HISTOIRE DE LA RÉGENCE

 

 

CHAPITRE XII.

 

 

Réconciliation avec l'Espagne. — Traités, alliances et mariages. — Ambassadeur turc en France, réception et traitement.

 

TANDIS que la banque et la peste associaient leurs ravages, le Régent travaillait à conjurer un troisième fléau, par la réconciliation de l'Espagne. Il n'avait, à la vérité, combattu qu'à regret[1] ; mais Philippe V n'avait signé la paix que par force. On pouvait juger de la vivacité de ses ressentiments par les faveurs dont il accablait les réfugiés. Presque tous les régiments de cavalerie leur étaient donnés ; Foucault de Magny devenait majordome de la reine et gouverneur des Infants ; le roi n'avait accédé à la quadruple alliance qu'après une conférence avec cet homme, qui passait en France pour un insensé ; Lambilly et Ferrette avaient des missions de confiance. Cet accueil attirait chaque jour de nouveaux transfuges, et Marcillac, déserteur depuis la paix, était aussitôt créé lieutenant-général. Il n'entra jamais dans l'esprit de Philippe V que les traîtres qui avaient conspiré pour lui ne fussent pas de fidèles Français, et la fin tragique des quatre. Bretons lui rendit encore plus cher ce sentiment qu'il conserva toute sa vie[2]. Le crédit de ces fugitifs opposait aux désirs du duc d'Orléans une barrière d'autant plus incommode que la cour, confinée dans les forêts de Bal-sain, n'avait jamais été plus farouche. Le roi et sa femme, épris d'une jalousie mutuelle, ne se perdaient de vue ni le jour ni la nuit. Si quelque lumière arrivait à ta reine sur les affaires publiques, c'était par des moyens que le duc de Popoli avait inventés, et que la gravité de l'histoire ne permet pas d'exposer.

A ces obstacles intérieurs se joignait un incident nouveau, qui retenait toute l'Europe sous les armes. A peine les débris de l'armée de Sicile étaient rentrés dans les ports d'Espagne, qu'une autre expédition non moins menaçante se préparait à en sortir.

J'anticipe un peu sur l'ordre des événements pour expliquer le but d'un effort si extraordinaire. La flotte débarqua tout à coup sur la côte d'Afrique[3] pour dégager Ceuta que les troupes de Maroc assiégeaient depuis vingt-six ans. Une guerre si patiente avait transformé le camp des Africains en une jolie ville mauresque, et il n'eût tenu qu'aux deux peuples de s'assiéger réciproquement ou de vivre en bons voisins. Après les premiers succès que donne une invasion imprévue, le climat et les forces des Maures détruisirent l'armée catholique ; ses pitoyables restes repassèrent la mer, tramant dans l'Andalousie des maladies contagieuses, et subsistant des aumônes des monastères. Cette fatale entreprise avait été conçue dans les ténèbres du confessionnal. On se souvient qu'Alberoni n'avait obtenu de la cour de Itoffie une levée de décimes sur le clergé espagnol qu'en prétextant une guerre contre les infidèles. Philippe V se crut engagé par un fourbe, et il sacrifia le sang de son peuple à une pieuse faiblesse, aussi indigne d'un roi que d'un homme sensé. Ce fut au milieu des apprêts de cette mystérieuse folie que Dubois, assuré de la confiance de son maitre par d'importants services, résolut de conquérir, comme alliée, cette cour qu'il avait déconcertée comme intrigante, et vaincue comme ennemie.

Il s'adressa d'abord au duc de Parme, oncle et beau-père de la reine, qui demanda sérieusement, pour prix de son entremise, une armée de soixante mille hommes, destinée à chasser les Allemands de l'Italie[4]. Ce petit prince, jusqu'alors réputé sage, gagnait cette manie de conquêtes dans le commerce du lord Peterborough, qu'on n'appelait pas sans raison le dernier des chevaliers errants. Dubois, dégoûté du maitre et du disciple, chercha sous la robe d'un religieux un conciliateur moins turbulent. Les temps anciens n'offrent rien d'analogue à ce qu'est parmi nous un confesseur de roi. Le père d'Aubenton montrait, en Espagne, jusqu'où peut s'étendre, sous un prince faible, ce ministère secret et sans limites qui, avec un art médiocre, transforme en cas de conscience toutes les questions politiques, prosterne le maître aux genoux du sujet, et règne tour à tour par l'insinuation et par l'autorité. Dubois jugea sainement de la puissance du jésuite et de la manière de le séduire. Ce vieillard, d'un caractère doux et modeste, d'un esprit commun, mais trempé dès longtemps dans les manèges de sa profession, conservait un cœur français, et une seule passion, celle de l'agrandissement de sa société[5]. Dès qu'on lui laissa entrevoir pour elle le triomphe de la bulle et la restitution du confessionnal du jeune roi de France, il travailla sans relâche non-seulement à l'alliance des deux royaumes, mais au triple mariage qui ne tarda pas à unir les maisons d'Espagne et d'Orléans. Cette prompte révolution fit assez connaître quelles mains tenaient le sceptre au-delà des Pyrénées, et Dubois put adresser au confesseur ces paroles ingénieuses et profondes : Que vous êtes heureux, mon révérend père, de vous trouver attaché à un prince à qui vous avez la consolation d'assurer que ses inclinations sont autant d'inspirations du Seigneur ![6] et de son côté le père d'Aubenton, disait à notre ambassadeur : Je vois dans la conscience du roi, dans ses desseins et dans ses actions, comme dans un cristal bien net[7].

On régla d'abord secrètement la restitution des places prises pendant la guerre, et l'appui qui serait donné, dans le prochain congrès, aux prétentions de l'Espagne. Quoique le marquis de Maulevrier, qui signa ce dernier traité le 27 mars 1721, ne fût qu'un instrument, il doit être remarqué pour sa singularité ; c'était un militaire simple et franc, ancien compagnon d'armes de Philippe V, et d'une complète ignorance en diplomatie.

Dubois, en l'envoyant à Madrid comme plénipotentiaire, lui adjoignit un conseiller pour les affaires imprévues[8], et se reposa sur sa bonhomie du soin de plaire au roi. Dubois ne se trompa qu'à demi. Maulevrier eut sa première audience au milieu d'une forêt ; la reine, surprise dans un vêtement d'amazone, lui dit en souriant Les Bourbons ont toujours aimé la chasse, et je fais comme eux. Il devint bientôt nécessaire au roi et à sa femme ; et dans cette cour où les affections privées dominaient la politique, il obtint souvent comme ami ce qu'on lui eût refusé comme ambassadeur. Il est vrai qu'il parvint à cette intimité par des voies que ses instructions n'avaient pas prévues. Non seulement il montrait au roi et à la reine les dépêches qu'il recevait et celles qu'il écrivait, mais comme le Régent et l'abbé Dubois étaient le sujet ordinaire de leurs entretiens, il enchérissait volontiers sur la malignité des deux époux, par des anecdotes et des plaisanteries plus amères. Dubois, furieux de ce débordement de franchise, rappela son agent ; mais le roi Philippe V, encore plus outré de perdre un ami, répondit d'un ton si menaçant, que l'ordre fut révoqué. On employa aussi pour faire revenir M. de Maulevrier l'autorité du bailli de Langeron son oncle, qui avait commandé à Marseille durant la peste ; mais le neveu fut sourd à toutes les insinuations. On ne réussit pas mieux à lui associer Chavigny ; car le roi prit ce ministre rusé en une telle aversion qu'il fallut le retirer promptement[9]. Dubois et le Régent se virent contraints de dévorer leur colère et de conserver près de trois années en Espagne un censeur indiscret, qui servait fort bien son pays à leurs dépends.

