HISTOIRE DE FRANCE

 

LIVRE PREMIER. — LOUIS XVI ET LES ESSAIS DE RÉFORMES.

CHAPITRE IV. — LE PREMIER MINISTERE DE NECKER (1776-1781)[1].

 

 

I. — NECKER.

LA chute de Turgot avait rendu à Maurepas la direction effective du gouvernement ; il s'était fait nommer président du conseil des finances le 14 mai 1776, et tous les ministres, sauf Vergennes, étaient dans sa main. Il ajourna les questions irritantes et donna pour successeurs aux ministres disgraciés deux hommes de tout repos : à Turgot, l’intendant de Guyenne, de Clugny, que ses origines parlementaires recommandaient à la Robe, et à Malesherbes, l’intendant des finances Amelot, dont il disait : On ne dira pas que j'ai choisi celui-là pour son esprit.

Clugny se fit l'agent de la réaction contre Turgot. Faites du bon et du beau, lui aurait dit Maurepas ; — et Clugny aurait répondu : Ma foi, je crois que le plus habile ne saurait comment s'y prendre ; mais, puisqu'il faut faire parler de soi, je puis culbuter d'un côté ce que Turgot a culbuté de l'autre. Il congédia les collaborateurs de son prédécesseur, Dupont de Nemours, Baudeau, Roubaud. Pour parer à un déficit de trente-sept millions et faire face aux dépenses de la Marine, il créa, en juillet, une loterie royale d'où il tira une douzaine de millions. Il y eut un autre expédient auquel il songea, la banqueroute. On vit reparaître le gaspillage, les croupes, les pots-de-vin.

Les édits de février 1776 n'avaient pas même eu un commencement d'exécution. La corvée fut rétablie par une Déclaration du 11 août, mais avec des modifications : les paroisses eurent le choix entre la tâche en nature et le paiement d'un impôt en argent proportionnel à la taille. Au même moment, un édit rétablit les corporations, jurandes et maîtrises ; il est vrai qu'il en diminua le nombre, abaissa de moitié les droits de maîtrise et laissa libres certains métiers.

Cependant une réaction religieuse semblait s'annoncer. Les Jésuites, reparaissant sous le nom de Pères de la Croix, travaillaient à obtenir leur rétablissement légal. Les évoques, forts de l'appui de la magistrature, annonçaient des rigueurs contre les Philosophes. L'auteur de l'ouvrage intitulé Philosophie de la Nature, condamné par le Châtelet au bannissement perpétuel ', en appelait au Parlement ; il était en prison à la Conciergerie ; les Philosophes faisaient de lui un martyr ; les libraires s'agitaient. Des pamphlets attaquaient le Roi, la Reine, la famille royale. On parlait d'insurrections possibles et de la convocation des États Généraux.

Maurepas voyait le danger dune politique de réaction ; il inclina vers les réformateurs. Clugny étant mort en octobre 1776, il refusa de rappeler Terray et fit appel à Necker. Il ne put faire de lui un Contrôleur général, parce que Necker était étranger et protestant : un fonctionnaire effacé, Taboureau des Réaux, eut le titre de Contrôleur général, et Necker fut son conseiller-adjoint ; en juin 1777, il devint Directeur général des finances. Maurepas pensa que, dans celte situation modeste, Necker ne serait qu’un conseiller utile, capable d'attirer l'argent au trésor royal.

Necker avait quarante-huit ans. Fils d'un régent de collège de Genève, il arrivait à Paris en 1747, et débutait par être commis de la maison de banque des Thélusson, rue Michel-le-Comte. Son intelligence des affaires lui valut de devenir commis principal, puis associé de ces banquiers. Par des spéculations au moment de la paix de 1763, dont il fut, dit Sénac de Meilhan, instruit à l'avance, et par diverses opérations sur les actions de la Compagnie des Indes, il amassa en dix ans une fortune de huit millions de livres, quelque chose comme vingt millions d'aujourd'hui. Il fonda une banque rue de Cléry en 1765, et se créa des relations de finance, à l'étranger aussi bien qu'en France. En 1772, il céda cette maison à son frère et aux financiers Germanie et Girardot, et se fit publiciste.

Necker avait épousé la fille d'un pasteur du pays de Vaud, Suzanne Curchod. Belle, instruite, avec une pointe de pédantisme, gardant un peu comme son mari l'air étranger, — l'air de Genève, — elle réunit dans ses dîners du vendredi les principaux savants, philosophes et hommes de lettres de Paris. Necker étonna ses convives par ses connaissances variées et par sa conversation. Les Philosophes le vantèrent ; l'Académie française couronna, en 1772, son Eloge de Colbert, où il faisait l'apologie du protectionnisme ; les administrateurs approuvèrent ses vues pratiques et sa répugnance aux principes abstraits. Par l'Essai sur la législation et le commerce des blés, publié en 1775, il fit grand bruit en prenant le contre-pied des théories des Économistes. Il plaisait par la clarté, la modération de ses opinions, par une philanthropie dans le goût du jour, et le ton sentimental introduit dans les matières administratives.

Cet homme, de mœurs irréprochables, qui contrastaient fort avec celles du beau monde, ne manquait pas d'entregent. Il obligea, en même temps que les gens de lettres, — ce qui lui valut une bonne presse, — de grands seigneurs, comme les Castries et les Duras. Par l'intermédiaire du marquis de Pesay, il se mit en relations avec Maurepas, dont il devint le conseiller secret, pour les finances. Pesay étant parvenu à se mettre en correspondance secrète avec le Roi, fit valoir les talents de Necker. Celui-ci se trouva donc, en fin de compte, porté aux affaires par la faveur publique, l'appui du premier ministre et le consentement du Roi. Et, tout de suite, il fut salué comme un nouveau Sully, un nouveau Colbert.

Necker avait très bonne opinion de lui-même. Gros et grand, un peu lourd, de figure courte et massive, coiffé d'un toupet relevé, il portait la tête très haute ; hors de son salon, il était raide et brusque. Son amour-propre souffrait des moindres critiques. Il n'avait ni originalité, ni ampleur de vues ; il ne savait vraiment bien que les choses de banque et de finances ; de tout le reste, il avait un vernis. La connaissance profonde des choses françaises lui manquait. Il voyait bien que des réformes s'imposaient ; il avait des sentiments de justice et d’humanité, qu'il aimait à montrer. Nullement systématique, homme de transaction, il crut pouvoir concilier les partis, satisfaire aux besoins de réforme, sans froisser ni les passions ni les intérêts ; ce qui était impossible.

 

II. — ADMINISTRATION FINANCIÈRE.

AU moment où la guerre d'Amérique coûtait fort cher, Necker ne crut pas qu'il lut possible de remanier le système d’impôts. Il recourut aux emprunts. Sa doctrine était d'ailleurs : pour les dépenses permanentes, les taxes ordinaires ; pour les dépenses exceptionnelles, l'emprunt. Il est juste, disait-il, que les générations futures supportent leur part des charges du présent, et la France peut engager l'avenir sans péril, car elle est riche. Il pratiqua toutes les manières d'emprunter, surtout la loterie et l'emprunt viager.

