HISTOIRE DE FRANCE CONTEMPORAINE

 

LIVRE PREMIER. — L'ÉTABLISSEMENT DU RÉGIME PARLEMENTAIRE (1814-1815).

CHAPITRE II. — LES CENT-JOURS (20 MARS-22 JUIN 1815).

 

 

I. — DE L'ILE D'ELBE À PARIS (26 FÉVRIER-20 MARS).

NAPOLÉON, arrivé à l'île d'Elbe (4 mai), ne sembla préoccupé  que d'y organiser son petit État. L'île était sous l'Empire une sous-préfecture. Napoléon nomma le sous-préfet intendant, et Drouot gouverneur Puis, il inspecta minutieusement son petit domaine, y organisa les douanes et l'enregistrement, construisit un théâtre, assainit la capitale, distribua des terres incultes, construisit des routes. Il avait une cour et donnait des bals ; sa mère l'avait rejoint ainsi que sa sœur Pauline : beaucoup d'Italiens et d'Anglais venaient lui rendre visite ; le commissaire anglais, colonel Campbel, qui l'avait accompagné, était resté dans l'île sur la demande expresse de l'Empereur et vivait dans son intimité. Napoléon avait l'air sincèrement résigné à finir sa carrière dans ce royaume de 8.000 hectares.

Était-ce un moyen de tromper l'Europe, qu'un air de méditation farouche eut inquiétée ? Peut-être ; mais sans doute Napoléon ne pouvait se résigner au repos. Il n'avait, d'ailleurs, nul besoin de feindre la sagesse. Ses ennemis ne lui en savaient aucun gré et considéraient sa situation comme provisoire. Ils se souciaient peu des conséquences qu'entraîneraient les injures faites à un tel voisin. Louis XVIII, qui avait pourtant ratifié le traité de Fontainebleau (30 mai), était tout à sa rancune. Il ne voulait pas écrire de sa main le nom de Napoléon qu'il désignait par les lettres B. P. Il ne lui paya pas la pension promise par le traité, deux millions de l'entes ; Metternich garda le fils de l'Empereur, et plaça près de sa femme un officier autrichien qui, dit Meneval, avait mission de lui faire oublier la France et l'Empereur, en poussant les choses jusqu'où elles pouvaient aller. On parlait à Vienne de transporter Napoléon en Guyane, aux Açores ou à Sainte-Hélène. Il le sut, et décida de prendre l'offensive.

Des journaux français et anglais le tenaient au courant des événements de France. La visite d'un agent du duc de Bassano, Fleury de Chaboulon, lui apprit le mécontentement croissant de la nation, l'agitation de l'armée : quelques généraux, Drouet d'Erlon, les deux frères Lallemand, Lefebvre-Desnouettes, d'accord avec Fouché dont le roi avait refusé les services, avaient formé le projet d'entraîner certaines garnisons du Nord sur Paris pour établir une régence au nom de Napoléon ou pour proclamer roi le duc d'Orléans ; aux républicains restés hostiles à l'Empire, Fouché promettait le duc d'Orléans, aux officiers, Napoléon. C'était un complet vague, tout en conversations entre d'anciens conventionnels et quelques militaires. Pourtant, le 5 mars, Charles Lallemand, commandant le département de l'Aisne, qui était le plus ardent parmi les conspirateurs, donna le signal de la révolte. Un régiment de chasseurs et un régiment de ligne traversèrent Cambrai, la Fère, Noyon, Compiègne, en brisant les fleurs de lys. On les arrêta sans peine et ils se débandèrent. Le même jour on apprit que Napoléon avait débarqué en Provence.

Il avait brusquement risqué l'évasion au lendemain du départ de Fleury de Chaboulon (24 fév.). Dans la matinée du 26 février, avec une partie de sa petite armée, deux cents chasseurs corses, cent Polonais. et quatre cents soldats de la Vieille Garde, il s'embarqua sur son brick l'Inconstant : trois petits bâtiments saisis à Porto-Ferrajo l'escortèrent. La flottille arriva le 1er mars au Golfe Juan. Quand la petite troupe fut à terre, rangée, les drapeaux tricolores flottant au vent, les capitaines de chaque compagnie lurent à leurs hommes la proclamation à l'armée dictée par l'Empereur pendant la traversée :

Soldats ! nous n'avons pas été vaincus !... Votre généra], appelé au trône par le vœu du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est rendu : venez le rejoindre.... Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Iéna, à Eylau, à Friedland. à Tudela, à Eckhmühl, à Essling, à Wagram, à Smolensk, à la Moskowa, à Lützen, à Wurtschen, à Montmirail !... La victoire marchera au pas de charge ; l'aigle avec les couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame !

Les soldats, sur la plage déserte, crièrent : Vive l'Empereur !

Le vol de l'aigle dura vingt jours, du Golfe Juan aux tours de Notre-Dame. De Cannes à Gap, Napoléon ne rencontre ni obstacle ni partisans. Masséna, qui commande à Marseille, envoie des troupes pour lui barrer la route à Sisteron ; elles arrivent quarante heures après lui. Elles le suivent. Si Grenoble l'arrête, il sera pris entre deux feux, dans la souricière, disait Masséna. Mais Bonaparte n'est déjà plus un aventurier qu'on arrête.

D'abord, il a, depuis le Golfe Juan, parlé aux soldats, en soldat : Vos rangs, vos biens, votre gloire n'ont pas de plus grands ennemis que ces princes, que les étrangers vous ont imposés. A Laffray, dans l'étroit défilé où le général Marchand veut barrer la route de Grenoble avec six régiments, seul, à la tête de ses vétérans qui ont l'arme sous le bras, l'Empereur s'avance vers le 5e de ligne, et dit aux soldats qui le couchent en joue : S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur, il peut le faire. Les soldats jettent leurs fusils. Aux paysans du Dauphiné qui l'acclament, il dit la parole politique qu'attend le peuple, la parole qui le libère des fantômes du passé : Le trône des Bourbons est illégitime parce qu'il n'a pas été élevé par la nation. Vos frères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux. N'est-il pas vrai, citoyens ? C'est la Révolution ressuscitée qui parle. Deux mille paysans descendent avec lui de Laffray, par Vizille où il est reçu en triomphateur, sur Grenoble. Dans la ville six régiments avaient été réunis pour observer les agitations anti-autrichiennes des patriotes italiens. S'il s'en empare, s'il les entraîne, le succès de la marche sur Paris est presque assuré. Le colonel du 7e de ligne, La Bédoyère, conduit son régiment sur la route de Vizille, à la rencontre de Napoléon. Les habitants, sur le sommet des remparts, l'attendent. La porte de Bonne, où ses troupes se présentent, est gardée par un régiment et vingt canons. Ouvrez, au nom de l'Empereur, crie un officier d'ordonnance qui a pris les devants. Le colonel qui garde la porte hésite, envoie demander des ordres au gouverneur de la ville : Répondez à coups de fusil, et le gouverneur arrive lui-même, harangue les soldats, qui crient : Vive l'Empereur ! La foule grossit, on entend crier : Ouvrez ! ouvrez ! Les charrons du faubourg apportent un madrier et brisent la porte. L'Empereur passe en triomphe dans un délire furieux d'acclamations poussées par le peuple et par les soldats, A Grenoble, il précise et il explique le sens révolutionnaire de son retour : Mes droits ne sont que ceux du peuple (8 mars). Toutes les troupes de Grenoble partent avec lui pour Lyon ; le long du chemin, les paysans les escortent, les acclament. A Lyon (10 mars), la foule qui le porte en triomphe ajoute à ses cris de joie frénétiques celui de : A bas les prêtres !

