LA PUCELLE DE FRANCE

HISTOIRE DE LA VIE ET DE LA MORT DE JEANNE D'ARC

 

CHAPITRE XX. — LE DERNIER JOUR SOUS LES ARMES.

 

 

UN miracle sans importance qui se produisit à cette époque, montre que de braves gens priaient pour la Pucelle, ne sachant pas comme elle que son sort était fixé. Elle ne confiait à personne, pour ne pas décourager ses compagnons, que sa capture était prochaine ; peut-être était-ce par crainte d'être forcée de se réfugier auprès du roi, qui était toujours en lieu sûr. Depuis que les Voix avaient parlé à Melun, elle avait généralement suivi en campagne les conseils des capitaines.

Revenons au miracle secondaire, qui eut lieu dans la nuit du 18 avril. Un prêtre d'Angers avait une si grave douleur de tête qu'il en pensait mourir. Il pria suivant son habitude sainte Catherine de Fierbois. Instantanément la douleur se dissipa. Quelques jours après il était capable de marcher. Il fit alors un pèlerinage à Fierbois et dit une messe pour le roi et la noble Pucelle.

De Lagny, Jeanne s'était rendue à Senlis avec 1.000 cavaliers sous différents chefs. Elle fut admise dans la cité avec les capitaines, mais sans les hommes d'armes que la ville n'était pas en état d'entretenir.

Pendant ce temps (22 avril) le roi perdait toujours son temps avec l'idée d'un congrès des puissances à Auxerre, pour la conclusion d'une paix générale, et il se flattait de l'espoir que le duc de Bourgogne recevrait ses envoyés le 1er juin. Mais les Anglais, comme Charles lui-même l'avouait au duc de Savoie, semblaient loin d'être enthousiasmés pour la paix ; ainsi que cela semblait ressortir de l'invasion imminente de Henri VI en France avec une forte armée. Le roi se plaignait amèrement d'avoir été incapable de remplir sa promesse de rendre Compiègne à Bourgogne, mais Bourgogne de son côté ne lui avait pas remis Pont-Sainte-Maxence. Si les soldats de Charles avaient rompu la trêve, ceux du duc avaient fait de même, ils avaient essayé de prendre Troyes.

Il fallut à Charles et à ses conseillers exactement dix mois pour découvrir cette vérité que la Pucelle avait annoncée par lettre au peuple de Reims, le 5 août : Je ne suis point contente de ces trêves, qui à son idée n'ont qu'un but, abuser le sang royal. En août 1429, la petite paysanne démêlait la politique du duc de Bourgogne lequel le roi dénonçait le 6 mai 1430 au peuple de Reims, comme n'ayant jamais eu et n'ayant pas l'intention d'en venir à la paix, mais ayant toujours favorisé et favorisant nos ennemis.

En juillet 1429, la Pucelle n'avait pas eu besoin des Voix célestes pour savoir que le duc de Bourgogne mystifiait le roi, son favori La Trémoïlle, son Trèves, son Gaucourt et le reste de ses conseillers. En dehors du cercle des politiciens et des diplomates français, la vérité apparaissait à quiconque avait du bon sens, aux gens de Compiègne, de Troyes, de Reims, à tous enfin. Mais les politiciens préféraient être dupés.

Voilà où avait abouti la sagesse des sages, du roi, de l'archevêque de Reims, de La Trémoïlle, de Gaucourt et des autres. Cinq ans de guerre en plus, avant d'en arriver au traité d'Arras, voilà tout ce que le roi et le conseil avaient gagné en préférant leur propre sentiment à celui de Jeanne d'Arc.

Bourgogne avait concentré ses forces et sa nombreuse artillerie à Montdidier, dix lieues au nord-est de Compiègne, objet principal de son désir. Cette ville rivalisait avec Orléans ou même la surpassait en force et en étendue, commandant le passage de l'Oise et la route de Paris. Située au sud de la rivière, contrairement à Orléans qui se trouvait sur le côté nord, elle avait comme cette cité un front sur le fleuve dont la profondeur la protégeait, et en plus des fossés pleins d'eau. Derrière s'étendait une grande forêt vers le sud, tout comme Orléans en avait une au nord. Les Anglo-Bourguignons commencèrent par s'assurer une base d'opérations sur un point de la rive droite de l'Oise, et, comme à Orléans, leur première besogne fut d'attaquer la tête du pont qui était puissamment fortifiée. Toutefois la cité n'étant pas investie sur l'autre rive, la forêt cachait l'arrivée des convois et des renforts venant de ce côté. L'étendue et la forme de l'enceinte des deux villes étaient à peu près les mêmes.