Trois loteries, en 1777 et 1780, lui procurèrent quatre-vingt-cinq millions sans intérêts, mais grevèrent l'État de remboursements qui, sous forme de lots et de primes, s'élevèrent à cent cinq ou cent six millions. Par la première loterie, en effet, en échange de 24 millions, il accroissait la dette publique d'une charge annuelle de 1.166.000 livres ; par la seconde il touchait 25 millions, mais devait, en sept ans, payer 31 millions et demi ; par la troisième, contre un capital de 36 millions, il s'obligeait à verser, en neuf ans, 50 millions ; c'étaient là de coûteux expédients.

Il fit sept émissions de rentes viagères, d'où il tira 260 millions. L'emprunt viager, très souvent pratiqué au XVIIIe siècle, avait cet avantage qu'il assurait l'amortissement automatique de la dette par l'effet même des décès ; mais il aurait fallu tenir compte de l'âge des emprunteurs et calculer les probabilités de survie. Necker le fit mal. Il émit en 1777 des rentes viagères par contrats sur une ou deux têtes, à raison de 10 p. 100 pour une tête et de 8 ½ pour deux. En 1779, afin d'attirer un plus grand nombre de souscripteurs, il étendit les contrats à trois et même quatre personnes, à raison de 10 p. 100 pour une, de 9 p. 100 pour deux, de 8 ½ pour trois, de 8 pour quatre. Le dernier emprunt l'ut souscrit en trois jours. La banque Girardot, l’ancienne banque de Necker, où ses adversaires l’accusaient d'avoir gardé des intérêts, souscrivit à elle seule pour quatorze millions. Les gros souscripteurs taisaient le calcul que Necker ne faisait pas : ils revendaient les contrats à des familles réputées saines, qui les appliquaient à des enfants de sept à dix ans. Necker a reconnu lui-même que la plus grande partie des rentes viagères était constituée sur de jeunes têtes. Pour obtenir un plus grand nombre de souscriptions, il avait donc grevé l’Etat d'engagements onéreux.

Necker recourut en même temps aux expédients traditionnels. Il emprunta sur les pays d'Etats, sur la ville de Paris, sur le Clergé, sur la Caisse de Poissy, sur la ferme des carrosses de la ville de Paris. Il emprunta, sous forme de cautionnements, aux receveurs ou préposés des régies et des fermes, sous forme d'anticipations, sur les recettes des exercices futurs. Les banquiers de la Cour lui consentirent des avances au taux de six pour cent, et il accrut ainsi la dette flottante de soixante millions. Le total des dettes contractées par lui s'éleva à près de six cents millions qui vaudraient aujourd'hui plus du double. Sur le produit de ces emprunts, il préleva chaque année une quarantaine de millions pour les dépenses ordinaires, donnant ainsi un démenti à sa théorie, que celles-ci devaient être soldées par l'impôt.

Quelques-uns voyaient bien les périls de cette gestion. Ils accusaient Necker de développer le goût immoral de la spéculation, d'enrichir l'étranger, qui participait aux emprunts, et pourrait un jour, de son droit de créancier, vouloir intervenir dans notre politique ; d'encourager à l'égoïsme et de détruire l'esprit de famille par la multiplication des rentes viagères, de grever l'avenir. Emprunter sans imposer, écrira plus tard Mirabeau, c'est livrer une nation aux usuriers, car eux seuls prêtent sans gages ; c'est rejeter sur les générations à venir tout le poids des iniquités d'un ministre qui ne voit que sa gloire personnelle et ses succès présents. Il accuse aussi Necker d'ignorer les principes de l'impôt, du crédit public, des emprunts, ceux qu'il a faits devant être comptés au nombre des plus mal organisés, des plus ruineux que la France ait été contrainte de payer. Necker, qui empruntait en répétant : Sans impôts, messieurs, sans impôts ! fut comparé à un arracheur de dents qui couvre les gémissements du patient, en criant : Sans douleur ! Messieurs, sans douleur !

Cependant les emprunts réussissaient ; les capitaux affluaient de toutes parts ; il en venait de Hollande et de Suisse. Genève, à elle seule, prêta cent millions. Des emprunts furent couverts deux ou trois fois. Le crédit personnel du Directeur général, sa réputation de probité, l'assurance avec laquelle il annonçait le rétablissement de l'équilibre budgétaire, la ponctualité qu'il mit dans le service des intérêts, ses relations avec la haute banque, son habileté à soutenir discrètement les cours, l'avantage enfin qu'avaient les prêteurs à tirer de gros revenus de l'État français, tout concourut à l'engouement du public. Necker fait la guerre sans impôts ! C'est un Dieu ! disait-on. Il se borna en effet, à proroger, en raison de la guerre, le second vingtième et les droits réservés[2] Pareille chose ne s'était pas encore vue. Les amis de Necker pensaient qu'aussitôt qu'il le pourrait, il réformerait le régime fiscal. Il le leur laissa croire, et se contenta de quelques améliorations de détail. Déférant au vœu des Parlements et des Cours des Aides, il supprima le vingtième d'industrie — c'est-à-dire l'impôt sur les revenus commerciaux et industriels — dans les bourgs et villages, parce que la répartition, ne s'en pouvant faire comme dans les villes, où elle était confiée aux chefs de corps et communautés, était purement arbitraire. Necker ordonna en outre la publicité des rôles des vingtièmes, et déclara cette imposition immuable pour vingt ans. Pour les contribuables, ce fut une garantie contre l'accroissement arbitraire de l'impôt ; l'Etat d'ailleurs n'y perdit pas, car l'impôt se recouvra plus aisément.

Quant à la taille, Necker promit d'en faire, après la paix, une répartition plus juste entre les généralités. En attendant, le 23 avril 1778, il exempta de frais les pourvois faits par les contribuables contre leur imposition. Le 13 février 1780, il fit édicter que le montant de la taille ne pourrait désormais être augmenté qu'en vertu d'édits enregistrés. Jusque-là, les brevets et commissions des tailles avaient été expédiés sans être enregistrés dans les cours souveraines, de sorte que le chiffre de l'impôt était à la discrétion du Gouvernement.

Enfin Necker parla, sinon de détruire la gabelle, ce qui aurait coûté à l'État cinquante-quatre millions par an, du moins de faire disparaître les différences considérables de prix du sel suivant les provinces, d'appliquer l'impôt aux pays qui ne le payaient pas, d'enlever ainsi à la contrebande son principal aliment. Mais il n'en devait rien faire, craignant la protestation des provinces franches. De même, il laissa entendre qu'il souhaitait l'abolition des douanes intérieures, et ne fit rien pour la préparer.