De Lyon, il proscrit la cocarde blanche, licencie la Maison du roi, abolit la Chambre des pairs, composée en partie de personnes qui ont porté les armes contre la France et qui ont intérêt au rétablissement des droits féodaux et à l'annulation des ventes nationales ; il dissout la Chambre des députés, convoque les collèges électoraux au Champ de Mai. Comme Louis XVIII avait affecté de rappeler à la vie les noms des vieilles institutions de la monarchie, Napoléon reprend celui d'une assemblée du temps de Charlemagne : le corps électoral tout entier, délégué de la nation, réuni à Paris en Champ de Mai, assistera au sacre de l'impératrice et du roi de Rome, et apportera aux constitutions impériales les changements rendus nécessaires par le besoin d'une sage liberté. Puis, jusqu'à Paris, la marche continue, rapide et triomphale : les villes, Mâcon, Tournus, Chalon-sur-Saône, Saint-Jean-de-Losne, Arnay-le-Duc, Avallon l'acclament, les garnisons le suivent. A Auxerre, la cause des Bourbons subit un échec décisif : c'est là que Ney rejoint, son maître. Il était en Normandie quand, à la nouvelle du débarquement, Louis XVIII lui confia le commandement du corps d'armée de Besançon. La démarche de Bonaparte est insensée, dit le maréchal en présence du Roi ; Bonaparte a rompu son ban : il mérite, s'il est repris, d'être mis à Charenton et ramené à Paris dans une cage de fer. Ney s'exalte à l'idée d'être le sauveur de la monarchie ; il dit encore, le 11 mars : Il faudra courir au Bonaparte comme sur une bête fauve ou un chien enragé. Mais le voici à Lons-le-Saulnier ; il trouve ses soldats en révolte ; il désespère de les ramener ; placé dans l'alternative de les abandonner ou de les suivre, il les conduit à l'Empereur : Je vous aime, Sire, mais la patrie avant tout ! avant tout !C'est l'amour de la patrie qui me ramène en France, répond Napoléon. Ney est le premier des chefs illustres de l'armée impériale qui ait suivi le torrent. Macdonald et Mortier sont encore fidèles au roi ; Masséna n'a pas quitté Marseille, ni Oudinot, Metz, ni Gouvion-Saint-Cyr, Orléans. D'Auxerre à Montereau, Napoléon fait embarquer ses troupes sur l'Yonne tandis qu'il chemine sur la route, avec une simple escorte. A Autun, il dit au maire : Vous vous êtes laissé mener par les prêtres et les nobles qui voudraient rétablir la dîme et les droits féodaux. J'en ferai justice ; je les lanternerai !

Le gouvernement, qui négociait à Vienne la transportation de Bonaparte hors de l'Europe, pensait beaucoup plus à exercer une vengeance qu'à se garantir contre le danger que lui créait un tel voisinage. Au mois d'août 1814, il s'inquiétait davantage du séjour de Marie-Louise aux eaux d'Aix. Pourtant, en apprenant, le 5 mars, le débarquement, il fit bonne contenance. Perstynne n'imagine que l'Empereur arrivera à Paris, ni même tentera d'y arriver. On pense : il sera rejeté dans les montagnes en Piémont, ou en Suisse ; ou bien arrêté ; et, tout compte fait, c'est un événement heureux que ce retour ; on en finira avec le grand perturbateur. Ordre est donné à tout militaire, garde national ou simple citoyen de lui courir sus. Paris est tout à fait rassurant. La garde nationale acclame Louis XVIII. Tous les journaux s'indignent contre Bonaparte. Benjamin Constant fulmine dans les Débats contre l'homme teint de notre sang. Comte, rédacteur au Censeur, disserte de l'impossibilité d'établir un gouvernement constitutionnel sous un chef militaire et particulièrement sous Napoléon. Lafayette parait aux Tuileries avec la cocarde blanche. Les officiers mêmes, dérangés dans leur sécurité, les troupes et le peuple ne bougent pas. On n'a pas. à Paris, autant qu'en province, tremblé pour les biens nationaux, souffert des prétentions des prêtres et de la morgue des féodaux....

Cependant les préfets annoncent des manifestations bonapartistes, des rébellions militaires ; et l'on s'émeut. C'est une conspiration, à n'en pas douter. Soult, ministre de la Guerre, qui ne l'a pas déjouée, devient suspect. Blasas assure que cet homme perfide a choisi des garnisons bonapartistes pour les échelonner sur le passage du Corse. Clarke, qui remplace Soult, mobilise les réserves et ordonne la levée en masse des gardes nationaux. La Chambre, réunie en hâte, confie d'une seule voix le dépôt de la Charte et de la liberté publique à la fidélité et au courage de l'armée, des gardes nationales et de tous les citoyens, et, par précaution naïve, décide qu'on paiera désormais leurs pensions aux militaires membres de la Légion d'honneur. Le Roi se rend au Palais-Bourbon, où sont réunis les pairs et les députés (16 mars), leur rappelle son âge, ses malheurs, sa volonté d'être un bon roi, jure la Charte encore une fois :

J'ai revu ma patrie, dit-il, je l'ai réconciliée avec toutes les puissances étrangères.... J'ai travaillé au bonheur de mon peuple.... Pourrais-je, à soixante ans, mieux terminer une carrière qu'en mourant pour sa défense ? Je ne crains donc rien pour moi ; mais je crains pour la France. Celui qui vient allumer parmi nous les torches de la guerre civile, y apporte aussi la guerre étrangère ; il vient remettre notre patrie sous un joug de fer ; il vient enfin détruire cette Charte constitutionnelle que je vous ai donnée, cette Charte, mon plus beau titre aux yeux de la postérité ; cette Charte que tous les Français chérissent et que je jure ici de maintenu.

Puis — moment plus solennel encore — le comte d'Artois, l'ennemi notoire de la Charte, s'approche du Roi ; il arrive de Lyon d'où, ayant vainement essayé d'arracher aux troupes un cri de Vive le Roi ! il a brusquement pris la fuite ; le voici devant l'assemblée ; il lève la main et s'écrie : Nous jurons sur l'honneur de vivre et de mourir fidèles à notre Roi et à la Charte constitutionnelle qui assure le bonheur des Français ! L'Assemblée l'applaudit, le Roi l'embrasse, et le président Lainé constate : Ce n'est plus de la cour que peuvent venir les inquiétudes sur la liberté ; le Roi, l'héritier du trône ont fait leur serment solennel : ils n'auraient jamais ni la volonté ni le pouvoir de les violer.

Mais Napoléon avance ; le 13 mars, il couche à Mâcon, le 14 à Chalon, le 15 à Autun, le 16 à Avallon, le 17 à Auxerre. Que fera le Roi ? Ou que faire du Roi ? Blasas propose que Louis XVIII sorte de Paris en calèche découverte avec le premier gentilhomme de la chambre, entouré des pairs et des députés : Attila reculera devant ce cortège. Vitrolles, moins théâtral, voudrait un départ pour la Rochelle avec les Chambres. Louis XVIII n'a pas d'avis, mais donne à tous les soldats de l'ancienne garde le grade de sous-lieutenant. Finalement, Blacas le décide à partir pour Lille (19 mars) La légitimité tombe en défaillance, dit Chateaubriand.

