HISTOIRE DE FRANCE

TOME QUATRIÈME — LES PREMIERS VALOIS ET LA GUERRE DE CENT ANS (1328-1422).

LIVRE II. — LES CRISES DU RÈGNE DE JEAN LE BON.

CHAPITRE II. — ÉTIENNE MARCEL ET LES ÉTATS GÉNÉRAUX.

 

 

I. — APRÈS LA DÉFAITE.

A Poitiers, après que les bourgeois eurent enseveli les morts, le maire avait interdit tout festin, et la ville avait pris le deuil. Les États du Languedoc réunis en octobre décidèrent que, durant la prison du roi, homme, ni femme, par un an, si le roi n'était avant délivré, ne porterait or, ni argent, ni perles, ni vair, ni gris, robes ni chaperons découpés, ni autres cointises quelconques, et qu'aucuns ménestrels jongleurs ne joueraient de leur métier.

Ainsi le malheur du roi était pleuré par ses sujets. Mais le royaume fut u durement troublé et courroucé u. La colère du peuple se déchaîna contre les nobles. A la fin de la mêlée de Poitiers, il y avait eu panique ; des chevaliers avaient fui ; d'autres avaient rendu, sans combattre, leurs épées à des valets. Le chroniqueur Jean de Venette s'emporte contre cette noblesse vaine et corrompue, qui s'est fait battre ; c'est la juste punition de son luxe effréné, de tant de journées et de nuits passées au jeu, des dérisions et mépris dont les seigneurs accablaient Jacques Bonhomme. On fit des complaintes : De tels gens, déclare l'une d'elles, ne peut être dite bonne chanson[1]. Les nobles y sont accusés de paction avec les ennemis ; ils ont maint don reçu des Anglais ; France est à tous temps par eux déshonorée. Mais il reste le peuple et, en l'absence du roi, son fils le Dauphin, qui le vengera :

S'il est ben conseillé, il n'obliera mie

Mener Jaque Bonhome en sa grant compagnie.

Guerres ne s'enfuira pour ne perdre la vie.

Charles, dauphin de Viennois, duc de Normandie, prit le gouvernement avec le titre de lieutenant de roi ; il n'avait pas encore vingt ans. La vie lui avait fait une expérience précoce et triste. Duc de Normandie depuis la fin de 1355, il commençait dans son duché l'apprentissage du gouvernement et de la guerre, quand il fut appelé au Sud de la Loire pour la campagne contre le prince de Galles. A Poitiers, il quitta le champ de bataille, dès que sa bataille plia. Le roi, par prudence, lui en avait donné l'ordre ; mais l'obéissance empressée du jeune prince semblait annoncer qu'il ne ressemblerait pas à son père.

Après avoir passé à Rouen et ordonné les mesures nécessaires au gouvernement de la Normandie, il arriva, le 29 septembre, à Paris, où les plus graves difficultés l'attendaient.

Il ne pouvait compter sur toute la bourgeoisie parisienne. La plupart des riches marchands ne voulaient pas se brouiller avec le gouvernement : c'étaient eux qui fournissaient les rois et les princes, et leur prêtaient de l'argent, sous bonnes cautions ; ils recherchaient les grandes charges de finances, qui procuraient à la fois prestige et profit, et, pour leurs enfants, les offices des hôtels royaux. Mais, dans la même bourgeoisie, d'autres sentiments, sans doute très mélangés, l'indignation contre la mauvaise conduite des affaires et contre les conseillers et officiers du roi, la jalousie contre des parvenus insolents, sortis des milieux bourgeois et même de plus bas pour monter aux plus grands honneurs, enfin l'ambition de jouer un rôle, en imitant l'exemple des grands bourgeois de Flandre, déterminaient un esprit de résistance et peut-être de vagues intentions révolutionnaires. De fait, à côté d'une bourgeoisie conservatrice, il y avait une bourgeoisie d'opposition.

Étienne Marcel était le chef de celle-ci. Il pouvait aisément recruter des partisans parmi le menu peuple, petits patrons et artisans, ouvriers sans ouvrage, paysans réfugiés, vagabonds et malheureux de toute sorte que la guerre avait entassés dans Paris. Marcel était prévôt des marchands[2]. Il est difficile de définir à cette date cette magistrature, qui s'était développée peu à peu. Représentant de l'association parisienne des Marchands de l'eau ou armateurs, le prévôt avait acquis successivement de grands droits. Presque tout le commerce de la ville dépendait de lui ; il avait juridiction, les cas royaux exceptés, sur toute la Seine, les ports et les marchés ; un tribunal, le Parloir aux Bourgeois, dans le quartier Saint-Jacques ; des bureaux, établis en 1357 à la Maison aux Piliers, près la place de Grève. Il avait la haute surveillance des poids et mesures, et, par suite, l'autorité sur les jaugeurs, mesureurs et courtiers ; il percevait des tailles pour l'entretien des ponts, ports, rues et marchés. Sous ses ordres était toute une administration : jurés, assesseurs, prud'hommes, clercs, sergents et autres. Il était donc une puissance, avec laquelle le dauphin devait compter. A la nouvelle de la journée de Poitiers, Marcel, avait pris le gouvernement de la ville, où il avait fait commencer de grands travaux de fortification.

Le dauphin devait craindre d'autre part l'opposition ténébreuse qui poursuivait les Valois depuis leur avènement. Il semble bien en effet qu'il y ait eu un parti d'adversaires de la nouvelle dynastie, que les trahisons de plusieurs princes et barons, comme Robert d'Artois, Jean de Montfort, Godefroi d'Harcourt, avaient enhardi. Les violences de Philippe VI et de Jean le Bon s'expliquent peut-être par l'inquiétude perpétuelle où les tenaient les agissements d'ennemis cachés. Édouard III était trop un étranger pour être, au début, le chef de cette opposition ; à partir de 1356, au contraire, Charles le Mauvais, avec ses prétentions à la couronne, est tout désigné pour ce rôle. Victime du roi Jean à la suite d'incidents inexpliqués, enfermé dans un château de Picardie, il peut compter sur l'affection de deux reines de France, la veuve de Charles IV, sa tante, et la veuve de Philippe VI, sa sœur ; le cardinal de Boulogne, de la maison d'Auvergne, archevêque de Lyon, lui veut du bien et le soutient en secret ; les comtes d'Harcourt, de Foix, de Namur, Godefroi de Boulogne et Godefroi d'Harcourt, de nombreux nobles de Normandie et de Picardie lui sont dévoués ; il gagne des partisans jusque dans l'entourage du roi Jean. Innocent VI lui-lierne est plein de bonté et d'indulgence pour lui. Après Poitiers, cette opposition, sans démasquer encore ses intentions les plus hardies, fait grand bruit du mauvais gouvernement. Il n'y a pas pour les bourgeois opposants de Paris d'alliance plus séduisante que celle du Navarrais.

 

II. — LES ÉTATS DE 1356[3].

LA réunion des États Généraux de Languedoïl à Paris avait été décidée l'année précédente, et le dauphin était dans un tel embarras qu'il ne pouvait l'ajourner. L'assemblée s'ouvrit le 17 octobre en la Chambre du Parlement ; elle était fort nombreuse : plus de huit cents membres, dont la moitié pour les bonnes villes. Etienne Marcel, Charles Toussac, un méridional éloquent, le théologien Robert de Corbie, Robert le Coq, évêque de Laon, s'annoncèrent dès le début comme les plus importants personnages des États.

Robert le Coq était né à Montdidier, dans une famille bourgeoise de chevance assez tenue et petite[4]. Son père avait été bailli à Rouen. Élevé aux écoles d'Orléans, Robert s'établit à Paris comme avocat au Parlement. Il devint, en peu d'années, avocat du roi, maitre des requêtes de l'Hôtel, le premier des clercs conseillers au Parlement, conseiller du roi et du duc de Normandie. En la seule année 1351, il fut promu trésorier de la cathédrale de Rouen, préchantre de l'église d'Amiens, évêque de Thérouanne, évêque de Laon. Le roi le chargea de missions en Avignon et en Hainaut, et, en 1354, l'envoya à Mantes négocier le premier traité de réconciliation avec le roi de Navarre. Depuis ce temps, le Coq était devenu tout navarrais, on ne sait trop pourquoi, peut-être parce que le roi de France ne voulait pas faire de lui son chancelier. En tout cas, il ne cachait pas ses sentiments hostiles à l'égard du roi. D'après une sorte d'acte d'accusation rédigé contre lui à la fin de 1356, il aurait dit à plusieurs personnes pour la très grande haine qu'il avait au roi, que Jean était de très mauvais sang et pourri, — qu'il ne valait rien, — qu'il gouvernait très mal, — qu'il n'avait droit au royaume, — qu'il avait fait meurtrir sa femme, enfinqu'il n'avait conscience qu'un chien. Il aurait suggéré l'assassinat de Charles d'Espagne, et donné de mauvais conseils à Charles de Navarre. Le Coq parait bien avoir été un avocat éloquent et ambitieux, léger et périlleux en parole et de très mauvaise langue. Or est-il temps de parler, disait-il après Poitiers ;  honni soit qui bien ne parlera, car oncques mais jamais n'en fut temps si bien comme maintenant. Au reste, tout Navarrais qu'il fût, il avait de justes raisons pour accuser le gouvernement royal, et peut-être croyait-il obéir à sa conscience.

A la première séance tenue devant le dauphin, le chancelier Pierre de la Forêt raconta le désastre de Poitiers et requit conseil sur la délivrance du roi, sur la guerre et sur les aides. Le dauphin parla ensuite moult sagement et moult gracieusement. L'archevêque de Reims, le duc d'Orléans, Étienne Marcel enfin, au nom des trois ordres, promirent leur bonne volonté, demandant seulement quelque délai pour délibérer, et le couvent des Cordeliers pour tenir les séances des États ; ce qui fut accordé.

L'assemblée, se trouvant trop nombreuse, décida de nommer une commission qui préparerait le travail. Plus de quatre-vingts élus furent désignés parmi les trois ordres. Le Coq et Marcel avaient fait nommer des hommes, qui, s'ils n'étaient pas de la secte du roi de Navarre, entendaient tenir rigueur au gouvernement de ses fautes, et le mettre en tutelle, comme l'archevêque de Reims, Jean de Picquigni, Charles Toussac, Robert de Corbie, Jean de Sainte-Aulde[5].

Les élus commencèrent par faire serment que, choses qu'ils fissent ou traitassent, ils ne révéleraient à personne quelconque ; ils jurèrent encore qu'ils seraient tout un et alliés en ce qu'ils accorderaient et ordonneraient ensemble. Les partisans du dauphin déclarèrent que ces serments étaient contre bonnes mœurs, et les qualifièrent de manière de conspiration et monopole. Le dauphin avait chargé quelques-uns de ses conseillers de suivre les délibérations des élus. Mais, au bout de deux jours, on leur fit sentir et dire que les dites gens des Trois États ne besogneraient point, tant que les gens du Conseil du roi fussent avec eux, et les conseillers se retirèrent.

Les élus délibérèrent près de quinze jours, tant qu'il ennuyait à plusieurs. Comme la réforme la plus urgente leur paraissait être de désappointer (révoquer) les mauvais conseillers qui entouraient le roi et le dauphin[6], ils dressèrent la liste de leurs méfaits et représentèrent les misères du peuple : les exactions des officiers royaux ont moult grevé le peuple de France ; le gouvernement des monnaies a très grandement appauvri le peuple ; les grands gouverneurs se sont enrichis, mais le peuple est très pauvre ; aucuns du peuple se sont traits en avant pour obtenir justice des officiers du roi, mais quand ils ont vu la faveur accordée à leurs oppresseurs, ils ne se sont osé, ni osent complaindre. Les excès ont été très graves, puisque plusieurs s'en sont allés en telle indignation et en telle pauvreté, qu'eux, qui étaient Français, en sont devenus Anglais. Les personnes de Sainte Église elles-mêmes ont été opprimées. A ces récriminations, Robert le Coq ajouta ses doléances sur la captivité du roi de Navarre : Tant comme il sera pris, il n'adviendrait bien au royaume de France, ni tant comme il serait détenu, nul ne se devrait combattre sûrement ni en bonne conscience contre les ennemis.

