LA PUCELLE DE FRANCE

HISTOIRE DE LA VIE ET DE LA MORT DE JEANNE D'ARC

 

CHAPITRE XIII. — APRÈS ORLÉANS.

 

 

A LEUR retour dans Orléans, les Français rendirent grâces à Dieu dans toutes les églises de la cité. Le peuple avait toujours un vif sentiment de reconnaissance envers ses patrons saint Aignan et saint Euverte, en l'honneur desquels on avait fait de nombreuses processions. Des fables sur leur intervention figurèrent par la suite dans les chroniques. Le Journal du Siège, collection de pièces et de documents rassemblés trente ans après les événements, dit simplement, au rapport d'un prisonnier anglais, que à luy et à tous les autres Angloys des Tournelles et boullevers sembloient, quant on les assailloit, qu'ilz véoient tant de peuple que merveilles, et que tout le monde estoit là assemblé. Le général Foy sur les hauteurs de Busaco eut de même cette fausse impression d'un nombre accablant. L'auteur du Journal attribue à saint Aignan et à saint Euverte la production de cette impression miraculeuse, si naturelle quand toutes les forces françaises se précipitaient aux échelles comme une fourmilière. Un auteur de beaucoup postérieur, probablement un survivant très âgé de 1429, enjolive encore cette histoire : un des Anglais dit que pendant le siège il avait vu deux prélats en abbit pontifical allant et venant au-dessus des murailles d'Orléans. Il est possible qu'il ait vu l'archevêque de Reims et l'évêque d'Orléans, Mgr Kirkmichael, se promenant ensemble un dimanche de février !

Le service religieux terminé, Jeanne s'en alla à la maison de Boucher, son hôte, où un chirurgien pansa sa blessure, et elle prit un léger repas, quatre ou cinq tranches de pain trempées dans un vin léger coupé d'eau. Depuis le lever du soleil, dit Dunois, elle n'avait ni bu ni mangé. Sa grande tempérance et sa santé parfaite peuvent seules expliquer que la pénétration d'un trait ou d'une flèche à travers le corps n'ait pas déterminé de complications à la blessure, qui, d'après sa propre déclaration aux juges de Rouen, fut guérie en une quinzaine de jours. Les pertes des Français s'élevèrent, à son estimation, à un peu plus d'une centaine d'hommes. Nous pouvons noter en passant la vigoureuse constitution de la Pucelle, bien qu'un professeur distingué ait parlé, à son propos, d'une insuffisance de développement physique que l'on rencontre chez beaucoup des névropathes.

Elle n'eut pas une longue nuit de repos. A l'aube, les Anglais étaient sortis de leurs tentes et s'étaient rangés en ordre de bataille. Là-dessus la Pucelle s'était levée de son lit, et pour toute défense elle portait une cotte de mailles (jaseran), dit Dunois, car elle ne pouvait pas endurer la lourde armure en plaques d'acier. Les Anglais avaient réuni leurs prisonniers et tout ce qu'ils pouvaient emporter de ce qu'ils possédaient, laissant leurs malades, leurs lourds canons, les pavois et leurs provisions.

Les soldats de Talbot, débarrassés de leur équipement, leurs bannières déployées, en excellent ordre de bataille, provoquèrent les Français à un combat à ciel ouvert.

Alors ceux-ci, avec la Pucelle, les chefs les plus célèbres, les maréchaux, La Hire, Xaintrailles et Florent d'Illiers, sortirent à la tête de leurs troupes et les rangèrent. Pendant une heure les deux années se firent face. Un citoyen d'Orléans qui en 1429 était un jeune homme de vingt-cinq ans, dit que Jeanne n'avait pas le désir de combattre parce que c'était un dimanche. Mais à Paris elle montra qu'elle approuvait le vieux dicton : Bon jour, bonne œuvre.

