés du bouddhisme, bien longtemps avant le christianisme, représentent avec tous les caractères attribués par notre roman à Josaphat. C'est en effet au prince ascète, au pieux mouni[5] réformateur du brahmanisme qu'il faut songer. Un érudit allemand, M. Liebrecht, entrant dans le détail, a montré qu'outre cette ressemblance générale si frappante, il y avait des ressemblances particulières décisives : ainsi plusieurs des fables insérées dans le roman se retrouvent dans des compositions bouddhistes, et de longs passages du Barlaam et Josaphat sont textuellement conformes à des passages correspondants du Lalitavistara ou Vie de Bouddha. Il faut reconnaître que, sans les notions récemment acquises sur l'Inde et sur le bouddhisme, il eût été impossible de supposer une origine indienne à un livre si vraiment chrétien.

Ainsi vont les idées et les récits des hommes. L'humble moine, nommé Jean, du monastère de Saint-Saba — ce n'est pas Jean Damascène, car, comme on a vu, le Barlaam et Josaphat est antérieur à l'islam — voulut faire un livre de piété ; il y a réussi ; son livre a édifié l'Orient et l'Occident. Traduit en différentes langues orientales, il le fut aussi en latin ; c'est donc un livre important ; et cependant ce fut seulement en 1832, qu'un illustre savant, Boissonade, ramassant dans les bibliothèques bien des pages négligées, tira de l'oubli le texte grec qui est l'original et le mit dans les mains du public.

L'imitation en vers français que viennent de publier MM. Zotenberg et Meyer est une des preuves du succès qu'eut le livre. Les éditeurs sont gens habiles, et un texte revu par eux est bien revu ; aussi la critique y a-t-elle à discuter plus qu'à relever ; dans un poème du treizième siècle, on trouve toujours à discuter, soit par le défaut de nos connaissances incomplètes, soit par les erreurs de la main des copistes.

D'abord quelques émendations se présentent, travail minutieux mais non dépourvu d'utilité.

Moyses, ki lor maistre fu,

Lor anoncha tout lor salu,

Mais molt petit i entendirent,

Par mescreanche se trahirent,

N'entendirent pas son casti

N'en Moyses n'en Sinaï.

Escrit lor loy tout en figure,

Chou nous raconte l'escripture (p. 203).

Je ne comprends qu'imparfaitement ce passage. Dire que les Juifs n'entendirent les reproches de Moise — son casti — ni en Moise, ni en Sinaï, n'est pas acceptable ; et puis escrit reste sans sujet. Je lirais, mettant un point après casti et supprimant le point après Sinaï :

Nes Moyses en Sinaï

Escrit lor loy...

(Moïse, qui fut leur maitre, leur annonça tout leur salut, mais ils l'entendirent bien peu, et, se trahissant par leur mécréance, ils n'écoutèrent pas ses reproches. Moïse même en Sinaï écrivit leur loi tout en figure ; c'est ce que nous raconte l'Écriture.)

Le vieillard que le jeune prince rencontre est ainsi décrit :

Poil ot fronchié, corbe escine,

Cief ot kenu, tache frarine,

Dons aguares et de chiaux poi,

Les levres priés mortes de soi,

Jambes falies, foibles bras,

Li pis est haus, li ventres bas,

Iex enfossés, agus li nés (p. 27).

Le premier vers n'y est pas ; il serait facile de le corriger en lisant corbe l'escine ; mais là n'est pas la correction, et le vers est plus malade qu'il n'en a l'air ; qu'est-ce en effet que poil fronchie ? Le poil ne se fronce, ne se ride pas ; d'ailleurs le vieillard n'a presque plus de cheveux. Lisez pel ot fronchie, il eut la peau froncée, ridée, ce qui est d'ailleurs une locution connue et ce qui rend au vers le nombre de syllabes voulu.

Ce n'est pas tout : aguares n'est pas, je pense, un mot de la langue. Si on le lit en deux : a guares, on donne à guares le sens de peu, qu'il n'a pas. Je pense qu'il faut : dens n'a guares ou gueres. Chiaux, monosyllabe, de capillus, me parait une contraction si insolite, qu'un vers, qui d'ailleurs présente des vices de lecture, ne peut m'en être garant. Je supprimerais donc et :

Dens n'a guares, de chiaux poi.