Après avoir enfin établi leurs requêtes, les élus les firent approuver mot à mot par chacun des États séparément. Puis ils convoquèrent le dauphin aux Cordeliers, et, là, ils lui demandèrent le secret, qu'il ne voulut pas promettre. Sans insister, ils lui communiquèrent les trois points essentiels de leurs demandes : désappointement de ses principaux conseillers, établissement d'un nouveau conseil pris dans les États, délivrance du roi de Navarre. Le reste fut réservé pour plus tard. En échange, les élus offraient les sommes nécessaires à l'entretien de trente mille hommes d'armes pendant un an. Le dauphin négocia pendant deux jours pour obtenir quelque concession ; mais les élus furent intraitables et les conseillers du jeune prince l'engagèrent à céder.

La séance plénière des États devait se tenir le lundi, veille de la Toussaint ; mais, dans une dernière réunion du Conseil, tenue le matin même, où le Dauphin avait sans doute appelé la plupart de ceux que les élus avaient menacés, l'avis prévalut cette fois que les États voulaient détruire le pouvoir royal, et que, d'ailleurs, l'aide offerte par eux était insuffisante, bref qu'il valait mieux résister. Moult grand peuple s'était entassé, attendant la séance : dans la salle du Parlement au lieu du dauphin, parait le sire de Hangest, qui appelle auprès du prince aucuns de ceux des Trois États, les plus influents de chaque ordre. Le dauphin alla au-devant d'eux à la pointe du Palais ; il leur dit que de graves nouvelles étaient venues du roi, son père, et de l'empereur, son oncle, et leur donna de si bonnes raisons, qu'ils consentirent à la remise de la séance au jeudi 3 novembre.

Des députés, lassés de ce long séjour à Paris, commencèrent à s'en aller en leurs pays. Le mercredi, jour des morts, le Dauphin fait encore venir près de lui un certain nombre de députés, surtout des villes, et leur parle des grandes affaires qui l'occupent ; juste à point, entre l'archevêque de Sens, qui se présente comme s'il arrivait à l'instant même de Londres, porteur d'instructions du roi. Le dauphin demande s'il doit surseoir à ces affaires urgentes pour écouter les États. Le Coq, Marcel et quelques députés des villes soutiennent que rien n'est plus pressant que de recevoir les requêtes de l'assemblée. D'autres sont d'avis contraire, ce qui permet au dauphin de décider l'ajournement. Il charge les députés présents d'aller le lendemain à l'assemblée, induire leurs collègues à ce qu'ils voulussent souffrir patiemment que la chose sursit, sans faire réponse jusqu'à un certain temps bref, qu'il les redemanderait. Le lendemain il s'en allait faire un tour à Montlhéry.

Les députés qui étaient demeurés à Paris, ou du moins ceux qui voulurent aller à la séance, se réunirent le 3 novembre aux Cordeliers. Les élus donnèrent de nouveau connaissance aux États des requêtes qu'ils auraient présentées au prince, s'il lui eût plu à ouïr la réponse. Robert le Coq parla en leur nom ; il fit un grand sermon et prêchement très hardi, si l'on en croit l'Acte d'accusation. A propos du chancelier, il déclara que bien était vrai qu'ils avaient requis et entendaient à requérir que le chancelier fût déposé, que ce n'était pas grand'chose, car l'on avait bien vu autrefois que les Trois États avaient déposé le roi de France. Un de ses voisins lui marcha sur le pied, et aussitôt il atténua le propos.

Les requêtes qui furent lues ensuite sont divisées en vingt articles. La délivrance du roi de Navarre y est réclamée ; les derniers articles définissent l'aide que les États avaient l'intention d'accorder au dauphin ; mais le réquisitoire contre les mauvais gouverneurs — sept ou huit au plus, quant à présent — tient la place principale. Évidemment, les gens des États ne disent pas tout ce qu'ils pensent. Ils savent que le roi a sa part de responsabilité dans le mauvais gouvernement ; mais ils respectent son malheur, ne s'en prennent qu'à ses conseillers, et seulement, pour ce début, à quelques-uns plus coupables que les autres. Ces mauvais serviteurs, disent-ils, ont perdu leur temps en dîners ; négligents, ils n'ont rien su prévoir ; par leur faute, les aides sont chues en bourse trouée, car leur aillait (importait) peu, mais qu'on eût l'argent du peuple ; ils n'ont jamais songé qu'à leur singulier profit ou à avancer leurs amis ; au roi, ils disaient peu de la misère de son peuple, sans cela le roi y eût mis bon remède. Qu'ils aient péché par ignorance, par négligence ou par malice, l'intérêt du royaume commande d'abord de les débouter, puis de saisir leurs biens, afin de provoquer contre eux les plaintes, et de les poursuivre civilement.

Pour mieux gouverner désormais, les États donnent au dauphin de bons conseils : il doit craindre Dieu, garder ses commandements,  faire bonne justice et loyale, aussi bien du grand comme du petit, éviter les mauvais rapports et les flatteries, tenir ses promesses, mettre en ordre son hôtel. Il doit avoir toujours autour de lui aucuns grands sages et notables du clergé, des nobles et bourgeois, anciens, loyaux et mûrs, qu'il élira par le conseil des Trois États. Il gouvernera avec un grand et secret conseil, dont les membres seront pris dans les États. Souverain de tous les officiers du royaume, ce conseil résidera à Paris ; il aura, comme le Parlement, sa chambre, pour chacun jour, dès soleil levant, dépêcher les grosses et pesantes besognes. Dans ce conseil, et non à part, seront faits les baillis, sénéchaux, capitaines et autres grands officiers, par bonne et mûre délibération en pourvoyant aux offices et non aux personnes. Enfin, une sorte de conseil supérieur de la guerre, composé de certaines personnes des Trois États et suffisantes au fait des armes, sera chargé d'expédier et dépêcher pour le fait des guerres, et de correspondre avec tous les officiers de guerre. Ainsi les États fourniront le haut personnel du gouvernement : le grand conseil, le conseil supérieur de la guerre, qui seront comme autant de commissions permanentes des États auprès du dauphin.

Les États ont pris soin de déclarer que ceux qui présentent ces requêtes sont gens qui ont tout leur honneur et le leur au royaume de France, gens de conscience, de grande dignité et de grande sagesse, qui les griefs ont sentis et connus en leurs marches et pays ; ils sont tous d'accord ; ils sont très nombreux. On a, disent-ils, publié sur leur compte plusieurs mensonges et bourderies. Mais aucune considération particulière ne les arrête ; c'est le péril du royaume et la fidélité au serment qu'ils ont baillé qui leur dictent leurs paroles.

Au reste Robert le Coq, esprit fort avisé, sentait combien on était allé loin. Avant de partir, il fit les plus sinistres pronostics. Il disait à Marcel et à d'autres que, si tôt que le roi serait retourné, il ferait couper la tête au dit prévôt des marchands ; il disait aux bourgeois de Paris : Gardez-vous bien que vous ferez. Certes l'on ne vous a fait qu'endormir. Car, quelque pardon ou rémission qu'on vous fasse, ni quelque lettre qu'on vous baille, encore vous en fera-t-on tous mourir de male mort.

En attendant, le dauphin avait réussi, par ses petits moyens, à ne s'engager à rien et à se débarrasser pour un temps des états de Languedoïl. Ceux de Languedoc, réunis à Toulouse, le 15 octobre, promirent et réglèrent une aide importante pour assurer la défense du Midi. Ils s'attribuèrent l'administration et la comptabilité de l'aide ; décidèrent que les officiers du roi ne s'occuperaient ni de la levée ni de la distribution des deniers ; que, pour le fait des impositions, ils se réuniraient quand ils voudraient et où il leur plairait ; enfin que la monnaie serait relevée et ne pourrait plus être modifiée. Des commissaires furent envoyés au dauphin pour requérir son approbation ; plus conciliant qu'avec les États de Languedoïl, il la donna sans discuter. Les États de Languedoc et de Languedoïl avaient mené, comme en 1355 et au début de 1356, une action parallèle sans commune entente ; il y avait donc comme deux royaumes en France.

Les contributions du Languedoc ne servaient qu'à la défense du Midi, et les États de Languedoïl n'avaient rien conclu sur le fait de l'aide, par quoi le royaume est et pourrait être en grand péril. Aussi, à la fin de novembre, le dauphin ordonna un nouveau monnayage d'argent. Parmi les espèces antérieures, le denier blanc à fleur de lis fut décrié sans la moindre transition : la valeur légale en fut brusquement abaissée de 8 deniers à 3 deniers, au grand détriment des petites gens ; toutes les autres monnaies d'argent furent abattues. Ce ne fut pas tout : les lettres du 25 novembre ne furent notifiées aux changeurs que le 7 décembre ; or, il restait aux hôtels des monnaies 6.312 livres en deniers aux fleurs de lis, gardés pour défaut grave de fabrication ; un mandement du 4 décembre mit en circulation pour 8 deniers ces pièces, qui, trois jours après, n'en valurent plus que 3. Le gouvernement royal bénéficiait de la différence. Par ces procédés malhonnêtes, le dauphin s'assurait quelques ressources.

 

III. — LES ÉTATS DE 1357.

LE 5 décembre, le dauphin, qui n' aimait pas à voir de près les orages, était parti pour Metz ; il allait visiter l'Empereur Charles IV, son oncle, qui avait convoqué pour Noël dans cette ville la diète de l'Empire. Au reste, cette diète avait été annoncée depuis longtemps et, dès avant Poques, Jean avait promis d'y envoyer son fils porter à l'empereur deux épines arrachés à la Sainte Couronne. Le dauphin offrit, en outre, à son oncle une épée ornée de pierreries et de perles valant 18.000 florins, et une somme de 50.000 florins. De plus, il lui prêta hommage comme dauphin de Viennois et reçut l'investiture du Dauphiné avec le titre de vicaire impérial, ce qui était reconnaître les droits de l'Empire, dont jusque-là il n'avait pas été question. En échange de ces cadeaux et concessions le dauphin, qui avait été chargé de demander à l'empereur une alliance effective, n'obtint à peu près rien. D'anciens traités furent renouvelés ; mais ce ne fut guère qu'une formalité. Charles IV, en 1358, après avoir fait semblant de réunir une armée pour secourir son neveu, se contenta de laisser aux seigneurs, chevaliers et soudoyers allemands la liberté, que sans doute ils auraient prise, de s'engager à la solde du dauphin. Beaucoup d'argent avait été dépensé pour un maigre résultat.

A Paris, cinq jours après le départ du dauphin, les ordonnances monétaires avaient été rendues publiques. L'émotion avait été vive. Le 12 décembre, Étienne Marcel s'était présenté au Louvre, devant le duc d'Anjou, qui était resté à Paris comme lieutenant du dauphin, son frère, et lui avait déclaré qu'il ne souffrirait point que ladite monnaie courût. Le duc d'Anjou avait demandé des délais ; mais, à deux reprises, les bourgeois étaient revenus à la charge, et Marcel avait défendu aux patrons des corporations d'accepter les nouvelles espèces. Le duc finit par suspendre la nouvelle monnaie, jusqu'à ce qu'il eût consulté le dauphin.

Lorsqu'un mois après, le 14 janvier, celui-ci rentra, le prévôt des marchands et grand'foison de bourgeois, accompagnés d'une procession de gens d'Église, allèrent au-devant de lui jusques outre Saint-Antoine. La ville avait un aspect d'état de siège. Il était interdit aux ménestrels de jouer et de chanter. Le prévôt avait commandé par tout Paris que chacun s'armât, et il circulait accompagné de gens armés à découvert. Le dauphin comprit qu'il fallait faire bon visage. Le 20 janvier 1357, au Palais, devant le prévôt des marchands et les bourgeois, il reconnut qu'il ne se tenait pas mal content d'eux, s'engagea à assembler les États à la première requête, à leur soumettre la fabrication des nouvelles espèces, bien que ce fût prérogative royale, et à mettre hors du Conseil, faire arrêter et tenir bien saisis les officiers du roi, que les gens des États lui avaient signalés. Marcel exigea que ces promesses fussent mises par écrit. Aussitôt après, Jean Poilevilain, général des monnaies, fut mis en prison ; des sergents furent envoyés chez lui, chez Simon de Buci, chez Nicolas Braque, chez Enguerrand du Petitcellier et quelques autres, et fit on l'inventaire des biens qu'on y trouva. La plupart de ces officiers étaient en fuite.