S'il faut en croire ce témoin orléanais, Jeanne prit une attitude particulière. Elle envoya chercher un autel portatif et les vêtements ecclésiastiques nécessaires. On célébra deux messes, que l'armée suivit avec recueillement. Alors Jeanne demanda à son entourage si les Anglais leur faisaient toujours face. Non, ils sont tournés du côté de Meung. — Eh bien ! laissez-les partir ! Il ne plaît pas à Notre-Seigneur qu'on les combatte aujourd'hui ; vous les aurez une autre fois.

Ils les eurent en effet, et dans une écrasante défaite. La Pucelle, dit sommairement Dunois, décida que personne n'attaquerait les Anglais. Sa raison demeure inconnue. Voulait-elle éviter l'effusion du sang, où bien craignait-elle — elle qui craignait rarement — que les archers anglais en rase campagne n'aient la victoire, comme cela leur était campagne maintes fois ? Il va sans dire que

les Anglais étaient descendus de leurs chevaux, qu'ils s'étaient mis en ligne avec leurs archers en potence à l'extrémité de chaque aile. Souvent Français et Écossais, après avoir chargé cette formation de combat, avaient été réduits en des monceaux de cadavres de la hauteur d'une lance, comme à Dupplin, à Halidon Hill et à Azincourt. Instruits par une longue expérience, les capitaines français étaient devenus plus avisés, et sans doute ils apprécièrent les motifs qu'avait la Pucelle de refuser la bataille. Aussi les Anglais se retirèrent-ils en bon ordre et sans être inquiétés.

Un peu plus tard, quelques chefs de cavalerie, La Hire et Ambroise de Loré, avec une centaine de lances, suivirent la retraite en éclaireurs pendant environ trois lieues et s'en revinrent ensuite à Orléans. Suffolk s'en alla à Jargeau ; Scales, Talbot et les autres à Meung, Beaugency et autres villes sur la Loire près d'Orléans. On dit que lorsque Bedford apprit ces mauvaises nouvelles, il quitta Paris comme s'il redoutait la populace, pour aller s'enfermer dans le château de Vincennes, et que de tous côtés il demanda des renforts, mais sans grand succès, car les populations des provinces conquises commençaient à haïr, à mépriser et à abandonner les Anglais. Ce mouvement d'opinion ne se faisait néanmoins que lentement.

A Orléans les habitants pillèrent les ouvrages ennemis, faisant bombance avec le vin et le reste du butin, tandis que les plus pieux entendaient des sermons et prenaient part à des processions. Ce fut là le commencement de la grande fête d'Orléans du 8 mai.

L'armée anglaise, même après un désastre, conservait un avantage sur celle de France. Les hommes engagés par contrat pour une très courte période de service, six mois par exemple, pouvaient difficilement déserter en pays ennemi. Comme nous l'avons vu d'après le témoignage de Bedford, plusieurs pendant le siège étaient partis, mais maintenant leur sécurité les forçait à se réunir derrière les murailles et les tours de Jargeau, Meung, Janville, Beaugency et d'autres villes qui avaient été prises pendant l'automne de 1428. Mais après la levée du siège d'Orléans les garnisons françaises de Châteaudun et de plusieurs autres places partirent rejoindre leurs postes ; l'armée de secours fut désorganisée ; il n'y avait ni provisions ni argent pour payer les hommes, et le 10 mai, la Pucelle, de Rais, ainsi que d'autres chefs, se mirent en route pour aller trouver le dauphin. Il y eut toutefois, comme nous le verrons plus loin, une tentative de poursuivre le succès.

A Tours, le dauphin accueillit la Pucelle avec joie et envoya la nouvelle officielle de la victoire à ses bonnes villes. Dans la lettre à Narbonne nous voyons se succéder les informations au fur et à mesure que les messagers les apportaient. On y parle d'abord de Saint-Loup, puis des Augustins où le vieil étendard du célèbre Chandos fut capturé, puis de la prise des Tourelles et de la levée du siège. L'unique chef mentionné dans cette gazette est la Pucelle, la quelle a toujours esté en personne à l'exécution de toutes ces choses.