L'objectif de la campagne anglo-bourguignonne de 1430 était de prendre Compiègne, d'où l'on pouvait envahir et dominer l'Ile-de-France, puis de secourir Paris. Henri VI étant débarqué à Calais le 23 avril, en moins d'un mois une force anglo-bourguignonne fut campée le long de l'Oise en face de la cité convoitée. De Montdidier, le duc de Bourgogne marchant directement à l'ouest, occupa Noyon, au sud de laquelle, à une distance d'une demi-lieue, se trouvait la forteresse de Pont-l'Évêque avec son pont sur l'Oise, point stratégique de la plus haute importance, occupé par une forte garnison anglaise. Immédiatement au - dessus de Compiègne, l'Aisne débouche presque à angle droit dans l'Oise, sur sa rive gauche. Un peu avant ce confluent au nord de l'Aisne était la forte place de Choisy-le-Bac. Si cette place tombait aux mains des Bourguignons, une armée française manœuvrant au sud de l'Aisne ne pouvait trouver de pont plus proche que celui de Soissons, alors possédé par la France.

Le but, d'importance capitale pour les loyalistes de France, était donc d'occuper la ville de Pont-l'Évêque et de couper les lignes de communication bourguignonnes au sud à travers l'Oise, pendant que le duc de Bourgogne assiégeait Choisy-le-Bac avec son pont sur l'Aisne. Pour assister à cette manœuvre la Pucelle entrait à Compiègne le 13 mai, venant par le sud. Elle y rencontra pour la dernière fois l'archevêque de Reims et le comte de Vendôme. La ville lui offrit le vin, ainsi qu'à ces dignitaires, suivant l'habitude.

Avec une troupe estimée, sans doute par exagération, de 2.000 à 4.000 hommes, sous Poton de Xaintrailles et trois autres capitaines, la Pucelle attaqua Pont-l'Évêque dès l'aube. La garnison anglaise dont le chiffre de 800 à 1.200 hommes est probablement aussi exagéré, était plus que suffisante pour tenir contre une brusque attaque de nuit. Cependant les Français gagnaient du terrain quand la garnison bourguignonne de Noyon, à une lieue de là, vint à la rescousse et les attaqua à l'arrière. Ils furent obligés de se retirer, bien que le nombre des tués n'ait pas dépassé trente hommes de chaque côté, de sorte que le combat n'eut rien de très acharné.

Le 16 mai, Choisy-le-Bac se rendit à Bourgogne sous conditions ; le capitaine — Louis, frère de Guillaume de Flavy — eut, d'après les termes de la capitulation, le droit de se retirer à Compiègne avec sa garnison et un gros canon. Les Français et la Pucelle s'en retournèrent également dans cette ville, leur projet étant alors de tomber sur l'arrière des Bourguignons ; mais pour cela, il leur fallait traverser l'Aisne, et ils n'avaient plus de pont plus rapproché que celui de Soissons, bien loin, vers l'est.

Le 18 mai, Jeanne et toutes les forces marchèrent sur Soissons accompagnées de l'archevêque de Reims, qui là se sépara définitivement de Jeanne et bientôt trouva l'occasion de diffamer le caractère de l'héroïne. Elle n'était peut-être pas sans savoir tout cela, mais bien qu'elle se soit trouvée dans des circonstances très favorables pour donner son appréciation sur l'archevêque, la loyale jeune fille ne proféra jamais rien contre lui ni contre aucun membre de son parti.

Soissons était occupé pour la France par un Picard perfide appelé Guiscard Bournel, installé là par l'incapable Charles de Bourbon, le fugitif de Rouvray. Bournel s'autorisant du privilège des bonnes villes, refusa l'entrée à l'armée et vendit la place à Bourgogne pour 4.000 saluts d'or. Le document attestant cette infamie existe, découvert par M. Pierre Champion. Les juges accusèrent Jeanne d'avoir juré de façon profane quand elle apprit la trahison du Picard — qui rejoignit l'armée bourguignonne —, et d'avoir dit que si elle le tenait, elle le ferait écarteler, ce qui était précisément la punition qu'il avait méritée en vertu de la loi de l'époque. Elle répondit qu'elle ne jurait jamais et que ceux qui disaient cela devaient l'avoir mal entendue.

