HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848

TOME PREMIER

 

LIVRE DEUXIÈME.

 

 

Ouverture de la session de 1848. — Provocation du discours de la couronne. — Discussion de l'adresse. — Discours de Lamartine. — Projet de banquet de l'opposition dans le 12e arrondissement de Paris. — Menaces du ministère. — Réunion de députés. — Discours de Lamartine. — Appel de troupes à Paris. — Journée du 22 février. — Attroupements. — Emeute autour de la Chambre des députés. — Premières tentatives de barricades. — Journée du 23 février. — Escarmouches de la révolution qui commence. — Convocation de la garde nationale. — Son indécision. — Lamartine à la Chambre. — Ses idées. — Sa politique. — Changement du ministère. — Enthousiasme de la population. — MM. Molé, Thiers et Odilon Barrot appelés aux Tuileries. — Incertitude du roi — Le parti républicain dans le quartier Saint-Méry. — Statistique politique des combattants. — Défilé des colonnes insurrectionnelles sur les boulevards. — Lagrange. — Fusillade du boulevard des Capucines. — Promenade des cadavres dans Paris. — Réveil de la révolution.

 

I.

Telle était la situation des esprits en France à la fin de 1847, lorsque le roi convoqua les Chambres. Le ministère et le roi étonnés, mais non alarmés de ces démonstrations d'opinion les regardaient comme des symptômes entièrement factices, comme un mécontentement de paroles et de parade qui n'existait pas, selon eux, dans les esprits. Ils se confiaient dans l'immense majorité que le gouvernement possédait dans les Chambres, dans la fidélité de l'armée commandée par les princes, dans les intérêts innombrables d'ordre, de propriété, d'industrie, de commerce qui tous répugnaient au changement. Gouvernement matérialiste, ils méprisaient les éléments intellectuels d'opposition. A leurs yeux, M. Odilon Barrot n'était qu'une éloquence honnête sans volonté. M. Ledru-Rollin qu'une popularité sonore jetant le défi de la république, sans y croire, pour désorienter et dépayser l'opposition. la presse et les banquets qu'une conspiration d'ambitions impatientes faisant appel aux passions de la place publique par ressentiment de leur impuissance dans la représentation du pays.

M. Guizot était rassuré par la confiance en lui-mente et par le dédain du vulgaire qui faisaient le fond de sa nature. M. Duchâtel par l'habile maniement des partis parlementaires et par le frein des votes qu'il tenait avec souplesse dans sa main. le roi par le besoin que la France avait de lui en 1830, par sa solidarité avec l'ordre européen qui reprisait sur la stabilité de son trône, et enfin par ce sourire constant de la fortune qui lu force de le servir et de l'éblouir avait fini par l'aveugler. Ces trois hommes en qui reposaient le prestige, la force et l'adresse du cabinet attendaient donc avec une infaillible confiance que tout ce mouvement et tout ce bruit de l'opposition vinssent expirer au pied du trône et au pied de la tribune devant l'éloquence de M. Guizot, devant la tactique de M. Duchâtel et devant la vieille autorité du roi. Ils ne se doutaient pas que la majorité dans les deux Chambres ne donna un éclatant démenti aux agitations et aux menaces des partis. Ils résolurent de provoquer ce démenti en qualifiant- eux-mêmes dans le discours du roi aux Chambres la conduite des députés et des pairs qui avaient assisté aux banquets réformistes.

 

II.

Le discours du roi aux d'ambres contenait une phrase qui appelait hostiles ou aveugles les hommes associés aux mouvements des banquets réformistes. Il y en avait beaucoup dans la chambre des députés, quelques-uns dans la chambre des pairs. Ces mots imprudents servirent de texte principal à la discussion de l'adresse. Elle fut vive, ardente irritée. M. Thiers flétrit la politique étrangère qui livrait la Suisse et l'Italie. M. de Lamartine caractérisa de son point de vue cette politique exclusivement dynastique, autrichienne à Home, sacerdotale à Berne, russe à Cracovie, contre-révolutionnaire partout. Sur la question des banquets, M. Odilon Barrot parla avec l'autorité d'un chef d'opposition constitutionnelle. Lamartine, bien qu'il ne se fût pas associé aux banquets de sa personne, soutint que le ministère devait régler et non supprimer brutalement l'exercice du droit de réunion.