(Il eut la peau ridée, le dos courbé, le chef chenu, la face misérable ; il n'a guère de dents, pas de cheveux ; les lèvres sont comme mortes ; les jambes lui manquent, les bras sont faibles ; la poitrine est haute, le ventre bas, les yeux enfoncés, le nez pointu.)

A la même page, le jeune prince ayant écouté ceux qui lui ont expliqué ce que c'est qu'un vieillard, le texte porte :

Cil lor respont à la personne ;

Quele est la fins de cel viel homme ?

Je pense qu'il y a une faute d'impression, car personne ne rime pas avec homme. En tout cas, lisez : à la parsome, qui signifie en somme, finalement.

C'est encore une faute d'impression que je soupçonne dans un passage où est décrit, non sans imagination, l'état d'aridité de l'âme du jeune prince avide de la rosée du ciel.

Se auchun sage recouvroie,

Molt volentiers de lui oroie

Auchun conseil de mon salu,

Car grant piecha m'efist valu

Bone semence en moi esparse ;

Par moi nen ert bruslée n'arse

N'iert entre pieres n'entre espines ;

Ains li ferai bien ses rachines

Croistre del cuer et de la pluie.

Assés est plus amers que suie,

Maistres, quant nul homme se truis,

Ki aighe traie de mon puis (p. 36).

Au lieu de se truis, lisez ne truis : quand je ne trouve aucun homme.

(Si j'avais près de moi quelque sage, j'écouterais bien volontiers ses conseils sur mon salut. Car depuis bien longtemps m'eût profité bonne semence en moi éparse ; en moi elle ne sera ni rouillée ni brûlée, ni entre pierres ni entre épines. Mais J'en ferai bien croître les racines par le cœur et par la pluie. C'est, maitre, une amertume pire que celle de la suie, de ne trouver personne qui tire l'eau de mon puits.)

Les manuscrits ne connaissant pas l'apostrophe, c'est quelquefois une difficulté de bien ajuster les petits mots qui la comportent dans notre orthographe moderne.

Se tu ne vels mon consel croire,

Je te di bien, ce n'est la voire,

Plus te harai que nul el mont (p. 151).

Ce n'est la voire signifie : ce n'est la vérité ; or, au contraire, le sens demande : c'en est la vérité ; je lis donc, déplaçant l'apostrophe : C'en est la voire.

(Si tu ne veux mon conseil croire, je te dis bien, et c'est vérité, je te haïrai plus que nul au monde.)

Un serviteur, qui n'a pas dit au roi tout ce qui se passe chez le prince, est dans une mortelle inquiétude :

Molt a le cuer et triste et noir ;

Sor son cors a mis molt fort lime,

Car sa pensée ki li lime

Le cuer et ret par là dedens ;

Or est souvins, or est endens,

Or est, or plaint, or se souspire (p. 29).

Il manque au troisième vers quelque chose pour qu'il y ait une phrase ; je pense qu'il faut suppléer est :

Car sa pensée est ji li lime

Le cuer . . . . .

Je n'aime pas non plus endens, et je lirais adens, qui est encore usité dans nos campagnes : adens, sur les dents, sur le ventre ; mais endens, dans les dents, n'est pas correct.

(Il a le cœur et triste et noir ; il s'est mis sur le corps une lime bien forte ; c'est sa pensée qui lui lime le cœur et le ronge par dedans. Tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, il git, il se plaint, il soupire.)

En épluchant, il serait facile de trouver des fautes du manuscrit qui pourraient être corrigées ; mais je laisse ce qui n'a guère que la valeur d'un errata et je passe à la récolte que j'ai faite des mots qui me sont inconnus. La liste n'en est pas très-courte. Je commence par deviner, non notre verbe deviner, mais un autre dont le sens est tromper, égarer.

Se l'estoire ne nous devine,

D'iluec esoit Dido roïne (p. 194).

