HISTOIRE POLITIQUE DES PAPES

 

CHAPITRE V. — ÉCLIPSE SIMULTANÉE DE LA PAPAUTÉ ET DE L'EMPIRE.

 

 

Ce ne fut donc pas la résistance des princes, mais l'opposition dangereuse et inattendue qu'elfe rencontra de la part du pouvoir épiscopal, qui fit perdre à la papauté les bénéfices de sa victoire sur l'Empire. Jusqu'à l'extinction de la race carlovingienne il ne manqua aux papes pour réaliser leurs projets de domination que le concours des évêques, car de la part des empereurs la docilité fut telle qu'elle justifiait surabondamment toutes les entreprises qu'on formait contre leur indépendance. Jean VIII donne de son autorité privée à Charles le Chauve la couronne impériale, qui revenait de droit à son frère le roi de Germanie ; Charles la reçoit comme un présent et paye ce. service en signant, une renonciation à tous les droits essentiels de l'Empire sur la papauté. Bientôt après le pontife, encouragé par ce début, lui envoie un légat pour gouverner la France à sa place. Charles le reçoit avec toutes les marques d'une entière soumission. Mais ici tout l'épiscopat français se lève peur protester contre l'étranger. Est-ce le danger qui menace l'autorité de l'empereur qui lui inspire ce zèle et ces ombrages ? Non, c'est le soin de son propre pouvoir. Après la mort de Charles le Chauve, Jean refuse pendant trois années consécutives de lui désigner un successeur, pour bien faire voir que l'empire ne relève et ne dépend que de lui. Au bout de ce temps ce ne sont encore ni les comtes ni les marquis, ce sont les évêques italiens, l'archevêque de Milan à leur tête, qui le forcent à couronner Charles le Gros.

La période de temps qui est comprise entre la déposition de Charles le Gros et l'élection d'Othon Ier (887-962) qui fit passer l'empire aux mains des Allemands, est une des périodes les plus étranges et les plus obscures de l'histoire. On chercherait vainement à établir une liaison étroite et systématique entre les événements qui s'y succèdent sans aucun enchaînement, et les historiens qui ont eu la prétention d'en découvrir une ont abouti à une logique encore plus folle que tous les hasards de ce pêle-mêle extravagant. C'est la convulsion désordonnée de tous les éléments contraires qui se sont montrés jusqu'à présent dans les combinaisons du drame italien ; mais comme ces éléments n'y ont pas même une personnification constante et que les hommes qui les représentent y changent à chaque instant de rôle et de costume, le fil de l'action se rompt sans cesse, et il est presque impossible d'y trouver une autre unité que celle qui résulte d'une classification abstraite des principes. Chacun d'eux agit pour son propre compte avec une aveugle énergie, sans se préoccuper jamais de se mettre d'accord avec ce qui existe à côté de lui, comme si la vie des États n'était pas une harmonie.

Toutes les institutions, toutes les individualités, tous les groupes hétérogènes formés en Italie par tant d'invasions successives, de superpositions de races confondues sans être fusionnées, d'agglomérations discordantes, d'intérêts et de passions inconciliables, se choquent avec furie dans cette mêlée anarchique, que favorise encore le mouvement féodal qui a gagné toute l'Europe, et le combat n'a pas d'autre but que le combat lui-même. L'Empire disparaît un moment dans le naufrage de la race carlovingienne en Italie, et devient la proie d'obscurs aventuriers ; la papauté, qui, depuis le pacte de Charlemagne, semble ne pouvoir ni se passer de lui, ni vivre en paix avec lui, subit la même éclipse. Elle perd son caractère d'universalité, se laisse absorber par les petites intrigues qui s'agitent autour d'elle. Rome suscite les rois contre les papes, et les papes contre les rois, pour conserver une ombre de liberté à la faveur de leurs divisions. Les cités se songent à se défendre que contre les incursions hongroises ou sarrasines, et se donnent le qui veut les prendre, mettant une sorte d'ostentation à n'être fidèles qu'à leur propre mobilité. Les comtes favorisent de tout leur pouvoir les rivalités des prétendants au trône ; plus leur nombre s'accroit, plus leur autorité diminue, et ce sont eux qui hériteront de ses dépouilles. Enfin, les Italiens du midi opposent leur monarchie au royaume des Italiens du nord, et le centre penche tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans autre but apparent que d'établir l'équilibre d'un double néant.

