HISTOIRE DE FRANCE

TOME PREMIER. — TABLEAU DE LA GÉOGRAPHIE DE LA FRANCE.

DEUXIÈME PARTIE. — DESCRIPTION RÉGIONALE.

LIVRE IV. — LE MIDI.

 

IL y a, comme on l'a vu dans la première partie de cette étude,  deux régions différentes dans le Midi français. L'une est le Midi méditerranéen, comprenant la Provence et le Bas-Languedoc : par la structure et le climat elle rentre dans le plan général des pays situés aux bords de la Méditerranée. L'autre région comprend ce qu'on peut appeler le Bassin d'Aquitaine : elle est principalement constituée par des assises tertiaires, d'origine lacustre dans l'Est, marine dans l'Ouest, encadrées entre le Massif central et les Pyrénées. Le climat y subit l'influence de l'Océan. Les cours d'eau s'y partagent entre la Garonne et l'Adour. Elle comprend historiquement le Haut-Languedoc, la Guyenne et la Gascogne. Mais il y a encore, dans le Midi français, une région qui mérite d'être étudiée en elle-même : c'est celle qui comprend les Pyrénées françaises et les pays placés sous leur dépendance immédiate.

Telles sont les contrées qu'il nous reste à étudier ; elles ajoutent bien des éléments de variété à l'ensemble de la physionomie de la France.

I. — LE MIDI MÉDITERRANÉEN.

CHAPITRE PREMIER. — LA PROVENCE.

I. — LES MONTAGNES DE PROVENCE.

LA structure de la Haute-Provence est plus compliquée qu'on ne l'avait cru avant les recherches récentes auxquelles a donné lieu l'établissement de la Carle géologique détaillée. Les montagnes qui la constituent appartiennent à des systèmes différents. Dans l'étroit espace où sont concentrés ces systèmes d'âges divers et de consistance inégale, ils ont exercé les uns sur les-autres de puissants effets mécaniques. De là résulte une structure généralement heurtée, dont la carte ci-contre permet de saisir les traits principaux.

Sur la rive gauche du Rhône, au sud de Valence, les chaînes qui jusqu'alors étaient orientées du Nord au Sud font place à des chaînes transversales d'Est en Ouest, qui vont désormais se répéter jusqu'à la mer. Elles encadrent, dans le Sud du Dauphiné, le bassin de Die ; elles se dressent en Provence sous les noms de chaîne du Ventoux et de Lure, chaîne du Luberon, Alpines ; ce sont elles qui, plus loin, enserrent au Nord et au Sud le bassin d'Aix. Le chaînon de la Sainte-Baume, entre Aubagne et Brignoles, fait partie de ce système. Il en est de même de ces barres grises et nues que traversent les gorges d'Ollioules et qui se terminent à pic en vue de Toulon.

Ces chaînes n'atteignent pas de grandes hauteurs, mais elles sont très raides, escarpées, hachées souvent à leur extrémité. Elles ont alors ce profil brusque que les Provençaux désignent du terme baou. Leurs cimes prennent des formes de frontons ou de cloches. Leur aspect rappelle souvent les hautes et courtes chitines de la Grèce orientale : l'Hymette , le Pentélique. Tout dénonce l'action de phénomènes orogéniques très divers et très intenses. C'est une région qui, après avoir été plissée, s'est fracturée en s'effondrant en partie. Les couches ont été tordues et ployées, parfois jusqu'au renversement complet. Ces dislocations sont en partie enfouies dans l'affaissement général de la contrée. Elles se traduisent par ces brisures brusques qui semblent aboutir, vers l'Est, à un même champ d'effondrement. Longtemps on a confondu ces chaînes provençales dans le système des Alpes. Cependant il y a de bonnes raisons de les distinguer : par leur structure comme par leur âge, elles représentent un type différent, plus ancien.