Qu'est ici deviner ? D'où vient-il ? A-t-il quelque rapport avec notre mot populaire débine ?

Je ne suis pas moins arrêté par le mot vout, employé dans le passage où il est dit que tous les hommes, si la mort n'intervient, arrivent à la décrépitude.

Oïl, par foi, à tous avient,

Se mors anchois ne les retient,

Tout enviellissent et tont vout,

Se mors anchois ne les retout (p. 27).

Mais vout n'est-il pas une fausse leçon ? et n'est-on pas en droit de lire :

Tout enviellissent et tout vont,

Se mort anchois ne les retond.

(Oui, par ma foi, la vieillesse advient à tous, si la mort ne les retient auparavant ; tous vieillissent, et tous vont, si auparavant la mort ne les coupe.)

Retondre n'est pas étranger à la vieille langue.

Je note sans réflexion les inconnus qui suivent :

Engenrée :

La grant ire de sa pensée

Li rent le cors à engenrée (p. 125).

à moins qu'on ne lise engrotée, maladie.

Correus :

Repentans est et envions,

Et correüs et convoitous (p. 181).

Alamir :

Che dist li cors (à l'âme) : si com jou croi,

Fu n'as nule pitié de mot ;

Car tu me lais trop alamir (p. 269).

Je l'ai déjà dit plus d'une fois, s'il existait un dictionnaire de notre vieille langue, plusieurs des questions que je laisse sans réponse en auraient une toute faite. En attendant, je consigne ici, pour l'usage de ceux qui s'occupent d'un dictionnaire de la langue, d'oïl, les mots que j'ignore. Je les consigne aussi parce qu'ils me valent parfois des correspondances intéressantes et d'utiles suggestions. Dans un article sur Hugues Capet (Journal des Savants, février 1865, p. 97), j'avais consigné hunonée comme un mot mettant en défaut toutes les analogies qui étaient à ma disposition. A Hugues Capet mourant de faim, un ermite sert des pommes et des racines

Quant li rois a moult bien la viande avisée,

Lors a dit doucement et à basse alenée :

Par mon chief, je n'ai pas apris ce hunonée ;

Mais je dis cent mercis, qui l'avez présentée.

J'avais désespéré trop tôt. Un correspondant de Marseille, M. Cousinery, me signale dans le Dictionnaire provençal français d'Honorat : announa, seigle, froment, provisions ; annonat, arrivé à maturité, et il ajoute que anonnarié était, à Marseille, le nom d'anciens magasins où l'on déposait les blés à vendre ou leurs échantillons. Je crois que ces données fournissent l'appui à une conjecture probable, et qu'on peut lire dans Hugues Capet :

Par mon chier je n'ai pas à pris ceste anonée.

C'est-à-dire, je n'estime guère cette provision ; anonée représentant, au féminin, l'annonnat provençal. Annonée, announa, annonat proviennent du latin annona, récolte, provisions.

Quelques mots méritent d'être notés pour leur rareté ou leur forme.

A son origine, la langue d'oïl ne put manquer d'avoir le comparatif latin, qui se perdit de bonne heure ; cependant il en resta quelques vestiges : greignor, plus grand ; gentior, plus gentil ; bellezor, plus beau ; il faut y ajouter belior de notre poème, qui est le comparatif de bellus :

Si biaus estoit qu'en nule terre

Ne convenoit belior querre (p. 11).

Certains dialectes ont eu de la tendance à supprimer la nasale dans les mots, par exemple, efant en Normandie pour enfant. On trouve de cette suppression plusieurs traces dans nos anciens textes. En, voici une à ajouter : esticele pour estincele :

Il vous a cuit de l'esticele

Dont tout li crestien sont cuit.

Cuire avait, comme en latin coquere, le sens métaphorique de brûler, enflammer. Dans mon dictionnaire je n'ai cité des exemples d'étincelle qu'avec la nasale.

Par l'altération du texte, certains passages sont inintelligibles, du moins pour moi. Je me suis essayé sur quelques-uns. Il s'agit des seigneurs qui foulent les pauvres gens et les jettent dans les prisons pour en tirer de l'argent :

De cordes de hart et de corre,

De kaines (chaînes) et de carkans

Les crucefient en lor bans (p. 131).