L'armée française se débanda alors, passant la Marne et la Seine, en raison de l'impossibilité où se trouvait le pays de la nourrir, et parce que la ville de Compiègne, ayant déjà suffisamment d'hommes, ne pouvait entretenir une aussi forte garnison. Mais Jeanne, sachant que les Anglais et les Bourguignons s'étaient établis vis-à-vis de Compiègne sur la rive droite de l'Oise, insista pour s'y rendre avec la petite compagnie de Barthélemy Baretta, qui en comptant quatre hommes par lance ne devait pas dépasser le chiffre de 200. Le chroniqueur de d'Alençon, Perceval de Cagny, ne pouvait à ce moment se trouver dans cette compagnie. Mais il dicta ses mémoires six ans seulement après le fatal événement de Compiègne, et sans nul doute il avait entendu rappeler les souvenirs des compagnons de la Pucelle, souvenirs probablement rapportés par d'Aulon. Cagny parle toujours d'elle sur le ton de la plus vive affection et de la plus haute admiration ; il regarde sa bienveillance pour son chef comme une des gloires de cette maison.

Suivant lui, Jeanne était à Crépy quand elle apprit que le duc de Bourgogne et le comte d'Arundel étaient campés en face de Compiègne avec une force importante. Vers minuit (du 22 ou 23 mai), elle quitta Crépy avec sa troupe de 300 à 400 combattants — en réalité avec la moitié de ce nombre au plus, en tant qu'il s'agit de la compagnie de Baretta —. Ils lui firent observer qu'ils étaient bien peu pour passer à travers les armées anglaises et bourguignonnes ; mais elle répondit : Par mon martin ! nous sommes assez ; j'irai voir mes bons amis de Compiègne.

En effet, après une chevauchée rapide, par les sentiers de la forêt sur la rive gauche de l'Oise, non encore occupée par l'ennemi, elle entra dans Compiègne sans rencontrer de résistance, vers le lever du jour le 23 mai. On ne trouve, dans les archives de la ville, aucune mention de sa réception par les notables. Il est à peine nécessaire de critiquer une histoire du 23 mai, glanée en 1498 dans les récits de deux hommes ayant plus de quatre-vingt-dix ans, et qui étaient donc jeunes en 1430. Ils devaient être plus âgés que Jeanne, si bien qu'ils ne se trouvaient point parmi les enfants auxquels on rapporte qu'elle aurait dit à l'église : Enfants et chers amis, je vous dis que je suis vendue et trahie, et bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi. Jamais plus je n'aurai le pouvoir de servir le roi et le royaume de France !

Sans doute Alain Bouchart, qui recueillit cette histoire des lèvres des nonagénaires en juillet 1498, a consigné ce qu'il a entendu ; mais, mon Dieu ! quels menteurs nous sommes, nous autres vieillards ! La Pucelle elle-même dit à ses juges qu'elle n'eut aucun avertissement de ses Voix au sujet du jour et de l'heure de sa capture. Si je l'avais su, je ne serais pas sortie. Elle ajouta aussi qu'elle cacha à ses hommes la connaissance qu'elle avait de son sort. Est-il vraisemblable alors, que dans aucune de ses trois dernières visites à Compiègne, elle ait publiquement annoncé ses appréhensions au peuple et à une foule d'enfants, dans l'église ?

Nous ne savons rien de ce qui se passa à Compiègne le 23 mai, jusqu'à cinq heures, moment de la fatale sortie ; mais il est plus que probable que les cavaliers fatigués se reposèrent, que Jeanne entendit la messe et qu'elle se concerta avec Flavy.

Nous devons maintenant passer en revue les positions des forces anglo-bourguignonnes. Vis-à-vis de la tête du pont, sur le côté droit de l'Oise, au village de Margny, Baudot de Novelles commandait un petit détachement bourguignon, le camp de notre avant-garde le plus rapproché de l'ennemi, dit le duc de Bourgogne, écrivant le jour même des événements. Au-dessus de Margny est un rocher avec une vue étendue ; au-dessous de ce poste, Baudot occupait le haut d'une longue chaussée pavée, établie à travers des prés marécageux et souvent inondés. Au delà de Margny et à une demi-lieue de la ville, en amont, se trouve Clairoix, gardé alors avec une force importante par un soldat fameux, le vétéran Jean de Luxembourg, comte de Ligny. Plus loin en aval, à trois kilomètres, à Venette, était le camp anglais sous les ordres de Montgomery. C'est un témoin, Monstrelet, le soldat chroniqueur, qui rend compte de ces dispositions. A Coudun, caché par la hauteur dominant Margny et par la vallée de l'Aronde, se tenait le duc de Bourgogne, à une lieue de Margny.