Non, Messieurs, répondit-il aux ministres, ne vous y trompez pas ; ce n'est pas ici, comme vous le dites, tillé agitation artificielle. Ce foyer n'est pas soufflé avec un souffle d'homme. Il n'aurait pas eu cette universalité, ce caractère qui vous alarme justement aujourd'hui. D'où vient ce phénomène-dans tin pays patient depuis dix-sept ans ? Co phénomène vient de ce que le pays s'est enfin rendu compte de l'obstination du faux système par lequel on l'entraîne en dehors de toutes ses lignes à l'intérieur, en dehors de toute sa politique, de sa dignité, et même de sa sûreté à l'extérieur. Mais le jour où après avoir mûrement réfléchi, il s'en est enfin rendu compte, quand il a vu ce système obstiné de restriction légale au dedans, de véritable oligarchie se fondant à la place de la grande démocratie régulière promise par 1830, quand il a vu que ce système changeait de mains sans changer d'action, et qu'il revoyait toujours les mêmes choses sous d'autres hommes ; quand il a vu la corruption monter cette année comme un flot impur jusque sous les pieds des pouvoirs publics, l'écume des vices les plus sordides surgir à la surface de la société politique au lieu de retomber comme elle le fait ordinairement dans la lie des nations ; quand il a vu la politique étrangère de ces dix-sept ans, politique à laquelle vous l'aviez-vous mêmes laborieusement et glorieusement attaché, la politique de la paix sapée tout à coup par vos propres mains, pour un intérêt de famille, pour un bénéfice dynastique, par les mariages espagnols ; quand il vu sacrifier ses alliances naturelles et constitutionnelles à des alliances antipathiques avec st des ennemis oppresseurs de la Suisse et de l'Italie ; quand il a vu la France enfin enserrée, bientôt comme systématiquement par vous dans une frontière de contre-révolutions, oh ! alors, oui, il s'est ému ! Et il a montré par cette émotion même qu'il était un sage et prudent pays !

Et qu'auriez-vous donc pensé, qu'auriez-vous donc dit, si, au lieu de manifester cette inquiétude, cette agitation en plein jour, il avait attendu dans un silence perfide, que les germes de désaffection semés par vous depuis tant d'années, eussent couvé dans l'esprit du peuple, et qu'à un jour donné, au lieu de cette agitation constitutionnelle, au lieu de cette opinion qui gronde en plein ciel, vous eussiez eu des mines éclatant partout sous les pas du gouvernement ? Oh alors, oui, vous pourriez accuser ! Oh alors, oui, vous pourriez dire : — Vous agissez comme des factieux, vous agissez comme des conspirateurs, vous trompez le gouvernement en imposant un perfide silence au mécontentement de l'opinion. — Et voilà ce que vous accusez ? Voilà pourquoi vous menacez non pas de vous servir de ces lois évidentes devant lesquelles tout bon citoyen baisse le front, mais sans lois, avec des lois équivoques au moins, que dis-je contre toutes les lois existantes, voilà pourquoi vous menacez la représentation elle-même de venir mettre la main de la police sur la bouche du pays !...

Le gouvernement avait et a encore l'arme de la loi. Reconnaissant qu'il n'était pas armé par la vieille législation contre un fait nouveau qui se présentait avec cette universalité et cette intensité dans le pays, il pouvait présenter une loi libérale, régulatrice, constatant le droit, ne l'anéantissant pas, loi que nous discuterions g loyalement et devant laquelle quand elle aurait été portée, nous nous inclinerions, comme le doit faire tout bon citoyen.

 

La grande majorité de la chambre applaudissait ses paroles et demandait la présentation d'une loi sur le droit de réunion. Les conservateurs eux-mêmes sentaient le danger d'un défi prolongé apporté par les ministres à la représentation. Souvenez-vous que vous allez créer un grand péril, dit Lamartine aux ministres en finissant son discours. Souvenez-vous du Jeu de Paume et de ses suites. Qu'est-ce que le jeu de paume de Versailles en 1789 ? Le jeu de paume ne fut à qu'un lieu de réunion politique des Etats Généraux fermé par des ministres et rouvert par la main de la nation à la représentation outragée du pays.