En poursuivant la faveur de l'Espagne, la régence ne tarda pas à rencontrer sur sa route l'obstacle qu'elle avait élevé de ses mains, et à sentir tout ce que pèse l'amitié des Anglais. Ceux-ci ayant pénétré nos négociations, il fallut laisser dans l'ombre le premier traité, signé trois mois auparavant, et en conclure de nouveaux entre les trois puissances, où tout fut sacrifié à l'intérêt de la Grande-Bretagne[10]. L'art et le crédit de la France servirent à cimenter le commerce de sa rivale dans les colonies espagnoles, et à lui faire accorder ce vaisseau privilégié, dont le chargement, perpétuellement nourri par la fraude, s'écoulait sans cesse et ne s'épuisait jamais. Maulevrier était trop bon français pour ne pas gémir de cette fatale complaisance, et Dubois trop éclairé pour ne pas en rougir[11]. On serait même tenté de croire que ce prélat vendit son pays, s'il est vrai qu'il devint alors pensionnaire du roi Georges. Ce problème historique a été discuté un an après sa mort, dans la correspondance du comte de Morville, ministre des affaires étrangères, et du maréchal de Tessé, alors ambassadeur à Madrid. Ce dernier avance comme un fait certain, que Dubois accepta des Anglais, avec l'agrément du Régent, une pension annuelle de cinquante mille écus, et qu'il écrivit au marquis de Grimaldo, ministre favori de Philippe V, qu'il lui en avait ménagé une semblable. Morville, sans élever aucun doute sur la sincérité dit fait, lui répond : Nous avions, à la vérité, des soupçons assez confirmés de la pension faite par les Anglais au cardinal Dubois ; mais on n'avait aucun indice de celle de Grimaldo[12], et du consentement du duc d'Orléans. Ces deux juges sont graves ; on désirerait qu'ils citassent les preuves d'une accusation que Dubois repoussa toujours comme une odieuse calomnie ; car je ne dois pas taire que le comte de Sparre, ayant laissé entrevoir que Dubois recevait de l'Angleterre une pension de douze mille pièces, ce ministre s'en plaignit à la cour de Suède avec un emportement qui, par malheur, pouvait également signifier dans sa bouche l'indignation de l'innocence ou le dépit d'être démasqué. Il faut néanmoins convenir, pour être juste, que l'avidité de Dubois et la faiblesse du Régent qui la tolérait, révoltaient moins à une époque où l'usage semblait presque légitimer ce trafic, où les ministres de Charles VI recevaient de toutes mains, en partageant avec leur maître[13], où, enfin, ces dons ambigus tenaient plus de la nature du subside que du salaire de la trahison.

Ce n'était pas la première fois que le Régent séparait ses intérêts de ceux de l'État, et dans cette circonstance, tout ce que la France perdait par d'aveugles traités, la maison d'Orléans le regagnait par des mariages. La politique devenait en quelque sorte domestique, et l'histoire, sous peine de n'être qu'une jonglerie de rhéteur, doit descendre dans des scènes de famille pour y montrer les destinées de cette époque. L'Infante, âgée de quatre ans, épousait Louis XV qui en avait douze, et elle venait recevoir en France son éducation. Un mariage dont les fruits devaient être si tardifs laissait pour longtemps au Régent l'espoir de succéder au trône. La faible santé du roi avait failli de le réaliser pendant la négociation. Frappé d'une maladie aigué dont les médecins furent déconcertés, il dut la vie à la hardiesse du jeune Helvétius, qui le fit saigner au pied. La guérison de ce prince, que Massillon nommait si justement l'enfant de l'Europe, excita une ivresse générale. Entre les réjouissances dont le royaume fut couvert durant deux mois, on remarqua celles du peuple de Lyon, qui n'attendirent le signal d'aucune autorité, et présentèrent ce je ne sais, quoi d'impétueux et de volontaire qui distingue toutes les affections de cette ville célèbre. L'infante était à Madrid l'objet d'une autre idolâtrie. Ses parents, émus d'un tendre orgueil, la faisaient traiter en reine de France. Quand le moment du départ fut venu, ils voulurent, pour l'honorer encore, l'accompagner jusqu'au péristyle du palais ; mais Philippe et sa femme avaient trop présumé de leurs forces ; tous deux s'évanouirent en chemin, et l'Infante fut enlevée de leurs bras. Dubois, profitant de cette faiblesse, affecta de rendre un vrai culte à l'Infante, el ce vieux ministre ne dédaigna pas de remplir ses dépêches de puérilités dont il prévoyait l'effet sur le cœur d'une mère[14]. Le père d'Aubenton eut sa part des faveurs, et, ainsi qu'on le lui avait promis, le confessionnal du jeune roi passa du savant abbé Fleury au jésuite Linières, homme simple, sans fiel et sans intrigue. Par un caprice que l'esprit, de parti pourrait seul excuser, le cardinal de Noailles refusa des pouvoirs à ce religieux, quoiqu'il fût déjà confesseur de la mère du Régent, bonne et singulière femme, qui s'était arrangé une religion empruntée de toutes les sectes chrétiennes. Mais par un autre caprice de la discipline ecclésiastique, on éluda régulièrement l'influence du prélat fanatique, en consommant hors de son diocèse l'acte qu'il ne voulait pas autoriser. Le jésuite alla donc absoudre son pénitent à la campagne, et la faute de l'archevêque fit admirer aux faibles comment le même prêtre, sans vertu pour délier les péchés dans la banlieue, pouvait ouvrir le ciel quelques toises plus loin.

Le rapprochement de deux cours aussi diverses que Balsain et le Palais-Royal jeta dans les mœurs des accidents imprévus. Avant son départ de Madrid, l'Infante avait envoyé au roi une ceinture de la Vierge, et Dubois transmit avec un respect hypocrite ce bizarre présent de noces, qui provoqua les lourdes plaisanteries du maréchal de Villeroi. De son côté la cour. de France, après l'arrivée de la princesse, se transforma un jour en une confrérie du Rosaire ; l'Infante et tout ce que la régence comptait de femmes belles et voluptueuses, reçurent des mains d'un moine, dans une église de Versailles, le signe pieux de cette adoption. A cette fête légère qui rappelle un peu trop les jeux du règne de Henri III, l'Espagne répondit en faisant assister la jeune princesse d'Orléans à l'horrible spectacle d'un auto-dafé. La duchesse d'Orléans, sa tante, avait vu de même en personne la fête de son mariage avec Charles II célébrée en i68o par le supplice de cent dix-huit martyrs ; plus anciennement encore les reines Elisabeth de Valois et Elisabeth de Bourbon avaient été l'objet d'aussi effrayants hommages. Un clergé sanguinaire réservait particulièrement ces épreuves aux princesses du sang français ; on eût dit qu'il voulait par ce baptême de feu initier aux mœurs de l'Ibérie des cœurs tendres qu'il supposait trop mollement trempés de religion. Enfin le dix-huitième siècle retrouvait les sacrifices humains dans cette contrée barbare ; l'avènement des Bourbons n'y avait point adouci l'exécrable coutume des druides et des Mexicains. Philippe V, il est vrai, inquiété une fois dans son autorité par le Saint-Office, avait eu quelque désir de le réprimer ; mais la reine, le père d'Aubenton, et Alberoni le firent promptement renoncer à ce dessein, en lui rappelant les recommandations de son aïeul ; car, dit le célèbre historien de l'inquisition, don Juan Antonio Llorente : Louis XIV, qui fut pendant les vingt dernières années de sa vie l'un des hommes les plus fanatiques parmi les faux dévots, avait conseillé au monarque espagnol de soutenir l'inquisition, comme un moyen de maintenir la tranquillité dans son royaume[15]. Ce conseil ne fut que trop bien suivi, et l'inquisition obtint sous le règne de Philippe V, et dans la seule Espagne d'Europe, quatorze mille soixante-seize victimes, dont les bûchers en consumèrent deux mille trois cent quarante-six.

Le second mariage entre la fille du Régent et le prince des Asturies n'était pas une politique moins habile que celui de l'Infante avec le roi. Le prince, âgé de quatorze ans et fils d'un père valétudinaire, paraissait aussi voisin du trône que disposé à être dominé par sa femme. Jusqu'alors abandonné à des valets, et s'épuisant dans les forêts en exercices violents, cet héritier des Espagnes avait reçu l'éducation d'un faune. La perspective de son mariage troubla ses sens au point qu'il fallut retirer de sa chambre le portrait de mademoiselle de Montpensier. Ne pouvant se représenter que sous les traits d'une grande chasseresse la femme dont on lui avait vanté les perfections, il fit secrètement fabriquer pour elle deux fusils, dans le dessein de la surprendre par cet hommage délicat. La princesse partit sous ces heureux auspices et fut échangée avec l'Infante dans l'Île des Faisans. On observa que la maison élevée pour cette cérémonie toute fraternelle, fut construite des mêmes bois que peu de temps auparavant la haine avait enlevés du port du Passage, le fer et la torche à la main. Le duc de Saint-Simon, envoyé à Madrid pour faire les demandes d'usage, y porta tous les caprices de son caractère insociable[16]. Comme on était convenu, à cause de l'âge trop tendre des époux, de différer leur cohabitation, il exigea qu'ils parussent dans le marne lit aux yeux de toute la cour.