Marcel réclama la convocation immédiate des États. Mais, après la session d'octobre-novembre 1356, dans plusieurs villes, les députés avaient été mal reçus, pour avoir trop marchandé leur appui au roi et à son lieutenant. Les villes, d'ailleurs, se lassaient d'envoyer des représentants à Paris et de payer les grands frais de leur voyage ; les députés hésitaient à se risquer sur des routes peu sûres. La noblesse se désintéressait de ces assemblées, où les bourgeois affichaient tant de prétentions. Quand les États se réunirent au début de février 1357, les séances tenues aux Cordeliers paraissent avoir été insignifiantes. Les députés allèrent soumettre à ceux des pays qui les avaient envoyés le rôle des requêtes, ce qui prit un bon mois. Le 3 mars enfin, eut lieu au Parlement, devant le dauphin et une grande foule de bourgeois, la séance où ces requêtes furent présentées. Ce fut encore l'évêque de Laon qui prêcha. Il montra combien, les années précédentes, le royaume avait été mal gouverné et le roi mal servi. Il répéta que la cause de tous les maux était le crédit de ces mauvais conseillers, gens avaricieux, convoiteux ou négligents, et que peu ou néant chalait comment les choses allassent ni fussent gouvernées. Le peuple, disait-il, ne pouvait plus souffrir ces choses. Et l'évêque nomma non plus six ou sept, mais vingt-deux officiers parmi les plus élevés, qu'il fallait punir tout de suite : le chancelier, trois maîtres des requêtes de l'Hôtel, trois présidents au Parlement, le président et un conseiller des Requêtes, un avocat du Roi, deux trésoriers de France, deux trésoriers des guerres, deux souverains maîtres des monnaies, un maitre des Comptes, un chambellan et un notaire du Roi, un échanson, un maitre de l'Écurie et un valet du dauphin. Il demanda que tous les autres officiers fussent suspendus et que des réformateurs, nommés par les États, eussent la connaissance de tout ce que l'on voudrait demander aux dits officiers, et contre eux dire et proposer. Ceux qui parlèrent après le Coq avouèrent ce qu'il avait dit, notamment Étienne Marcel. Il est probable que les requêtes des États furent remises au dauphin pour qu'il les fît transcrire en forme d'acte public. Elles sont devenues la Grande Ordonnance de mars 1357, en soixante et un articles.

Cet acte renouvelle, en les accentuant, les concessions déjà faites aux précédents États ou aux bourgeois de Paris : épuration du haut personnel ; droit des États de se réunir plusieurs fois dans l'année, si métier est, et cela sans autres lettres ou mandements de notre dit seigneur ; réformation générale confiée, sous le contrôle des États, à des réformateurs désignés par eux et institués par le dauphin ; consentement des États pour toute trêve à conclure dans l'année ; établissement d'une bonne monnaie avec nécessité de consulter les États pour toute mutation ultérieure. Il y avait là, en termes plus nets que dans l'ordonnance de décembre 1355, une série d'empiétements sur la prérogative royale. Mais il semble que les requêtes de l'assemblée de 1357 aient été, sur un point important, beaucoup plus modérées que celles des États de 1356. Il n'est plus question pour le dauphin de l'étroite tutelle de conseils omnipotents pris dans les États. Il n'a accepté qu'un renouvellement partiel de son Grand Conseil ; les États désignèrent en effet, le 10 mars, quelques nouveaux membres de ce conseil, l'archevêque de Reims, l'évêque de Langres, Jean de Picquigni et des bourgeois.

L'ordonnance contenait aussi toute une réforme administrative. A cet égard encore, elle procède de celle qui a été rendue à la suite des États de décembre 1355 ; dans une vingtaine d'articles, elle en reproduit le texte, tantôt exactement, tantôt en l'amendant. C'est une œuvre très sérieuse. Toute l'organisation y est passée en revue. Les dépenses des hôtels royaux et princiers seront réduites, pour montrer le bon exemple. — Tout ce qui a été étrangé du domaine, donné ou aliéné, depuis Philippe le Bel, sera réuni de nouveau. — Le Conseil est réglementé sévèrement ; les conseillers avaient l'habitude de venir tard en besogne et, quand ils siégeaient, de petitement besogner : dorénavant, ils viendront chaque jour environ heure de soleil levant ; ils veilleront au bon gouvernement, toutes autres besognes arrière mises ; ils recevront bons gages, mais les perdront s'ils manquent de venir bon matin. — Le chancelier ne se mêlera désormais que du fait de la Chancellerie tant seulement, comme de voir, corriger et examiner, passer et sceller lettres et aussi du fait de la justice. — Au Parlement, une ordonnance fixera par exprès le nombre de magistrats. La justice y est lente ; des causes ont été délaissées par faveur, connaissance, affection désordonnée ou haine ; des arrêts qui auraient dû être rendus passé a vingt ans, sont encore attendus : les gens du Parlement arriveront, eux aussi, au soleil levant, feront réunir et examineront les vieux procès ; il y aura deux chambres pour aller plus vite. — A la Chambre des Comptes, on ne pouvait faire délivrer les affaires, fût la besogne grosse ou petite, mais convenait muser et s'en aller sans rien faire, et pourtant il y a très grand foison et confusion de gens et excessifs droits avec les gages ; mais quand plus ont été, moins ont fait : le personnel de la Chambre sera réduit ; les gens des Comptes, comme ceux du Conseil et du Parlement, viendront au soleil levant, ils jureront de travailler sans perdre leur temps, sinon ils seront privés de leurs offices. — Les baillis et les sénéchaux ne pourront exercer deux offices ni faire commerce ; ils réduiront à un taux uniforme leurs droits de sceau et de greffe ; leur juridiction est mise à l'abri des empiétements des officiers du pouvoir central — Les prévôts, vicomtes et viguiers ne prendront plus leur charge à ferme, mais la tiendront en garde. — De nombreux articles imposent en outre à tous les juges des règles très sages. — Enfin les gens d'armes respecteront le bien d'autrui ; l'arrière-ban ne sera levé que dans des conditions précises ; les nobles ne pourront quitter le royaume sans congé ; les guerres privées seront rigoureusement interdites. L'ordonnance prescrivait ainsi des remèdes à tous les maux.

Une sorte d'esprit démocratique, ou, si l'on veut, de charité envers les pauvres gens, qu'on avait déjà vue apparaître aux États de 1355 et de 1356, se retrouve ici. Les officiers du roi devront expédier les procès le plus tôt possible et de bonne grâce, et mêmement des pauvres gens qui auront affaire par devant eux. C'est pour soulager le peuple fortement grevé, que la monnaie sera relevée et restera immuable pendant un an. Sous prétexte de prises, on ne pourra faire battre aux bonnes gens dans leurs granges ni prendre leurs voitures, sinon à juste prix et jamais pour plus d'un jour. Les garennes par quoi l'on ne peut labourer profitablement, mais demeurent les labourages à faire, seront détruites, si elles sont établies depuis moins de quarante ans. Les officiers du roi ne pourront plus faire commerce, de quoi les bons marchands sont grandement dommagés et grevés. Toutes gens seront armées selon leur état. Enfin le droit de coalition est renouvelé et renforcé : coalition des députés et receveurs de l'aide avec les gens des bonnes villes contre les officiers royaux, qui voudraient prendre les deniers du subside, coalition des gens du plat pays contre les auteurs de prises abusives, ou contre les soudoyers pillards. Les victimes et leurs voisins pourront s'assembler avec les habitants des paroisses prochaines par cri, par son de cloches ou autrement ; il est répété que contre ceux qui voudraient les battre, vilainer et faire force, il leur est permis de se revenger de semblable manière.

En échange de ces réformes qu'il a consenties, les États ont promis au dauphin de lui fournir trente mille hommes d'armes. Pour assurer la solde de cette armée, les gens d'Église et les nobles paieront un dixième et demi de leur revenu annuel ; les gens du plat pays, à l'exception des seuls mendiants, fourniront la solde d'un homme d'armes par cent feux, à raison d'un demi-écu de solde par jour. Toutes autres impositions cesseront pendant un an. De l'aide, rien ne sera donné au roi ; tout sera versé par les soins des États aux gens d'armes. Toute l'administration est aux mains des superintendants généraux, désignés par les États, et des élus des États dans les diocèses.

Voilà donc, avec plus d'expérience et d'ampleur, une nouvelle tentative pour associer le pays au gouvernement et pour protéger gouvernement et pays contre des abus détestables dans la justice et l'administration. Mais pour que cette œuvre réussit, il fallait bien des conditions qui ne se rencontrèrent pas.

 

IV. — LA RENTRÉE DU ROI DE NAVARRE.

AU lendemain des États de 1357, tout le monde parait d'accord. Les conseillers nouveaux siègent autour du Dauphin, qui les supporte. Le Conseil procède à l'épuration du Parlement et de la Chambre des Comptes ; au Parlement, il ne laisse que seize présidents et conseillers ; aux Comptes, toute la chambre est renouvelée ; il est vrai que, deux jours après, il faut y rappeler plusieurs de ceux qui y avaient été autrefois, pour mettre les nouveaux au courant. Le 12 mars 1357, est publiée la monnaie requise par les États. Une commission de neuf réformateurs, instituée le 8 mars, fonctionne dans la région de Paris. Des amendes rigoureuses sont prononcées ; des officiers royaux sont mis en prison ; un d'eux même, le prévôt de Soissons, est exécuté.

Tout à coup, le 5 avril, furent criées à Paris des lettres du roi Jean qui annonçaient la trêve de deux ans, conclue par lui à Bordeaux ; de plus, elles défendaient le paiement du subside qui avait été accordé par les trois ordres, et interdisaient la réunion des États à la journée par eux ordonnée à la quinzaine de Pâques, ni à autres. Il y eut aussitôt un grand mouvement dans la ville. Le 8 avril, le prévôt des marchands, l'évêque de Laon et aucuns autres exigèrent l'annulation des lettres royales. Il fut annoncé que l'assemblée se réunirait le dimanche 30 avril, nonobstant toutes lettres royales à ce contraires. Le prévôt des marchands fit garder la ville, tant de jour que de nuit, et n'y avait de la partie devers Grand Pont que trois portes ouvertes de jour, et, de nuit, elles étaient closes toutes. Les États se réunirent, en effet, le 30 avril. Ils s'occupèrent seulement de la perception du premier terme des impositions courantes, remettant à une autre session le soin de régler l'échéance suivante. Mais, au mois de juillet, quand s'ouvrit la nouvelle session, l'assemblée se trouva fort réduite ; les nobles n'y vinrent pas ; les gens d'Église refusèrent toute contribution ; les villes ne furent pas unanimes, et tout resta en suspens.

Il n'y avait assurément pas dans le royaume une ferme opinion publique pour appuyer les réformateurs. Beaucoup sans doute ne virent dans les réformes que l'imposition nouvelle qu'il fallait payer. L'aide fut levée difficilement ; les délégués des États furent mal reçus : on leur opposa les lettres du roi Jean, qui avaient mis le subside à néant ; il y eut des émeutes sanglantes. Les Grandes Chroniques, rédigées dans un esprit très hostile aux États, enregistrent avec joie ces échecs.

Le dauphin est homme à tirer bon parti de ces circonstances. Il gagne à sa cause l'archevêque de Reims, un des conseillers que lui avaient imposés les États. Les pouvoirs des réformateurs sont contestés et bientôt tenus pour nuls. Un de leurs principaux agents, qui avait dénoncé des officiers royaux, est emprisonné. Plusieurs de leurs jugements sont réformés ; les procès qu'ils ont commencés sont renvoyés au Parlement. Robert de Lorris, que les États avaient eu de bonnes raisons d'incriminer, reparaît au Conseil. Et le dauphin, parlant en face à plusieurs des bourgeois les plus influents, à Charles Toussac, à Jean de l'Ile et à Gilles Marcel, leur signifie qu'il veut dès ores en avant gouverner et ne veut plus avoir curateurs.