M. Guizot soutint contre M. Duvergier de Hauranne et M. Barrot, le droit du gouvernement et de la Chambre de renvoyer flétrissure pour flétrissure, et de caractériser l'inimitié ou l'aveuglement des agitateurs. M. Hébert, garde des sceaux, démontra avec talent, le danger des réunions sans répression légale. Il voulut faire revivre les lois de 1791. Il aigrit le débat en exagérant l'arbitraire. M. Ledru-Rollin lui répondit avec un éclat et avec une force qui le placèrent au premier rang des orateurs de l'opposition. La colère montait des deux côtés. Il fallait une diversion à la passion de la Chambre, une issue honorable au conflit. Cette diversion était évidemment dans la présentation d'une loi raisonnable sur la liberté et les limites du droit de réunion. Les conservateurs eux-mêmes demandaient cette loi avec MM. Duvergier de Hauranne et Lamartine. On s'obstinait. Le nœud que la prudence refusait de dénouer, une révolution allait le couper.

 

III.

Le douzième arrondissement de Paris avait organisé un banquet. L'opposition avait promis de constater son droit en y assistant, le banquet devait avoir lieu le 20 février. Le ministère ne s'y opposait pas par la force. Il se proposait seulement de faire constater le délit par lin commissaire de police, et de faire juger le fait par les tribunaux. L'opposition était unanime pour accepter le débat juridique sur ce terrain. Tout se préparait pour cette démonstration pacifique.

La veille le ministère inquiet d'une convocation adressée aux cardes nationaux sans armes, par les républicains impatients, déclare à la tribune qu'il revient sur ses concessions, et qu'il dissipera la manifestation par la force.

M. Ballot convoque l'opposition constitutionnelle chez lui pour délibérer. On propose de s'abstenir devant la résolution extrême du gouvernement. M. Barrot et ses amis cèdent à ce conseil.

Le lendemain une seconde délibération a lieu chez un restaurateur de la place de la Madeleine. M. de Lamartine, M. Berryer, M. de Larochejacquelein y sont convoqués. Ils s'y rendent. Environ deux cents députés de toutes les nuances d'opposition modérée y assistent. On discute sur le parti à prendre. La discussion est longue, diverse, embarrassée, sans conclusion digne et ferme d'aucun côté. Si l'opposition recule, elle anéantit, déshonore son nom, perd son autorité florale dans le pays. Elle passe sous les fourches andines du ministère. Si elle persiste, elle court le risque de trop vaincre et de donner la victoire au parti qui veut ce qu'elle redoute : une révolution. Mais révolution pour révolution, le risque rune révolution en avant parait à certains esprits, plus acceptable que la honte d'une révolution en arrière. Le débat se prolonge. Lamartine, quoique adversaire comme M. Thiers et M. Dufaure de l'agitation des banquets, ne peut tolérer l'humiliation d'une retraite sans honneur pour l'opinion libérale. Il répond soudainement à M. Berryer qui avait admirablement protesté sans conclure.

En écoutant l'honorable M. Berryer, dit-il, qui vous ouvrait tout à l'heure si franchement et si éloquemment sa grande âme, je me rendais trop bien compte de ses hésitations d'homme de bien, de ses anxiétés patriotiques, de ses efforts d'esprit pour trouver le droit, la vérité et la lumière dans la terrible crise où la démence d'un ministère agressif place les bons citoyens, à quelque opinion nationale qu'ils appartiennent, je reconnaissais mes pensées dans les siennes, je retrouvais mon propre cœur dans le sien.

Et moi aussi, j'ai médité connue lui, comme vous tous, sur le parti le plus honorable, le plus national, le plus prudent à la fois et le plus ferme à prendre dans l'alternative cruelle où nous sommes comme emprisonnés par la circonstance. et moi aussi aperçu les combinaisons des partis divers, compliquant pour nous les difficultés du moment et de l'avenir, et moi aussi, vu quelques vides dans nos rangs depuis que le moment approche, mais je ne m'y suis pas arrêté. Que nous importent les absents dans des crises de cette nature ! Je ne regarde jamais où sont tels ou tels hommes, je regarde où sont les droits de mon pays !