En attendant, les capitaines de métier n'étaient pas aussi heureux en son absence que lorsqu'elle se trouvait auprès d'eux. Il est possible que les blessures de Jeanne au pied et à l'épaule, ayant nécessité une quinzaine pour la guérison, ne lui aient pas permis de se joindre à l'expédition contre Jargeau conduite par Dunois, le maréchal de Boussac et Xaintrailles, à la tête de beaucoup de chevaliers, d'écuyers et de petits détachements de bourgeois fournis par Bourges, Tours, Blois et d'autres villes.

Cette force imposante attaqua Jargeau à quatre lieues à l'est d'Orléans, vers le ri mai et combattit pendant trois ou quatre heures sans résultat, bien que le commandant anglais de la ville, Henry Bisset, fût tué. Le fossé alimenté par la Loire, qui alors se trouvait en crue, ne put pas être franchi. Les assiégeants, bien que conduits par des professionnels, n'avaient pas pris ce qu'il fallait pour combler ou passer en bac un fossé profond. Il paraît, d'après le roman militaire Le Jouvencel, que l'on employait des bateaux de cuir transportés à dos de cheval. Je ne connais pas d'autre exemple de cette manœuvre, qui peut bien avoir pris plus de développement après 1429.

La nouvelle de la défaite des Anglais à Orléans fut naturellement une source de plaisir pour le duc de Bourgogne leur allié. Il a intérêt à ce que les Anglais qui sont si puissants soient un peu battus... Si le duc de Bourgogne avait le choix, et s'il voulait d'un mot aider le parti du dauphin, il n'y aurait pas à la Saint-Jean un seul homme d'armes anglais dans le pays. Ainsi écrit un correspondant italien résidant à Bruges. Sa lettre peut être du 18 mai. Il ajoute qu'avant la victoire de la Pucelle, on trouvait à Paris et ailleurs des prophéties annonçant le succès du dauphin, et il donne ensuite sa version de la venue de la Pucelle. Au moyen âge, quand un événement important survenait ou était prévu, le peuple se remémorait les prédictions populaires de Merlin, répandues dans les légendes et dans les manuscrits ; on rappelait que Marie d'Avignon avait prédit la venue d'une vierge, et quelqu'un forgea un chronogramme qu'on attribua, comme divinatoire, à Bède. Les prophéties de Merlin étaient mises en harmonie avec les situations nouvelles, ce n'étaient point de nouvelles vaticinations de prêtres trompeurs utilisant Jeanne comme une marionnette. Quand Richard II fut fait prisonnier par Bolingbroke (1399), un vieux chevalier anglais dit au chroniqueur Jean Creton, que Merlin et Bède avaient prédit cet événement. Le moyen âge confondait le sennachie ou barde païen avec l'historien chrétien.

Néanmoins les vieux dictons et le nouveau chronogramme aidaient à répandre la renommée de la 'Pucelle et à augmenter les espérances des ennemis de l'Angleterre. Si nous en croyons un Allemand contemporain, Eberhard Windecke, trésorier de l'empereur Sigismond et chroniqueur parfois bien informé, un gracieux incident eut lieu quand la Pucelle, sa bannière en main, rencontra le dauphin tandis qu'elle se rendait à Tours. La Pucelle se courba sur le pommeau de sa selle — se sehr sis könnte —, et le roi lui ordonna de se relever ; il témoignait une si grande joie qu'on crut qu'il allait l'embrasser. Certes aucun de nos princes stuarts n'aurait été aussi réservé !