Napoléon arrive aux Tuileries le lendemain 20 mars à 9 heures du soir ; la foule, subitement soulevée, l'accompagne en colonnes serrées, criant frénétiquement : Vive l'Empereur ! A bas la calotte ! De la cour du château jusqu'à son cabinet, l'Empereur est porté dans une cohue où il risque d'être étouffé, les yeux clos, comme bercé par un rêve, au milieu d'un délire d'enthousiasme où se mêlent les acclamations de la foule et de sa cour subitement réunie qui l'attend là, depuis deux heures, dans la fièvre. Le calme rétabli, les cavaliers de l'escorte attachent leurs chevaux à la grille et s'endorment dans leurs manteaux. De Vizille à Paris, l'enthousiasme révolutionnaire a accompagné, a protégé cette aventure inouïe. C'est pourquoi la France a été conquise par l'invasion d'un seul homme.

La révolution fut généralement acceptée, Deux chefs militaires seulement. Victor et Gouvion Saint-Cyr, rejoignirent le Roi. Le Midi s'agita quelque temps. A Bordeaux, la duchesse d'Angoulême, le seul homme de la famille, disait Napoléon, essaya d'entraîner les militaires. Il y avait là un régiment d'Angoulême. Elle parut aux casernes, offrit des bouquets aux soldats, passa des revues : les soldats enlevèrent silencieusement les fleurs de lys de leurs schakos. Quand arriva le général Clausel, envoyé par Napoléon pour commander la ville. avec une compagnie et un peloton de gendarmes, la duchesse donna l'ordre de combattre, harangua les troupes : Est-ce au régiment d'Angoulême que je parle ? Avez-vous oublié celui que, vous nommiez votre prince ? Et moi, ne m'appeliez-vous pas votre princesse ? Personne ne bougea. Elle partit, le 2 avril, sur un bateau anglais. A Toulouse. Vitrolles voulut constituer un gouvernement ; il s'agita huit jours et fut emprisonné. A Nîmes, où le parti royaliste est fort, le duc d'Angoulême compte réunir dix mille hommes, marcher sur Lyon et s'en emparer. En effet, il remporte un petit succès à Montélimar sur les gardes nationaux, mais, à peine arrivé à Valence, il apprend que les bonapartistes ont pris Nîmes. Il bat en retraite, poursuivi jusqu'à Pont-Saint-Esprit par le général Grouchy qui commande les troupes de Lyon mais à Pont-Saint-Esprit commande le général Gilly, destitué par lui à Nîmes quelques jours auparavant. Le duc d'Angoulême capitule à la Palud le 8 avril, et obtient de s'embarquer à Cette le 14 avril. C'est la fin des résistances du Midi ; Marseille se rallie le lendemain. Il n'y a plus de Bourbons en France le 16 avril.

Un instant on avait compté sur les Vendéens ; le duc de Bourbon, vieillard fatigué, venu pour les soulever, les trouva méfiants, irrités contre Louis XVIII dont le libéralisme les avait déçus ; il repartit le 6 avril. Plus tard, vers le 15 mai, l'agitation, organisée cette fois par les prêtres, commença dans les campagnes ; l'Angleterre envoya des armes par le marquis de la Rochejaquelein, qui se fit commandant en chef des paysans insurgés ; mais quinze jours après, 31 mai, trois de ses corps d'armée acceptaient de négocier avec le général Lamarque envoyé contre eux. La Rochejaquelein ayant été tué le 21 juin, cette petite guerre se prolongea jusqu'à Waterloo sans éclat et sans danger pour le gouvernement.

Elle eut, au contraire, cet effet inattendu de provoquer dans l'Ouest, et de là dans toute la France, l'organisation du parti de la Révolution. A Rennes, à Nantes, naquirent les premières fédérations, réunions de patriotes unis par le serment de défendre, comme en 1790, la patrie et la liberté. De la Bretagne, le mouvement se propagea dans toute la France, à Dijon, à Strasbourg, à Nancy, à Metz, à Grenoble, à Angers. La fédération de Lyon, organisée par le maire, et qui comprit les départements du Rhône, de la Loire, de la Haute-Loire, du Puy-de-Dôme, du Cantal, de l'Isère, de l'Ain, de Saône-et-Loire, résume dans son appel les intentions, le programme des fédérés :

Les rois veulent dissoudre une nation dont le courage les effraie ; très bien, resserrons, s'il est possible, les liens qui nous unissent ! Faisons le serment sacré de ne jamais nous séparer... que ce mot si puissant de fédération retentisse dans toute la France : que ces nœuds tissus entre les départements lient les provinces ! qu'ils soient les remparts invincibles de notre liberté !

La patrie est inséparable de la liberté, l'une est aussi menacée que l'autre, car les alliés veulent à la fois dissoudre le peuple français, et le soumettre aux lois d'une féodalité honteuse :

L'objet de cette confédération est de consacrer tous ses moyens à la propagation des journaux libéraux, d'opposer la vérité à l'imposture ; de répandre la lumière au milieu des gens égarés ; de soutenir l'esprit public au niveau des circonstances ; de s'opposer à tous les désordres, de maintenir dans l'intérieur du pays la sûreté publique ; d'employer tout ce qu'on peut avoir d'influence et de crédit pour faire l'ester chacun dans la ligne de ses devoirs envers le prince et la patrie ;... de déjouer tous les complots tournés contre la liberté, nos Constitutions et l'Empereur.

Les fédérés sont ligués contre l'ennemi du dedans et contre l'ennemi du dehors ; leur programme, c'est : sauver la Révolution par l'Empereur. A Paris, le mouvement fédératif est organisé par les patriotes des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine avec un enthousiasme qui rappelle celui d'août 1792. Rems par l'Empereur aux Tuileries, ils déclarent : Nous voulons, par notre attitude, frapper de terreur les traîtres qui pourraient désirer encore une fois l'avilissement de la patrie.

Les journaux, qui jouirent, depuis le 20 mars, d'une liberté presque illimitée, exprimèrent, en reprenant le ton et les allures de la presse révolutionnaire, des opinions opposées. Le Patriote de 1789, rédigé par un ancien secrétaire de la Commune du 10 août, Méhée de la Touche, avait pris pour devise : La patrie avant tout, que m'importe Napoléon ? On vendait dans les rues le Père Nicolas, ami du peuple, journal populaire, rédigé dans le style du Père Duchêne, avec moins de grossièreté, qui défendait le bonapartisme au nom de la fraternité révolutionnaire. Le Censeur rappelait hardiment que l'Empire avait été légitimement renversé en 1814 : Et peu importe que Napoléon ait été proclamé Empereur par l'armée et par les habitants des pays où il a passé... la France n'appartient ni aux soldats ni aux habitants qui se sont trouvés sur la route de Cannes à Paris. Le gouvernement n'est qu'un gouvernement provisoire ; il ne peut être légitimé que par une assemblée librement élue qui fera une nouvelle constitution. Les journaux légitimistes se taisaient. L'ancienne Quotidienne, qui prit le nom de Feuille du Jour, ne commentait que les nouvelles de Vienne. D'autre part, le Journal des Débats, redevenu le Journal de l'Empire, représentait l'opinion visiblement dominante. Les lettres à l'Empereur et aux ministres qu'il insérait chaque jour, parlaient toutes un langage oublié depuis vingt ans ; elles rappelaient, pour les donner en exemples, le Comité de salut public, la Terreur, la confiscation des biens des nobles : Qu'on ne craigne pas les jacobins ! quand la patrie est en danger, c'est par les moyens révolutionnaires qu'il faut la défendre.