Dans leur développement méridional de la Durance au Var, ou plutôt de Digne à Monaco, les plissements alpins décrivent une longue sinuosité. Ils restent jusqu'au Verdon fidèles à la direction Nord-Sud : c'est, dans cette partie, un labyrinthe de chaînes marneuses, rongées par les torrents, gercées de ravins d'un noir bleuâtre, et dont la topographie ne se dessine en vive saillie que par les escarpements calcaires qui forment corniches au-dessus des talus d'éboulis. Vers Moustiers-Sainte-Marie, près du Verdon, les chaines s'infléchissent, d'abord vers le Sud-Est, puis vers l'Est. Le facies marneux cesse de dominer et les chaînes se profilent comme de longues barres aux flancs gris et arides sur lesquelles en été miroite l'air échauffé. Ces barres reposent elles-mêmes sur un socle de plateaux pierreux, déserts éventrés par des avens, traversés de canons qui s'étalent, au nord de Draguignan et de Grasse. Enfin, aux approches de la vallée du Var, les chaînes convergent et se resserrent en s'infléchissant de nouveau vers le Sud. Mais ce n'est pas pour longtemps ; parvenues au bord de la côte, entre Nice et Monaco, elles rebroussent vivement vers l'Est, brusquement rompues aux indentations du littoral. Leurs plis chevauchent et s'empilent à plusieurs reprises les uns sur les autres, comme si en cet endroit la force de compression latérale qui les avait poussés s'était encore buttée contre quelque massif résistant, dissimulé aujourd'hui sous les flots de la mer.

Il est probable qu'une partie des masses de résistance contre lesquelles se sont heurtés les plissements des Alpes méridionales échappe, en effet, à notre vue. Nous percevons néanmoins très nettement ce fait essentiel, que la déviation et le resserrement du faisceau des chaînes ont lieu au point de rapprochement de deux massifs primitifs : le faisceau est en quelque sorte pincé entre le massif de Mercantour d'une part, et celui des Maures de l'autre.

Ce massif, contre lequel nous avons vu tout à l'heure les chaînons provençaux s'arrêter à l'Est, brusquement coupés, est une vieille terre qui est restée émergée au moins depuis l'époque permienne . Ses débris s'étalent sous forme de grès, que les eaux travaillant sur son pourtour ont pu aisément creuser. Elles ont tracé ainsi cette dépression périphérique où l'Argens a établi son lit et dont le sol rougeâtre, quand on suit le chemin de fer ou la voie romaine, frappe les yeux. Il n'est point possible de douter qu'on ne se trouve sur un ancien rivage : la nature détritique des roches indique leur origine littorale. Cet indice n'est point le seul. A mesure qu'on se rapproche des anciennes terres du massif, on voit succéder à l'uniformité des roches une variété qui répond aux fréquentes oscillations des rivages ; et comme dans les ceintures de récifs, une riche faune de polypiers se révèle dans leur texture. Tout s'accorde à dénoncer ici les abords d'un débris de continent primaire.

Les Maures sont comme un coin de Corse dans la Provence. Du cap Sicié au golfe Jouan s'étend le vieux massif, injecté de filons métallifères, traversé de roches porphyriques. L'effet général est celui d'un assemblage de croupes allongées, embrassant des vallées étroites, enveloppé d'une végétation brune d'arbousiers, de châtaigniers, de chênes-lièges, de bruyères arborescentes. Dans l'Esterel, partie orientale du massif, les formes aiguës et les tons éclatants du porphyre donnent un autre aspect ; le sol, plus maigre, ne laisse croître que des cistes et des pins maritimes. Une solitude boisée règne derrière la façade du littoral populeux de Fréjus à Cannes. On ne se hasardait qu'avec méfiance, il y a encore un siècle, sur la route suspecte qui traversait l'Esterel. Dans son ensemble même, le massif resta longtemps étranger, hostile à ce qui l'entourait. Cette Provence sarrasine, quartier-général de corsaires aux IXe et Xe siècles, fut pour le reste de la Provence une terre adverse. Comme le Magne dans le Péloponnèse, le Monténégro sur la côte dalmate, le Rif dans l'Atlas, c'était un pays à l'écart, un coin étranger dans la chair.