Je suis porté à prendre corre pour une forme de coudre, noisetier ; la hart, dont le sens propre n'est pas jusqu'à présent déterminé, serait ici l'osier, et cela signifierait : des liens d'osier et de coudrier.

Le roi Avenir, irrité de voir son fils obstinément chrétien, lui reproche tous les biens dont il l'a comblé :

C'ai jou forfait, c'ai jou cachié

C'est emeü par mon pechié ?

Car ains pores, si com jou sai,

Ne fit de fil ce que fait t'ai (p. 151).

Que veulent dire emeü et la phrase où il est ? S'il venait d'esmouvoir, il serait écrit esmeü. Je propose, au lieu de c'est emeü, de lire k' ait te neü, qui t'ait nui ; avec quoi le sens devient clair et coulant : qu'ai-je forfait, qu'ai-je pourchassé qui t'ait nui par mon péché ? Au lieu de ains, je lirais ainc, un des équivalents de onc, traduisant : Car jamais père ne fit pour son fils ce que j'ai fait pour toi.

On pourra appeler, je n'en disconviens pas, minuties les choses ténues que je recueille dans nos vieux textes ; j'aime mieux les nommer petits faits ; du moins c'est en petits faits que j'essaye de transformer' les minuties. de lis p. 240 :

J'ai fait, dist-il, tout ton commant,

Mais ne me valt ne tant ne quant ;

T'ars est falie et tes consaus ;

S'en est mon fil pris molt grans maus.

Or ne sai mais quel conseil croire ;

Car ten art cuidoi toute voire.

Pourquoi cité-je ces vers ? C'est qu'ils présentent ton art dit une fois t'ars et l'autre ten art. En quoi cela m'importe-t-il ? C'est que dans l'article sur Hugues Capet, p. 99, essayant d'expliquer comment le solécisme qui unit un pronom possessif masculin avec un nom féminin — ton âme, ton épée, autrefois, t'âme, t'épée — avait pu s'introduire vers le quatorzième siècle, malgré la syntaxe et malgré un usage déjà séculaire ; j'ai prétendu que la forme picarde men, ten, sen, qui se prenait pour le féminin, avait servi de transition ; solécisme, à vrai dire, à peine possible en soi, et qui ne l'est devenu que parce qu'il s'est trouvé être presque une forme simplement dialectique. Ici t'ars dans un vers et ten art dans un autre — on sait qu'art, d'après le latin, est du féminin dans la langue d'oïl — nous mettent, en un même texte, les deux formes sous les yeux, et paraissent montrer l'origine de mon, ton, son à usage féminin, dans men, ten, sen, à usage féminin également. Le ten art que j'ai rapporté dans un vers d'ailleurs douteux, puisqu'il y faudrait probablement lire cuidoie au lieu de cuidoi, doit appartenir au copiste ; l'auteur lui-même suit partout l'ancienne règle française pour les adjectifs possessifs.

On connaît l'heureux emploi que nos aïeux faisaient du substantif rien, signifiant chose, par exemple dans ce vers charmant :

La douce riens qui bele amie e nom.

Gui de Cambrai n'a pas moins de charme, quand il dit en parlant des enfants :

C'est une riens qu'on aime lent !

Ayant déjà cité quelques passages choisis uniquement parce qu'ils offraient matière à discussion, il faut maintenant donner, au moins une fois, à Gui de Cambrai, pleine carrière dans un morceau où apparaisse sa manière de penser et d'écrire. C'est une véhémente invective contre les rois et les barons :

Trop se fient en lor baillie,

Mais malvaise est la signorie...

Et Dez, ki passion souffri,

Ara grant fort, s'il a pitié

Des haus barons qui sont jugié

Par lor meïsme jughement,

Quant il font mal à poure gent.

Ha ! signor, car vous repentés

Felon baron, car esgardés

De vos ancestres qui mort sont !

Car l'escripture nous despont,

Zi chi ne fait que faire doit

En ceste vie mort rechoit.