Tous les préfets et sous-préfets constatent le réveil révolutionnaire : C'est de la frénésie, dit l'un d'eux ; on menace les prêtres et les nobles ; en 1793, les esprits n'étaient pas aussi montés qu'aujourd'hui. On crie : A bas les prêtres ! les aristocrates à la lanterne ! Et toute la France chante la Marseillaise. Étonné de retrouver, comme il le dit au 20 mars à Molé, la haine des prêtres et de la noblesse aussi universelle et aussi violente que vingt ans auparavant. Napoléon va-t-il, pour rester en communion avec le parti qui l'acclame, devenir au vrai ce qu'on croit qu'il est le soldat de la Révolution, le dictateur jacobin, c'est-à-dire patriote, démocrate et anticlérical, qui vaincra l'ancien régime ressuscité par les rois en haine de la France, et qui, s'il le faut, pour sauver la Révolution, vaincra l'Europe ?

 

II. — L'ORGANISATION DU NOUVEAU GOUVERNEMENT (21 MARS-15 JUIN).

MAIS Napoléon ne voulut pas recommencer la Révolution. Tint-il réellement à Molé ce propos qu'il n'aurait jamais quitté l'île d'Elbe, s'il avait prévu à quel point, pour se maintenir, il aurait besoin de complaire au parti démocratique ? Ce qui est sûr, c'est qu'il ne reconnaissait plus la France ; il était, au dire de Lavalette, effrayé de l'énergie de tout ce qui l'entourait. Les onze mois du roi nous avaient rejetés en 1792, et l'Empereur s'en aperçut promptement ; car il ne retrouva plus ni la soumission ni le profond respect, ni l'étiquette impériale. Le Conseil d'État vint lui demander la liberté de la presse, et la responsabilité des ministres. La Cour de Cassation, la Cour des Comptes, le Conseil municipal de Paris lui rappelèrent sa promesse d'une constitution, qui, garantie par vous, ne sera pas aussitôt violée que promulguée, lui dit le Conseil municipal. Ces audaces troublèrent Napoléon, il ne se décida ni pour la dictature ni pour la Révolution. Il se contenta d'accommoder aux goûts de la bourgeoisie libérale les traditions et le personnel de l'Empire ; il se fit monarque constitutionnel.

La plupart des anciens ministres reprirent leurs portefeuilles ; un seul nom nouveau, mais significatif, Carnot, reparut, pour donner confiance aux patriotes. Encore le vieux conventionnel dut-il accepter le titre de comte ; c'était le classer dans la hiérarchie, dans la légitimité impériale. L'administration, effrayée par le tumulte révolutionnaire, ne parla que d'apaisement. On laissa se perdre l'enthousiasme des fédérés ; on ne les employa pas. Aucun royaliste ne fut inquiété. Fouché, qui a repris la direction de la police, encourage cette faiblesse par calcul ; il est obligeant, bienveillant pour les ennemis déguisés ou avoués de l'Empire ; il retarde indéfiniment les mesures de rigueur contre les plus dangereux ; il s'applique à se créer des titres à la reconnaissance d'un parti dont il prévoit le retour prochain. Les préfets les plus suspects restent plusieurs semaines en fonctions ; les maires (beaucoup sont d'anciens nobles) étant hostiles, un décret du 30 avril rend, dans les villes au-dessous de 5.000 âmes, la nomination des municipalités aux citoyens actifs, c'est-à-dire aux bourgeois. qui en réélisent les deux tiers.

L'entourage de l'Empereur s'étonne : Dans quelle voie marche-t-il donc ? dit Caulaincourt à Pasquier. Lui-même ne le sait pas.... Il est entièrement hors de son assiette.... Comment ne voit-il pas que le sentiment qu'il inspire au plus grand nombre est celui de la peur ? Mais la peur est aussi un moyen de gouvernement dont on pouvait user. Tandis qu'on attend, dans la foule, quelque grande mesure, claire et vigoureuse, qui indique avec qui et contre qui Napoléon veut gouverner, l'Empereur reste indécis, terne, incolore ; l'homme qui a fait le retour de l'île d'Elbe, ce miracle, craint de faire des mécontents. Sans doute, l'Empereur se croit encore au-dessus des partis, comme il l'était, en 1799, quand les partis étaient ruinés, usés ; mais, après 1814, ils sont reconstitués ; Napoléon est, en fait, devenu le chef d'un parti ; et il repousse le programme de ceux qui le soutiennent ; il adopte celui des hommes auxquels il est suspect.

Encore ne l'adopte-t-il pas franchement. Dans un décret daté de Lyon, il a promis une constitution : les collèges électoraux du département seront réunis en assemblée extraordinaire au Champ de Mai afin de modifier nos Constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation. Promesse vague et irréalisable : il y a 20.000 électeurs de département ; la constitution se fera sûrement d'autre manière. Les libéraux, à qui la Charte a suffi, veulent une constitution qui ferait un Empire entièrement nouveau ; l'Empereur ne tiendrait ses droits que d'un pacte nouveau avec la nation ; il daterait non de 1804, mais de 1815, et Napoléon de dire : Que faites-vous donc de mes onze ans de règne ?... Il faut que la nouvelle constitution se rattache à l'ancienne. Il ne veut qu'un arrangement, une révision, un acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. Lui aussi prétend renouer la chaîne des temps.

Une Commission de constitution, où figuraient Carnot, Cambacérès, Bassano, Boulay de la Meurthe, Merlin de Douai, Regnault de Saint-Jean-d'Angély, fut chargée de ce raccommodage. Tous se prononcèrent pour une imitation de la Charte ; sauf Carnot, qui proposa un système vraiment impérial, napoléonien, une Constitution de l'an VIII ou le Corps législatif serait élu au suffrage direct par les collèges d'arrondissement. L'Empereur chargea Benjamin Constant d'écrire un projet. A cet adversaire qui, un mois auparavant, l'appelait Attila et Gengiskhan, il dit assez franchement son sentiment intime. Constant lui-même a rapporté les propos que lui tint l'Empereur :

La nation s'est reposée douze ans de toute agitation politique, et, depuis un an, elle se repose de la guerre. Ce double repos lui a rendu un besoin d'activité... le goût des constitutions, des débats, (les harangues, parait revenu ; cependant, ce n'est que la minorité qui les veut ; ne vous y trompez pas. Le peuple, ou, si vous l'aimez mieux, la multitude, ne veut que moi.... Je ne suis pas, comme on l'a dit, l'empereur des soldats ; je suis celui des plébéiens, des paysans de France.... Ils me regardent comme leur sauveur contre les nobles. Je n'ai qu'il faire un signe ou plutôt à détourner les yeux, les nobles seront massacrés dans toutes les provinces... mais je ne veux pas être le roi d'une jacquerie. S'il y a moyen de gouverner par une constitution, à la bonne beure !... Voyez donc ce qui vous semble possible ; apportez-moi vos idées des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse... je veux tout cela.... Je vieillis ; on n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir ; il conviendra plus sûrement encore à mon fils.