A ses pieds, la plaine d'alluvions de l'Argens a comblé le port de Fréjus. Le vieux port des flottes romaines ramasse ses maisons serrées sur une colline, dans un paysage où les pins parasols, les ruines d'aqueducs et aussi l'air de fièvre qui s'exhale des marais voisins, font penser à la Campagne de Rome. Fréjus fut la tête des voies de pénétration de la Provence. Par la dépression d'origine si ancienne que les eaux ont burinée au nord du massif des Maures, se sont de tout temps avancés les invasions, le commerce, les routes : soit vers Toulon, comme aujourd'hui le chemin de fer ; soit vers le seuil qui donne accès au bassin d'Aix, passage historique où Marius écrasa les Cimbres.

Mais le travail des eaux n'a ouvert qu'imparfaitement cette région verrouillée de la haute Provence. Âpres et parfois formidables sont les chaînes qui à l'est du Var en coupent transversalement l'accès ; étroites les vallées que le Var, la Tinée, la Vésubie ont creusées, mais qu'ils sont impuissants à déblayer des débris qui les encombrent. Sur les pitons aigus veillent en sentinelles d'étranges petites villes, dont les maisons-forteresses, les rues couvertes, les églises en forme de tours se ramassent dans une étroite enceinte ; sites parfois si escarpés et si sauvages, que l'existence d'un groupe humain y serait inexplicable, si derrière, dérobées à la vue, ne se trouvaient pas des pentes marneuses un peu plus douces où des champs en gradins et l'inévitable bois d'olivier subviennent à l'entretien des habitants[1]. C'est dans cette série de vieilles villes, les unes postées en acropoles méfiantes près des côtes, les autres disposées en ceinture au bord des montagnes, depuis Roquebrune et Vence jusqu'aux bourgs populeux qui garnirent jadis les flancs du Lubéron et du Ventoux, que se conserve, comme relique du passé, toute une vieille Provence historique. Elle était assez différente de cette Provence défigurée, que nos chemins de fer coupent au plus court ; sa vie ne se concentrait pas sur quelques points de la côte ; elle était autrement complexe et variée. Sa physionomie était marquée au coin de ces contrées âpres et rocailleuses si fréquentes aux bords de la Méditerranée, pour lesquelles les Grecs avaient un mot, τράχεια. Une partie de son rôle historique tint à ce caractère. Si, malgré tant de rapports avec l'Italie, la vallée du Rhône en est restée distincte, c'est à cette région difficile à franchir, funeste en général aux invasions, qu'elle doit son autonomie. Aix, situé dans le plus ample des bassins qui s'ouvrent à proximité de la vallée de l'Argens, fut la vraie capitale historique, la médiatrice naturelle où les diverses parties de la Provence pouvaient le mieux communiquer entre elles. On recueille dans ses rues étroites et ses vieux hôtels une impression très harmonieuse et très juste du passé. On y sent une capitale intérieure, la vraie métropole de la Provence historique.

II. — LES CÔTES.

MAIS la Provence ne se conçoit pas sans sa mer, son grand ciel, ses vastes horizons, sa libre vie extérieure. Son littoral est merveilleux. De Menton au cap Couronne, il offre les mille surprises des rivages où des roches de formation variée se combinent avec la mer. C'est, à partir du cap Martin, une succession de sinuosités creusées en tous sens dans les marnes qu'encadrent les promontoires de calcaire jurassique : l'éperon de Monaco, puis entre la rade de Beaulieu et celle de Villefranche, cette presqu'île de Saint-Jean, d'où se détache, comme la poignée ciselée d'un objet d'art, la fine articulation de Saint-Hospice. De Nice à Antibes, la ville d'en face, se profile une baie entaillée dans les poudingues qu'ont entassés d'énormes deltas de l'époque pliocène. Du golfe de la Napoule à celui de Fréjus, les porphyres de l'Esterel forment des escarpements rouges, au pied desquels s'égrènent des blocs que les flots assaillent sans parvenir à user la vivacité de leurs arêtes. Ces pointes déchiquetées sont séparées par de petites anses, des calanques, creux de la côte où quelques barques peuvent trouver abri, ou simples petits miroirs d'eau verte entre les caps où grimpent les pins. Plus amples, plus austères dans leurs contours adoucis sont les golfes et rades taillés dans les gneiss de la montagne des Maures : ils font penser, vers Saint-Tropez, à une Bretagne plus ensoleillée, plus méridionale. Puis, quand, à son extrémité occidentale, le massif ancien prend une composition plus schisteuse, il se morcelle ; il détache des fies et des péninsules ; ce sont ces articulations multiples qui signalent les abords de Toulon. Le port lui-même se creuse à l'affleurement des grès contre les schistes primaires. Désormais les rocs chauves calcaires reprennent possession du littoral : d'abord ceux du jurassique, puis ces roches urgoniennes, de texture cristalline et de blancheur éclatante, dont les formes aiguës scintillent sous le ciel. Il n'est pas de portulan du Moyen âge qui n'ait signalé l'Aigle du golfe de la Ciotat. Cette côte aux dentelures variées, fertile en articulations de détail, évoque le souvenir des temps anciens où aucune de ces anses n'était trop petite pour les navires, où chacun de ces promontoires servait de point de repère aux navigateurs, où ces découpures faciles à isoler et à défendre offraient aux commerçants ou aux pirates autant d'amorces pour prendre pied sur le littoral.