Il aurait pu être encouragé à projeter des entreprises autrement sérieuses que l'obtention d'un baiser, par l'approbation discrète et judicieuse que le grand clerc Jean Gerson, alors dans la dernière période de sa vie, donnait sans réserves à la Pucelle. Déjà les bavards, les rusés, les frivoles disaient sin- la Pucelle beaucoup de choses malveillantes, mais, écrit Gerson, nous ne pouvons être responsables de ce qu'il plaît au peuple de dire. Croire en elle n'est pas plus article de foi, que croire à la légende de certains saints d'autrefois. La Pucelle et les autres chefs ne doivent point abandonner les règles de la prudence humaine habituelle. En supposant que le succès vienne à lui faire défaut, il ne faudra pas en conclure que ses victoires, au lieu d'être de Dieu, sont le fait d'un malin esprit, mais on devra dire que ses défaites sont dans les décrets de Dieu. L'habillement d'homme est défendu et approuvé par Gerson, qui sur chaque point anticipe et contredit l'arrêt des juges hostiles de Rouen.

Non moins encourageante que l'opinion de Gerson était celle de Jacques Gélu, archevêque d'Embrun. Il est difficile, dit-il, de suivre les directions de l'apôtre et d'éprouver tous les esprits. — Vous les reconnaitrez par leurs fruits. Les fruits de l'inspiration de Jeanne étaient des succès pour les Français et des défaites pour les Anglais. Aux veux d'un théologien et légiste du parti du dauphin, ces fruits devaient sembler excellents ; pour les théologiens et légistes de Henri VI, ils devaient revêtir l'aspect des pommes de Sodome, c'est pourquoi ces hommes la condamnèrent, tandis que Gerson et Gélu l'approuvèrent. Toutes les vertus et la piété de la Pucelle allaient pour les docteurs anglo-bourguignons revêtir l'apparence de l'hypocrisie. D'autre part, Gélu avait décidé qu'il fallait obéir à Jeanne comme au messager ou à l'ange de Dieu, particulièrement en ce qui concernait sa mission : Nous la croyons pieusement l'ange des armées de Dieu.

Il est probable que Jeanne eut connaissance de cette opinion de l'archevêque. Cela est digne d'être rappelé, puisque à son procès, elle se hasarda, dans le but de cacher le secret du roi, à raconter une allégorie transparente ou une parabole, sur un ange qui apporta une couronne au dauphin. Elle-même était l'ange de l'allégorie. Son autorité était l'expression dont se servait l'archevêque : Puella, quam angelum Domini exercituum esse pie credimus.

L'archevêque dit pour terminer qu'il fallait exercer la sagesse humaine dans les affaires de finance militaire, d'artillerie, de ponts, des échelles d'assaut et autres, mais que pour les entreprises extraordinaires il fallait d'abord et avant tout consulter la Pucelle.

Bientôt les nouvelles de la très glorieuse Pucelle parvinrent à Rome, où un historien, évidemment un Français, ajouta sur elle une note à sa copie de sa chronique latine Breviarium historiale.

Il dit qu'il préférerait omettre les actes de Jeanne à la guerre que d'être inexact, mais il représente ses troupes comme une poignée, et l'armée anglaise comme innombrable. C'est là le miracle. Il donne exactement l'âge de la Pucelle, dix-sept ans. Elle ne cherche point d'avantages temporels et elle distribue en aumônes l'argent qu'elle reçoit. Elle n'est point adonnée à la divination comme le déclarent les envieux. Ses miracles sont vrais, car ils sont utiles, ils tendent à exalter la foi et à améliorer la morale. Sa cause est juste ; par un acte légal elle fit remettre par le dauphin son royaume aux mains de Dieu son Maître. Vous êtes maintenant, ajoute-t-elle, le plus pauvre chevalier de votre royaume. Quand cela arriva, Charles n'était pas encore chevalier.

Pendant un certain temps Jeanne fut consultée et reconnue et tout alla bien jusqu'au moment où elle fut soupçonnée et mise à l'écart. La sagesse de Gerson et de Gélu trouvait un mauvais appui dans le dauphin, instrument de ses conseillers qui le maîtrisaient à tout moment. Jour par jour, l'année accordée à la Pucelle était gaspillée. Autant que nous en pouvons juger, des raisons militaires exigeaient l'usage immédiat de l'enthousiasme qu'elle avait soulevé. Il est probable qu'il n'était pas possible de marcher tout de suite sur Paris avant que les Anglais se fussent remis du choc d'Orléans et avant qu'ils eussent reçu des renforts. On ignore si cette tactique fut suggérée. Le plan de la Pucelle était Orléans d'abord, puis Reims, puis Paris. Elle avait suffisamment de temps pour accomplir sa tâche, si elle avait pu stimuler le roi par le signe donné à Orléans.