Vers cinq heures du soir, la Pucelle, Poton le Bourguignon, frère de d'Aulon — non pas Xaintrailles — et quelques autres capitaines, accompagnés d'environ 400 à 500 hommes, cavaliers et fantassins, sortirent de la ville par le pont et attaquèrent le campement de Baudot de Novelles, au dire de Monstrelet. Suivant cet auteur, leur but était simplement de chasser ce détachement isolé et de rendre la place intenable.

Des chroniqueurs bourguignons affirment qu'avant la sortie, la Pucelle annonça beaucoup de fantaisies inconsidérées et des révélations divines, disant qu'elle prendrait le duc de Bourgogne et détruirait son armée ! Son accusateur, dans un long réquisitoire, prétend qu'elle fit part de révélations. On ne le lui demanda pas cependant au procès, on se borna à l'interroger pour savoir si les Voix lui avaient donné un conseil, et elle répondit : Aucun ! Si elle avait su qu'elle allait être prise et que cependant les Voix lui eussent ordonné de faire sa sortie, elle leur aurait obéi, ainsi qu'elle le déclara.

En effet, la sortie était une opération commune à la guerre, une attaque soudaine sur un petit avant - poste probablement mal fortifié, à une heure où, dit Monstrelet, la plupart des hommes de Baudot avaient déposé leur armure. C'était une surprise. Flavy, pour assurer la retraite, avait mis en ligne sur les remparts de Compiègne des couleuvrines, des archers et des arbalétriers, et disposé quelques soldats avec des armes de trait dans un certain nombre de petits bateaux alignés le long de la rive opposée du fleuve, ainsi que l'écrit un contemporain, avocat de la cause de ce soldat malchanceux.

Sa retraite ainsi assurée, et sa tâche facilitée, Jeanne sur son cheval gris, avec sa hucque vermeille brodée d'or, doit être partie d'un cœur aussi léger que résolu. A côté d'elle, si nous croyons une chronique anglaise, chargeaient des gentilshommes d'Écosse dont beaucoup ne revinrent pas. (V. appendice F.) Elle dispersa à travers le village les hommes du poste avancé, mais le duc de Bourgogne affirme que pas un ne fut tué ou pris ! A cette heure-là, Jean de Luxembourg, avec le sieur de Créqui et huit ou dix autres gentilshommes, venaient à cheval de Clairoix pour faire une visite à Baudot. Sur la hauteur de Margny ils avaient retenu la bride de leurs montures et étaient en train de reconnaître la ville qui se trouvait beaucoup au-dessous d'eux. Sans cette particularité, la Pucelle s'en fût retournée saine et sauve et de plus victorieuse ; Baudot n'eût pas reçu des renforts de Clairoix. Mais Jean de Luxembourg se rendant compte de l'attaque, envoya en arrière des cavaliers avertir sa troupe de Clairoix, qui s'en vint au galop. Deux fois de suite, comme quand elle se trouvait avec La Hire aux Augustins, Jeanne chargea les hommes de Luxembourg, les forçant à battre en retraite jusqu'aux positions de Baudot au bout de la chaussée. Une troisième fois, la Pucelle, dit un chroniqueur bourguignon, passant nature de femme, soustint grant fès (poids), et mist beaucop peine à sauver sa compagnie de perte, demorant darrier comme chief et comme la plus vaillant du troppeau ; là où fortune permist, pour fin de sa gloire et pour sa darrenière fois, que jamais ne porteroit armes... Et elle refoula l'ennemi jusqu'à environ la moitié de la longueur de la chaussée.

Ainsi elle chargeait uniquement pour sauver ses compagnons, et les chroniqueurs bourguignons reconnaissent la grandeur de cette attitude. Mais la plupart de ses hommes s'étaient enfuis vers le pont et vers les canots. Et alors, dit-elle, les Anglais de Venette survinrent — 5.000 hommes, au dire de Monstrelet ! — et ils lui coupèrent la retraite. D'après son propre récit, elle parait avoir été chassée hors de la chaussée jusque dans les champs, la prairie bourbeuse et marécageuse.