Nous avons déjà parlé de Marseille. La topographie locale fut le commencement de sa fortune. Entre l'uniforme muraille de l'Estaque au Nord, et les fragments de chaîne calcaire dont les îles de l'avant-port marquent le prolongement, Marseille occupe un fond de bassin. C'est le sol d'un ancien lac oligocène dont les dépôts argileux, recouverts en partie de nappes de travertin, fournissent la brique et des matériaux de construction. Ce bassin fut profondément raviné vers la fin de l'époque pliocène. Les eaux s'y rassemblèrent dans la rivière d'Huveaune, qui creusa un profond sillon à l'endroit où elle se jetait dans la mer. Cette embouchure primitive était située au pied d'une série de buttes, de 40 mètres de haut, qui s'élèvent comme un écran contre le mistral. Là devait s'établir le vieux port, ce Lacydon qui a abrité seul pendant 2.500 ans la fortune de Marseille. Plus tard il arriva, par un phénomène semblable à celui qui s'est produit à Nice, que l'Huveaune, repoussée sans doute par ses propres alluvions, abandonna son embouchure, pour la transporter au sud de la colline isolée de Notre-Dame de la Garde. Bots, acropole et collines détachées, petit fleuve, port étroit et profond, rien ne manque à Marseille des éléments qui constituent le type classique des cités grecques.

III. — LA PLAINE PROVENÇALE.

LE bassin de Marseille et celui d'Aix, qui lui est contigu au Nord, sont deux compartiments nettement encadrés, dont le développement géologique et l'histoire ont été distincts. Mais lorsqu'on dépasse vers l'Ouest Salon, ou les pittoresques roches de Saint-Chamas aux bords de l'étang de Berre, les dernières montagnes fuient vers l'horizon ; quelques chaînons au loin baignent et miroitent dans la lumière. La Basse-Provence se déploie, ouverte aux vents et à la mer.

Une plaine immense, des steppes qui n'ont ni fin ni terme ; de loin en loin pour toute végétation, de rares tamaris, et la mer qui parait[2].

Il faut bien que les matériaux provenant de l'immense destruction que depuis les Vosges jusqu'aux Alpes nous avons vue à l'œuvre, finissent par s'arrêter quelque part. Depuis les périodes géologiques qui ont précédé l'ère actuelle, torrents, glaciers, rivières ne cessent d'arracher aux montagnes leurs dépouilles, qui sont ensuite roulées jusqu'à la mer, point d'aboutissement final de tout ce qui dévale ainsi des hauteurs. A l'embouchure du Rhône, comme à celle du Var, gisent les matériaux d'un travail énorme, dont le calibre atteste pour le passé une force de transport supérieure à celle des fleuves actuels, et qui se poursuit néanmoins à peu près par les mêmes issues, pour reconstruire et édifier, suivant le même plan de la nature.

La Durance, ouvrier infatigable qui déjà, dans un âge antérieur, avait édifié l'énorme plateau de débris qui s'élève autour de Riez et Valensolle, déchargea, vers la fin des temps pliocènes, par la cluse de Lamanon, d'énormes amas de quartzites. Ces débris s'étalent en talus d'une pente insensible à l'œil, mais en réalité rapidement décroissante du Nord-Est au Sud-Ouest. C'est la Crau, désert de pierres, moucheté d'herbes, pâturage d'hiver des moutons qu'on retrouve, en été, jusqu'en Savoie. Le mistral fait rage sur ces espaces découverts ; çà et là brillent quelques étangs, et le long des rigoles d'irrigation, émergent quelques arbres qui, de loin, semblent flotter en l'air. Le Provençal de Toulon ou de Fréjus grelotte en hiver dans ces plaines venteuses.