Il a donc renoncé aux grandes réformes. Mais il a réorganisé l'administration centrale des finances. En juin 1777, il remboursait et supprimait les offices des six intendants de finances. Ces intendants étaient les conseils des contrôleurs généraux ; Necker se jugeait suffisamment conseillé par les commis, dont l'importance était grande dans les divers services ministériels. En août de la même année furent également remboursés et supprimés 304 offices de receveurs et contrôleurs des domaines, et 113 offices de gardes généraux et contrôleurs généraux des amendes et maîtrises des eaux et forêts ; puis Necker mit en régie l'administration des domaines et des eaux et forêts. En novembre 1778 disparurent 27 offices de trésoriers et contrôleurs généraux de l'ordinaire et de l'extraordinaire des guerres, de l’artillerie, de la maréchaussée, de la marine et des colonies ; la besogne de ces 27 officiers fut attribuée à un seul agent. Il y avait, pour les 24 généralités, 48 receveurs généraux des finances, chacun faisant fonction une année sur deux ; Necker les remplaça, en avril 1780, par 12 receveurs généraux, qui administrèrent ensemble les recettes, sans attribution à telle ou telle généralité, avec une caisse commune. Ces remboursements d'offices étaient de belles économies pour l'avenir. On estimait que les 48 anciens receveurs généraux coûtaient un million par an ; les 12 nouveaux, à 25.000 livres de traitement fixe, ne devaient coûter que 300.000 livres. Le Roi se félicitait, au préambule de l'édit de 1778, d'avoir accompli la réforme dont les places et émoluments de finances lui paraissaient susceptibles ; cette réforme, disait-il, est conforme à nos vues d'ordre et d'économie. Il disait aussi qu'elle serait salutaire aux mœurs en détruisant ces grands et nombreux moyens de fortune, et en encourageant à suivre ces carrières pénibles, où les talents et l'étude ne conduisent que lentement à des récompenses modérées. Il avait donc mené à bien une entreprise souvent indiquée par l'opinion publique et jamais exécutée.

A l'égard de la ferme générale, Necker reprit les idées de Turgot ; il continua la transformation des fermes en régies. Aux régies des postes et messageries, des hypothèques, il ajouta celle des domaines, celle des aides et droits réunis, qui comprenait les droits sur les boissons, les cuirs, les fers, les huiles, les cartes, les amidons. Ces régies placées sous la direction d'administrateurs à traitements fixes, deviendront, presque sans changements, la première, notre administration du timbre, de l'enregistrement et des domaines, la seconde, notre administration des contributions indirectes. Elles avaient à percevoir 60 millions de taxes.

Par l'arrêt du Conseil du 9 janvier 1780, la ferme générale fut restreinte à la perception de l’impôt sur le tabac, des gabelles, des traites, et des octrois de Paris. En renouvelant aux fermiers leur bail, Necker évaluant le produit normal des impôts à 126 millions de livres, les obligea à partager avec l’État tout ce qu'ils percevraient en plus. La ferme générale devenait donc une espèce de régie intéressée.

Necker essaya de réformer la comptabilité publique dont le grand défaut était d'échapper à la surveillance du ministre. On avait multiplié les offices de trésoriers et les caisses, sous prétexte de mieux distinguer l'emploi des fonds. Outre les trésoriers cités plus haut, il y avait des trésoriers de la caisse des Ponts et Chaussées, de celle des bâtiments du Roi, de celles des Monnaies, des écoles militaires, de l'Hôtel des Invalides, et une foule d'autres. Dans le préambule de l'arrêt du Conseil du 18 octobre 1778, Necker a décrit les abus auxquels ils donnaient lieu : les diverses caisses ne sont plus soumises à l'inspection des finances, le département des finances ne sachant pas l'état total des fonds ne peut pas les faire concourir à la facilité du service général. Les trésoriers faisaient des avances, et négociaient des billets à l’insu de l'administration des finances. L'arrêt du 18 octobre 1778 prescrit à tous trésoriers de dresser jour par jour un état des recettes et dépenses et d'envoyer tous les mois à l'administration centrale un relevé de ces comptes. Une Déclaration de 1779 les avertit qu'ils ne seraient déchargés des deniers reçus qu'en produisant les quittances des gardes du Trésor. Mais le désordre persista ; dans le préambule d'une ordonnance du 17 octobre 1780, il est dit :

Tous les registres et comptes du Trésor où l'on devrait naturellement trouver le détail exact de l'universalité de nos recettes et de nos dépenses ne présentent à cet égard que des connaissances insuffisantes et des renseignements incomplets ; une partie des impositions n'y est ni versée ni même connue, et diverses sortes de dépenses étant habituellement acquittées par diverses caisses, il n'en existe non plus aucune trace au Trésor royal.

Aussi la vérification des comptes annuels était-elle une opération presque inextricable. Celle des comptes de Tannée 1779 ne fut ratifiée par le Conseil qu'en 1787, et, quand la Révolution surviendra, celle des comptes postérieurs à 1780 ne sera pas achevée. Il aurait fallu, pour remédier à un mal si grave et si dangereux, supprimer les caisses particulières, et surtout subordonner étroitement tous les receveurs et trésoriers au Contrôleur général ; mais celte subordination ne pouvait s'obtenir que par la suppression de la vénalité des offices. Des officiers propriétaires de leurs charges n'obéissaient pas aux ministres comme feront plus tard les comptables nommés et révocables par eux.

Après Turgot et Malesherbes, le Directeur des finances tenta de réformer les Maisons du Roi et des Princes. N’osant s’attaquer aux grandes charges, Necker s'en prit surtout à la végétation parasite des offices de la cuisine-commun, aux maîtres-queux, hâteurs de rôts, gardes-vaisselle, verduriers, etc. ; puis il diminua les dépenses des tables, de la bougie, des voyages, des menus plaisirs. Pour mettre un peu d'ordre dans le désordre royal, en juillet 1779, il liquida les dépenses arriérées de la Maison, et centralisa les comptes sous la direction des agents du Contrôle général. Il remboursa les offices d'intendants et contrôleurs de l'argenterie, des menus-plaisirs, de la chambre du Roi, et ceux de trésoriers de la Maison du Roi et de la Reine. Un seul agent de trésorerie fut chargé du payement des dépenses, et celles-ci, à la satisfaction des titulaires d'offices demeurés en place, furent payées comptant. Malgré toutes les précautions qu'il prit, Necker souleva bien des rancunes.