Une lettre italienne d'Avignon, en juillet, déclare que Jeanne avait fait son entrée à Rouen le 23 juin, et que le dauphin avait paisiblement occupé Paris le 24, en proclamant une amnistie générale ! Bien qu'insensé, ce rapport montre ce que l'on espérait.

En attendant, le dauphin flânait à Tours, puis à Loches, et les derniers jours de juin étaient arrivés sans que rien eût été décidé. Dunois et Jeanne se rendirent ensemble à Loches pour le voir. La Pucelle n'était point du conseil d'État, et Dunois rapporte qu'un jour, en sa présence, le dauphin était à délibérer avec Christophe Harcourt, Machet son confesseur et Robert le Maçon — seigneur de Trèves en Anjou, un vieillard —, quand ayant frappé à la porte, elle entra, s'agenouilla, suppliante à la façon des anciens Grecs, et embrassa les genoux du dauphin. C'était de la même manière qu'elle avait coutume d'approcher de ses saints. Noble dauphin, dit-elle, ne tenez plus tant ni de si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne.

C'était ainsi qu'elle concevait sa mission dès le début. Faire consacrer le dauphin et le couronner roi. Ensuite, son objectif, d'après ce qu'elle comprenait de sa mission — et cependant il ne semble pas certain que cela lui fût commandé par ses saints —, était d'attaquer Paris. Elle eût pu faire réussir ce projet, même après le couronnement, si on ne s'était méfié d'elle, si on ne l'avait contrariée et enfin abandonnée.

D'Harcourt lui avant demandé si la marche sur Reims était comprise dans les avertissements de son Conseil, comme elle disait en parlant de ses saintes, Jeanne répondit :

Oui ; et elles y insistent surtout.

Ne voudriez-vous pas, continua d'Harcourt, nous dire ici, cri présence du roi, la manière de votre Conseil, quand il vous parle ? Il l'ignorait ; si elle l'avait confié aux docteurs de Poitiers, le secret avait été gardé religieusement. Machet qui était présent avait précisément fait partie de la commission d'enquête.

Je comprends bien, dit l'héroïne en rougissant, ce que vous voulez connaître, et je vous le dirai volontiers.

Vous plaît-il, Jeanne, interrogea le roi avec bonté, de vous expliquer devant les personnes présentes ? Il savait, lui !

Oui, dit-elle, et elle poursuivit en ces termes : Quand je suis affligée de ce qu'on n'ajoute pas foi facilement aux choses que j'annonce de la part de Dieu, je me retire à l'écart et je Le prie en me plaignant à Lui, et en Lui demandant pourquoi ils sont si incrédules ; et après cette prière j'entends une Voix qui rue dit : Fille Dé, va, va, va ! je serai à ton aide, va ! Et quand j'entends cette voix j'éprouve une grande joie, et je voudrais toujours être dans cet état.

De plus, pendant qu'elle disait ces paroles au sujet de ses Voix, son visage rayonnait d'une joie étrange et ses yeux étaient levés au ciel.

Pendant cette scène, Jeanne dit en somme peu de chose sur ses Voix et rien sur ses Visions.

A une certaine époque, probablement du 23 au 26 avril, Jeanne avait rendu visite à la mère et à la jeune femme du duc d'Alençon, fille du duc d'Orléans. Jeanne demeura avec eux pendant trois ou quatre jours à l'abbaye de Saint-Florent près Saumur. Dieu sait la joie qu'on lui fit, écrit Perceval de Cagny, qui fut toute sa vie le fidèle serviteur de la maison d'Alençon, et, selon Quicherat, le mieux instruit, le plus complet, le plus sincère et le plus ancien des chroniqueurs de la Pucelle.