Le Rhône, que nous avons laissé au défilé de Donzère, au moment où, pour la dernière fois, les montagnes le resserrent, a dès lors tout son cours en plaine. Ralenti, il laisse à partir d'Orange tomber les matériaux légers qu'il tenait en suspension : de grandes îles annoncent son delta. De Beaucaire à Saint-Gilles, une terrasse caillouteuse surmonte de 60 mètres la plaine alluviale actuelle : elle est jonchée de quartzites alpins qu'on suit jusqu'aux environs de Cette. Là fut primitivement la principale décharge du Rhône. Aujourd'hui c'est vers le Sud-Est, peut-être sous la pression du mistral, que s'est porté le bras le plus important. Le delta se construit peu à peu aux dépens de la mer. Ce n'est d'abord qu'une suite de monticules de boue, des theys, incessamment mobiles, qui ne paraissent d'abord que pour disparaître ; il faut longtemps pour qu'ils se consolident et se soudent entre eux. Alors commence une végétation rampante de salicornes au tissu coriace et gras, qui donnent en se rapprochant à cette région, — la sansouire —, l'aspect de pâturages lie-de-vin. Frêle point d'appui, en apparence, contre les tourmentes du vent et des houles du Sud-Est, que cette basse végétation ! Cependant les sables s'arrêtent et se consolident contre ces touffes, l'eau du ciel les imbibe ; des arbustes y croissent. La dune, que les eaux de pluie ont plus entièrement dessalée, se couvre enfin de pins-pignons, abritant des genévriers et un petit peuple de plantes. Puis, si des canaux d'irrigation, des roubines ont été pratiquées aux dépens du fleuve, le mas s'élève sous les eucalyptus, entre de grands massifs d'arbres, entouré de vignes : signe actuel de la revendication par l'homme de ce domaine soustrait à la mer.

On suit ainsi pas à pas la conquête de la vie, et l'on remonte du présent au passé. Sous ce climat sec le sel, aux efflorescences toujours prêtes à remonter à la surface, est l'ennemi ; mais les réserves d'eau douce sont en abondance. Ainsi ont été colmatés les étangs et les marais qui au mie siècle entouraient Arles,

ove 'l Rodano stagna[3].

Les palus, les graves, les ségonnaux ont été changés en prairies et en plantations. Partout, dans ces parties vivifiées, se répand et se multiplie le mas, exigu souvent, mal bâti en général, mais riant sous les platanes qui l'ombragent, entre des fossés d'eau vive, derrière les palissades de cyprès et de roseaux qui l'abritent. Les villes se cantonnent, avec leurs vieilles tours carrées, au pied des montagnes, ou sur les anciennes terrasses, ou sur les rocs isolés que les crues n'atteignent pas ; plus brave, le mas se hasarde et commence à pulluler dans la plaine. Il est la forme envahissante de vie rurale de ces régions.

Ainsi une vie originale, très étroitement et très anciennement adaptée au sol, participant de la montagne, de la mer, de la steppe, de la plaine irriguée, se combine en Provence. En tout elle est étroitement liée à la nature des lieux. La roche calcaire imprime au pays l'aspect monumental si frappant surtout entre Avignon et Arles. Les tours carillonnantes d'Avignon se pressent autour du rocher où naquit la ville. Tout un peuple d'édifices ruinés ou debout est sorti des carrières des Alpines ou des chaînons voisins : amphithéâtres, arcs de triomphe, aqueducs. Pas de rocher, au bord du Rhône, qui n'ait sa tour massive et rectangulaire, jaunie par le soleil. Les grandes traditions romaines de l'art de bâtir, si visibles à Saint-Trophime d'Arles ou sur la façade de Saint-Gilles, se sont naturellement entretenues dans cette contrée. La nudité de la roche s'harmonise à merveille avec l'architecture. Au théâtre d'Orange, la roche et l'édifice ne font qu'un ; à Roquefavour, comme au Pont du Gard, les arches des aqueducs semblent faire partie des escarpements qui les encadrent ; on dirait que la roche elle-même, à peine tachetée de quelques pins, a été ciselée en arcades, taillée en piliers.