Il essaya de diminuer les dons et gratifications dont vivait une bonne part de la noblesse de Cour, mais il eut soin de ne pas se montrer intransigeant. Le duc de Guines, mariant sa fille au fils du marquis de Castries, la Reine demande au Roi de donner à la jeune fille trois cent mille livres ; le Roi consent ; Necker résiste et essaye de transiger pour cent cinquante mille ; mais le duc finit par obtenir ce qu'il avait demandé. La comtesse de Polignac, mariant sa fille, demande pour elle, comme dot, le comté de Bitche qui dépendait de la couronne, et rapportait cent mille livres de revenu. Necker empêche le Roi de faire abandon de cette terre ; mais il doit verser à la comtesse quatre cent mille livres pour payer ses dettes, et cinq cent mille livres pour la dot de sa fille. Necker aurait voulu arrêter le flot montant des pensions. Il y avait un grand nombre de pensions justifiées par des services rendus à l'État dans le civil et dans le militaire, mais généralement elles étaient modiques ; il y en avait que rien ne justifiait, et elles étaient considérables. Le Directeur fit décider par un règlement du 22 décembre 1776 que la concession de nouvelles pensions serait subordonnée à l'extinction des anciennes, mais il ne sut résister qu'aux solliciteurs sans crédit. L'ordre que Necker établit dans le service profita aux pensionnés ; les pensions furent exemptées de toute retenue, garanties contre toute réduction ou saisie et payées aux guichets des caisses de l'État. Le Directeur espérait pouvoir enrayer un jour les abus ; mais son passage au pouvoir fut court, et, la guerre contre l'Angleterre obligeant d'accorder des grâces aux officiers de terre et de mer, le chiffre des pensions s'éleva de 16.500.000 livres en 1776, à 21.814.988 en 1781.

 

III. — REFORMES ADMINISTRATIVES ET ECONOMIQUES. PRÉOCCUPATIONS SOCIALES.

BIEN qu'il ne fût que Directeur général des finances, Necker étendit son action à toute la vie publique. Il était le conseiller dont on suivait les avis, qui furent toujours ceux d'un réformateur prudent, redoutant les trop grandes nouveautés, qui ne pouvaient manquer d'ameuter des résistances.

C'est ainsi que, sans vouloir le moins du monde diminuer l'autorité du Roi, ni celle du ministère, — on l'accusait non sans raison de maintenir le despotisme ministériel, — il eut l'idée d'une décentralisation modérée. Reprenant ici encore un projet de Turgot en le modifiant, il exposa au Roi, dans un remarquable mémoire du mois de février 1778, la nécessité d'établir, à côté des administrateurs, la consultation des administrés. Les intendants, disait-il, gouvernent la France du fond des bureaux, et une multitude de plaintes s'est élevée contre eux :

A peine peut-on donner, disait-il, le nom d'administration à cette volonté arbitraire d'un seul homme qui, tantôt présent, tantôt absent, tantôt instruit, tantôt incapable, doit régir les parties les plus importantes de l'ordre public..., et qui... ne considère sa place que comme un échelon à son ambition. Si, comme il est raisonnable, on ne lui donne à gouverner en débutant qu'une généralité d'une médiocre étendue, il la voit comme un lieu de passage, et n'est point excité à préparer des établissements dont le succès ne lui est point attribué... Présumant toujours, et peut-être avec raison, qu'on avance encore plus par l'effet de l'intrigue ou des affections que par le travail et l'étude, (les intendants) sont impatients de venir à Paris, et laissent à leurs secrétaires ou à leurs subdélégués le soin de les remplacer dans leurs devoirs publics.

D'autre part, le Directeur général se plaignait que les ministres retinssent à Paris tous les fils de l'administration. Ils auraient dû sentir qu'en ramenant à eux une multitude d'affaires au-dessus de l'attention, des forces et de la mesure du temps d'un seul homme, ce n'étaient pas eux qui gouvernaient, mais leurs commis, et que ces mêmes commis, ravis de leur influence, ne manquaient jamais de persuader au ministre qu'il ne pouvait se détacher de commander un seul détail, ou laisser une seule volonté libre, sans renoncer à ses prérogatives, et diminuer sa consistance.

Necker voulait associer les classes éclairées à l'administration :

Il est sans doute, disait-il à Louis XVI, des parties d'administration qui, tenant à la police, à l'ordre public, à l'exécution des volontés de Votre Majesté,... doivent constamment reposer sur un intendant seul ; mais il en est aussi, telles que la répartition et la levée des impositions, l'entretien et la construction des chemins, le choix des encouragements favorables au commerce, au travail en général et aux débouchés de la province en particulier, qui, soumises à une marche plus lente et plus constante, peuvent être confiées préférablement à une commission composée de propriétaires, on réservant au commissaire départi l'importante fonction d'éclairer le gouvernement sur les différents règlements qui seraient proposés.... Dans une commission permanente, composée des principaux propriétaires d'une province, la réunion des connaissances, la succession des idées, donnent à la médiocrité même une consistance ; la publicité des délibérations force à l’honnêteté ; si le bien arrive avec lenteur, il arrive du moins, et, une fois obtenu, il est à l'abri du caprice, tandis qu'un intendant, le plus rempli de zèle et de connaissances, est bientôt suivi par un autre, qui dérange ou abandonne les projets de son prédécesseur.

Necker concluait à la création d'assemblées provinciales recrutées par le choix du Roi dans les trois ordres ; le gouvernement traiterait toujours, disait-il, plus facilement avec elles qu'avec les États provinciaux ou les Parlements. Il projetait, en somme, de former les classes riches à la pratique des affaires, de retenir dans les provinces, par l'intérêt qu'ils auraient à y rester, les grands propriétaires, et de préparer des réformes modérées, avec le concours de corps provinciaux conservateurs mais éclairés.

Il ne voulut pas que son mémoire fût divulgué, et ce document demeura secret jusqu'à la veille de sa chute ; il se contenta de faire une expérience pour laquelle il choisit la province du Berry. Par arrêt du Conseil du 12 juillet 1778, fut instituée à Bourges une assemblée provinciale de quarante-huit membres, douze du Clergé, douze de la Noblesse, vingt-quatre du Tiers État, ces derniers devant être pris moitié dans les villes et moitié dans les campagnes. Le Roi désignerait le premier tiers des membres de l'assemblée, et ceux-ci recruteraient eux-mêmes les deux autres tiers. L'archevêque de Bourges aurait la présidence. Les ordres délibéreraient ensemble, et le vote se ferait, non par ordre, mais par tête. L'assemblée répartirait les impôts directs, surveillerait les travaux des chemins, l'organisation des ateliers de charité ; elle présenterait ses vœux d'intérêt local ou général, soumettrait ses délibérations à l'intendant, et ses décisions au Conseil. Elle siégerait pendant un mois tous les deux ans. En dehors des sessions, une commission intermédiaire aurait charge de surveiller l'exécution des décisions prises. Necker pensait avoir tout prévu pour prévenir les conflits entre la nouvelle administration et l'ancienne et aussi pour concilier les intérêts des trois ordres.