Ce simulacre que l'on pratique en France, choqua les Castillans jusqu'au scandale, et blessa la sévère réserve que la jalousie des Maures a déposée dans les mœurs espagnoles. Le prince des Asturies baigna de pleurs la couche dont il fut aussitôt arraché ; mais la suite confirma peu ce favorable augure.

On tâcha aussi d'enchaîner l'avenir par un-troisième mariage entre deux enfants, mademoiselle de Beaujolais, fille du Régent, et don Carlos, né, comme l'Infante, du second mariage de Philippe V, et appelé aux successions de Parme et de Toscane : la fortune se joua de ces projets, qu'elle avait semblé désavouer dès leur naissance. Car si mademoiselle de Montpensier pendant son voyage faillit à être brûlée vive dans une maison où elle couchait, sa jeune sœur qui devait entrer en Espagne par la mer, vit au moment de s'embarquer, à Blaye, une tempête furieuse briser le bâtiment qui lui était destiné.

Le départ de la première fut accompagné d'une circonstance bizarre. Un fameux voleur, qui subit la mort dix jours après[17], déclara que quarante de ses complices s'étaient mêlés dans le cortège de la princesse ; et l'on apprit en effet de Madrid que trente de ces brigands y avaient fait leur entrée avec elle. Ce monstrueux désordre prouve que la police si vantée de M. d'Argenson était encore bien imparfaite, ou qu'elle avait fort dégénéré depuis que son auteur n'en tenait plus les rênes.

La conclusion de ces alliances fut le chef-d'œuvre de Dubois et rendit son pouvoir inébranlable. Les restes de la vieille cour donnèrent un nouvel exemple de la mauvaise foi des factions. Ceux qui du temps de Cellamare appelaient de leurs vœux Philippe V au trône de France, virent avec chagrin sa fille chérie y être conduite par fa main du Régent. Mais le peuple, charmé de la paix, et de l'union des deux branches de la maison Royale, s'inquiéta peu d'un retard dont !mariage de Louis XIV et du grand Dauphin n'avait pas été exempt[18], et s'accoutuma volontiers à l'Infante, qu'on élevait presque sous ses yeux dans un jardin du Louvre. Les Espagnols apprirent avec froideur ces arrangements, où le Roi avait disposé de trois de ses enfants à l'insu de son conseil. Les deux époux s'étaient flattés de voiler par ce mystère le contraste de leur conduite apparente et de leurs sentiments secrets. En vain Dubois s'écriait dans les accès de son dévouement : il faut que je me tâte pour reconnaître si je suis ministre d'Espagne ou de France[19] ; cet enthousiasme vrai ou simulé ne frappait que des cœurs glacés. Elisabeth et Philippe, portant dans leurs préventions l'opiniâtreté des caractères farouches, avaient reçu les filles du duc d'Orléans moins comme l'ornement de leur famille, que comme les otages d'un empoisonneur.

Laissons le maréchal de Tessé faire lui-même cette surprenante révélation : Le roi et la reine m'ont dit à Saint-Ildefonse que s'ils avaient osé faire des feux de joie, quand la nouvelle de la mort de M. le duc d'Orléans arriva, ils l'auraient fait ; et cette frayeur excessive dont le roi catholique avait pensé devenir fou, n'a pas nui à tous les mariages qui se sont faits[20]. Mais la haine perçait à travers les sacrifices que cette cour pusillanime adressait à la peur. Les réfugiés continuaient à jouir d'une faveur insultante. Maulevrier, Lafare, et surtout Saint-Simon pâlissant de rage, furent introduits auprès de la reine et des princes par Foucault de Magny, le plus effronté des complices de Cellamare ; Chavigny fut réservé à une autre indignité ; dans l'audience où il prit congé du roi, il vit présenter avec les mêmes honneurs qu'on lui avait rendus l'infâme auteur des Philippiques, à peine débarqué en Espagne et déjà couvert de bienfaits. Le Régent ressentit cet outrage si vivement, que la cour de Madrid fut forcée par un reste de pudeur de bannir La Grange Chancel. Ce poète impudent n'obéit pas sans murmures, écrivant soit au marquis de Grimaldo pour se comparer à Sertorius, soit à l'abbé Dubois pour réclamer les récompenses qui lui étaient dues comme successeur de Corneille[21].

Mais cette timide malveillance n'arrêtait point la marche des événements : à l'exemple de Louis XIII et de Louis XIV, leur jeune héritier allait encore donner aux Français une reine espagnole, et les Pyrénées enlevaient décidément aux Alpes leur ancienne prérogative. On sait tout ce que la France acquit d'élégance, de corruption, d'opprobres et de funestes doctrines par la venue des Médicis, et le contact des Italiens. Mais l'influence castillane, prompte sur notre littérature, médiocre sur nos mœurs, fut immense sur le trône. J'ai déjà dit combien elle le rendit impopulaire par la hauteur et l'étiquette qu'elle lui avait communiquées ; voyons l'atteinte qu'elle lui porta par la contagion du despotisme ; car il serait superflu de remonter, jusqu'auprès du berceau de Saint-Louis, à cette régente castillane, trop semblable à Catherine de Médicis, et trop déguisée par le fard des panégyriques, qui soumit la France à l'ignominie de l'inquisition et abreuva le Languedoc du sang de ses peuples. C'est un prodige dans l'histoire que la facilité avec laquelle un jeune étranger, un flamand, Charles-Quint en un mot, ruina toutes les libertés de l'Espagne qui semblaient si fières et si vigoureuses ; et cette destruction fut tellement mortelle, que ni les excès de son fils, ni la parfaite nullité de ses autres successeurs ne purent en provoquer le rétablissement. Les symptômes de la servitude se manifestèrent, soit par la décadence morale et physique dont les grands du pays parurent simultanément frappés[22], soit par l'inepte succession de favoris qui se transmirent le privilège de perdre ce beau royaume ; et cependant ni la fidélité, ni la patience, ni l'affection du peuple n'en furent altérés, et deus aucun pays jamais autant de rois n'abusèrent de leur puissance avec sécurité et ne se permirent le meurtre sans formes légales. C'était une dangereuse séduction pour nos princes, et Louis XIV, si Espagnol, par sa naissance, son mariage et son éducation, en goûta surtout l'amorce, mais il n'en pénétra pas le secret. Durant huit siècles les Espagnols avaient lutté contre les Maures sous la conduite de leurs rois, qui armés du glaive et de l'évangile, et plus apôtres que princes, combattaient en croisés et périssaient en martyrs. Cette communauté de périls, cette longue propagande armée, leur avait appris à confondre dans les mêmes idées la foi et la royauté, l'ordre civil et la mission divine. Ces chrétiens issus des Goths de l'Occident, vouaient au sang des Pélages la même adoration passive que dans le camp ennemi on accordait à la volonté des kalifes ; aussi les formules âpres et presque républicaines que la jalousie des grands avaient introduites dans quelques provinces, y furent rendues vaines par un sentiment plus impérieux, qui maîtrisa également l'institution des Cortes, les grands ordres de chevalerie, les villes et leurs vastes territoires érigés en communes guerrières, et jusqu'à la fierté du paysan castillan que n'atteignit jamais le servage de la glèbe. Ce saint respect profondément enraciné et devenu pour ainsi dire un instinct chez une nation que son langage et ses mœurs isolent à une extrémité de l'Europe, y affermit sans relâche sa paix intérieure et la puissance illimitée du trône. Mais au lieu de la croisade religieuse contre les Maures, qui a conquis aux rois d'Espagne une soumission aveugle, la croisade politique des rois de France contre les grands vassaux, leur a mérité une affection raisonnée. Le Français, sensible et clairvoyant, aime ses rois avec ardeur, mais avec discernement ; et il ne fait pas aux bons princes l'affront de ne pas les chérir mieux que les mauvais. Encourager les descendants de Louis XII à s'écarter de ses traces, en leur promettant une égale reconnaissance publique pour le bien comme pour le mal, serait de toutes les flatteries la plus outrageante à faire et la plus dangereuse à croire. Les trois premiers successeurs de Henri IV l'éprouvèrent par eux-mêmes ; l'opinion publique tour à tour tendre et sévère, suivit fidèlement l'alternative de leur bon ou de leur mauvais gouvernement, et la mort de tous trois fut un signal d'allégresse. L'exemple de l'Espagne n'avait pas été étranger à leurs fautes, et si pour écarter à l'avenir un piège-semblable, j'ai marqué avec soin la principale différence qui existe entre les éléments politiques des deux pays, c'est parce que, en composant cet ouvrage, j'ai surpris plus d'une fois les conseils de tyrannie par lesquels le cabinet de Madrid essayait de corrompre la générosité naturelle de nos princes.