Il est difficile d'apprécier ce que la clarté du ciel, la sécheresse de l'air ont pu mettre dans le tempérament et l'âme des habitants ; la science de ces relations n'est point faite. Mais on peut noter un mode particulier de groupement et de vie en rapport avec le climat et le sol : des lisières de population très dense bordent des plateaux arides, de grandes villes sont serrées de près par des régions presque désertes. Peu de cohésion entre ces parties disparates, mais une variété d'occupations qui répond à celle de la contrée : pâtres, pécheurs, vanniers, marins, agriculteurs de plaines irriguées, sont à titres divers les personnages du sol provençal ; personnages que rapproche la facilité des habitudes sous un ciel qui permet la vie au dehors. On chercherait vainement dans la maison rurale ce mobilier et ces traces d'opulence ménagère que l'habitude de travailler le bois, de cultiver et de tisser le lin, ont introduites dans la plupart des campagnes de France. Mais le roseau, les cornes d'animaux font les frais de beaucoup d'instruments usuels. L'attraction des villes est d'autant plus sensible qu'est rudimentaire l'installation rurale. La vie urbaine est profondément ancrée dans les traditions de ce pays ; elle continue, comme jadis, à régner par l'attrait des divertissements, des jeux, souvent dans le cadre des édifices antiques ; et l'on est tenté de croire que l'esprit des foules a moins varié encore que le cadre. Les superstitions n'ont fait que changer de nom, et les passions d'étiquettes. On se sent en face d'un type de civilisation fixé de trop ancienne date, et d'ailleurs trop cimenté par sa conformité avec le milieu, pour être susceptible de changement. La répugnance du Provençal à s'adapter à d'autres genres de vie, la difficulté pour le Français d'une autre contrée à s'acclimater en Provence, montrent tout ce qu'il y a encore de réel dans cette autonomie régionale. Il est vrai qu'aujourd'hui l'attraction des grandes cités, l'industrie, le dépeuplement des parties montagneuses, conspirent pour modifier ces caractères séculaires ; mais ils ne s'effaceront pourtant pas de sitôt, car c'est d'éléments voisins, tirés aussi des bords de la Méditerranée ou des montagnes, que se recrutent les contingents nouveaux.

 

CHAPITRE II. — LA PLAINE ET LES PASSAGES DU LANGUEDOC.

A voir le golfe du Lion dessiner à partir du Rhône une courbe si régulière, on serait tenté de croire que les accidents si nombreux, dont nous avons déroulé la série entre les Alpes et le Massif central, s'éteignent, et que l'action paresseuse des alluvions et des flèches de sable, se substituant aux forces de plissement, a seule présidé à la formation de la plaine languedocienne. Il n'en est rien cependant ; et il suffit de jeter les yeux sur les reliefs courts et heurtées qui çà et là font saillie pour être ramené à la perception réelle des faits. La pyramide hardie de Saint-Loup se dresse au nord de Montpellier : Cette a sa montagne isolée, qui s'étale, comme une baleine échouée, sur le rivage. Les pointements de calcaire jurassique amorcés par le roc de Notre-Dame de la Garde au littoral marseillais reparaissent ici sur la côte languedocienne. Plus loin, un pilier de basalte, jalon extrême d'une série de pointements volcaniques, forme le cap d'Agde. Entre Narbonne et la mer s'interposent les roches grises de la Clape, petit massif isolé dont l'altitude n'atteint pas 200 mètres, mais qui par sa structure s'accuse comme un fragment détaché d'une des zones pyrénéennes. Vers les confins du Languedoc et du Roussillon, le noyau primaire des Corbières a joué le rôle de massif résistant devant lequel ont dévié les plissements tertiaires. Et les accidents qui ont été la conséquence de ce conflit trouvent l'expression la plus frappante dans la silhouette du Pic de Bugarach, qui scande étrangement les chaînons rectilignes du bord méridional des Corbières. Les couches y sont renversées en sens contraire de l'ordre normal de superposition ; et ce phénomène, dont les exemples sont nombreux en Provence, s'exprime ici topographiquement par  des surprises semblables. Des cimes d'apparence alpine surmontent brusquement des reliefs d'allure continue et d'altitude médiocre, et trahissent, au milieu de régions d'apparence peu bouleversée, une intensité inattendue des phénomènes de plissement.