L'institution de l'assemblée du Berry provoqua cependant de nombreuses critiques. Les absolutistes s'émurent de l'atteinte à l'omnipotence des intendants ; les Parlementaires s'inquiétèrent à l'idée que le Clergé, la Noblesse, les habitants des villes et des campagnes seraient représentés dans des assemblées provinciales, où eux-mêmes ne seraient pas appelés ; les Économistes et les Philosophes blâmèrent Necker de placer ces assemblées dans une dépendance trop étroite à l'égard du pouvoir, d'y maintenir la division par ordres, de donner la présidence à des prélats. Turgot disait : Cela ressemble à mes idées sur les municipalités, comme un moulin à vent ressemble à la lune. La réforme, si mitigée qu'elle fût, eut contre elle, comme disait le marquis de Mirabeau, toutes les bêtises, et le Clergé, et la Noblesse, et les privilèges.

L'assemblée du Berry proposa un nouveau système de répartition de la taille et une réforme des corvées qui seraient remplacées par un impôt proportionnel à la taille. Beaucoup de membres du Clergé et de la Noblesse voulurent prendre leur part de cet impôt. En se séparant, l'assemblée demanda au Roi que ses membres ne tinssent à l'avenir leurs pouvoirs ni de leur propre choix, ni de celui du Roi, et fit une curieuse déclaration :

Ce mode de nomination, disait-elle, est peu fait pour concilier à l'administration provinciale l'affection des peuples, parce qu'il ne flatte aucunement les citoyens par l'opinion d'un concours quelconque à la manutention des affaires publiques. Si, désignés dans le principe par la volonté du souverain, les administrateurs se reproduisent les uns les autres, ils n'auront jamais reçu leur mission de la province. Ils la représenteront sans avoir son aveu, et ne paraîtront aux yeux de la multitude qu'un tribunal établi pour substituer l'autorité de plusieurs à l'autorité d'un seul. La répartition de l'impôt devant être désormais, dans les vues bienfaisantes du Roi, un partage fraternel dos charges publiques, c'est contrarier la nature même de cet établissement que d'ôter la désignation des administrateurs à la multitude des intéressés.

Voyant ces manifestations qui révélaient un état imprévu d'opinion publique, les Philosophes et les Économistes se rallièrent à l'institution nouvelle. Le Gouvernement ne consentit pas à établir le système de l'élection, mais il décida en juillet 1779 et mars 1780 la création de trois autres assemblées pour les généralités de Moulins, Grenoble, et Montauban. Montauban eut seule son Assemblée. L'intendant de Moulins et le Parlement de Paris se liguèrent pour empêcher celle du Bourbonnais. Le Dauphiné réclama le rétablissement de ses anciens états ; on le lui refusa ; le Roi nomma les membres d'une assemblée qui ne se réunit pas.

Dans son essai d'assemblées provinciales, Necker s'est montré homme de transaction, ce qu'il est toujours et partout. Dans l'administration économique, il prend conseil d'un colbertiste modéré, l'intendant du commerce Montaran, et de physiocrates, comme Dupont de Nemours[3]. Il répugne aux mesures législatives, se détermine suivant les circonstances, et, quand il est forcé de légiférer, cherche un moyen terme entre la liberté et la réglementation. Il assure la libre circulation des blés sur les rivières et les routes, mais, par crainte des monopoleurs, n'en permet la vente que sur les marchés. Il accorde aux provinces frontières la liberté d'exporter, en 1776 et en 1777, et la leur retire en 1778, en 1779, en 1780. Il encourage l'importation des grains étrangers par les primes et par l'abolition du droit de tonnage, mais gène le commerce, en pratiquant, en temps de disette, des achats officiels ou semi-officiels. De même pour le commerce de la viande ; il le dit libre, et cependant restaure la Caisse de Poissy, qui empêchait le libre achat des bestiaux par les bouchers de Paris. Il défend le libre exercice de l'industrie contre la manie réglementante des Parlements ; par exemple, il fait casser des arrêts du Parlement de Besançon qui défendent la distillation des eaux-de-vie de marc, et interdisent les villes aux brasseurs ; il permet aux manufacturiers, par lettres patentes du 5 mai 1779, d'opter entre l'observation des règlements, sous la surveillance de l'Etat, et la liberté de la fabrication ; mais il oblige les fabricants de types nouveaux et non conformes aux règlements à les marquer comme étoffes libres, et maintient les privilèges des manufactures royales.

Necker avait, comme la plupart de ses contemporains, l'âme sensible, et il a souvent exprimé ses sentiments de philanthropie, philanthropie A Paris, il a secouru les pauvres, les malades, et Mme Necker a organisé un hôpital modèle ; il a réformé l'Hôtel-Dieu de Paris, celui de Montpellier. Il a chargé une commission de procéder au remaniement général des services hospitaliers. Dans les campagnes, il s'est contenté de maintenir les ateliers de charité, et il a augmenté les remises d'impôts accordées aux paysans nécessiteux. Comme il réprouvait la procédure criminelle, si odieuse aux Philosophes, il a, malgré les résistances du Garde des Sceaux et de la magistrature, obtenu l'abolition de la question préparatoire déjà tombée, d'ailleurs en désuétude ; mais la question préalable a continué d'être appliquée aux condamnés pour obtenir la révélation de leurs complices. En août 1780, il a fait établir une commission de réforme des prisons, qui n'a déterminé ni l'adoucissement du régime pénitentiaire, ni la suppression de la promiscuité entre criminels et accusés. Estimant que la dignité humaine était offensée par le servage, il a aboli la mainmorte et la servitude personnelle dans les domaines du Roi, en août 1779, et supprimé le droit de suite sur les mainmortables dans toute l'étendue du royaume ; mais il a dû laisser subsister la mainmorte sur les terres des seigneurs ; le Roi disait au préambule de redit d'août que ses finances ne lui permettaient pas de racheter ces droits des mains des seigneurs, et qu'il était retenu par les égards qu'il aurait dans tous les temps pour les lois de la propriété. Au reste, en matière de réformes sociales, il était impossible de rien faire de sérieux sans se heurter aux puissances, péril que Necker évitait autant qu'il était possible.

L'Église s'était inquiétée de voir arriver aux affaires ce protestant. Les évoques exprimèrent cette inquiétude à Maurepas, qui leur aurait répondu : Le Roi vous le sacrifiera, si le Clergé se charge de payer les dettes de l'État. Necker désarma les évêques à force de ménagements, et l'on vit l'archevêque de Paris dîner chez lui, à Saint-Ouen. Il respecta les privilèges fiscaux de l'Église. En secret, il proposa la suppression de la dîme, dans un mémoire ; mais il n'en dit mot en public. Il s'intéressait au sort des pauvres curés de campagne, si misérables dans l'opulence de l'Église ; par le même mémoire, il demandait que la portion congrue des curés fût portée à 1 200 livres ; mais il fit condamner, par arrêt du Conseil, un mémoire où les curés du Dauphiné demandaient l'augmentation de leur portion congrue. Lorsqu'en 1780 l'Assemblée du Clergé réclama l'application des lois contre l'hérésie et le maintien des ordres religieux, il ne protesta pas ; de même lorsque Miromesnil promit aux évêques de poursuivre les livres licencieux et impies.