On a dit que son retard dans l'exécution de la retraite fut causé par la halte de ses hommes qui, tâchant de réunir leur butin, hésitaient à l'abandonner. C'est là une simple conjecture. Sans doute la sortie n'était point faite uniquement pour disperser les hommes de Baudot ; il était nécessaire de rendre leur poste intenable ; cela demandait du temps. Tous ces événements, depuis le départ jusqu'à la prise de la Pucelle, ne durèrent peut-être pas plus d'une heure. Les Bourguignons de Clairoix avertis par Jean de Luxembourg, arrivaient en petites compagnies, et comme leur nombre allait en grossissant, ils étaient à même de repousser la troupe de la Pucelle, qui trois fois les força à leur tour à battre en retraite. Mais d'instant en instant ils recevaient des renforts.

A la fin tout son monde avait fui ; d'Aulon seulement, avec son frère, les frères de la Pucelle et deux ou trois autres, se trouvaient auprès d'elle quand ils furent entourés par des hommes appartenant à toutes les forces ennemies, Bourguignons, Picards, Anglais. En ce moment il n'y avait entre elle et Compiègne que la rive et le boulevard avec son fossé. Le pont-levis avait été levé pour que les ennemis ne pussent entrer avec les fugitifs, mais la Pucelle n'arriva pas jusqu'au pont-levis. Elle fut forcée de se retirer vers la prairie... elle fut entourée, jetée à bas de son cheval par un archer du bâtard de Wandonne... ses amis ne purent pas la remettre en selle... Chastellain, un écrivain bourguignon d'une époque postérieure, dit qu'elle demanda à l'archer s'il était noble et qu'elle lui donna sa foi de prisonnier sur sa réponse affirmative. Les historiens qui acceptent cette version fantaisiste donnent un démenti à la Pucelle.

Jamais je n'ai engagé ma foi à aucun homme, répondit-elle de façon hautaine à ses juges qui lui demandaient sa parole de ne pas tenter de s'évader. Cagny rapporte ainsi ses paroles : Quand on la pressa de se rendre, elle dit : Je ay juré et baillé ma foy à autre que à vous — elle voulait dire à Dieu et au roi — et je luy en tendray mon serement.

Bien souvent elle avait demandé à ses saints de mourir aussitôt qu'elle serait prise. Dès lors, et cela était d'accord avec son vœu, elle tentait d'affronter la mort en refusant de se rendre. C'était le sort des prisonniers ; s'ils refusaient de se soumettre, on les tuait incontinent, ou, comme à Jargeau, ils étaient massacrés dans une rixe entre ceux qui les avaient pris et qui se querellaient sur leurs droits.

Mais la Pucelle était une capture trop précieuse. Elle fut amenée en triomphe avec ses frères et d'Aulon, ainsi que Poton le Bourguignon. Baretta de son côté ne se souciait pas de sacrifier sa vie ou sa liberté pour protéger son arrière-garde, et aucun homme ayant un nom ou une haute situation ne partagea la gloire et le malheur de Jeanne d'Arc. Quand le duc de Bourgogne dans le bulletin de la journée dit : Plusieurs capitaines, chevaliers, écuyers et autres sont morts ou pris, il ment comme un bulletin, car on n'en entendit jamais faire mention.

Telle fut la fin honorable de sa gloire guerrière. Avec le pressentiment assuré de son sort, elle avait accepté sa destinée, s'offrant, comme le fit Bavard par la suite, en sacrifice volontaire pour ceux qu'elle avait conduits. Elle fut la fleur de la chevalerie, brave comme d'Argentine à Bannockburn, mais brave pour un but plus noble que la conquête d'une immortelle renommée.

Que n'étiez-vous là, Guy de Laval, La Hire, Dunois, Poton de Xaintrailles, d'Alençon ? La Pucelle n'eût point été prise ! L'accusation de trahison contre Flavy manque de preuves. Il ne pouvait pas en effet secourir la Pucelle par une sortie ni baisser le pont-levis en présence de la charge des Anglais. Son devoir l'attachait d'abord à la ville qu'il défendit si virilement et avec tant de succès.