C'est sous le commandement du duc d'Alençon que Jeanne entreprit dès lors la campagne pour chasser les Anglais de leurs forteresses de la Loire et préparer le voyage de Reims. lin mois avait été gaspillé par le roi et ses conseillers avant que son consentement eût été donné à cette entreprise. Était-elle nécessaire pour assurer l'arrière au moment où on allait se mettre en marche sur Reims ? Cela n'est pas certain. Les garnisons découragées de l'armée anglaise de la Loire n'étaient point capables de reprendre le siège d'Orléans. Malgré leur long retard, les renforts sous les ordres de Fastolf ne pouvaient encore entrer en ligne. Bourgogne et Bedford n'étaient point réconciliés.

Si le dauphin avait pris la route de Reims en laissant des garnisons suffisantes à Orléans et ailleurs, que de Reims il se fût dirigé sur Paris, Fastolf eût été obligé de se retirer sur la capitale, alors insuffisamment fortifiée, et la ville serait probablement tombée. Il n'est pas entièrement établi qu'un parti parmi les chefs ait préféré à la marche sur Reims une campagne en Normandie avant ou après la nouvelle campagne de la Loire. En tout cas la Pucelle fut d'avis que le dauphin une fois couronné et consacré, le pouvoir de ses adversaires irait continuellement en diminuant. Et tout le monde se rangea à cette opinion, ajoute Dunois.

Le vrai point d'attaque était Paris. La Normandie étant dévastée, l'armée du dauphin n'y aurait point trouvé de provisions ; plusieurs villes fortifiées étaient susceptibles de faire une longue résistance, et tant que les Anglais étaient les maîtres sur mer, Rouen était imprenable. Néanmoins une campagne en Normandie et non un mouvement immédiat sur Paris, était envisagé comme alternative à la marche sur Reims. Avec d'Alençon et la Pucelle, de Rais, Boussac, La Hire et Xaintrailles s'occupèrent de réunir et d'équiper des troupes pour chasser les Anglais des villes de la Loire.

A ce moment nous avons la plus fraîche et la plus gracieuse de toutes les descriptions de la Pucelle. Elle parut dans une lettre du 8 juin écrite par le jeune Guy de Laval, le quatorzième du nom, à sa mère et à sa grand'mère.

Son frère André, par la suite amiral et maréchal de France, signe aussi la missive. Jeanne connaissait le renom de loyauté de leur mère, et c'est pourquoi elle lui avait envoyé une bague en or.

Guy écrit qu'il était venu à cheval de Sainte-Catherine-de-Fierbois à Loches. A Saint-Aignan il annonça son arrivée et son ardeur pour la cause du dauphin, et celui-ci le remercia d'être arrivé à point sans qu'on l'eût mandé. Il était noble, de famille bretonne, et toute assistance de la Bretagne était bienvenue, car le connétable Arthur de Richemont, par suite de l'influence de son ennemi La Trémoïlle, avait défense d'approcher de la cour. A Selles en Berry, Guy de Laval fut accueilli par la Pucelle à son logis. Elle fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bientost boire à Paris ; et semble chose toutte divine de son faict, et de la voir et de l'ouïr. Elle était sur le point de partir pour Romorantin avec Boussac et une troupe d'hommes d'armes et d'archers. Je la veis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la teste, unne petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à l'huis de son logis se demenoit très fort, et ne souffroit qu'elle montast ; et lors elle dit : Menés-le à la croix, qui estoit devant l'église auprès, au chemin. Et lors elle monta, sans ce qu'il se meust, comme s'il fust lié. Et lors se tourna vers l'huis de l'église, qui estoit bien prochain, et dit en assés voix de femme : Vous, les prestres et gens d'église, faites procession et prières à Dieu. Et lors se retourna à son chemin, en disant : Tirés avant, tirés avant, son estendart ployé que portoit un gracieux paige, et avoit sa hache petite en la main.