Necker eut bien soin, d'autre part, de ne pas participer aux mesures prises contre les Philosophes. Aussi bien le Gouvernement pratiquait-il, à l'égard de ceux-ci, la méthode transactionnelle. Il permit à Voltaire de faire à Paris son voyage triomphal en 1778 ; mais Louis XVI refusa de recevoir le patriarche. Quand celui-ci fut mort, défense fut faite aux publicistes de parler de lui ; mais Mme Necker prit l'initiative d'une souscription pour lui élever une statue.

Necker ne se compromit pas avec ses coreligionnaires. Ils attendaient de lui qu'il fît reconnaître leur état civil, et que leur culte fût légalement toléré, il leur laissa espérer qu'ils auraient gain de cause ; mais, connaissant l'hostilité des Parlements et du Clergé à leur égard, il ne fit rien pour eux. Les affaires religieuses relevaient d'ailleurs du secrétaire d'État de la Maison du Roi. Dans les provinces où les protestants étaient nombreux, et où l'administration craignait de les voir s'agiter, on ne les empêcha pas d'ouvrir des écoles et de pratiquer leur culte ; dans les autres, on continua de les persécuter.

 

IV. — PRÉPONDÉRANCE ET DISGRÂCE DE NECKER.

TOUTE cette conduite, la part faite aux idées et aux sentiments nouveaux, le soin apporté à ménager les personnes et les intérêts capables de se défendre, l’air de sensibilité où il y avait d'ailleurs quelque chose de sincère, les belles paroles qu’aimaient tant les contemporains, l'heureux succès apparent des entreprises financières, donnaient de cet homme intelligent et habile l'idée qu'il était un grand homme. Au début, étranger, protestant, portant ce titre médiocre de Directeur général, il semblait un champignon poussé en une nuit pour vivre quelques jours. Peu de temps après, un pamphlétaire disait en s’adressant à lui : Tout est à la merci de vos commis et de votre tête ; de votre ton tranchant et impérieux vous écartez tous contradicteurs, vous culbutez tout ; vous envahissez tous les ministères. Mais le Roi était reconnaissant à Necker de ne point bouleverser l'État et la société, comme Turgot avait voulu le faire ; il l'estimait d(ailleurs pour l'honnêteté de sa vie privée. La Reine aimait en lui l'ami de Choiseul, de Vermond, de Mercy, l'homme souple et complaisant. Nombre de grands seigneurs, les uns engoués de nouveautés, les autres préoccupés de se pousser aux places et aux pensions dont il disposait, s'attachèrent à sa fortune.

L'enthousiasme pour Necker fut une espèce de maladie à la mode que Galonné appelait la Neckromanie. Si l'univers et moi, disait le comte de Grillon, professions une opinion, et que M. Necker en émît une contraire, je serais aussitôt convaincu que l'univers et moi nous nous trompons. De grandes dames faisaient de la propagande pour lui ; elles étaient les troupes légères de ce huguenot austère. Les jolies, les spirituelles, les intrigantes, les vieilles et les jeunes, dit Galonné, la duchesse de Grammont, les princesses d'Hénin, de Poix et de Beauvau, les comtesses de Brionne, de Montesson, de Tessé, de Châlons, de Blot et de Simiane allaient à la découverte, prodiguant leurs grâces et leurs sourires, recrutant des partisans, recueillant des rapports, accréditant des nouvelles, et distribuant des ordres à tout un essaim de jolis messieurs et d'abbés de cour qui couraient, parlaient et caracolaient à leur gré. Le Clergé donnait des recrues aux Neckromanes, et, au premier rang, les prélats du parti Choiseul, les archevêques d'Aix et de Toulouse, MM. de Boisgelin et de Brienne. Les protestants, espérant voir leurs prêches rétablis, soutenaient leur coreligionnaire. Des financiers lui étaient reconnaissants des belles opérations de banque qu'ils faisaient dans les emprunts. Les Philosophes, les Economistes, et jusqu’à des admirateurs de Turgot, Morellet, Grimm et Diderot, La Harpe et Suard, Marmontel et Raynal, lui savaient gré des réformes faites ; ils étaient convaincus qu'il en projetait de plus grandes et qu'il les ferait. Journalistes et publicistes célébraient le grand homme, admirateurs, les uns désintéressés, les autres rémunérés.

La popularité de Necker se répandait parmi la bourgeoisie des villes, dans les faubourgs et les campagnes. On proclamait partout le Directeur général l'ennemi des impôts, des intendants, des traitants. Les mots de liberté, bienfaisance, réforme, dont il usait volontiers, séduisaient les ouvriers et les paysans. On le croyait, quand il disait : Le chef des finances doit tourner constamment ses regards vers le bonheur et l'intérêt des peuples, ou encore : L'opinion publique lui sert d'encouragement et de récompense ; c'est un fanal dont les feux sont sans cesse allumés.... Si jamais l'opinion était dédaignée, la liberté perdrait son principal appui. Dans les villages, on distribuait les édits de Necker ; des colporteurs vendaient son portrait grossièrement enluminé.

Mais Necker avait aussi des ennemis : des membres du Clergé qui n'oubliaient ni ses origines, ni les projets qu'il annonçait ; des Philosophes qui, comme Condorcet, ne lui pardonnaient pas ses manœuvres contre Turgot, le traitaient de nouveau Law, d'Arlequin assez effronté pour prétendre succéder à Caton, de spéculateur qui, ayant passé la moitié de sa vie à gagner de l'argent, la voulait finir en soufflant des bulles de savon. Les fermiers, receveurs, trésoriers généraux, lésés par la réforme fiscale, dénonçaient les liaisons avec les banques cosmopolites de l'aventurier, du jongleur, qui conduisait la monarchie aux abîmes. Ces idées trouvèrent crédit auprès des frères du Roi, du prince de Condé, du duc de Coigny, du prince de Lambesc. Les Parlements, qui flairaient en Necker, malgré sa prudence, un novateur, et sans doute aussi détestaient le protestant, puis qui voulaient qu'on parlât d'eux, remontrèrent contre ses emprunts, proposèrent des diminutions d'impôts qu'ils savaient impossibles, rendirent des arrêts contre le système de rentes viagères. Le Parlement de Paris chargea d'Eprémesnil d'écrire des remontrances contre la répartition des vingtièmes. D'Eprémesnil y soutint qu'on ne pouvait imposer les revenus des privilégiés. Sur les vingtièmes, les Parlements de Rouen et de Grenoble entrèrent aussi en conflit avec le Directeur. Enfin, lorsque Necker essaya de mettre en train les assemblées provinciales, toute la magistrature se fâcha.