Ces considérations touchaient probablement fort peu l'abbé Dubois. Tandis que ce ministre s'obstinait à rechercher les dédains d'une cour dévote, nous allons voir l'accueil dont il payait l'empressement d'une puissance plus sincère. Depuis l'alliance de Soliman et de François Ier, l'amitié entre la France et la Porte s'était plutôt maintenue par l'instinct des peuples que par la sagesse des gouvernements. L'indolence des Turcs laissait notre commerce exploiter leur vaste empire ; la proximité de nos ports, et la facile sympathie des Français avec les Orientaux. achevait l'ouvrage de l'intérêt. Ce fut aux débouchés du Levant que les manufactures naissantes de Colbert durent leur premier progrès, et déjà en 1720 l'emploi de quatre cents vaisseaux et quinze millions d'exportation en étaient le résultat[23]. Louis XIV, ébloui de fausses idées de gloire et de dévotion, avait deux fois compromis ces solides avantages à la journée de Saint-Godard, et au siège de Candie ; et son ministre Nointel avait baissé les yeux, lorsque le fameux vizir Cupruli Mustapha lui dit avec amertume : Votre maître est un singulier ami ; de quelque côté qu'on nous attaque, nous trouvons ses soldats parmi les assaillants. On a lu précédemment que, durant la dernière guerre, le Régent, entraîné par les préjugés du temps, avait souffert aussi que des princes et des gentilshommes combattissent dans cette armée autrichienne, où l'on vit encore un moine s'élancer aux premiers rangs de la cavalerie et charger les Turcs avec un crucifix de fer. Le pacha qui perdit la bataille sous les murs de Belgrade, en fit de sanglants reproches au marquis de Bonnac, notre ambassadeur, qui avait décidé, le divan à tenter cette se-coude campagne ; car les états policés s'exagèrent beaucoup l'ignorance musulmane, quand 'ils se flattent de lui dérober les contradictions de leur conduite.

C'est ici le lieu de rappeler que, le 11 août 1716, le Régent avait rendu une ordonnance qui défendait aux Français sous diverses peines, d'épouser des filles nées dans les états du Grand-Seigneur. On exprimait pour motif de cette prohibition l'expérience qu'aucun mari après une, telle alliance n'était rentré dans sa patrie, et certes je ne contesterai pas la vérité du fait. Ce qu'il y a de plus rare en France c'est le bonheur domestique, et c'est pourquoi les étrangers s'y trouvent si bien. Mais les indigènes qui expient dans l'intérieur de leurs maisons la vie factice qu'ils mènent au dehors, doivent éprouver un attrait invincible pour les mœurs orientales, aussitôt qu'ils peuvent s'y reposer. Je n'entends point parler des harems qui appartiennent exclusivement à la grande richesse, et sent, comme tous les autres luxes, un tourment bien plus qu'une jouissance ; mais dans les conditions communes, soit musulmanes, soit chrétiennes, les coutumes de l'Orient ont si parfaitement tout disposé pour le bonheur domestique, pour les plaisirs naturels, pour la douceur, la tendresse et la sécurité de la famille, qu'un Français, transporté dans ces mœurs patriarcales, sent le dégoût de son existence antérieure, comme d'un rêve pénible qu'il ne voudrait pas recommencer. Cependant plus cet effet semblait certain, moins le conseil du Régent montrait de sagesse dans sa prohibition. N'était-ce donc pas un moyen sûr de naturaliser notre commerce et le goût de nos exportations dans le Levant, que d'y faciliter l'établissement des Français ? On chercherait vainement un système de colonisation moins coûteux et plus pacifique.

Mais les vraies directions de l'économie publique sont lentes à pénétrer dans les gouvernements, issus comme le nôtre des ténèbres féodales. On n'oublie pas sitôt que le vassal a été un cerf attaché au sol, l'homme un meuble qu'on revendiquait, et les nations un troupeau parqué pour l'usage du maître[24].

Quels que fussent au reste les torts de la Régence, ces nuages se dissipèrent par l'élévation du nouveau vizir Ibrahim Pacha. Cet homme, né à Césarée en Cappadoce, s'était distingué entre les serviteurs du sérail par son talent manuel d'écrivain. Successeur de cette bête féroce qui avait mordu la poussière dans les champs de Peterswaradin, il conclut la paix, et captiva par la vivacité de son esprit et par la douceur de ses inclinations l'âme sombre et timide d'Achmet III. Milady Montagne nous a conservé des vers pleins de désir et de mélancolie, que ce vizir, devenu gendre du sultan, adressait à sa femme à peine sortie de l'enfance. A ces soins frivoles qui assuraient sa propre fortune, Ibrahim joignait des pensées plus élevées, qui pouvaient rétablir celle de son pays. Il comprit que le cimeterre ne suffisait plus à la défense du Croissant, si on n'appelait à son secours ces combinaisons d'alliance et d'équilibre dont les chrétiens ont fait une science, et il jugea fort sainement que l'union des Français, qui ne pouvait jamais nuire à la Porte ottomane, était encore le seul contrepoids au dangereux voisinage des Allemands.

Dans des vues si nouvelles pour ce gouvernement barbare, il chercha avec industrie les moyens de nous plaire. Les Hongrois, errants dans les provinces turques, expiaient le malheur de leur révolte ; Ibrahim permit à la France d'offrir t ces fugitifs des enrôlements de hussards, et ces hommes robustes et vigilants vinrent former parmi nous l'école d'une cavalerie nouvelle, qui allégea l'antique pesanteur de nos armées.

A cette faveur militaire, le visu en joignit une autre plus précieuse à ses yeux, puisqu'elle intéressait le culte des deux nations. Nos rois avaient cru pallier le scandale de leur alliance avec les infidèles, en se constituant les protecteurs des églises latines dans la Turquie. Louis XIV, surtout, se complut dans ce patronage religieux, qui offrait un titre à son orgueil et mille embarras à son gouvernement. Rome voyait avec dépit dans nos mains cette espèce d'autorité, toute imaginaire qu'elle fût ; les Grecs en nourrissaient une haine violente contre le nom français, et l'indiscipline des missionnaires aggravait ce double inconvénient. Ce nom de missionnaires éveille dans nos idées quelque chose d'apostolique et de chevaleresque qu'on ne saurait appliquer sans erreur aux missionnaires du Levant. Ceux-ci n'out point d'âmes à conquérir, ni de conversions à faire ; il leur est expressément défendu par le pape et par leurs supérieurs de jamais parler de religion à un Turc ; car quoique la tolérance des Osmanlis surpasse de beaucoup celle des chrétiens, elle ne va pas jusqu'à leur permettre le prosélytisme, et l'on sait que l'apostasie d'un musulman ferait mettre au pal toute une mission. Es ne s'attaquent pas davantage aux Grecs qui se croyant, non sans raison, les aînés du christianisme, se proposeraient plutôt de les convertir eux-mêmes, et qui, non moins que les Latins, disputeurs, hautains et subtils, sont peut-être descendus plus bas qu'eux dans cette ignorance qui est si favorable à l'opiniâtreté dogmatique. Le service de quelques églises et des oratoires catholiques est donc la seule fonction qui leur reste, et dans laquelle ils seraient aisément remplacés par des prêtres nés dans l'Orient ; car ceux que l'Europe y envoyait, conduits le plus souvent par le goût de l'indépendance et par l'ardeur des passions, semblaient destinés à fatiguer la patience de nos ambassadeurs, et à provoquer l'amertume de leurs plaintes[25].