Ces signes nous guident à travers des apparences contraires. La plate-forme que recouvre, sous le nom de golfe du Lion, une transgression marine de faible profondeur, n'interrompt pas en réalité les relations de structure entre les chaînes provençales et pyrénéennes. Le Bas-Languedoc est taillé sur le même plan que la Basse-Provence. Son histoire géologique rentre en partie dans celle de la vallée du Rhône. Le lit des fleuves actuels, Vidourle, Hérault, Orb, a été, comme dans la vallée du Rhône, entaillé par ravinement dans les molasses miocènes.

Ces vallées, par une nouvelle analogie, furent envahies par la mer pliocène. Enfin d'énormes entraînements de cailloux roulés ont également marqué la fin de l'ère pliocène et le début de l'ère actuelle. Ces vicissitudes géologiques se lisent dans la nature et l'aspect des terrains. Tandis que les plateaux calcaires d'âge jurassique n'offrent que surfaces désertes où règne la garigue, c'est aux calcaires marins d'âge miocène que le pays doit les pierres tendres et durcissant à l'air, qui égaient de leurs ciselures les façades de Montpellier ; c'est aux marnes du même âge que sont dues les terres fortes où croissent les meilleurs vignobles. Sur la Coudière, talus bordier des anciennes terrasses fluviatiles, se rangent, au milieu des vignes, les anciennes villes.

Jadis le Languedoc avait aussi ces découpures de littoral qu'il envie aujourd'hui à la Provence. Mais les rivages se comblent. Si le Languedoc a conservé quelque chose des vives saillies de relief de la Provence, il a perdu les articulations côtières qui achèveraient la ressemblance. Le travail de la mer et des eaux intérieures est en train de régulariser les profils, d'éteindre les lagunes, d'allonger des flèches de sable. Les flots montagneux ont été englobés par les progrès des rivages. Cependant on peut encore se représenter sans trop d'efforts l'aspect que ces côtes durent offrir aux Phéniciens et aux Grecs. Ce n'est que depuis le XIVe siècle que Narbonne a cessé d'être un port. L'activité des pêcheries autour de Cette et dans les étangs de Thau et de Sijean est une survivance de l'ancienne vie littorale. Parmi les causes précoces de groupement des hommes, il faut compter l'abondance et les facilités de nourriture fournies par ces réservoirs naturels de poissons et fruits de la mer. Le littoral italien, depuis Tarente jusqu'à Aquilée, abonde en exemples de cette vie de pêche persistant à travers les siècles dans les étangs ou lagunes. Ce fut une vie semblable qui se développa sur la lisière de lagunes qui borde depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées le golfe du Lion. Bien que diminuée, elle s'est maintenue, quand tout changeait autour d'elle.

Le contact de la Méditerranée ne suffit pas cependant pour expliquer le rôle de la cité archiépiscopale de Narbonne. Des rapports terrestres s'y croisent : les uns viennent des Pyrénées, presque effacées au Pertus, et traversent, pour déboucher en Languedoc, l'étroit passage entre les Corbières et la mer, sorte de Thermopyles sur lesquelles veillait le château de Salses. Les autres viennent de la Garonne et de l'Aquitaine, et ceux-ci l'emportent dans l'économie générale de notre pays. Par cette voie, en effet, Narbonne tient une des extrémités de ce que Strabon appelait l'isthme gaulois.