Puis il quitte Paris : à la fin d'août, il s'en va par les bonnes villes, leur demander lui-même de l'argent. A Rouen, les gens d'Église et les nobles de son duché lui promettent une aide de 10 sous par feu pour un an. S'il réussit dans ces tournées, il sera hors de tutelle et pourra se passer des États ; mais les temps sont durs, l'argent se refuse, et même l'aide votée à Rouen ne peut être levée. Le dauphin se trouva plus dépourvu que jamais.

A Paris, d'autre part, le parti bourgeois avait été fort désappointé par le départ du prince ; il avait besoin de l'avoir sous la main pour lui imposer ses volontés ; le prince parti, il sentait bien qu'il n'était plus qu'une faction. Les bourgeois offrirent donc au dauphin très grande chevance, c'est-à-dire l'argent qu'il n'avait pu trouver en province, et s'engagèrent à laisser les officiers en paix. Ils renonçaient à la délivrance du roi de Navarre et même aux États Généraux ; ils demandaient seulement une modeste assemblée de députés de vingt à trente villes. A ces conditions, le dauphin rentra dans Paris.

Bientôt après, il le regrettait. Les députés de soixante-dix villes et non de vingt à trente, comme on avait dit, arrivèrent, et réclamèrent les États, déclarant ne pouvoir besogner à eux seuls. Il fallut bien les convoquer pour le mardi 7 novembre. En même temps que le dauphin, le prévôt des marchands — comme s'il était une puissance dans l'État — écrivit aux gens d'Église, aux nobles et aux bonnes villes. L'évêque de Laon, qui était rentré dans son diocèse, voyant qu'il avait tout honni, s'excusait de revenir ; mais les bourgeois avaient besoin de son éloquence : le dauphin le manda à leur requête.

L'assemblée qui se réunit aux Cordeliers, le 7 novembre 1357, ne fit à peu près rien. Mais à la suite d'une conférence secrète tenue par Marcel, le Coq et Picquigni, malgré les promesses faites, elle demanda la liberté de Charles le Mauvais. Le dauphin n'en avait pas encore délibéré, que le roi de Navarre était déjà délivré — ce fut dans la nuit du 8 au 9 novembre — par une bande de bourgeois d'Amiens qui donnèrent l'escalade au château d'Arleux, où il était mal gardé. Le lendemain, Charles le Mauvais s'empressait d'écrire aux bonnes villes pour les informer de son partement de l'obscure prison où il était vilainement détenu. Tout de suite, il reçut de Paris des appels pressants. Le parti bourgeois voyait bien qu'il ne pouvait se fier au dauphin. ; le voyage du prince en Normandie avait montré qu'il pouvait échapper et trouver des ressources ailleurs. D'autre part, les États allaient déclinant, de réunion en réunion ; Marcel et ses amis étaient sans autorité et avaient besoin d'un appui : un prince du sang, très rapproché du trône de France, et dont on vantait l'habileté et l'éloquence, pourrait le leur donner.

Charles le Mauvais demanda des garanties pour rentrer dans Paris. Le dauphin, sur l'instance impérieuse des amis du roi de Navarre, lui envoya à Amiens un sauf-conduit, qui lui permettait d'amener avec lui tant et tels comme il voudrait, armés ou autrement. Le 29 novembre, à Saint-Denis, Charles trouva le prévôt des marchands, deux cents hommes d'armes et grande quantité de bourgeois ; puis, à la nuit tombante, il alla se loger à Saint-Germain-des-Prés. Le lendemain, il fit savoir qu'il voulait parler aux bourgeois. Le prévôt des marchands convoqua aussitôt tous ses partisans ; plus de dix mille hommes se réunirent au Pré aux Clercs. Le roi de Navarre du haut d'un échafaud, prêcha sur un texte latin, parla de son emprisonnement, de ses souffrances, du mauvais gouvernement des officiers du roi. Moult longtemps sermonna, et tant que l'on avait dîné par Paris quand il cessa.

Les circonstances tournaient bien pour lui. Malgré la trêve signée par le roi Jean à Bordeaux, les hostilités avaient continué. Les Navarrais étaient déjà établis en Basse-Normandie, à Cherbourg, Valognes, à Carentan, à Mortain ; associés depuis 1356 aux Anglais, ils avaient gagné du terrain, tant que toute Normandie, du Mont Saint-Michel jusqu'à Eu, était en guerre. Les plus redoutables brigands et aventuriers servaient sous les ordres de Philippe de Navarre, qu'Édouard III avait fait son lieutenant en Normandie. En janvier 1357, Philippe avait poussé une pointe jusqu'à Chartres, et pillé la Beauce. Quand le roi de Navarre eut été délivré, ces bandes avaient marché vers Paris. En quelques mois, les Anglos-Navarrais s'installent à Étampes, à Épernai, à Arpajon, à Montlhéry, à Pithiviers, à Montargis. Et comme Charles le Mauvais possédait déjà Meulan et Mantes, on ne pouvait bientôt plus, sans un sauf-conduit scellé du sceau de Navarre, traverser les environs de Paris.

Dans la ville, le parti de Navarre se conduit désormais en mettre. Le Coq est le principal dans le Conseil. Il n'y avait alors homme au Conseil qui lui osât contredire ; il y fait entrer qui il lui plaît et révèle au roi de Navarre les délibérations secrètes. Le parti a des forces toutes prêtes : les bourgeois sont armés ; Marcel a fait prendre à ses partisans le chaperon mi-parti rouge et bleu et l'agrafe vermeille et azurée avec la devise : A bonne fin ! Aussi le dauphin, le 12 décembre, est obligé d'accorder à Charles le Mauvais des indemnités en argent et en terres. Il fait bonne mine à mauvaise fortune : lui et le Navarrais furent par le dit temps souvent ensemble, et mangèrent ensemble plusieurs fois ; et toujours était l'évêque de Laon avec eux, et moult bonne chère s'entrefaisaient.

Se croyant sûr de Paris, le roi de Navarre part pour Rouen afin de mettre à exécution un projet qui lui tient au cœur. En passant par Mantes, il y réunit les capitaines des châteaux et forteresses tenues par les Anglais et dîne avec eux. Le 8 janvier 1358, il fait une entrée solennelle à Rouen, tandis qu'une bande anglaise brûle, aux portes de la ville, un hôtel appartenant au dauphin. Le 10, les corps des victimes, exécutées, en avril 1336, par l'ordre du roi Jean, sont dépendus et mis en cercueil ; leur mémoire est réhabilitée dans une longue cérémonie au Champ du Pardon et à la cathédrale. Le lendemain, d'une fenêtre de la porte Saint-Ouen , le roi de Navarre refait aux Rouennais ses discours d'Amiens et de Paris. Puis il donne à dîner aux principaux bourgeois de Rouen, et fait asseoir à sa table le maire, qui était un marchand de vin de petit état. Il avait pris sa revanche de la violence et de l'injure qu'il avait subie de la part du roi Jean.

 

V. — LE DAUPHIN HORS DE PARIS[7].

AU bout d'un mois de cette tutelle navarraise et bourgeoise, le dauphin avait épuisé la vertu de patience que Dieu lui avait donnée. Comme il savait parler, lui aussi, et même très bien, il voulut parler. Pendant que le roi de Navarre était à Rouen, le Il janvier 1358, de grand matin, il lit savoir qu'il irait aux Halles pour haranguer le commun. L'évêque de Laon et le prévôt des marchands voulurent le retenir au Palais, mais il partit à cheval accompagné d'une dizaine de personnes. Les auditeurs étaient venus en foule. Il leur dit qu'il avait intention de mourir et de vivre avec eux : s'il faisait venir des gens d'armes, ce n'était pas, comme disaient aucuns mauvais, pour les piller et gâter, mais pour aider à défendre et garantir le peuple de France, qui moult avait à souffrir. Les ennemis étaient partout : or, ceux qui avaient pris le gouvernement n'y mettaient nul remède ; aussi c'était son intention de gouverner dès lors en avant et de rebouter les ennemis de la France, et n'eût pas tant attendu, s'il eût eu le gouvernement et la finance. Il ajouta que, de toute la finance qui avait été levée au royaume de France depuis que les Trois États avaient eu le gouvernement, il n'en avait ni denier ni maille, mais bien pensait que ceux qui l'avaient reçue en rendraient bon compte. Cela ressemblait à une déclaration de guerre.

Marcel et ses amis, pour répliquer, tinrent le lendemain une réunion à Saint-Jacques de l'Hôpital, mais le dauphin s'y rendit encore, et son chancelier de Normandie recommença le discours des Halles. Quand un des organisateurs de l'assemblée, Toussac, se leva pour parler, il y eut si grand'noise qu'il ne put être ouï. Cependant quand le dauphin se fut retiré, Toussac reprit la parole : il attaqua les officiers royaux, et dit qu'il y avait tant de mauvaises herbes que les bonnes ne pouvaient fructifier ni amender, et dit moult de choses couvertement contre le duc. L'avocat Jean de Saint-Aulde défendit la gestion financière du parti, certifia que le prévôt n'avait pas emboursé l'argent du subside, et accusa au contraire le dauphin et ses amis de malversations. Puis Toussac se leva encore pour défendre le prévôt. Il savait bien, dit-il, que sur le prévôt régnait haine, et pourtant c'était un prud'homme, et qui avait fait ce qu'il avait fait pour le bien, le sauvement et le profit de tout le peuple. Ainsi, dans ces curieuses journées, les affaires de l'État et les querelles des princes étaient portées devant le peuple, que les deux partis, impuissants à se vaincre l'un l'autre, semblaient prendre pour souverain juge.

Le dauphin paraissait résolu à en finir : il rassemblait des hommes d'armes dans les environs de Paris, obtenait des nouveaux États, qui se réunirent péniblement au milieu de janvier 1338, un nouvel affaiblissement des monnaies, et faisait taire vertement Jean de Picquigni, qui lui apportait de nouvelles plaintes du roi de Navarre. Les bourgeois et les Navarrais étaient très inquiets ; ils empêchaient les gens armés d'entrer dans Paris. Ils faisaient intervenir en corps l'Université, qui essaya, sans succès, d'imposer un nouveau règlement de comptes entre le dauphin et le roi de Navarre. Ce qui achevait de troubler les esprits, c'est que le roi Jean à Londres avait établi les préliminaires d'un traité de paix, et que le dauphin en était avisé le 27 janvier. Or, la paix, c'est le retour du roi, la ruine des projets du roi de Navarre, un grand danger pour Marcel et ses partisans.

Le 11 février, fut encore tenue une réunion d'États. Pas plus qu'en janvier, on n'y vit de nobles. Nous ne savons comment on délibéra, mais l'ordonnance qui fut imposée au dauphin fait connaître les inquiétudes des Parisiens. Un des premiers articles interdisait toute réunion d'assemblées provinciales et locales, afin d'empêcher le prince de trouver des secours par ce moyen. Les actes antérieurs, surtout la Grande Ordonnance de 1357, furent en partie renouvelés. Les États accordèrent un subside qui dut être, comme les précédents, levé et employé par eux. Un vingtième cependant en fut promis au dauphin pour son usage ; sans doute on croyait le gagner par cette générosité. Mais les États Généraux étaient décidément discrédités. On en était à la lassitude et à l'énervement. Comme il arrive toujours en de pareilles circonstances, un accident quelconque pouvait amener les conséquences les plus graves.

Perrin Marc, valet d'un changeur, rencontra, le 24 janvier 1358, dans la rue Neuve Saint-Merri, Jean Baillet, trésorier du dauphin, qui refusait de lui payer le prix de deux chevaux. Après l'avoir menacé, il le férit d'un couteau au-dessous de l'épaule par derrière, et se réfugia à la franchise de l'asile Saint-Merri. Le dauphin envoya le maréchal de Normandie, Robert de Clermont, escorté du prévôt royal, s'emparer du meurtrier ; les portes du lieu saint furent enfoncées et Perrin Marc mis hors à force. Le lendemain, au lieu où il avait fait le coup, on lui trancha le poignet, puis on l'alla pendre au gibet.