Il est vrai qu'on a quelquefois tiré de ces missionnaires des services étrangers à leur sainte institution ; car, à commencer par Clovis, ce fut un caractère constant du gouvernement français de mêler à la religion des intérêts politiques. La maison des capucins, à Constantinople, effectuait le transport des monnaies et les opérations de banque, non sans avantage pour le public, et avec plus de fidélité que les jésuites des Antilles. Le cabinet de Versailles employait de préférence, pour ses intrigues politiques et ses négociations secondaires dans tout l'Orient, des missionnaires qui, à la faveur de leur robe, pénétraient partout plus facilement et à moins de frais. Aujourd'hui, que les progrès du commerce et la rivalité des puissances chrétiennes ont mis en présence sur tous les domaines où règne le croissant, Russes et Anglais, Français et Allemands, Américains et Hollandais, de pareils moyens seraient inutiles et suspects, et l'on rirait des capucins banquiers et des moines ambassadeurs. Mais au temps de la régence, où les affaires du Levant se traînaient encore dans les vieilles routines, et où la France devait d'autant plus veiller à sa prépondérance qu'elle pouvait bientôt être menacée, il faut considérer d'un œil plus sérieux les faveurs dont le vizir Ibrahim pensait combler le protecteur des églises latines.

Parmi ce chaos de bâtiments qui couvrent à Jérusalem les lieux saints, et où tant de communions rivales mêlent leurs adorations et leurs haines, la nef affectée aux Latins, rompue dans sa voûte depuis longtemps, ne leur prêtait plus qu'une habitation malsaine et un abri périlleux. Louis XIV avait sollicité vingt-huit années la permission de la réparer ; mais sa prière imposante avait été rendue vaine par la superstition des Turcs, par le mécontentement né de l'inconduite des missionnaires, et surtout par la jalousie des schismatiques. Nul accord, en effet, n'était possible entre les prêtres grecs et romains ; les premiers nourrissant dans la servitude un caractère tortueux et vindicatif, et les seconds possédés de la fureur incurable de dominer jusque dans les lieux où on les tolère à peine. Aussi l'Europe fut-elle plus affligée que surprise lorsque, en ces derniers temps, les religieux catholiques du temple de Jérusalem ont été, à la. fin, massacrés inhumainement aux pieds des autels par leurs frères qui communiaient avec du pain levé. Le nouveau vizir, surmontant les obstacles et les clameurs, déclara tout-à-coup que la permission était accordée, et prescrivit de commencer les travaux. Ce pieux musulman, qui croyait sans doute faire un grand sacrifice, n'eût pas appris sans étonnement l'accueil réservé à ses bienfaits. La cour de France reçut avec froideur une grâce imprévue qui augmentait son crédit dans l'Orient, et la cour de Rome ne connut qu'avec dépit une nouvelle si consolante pour la religion ; moins touchée de l'avantage des chrétiens qu'humiliée de le devoir aux Français, elle osa faire écrire par la congrégation de la propagande au marquis de Bonnac, pour l'engager à rétracter des démarches qu'elle lui attribuait faussement. Cependant Ibrahim poursuivait ses desseins, et une ambassade solennelle nous fut destinée avec le but apparent de complimenter Louis XV sur la restauration du saint sépulcre et de traiter l'empereur de France à l'égal de l'empereur des Romains. Des avances si marquées firent frémir l'abbé Dubois. L'ambassade lui parut une dépense intolérable dans la détresse où l'on était, et d'ailleurs les flatteries du Divan pouvaient alarmer le pape et l'empereur, aux caprices de qui son ambition personnelle le tenait alors assujetti, comme j'aurai sujet de l'expliquer dans la suite. Le prétexte de la contagion de Provence, qu'il allégua le plus emphatiquement qu'il put, pour détourner un hommage importun, s'éclipsa devant le fatalisme ottoman. L'envoyé, avec line suite pompeuse de soixante et seize personnes, débarqua dans le port de Cette, après avoir touché à celui de Toulon. C'était la première ambassade de la Porte qui paraissait en France[26], car on ne peut donner ce nom à la mission d'un aga que M. de Lyonne reçut, en 1669, dans sa maison de Surène, et qui nous apporta l'usage du café.

L'ambassadeur persan, qui amusa les derniers jours de Louis XIV, n'avait montré qu'un barbare violent et débauché ; Mehemet-Effendi, sur qui la France tournait maintenant les yeux, ressemblait mal à ce crapuleux modèle. Quoique âgé de soixante ans, sa tête était d'un grand caractère de beauté, son regard haut et perçant, ses manières nobles et faciles ; revêtu de la dignité de trésorier de rem pire, et l'un des plénipotentiaires au traité de Passarowitz, il unissait à beaucoup d'esprit naturel cette demi-culture asiatique qui rend parmi nous un étranger aussi piquant par ce qu'il sait que par ce qu'il ignore ; en un mot, il révélait par ses qualités personnelles le mérite du poète vizir qui l'avait choisi. Son début en France dut lui paraître singulier, car on commença par l'enfermer avec sa suite, durant six semaines, sous une triple clé, et loin de toute société humaine. Par surcroît de bizarrerie, au lieu du lazaret qui manquait à la contrée, on prit une église encore décorée des peintures et des statues qui, pour le culte entièrement spirituel des mahométans, ont toute l'horreur de l'idolâtrie. Mehemet-Effendi souffrit avec douceur cette inconvenance qui eût irrité un fanatique, et voici comment il s'exprime dans la relation qu'il a lui-même publiée de son ambassade en langue turque : On ne saurait être plus surpris que je le fus de nie voir en cet endroit ; je m'abandonnai à toutes sortes de pensées et de réflexions. Mais comme il aurait été difficile de revenir sur ses pas, je ne trouvai point de meilleur parti que celui de baiser le bas de la robe de la patience[27]. Au sortir de sa prison, il fut embarqué sur le canal de Languedoc, et il poussa des cris d'admiration à la vue de ce fleuve artificiel, dont le cours obéit à l'homme et gravit les montagnes. Son voyage et son retour furent marquées dans toutes les villes par des fêtes, des illuminations et le concours immense des curieux qu'attirait un spectacle si nouveau. L'ambassadeur a décrit lui-même tous ces objets dans son style pittoresque. Ayant à s'expliquer sur la partie de nos mœurs qui doit le plus étonner un Turc, il juge, pour me servir de ses expressions, que la France est le paradis des femmes, et que leurs commandements passent partout.

Les habitants de la cité qui m'a donné le jour ne me pardonneraient pas de taire que Mehemet, entre toutes les dames françaises, accorde le prix de la beauté à celles de Lyon, qu'il avait vues rassemblées chez l'intendant de la province.

On épuisa la magnificence dans la réception de ce premier ambassadeur ottoman. Il avait fait présent au roi d'armes semblables à celles des Tartares nomades. Le jeune prince aimait à porter cet équipement sauvage et recherchait l'ambassadeur avec curiosité. Mehemet raconte en ces termes une de leurs entrevues : Aussitôt qu'il m'aperçut avec son gouverneur, il se tourna de notre côté et je l'abordai. Divers discours d'amitié furent le sujet de notre entretien. Il était charmé d'examiner nos habits, nos poignards les uns après les autres. Le maréchal me demanda : Que dites-vous de la beauté de mon roi ?Que Dieu soit loué ! répondis-je, et qu'il le préserve du maléfice — du cattivocchio ! — Il n'a que onze ans et quatre mois, ajouta-t-il ; sa taille n'est-elle pas proportionnée ? Remarquez surtout que ce sont ses propres cheveux. — En disant cela il fit tourner le roi, et je considérai ses cheveux d'hyacinthe en le caressant ; ils étaient comme des fils d'or bien égalisés et lui venaient jusqu'à la ceinture. Sa démarche, reprit encore le gouverneur, est aussi fort belle. Il dit en même temps au roi : Marchez de cette manière que l'on vous voie. Le roi, avec la marche majestueuse de la perdrix, alla jusqu'au milieu de la salle, après quoi il revint. Marchez avec plus de vitesse, ajouta ensuite le gouverneur, pour faire voir votre légèreté à courir. Aussitôt le roi se mit à courir avec précipitation. Le maréchal me demanda après cela si je le trouvais aimable. Je lui répondis par cette exclamation : Que le Dieu tout-puissant qui a créé une si belle créature la bénisse ! Paris, visité à peu d'intervalle par deux hôtes singuliers, se plaisait à comparer l'impétueux fondateur de Pétersbourg et le pacifique envoyé du sultan. Parmi les circonstances qui attachèrent quelque souvenir bizarre au séjour de l'Effendi, on remarqua ce Tartare venu du Bosphore, décorant son hôtel avec splendeur pour honorer une procession de la Fête-Dieu, chassant un cerf au milieu du parc dessiné à Chantilly par le grand Condé[28], et dans une partie de jeu chez le duc de Lauzun, faisant assaut d'esprit et de galanterie avec ce vieux héros de roman qui avait vu deux régences.