Cette peinture sort de la nuit de près de cinq siècles. Dans une addition moderne à ce tableau, Jeanne était entourée de moines mendiants. Il n'y a pas un mot de cela dans la lettre de Guy de Laval. Il dit qu'à la porte de l'église elle ordonna aux prêtres de faire des processions et de prier Dieu. Guy continue en racontant l'arrivée d'Alençon et comment il l'a battu en jouant à la paume avec lui. Le connétable de Richemont était attendu avec une armée de mille hommes ; nous verrons comment fut reçu ce chef farouche, que le roi détestait par suite de son affection pour le gros La Trémoïlle. Ne oncques gens n'allèrent de meilleure volonté en besongne, que ils vont à ceste... Mais de l'argent n'y en a-il point à la cour, que si estroittement, que pour le temps présent je n'y espère aucune rescousse ny sous-tenue. Pour ce, vous, madame nia mère, qui avés mon sceau, n'espargniés point ma terre par vente ne par engage, où advisés plus convenable affaire, là où nos personnes sont à estre sauvés, ou aussy par deffault abbaisés, et par adventure en voie de périr ; car si nous ne fasismes ainsy, veu qu'il n'y a point de soulde, nous demeurerons tous seuls.

D'Alençon, Dunois, Gaucourt, suivent tous la Pucelle. Le roi veut retenir Guy jusqu'à ce que la ligne de la Loire ait été dégagée et ensuite l'emmener à Reims. Dieu ne veuille que je m'attarde ainsi et que je ne prenne part à la campagne présente... Celui qui reste est un homme perdu. Vendôme, Boussac, La Hire, arrivent, ils seront bientôt à l'ouvrage.

La Pucelle entra à Orléans, base de la campagne de la Loire, le 9 juin, à la grande joie du peuple. Selon l'historiographe du roi, Jean Chartier, qui sur ce point était à même de connaître les faits, l'armée allait toujours en grossissant, plutôt dans le désir de suivre la Pucelle que l'on savait au service de Dieu, que pour gagner une solde en combattant. Les gens d'Orléans fournirent généreusement les vivres et les munitions, non seulement par fidélité et reconnaissance, car ils n'avaient point cessé d'être fidèles et reconnaissants, mais aussi par intérêt... par cette raison que les forteresses anglaises tout aux alentours étaient pour eux comme des épines aux pieds. On évalue à 8.000 combattants les forces françaises de toutes armes, mais ces calculs ne sont jamais trop bien fondés.

Ici nous pouvons nous demander, quelles étaient dans l'armée la position de la Pucelle et ses qualités militaires ? A cette époque, elle n'avait apparemment pas à ce point de vue une situation définie, bien qu'elle l'ait eue dans la campagne de la Loire, et que plus tard, en novembre 1429, elle soit mentionnée dans des documents avant un caractère officiel, avec d'Albret, lieutenant général du Berry, comme l'un des deux commandants des forces françaises. Elle avait sa bannière ainsi que les autres capitaines, mais sa maison seulement, c'est-à-dire une douzaine d'hommes, l'accompagnait en service régulier. Malgré tout, son étendard était le point de ralliement préféré des combattants. Ainsi que nous l'avons vu, il exerçait comme une attraction magnétique pour les plus audacieux, car il se trouvait toujours aux premiers rangs. Les soldats qui étaient fidèles à la Pucelle se distinguaient eux-mêmes, comme ceux qui étaient de sa garde, en portant des pennons blancs à leurs lances.

Quand Jeanne n'était pas consultée par les chefs, elle les faisait parfois obéir à son influence comme nous l'avons vu déjà ; mais on lui demanda souvent son avis : à Orléans, à Jargeau, devant Patay, à Troyes, etc., bien que les capitaines n'aient point cru parfois nécessaire d'accepter son opinion. A la veille de Patay ils n'attaquèrent point, comme elle sembla l'avoir désiré, tandis que le 8 mai, ils obéirent, quand elle insista pour qu'ils ne combattissent point Talbot en rase campagne.