Aussitôt toute la ville s'agita ; l'évoque de Paris, du parti navarrais, se plaignit au dauphin de l'extorsion et vilenie faites à Dieu et à Sainte Église par la violation de l'asile, et le maréchal de Normandie fut excommunié. Le dauphin fut obligé de consentir que le corps de Perrin Marc fût dépendu et honorablement ramené à Saint-Merri ; et, le même jour, on vit par les rues, un double cortège : celui de Perrin Marc, où figuraient le prévôt des marchands et grand'foison de bourgeois, et celui du trésorier Jean Baillet, que le dauphin suivait. Beaucoup trouvaient que le prince commençait à mener trop dure vie aux bourgeois de Paris. Marcel résolut de lui donner une leçon.

Le 22 février au matin, il réunit des gens des métiers, environ trois mille hommes armés à Saint-Éloi, près du Palais. Cette foule décida l'exécution de Jean de Conflans, maréchal de Champagne, et de Robert de Clermont, maréchal de Normandie. Ces deux seigneurs furent-ils choisis comme victimes, à cause de leur opposition au parti des bourgeois ? ou parce qu'on les soupçonnait de pousser à la conclusion du traité avec Édouard III préparé par le roi Jean, et sur lequel le dauphin gardait un silence inquiétant ? La raison reste obscure. Pour Robert de Clermont, son cas était d'autant plus grave, qu'après avoir fait le réformateur aux États-Généraux, il avait changé d'attitude ; tout récemment encore, c'était lui qui avait arraché Perrin Marc de l'asile Saint-Merri.

Étienne Marcel en tète, la foule se dirigeait vers le Palais, quand elle rencontra Regnault d'Aci, avocat au Parlement, destitué l'année précédente de sa charge d'avocat du roi, et rendu suspect par un récent voyage en Angleterre. On lui courut sus ; il se réfugia chez un pâtissier, où il fut poursuivi et percé de tant de coups que tantôt il mourut sans parler.

Au Palais, le prévôt des marchands trouva le dauphin dans une chambre de gala sur un lit de parade : Sire, dit-il en substance, ne vous ébahissez de choses que vous voyez, car il est ordonné et convient qu'il soit fait. Aussitôt les gens qui l'accompagnaient se jetèrent sur les maréchaux : Jean de Conflans fut tué aux pieds du prince, dont la robe fut tachée de sang ; Clermont, poursuivi de chambre en chambre, fut également massacré. Le dauphin, resté seul, suppliait le prévôt de le sauver : Sire, vous n'avez garde, dit Marcel, qui prit le chaperon du prince et lui donna le sien en échange, le chaperon aux deux couleurs. Les deux cadavres, tramés jusqu'à la cour du Palais, devant le perron de marbre, y restèrent jusqu'après dîner, et n'était nul homme qui les osât ôter.

Du Palais, le prévôt se rendit à la place de Grève, où il expliqua au peuple le meurtre des faux, mauvais et traîtres : ce qu'il avait fait, dit-il, était pour le bien du royaume. Puis il retourna auprès du dauphin, qu'il trouva moult dolent et ébahi ; il lui déclara que ses maréchaux avaient été exécutés par la volonté du peuple, et il obtint un pardon en règle. Rentré chez lui, le prévôt, qui était marchand de drap, envoya au dauphin deux pièces d'étoffe, l'une perse et l'autre rouge, pour faire chaperons aux couleurs des bourgeois. Mais le soir, inquiet sans doute de l'acte criminel qu'il venait de commettre, il alla, tandis qu'on enterrait silencieusement les maréchaux à Sainte-Catherine du Val des Écoliers, trouver la reine Jeanne de Navarre pour la prier de rappeler à Paris Charles le Mauvais. Quant au dauphin, il cédait à la force : le 22 février, il renouvela les ordonnances et promit de faire une nouvelle épuration du Conseil pour y introduire des bourgeois.

Le roi de Navarre arriva le 26 février. Le prévôt alla lui faire aussitôt son rapport et réclamer son appui. Ensemble, ils décidèrent d'obliger le dauphin à prendre le titre de régent, ce qu'il fit le 14 mars. Tant que le dauphin n'était que le lieutenant de son père, Marcel pouvait redouter l'intervention du roi, qui était hors de son atteinte. Après que le prince eut pris la régence, qu'il eut substitué son sceau au sceau royal, et qu'ainsi fut le nom du roi tout éteint, c'était comme la royauté elle-même que le prévôt tenait entre ses mains.

Ainsi, de plus en plus, par la force des choses, Marcel s'enfonçait dans les voies révolutionnaires. Mais il avait affaire, avec le dauphin, à forte partie.

Le prince pensait à s'échapper ; il aurait fallu le retenir de force, et il semble que le prévôt n'ait pas osé aller jusqu'à cet attentat ; il faisait seulement bonne garde autour de son demi-prisonnier. Le 19 mars, un écuyer, Philippe le Repenti, fut décapité aux Halles pour avoir préparé l'enlèvement du dauphin, qui habitait alors la Noble Maison de Saint-Ouen. Mais le régent était décidé à partir. Dès le 12 mars, sans tenir compte de la récente ordonnance qui interdisait toute assemblée provinciale, il avait décidé d'aller présider l'assemblée des nobles de Picardie, d'Artois et du pays de Caux, convoquée pour le 26 mars à Senlis. Le roi de Navarre devait l'accompagner, sans doute pour le surveiller ; mais il fut malade et no put partir. Avant le 27 mars, le régent sortait de Paris, décidé à n'y plus rentrer qu'en maître.

A Senlis, le 27 mars, il obtint de l'assemblée l'aide qu'il lui demanda. De là, il se rendit aux États de Champagne, à Provins. Les Champenois repoussèrent avec indignation l'intervention de deux Parisiens envoyés par Marcel et le roi de Navarre, et ils déclarèrent qu'ils ne voulaient plus aller aux assemblées tenues à Paris. Ils demandèrent même au régent de punir le meurtre du maréchal de Champagne : Nous, Champenois qui ci sommes, dit le comte de Braisne, nous attendons que vous fassiez bonne justice de ceux qui notre ami ont mis à mort sans cause. Dans une seconde session tenue à Vertus, les États accordèrent un subside pour organiser une petite armée. Ainsi apparaissait clairement que le parti de Navarre et de Marcel n'avait point d'appui hors de Paris, et que le royaume demeurait fidèle au roi.

Lorsqu'il était encore à Paris, le régent y avait convoqué les États Généraux pour le 1er mai. Une fois libre, il changea le lieu de réunion ; les États furent appelés à Compiègne pour le 4 mai. Trente-quatre diocèses n'avaient pas envoyé de représentants du clergé ; dix-huit bailliages n'avaient député ni nobles, ni bourgeois ; il n'y avait pas de représentant de Paris ; contrairement à ce qui s'était vu dans les réunions précédentes, les nobles étaient les plus nombreux dans cette assemblée. Ces États furent très utiles au dauphin. On y était très monté contre les Parisiens et les Navarrais. Tous les pouvoirs des élus, généraux, conseillers, receveurs, réformateurs et commissaires de toute espèce, imposés par les précédents États, furent annulés. Robert le Coq, qui était présent, fut en péril d'être tué par plusieurs nobles, qui là étaient avec le régent. Pourtant, l'ordonnance rendue à la suite des États de Compiègne ne diffère pas beaucoup des précédentes : même à cette assemblée loyaliste, il fallut accorder l'envoi de nouveaux réformateurs délégués dans le royaume, le relèvement de la monnaie, la levée et l'emploi de l'aide par les élus et receveurs des États, la visite des forteresses par les officiers du roi et les gens du pays. Mais ces concessions étaient faites à des partisans dévoués : l'assemblée avait accordé au dauphin une aide importante.

Le régent reprenait confiance, parlait royalement, et se refusait à des réconciliations humiliantes. Le 2 mai, il se rencontra à Mello avec le roi de Navarre ; il lui montra qu'il entendait ne pas rentrer sous le joug. Une députation de l'Université, puis d'autres, composées de bourgeois de Paris, furent mal reçues. Le régent augmentait ses troupes. Au mois d'avril, il s'était emparé de Montereau, que gardait Blanche de Navarre, sœur de Charles le Mauvais, et il avait fait occuper, au grand mécontentement de la ville, le marché fortifié de Meaux, dans une île de la Marne. Partout les nobles s'armaient pour sa cause.

L'inquiétude de Marcel se voit dans la lettre, très belle du reste, qu'il écrivit au régent pour le sommer de rentrer dans Paris : Très redouté seigneur, nous certifions en vérité que votre peuple de Paris murmure très grandement de vous et de votre gouvernement. Les ennemis de vous, de nous et du royaume nous rognent et nous pillent de tous les du côté devers Chartres, et nul remède n'y est mis par vous, qui l'y dussiez mettre. Bien plus, vous ne mettez aucune peine à garnir les forteresses qui sont devers vos ennemis ; mais trop-bien avez saisi celles dont vivres nous peuvent venir, et, qui pis est, les avez garnies de gens qui nul bien ne nous veulent. Aux mauvais propos que tenaient au dauphin certains de ses conseillers sur le compte des Parisiens, le prévôt ripostait vertement : Si vous plaise savoir, très redouté seigneur, que les bonnes gens de Paris ne se tiennent pas pour vilains, mais sont prud'hommes et loyaux, et tels les avez trouvés et trouverez, et disent outre que tous ceux sont vilains-qui font les vilenies.

A ce moment, d'ailleurs, Marcel organise la résistance. Il est entouré de tous les siens, de Gilles Marcel, clerc de la Prévôté, de Périnet Marcel, porte-étendard, de Guillaume Marcel, le changeur, qui dirige les finances du parti. Il emprunte au grand prieur de l'Hôpital, puise dans le trésor de Notre-Dame, confisque les meubles des partisans du régent, exige des prêts des riches bourgeois, fait frapper des monnaies, murer ou garnir de fossés un certain nombre de portes, installer des machines sur les murs, raser le faubourg Saint-Victor, détruire les jardins et dépendances des couvents de la rive gauche hors des murs, abattre les constructions qui obstruent le chemin de ronde. Il s'empare de l'artillerie du dauphin au Louvre et la fait transporter à la Maison aux Piliers. Il s'établit au Louvre, qui forme une fortification avancée à l'Ouest de la ville. Un de ses agents se tient à Avignon, pour y traiter avec les chefs de brigands qui errent dans le royaume. Aussi la terreur règne dans Paris ; les nobles n'osent y rester. Tous ceux qui sont suspects d'entretenir des relations avec le dauphin sont en danger. Le maure du Pont de Paris et le maure charpentier du roi sont décapités et écartelés en place de Grève : ils étaient soupçonnés d'avoir voulu introduire dans Paris des gens d'armes du dauphin.

Marcel était ainsi en pleine rébellion. Il jouait son va-tout et ne pouvait plus reculer. Il va s'allier avec d'autres révolutionnaires qui parurent un moment plus redoutables que lui.

 

VI. — LA JACQUERIE[8].

SI, dans la première moitié du XIVe siècle, l'état des campagnes avait été prospère, la guerre bientôt avait tout changé. L'invasion, la longue durée et l'extension des hostilités étaient surtout désastreuses pour le paysan. Le plat pays était sans cesse parcouru par les bandes armées que les ennemis du roi et du royaume y entretenaient. Mal payés pendant la guerre, sans solde pendant la trêve, obligés de vivre sur le pays, attirés du reste par la perspective du gain, Anglais, Navarrais, Bretons, Gascons, Espagnols exploitaient cruellement le royaume. Robert Knolles, installé en Normandie, en très peu de temps a gagné 100.000 écus ; le Gallois Ruffin a choisi le pays entre Loire et Seine, impossible d'aller de Paris à Vendôme, à Montargis, à Orléans, sans lui payer passage ; l'Anglais Pierre Audley est entre Châlons-sur-Marne et Troyes ; Eustache d'Auberchicourt tient Nogent-sur-Seine, Pont-sur-Seine et tout le pays d'alentour ; Albrecht de Buef est maître de la Marne de Château-Thierri à Vitri, et combien d'autres noms, peu ou point connus de nous, il faudrait ajouter à ceux-là !