Les succès de l'ambassadeur ne passèrent pas ces pompeuses apparences. Il ne put même aborder le but secret de sa mission, ni jeter la moindre racine de cette ligue qui devait contenir les entrepris.es de l'Allemagne. Ses insinuations furent toutes éludées avec peu de ménagement. Il invoqua cependant la médiation de la France pour établir une trêve entre la Sublime Porte et cette île de Malte où la religion gémit d'être synonyme de la guerre. On ne saurait rien imaginer de plus loyal et de plus sensé que les propositions qu'il fit pour l'abolition de l'ancienne piraterie, soit qu'elle partît des côtes mauresques sous le pavillon du Croissant, ou du port de Malte sous le pavillon de la Croix. Mais les papes, qui se regardent comme les généraux de cette croisade perpétuelle, en ont toujours protégé l'abus ; et l'abbé Dubois se garda bien de défendre la politique et la raison contre la puissance qui fait des cardinaux. Si l'on devait un jour, d'après les seules pièces de la négociation, juger quel était, en 1721, le plus humain et le plus policé, ou du peuple qui s'abreuvait des eaux de la Seine ou de celui qui habitait les bords de la Propontide, on aurait à craindre une méprise de la postérité. Au reste, je dirai dès à présent quelles liment les suites du procédé de l'abbé Dubois, et combien Malte et la France eurent à s'en féliciter. La Porte s'aperçut enfin que les mêmes nations chrétiennes qui lui faisaient la guerre par des contingents d'hommes et d'argent réunis sur le rocher de Malte, jouissaient en même temps avec elle de toutes les faveurs de la paix par leurs comptoirs et leurs établissements dans l'Archipel. Frappée de cette inconséquence, et voulant que les relations des Francs et des Turcs rentrassent dans la balance d'une stricte équité, elle résolut de faire rembourser par les marchands tout ce qui serait pillé par les chevaliers. L'exercice de cette solidarité fit d'abord jeter des cris violens par les puissances intéressées et surtout par la France, qui y perdait le plus. Mais le droit de la Porte était si légitime, que les plaintes ne s'adressèrent plus qu'au pape et au grand-maître, et les forcèrent à renoncer à la course contre le pavillon du Grand-Seigneur. Malte, réduite à faire la guerre aux corsaires barbaresques, aussi incommodes aux Turcs qu'aux Chrétiens, fut peu jalouse d'une mission qui offrait de la gloire sans butin, et changea son système maritime. Elle n'arma plus que de gros vaisseaux inhabiles à la course, mais trop forts pour craindre l'attaque des chebecs de Tunis et d'Alger ; en sorte que, par une espèce de convention tacite, les chevaliers et les pirates ne se rencontrèrent plus, et la protection que le commerce de la Méditerranée devait recevoir de Malte alla grossir le nombre des illusions mensongères dont le monde est rempli[29]. L'ordre, devenu inutile, et perdant jusqu'au souvenir des antiques vertus et de l'héroïsme un peu fabuleux de son premier âge, descendit mollement à l'égoïsme et aux voluptés que favorisait son oisive opulence. On vit Malte, si forte par ses remparts, et si faible par ses défenseurs, succomber à la première épreuve. Sa chevalerie, héritière des Templiers, s'éteignit sans laisser de regrets, comme feront toutes les institutions qui, appartenant à des mœurs, des préjugés et des intérêts emportés par le temps, ne sont plus que des taches dans l'ordre social.

L'abbé Dubois affecta en de moindres affaires la même indifférence pour l'ambassadeur. C'était alors l'usage d'enchaîner aux galères à perpétuité les Barbaresques que l'on capturait sur mer ; et l'on doit admirer à quel point l'habitude et les préjugés sont capables d'aveugler les hommes, puisque les mêmes atrocités qui nous révoltent justement de la part des Africains, étaient pratiquées et même surpassées en France avec une parfaite insensibilité. On ne sait même à quel peuple en attribuer l'initiative ; car on voit que déjà, dans la fameuse bataille de Lépante, toutes les chiourmes de la flotte ottomane étaient garnies d'esclaves chrétiens, et toutes celles de la flotte chrétienne composées d'esclaves turcs, en sorte que chaque parti se détruisait de ses propres mains. Pareillement, lorsque la tempête détruisit la grande armada de Philippe II, une foule considérable de forçats turcs, échappés du naufrage, abordèrent nos côtes et encombrèrent nos villes, dont ils amusaient les habitants par des chants et des bouffonneries. Quoi qu'il en soit, Mehemet-Effendi réclama un certain nombre de sujets du Grand-Seigneur confondus par erreur avec les corsaires des régences d'Afrique, et détenus contre le droit des gens dans les bagnes de Marseille. Mais Dubois évitait avec tant de frayeur jusqu'aux dehors de la complaisance, que, dans l'impossibilité de combattre cette réclamation, il n'eut pas boute de descendre à d indignes subterfuges. Il nia hardiment l'esclavage des Turcs dans les chiourmes, tandis qu'il tenait à la main la liste de ces captifs, parmi lesquels quatorze portaient le même nom que l'ambassadeur. Celui-ci, justement indigné, s'éloigna aussitôt en s'écriant avec amertume : Ce derviche m'a donné audience sur des tapis d'or, mais il n'a pu se résoudre à nie dire une parole de vérité. Tout ce que la diplomatie recueillit de cette ambassade fut une dispute d'étiquette entre le prélat et le Musulman, le premier se comparant au grand-vizir pour ne pas rendre de visite, et le second lui répondant : Tu n'es pas ce que tu dis, car le vizir donne aux ambassadeurs un repas, une pelisse et un cheval, et moi je n'ai pas mangé une bouchée de ton pain. Il fallut que Dubois cédât dans cette querelle ridicule. Il visita Mehemet, et reçut ensuite ses adieux dans une audience solennelle où ce prélat effronté étala par un emploi profane des vases réservés au service des autels[30]. Mehemet partit, et l'on se permit de faire la revue de ses équipages à Fontainebleau, parce qu'on soupçonnait sans fondement qu'une Française le suivait sous un déguisement d'homme. Il est vrai que l'ambassadeur de Perse avait emmené de Paris une femme que des brigands lui volèrent sur les frontières de la Pologne. Mais un si léger motif pouvait-il excuser une telle offense envers le ministre ottoman ? En général, toute la conduite de Dubois dans une circonstance si favorable, manqua de sagesse et de droiture. Son égoïsme priva la France d'avantages précieux qui depuis ne se sont jamais offerts au même degré d'importance et de facilité.

Mehemet ressentit à son retour le bien et le mal qu'il avait reçu, et s'il ne cacha pas son mécontentement du ministre, il exprima encore mieux dans une relation composée par lui-même l'admiration dont la France et ses habitants l'avaient pénétré. Au lieu d'observer l'antique préjugé qui éloignait des regards du sultan, et reléguait dans quelque obscur pachali le musulman souillé d'une ambassade chez les infidèles, Achmet et son vizir recherchèrent l'entretien de Mehemet avec une impatience presque puérile. Ils firent construire des palais et des jardins sur le modèle de ceux du roi, dont cet ambassadeur leur avait apporté les dessins ; et les conceptions de nos artistes vinrent embellir les campagnes décrites par Homère. Constantinople vit essayer sa première imprimerie. Les troubles de la Perse ayant livré de vastes provinces à l'ambition des Turcs et des Russes, ces deux conquérants divisés par la jalousie furent prêts à s'arracher leur proie. La France, implorée de nouveau par Ibrahim, pacifia leurs différends. Le 8 juillet 1723 on signa un traité qui fut tout-à-la-fois le premier que les Turcs eussent conclu par notre médiation, et le premier où ils se fussent ligués avec des chrétiens contre une puissance musulmane. L'exécution de ce pacte eut aussi ses particularités ; car ce furent des hommes qui, portant d'excellentes montres, et s'avançant d'un pas cadencé, tracèrent par leur marche le partage de la conquête, mêlant ainsi pour ce brusque arpentage les instruments de la science aux procédés de la barbarie.