Son idée dominante en stratégie était toujours de frapper rapidement aux points essentiels, comme à Paris et dans l'Ile-de-France. Mais en novembre 1429, son conseil, par sagesse ou par imprudence — c'est un point à discuter —, ne fut pas accepté par les capitaines, et le résultat fut un désastre. Dans la campagne du printemps de 1430, elle s'en remit aux chefs après que ses Voix eurent annoncé sa capture.

On ne peut pas supposer que Jeanne aurait pu, à elle seule, combiner des opérations dans un pays qui ne lui était pas familier ; à dire vrai, les opérations combinées étaient peu connues, quoique l'art de couper les lignes de communication ait été bien compris et pratiqué. On admit la justesse de son coup d'ail quand, le 4 mai, une force plus petite que celle du 28 avril marcha sur Orléans par le chemin de la Beauce. L'art de la guerre est l'application du bon sens aux affaires militaires. La guerre avait dégénéré en une série de rixes vulgaires. Il n'était pas nécessaire d'être instruit par saint Michel, le chef des milices célestes, pour comprendre ce dont on avait besoin pour les opérations militaires

L'influence de Jeanne amenait l'union et la concentration : elle possédait et exerçait la grande vertu militaire de l'encouragement, en entraînant les troupes à la manière de Skobéleff par son exemple intrépide, par son indomptable ténacité. Elle passait de beaucoup tous les hommes de guerre en courage et bonne volonté, dit M. France, et ces qualités sont d'une valeur capitale pour un chef.

Je continue en citant le témoignage donné sous la foi du serment de quatre de ses compagnons d'armes : Dunois, de Termes, d'Alençon et Gaucourt, un vétéran ; les autres étaient hommes âgés de vingt-deux à vingt-cinq ans en 1429 et qui n'avaient pas cinquante ans en 1450. On a prétendu qu'ils auraient juré n'importe quelle absurdité agréable à leur parti ; mais, c'est là une hypothèse arbitraire imaginée pour démontrer que Jeanne n'était pas telle que l'histoire la représente. Il y avait peu d'hommes, riches ou pauvres, capables au quinzième siècle de se parjurer de gaieté de cœur, et Dunois montrait relativement au succès des prophéties militaires de Jeanne, une candeur qui déconcerte quelques-uns de ses admirateurs. Voici les témoignages :

De Termes. Aux assauts devant Orléans, Jeanne fit preuve d'une valeur et d'une habileté à la guerre qu'aucun homme ne pouvait surpasser. Tous les capitaines étaient étonnés de son courage, de son énergie, de son endurance... En conduisant, en rangeant, en encourageant les hommes, elle se comportait comme le chef le plus expérimenté qui toute sa vie a été exercé dans l'art de la guerre.

D'Alençon. Elle était très habile dans la guerre, aussi bien en maniant la lance qu'en assemblant une troupe, en la rangeant en ordre et en disposant les canons. Tous s'émerveillaient de la prudence et de la prévoyance qu'elle apportait à la besogne, comme si elle eût été un capitaine avec vingt ou trente ans d'expérience.

Dunois. A Troyes, elle déploya une merveilleuse énergie, faisant phis de travail que deux ou trois guerriers des plus fameux et des plus expérimentés.

Gaucourt exprima son entier accord avec Dunois.

Ces quatre témoignages ont été choisis parce qu'ils sont donnés par (les soldats ayant l'expérience de la guerre et qui en furent des témoins oculaires.

Dans les temps modernes, le général Davout, un neveu du maréchal de Napoléon, a reconnu que Jeanne possédait deux des qualités essentielles d'un chef : le courage moral et physique ; il remarque aussi la sévérité de sa discipline, ses soins pour les hommes, sa prudence, sa décision, son mélange d'initiative audacieuse avec la persévérance et la ténacité.

Le général Dragomirof abonde dans le même sens.