Benjamin Constant accepta de fabriquer une nouvelle Charte à l'usage du maitre qui lui avait confessé sa répugnance pour les constitutions et sa résignation à en essayer. Il y mit toutes les garanties : jury, responsabilité ministérielle, liberté de la presse, et même la pairie héréditaire ; toutefois Napoléon ne lui permit pas d'abolir la confiscation. La Commission approuva, le Conseil d'État adopta, tout en protestant encore contre la confiscation, et, le 22 avril, la Constitution fut promulguée.

Elle affirmait, comme en l'an VIII, comme en l'an X, comme en l'an XII, l'initiative de l'Empereur, sous réserve de la sanction populaire.

Voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il a de bon et de salutaire, et, de l'autre. rendre les Constitutions de notre empire conformes en tout aux vœux et aux besoins nationaux, ainsi qu'à l'état de paix que nous désirons maintenir avec l'Europe, nous avons résolu de proposer au peuple une suite de dispositions tendant à modifier et perfectionner ces actes constitutionnels, à entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties, à donner au système représentatif toute son extension, à investir les corps intermédiaires de la considération et du pouvoir désirables, en un mot, de combiner le plus haut point de liberté politique et de sûreté individuelle avec la force et la centralisation nécessaires pour faire respecter par l'étranger l'indépendance du peuple français et la dignité de la couronne.

En effet, sauf le ton, sauf la forme de promulgation directe, sauf l'oubli des délibérations promises du Champ de Mai, l'Empereur donne aux libéraux toutes sortes de satisfactions. On reconnaît l'œuvre de l'adversaire d'hier, du professeur de science politique, Benjamin Constant ; elle proclame toutes les libertés, comme la Charte ; elle conserve les deux chambres : la Chambre des Pairs et la Chambre des représentants.

La Chambre des Pairs est nommée par l'Empereur ; ses membres sont irrévocables, eux et leurs descendants males, d'aillé en aîné en ligne directe ; le nombre des pairs est illimité. La Chambre des représentants est élue par le peuple. Cela ne veut pas dire que les collèges électoraux de département et d'arrondissement soient supprimés ; ils sont maintenus dans la forme fixée par le sénatus-consulte du 16 thermidor an X ; formés par les assemblées de canton qui se composent de tous les citoyens, à raison de un membre pour cinq cents habitants domiciliés dans l'arrondissement, de un pour mille dans le département, les membres des collèges électoraux sont à vie. Mais au lieu d'avoir simplement le droit de présenter chacun deux citoyens pour former la liste sur laquelle doivent être nommés les membres du Corps législatif, les collèges électoraux auront désormais le droit d'élection directe à la Chambre des représentants : les collèges de département nommeront 238 députés ; ceux d'arrondissement, un par arrondissement, soit 368. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale auront une représentation spéciale, pour laquelle il est créé 13 grands arrondissements nommant 23 députés choisis par les électeurs du département où se trouve la capitale du grand arrondissement, sur une liste dressée par toutes les chambres de commerce du même arrondissement.

Cette Chambre élue, nombreuse (629 membres) et jeune (l'âge de l'éligibilité est fixée à 25 ans), se renouvelle en entier tous les cinq ans ; elle est pourvue de tous les droits essentiels, elle vérifie les pouvoirs de ses membres qui sont inviolables, elle nomme son président (sauf approbation de l'Empereur) ; elle a le droit d'amendement, la faculté d'inviter le gouvernement à proposer une loi sur un objet déterminé et de rédiger ce qu'il parait convenable d'insérer dans cette loi, de mettre en accusation les ministres responsables.

 Les droits individuels des citoyens sont garantis, eux aussi ; car les juges seront inamovibles à partir du 1er janvier 1816 ; les tribunaux d'exception sont supprimés, le jury est maintenu et juge seul des procès de presse, la liberté des cultes est assurée ; l'état de siège ne peut être déclaré que par une loi....

 Sans doute, ce n'était pas encore le pur régime parlementaire ; la responsabilité des ministres est pénale et non politique : la Chambre des représentants peut traduire un ministre devant la Chambre des pairs pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur de la nation ; mais un vote hostile de la Chambre ne peut le contraindre à démissionner ; c'est l'Empereur qui, en vertu des constitutions antérieures, reste seul responsable devant la nation. Personne encore n'imagine que la responsabilité ministérielle puisse comporter pour les Chambres le droit de renverser les ministres.

 L'Acte additionnel causa une grande déception. Ce qu'il contenait d'arriéré du premier Empire le déconsidéra dans l'opinion libérale ; ce qu'il gardait d'ancien régime déconcerta l'opinion populaire. Le maintien du régime électoral de l'an X (électeurs à vie et en petit nombre), l'initiative des lois laissée au gouvernement, l'hérédité de la pairie, le rappel des Constitutions de l'Empire toujours en vigueur quand leurs articles ne sont pas évidemment abrogés par la nouvelle, tout cela est jeté pêle-mêle en reproche par les journaux et les brochures[1] sympathiques ou hostiles à Napoléon. Les rapports de préfets signalent le mécontentement, causé par la pairie héréditaire. Pourquoi Napoléon a-t-il, lui, comme un Bourbon, créé une noblesse politique ? Pourquoi lui, l'homme du peuple, s'est-il méfié du peuple ? L'Acte additionnel parut au Moniteur le 23 avril. L'élan national fut arrêté net ; le parti républicain, jusque-là très actif dans les Fédérations, s'attendait, à quelque grande mesure démocratique, un suffrage universel comme en 1793, qui eût associé toute la nation à l'établissement du nouvel empire : subitement désenchanté, il cessa d'agir, et se résigna.

Napoléon sentit cet échec moral, et voulut en corriger l'effet. Au lieu d'ajourner la réunion des Chambres jusqu'au règlement de sa situation vis-à-vis de l'Europe, il convoqua les collèges électoraux tout de suite, pour ne pas, dit-il, prolonger la dictature dont les circonstances et la confiance du peuple l'avaient investi. Mais c'est mettre la Constitution en vigueur avant que la nation se soit prononcée. Le résultat est significatif : on vote à peine ; dans 67 départements sur 86 on ne peut pas réunir, comme l'exige la loi, la moitié plus un des électeurs inscrits. Sur 19 976 électeurs départementaux, 7.669 seulement viennent voter. A Paris, 113 sur 213 électeurs ; à Marseille, 43 votants nomment 4 députés. Carnot, ministre de l'Intérieur, honnêtement, s'est abstenu d'intervenir, laissant cuisiner des élections libérales par son collègue de la police, Fouché, habile homme qui pressent le parti qu'il pourra tirer d'une Chambre attachée à ses droits, soit contre l'Empereur s'il dure, soit contre le Roi s'il revient. Les libéraux sont élus en grande majorité, le régime électoral écartant du scrutin le peuple ; sur 629 députés, on ne compte guère que 80 bonapartistes purs, et une quarantaine de jacobins, anciens conventionnels.

Puis, pendant un mois, les registres d'acceptation furent ouverts pour le plébiscite sur la Constitution ; il y eut 1.305.206 oui contre 4.206 non. Le nombre des inscrits était de 5 à 6 millions ; sauf dans l'Est et le Sud-Est, on n'avait presque pas voté. Le suffrage universel comme le suffrage restreint étaient restés indifférents.