Au milieu de cette agitation confuse et stérile, deux tendances seulement sont constantes et lient cette histoire à celle des temps antérieurs ; sans elles on pourrait croire qu'il s'agit d'une autre époque et d'un autre pays. La première est la persistance de l'aristocratie de la haute Italie, héritière des traditions lombardes, périodiquement foulée par les invasions, et pour ce motif même plus frappée de la nécessité d'une organisation forte, à constituer l'Italie en royaume, à fonder sa nationalité sous la forme la plus propre à assurer son autonomie et son indépendance ; la seconde est celle non moins constante de la papauté à détruire sans cesse cette œuvre difficile à mesure qu'on la recommence. Cette persévérance implacable, qu'on ne saurait trop souvent signaler et qui est le véritable crime du pouvoir temporel, est aussi le seul point sur lequel la politique pontificale ne se soit jamais donné de démenti, et elle prend un caractère plus odieux à mesure que la victime semble renaître sous ses coups. On la retrouve exactement la même à dix siècles de distance et agissant avec les mêmes auxiliaires contre le dernier roi de Piémont et contre Didier, roi des Lombards. Elle a eu rarement autant d'occasions de se montrer que dans le court espace de temps qui s'étend de 888 à 962.

Bérenger Ier, duc de Frioul, ouvre le premier la série de ces tentatives, sans se préoccuper en rien, il est presque inutile de le dire, du grand principe qu'il servait. Il importe peu que, comme la plupart de ses devanciers ou de ses imitateurs, il n'ait eu en vue que son élévation personnelle ; ce qui importe, c'est que son intérêt têt d'accord avec celui de ce principe. Mais à peine est-il couronné roi d'Italie par la diète de Pavie, que le pape Étienne V lui oppose Guido, duc de Spolète, qu'il élève à l'empire pour lui donner l'appui des Romains. Mais Guido n'était lui-même qu'un instrument qu'on ne pouvait prendre au sérieux et qu'on devait briser une fois sa mission accomplie.

Cet empereur tout italien ne répond en rien au type traditionnel dont le représentant doit avant tout vivre et régner loin de l'Italie, lui appartenir sans la posséder, afin de mieux laisser à l'Église sa liberté d'action. L'unité nationale, si menaçante pour la papauté, a tout autant de chances de se fonder avec lui qu'avec un roi. Le pape Formose appelle donc contre Guido Arnolphe, roi des Allemands, qu'il fait empereur à son tour. Mais le pape mort, Lambert, le fils de Guido, gagne son successeur qui fait déterrer le cadavre de Formose, le traduit devant un concile, instruit son procès, obtient sa condamnation et jette ses cendres dans le Tibre. Ce pape plein de fantaisie est lui-même assassiné peu de temps après.

Le mobile des pontifes romains en empêchant à tout prix la formation d'un royaume d'Italie était dès lors si clair pour tout le monde, que ce même Lambert eut l'idée de leur ôter tout prétexte en offrant spontanément à Jean IX de renouveler le pacte de Charlemagne, mais sur des bases tout italiennes, en lui garantissant la complète indépendance des terres de la donation, avec tous les avantages dont la papauté jouissait sous la domination franco-italienne. Mais il promettait là plus qu'il ne pouvait tenir ; un empire italien ne pouvait être qu'un royaume déguisé, et il rift exigé pour subsister une unité aussi étroite. Les concessions de Lambert ne le préservent pas du sort commun : il est assassiné, et Béranger revient sur la scène. On appelle contre lui Louis, roi de Provence, et celui-ci est à peine couronné qu'on le chasse après lui avoir crevé les yeux. Béranger reparaît de nouveau pour céder bientôt la place à Rodolphe, duc de Bourgogne, qui lui-même est presque aussitôt remplacé par Hugo, duc de Provence.