Les villes fermées et les châteaux pouvaient se défendre ; quant aux vilains, ils se mettaient à l'abri comme ils pouvaient : Dans cette année 1358, dit Jean de Venette, beaucoup de villages dépourvus de fortifications se firent de vraies citadelles de leurs églises, en creusant autour d'elles des fossés et en garnissant leurs tours et leurs clochers de machines de guerre, de pierriers et de balistes, afin de se défendre, si les brigands venaient les attaquer, ce qui arrivait, à ce qu'il parait, fort souvent. La nuit, des sentinelles veillaient, et, au premier cri, le village se réfugiait dans l'église. Mais ces forteresses improvisées étaient trop souvent insuffisantes. Éperdus, les paysans se sauvaient dans les bois, les carrières, les cavernes, les lies, dans des bateaux amarrés au milieu des rivières, dans les châteaux, dans les villes fortes, emmenant avec eux ce qu'ils pouvaient de meubles, de provisions et de bétail, voués à la pire misère.

Aussi, dans cette population des campagnes, couvent de violentes colères. C'est surtout aux nobles qu'elle s'en prend : elle leur reproche de ne plus savoir défendre ni le royaume ni leurs hommes, de s'être fait battre sans honneur à Courtrai, à Créci, à Poitiers. Et voilà que maintenant beaucoup de ces nobles restent en armes sur les champs, commandant des bandes de brigands. Loin de protéger le paysan comme ils le devraient, ils vivent à ses dépens : hors de leurs terres, ils pillent et rançonnent ; dans leurs terres, ils sont plus exigeants que jamais. Quant à ceux qui, en grand nombre, ont été faits prisonniers par les Anglais, ce sont leurs hommes en fin de compte qui payent leurs rançons. Tout récemment, l'ordonnance de Compiègne, en obligeant les seigneurs à mettre leurs châteaux en état, leur a donné un nouveau prétexte pour extorquer de l'argent et exiger du travail.

Dans cette détresse, d'où viendra le secours ? Le roi est prisonnier ; le dauphin est en guerre non seulement avec les Anglais, mais avec ses sujets. Le royaume est dans l'anarchie. Du reste, depuis plus de deux ans, c'est aux paysans eux-mêmes que le roi a remis le soin de se défendre : il leur est recommandé de s'armer et de se coaliser pour résister aux pillages des gens d'armes. Ils ont le droit pour eux ; comment n'en useraient-ils pas ? Et s'ils en usent, dans une telle misère, comment n'en abuseraient-ils pas ?

Le 28 mai 1358, s'émurent, disent les Grandes Chroniques, plusieurs menues gens du Beauvaisis, des villes de Saint-Leu d'Esserent, de Nointel, de Cramoisi et d'environ, et, s'assemblèrent par mouvement mauvais. Et coururent sur plusieurs gentilshommes qui étaient dans la dite ville de Saint-Leu et en tuèrent neuf. A Saint-Leu, il y avait en effet un couvent fortifié, occupé par une bande d'hommes d'armes. Les gens des villages voisins, dans un rayon de quatre à cinq lieues de chaque côté de la forêt d'Ermenonville, s'étaient coalisés pour se venger de leurs violences. Ce fut le premier effroi. D'autres troupes se formèrent aussitôt dans la même région, et se mirent à poursuivre les gentilshommes et à brûler les châteaux.

Les Jacques, — c'était en ce temps-là le surnom des vilains[9], — se donnèrent un capitaine, Guillaume Karle, de Mello, homme bien sachant et bien parlant, de belle figure et forme, et qui connaissait le métier des armes. D'autres chefs, en sous-ordre, commandaient les bandes isolées ; ils prétendirent plus tard que c'était malgré eux et qu'ils y avaient été forcés par les paysans. Karle se donna des airs de seigneur : il avait son sceau et une sorte de chancellerie. Peu à peu la cohue tenta de s'organiser : De grand visage et manière se tenaient en ordonnance et cornaient et buisinaient et hautement criaient : Montjoie ! et portaient moult d'enseignes peintes à fleurs de lis. Par là, ils voulaient montrer qu'ils se soulevaient contre les nobles, et non contre le roi. En général, c'étaient des gens de labour, mais, parmi eux se trouvaient aussi des riches hommes, bourgeois et autres, et des gens de métier, bouchers, tonneliers, charrons, marchands d'œufs, de volaille, de fromages et autres produits de la campagne, et même des prévôts, des sergents royaux et un certain nombre de prêtres.

Les villages de la vallée de l'Oise et du Thérain furent entraînés dans le mouvement. En quelques jours, les châteaux et les maisons nobles de cette région furent détruits. Les Jacques s'avancèrent vers Compiègne, où beaucoup de nobles s'étaient réfugiés ; Karle négocia avec les bourgeois pour entrer dans la ville et, se faire livrer les gentilshommes ; mais la ville ne s'ouvrit pas. Les Jacques se présentèrent aussi devant Senlis, où ils décidèrent les habitants à les recevoir et à faire cause commune avec eux. Ils se répandirent autour de Beauvais, dont le maire et la commune leur étaient favorables, dans l'évêché de Laon, dans la seigneurie de Couci, le Valois et le Soissonnais. Au pays de Montdidier, des châteaux furent détruits. Au sud de la Picardie, auprès de Poix, se répandit une grosse troupe de trois mille Jacques. Chemin faisant, les paysans trouvaient à faire bonne chère : à Gaillefontaine, la comtesse de Valois leur fit beau semblant et leur fit donner vivres ; car ils avaient accoutumé, par les villes plates où ils passaient, que les gens, femmes ou hommes, mettaient les tables en rues et là mangeaient. Il y eut encore des effrois en Champagne, autour de Saint-Dizier et de Vitri ; mais de ce côté, les paysans se soumirent très vite. Au total, le soulèvement s'étendit sur le territoire de quatorze départements actuels du Nord de la France.

Les chroniqueurs ont fait de la Jacquerie des récits dramatiques, mais vagues. Pas un n'est favorable à cette manière de gens fols, robustes, inhabiles et idiots qu'on appelle les Jacques. Ils les représentent comme des chiens enragés, et leur attribuent non seulement des pillages et des incendies, mais toute sorte de crimes : Je n'oserais écrire ni raconter, dit Froissart, les horribles faits et inconvenables qu'ils faisaient aux dames. Cependant les chroniques et les documents ne mentionnent guère, comme faits précis, que des incendies et des pillages. Les Jacques s'approvisionnent dans les châteaux qu'ils dévalisent, prennent des volailles, pêchent les carpes dans les étangs, cueillent les fruits, vident les caves, mettent le feu aux meubles et aux bâtiments. Mais que sait-on avec exactitude des actes de barbarie qu'on leur attribue d'ordinaire ? — A Bailleval, Pierre de Villiers se plaint que les Jacques ont tué son père ; un écuyer a été mis à mort à Beaumont-sur-Oise, un second à Montmorency, un troisième à Verberie ; à Pont-Sainte-Maxence, deux écuyers ont été jetés dans l'Oise ; à Bruyères, une femme a été noyée. Le meurtre de Guillaume de Picquigni, par les Jacques de Picardie, fut un accident. A Cravant, il est bien question de deux chevaliers et de quelques gens d'armes tués, mais ils pillaient et terrorisaient tout le voisinage. A Pont-Point, c'est un espion, à Montataire, un traître que les Jacques exécutent ; encore, pour ce dernier, y eut-il enquête avant l'exécution. A Péronne, un jeune homme a été brûlé à petit feu ; il est vrai que ce détail ne nous est connu que par la mention d'une aumône que fit en 1377, dix-neuf ans après, le duc de Bourgogne. A Saint-Leu d'Esserent, quatre chevaliers et cinq écuyers ont été égorgés par les paysans ; mais c'est dans le premier effroi. En tout, à peine trente victimes nous sont connues[10]. Les Jacques ont voulu sans doute chasser les nobles, ruiner les châteaux, piller ; ils n'ont tué que par occasion. Leur soulèvement ne fut pas — il s'en faut — la plus sanglante des révoltes de paysans qui nous sont connues.

Étienne Marcel, écrivant un peu plus tard aux communes de Flandre, a réprouvé avec indignation le soulèvement tumultueux des Jacques : Plaise vous savoir, dit-il, que les dites choses furent en Beauvaisis commencées et faites sans notre su et volonté, et mieux aimerions être morts qu'avoir approuvé les faits, par la manière qu'ils furent commencés par aucunes gens du plat pays de Beauvaisis. Mais Marcel, un révolté lui aussi, et qui sentait le terrain manquer sous ses pieds, ne tarda pas à se compromettre avec les Jacques. D'abord, il organise une sorte de Jacquerie aux environs de Paris, qui procède méthodiquement, s'attaquant non aux personnes, mais aux propriétés nobles. Un certain Jacquin de Chènevière, pourvu d'une commission du prévôt des marchands, opère du côté de Montmorency, entre Seine et Oise. Pierre des Barres, orfèvre, Pierre Gilles, épicier dans la Grand-Rue Saint-Denis, parcourent la campagne au Sud et à l'Est de Paris, réquisitionnent les paysans pour détruire les hôtels de Simon de Buci, premier président au Parlement, de Pierre d'Orge-mont et de Jacques la Vache ; tout le mobilier est enlevé. Du moins, il n'y eut pas de sang versé.

De leur côté, les Jacques proposèrent une entente aux Parisiens. Guillaume Karle envoya vers le prévôt demander qu'il lui fût aidant et secourant, si besoin était. Alors Jean Vaillant, prévôt des monnaies, partit avec une troupe de trois cents hommes d'armes pour se joindre aux Jacques. Marcel crut probablement pouvoir diriger la Jacquerie, la tempérer pour mieux s'en servir ; d'ailleurs, Karle lui-même avait demandé du secours autant pour contenir ses hommes que pour échapper aux représailles prochaines. Jacques et Parisiens firent ensemble une expédition contre Ermenonville, château appartenant à Robert de Lorris, qui était sans doute l'ancien chambellan. Toul détesté qu'il fût, sa famille fut respectée ; on se contenta, après avoir pillé le château, de faire renier noblesse à un des siens. Au départ d'Ermenonville, Parisiens et Jacques se séparèrent : les bourgeois ne se souciaient point de prolonger le contact avec leurs rudes alliés. Les Jacques se dirigèrent vers Clermont en Beauvaisis, et les Parisiens, vers Meaux.

Le dauphin, au mois d'avril, avait établi des hommes d'armes au marché fortifié de Meaux, dans une sorte d'île entre un canal et la Marne ; de l'autre côté de la rivière, était la ville. Comme ce marché était entouré d'une muraille garnie de tours, tout récemment construite, il s'était empressé d'y installer sa femme, sa fille et sa sœur avec un grand nombre de dames nobles et damoiselles, environ trois cents, sous la garde d'un petit nombre de chevaliers. Les gens de Meaux, qui étaient en communauté d'idées avec ceux de Paris, résolurent de mettre la main sur tout ce monde de cour ; pour ne pas manquer leur coup, ils levèrent et armèrent les gens des environs et demandèrent de l'aide à Paris. Pierre Gilles et Jean Vaillant, ramassant tous les paysans sur leur route, arrivèrent à Meaux, où ils entrèrent le 9 juin. On leur distribua vivres et rafraîchissements, puis l'attaque du marché commença. Alors on entendit les cris des nobles dames, qui étaient perdues en effet, si un secours miraculeux ne leur était arrivé. Gaston de Foix et Jean de Grailli, captal de Buch, deux grands seigneurs du Midi, passaient par là, revenant de combattre les païens en Prusse. Voyant qu'il y avait grande chevalerie à faire, ils entrèrent au marché avec quarante lances. Quand les vilains, noirs et petits et mal armés, sortirent de la ville et s'engagèrent sur le pont, les chevaliers les laissèrent avancer, puis tombèrent sur eux. Les assaillants, qui sentaient les horions, reculèrent de hideur tout à une fois et chûrent l'un sur l'autre. Les chevaliers les abattirent à fous (troupes) et à monceaux, puis les reboutèrent tout hors de la ville et en tuèrent tant qu'ils en étaient tout lassés et tannés. Meaux fut pillé et brûlé, les églises saccagées, une bonne partie des habitants massacrée, et le maire pendu. Les représailles désolèrent les campagnes voisines.