Alors Napoléon, pour ressaisir l'imagination populaire, pour secouer l'inertie qui était souvent une abstention hostile, veut réaliser la promesse faite à Lyon, à l'heure où il était encore l'Empereur de la Révolution. Il organise la réunion du Champ de Mai (1er juin). Il compte qu'elle sera une grande manifestation nationale, une nouvelle fête de la Fédération, une sanction. On s'inquiéta à Gand et en Europe : Le parti de Bonaparte peut devenir très fort, écrit le cabinet russe dans un mémoire aux Puissances, par suite de l'assemblée du Champ de Mai. Les formes constitutionnelles peuvent encore exalter l'orgueil d'un peuple démoralisé et donner une sanction nationale à tous les crimes qui ont reporté cet homme sur le trône. On se rassura vite. Le Champ de Mai fut une longue et ennuyeuse cérémonie, à laquelle l'appareil le plus éclatant ne réussit pas à donner un caractère national. Napoléon, au lieu d'y aller à cheval, se fit conduire en voiture vêtu d'un manteau de velours violet, coiffé d'une toque à plumes, escorté de pages et de chambellans ; ses frères étaient vêtus de taffetas blanc ; et l'archichancelier Cambacérès s'enveloppait d'un manteau bleu semé d'abeilles. On regarda ce cortège avec curiosité. La proclamation du résultat du plébiscite en présence des gardes nationales et des délégués des collèges électoraux parut un faible symbole de l'union nouvellement cimentée entre les Français et leur Empereur. On eut l'impression d'une mystification, bien que Napoléon eût annoncé dans son discours qu'il s'occuperait de réunir en un seul corps toutes les dispositions des Constitutions de l'Empire pour en faire une constitution définitive. Mais les promesses de l'Empereur converti au libéralisme bourgeois ne pouvaient créer la confiance ni soulever l'enthousiasme. Quand l'archevêque de Bourges présenta à genoux l'Évangile à l'Empereur qui jura, la main sur ce livre, d'observer les Constitutions de l'Empire. on ne fut pas ému davantage. Pourtant à la fin de cette froide représentation un autre serment remua l'âme des spectateurs. Au moment de la distribution des aigles, Napoléon, rejetant son manteau de velours violet, s'avança seul et dit : Soldats de la garde nationale de l'Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales ; vous jurez de la défendre, au prix de votre sang, contre les ennemis de la patrie et de ce trône : vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de ralliement : vous le jurez ! La garde nationale, puis la garde impériale répondirent, dans le silence de la foule : Nous le jurons.

A cette heure, sur toutes les consciences indécises, déçues et inquiètes, planait une seule certitude : celle de la guerre prochaine et décisive.

 

III. — LA GUERRE (15-24 JUIN).

LE retour de l'île d'Elbe avait détruit les combinaisons de Talleyrand, et réconcilia subitement les alliés. Le 13 mars, les huit puissances alliées déclarèrent qu'elles ne considéraient pas l'invasion de Napoléon comme un fait de guerre, mais comme un attentat contre l'ordre social.

Quoique intimement persuadés que la France entière, se ralliant autour de son souverain légitime, fera rentrer dans le néant cette dernière tentative d'un désir criminel et impuissant, les souverains de l'Europe déclarent que si, contre tout calent, il pouvait résulter de cet événement un danger quelconque, ils seraient prêts à donner au roi de France et à la nation française les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité.... Les puissances déclarent qu'en rompant la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Napoléon Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée, qu'en reparaissant en France, il s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique.

C'est une sentence de mort civile, disait Talleyrand, et non une déclaration de guerre.

Le 25, les quatre alliés — Russie, Angleterre, Prusse, Autriche, — sans rien attendre et sans rien entendre comme dit Talleyrand, renouvellent l'alliance de Chaumont et affirment leur union pour maintenir le traité de Paris et en compléter les dispositions. Car ils veulent, non seulement chasser Napoléon, mais mettre à la raison la nation qui l'a laissé revenir. Leur colère n'épargne pas les Bourbons ; Wellington et Metternich s'accordent à bafouer leur insuffisance ; Alexandre sent renaître ses griefs personnels contre Louis XVIII, et déjà lui cherche un successeur. L'objet de la guerre, déclare une note du cabinet russe, consiste à mettre Bonaparte hors de toute possibilité de régner en France, ou d'exercer une influence quelconque, et à placer la nation française elle-même dans l'impossibilité de redevenir le formidable instrument du despotisme militaire ou des fureurs d'une faction démoralisée et par conséquent redoutable. En Angleterre, les whigs sont, suivant la tradition de Fox, hostiles à toute intervention dans les révolutions des peuples voisins ; mais le gouvernement, une fois constatée la soumission de la France à Napoléon, expédie une année en Belgique et fait capturer les vaisseaux français.

Malgré ces faits et ces intentions si clairement exprimées, Napoléon crut possible d'éviter la guerre. Le lendemain de son arrivée aux Tuileries, le 21 mars, passant en revue les troupes qui l'avaient accompagné et la garnison de Paris, il déclara qu'il n'attaquerait personne, qu'il ne ferait que se défendre : Nous ne voulons pas nous mêler des affaires des autres ; mais malheur à qui se mêlerait des nôtres ! Il annonça en toute occasion son désir de paix, son respect du traité de Paris. Privé de moyens diplomatiques officiels (les ambassadeurs ayant quitté Paris), il affirma, le 14 avril, par une circulaire aux gouvernements étrangers : Le principe invariable de la politique de la France sera le respect le plus absolu de l'indépendance des autres nations.

Il essaya des interventions officieuses et des émissaires secrets. Dès le 12 mars, étant encore à Lyon, il avait chargé son frère Joseph, alors retiré à Zurich, d'informer les ministres russe et autrichien accrédités en Suisse de sa résolution de conserver à la France ses limites de 1814. En avril, Ginguené fut chargé d'une mission analogue à Zurich auprès de Laharpe, l'ami d'Alexandre. La reine Hortense, le prince Eugène et la grande-duchesse Stéphanie de Bade furent priés d'intervenir personnellement auprès d'Alexandre, et de se porter garants des intentions pacifiques de Napoléon. Le traité du 3 janvier 1815, par lequel les Bourbons s'étaient unis à l'Autriche et à l'Angleterre contre la Russie, fut communiqué au tsar. Mais cet effort pour disloquer la coalition resta sans résultat. Alexandre admit les explications sommaires, que lui fit transmettre Castlereagh par Wellington au sujet du traité : L'affaire en gros venait de dissidences actuellement arrangées, et d'une très indiscrète déclaration du prince de Hardenberg.... Le tsar oublia ses griefs pour ne songer qu'au danger que faisait courir aux monarchies le retour du révolutionnaire usurpateur.

Des tentatives analogues de Napoléon pour détacher de la coalition l'empereur d'Autriche, son beau-père, échouèrent pareillement. Fouché, qui ambitionnait le portefeuille des Affaires étrangères, s'offrit à faire connaître à Vienne par des agents à lui, Montrond et Bresson, les intentions pacifiques de Napoléon ; ceux-ci y apportèrent sans doute aussi les vues propres de Fouché. Il était en correspondance secrète avec Metternich. Il y eut le 3 mai à Bâle des conversations entre un agent de Napoléon et un agent de Metternich. Elles fournirent à Napoléon la preuve que Fouché le trahissait, mais ne changèrent- rien à la conduite de l'empereur d'Autriche.