Les mécontents trouvèrent appui dans le Gouvernement lui-même. Beaucoup d'administrateurs estimaient dangereuses les atteintes à l'autorité des intendants. Lorsque M. de Reverseaux, intendant de Moulins, s'opposa à la formation de l'assemblée provinciale du Bourbonnais, la majorité des ministres l'approuva. Maurepas qui craignait, comme au temps de Turgot, d'être supplanté, dirigea une campagne de pamphlets dont l'agent le plus actif fut le fermier général Augeard, son confident. On dénonça l'ignorance et l'incapacité de Necker ; on railla ses manières, sa naissance, le pédantisme de sa femme, on mit en doute sa probité. Malgré le zèle apparent de la police, les libelles des Anti-Necker se répandirent à Paris et à la Cour. Necker alors parla de se retirer. Le Roi le rassura comme il avait rassuré Turgot : Vous avez beaucoup d'ennemis, lui dit-il, n'importe, je vous défendrai. Même il parla de faire pendre le surintendant de Monsieur, qu'on accusait d'être l'auteur de libelles.

En octobre 1780, Maurepas tomba malade, et Necker obtint la disgrâce de Sartine, qu'il fit remplacer par Castries, son ami personnel, le 14 octobre ; Montbarey se retirant, ce fut Ségur, protégé de Choiseul et des Polignac, qui lui succéda, le 21 décembre. D'où déconvenue du principal ministre, car il aurait voulu garder Sartine, et songeait à d'Aiguillon pour succéder à Montbarey. Les attaques redoublant contre Necker, celui-ci riposta, au mois de février 1781, en présentant au Roi un mémoire apologétique dont il demanda la publication, le Compte rendu au Roi par M. Necker.

La France ignorait alors le montant des subsides qu'elle fournissait à la Couronne et le rapport entre les recettes et les dépenses du Trésor. Les Contrôleurs généraux dressaient tous les ans une évaluation des revenus et des dépenses du Roi, et, après l'exercice écoulé, établissaient le compte général ou état au vrai des recettes et dépenses effectuées ; mais le public ne connaissait ni les évaluations annuelles, ni les états au vrai. Les Économistes, qui avaient étudié séparément certains impôts, et attaquaient d'ordinaire toutes les contributions, n'avaient pas de notions précises sur l'ensemble des ressources de l'État. Necker pensa qu'il gagnerait l'opinion publique en révélant à la France le mystère de ses finances, et en prenant cette occasion de faire valoir son administration.

Dans le Compte rendu, les comptes, qui forment comme un appendice, sont intitulés État des objets de recette portés au Trésor royal pour l'année ordinaire, et État des dépenses payées au Trésor royal pour l'année ordinaire. L'année choisie est l'année 1781. Le mot ordinaire indique qu'il s'agit uniquement des recettes et des dépenses permanentes ; Necker n'a pas voulu escamoter les autres recettes et dépenses, et le public n'a pu s'y tromper ; mais, en employant ce procédé, le Directeur général donnait une impression optimiste fausse. Comme il fixait les recettes à 264 millions et les dépenses à 254, il trouvait un excédent de recettes de 10 millions. La réalité fut toute différente. En réalité, cette année 1781, les recettes s'élevèrent à 436 900 000, et les dépenses à 526 600 000 livres, en sorte que le déficit fut de 89 700 000 livres, et, comme on dut rembourser 129 millions 100.000 livres d'emprunts et d'anticipations sur cet exercice, l'excédent des dépenses sur les recettes fut au total de 218.800.000 livres.

Necker était d'ailleurs surtout préoccupé de faire l'apologie de ses actes. Il rappelait ses économies sur la Maison du Roi, et du ton d'un publiciste plutôt que d'un ministre, dressait un réquisitoire contre la Cour :

Acquisitions de charges, disait-il, projets de mariages et d'éducations, pertes imprévues, espérances avortées, tous ces événements étaient devenus une occasion de recourir à la munificence du souverain ; on eût dit que le Trésor royal devait tout concilier, tout aplanir, tout réparer, et comme la voie des pensions, quoique poussée à l'extrême, ne pouvait ni satisfaire les prétentions, ni servir assez bien la cupidité honteuse, l'on avait imaginé d'autres tournures, et l'on en eût inventé chaque jour ; les intérêts dans les fermes, dans les régies, dans les étapes, dans beaucoup de places de finance, dans les marchés de toute espèce, et jusque dans les fournitures d'hôpitaux, tout était bon.... Indépendamment de ces différents objets on sollicitait encore les engagements de domaines de Votre Majesté, les échanges onéreux à ses intérêts, l'acensement favorable de terres en non valeurs, ou la concession de forêts qu'on prétendait abandonnées ; enfin venaient aussi les paiements de faveur sur les pensions arréragées, l'acquittement de vieilles créances quelquefois achetées à vil prix, leur admission dans les emprunts, et tant d'autres manières encore, toutes d'autant plus dangereuses que, pour de pareilles grâces, le consentement même du Monarque n'était pas nécessaire.... Ces formes une fois introduites, on sent aisément combien elles devaient plaire. L'obscurité prévenait la réclamation publique, et l'apparence d'une convenance réciproque délivrait encore du joug de la reconnaissance. C'est donc à ce genre d'abus, dont on ne peut mesurer l'étendue, que j'ai cru devoir opposer les plus grands obstacles.

Passant en revue les impôts, Necker se louait d'avoir amélioré les vingtièmes et d'avoir pris des mesures pour qu'on ne pût désormais augmenter arbitrairement la taille. Il déclarait que la corvée n'était, en dernière analyse qu'un débat entre les pauvres et les riches ; mais, bien qu'il reconnût combien la suppression soulagerait les pauvres, il ne la réclamait pas, se contentant de dire que l'impôt en travail était peut-être une heureuse idée fiscale. Il avouait que la gabelle soulevait contre elle un cri universel, que la contrebande, qui en résultait, entretenait dans le royaume une guerre intestine ; mais, disait-il, l'exposé du mal est bien plus facile que la découverte d'un remède sage et praticable. Le Compte rendu se terminait ainsi :

Je ne sais si l'on trouvera que j'ai suivi la bonne route, mais certainement je l'ai cherchée... Je n'ai sacrifié ni au crédit, ni à la puissance, et j'ai dédaigné les jouissances de la vanité. J'ai renoncé même à la plus douce des satisfactions privées, celle de servir mes amis ou d'obtenir la reconnaissance de ceux qui m'entourent... Je n'ai vu que mon devoir... Enfin, et je l'avoue aussi, j'ai compté fièrement sur cette opinion publique que les méchants cherchent en vain d'arrêter ou de lacérer, mais que, malgré leurs efforts, la justice et la vérité entraînent après elles.