Pendant ce temps, les Jacques du Beauvaisis avaient affaire à Charles le Mauvais. Un chroniqueur rapporte que les nobles de Picardie allèrent trouver le Navarrais pour réclamer son aide contre les Jacques : Sire, vous êtes le plus gentilhomme du monde ; ne souffrez pas que gentillesse soit mise à néant ; si cette gent, qui se disent Jacques, dure longuement et les bonnes villes soient de leur aide, ils mettront gentillesse à néant et de tout détruiront. Les Jacques avaient peut-être compté sur ce roi, qui s'était mis du côté des États, et qui aimait à parler aux bonnes gens. Mais il n'était pas dans le jeu du Navarrais de s'allier à ces paysans ; il était d'ailleurs irrité du meurtre d'un membre de la famille de Picquigni, qui lui était toute dévouée. Il se mit sur les champs avec quatre cents combattants, tant gentilshommes que Navarrais et Anglais ; son avant-garde bouscula un fort parti de Jacques. Guillaume Karle prudemment conseillait à ses bandes de se rapprocher de Paris : Et là prendrons aucune place, disait-il, et aurons le confort et l'aide de ceux de la ville. Mais les paysans ne l'écoutèrent pas ; ils se rangèrent tant bien que mal en deux batailles de trois mille hommes chacune, derrière leur charroi.

Le roi de Navarre avait alors mille hommes d'armes. Il appela Karle à une entrevue, et, vilainement, le retint prisonnier. Sans chef, les Jacques furent bousculés et en partie massacrés le 10 juin. Clermont se rendit au roi de Navarre ; Karle y fut décapité. Alors se succédèrent les exécutions en masse : huit cents Jacques furent mis à mort à Clermont et aux environs, quinze cents auprès de Poix, huit cents entre Roye et Gerberoi, mille à Gaillefontaine ; un monastère fut brûlé avec trois cents paysans, qui s'y étaient réfugiés. Le comte de Rouci, sur ses terres, fit pendre les Jacques à la porte de leurs chaumières. Entre Seine et Marne, les seigneurs qui étaient venus rejoindre le dauphin, tuaient au cri de : Mort aux vilains ! Vingt mille personnes périrent avant le 24 juin ; c'est le chiffre que donnent tous les chroniqueurs. En Champagne, des amendes écrasantes furent imposées. La vengeance des nobles fut certainement atroce, et Marcel l'a flétrie dans une lettre aux communes de Flandre, où on sent comme une révolte d'humanité : Nous pensons, dit-il, que vous avez bien ouï parler comment très grande multitude de nobles, sans faire distinction quelconque de coupables et non coupables, de bons et de mauvais, sont venus en armes, par manière d'hostilité, de meurtre et de roberic, de çà l'eau de la Somme et aussi de çà l'eau de l'Oise. Et combien qu'à plusieurs d'eux rien ne leur ait été méfait, toutefois ils ont ars les villes, tué les bonnes gens sans pitié et miséricorde quelconque, robé et pillé tout quanque ils ont trouvé, femmes, enfants, prêtres, religieux mis à cruelles gehennes, les femmes violées en présence de leurs maris, et brièvement fait plus de maux plus cruellement et plus inhumainement que onques ne firent les Vandales ni les Sarrasins.

 

VII. — LA FIN D'ÉTIENNE MARCEL[11].

CHARLES LE MAUVAIS, après avoir défait les Jacques, s'était rapproché de Paris. Dans le péril où il était, Marcel avait besoin plus que jamais du Navarrais. Celui-ci hésitait cependant à entrer dans la ville et à associer plus étroitement sa fortune à celle du prévôt ; il ne se décida que sur des promesses qui lui furent faites. Le 15 juin, il prêchait à la maison de ville ; après lui, Charles Toussac se leva et invita les Parisiens à faire un capitaine général qui mieux les gouvernerait, et lui semblait que meilleur ne pouvaient-ils avoir que le roi de Navarre. La foule resta muette ; mais un groupe d'amis du prévôt et du Mauvais cria tout à une voix : Navarre ! Navarre ! Reprenant la parole, Charles jura encore une fois de vivre et de mourir avec les bourgeois de Paris contre tous sans aucune personne excepter. Quelques jours après, les bourgeois se firent mener par leur capitaine dans la direction de Compiègne, où ils espéraient s'emparer du régent, mais ils rebroussèrent chemin vers Senlis, fort piteusement.

Le dauphin en effet arrivait en tout son ost. A toute la noblesse du Nord de la France, mobilisée contre les bourgeois et les vilains, s'étaient joints de nombreux seigneurs allemands ; et tenait-on qu'il avait bien trente mille chevaux. Le 29 juin, il occupait Vincennes, Charenton, Conflans, et le siège de Paris commençait.

Cependant, on négocia plus qu'on ne combattit. La reine Jeanne, veuve de Charles IV, se peinait pour procurer la paix à ceux de Paris ; mais ils se tenaient hauts et fiers contre leurs seigneurs. Le roi de Navarre était, plus conciliant ou plus hypocrite. La première partie de juillet se passa en conférences entre lui, la reine Jeanne et le dauphin. Comme l'écrivait celui-ci, le Mauvais le fit muser tant comme il lui plut. Mais, au même moment, le roi de Navarre et les meneurs parisiens s'adressaient aux Anglais, les ennemis de leur droit seigneur. Plusieurs des plus redoutables bandes anglos-navarraises avaient poussé jusqu'à la banlieue de Paris, à Saint-Cloud, à Poissy, à Creil ; de là, il fut très facile de les introduire dans la ville. Pour en être venu à cette extrémité, il fallait que Marcel se sentit perdu.

Le jour même où les Anglais étaient entrés à Paris, il avait aussi appelé les Flamands au secours. La lettre qu'il leur écrivit est curieuse et belle. Il représente que l'œuvre des États, les saintes ordonnances sont froissées et cassées ; le menu peuple de Paris a été excité contre ceux qui le défendent ; le dauphin et les nobles poursuivent la destruction universelle de nous, des gens des bonnes villes et de tout le plat pays, et sont en armes devant la bonne ville de Paris. Marcel cherche à émouvoir les Flamands : Tous marchands qu'ils trouvent, dit-il, mettent à mort et rançonnent et ôtent leurs marchandises ; les nobles ont déjà pris des mulets chargés de draps de Flandre et d'ailleurs, et iceux ont pillés et ôtés aux marchands qui les menaient. Si cela continue, tout le pays de là l'eau d'Oise, qui sert de vins le bon pays de Flandre, de Hainaut, de Cambrésis, sera détruit. Il faut donc s'unir contre ces ennemis : Si avons bien métier (besoin) de l'aide de Notre-Seigneur, de la vôtre et de tous nos bons amis, et ceux qui aideront à défendre le bon peuple, les bons laboureurs et les bons marchands, sans lesquels nous ne pouvons vivre, contre ces meurtriers, robeurs et cruels ennemis de Dieu et de la foi, acquerront plus grands mérites envers Notre-Seigneur, que s'ils allaient tout croisés contre les Sarrasins. Il finit par cette fière déclaration : Très chers seigneurs et bons amis, veuillez nous pardonner et avoir pour excusés, si tard vous avons écrit des dites choses, car les chemins étaient très périlleux et mal sûrs, et ces gentilshommes tous les pays et tous les chemins occupaient. Toutefois veuillez savoir que, combien que plusieurs gentilshommes et gens d'armes en très grand nombre soient devant la bonne ville de Paris avec Monseigneur le duc, que nous et notre commun sommes bien tout un et en bonne volonté de nous défendre, et y a, Dieu merci, très bonne ordonnance et grand marché de vivres et très grande quantité. Et pour l'honneur de la bonne ville de Paris défendre, et éviter que nous, qui avons toujours été francs, ne chéions en la servitude, en laquelle nous veulent mettre ces gentilshommes, qui sont plus vilains que gentils, nous exposerons nos corps et nos biens et mourrons, avant que nous souffrions qu'ils nous mettent en servitude.

Les Flamands ne répondirent pas à cet appel, où l'on sent une sorte de désespoir. Marcel bientôt s'aperçut qu'il ne pouvait même compter sur cette union de nous et de notre commun, dont il parlait dans sa lettre aux Flamands. Il sentit Paris même lui échapper. Le mouvement se produisit contre les Anglais dans la population parisienne : Si s'émut le commun et courut sur les dits Anglais. Quelques-uns furent tués, et le reste mené au Louvre où le prévôt se chargea de les garder. Le lendemain, Marcel et Charles le Mauvais cherchèrent à apaiser le peuple. Le commun fut réuni à la Maison aux Piliers, et le roi de Navarre lui montra par belles paroles et douces comme le prévôt et ses bourgeois voulaient leur bien parfait ; mais la foule, à grands cris, exigea que tous les Anglais de Paris fussent tués, et qu'on la conduisit aux environs pour massacrer ceux qui s'y trouvaient. Marcel et Charles le Mauvais furent obligés de mener le menu peuple du côté de Saint-Denis ; ils s'arrangèrent de façon à ne pas joindre ceux que l'on cherchait. Un autre corps de Parisiens s'approcha du bois de Saint-Cloud ; les Anglais, qui étaient rusés de la guerre, tombèrent sur eux et en tuèrent ou noyèrent dans la Seine plus de six cents. L'impression à Paris fut désastreuse pour le prévôt, qui fut fortement hué et blâmé.

Quelques jours après, le 27 juillet, avec deux cents hommes d'armes et des archers, Marcel allait au Louvre délivrer les Anglais qui y étaient gardés et les conduisait hors des murs. Les archers du prévôt durent escorter les prisonniers jusqu'aux portes, les arcs tendus. Si en était le peuple de Paris fortement ému en cœur contre le prévôt des marchands et contre les autres gouverneurs.

Cependant, à Saint-Denis, où il était resté, le soir de la sortie malheureuse tentée par les Parisiens, le roi de Navarre négociait avec les Anglais ; depuis plusieurs mois, du reste, il devait avoir avec eux des pourparlers secrets. Mais il ne pouvait arriver à conclure une entente définitive : il prétendait à la couronne de France qu'Édouard III voulait garder pour lui. Les négociateurs anglais cherchaient à traiter avec le Navarrais au plus bas prix ; ils ne lu offraient clairement que la Champagne et la Brie. Il est possible qu'à ce moment Charles le Mauvais ait résolu de rentrer dans Paris, d'y faire exécuter ou d'en chasser tous ses ennemis, et de se faire proclamer roi de France. Mais à ce moment Marcel disparut.

Le 31 juillet, entre onze heures et une heure, Marcel commençait une tournée aux portes. Arrivé à la bastille Saint-Denis, il commanda à ceux qui la gardent d'en donner les clés à Josseran de Mâcon, trésorier du roi de Navarre, qui l'accompagne. La chose parait suspect aux gardes, qui déclarent qu'ils ne bailleront point les clés. Un bourgeois de Paris, Jean Maillart, — on ne sait s'il était garde de la porte ou garde du quartier Saint-Denis, — interpelle Marcel et Josseran de Mâcon. Après avoir échangé avec eux plusieurs grosse paroles, Marcel, continuant sa ronde, se rend à la porte Saint-Antoine où était une bastille construite nouvellement à l'Est de la ville. Mais de son côté, Maillart était monté à cheval et avait gagné les Halles. Et commença à haut à crier : Montjoie Saint-Denis ! Au roi et au duc ! Là, il rencontra un chevalier, Pépin des Essarts, qui, lui aussi avait pris une bannière de France et criait : Montjoie ! Toute sorti de gens armés accoururent aux Halles.

La foule, conduite par Maillart et des Essarts, alla rejoindre Marcel à la Bastille Saint-Antoine. Le prévôt avait avec lui une petite troupe d'hommes d'armes. Il y eut alors grand hutin. Les gardes discutaient avec le prévôt, et lui reprochaient de méconnaître l'autorité du régent. Maillart le somma de montrer des lettres qu'il venait disait-on, de recevoir du prince ; Marcel refusa. Vrai nous sommes trahis et livrés par ce prévôt, cria quelqu'un. Que veut dire ceci ? Alors deux compagnons du prévôt furent attaqués et tués après s'être bien défendus, car ils avaient grand courage. Puis Marcel fut assailli. Comme on le frappait, il disait : Pourquoi me voulez-vous faire mal ? Ce que je faisais, je faisais pour votre bien, comme pour le mien. Et avant que j'entreprisse rien, vous me files jurer que l'ordonnance des Trois États je maintiendrais de mon pouvoir. Il fut jeté à terre et transpercé furieusement ; les bourgeois qui l'accompagnaient furent massacrés.