L'influence française subsista dans le Divan jusqu'à la terrible révolution qui fit tomber la tête du vizir et le sceptre du sultan. On peut noter cette catastrophe comme le début de la lutte qui depuis environ un siècle balance le Croissant entre le fanatisme et les lumières ; situation unique dans les annales du monde : puisque la civilisation qui a partout subjugué les peuples par des progrès doux et insensibles, n'approche pas du Turc sans convulsions. Ibrahim-Pacha fut la première victime de cette cause honorable. Ses institutions dont notre patrie partageait la gloire, périrent avec lui. Le stupide Achmet III refusa des larmes à sa perte ; mais la France, dont il fut le meilleur ami, nous pardonnera d'avoir honoré d'un souvenir sa noble infortune.

 

FIN DU TOME PREMIER

 

 

 



[1] Après la prise de Fontarabie, le Régent fit frapper une médaille avec cette légende peu hostile : Pacis firmandæ ereptum pignus (gage enlevé pour l'assurance de la paix.) Lorsqu'il maria sa fille au prince de Modène, il en informa la reine d'Espagne par cette lettre d'une galanterie française : Je voudrais que ma fille pût rendre à l'Italie ce que l'Italie a donné en votre personne à la maison de France ; mais il n'est pas permis de porter ses souhaits si loin.

[2] Les lettres de Maulevrier, de Saint-Simon, de Berwick, etc., témoignent à chaque ligne l'extrême faveur dont jouissaient tous nos réfugiés sans exception. Ils eussent été heureux si des Français pouvaient l'être hors de leur patrie. Le colonel Seyssaut, l'un d'eux, qui mourut en Espagne, voulut qu'au moins son cœur revint en France, et il le légua par testament à un couvent de Récollets du Languedoc qui n'osa pas le recevoir sans l'aveu du ministre.

[3] 14 novembre 1720.

[4] Mémoires manuscrits de Chavigny.

[5] On avait coutume de dire que dans le catéchisme du père d'Aubenton la trinité se composait de quatre personnes, et que les jésuites étaient au moins la quatrième. (Lettre du maréchal de Toué au comte de Morville, du 24 juillet 1724.)

[6] Lettre de Dubois au père d'Aubenton, du 4 août 1721.

[7] Lettre de Maulevrier, du 24 juillet 1721.

[8] C'était un homme de mérite appelé Robin ; Dubois disait en se jouant : Robin est l'Apollon sans qui M. de Maulevrier ne peut faire de vers. (Lettre de Dubois au duc de Saint-Simon.)

[9] Le père d'Aubenton l'exigea par sa lettre du 29 juin 1722. Pour adoucir la dureté de cet ordre, il proposa par la même lettre l'union de don Carlos avec mademoiselle de Beaujolais.

[10] 13 juin 1721.

[11] Ces traités furent envoyés de Paris tout rédigés. Dubois écrivait après leur signature : Il s'en faut bien qu'il convienne à M. le Régent de se faire honneur de ce succès ; il faut que vous gardiez un profond silence sur ce sujet, afin que l'incertitude du fait et le temps fassent tomber, s'il est possible, cet événement dans l'oubli. (Lettre à M. de Maulevrier du 24 juin 1721.) M. de Maulevrier lui répondait le 10 juillet : M. Robin et moi sommes dans une tristesse qui nous ôte toute liberté d'esprit.

[12] Je doute que Grimaldo ait accepté cette pension de l'Angleterre ; car il refusa celle que Dubois lui offrit au nom du Régent, et il consentit seulement à recevoir publiquement le portrait du roi. Sa femme fut moins délicate. Son confident Sartine l'ayant pressée, de la part de Dubois, d'accepter une pension de 30.000 liv., elle répondit que le mot de pension était odieux, mais elle voulut bien en toucher l'équivalent en diamants. Dubois envoya aussitôt à Sartine un papillon de cette valeur avec ces paroles dignes d'un si habile séducteur : Je vous prie de le lui présenter de ma part, comme un petit bouquet de violettes, que je viendrais de cueillir dans un bois, ce qui ne peut être réputé un présent. (Lettre de Dubois, du 30 décembre 1725.)

[13] Lettre du duc de Richelieu au comte de Morville, du 20 juillet 1726.

[14] Je me permettrai d'en citer un passage qui montre d'ailleurs avec quelle facilité le cœur des enfants s'enivre de la puissance. La reine Infante fit danser les deux princesses de Beaujolais et de Chartres, qu'elle traita comme des enfants au-dessous de son âge, quoiqu'elles aient le double du sien, leur demandant de temps en temps si elles étaient lasses, et les tenant par la lisière de peur qu'elles ne tombassent. Elle les baisa tendrement quand elles s'en allèrent, et leur dit : Petites princesses, allez dans vos maisons, et venez avec moi tous les jours. Lettre de Dubois à Maulevrier, du 2 mars 1712.

[15] Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, tom. IV, p. 29. Pour ceux qui voudraient comparer l'état de l'Espagne et celui de la France dans les temps si décriés de notre régence, j'ajouterai les faits suivants. M. de Maulevrier envoyait quelques-uns des jugements que l'inquisition rendait pendant son séjour en Espagne. Voici le sommaire de ceux que j'ai vus :

7 avril 1720, à Madrid, 9 hommes et 8 femmes brûlés.

18 mai 1720, à Madrid, 7 hommes et 5 femmes brûlés ; une des femmes avait quatre-vingt-onze ans ; 20 autres personnes furent condamnées à des peines afflictives, toujours accompagnées de confiscation.

3 novembre 1721, à Cuença, 6 brûlés, 26 à d'autres peines.

30 novembre 1721, à Grenade, 9 hommes et 11 femmes brûlés ; une des femmes avait quatre-vingt-dix ans, 38 à d'autres peines.

14 décembre 1721, à Séville, 42 au feu ou à d'autres peines ; de ce nombre 23 femmes.

22 février 1722, à Madrid, 11 suppliciés dont 5 femmes.

24 février 1722, à Séville, 13 suppliciés dont 8 femmes.

8 mars 1722, à Valladolid, 5 brûlés, 9 à d'autres peines.

15 mars 1722, à Tolède, 11 brûlés, 20 à d'autres peines.

12 avril 1722, à Cordoue, 5 brûlés, 14 à d'autres peines.

22 février 1724, à Madrid, 4 hommes et 5 femmes brûlés, 4 à d'autres peines.

Si, en aussi peu de temps, et seulement dans sept villes d'Espagne, on compte un si grand nombre de victimes, quelle effroyable martyrologie n'offrirait pas l'histoire trop peu connue de cette terre sacrilège ? Je crois qu'une bonne partie en a échappé aux recherches de M. Llorente.

[16] Qu'on en juge par ce passage d'une de ses lettres au Régent, du as février 1722 : Il m'est arrivé deux miracles, l'un de baiser la main du cardinal Borgia, l'autre de tuer un renard à la chasse du roi. Il me fallait venir en Espagne pour faire ces deux prodiges..... Je n'ai point de confiance en ces barbotteurs de chapelet-ci, tous mangeurs d'ail, d'huile puante et de madonnes.

[17] Cartouche, supplicié le 18 novembre 1721. Il a été le sujet d'un poème, et de plusieurs pièces de théâtre. Il fut livré par un bon gentilhomme de sa troupe appelé M. François-Louis du Châtelet, dont la condamnation à mort fut convertie en un séjour à la Bastille.

[18] Louis XV aurait eu vingt ans lors de l'accomplissement de son mariage avec l'Infante. Louis XIV s'était marié à vingt-deux ans et son fils à vingt.

[19] Lettre à Maulevrier du 22 avril.