Napoléon ne trouva en Europe qu'un allié, son beau-frère Murat, roi de Naples. Ce fut un allié maladroit. Le Congrès de Vienne avait accordé à sa défection de 1814 un sursis précaire de royauté. L'Autriche, liée à lui par un traité d'alliance signé le 11 janvier 1814, avait soutenu cet usurpateur contre Talleyrand qui s'était fait avec âpreté le défenseur du Bourbon Ferdinand IV, roi légitime des Deux-Siciles, qui ne régnait plus que sur la Sicile. Mais Murat se sentant menacé commit l'imprudence de menacer à son tour. Il affichait l'intention de prendre la direction d'une confédération italienne que désiraient les patriotes. Une expédition autrichienne était en préparation contre lui quand Napoléon quitta l'île d'Elbe. Murat crut se consolider et s'agrandir en prenant théâtralement parti pour la restauration napoléonienne. Il appela les Italiens à la liberté et à l'unité. Il s'agit de décider si l'Italie sera libre, ou si vous subirez encore longtemps la servitude étrangère. Son armée fut dispersée par les Autrichiens ; il s'enfuit à Cannes. Il n'avait réussi qu'à rendre définitivement  inefficaces les efforts de Napoléon pour maintenir la paix.

On fut en guerre longtemps avant de combattre. Les Français étaient arrêtés à l'étranger, leurs navires de commerce saisis. Napoléon se décida à la lutte inévitable. 200.000 hommes étaient sous les drapeaux ; il en trouva 76.000 autres en rappelant les soldats en congé et les absents sans permission, il mobilisa 150.000 hommes des gardes nationales ; 25.000 militaires en retraite furent employés à la défense des places ; la classe de 1815 fut levée. Cela fit au total une armée active de 284.000 hommes et une armée auxiliaire de 222.000 hommes, armée où le danger de la patrie ranimait l'exaltation guerrière ; la foi du soldat était reconquise par le chef tant de fois victorieux. Les alliés lui opposent plus de 600.000 hommes qui envahiront la Fiance : Anglais et Hollandais par Maubeuge, Prussiens par Givet, Russes par Sarrelouis. Autrichiens par Bâle, tous marchant sur Paris, tandis que deux autres corps autrichiens, l'un par la Haute Italie marchera sur Lyon, l'autre, celui qui vient de battre Murat, envahira la Provence. Mais de toutes ces armées, deux seulement sont prêtes en mai 1815, celles qui sont restées eu observation sur la frontière du Nord : les 93.000 Anglo-Hollandais de Wellington, cantonnés au sud de Bruxelles, et les 117.000 Prussiens de Blücher à l'ouest de Namur. Napoléon a le choix entre deux plans de guerre ; ou bien attendre l'invasion et défendre le sol : c'eût été recommencer la campagne de France, mais avec une armée deux fois plus nombreuse ; ou bien attaquer l'ennemi avant que ses forces soient réunies. Il se décide pour le second parti, une grande victoire est possible ; elle disloquera la coalition, changera les dispositions morales de l'Europe.

La campagne dura quatre jours. Napoléon franchit la frontière belge le 15 juin, marchant sur Charleroi ; le même jour, le commandant de la division de tête, Bourmont, abandonne ses troupes et passe à l'ennemi, dans le camp prussien, avec 5 officiers. Il était suspect de royalisme et on ne lui avait confié un commandement que sur les instances de son ancien chef, le général Gérard. Les avant-postes prussiens, lentement refoulés, abandonnent Charleroi ; Napoléon y arrive à midi. Il pense atteindre dans la même journée les points où doit s'opérer la jonction de Wellington qui vient de Bruxelles et de Blücher qui vient de Namur : ce sont les Quatre-Bras, carrefour des routes de Namur à Nivelles et de Bruxelles à Charleroi, et S'ombrelle, où la route de Charleroi par Fleurus rencontre celle de Namur à Nivelles. Il envoie donc Ney aux Quatre-Bras, Grouchy et Vandamme à Sombreffe ; mais ceux-ci s'arrêtent à moitié chemin, c'est-à-dire à Fleurus, tandis que Ney, craignant d'avoir devant lui toute l'armée de Wellington, reste en arrière des Quatre-Bras. Ainsi, à la fin de la première journée, les résultats qu'escompte Napoléon ne sont pas pleinement atteints ; il n'est pas arrivé aux positions qu'il a jugé indispensable d'occuper pour séparer définitivement ses deux adversaires.

Toutefois, le lendemain (16 juin), persuadé par les rapports d'un de ses divisionnaires, Grouchy, que toute l'armée prussienne est en retraite sur Namur, et que Wellington se retire sur Anvers, il ordonne à Grouchy de marcher sur Sombreffe et de pousser plus loin pour écarter Blücher, tandis que lui-même avec Ney marchera sur Bruxelles ; il compte y arriver le lendemain 17 juin. Mais Napoléon est mal renseigné : Wellington. en apprenant la tentative de Ney sur les Quatre-Bras, a donné l'ordre de s'y porter, et Blücher a concentré ses troupes entre Fleurus et Sombreffe, derrière le ruisseau de Ligny. Quand Napoléon sait la position et le voisinage de Blücher, il décide d'en finir avec lui d'abord ; et, au lieu de se porter contre les Anglais, il marche sur les Prussiens, en ordonnant à Ney d'attaquer en même temps leur droite : si ce plan réussit, l'armée de Blücher est détruite ; mais, après une bataille acharnée, où l'intervention décisive et, attendue de Ney ne se produit pas, elle n'est que vaincue. Blücher bat en retraite après avoir perdu 12000 hommes, et il est trop tard pour le poursuivre. Pendant ce temps, Ney a toute la journée lutté aux Quatre-Bras contre les Anglo-Hollandais, sans résultat.

Le 17, au matin, Napoléon laisse à Grouchy 30.000 hommes, pour poursuivre Blücher, et va rejoindre Ney ; les Anglais pendant la nuit ont repris la route de Bruxelles. Napoléon pense les écraser dans leur retraite ; il ne peut que les harceler. Le soir, il arrive près de Belle-Alliance tandis que les Anglais s'arrêtent un peu plus loin à Mont-Saint-Jean. Il pleut à torrents ; le sol est ruisselant et détrempé. Les deux armées prennent leurs positions. Sur le plateau de Mont-Saint-Jean, protégé par un chemin creux bordé de haies qui le limite au sud, et eu avant de ce chemin par des fermes, la Haie-Sainte, Hougoumont. Wellington range son armée, infanterie en avant, cavalerie en arrière, avec une réserve au village de Waterloo, situé hors du champ de bataille au nord, près de la forêt de Soignes. Il a 67 700 hommes et 174 canons. Napoléon installe sa première ligne à la hauteur de la ferme de Belle-Alliance ; en arrière, une réserve, et enfin la garde impériale ; il a 74.000 hommes et 266 canons. Son intention est de jeter son infanterie sur le centre anglais après l'avoir écrasé par un feu d'artillerie.