Lorsqu'on a traversé les plaines basses parsemées de restes d'étangs, et couvertes aujourd'hui de vignes, qui s'étendent à l'ouest de Narbonne, on rencontre dans le défilé compris entre les cimes grises et nues du mont Alaric et les collines du Minervois, la véritable limite de la zone méditerranéenne. La structure change dès lors, comme le climat et la végétation. Au Nord, la Montagne-Noire déroule lourdement des croupes de schistes et de gneiss, aux flancs convexes qu'entaillent quelques ravins boisés ; tandis qu'au Sud s'allonge une rangée de mamelons d'argile ou de grès, dépouilles arrachées aux Pyrénées qui dressent en dernier plan leurs silhouettes aériennes. Ce cadre enferme une longue plaine, dans laquelle il est aisé de reconnaître un type analogue aux dépressions que nous avons constatées entre les Alpes et les Cévennes : c'est un sillon produit au contact d'une zone de plissement et d'un massif de résistance.

L'Aude, qui le rencontre à Carcassonne, s'y infléchit brusquement vers l'Est. Il continue à être borné au Nord par le rideau de la Montagne-Noire jusqu'à Castelnaudary. Mais là les croupes qui depuis une soixantaine de kilomètres accompagnaient la vue, s'effacent ; et latéralement une sorte de trouée s'ouvre à Saint-Félix vers le Pays albigeois. L'aspect découvert de la topographie, et surtout l'existence d'une série de buttes de calcaires et de poudingues aux nettes découpures : tout dénonce une action puissante des eaux. L'origine ne peut en être attribuée qu'au massif primaire de la Montagne-Noire, à l'époque du réveil orogénique qui vint raviver son relief, c'est-à-dire à l'époque tertiaire.

Mais on chercherait vainement, parmi ces traces incontestables de dénudation, une rivière digne de l'œuvre torrentielle qu'indique le sol. L'aspect actuel de l'hydrographie est déconcertant. Il semble qu'il y ait eu une période pendant laquelle les eaux aient hésité sur la direction à suivre : il existe, en effet, à l'est et à l'ouest de Castelnaudary des vestiges d'étangs, des nappes de sable et des graviers presque à fleur de sol, indiquant une ancienne stagnation. Toutefois le versant oriental a fini par l'emporter. L'influence du niveau de base de la Méditerranée si voisine a probablement reculé peu à peu jusqu'au point actuel la ligne de séparation des eaux. C'est au pied de blocs de poudingues connus depuis longtemps sous le nom de Pierres de Naurouze que se trouve aujourd'hui, par 190 mètres d'altitude, le bief de partage où Riquet fit aboutir la rigole dans laquelle il avait recueilli les eaux de la Montagne-Noire. Rien dans le relief ne signale un changement ; il reste encore un intervalle de 800 mètres entre les coteaux qui se font face. Au Nord, un plateau de molasse ne tarde pas à se substituer aux collines de calcaires, et le couloir, un moment interrompu, se reconstitue jusqu'à Toulouse.

Ce couloir où voie romaine et route royale, canal et chemin de fer se pressent, fut un passage de peuples. Sans doute entre le Bas-Languedoc et les campagnes du Toulousain et de l'Albigeois, les rapports n'ont pas été strictement concentrés dans ce passage. Par Saint-Pons, Bédarieux, Le Vigan, il y eut toujours des relations fondées sur la nécessité des échanges entre la montagne et la plaine. Ces rapports menus et de détail, issus de contrastes rapprochés, jouent dans la vie du Midi un rôle dont il faut tenir grand compte. Mais de Narbonne à Toulouse se déroule la grande voie historique, foulée par les Gaulois Tectosages, les Romains, les Wisigoths, les Arabes, les Croisés de Simon de Montfort, les Anglais du Prince Noir, et ceux de 1814. Beaucoup de bourgs ou petites villes, jadis fortifiées, se distinguent de loin sur les premières croupes de la Montagne-Noire, sur les coteaux de Saint-Félix, et sur les mamelons qui bordent la plaine. Ce sont les témoins des temps de luttes, les survivants d'une vie qui s'éteint et dont les foyers se déplacent.

 

 

 



[1] Citons : Gorbio près de Menton, Roubion près de Saint-Sauveur-sur-Tinée, Utelle sur la Vésubie, Gourdon près de Grasse, etc.

[2] Mistral, Mireille, chant X (trad. E. Rigaud, Paris, Hachette, 1882, 3e éd., p. 390).

[3] Dante (Enfer, chant IX, v. 112).