[20] Lettre secrète du maréchal de Tessé à M. le duc de Bourbon, du 28 février 1724.

[21] Voici une phrase de sa lettre : Vous imiterez le cardinal de Richelieu dans la protection qu'il accordait aux belles-lettres, et V. E. commencera à le leur faire sentir, en leur rendant en moi ce qu'elles ont de meilleur dans un genre qui n'est pas commun. (Lettre du 5 septembre 1722). Dans une autre lettre du 13 août précédent datée de l'Escurial, il avait l'effronterie d'écrire à M. de la Faye, gentilhomme ordinaire du roi : De deux tragédies et de trois opéras que j'ai faits durant une longue et glorieuse captivité, je serais bien aise d'en donner quelqu'un au public. Ils sont beaux, etc. Sa haine contre le duc de la Force n'avait rien perdu de sa vivacité, et il s'exprimait ainsi dans la mime lettre : Si le duc de la Force est bien conseillé, il se hâtera, avant la majorité, de briguer l'ambassade de la Porte, parce qu'il n'y a que ce seul emploi dans le monde qui convienne à ses deux passions dominantes, l'avarice et la cruauté, lesquelles ne manqueraient pas de lui attirer bien des agréments parmi une nation qui a les mêmes inclinations.

[22] Ce qu'on dit ici de quelques familles privilégiées ne doit pas s'entendre de la nation espagnole dont les grandes qualités sont inaltérables. Il m'appartient d'autant plus d'établir cette distinction, que dans ma jeunesse, où c'était une mode assez philosophique en France, de déprécier les habitants de la Péninsule, je me souviens que je n'ai jamais partagé cette injustice. J'avais trouvé dans les Espagnols qui voyageaient en France, une raison ferme et un esprit éclairé. Il me semblait que le régime de l'inquisition, en comprimant leur caractère, lui avait donné plus de ressort ; et que, sous l'habitude de la terreur, ces hommes devaient naturellement acquérir une tenue et une discrétion capables des plus grands desseins, et se passionner pour des livres étrangers qu'ils ne pouvaient lire qu'a la dérobée et dans des souterrains. Dans un éloge du capitaine Cook, couronné par l'académie de Marseille en 1789, et imprimé à Paris en 1792, je m'exprimais ainsi : En général, les apologistes des Espagnols n'ont pas été de meilleure foi que leurs détracteurs. Il fallait avouer qu'en effet dans tout ce qui tient aux connaissances et aux lumières, ce peuple a été devancé par la plupart de ses voisins ; mais il fallait remarquer qu'il n'a éprouvé aucune de ces convulsions violentes, de ces guerres civiles et religieuses auxquelles ils ont dû cette maturité précoce qui a nécessairement altéré leur constitution. Sans vanter exclusivement la raison exaltée des uns, trop semblable à la fertilité suspecte qui avoisine les volcans, il fallait prévoir que l'autre, perfectionné lentement et sans secousses par le temps, l'exemple et un excellent naturel, deviendra un jour la nation la plus immuablement philosophe de l'Europe. (Eloge de Jacques Cook, page 75, note 18. Voir les œuvres complètes de l'auteur.)

[23] Manuscrits du marquis de Bonnat.

[24] L'ordonnance du 11 août 1716, tombée, comme on le pense bien, en pleine désuétude, a été de nos jours brusquement renouvelée. Une telle entreprise contre la liberté civile, viole trop ouvertement la Charte, pour ne pas être l'effet d'une inadvertance. On ne s'est pas assez bien trouvé des décrets contre l'émigration, pour en essayer si promptement le retour. Il vaut mieux avoir de bonnes lois qui attachent les citoyens à leur pays, que de mauvaises pour les empêcher d'en sortir. Je ne discuterai pas davantage l'ordonnance dont il s'agit, parce que son but blesse évidemment les intérêts publics et privés, et que, par bonheur, son exécution est impossible.

[25] Sans le zèle plus qu'indiscret des missionnaires d'Alep, la liberté dont jouit la religion catholique dans les états du Grand-Seigneur, par la protection de Votre Majesté, ne serait guère différente de celle dont elle jouit en Europe. (Lettre de M. de Bonnac au roi, du 15 janvier 1721.)

La conduite irrégulière que tiennent plusieurs de ces religieux, par rapport aux mœurs, fait encore beaucoup de tort à la religion, et déshonore la protection du roi, sous laquelle sont toutes les missions. Il y a ici des cordeliers et des capucins, qui, comme on l'a déjà dit, se sont battus en public à un enterrement. Un carme tua d'un coup de pistolet un maronite, en 1729. Un cordelier a tiré, cette année, plusieurs coups d'un pistolet de poche dans un repas à Alexandrie. Il est assez ordinaire de voir en Levant des religieux adonnés au jeu, au vin, et à la débauche ; ce qui vient de ce que l'on y en envoie le plus souvent de trop jeunes, ou d'autres qui ne demandent ordinairement à y aller, que pour se dispenser de pratiquer les règles austères de leur ordre, auxquelles ils sont assujettis en Europe, au lieu qu'ils peuvent vivre dans l'indépendance et le libertinage en Levant. (Mémoire du marquis de Villeneuve à M. de Maurepas, de l'année 1731.)

Je conçois bien que l'unique parti que j'aie à prendre sur les tracasseries continuelles des missionnaires est celui de la patience. Mais, je vous avouerai, Monseigneur, que je ne saurais n'être pas affligé de voir que les personnes préposées pour soutenir la religion, sont celles qui contribuent le plus à en empêcher les progrès. (Lettre du marquis de Villeneuve à monseigneur le garde des sceaux Chauvelin, du 29 février 1736.)

J'aurais pu augmenter beaucoup l'extrait des réclamations contre l'abus des missions du Levant.

[26] Le Régent avait pareillement reçu dans la personne de M. de Kœnigseck le premier ambassadeur de l'empire d'Allemagne qui fût venu en France depuis Charles-Quint.

[27] Relation de l'ambassade de Mehemet-Effendi à la cour de France, en 1721, écrite par lui-même, et traduite du turc. Cette traduction très-mutilée a été publiée en 1757.

[28] Il raconte en détail cette chasse, où les chevaux faisaient naufrage dans la sueur ; et dit ensuite qu'il rencontra dans la ménagerie des perroquets de couleur incarnat, qui, à sa vue, se lamentèrent en français.

[29] Les caravanes prescrites par les statuts, se faisaient ainsi que les armements, par pur respect humain, et n'étaient pas moins illusoires. On prétextait l'envoi d'un message, d'un présent d'oiseaux de proie à quelque souverain, ou une autre cause aussi futile, et l'on envoyait une frégate de la religion séjourner six à sept mois dans un port de la Méditerranée, et revenir comme elle y était allée, par la route la plus droite. J'ai entendu des habitants de l'île de Malte bénir l'expulsion des chevaliers : Le gouvernement de l'ordre, m'ont-il dit, y était fort odieux. La capitale supportait toute la dépravation qu'on doit attendre d'une aristocratie de célibataires ; on n'y voyait que des étrangers et seulement un petit nombre de familles maltaises, en qui le besoin des appointements nu la soif des plaisirs faisaient taire d'autres sentiments plus délicats. Quant à l'intérieur de l'ile, où se maintenaient les vieilles mœurs, aucun chevalier n'osait s'y montrer ; on n'aurait pu le faire sans danger pour sa vie, à l'exception de quelques vieillards dont les cheveux blancs rassuraient la jalousie des habitants. Quant à la politique de gouvernement, elle était peu favorable à la France, et toute dans les intérêts italiens. J'aurai à dire dans la suite combien le cabinet de Versailles eut à se plaindre de son avarice et de sa malveillance.

[30] C'étaient des encensoirs dont l'abbé de Tencin lui avait fait présent. Les deux prêtres rirent entre eux de l'événement : Je n'oublierai jamais, écrit Dubois à Tencin, le service que vous m'avez rendu, en me fournissant des encensoirs pour parfumer l'ambassadeur du Grand Turc ; en reconnaissance, je vous garde du baume de la Mecque. Et Tencin lui répond de Rome : Vous avez fait un usage merveilleux de mes encensoirs, et je ne crois pas que l'esprit humain puisse parvenir à faire de plus belles dépêches que les vôtres.