On dit Herodes et Noirons

Et Pylates et Lucions

Estoient mort, mais c'est mençoigne,

Que je vous di bien sans alonge

He cent Herodes trouveroie

Par le pals, se jes querole.

Pylates et Herodes vit,

Car souvent sont à grant delit

Et en Franche et en Lombardie.

Car Herodes pas ne mendie

Tant com li rois est à Paris ;

Et Pylates, cite m'est avis,

Est molt sires de Vermendois.

Hui cest jor n'est quens ne rois

Ne soit Herodes en justiche

U Pylates, par tel devise

Que li baron qui hui cest jor

Sont del malvais siecle signor,

Se delitent en folonie,

Tel pooir ont et tel baillis (p. 131).

 (Ils se fient trop en leur puissance ; mais mauvaise est leur seigneurie... et Dieu, qui souffrit passion, aura grand tort s'il a pitié des hauts barons, qui sont jugés par leur propre jugement, quand ils font mal à pauvre gent. Ha ! seigneurs, repentez-vous ; félons barons, considérez vos ancêtres qui sont morts. L'Écriture nous assure que qui ne fait ce qu'il doit faire en cette vie, reçoit la mort. On dit qu'Hérode, Néron, Pilate et Lucien sont morts ; mais c'est mensonge, car je vous dis bien sans beaucoup de paroles, que je trouverais cent Hérodes par le pays, si je les cherchais. Pilate et Hérodes vivent ; car souvent Ils sont en grandes délices et en France et en Lombardie ; certes Hérode ne mendie pas, tant que le rois est à Paris ; et Pilate, à ce qu'il me semble, est grand sire en Vermandois. Aujourd'hui il n'est comte ni roi qui ne soit Hérode ou Pilate en justice ; de telle aorte que présentement les barons sont les seigneurs du mauvais siècle, Ils se réjouissent en félonie, tel est leur pouvoir, telle est leur seigneurie.)

Il n'épargne pas plus les gens d'Église qu'il n'a fait les barons.

Li siecles est, trop deputaire

Et mal querans à grant desroi.

Li uns ne porte à l'autre foi.

Fois, Deal c'est voirs, et est perle ;

Car trahisons et felonie

L'ont fors du siecie piecha mise ;

Et li prelas de sainte eglise

Sont hui ceatjor prelas de mal ;

Devenu sont symonial ;

Chascuns qui a riens en baillis

Est mais Symons et symonie...

Li apostoiles, li legat,

Li archevesque, li prelat

Ont si droiture mise ariere

He fois, ki piecha test en biere,

Ne lor ose riens contredire ;

Tout li roiaume sont en pire...

Par les clers est venus li meus ;

Nes en l'ordre de Clerevaus

Ne troverolt on mais un homme,

Ki voir disans fast sans mençoigne.

Hé ! clergie, com tu les basse !

De mal faire n'es tu pas lasse ;

Mais de bien faire es tu lassée,

C'en n'en I puet trouver denrée.

Homme, com tu les poi cremue !

Ta grana vertus qu'est devenue,

C'om par le mont redoutoit tant ?

Molt pues avoir le cuer dotant,

Que deniers onques te vainki,

Ne de droiture te parti ;

Or les tu femme de bordel.

Hi por chainture u por aniel

Fait à l'omme tout son plaisir . . .

Tu commenchas le sacrement

Et le cors Diu premiers à vendre.

A toi doit on bien garde prendre,

Ki les Judas nous fais Mire.

De chou se plaint Dex nostre sire,

K'il est adiès par toi vendus

Et en la crois mil fois pendus (p. 289 et 290).