 Napoléon engagea la bataille le 18 juin à onze heures et demie. Ses troupes ne sont pas toutes encore arrivées sur les positions qui leur sont assignées. Napoléon veut tenter d'abord une diversion sur la gauche, du côté d'Hougoumont, destinée à masquer l'attaque sur le centre ; il ne réussit pas à tromper Wellington. Pendant qu'il prépare la grande attaque sur le centre, Napoléon aperçoit un mouvement sur sa droite ; c'est un corps prussien de l'armée de Blücher, commandé par Bülow, qui, en retraite sur Bruxelles, s'est détourné de sa route pour marcher au secours des Anglais. Napoléon envoie aussitôt Lobau pour l'arrêter, comptant que Grouchy, qui poursuit Blücher, ne tardera pas à apparaître. Vers une heure, après une canonnade, l'infanterie monte à l'assaut du plateau de Mont-Saint-Jean, en bataillons serrés. Ney et Drouet d'Erlon entraînent les soldats ; sous la mitraille, ils passent le chemin creux et culbutent les premiers rangs ennemis ; mais la cavalerie anglaise les assaille, les chasse et les poursuit jusque sous le feu des canons français ; là, prise de flanc par les lanciers, elle s'enfuit et regagne le plateau. Les deux armées ont repris leurs positions. Il est trois heures. Napoléon apprend que Grouchy est encore à quatre lieues de Wavre ; il n'arrivera pas en temps utile. Il faut donc se hâter d'écraser l'année anglaise. Ney reçoit l'ordre d'attaquer la Haie-Sainte. Croyant discerner dans l'armée anglaise un mouvement de retraite, le maréchal lance à l'assaut toute sa cavalerie sur la droite ennemie qui la mitraille à coups de canon, la sabre et l'oblige à se replier. Cette charge a été faite trop tôt, sans appui d'infanterie ; un nouvel effort est nécessaire ; Napoléon envoie des escadrons qui quatre lois escaladent le plateau, et quatre fois le redescendent, brisés, mitraillés. L'infanterie s'élance enfin, enlève la Haie-Sainte, et envahit le plateau. Les Anglais se débandent ; un régiment tout entier s'enfuit : il faut que la nuit ou les Prussiens arrivent, dit Wellington.

Les Prussiens arrivèrent et une nouvelle bataille commença. Grouchy n'avait pas réussi à arrêter Blücher. Il avait l'ordre de marcher sur Navre on les arrière-gardes prussiennes étaient signalées, mais vous devez, lui avait fait écrire l'Empereur par Soult, toujours manœuvrer dans notre direction, et chercher à vous rapprocher de l'armée, afin que vous puissiez nous joindre avant qu'aucun corps puisse se mettre entre nous. Quand le corps de Bülow fut en vue, une nouvelle dépêche lui enjoignit de ne pas perdre un instant pour se rapprocher de l'armée et la joindre et écraser Bülow qu'il prendra en flagrant délit. Malgré cet appel pressant. Grouchy prit l'offensive devant Navre avec la moitié de son armée au lieu de se contenter d'y contenir l'ennemi ; l'autre moitié fut chargée de poursuivre Bülow. Elle ne l'atteignit point, et, quand elle réussit à s'ouvrir la route du Mont-Saint-Jean, après une lutte acharnée, vers onze heures du soir, il était trop tard

Blücher, qui s'est joint à Bülow, à sept heures, s'empare d'un village, Plancenoît, situé sur la droite des Français ; s'il s'y maintient, l'armée française est débordée. Un bataillon de la Vieille Garde reprend Plancenoît. Ce danger écarté, Napoléon prépare encore une fois l'assaut général de Mont-Saint-Jean, mais Wellington, à qui l'arrivée des Prussiens a permis de dégager sa gauche, a rallié les fuyards et reconstitué son front de bataille ; c'est contre lui que Napoléon lance sa dernière réserve, la Vieille Garde. Elle avance, impassible, serre les rangs sous le feu qui la décime ; quand elle arrive au chemin creux, les gardes-rouges cachés dans les blés se lèvent et la mitraillent. Wellington. à cheval au bord du plateau, agite son chapeau : toute l'armée anglaise avance sur les Français qui s'ébranlent, fléchissent et se débandent. En vain, Napoléon lance les quatre escadrons de service auprès de lui pour arrêter la débâcle. En vain Ney, prodigieux de fougue, fou de désespoir, se jette en avant tête nue, l'uniforme déchiré, l'épée brisée, comme une bête fauve ; en vain les carrés de la Vieille Garde résistent, refusent de se rendre, gardant leur Empereur à cheval au milieu de leurs murs de baïonnettes. En pleine nuit, Napoléon donne l'ordre de la retraite ; la Garde se retire lentement, tandis que toute l'armée roule en torrent sur la route de Charleroi.

Vers neuf heures, Blücher et Wellington se rencontrèrent à la Belle-Alliance ; les Anglais, fatigués, bivouaquèrent sur le champ de bataille ; 4.000 Prussiens harcelèrent les fuyards. Confiant aux généraux le soin de rallier ses troupes, Napoléon, par Rocroi et Laon, à marches forcées, rentre à Paris.

Il y arrive, le 21 juin, à huit heures du matin Il veut y organiser la résistance. Grouchy a ramené à Givet un corps d'armée presque intact. 200000 hommes sont exercés dans les dépôts ; les places sont en état de défense : il y a encore 160.000 hommes à appeler de la classe de 1815. Napoléon a l'intention de demander aux Chambres une dictature temporaire pour la défense du territoire. Mais la Chambre des députés est hostile. Elle craint que l'Empereur ne prononce sa dissolution ; Fouché a raconté que, dans le Conseil des ministres. Davout s'est prononcé pour la prorogation, que Lucien a dit : Si la Chambre ne veut pas seconder l'Empereur, il se passera d'elle. Les députés se montrent irrités. Ils prennent l'offensive. Lafayette est unanimement applaudi quand il propose et fait voter en vétéran de la cause sacrée de la liberté une résolution anticonstitutionnelle :

La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison, quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera traître à la patrie et jugé comme tel.

La Chambre des Pairs vota une motion analogue :

J'aurais dû congédier ces gens-là avant mon départ, dit Napoléon en apprenant le vote des Chambres. C'est fini, ils vont perdre la France. Il essaie pourtant de négocier. Lucien porte à la Chambre des députés un message où l'Empereur fait appel à l'union de tous les Français et affirme qu'il compte sur la coopération et le patriotisme des Chambres et sur leur attachement à sa personne ; un député répond en demandant aux ministres si la présence de Napoléon n'est pas un obstacle invincible à la paix. Lucien réplique que c'est une dérision de croire que les alliés ne font la guerre qu'à l'Empereur : C'est pour envahir la France, c'est pour se partager ses provinces que les Puissances se sont armées.... Et on propose à la France d'abandonner son Empereur !La France l'a suivi dans les sables d'Égypte et dans les déserts de Russie, riposte durement Lafayette. Et c'est pour l'avoir suivi qu'elle a à regretter le sang de trois millions de Français ! La Chambre décide d'adjoindre aux ministres un comité de cinq députés. Lucien dit à Napoléon au retour de la séance : Il n'y a que la dissolution ou l'abdication.

Napoléon hésite ; la foule, exaspérée, frénétique, sous les fenêtres de l'Élysée, crie : Vive l'Empereur ! Aux armes ! Encore une fois, il semble qu'il pourrait are le chef d'un mouvement révolutionnaire, le Marius de la France, comme pense Benjamin Constant ; la France deviendrait le tombeau des nobles et peut-être le tombeau des étrangers. Mais Napoléon n'ose pas, il dit : Je ne puis rien seul, il signe son abdication en faveur de Napoléon II (22 juin). On croit à Paris que la paix est faite.... A la nouvelle de Waterloo, la rente est montée de 2 francs ; à la nouvelle de l'abdication, elle monte de 4 fr. 50.

 

 

 



[1] Les plus intéressantes sont de Viennet, Opinion d'un homme libre sur la Constitution proposée ; de Salvanely, Mémoire à l'Empereur sur les griefs et les vœux du peuple français. L'acte additionnel fut défendu par Sismondi dans le Moniteur.