Telles sont les péripéties de ces luttes inextricables dont les héros semblent les jouets d'une force supérieure et malfaisante qui n'a d'autre pensée que de les briser les uns contre les autres pour empêcher que rien ne s'établisse ni ne dure autour d'elle. Pensée dont la ténacité étonne lorsqu'on songe à l'état d'abaissement sans nom où la papauté était tombée de chute en chute. L'instinct de conservation avait concentré tout ce qui lui restait d'énergie sur cet objet unique. Terrible encore sur ce terrain, hors de là elle semblait morte. Soit que leur élévation si soudaine leur eût donné le vertige, soit qu'ils se fussent sentis pris de lassitude et de découragement en présence des difficultés presque insurmontables que leur avait suscitées la féodalité épiscopale au moment où le succès de leurs plans paraissait le mieux assuré, les papes donnèrent alors au monde le scandale de toutes les corruptions des anciens Césars. Et, comme il arrive chaque fois que la décomposition se met chez un peuple ou dans une institution, on vit inaugurer à la cour romaine le règne des femmes. La papauté tomba en quenouille. Des courtisanes de grande maison, les deux Théodora, Marozia, dispo. sent pendant près de soixante ans de la tiare. Elles ont les clefs du château Saint-Ange ; elles tiennent l'aristocratie par leur famille, le peuple par la douceur de leur administration, les papes par leurs vices. Elles font passer leurs amants de leur lit surie trône pontifical ou dans une prison. Ces pontifes pratiquent les mœurs des Sarrasins auxquels ils payent tribut, et meurent presque tous empoisonnés ou étranglée ainsi qu'il convient à des héros de sérail. L'un d'eux, Jean XII, le petit-fils de Marozia, homme couvert d'incestes et d'adultères, ordonnait des prêtres dans une écurie et invoquait Vénus et Bacchus, en franc païen qu'il était, comme l'empereur Othon le lui reproche gravement dans une lettre. Il mourut assommé à coups de marteau par un mari jaloux. Mais ce sont là les travers des hommes et non les torts de l'institution, qui rentrent seuls dans le plan de cette histoire.

Ce qu'il y a de singulièrement remarquable dans le gouvernement de ces fameuses patriciennes, c'est la popularité dont il jouit auprès des Romains, d'ordinaire si impatients de toute domination, à commencer par celle des papes, qu'ils chérissent et abhorrent tour à tour avec une égale violence. Elles eurent l'art de régner sans trop gouverner, ménagèrent les susceptibilités démocratiques, laissèrent un libre cours aux fantaisies municipales et atteignirent ainsi à l'idéal de ces républicains si obstinés dans leur chimère, qui voulaient que Rome fût à la fois le centre de l'Église et de l'Empire sans obéir ni an pape ni à l'empereur, et que la vieille république vécût avec ses formes populaires sous cette double agglomération.

Ainsi s'explique encore l'administration relativement très-longue et surtout si originale, dans l'Europe du dixième siècle, d'Albéric, le fils de Marozia. Il continue la tradition de sa mère en maintenant l'indépendance de la cité contre les papes et contre les rois. Il règne en dictateur municipal et féodal pendant que le pontife dort au Latran, et Hugo n'ose rien entreprendre contre lui.

On conçoit que pendant un tel anéantissement, qui rappelle celui des Mérovingiens sous les maires du palais, les grandes vues théocratiques de Nicolas et d'Étienne II fussent laissées dans l'abandon et dans l'oubli. Pourtant elles étaient à la veille de reparaître avec les situations qui leur avaient donné naissance. L'antagonisme de l'Église et de l'Empire allait être rétabli par le seul fait de leur commune résurrection, et avec lui la question de savoir lequel des deux servirait à l'autre d'instrument. Hugo, Béranger II, poussés par la logique de leur rôle, travaillent de toutes leurs forces à l'unification des provinces italiennes ; mais ils échouent devant la même hostilité qui avait paralysé les efforts de leurs prédécesseurs. Après des luttes sanglantes et prolongées, au moment où Béranger Il semblait sur le point d'atteindre à l'unité si péniblement cherchée, Jean XII s'interrompt un instant de ses orgies pour faire un signe, et Othon accourt du fond de l'Allemagne pour se précipiter sur l'Italie. Le chemin était ouvert pour des siècles à l'invasion germanique.