Le succès du Compte rendu fut prodigieux. Le libraire Panckouke en vendit, le premier jour, six mille exemplaires, et, en peu de temps, cent mille. Les femmes à la mode l'eurent à leur toilette, les abbés dans leur poche ; des banquiers l'exaltèrent ; sculpteurs, graveurs et peintres le célébrèrent par des allégories. Dans le peuple, dit Rabaut-Saint-Étienne, il produisit l’effet d'une lumière subite au milieu des ténèbres. Il passa dans toutes les mains, fut lu dans les villages et dans les hameaux. On crut qu'on pourrait désormais calculer les dépenses et les ressources de la France, contrôler et discuter l'emploi de l'impôt, que les abus allaient disparaître, et que l'ère allait commencer enfin de la justice, de l'égalité, de la liberté. L'étranger admira autant que la France. Le crédit de l'Etat en fut affermi, au point qu'un emprunt de 70 millions en produisit 100.

Mais les vieux financiers relevèrent les erreurs des calculs de Necker ; les fidèles du pouvoir absolu se plaignirent de l'atteinte portée à ce pouvoir ; les courtisans, de la révélation d'abus dont ils vivaient ; les ministres, de ce coup d'État qui grandissait la popularité du Directeur général. Maurepas tourna le Compte rendu en ridicule. Avez-vous lu le conte bleu ? demanda-t-il. Quelqu'un trouva moyen de venger les mécontents ; il se procura la copie du mémoire sur les assemblées provinciales et le publia. Les projets secrets de Necker ainsi révélés décidèrent ses adversaires à tout faire pour le renverser. Le Parlement refusa d'enregistrer l'édit qui créait l'assemblée provinciale du Bourbonnais, et rédigea des remontrances. Calonne publia la Lettre de M. le Marquis de Carraccioli à d'Alembert, qui couvrait de ridicule les Neckromanes. A la Cour, de grands seigneurs, comme les Polignac, se détachèrent du parti. Les sympathies de la Reine se refroidirent. De nouveau le Parlement remontra. Alors Necker, résolument, mit à Louis XVI le marché en mains. Il lui demanda le titre de ministre d'Étal, une déclaration étendant à toute la France le régime des assemblées provinciales ; il réclama l’administration directe des caisses de la Guerre et de la Marine. Il voulait donc clairement être le chef et le maître du ministère. Le Roi s’étonna. Maurepas lui fit craindre la démission des ministres, et une opposition violente du Parlement. Louis XVI refusa d'obtempérer à la requête de Necker, qui donna sa démission, le 19 mai 1781.

De grands seigneurs et de grandes dames allèrent le visiter dans sa retraite de Saint-Ouen. A Paris, la consternation, dit Grimm, était peinte sur tous les visages ; les promenades, les cafés, les lieux publics étaient remplis de monde, mais il y régnait un silence extraordinaire. On se regardait, on se serrait tristement la main. Dans les provinces l'émotion fut aussi vive. La chute d'un homme en qui avaient mis leur confiance tous ceux qui croyaient à la nécessité de réformer l'État et la société, la faiblesse et l'inconsistance du Roi révélées une fois de plus, les accusations portées contre la Reine à qui l'on attribua, très injustement, le renvoi de Necker, le mécontentement général étaient des événements graves.

 

 

 



[1] SOURCES. Correspondances de Mercy, Condorcet, Mme Du Deffand, Voltaire ; Journal de Hardy ; Linguet (Annales, t. III et V) ; Malouet, t. I ; Marmontel ; Mollien, t. I ; de Montyon ; Sallier ; Sénac de Meilhan ; Weber, déjà cités. Délibérations du Parlement de Paris, Arch. Nat., X1b, 8968 à 8970 ; Necker, Œuvres, Paris, 1820-1821, 15 vol., notamment : L'administration des finances ; Eloge de Colbert ; Lettres sur le commerce des céréales ; Compte rendu des finances de 1781 ; Mémoire donné au Roi par M. Necker en 1778 (sur les assemblées provinciales). Correspondance de Miromesnil en mars 1780 (Biblioth. Nat. Mss fr., 2539) ; Augeard, Lettre de M. Turgot à M. Necker ; Sur l'administration de M. Necker, par un citoyen français ; Suite des Observations du citoyen ; Lettre d'un bon français ; Lettre d'un ami à M. Necker ; Les Pourquoi, ou la réponse verte (Pamphlets contre Necker). Calonne (de), Réponse à Necker, 1788 ; Les Comments ; Lettre de M. le Marquis de Caraccioli à d'Alembert (Collection complète de tous les ouvrages pour et contre M. Necker, Utrecht, 1781, 3 vol.). Le Trosne, De l'administration provinciale et de la Réforme de l'impôt, Bâle, 1779 ; Mirabeau, Lettres sur l'administration de M. Necker, 1787 ; Rabaut Saint-Etienne, Précis historique de la Révolution française, Paris, 1792, 2 vol. ; Genlis (Mme de), Mémoires, Paris, 1825, 10 vol., t. III ; Staël-Holstein (Mme de), Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, au t. II des Œuvres, Paris, 1836.

OUVRAGES A CONSULTER. Afanassiev ; Biollay ; Boissonnade ; Floquet, t. VII ; Gomel, t. I ; de Lavergne ; de Nolhac (La reine Marie-Antoinette) ; Rocquain ; Stourm, t. II ; déjà cités. Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, 2e éd., Paris, 1900-1901, 2 vol., au t. II ; De Loménie, Les Mirabeau, 2e éd., Paris, 1889-1891, 5 vol. Lady Blennerhasset, Mme de Staël et son temps (1766-1817), trad. fr. p. Dietrich, Paris, 1890, 3 vol. D'Haussonville, Le salon de Mme Necker, Paris, 1882, 2 vol. Ritter, Notes sur Mme de Staël, ses ancêtres, sa famille, sa vie et sa correspondance, Genève, 1899. Articles de Sainte-Beuve sur Necker et Mme Necker, aux t. IV et VII des Causeries du Lundi. Desnoiresterres, Voltaire et la société française au XVIIIe siècle, Paris, 1867-1876, 3 vol., au t. VI.

[2] On appelait droits réserves une taxe d'abord destinée sous le nom de don gratuit des villes, faubourgs et bourgs. Elle avait été établie en 1758, les villes et bourgs la payaient en levant divers droits sur les boissons, le bétail, le foin, le bois. Elle devait disparaître au bout de six ans, le 3i décembre 1764, mais fut prorogée successivement jusqu'en 1770, 1774-1780 et 1790.

[3] Pour avoir la haute main sur tous les services, il oblige le secrétaire d'État Bertin à quitter le ministère, et réunit au Contrôle général les manufactures royales, les mines, les haras, le bureau d'agriculture, qui étaient le département de Bertin.