(Le siècle est trop corrompu et cherchant le mal avec grand désordre. L'un ne porte pas foi à l'autre. Fei, Dieu, c'est vrai, elle a péri ; car trahison et félonie l'ont depuis longtemps ôtée du siècle. Les prélats de sainte Église sont aujourd'hui prélats de mal ; ils sont devenus simoniaques ; quiconque a quelque chose en son pouvoir est désormais simon et simonie... Le pape, les légats, les archevêques, les prélats ont tellement mis droiture en arrière que la foi, qui depuis longtemps gît en la bierre, ne leur ose rien disputer ; tous les royaumes empirent... Par les clercs est venu le mal. Même dans l'ordre de Clairvaux on ne trouverait pas un homme qui parlât vrai sans mensonge. Hé ! clergie, combien tu es basse I Tu n'es pas lassée de mal faire, mais tu l'es de bien faire, dont on ne peut trouver en toi parcelle. Rome, que tu es peu crainte ! Qu'est devenue ta grande vertu, qu'on redoutait tant par le monde ? Tu peux avoir le cœur bien dolent, de ce que l'argent t'a vaincue et t'a séparée de droiture. Maintenant tu es femme de bordel, qui pour ceinture ou pour anneau fait à l'homme tout son plaisir... Tu commenças d'abord à vendre le sacrement et le corps de Dieu ; il faut se bien garder de toi qui nous fars élire des Judas. Dieu notre Seigneur se plaint qu'il est sans cesse par toi vendu et en la croix mille fois pendu.)

Ces déclamations contre le siècle et contre l'Église ne manquent pas de verve. Borne femme de bordel fait penser à Dante appelant l'Italie :

Non donna di provincie, ma bordello (Purg., VI, 78) ;

et, quand, dans une parabole où l'enfer est comparé à une 11e, Gui de Cambrai parle des perdus qui y sont mis (p. 82), on pense encore à la perduta gente du poète florentin. Ces similitudes, sans être aucunement des imitations, ne sont pourtant pas absolument fortuites entre des temps et des pays si voisins.

En effet, Gui de Cambrai n'est guère antérieur à Dante que d'une soixantaine d'années. L'érudition suit, comme le chasseur, une piste. Quelques noms consignés par Gui de Cambrai à côté du sien dans son poème, ont permis aux savants éditeurs de circonscrire sa date en d'étroites limites. Il nous apprend que le texte latin de Barlaam et Josaphat lui fut prêté par un Jean, doyen d'Arras, qui aimait cette histoire, qui l'apporta en Arrouaise et qui était un homme de grande noblesse. On trouve, en effet, dans les documents, un Jean qui fut doyen d'Arras de 1200 à 1214, qui fut à la tête de l'abbaye d'Arrouaise en 1194, et qui était de l'ancienne maison de Beaumez, illustre par ses richesses et par l'éclat de ses alliances. C'est ce Jean qui remit le livre à Gui de Cambrai.

Suivant un usage dont on voit beaucoup d'exemples au moyen âge, Gui de Cambrai avait composé son Barlaam et Josaphat pour complaire à un vavasseur nommé Markais et à sa femme Marie. Or on trouve en 1228 un Guillaume, sire de Markais, chevalier, qui donna à l'abbaye de Saint-Laurent dix mencaudées de terre situées à Tilloy-lez-Cambrai, du consentement de son épouse Marie de Haplaincourt. Les noms et les qualités concordent.

Ainsi le poème de Gui de Cambrai appartient à la première moitié du treizième siècle. Les éditeurs ont satisfait à tout ce que le lecteur peut exiger d'eux : bon texte, notes substantielles, éclaircissements sûrs. Nos bibliothèques leur devront un texte inédit du moyen âge, une de ces compositions que, pour ma part, je ne lis jamais sans intérêt ; tant elles tranchent par l'ordre des sentiments sur celles de l'antiquité, tant elles font vivre avec l'époque qui les a enfantées, et tant elles annoncent, tout humbles qu'elles sont souvent, une nouvelle ère d'art et de beauté.

 

 

 



[1] Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 879 (1852).

[2] Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 818 (1852).

[3] Barlaam und Josaphat, ein französisches Gedicht des dreizehnten Jahrhunderts von Gui de Cambrai, herausgegeben von Hermann Zotenberg und Paul Meyer, Stuttgart, 1864. Barlaam et Josaphat, poème français du treizième siècle, par Gui de Cambrai, publié par Hermann Zotenberg et Paul Meyer. (Journal des Savants, juin 1865.)

[4] Lamartine, Harmonies, I, 11.

[5] Les mounis sont des personnages sages et saints, participant plus ou moins de la nature divine.