Il y avait à Paris très probablement un parti royaliste organisé, en relations avec le régent. C'est ce parti qui, au moment décisif, intervint et frappa le prévôt des marchands. Mais cette histoire demeure fort obscure, et il est à peu près impossible, par exemple, de savoir ce que voulait Marcel dans cette journée : s'il faisait une simple ronde, ou s'il préparait l'entrée du roi de Navarre dans la ville. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les apparences autorisent la seconde hypothèse.

Comment juger en toute sécurité de conscience le personnage d'Étienne Marcel ? Quelle part faut-il faire dans sa conduite à l'ambition d'abord, puis, une fois qu'il fut engagé dans la lutte, au souci de son propre salut ? On ne saurait le décider. Ce qui est certain, c'est que son opposition à un régime désastreux, et son antipathie contre les mauvais officiers et contre la noblesse étaient trop bien fondées et légitimes. Il y avait alors, au royaume de France, de terribles abus propres à révolter une lime généreuse ; or, on sent une générosité d'Aure dans la lettre où Marcel flétrit le massacre des Jacques. Sa lettre aux Flamands résume ce qui, avec le temps, était devenu son programme politique : défendre le bon peuple, les bons laboureurs et les bons marchands, — combattre jusqu'à la mort pour la bonne ville de Paris, — maintenir les saintes ordonnances et l'œuvre des États, c'est-à-dire l'établissement d'un régime, encore mal défini, de contrôle de la royauté par les États et surtout par les bonnes villes.

Ce programme était sage, mais combien de personnes alors étaient capables de le comprendre et de vouloir le soutenir ? Marcel eut à lutter contre la résistance du dauphin, très redoutable adversaire, contre l'indifférence, puis l'hostilité d'une partie des Parisiens et de presque tout le royaume. Il s'est vite senti isolé, compromis, perdu, et alors il s'en est allé à la dérive. Il a essayé de se retenir aux appuis qui s'offraient à lui, la révolte des Jacques, l'intrigue du Navarrais. Il a fini par pactiser avec les ennemis mêmes du royaume. Il a fait ce que feront plus tard d'autres factieux et d'autres partis. Encore faut-il dire à sa décharge qu'en son temps le sentiment national était obscur et très vague : il commença de se préciser au cours de l'interminable guerre contre les Anglais. Pour condamner Étienne Marcel, il faudrait approuver tout ce régime de gouvernement, toutes ces mauvaises mœurs contre lesquelles il s'est révolté.

Dans la soirée du 31 juillet, plusieurs amis de Marcel furent tués, d'autres menés au Châtelet. Le lendemain, Jean Maillart ordonna d'arrêter les chefs du parti vaincu et de les enfermer au Châtelet, mais en défendant de toucher à leurs femmes, à leurs enfants et à leurs biens ; vingt-deux bourgeois furent emprisonnés. Des commissaires firent leur procès ; le 2 août, Charles Toussac et Josseran de Mâcon furent exécutés en place de Grève ; six exécutions eurent lieu les jours suivants. Il y eut, d'autre part, des bannissements, des amendes et des confiscations. Quelques officiers royaux sans scrupule, comme les frères Braque, se servirent de l'occasion pour satisfaire cyniquement des vengeances particulières[12].

Le 2 août, le régent, que Maillart avait informé des événements, entra dans Paris. Le rétablissement de l'autorité royale se fit avec une sagesse inattendue. Peu à peu se découvraient en ce jeune homme un sens politique très fin et une volonté maîtresse d'elle-même : le futur Charles V se révélait. Le peuple lui fit grande fête. Le 4 août, le prince réunit les Parisiens à la Maison de Ville ; il leur annonça sa résolution de tout remettre en ordre et demanda à tous de pardonner de bonne foi et volonté, généralement, l'un à l'autre, à fin de bonne paix et union ensemble. Six jours après, il donna des lettres de rémission, d'absolution et de pardon, très larges, pour les faits qui s'étaient passés à Paris et hors Paris. Le roi Jean lui-même, le 14 août, promettait de tout oublier. Un grand nombre de rémissions particulières furent accordées plus tard aux paysans, et aux Parisiens qui avaient été exceptés de la rémission générale. En 1359, tout ce qui n'avait pas été donné, des meubles d'Étienne Marcel, fut rendu à sa veuve, à qui le régent attribua même une pension. La veuve de Charles Toussac et celle de Gilles Marcel obtinrent des faveurs du même genre.

Les confiscations prononcées les premiers jours servirent à récompenser ceux qui avaient bien servi la cause royale : Jean Maillart et les siens furent les mieux partagés ; Pépin des Essarts entra au Conseil ; Jean de Dormans, qui, comme chancelier de Normandie, avait assisté le régent dans les moments les plus difficiles, reçut les terres d'Étienne Marcel en Brie. Les officiers qui avaient été destitués furent remis en place. Le 28 mai 1359, avec le concours et de l'aveu des États Généraux qu'il convoqua, le régent rendit honneurs, charges et gages aux vingt-deux officiers que les États de 1356 et de 1357 avaient poursuivis. Pierre d'Orgemont redevint président au Parlement. Les frères Braque, pourvus de rémissions complètes, reprirent leurs opérations financières. Jean Poilevilain se fit prier pour accepter la charge de souverain maître et gouverneur général des monnaies. Du grand mouvement commencé en 1355, il semblait qu'il ne restât rien. L'échec misérable de deux conspirations parisiennes découvertes à la fin d'octobre 1358 et en décembre 1359 prouvèrent que tout était bien fini.

Pourquoi le grand et pénible effort de ces années a-t-il été perdu ? Et comment s'est-il fait que les fautes et les malheurs de la royauté n'aient pas valu au royaume l'établissement des libertés publiques ?

Malgré les fautes et les malheurs, le prestige de la royauté restait très grand, et sa force idéale, supérieure à tout. Le peuple n'avait nullement souffert du progrès du pouvoir royal ; il y avait gagné, au contraire, plus de sécurité, de justice et de liberté civile. On a vu qu'il n'avait pas suivi les nobles dans leur réaction de 1314-1317. Il aimait son roi, même le roi Jean, auquel il savait gré de s'être bien battu à Poitiers. Si la guerre avait mal tourné, si l'argent avait été mal employé, si tant de malhonnêtetés et de crimes avaient été commis, c'était la faute des mauvais conseillers ; il n'y avait qu'à les punir et à en donner de bons au roi.

Puis l'attaque contre le gouvernement royal fut mal conduite et mal soutenue. Il n'y eut pas de véritable accord entre les ordres dans les États : les ordres délibéraient séparément. En octobre 1356, ils obtinrent, il est vrai, la permission de parler ensemble, et, pour diriger leurs travaux, nommèrent une commission unique d'élus pris dans le clergé, la noblesse et le tiers état ; mais aucune véritable communauté de sentiments ni d'intérêts ne liait les trois ordres. Les États stipulaient avec soin qu'un ordre ne pourrait être obligé par la décision des autres ; chacun travaillait pour soi. Très vite, toute la noblesse et le clergé presque entier se retirent des assemblées. D'autre part la vie provinciale était encore intense. Il y avait comme deux Frances, celle du Nord et celle du Midi, et, dans la France du Nord, des provinces qui pensaient d'abord à elles-mêmes, et traitaient à part, sans souci du reste du royaume. Les États Généraux cherchèrent bien à interdire les États Provinciaux ; mais ils n'y réussirent pas. Même les villes ne parvinrent pas à s'unir entre elles : à peine trouve-t-on dans le mouvement quelques bourgeois de Rouen, d'Abbeville, d'Amiens, de Sens à côté des Parisiens. Le chaperon rouge et bleu ne fut accepté que dans un très petit nombre de communes, comme Amiens et Laon. Paris, enfin, dans la division et la débandade croissante des États, n'eut pas l'autorité d'une capitale politique, dans un pays qui avait alors tant de capitales. La France n'était pas comme l'Angleterre d'alors, petite, ordonnée et homogène ; elle était vaste et diverse.

Que s'est-il passé en fin de compte ? A plusieurs reprises, le roi a demandé de l'argent aux États, qui en ont profité pour présenter des requêtes, et mettre des conditions à leurs subsides ; les requêtes, le gouvernement les a transformées en ordonnances. Il s'est engagé à réformer ses conseils, son administration, sa justice, sa monnaie ; il a permis aux États de se réunir plusieurs fois dans une même année et d'administrer eux-mêmes les aides qu'ils octroyaient. Mais rien n'a été abdiqué, d'une façon claire et définitive, de l'autorité royale : aucun contrat durable n'a été conclu , aucune charte ou statut solennel rédigé. Pour donner à la France une constitution politique, il aurait fallu des hommes capables de la concevoir, une opinion capable de l'exiger et de la maintenir. Ni l'une ni l'autre de ces conditions ne se rencontra au mye siècle : la seconde surtout fit défaut.

 

 

 



[1] Complainte sur la bataille de Poitiers, publiée par Ch. de Beaurepaire, Bibliothèque de l'École des Chartes, XII, 1850-1851.

[2] Le prévôt des marchands était élu tous les deux ans. Marcel fut prévôt de décembre 1356 à Juillet à 1358, il fut sans doute réélu. Sur la Prévôté des marchants, voir Lecaron, Les origines de la municipalité parisienne, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, VII et VIII, 1880-1881.

[3] SOURCES. Douët d'Arcq, Acte d'accusation contre Robert le Coq, Bibliothèque de l'École des Chartes, II, 1840. Delachenal, Journal des États Généraux réunis à Paris en octobre 1336, Nouvelle Revue historique du droit, 1900.

[4] Sur la biographie de Le Coq, consulter Delachenal, La Bibliothèque d'un avocat du XIVe siècle, inventaire estimatif des livres de Robert le Coq, Nouvelle Revue historique du droit, 1887 et Histoire des avocats au Parlement de Paris, 1885.

[5] L'Acte d'accusation contre Robert le Coq donne, au dos, les noms de trente-quatre élus, sans doute ceux qui, pour l'auteur de ce factum, étaient les plus suspects d'être de la secte du roi de Navarre.

[6] N. Valois, Le Conseil du Roi aux XIVe, XVe et XVIe siècles, p. 5-16, a reconstitué la biographie, presque le casier judiciaire, de Simon de Buci, de Robert de Lorris, de Jean Poilevilain et de Nicolas Braque.

[7] OUVRAGES À CONSULTER. Viollet, Les États de Paris en février 1358. Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. XXXIV, 2e partie, 1895. Jourdain, L'Université au temps d'Étienne Martel, Revue des Questions historiques, XXIV, 1878.

[8] OUVRAGES À CONSULTER. S. Luce, Histoire de la Jacquerie, 2e édit., 1895. Flammermont, La Jacquerie en Beauvaisis, Revue historique, IX, 187.

[9] Le mot jacque servait également à désigner un vêtement court ; on ne saurait dire si ce terme vient de ce que ce vêtement était porté par les paysans, ou s'il est dérivé de l'allemand Scecho, Sechechen. Cf. Denifle, La désolation des Églises, II, 211, n. 3.

[10] Froissart raconte bien deux faits horribles, en dehors du premier effroi : d'une part, une femme et une jeune fille violées, puis tuées, et un chevalier rôti ; de l'entre, un chevalier mis au tournebroche et rôti, sa femme violée, ses enfants contraints de manger de se chair puis tués eux-mêmes. Mais ces faits, que le chroniqueur amplifie à plaisir de rédaction en rédaction, ne sont précisés per aucun nom de lieu ou de personne ; ils ont tout l'air de racontars lointains. (Chroniques, édit. Luce, V, 99 et 807.)

[11] SOURCES. Froissart, Chroniques, M. Kervyn de Lettenhove, t. VI (dans les notes, lettres du régent et d'Étienne Marcel), 1861.

OUVRAGES À CONSULTER. Luce, Du rôle politique de Jean Maillart en 1358, Bibliothèque de l'École des Chartes, XVIII. 1856-1857. J. Tessier, La mort d'Étienne Marcel, 1886. N. Valois, Compte-rendu du travail de J. Tessier, Bibliothèque de l'École des Chartes, XLVII, 1887.

[12] N. Valois, Notes sur la révolution parisienne de 1356-1358. La revanche des frères Braque. Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, X, 1883.