On nous dit : La crise est forte, les circonstances sont tendues, les dangers peuvent être grands pour la responsabilité des hommes fermes qui marchent en tête, au nom de leur pays. Messieurs, j'en suis plus convaincu que les préopinants, ce serait un aveuglement que de ne pas les voir, ce serait une faiblesse que de vous les dissimuler. La foule est toujours un péril, même quand elle est rassemblée par le sentiment le plus juste et le plus légitime de son devoir et de son droit. Nous le savons ; nous connaissons le mot si vrai de l'antiquité : Quiconque assemble le peuple l'émeut par son seul rassemblement ! Oui, l'horizon politique, l'horizon rapproché, l'horizon de cette semaine est chargé d'anxiétés et d'éventualités, dans lesquelles mon esprit s'est arrêté et s'arrête comme vous. Oui, j'ai réfléchi et je réfléchis encore eu ce moment, dans une cruelle perplexité, devant moi-même et devant vous. Oui, sur un doute si pesant pour notre responsabilité d'hommes de bien et d'hommes de cœur, je n'interroge pas mon intelligence seulement. je descends plus profondément en moi-même, je frappe sur ma poitrine, j'interroge ma conscience devant le juge suprême des intentions et des actes, et je me pose ainsi la question sur laquelle vous délibérez : (Sensation.)

Quelle est notre situation ?

Nous sommes placés par la provocation du gouvernement entre la honte et le péril.

Voilà le mot vrai de la circonstance ! Je le reconnais, et votre assentiment me prouve que j'ai touché juste ! (Oui, oui.) Nous sommes placés entre la honte et le péril. (Adhésion.)

La honte, messieurs ! peut-être serions-nous assez généreux, assez grands, assez dévoués, pour l'accepter pour nous-mêmes. Oui, je sens que pour ma part je l'accepterais, j'accepterais mon millième ou mon cent-millième de honte ; je l'accepterais en rougissant, mais glorieusement, pour éviter à ce prix qu'une commotion accidentelle n'ébranlât le sol de ma patrie, et qu'une goutte de ce généreux sang d'un citoyen français ne tachait seulement un pavé de Paris !

Je me sens capable, vous vous sentez tous capables de ce sacrifice ! Oui, notre honte plutôt qu'une goutte de sang du peuple ou des troupes sur notre responsabilité !

Mais la honte de notre pays, messieurs ? Mais la honte de la cause de la liberté constitutionnelle ? Mais la honte du caractère et du droit de la nation ? Non, non, non, nous ne le pouvons pas, nous ne devons pas, ni en honneur ni en conscience, l'accepter ! Le caractère, le droit, l'honneur de la nation ne sont pas à nous, ils sont au nom français ! Nous n'avons pas droit de transiger sur ce qui ne nous appartient pas !

Et que dirions-nous en rentrant dans nos départements à ceux qui nous ont confié la défense de leurs droits et le soin de leur dignité de peuple libre ? Quelle serait notre attitude, quel serait notre rôle devant eux ? Quoi ! nous avons exercé avec eux, sur la foi de l'usage et du droit de réunion chez tous les peuples libres, sur la foi de la restauration, sur la foi des ministres de la révolution de Juillet eux-mêmes qui nous ont donné l'exemple, ce droit légal de réunion politique ; nous avons autorisé par notre présence ou, comme moi, par notre consentement sinon par notre présence, ces réunions pacifiques où l'opinion constitutionnelle se fait entendre des députés ou des pouvoirs ; nous avons encouragé les citoyens à pratiquer constitutionnellement, sagement, modérément, ce droit de l'émotion publique ; nous leur avons dit : Si on attaque en vous ce droit, nous le défendrons, nous le sauverons jour vous, nous vous le rapporterons tout entier, ou du moins investi des garanties et des règles qu'il appartient à la loi seule de lui donner pour en régler l'exercice !...

Oui, voilà ce que nous leur avons dit, et aujourd'hui, cédant lâchement, non pas à une loi a que j'ai demandée moi-même à la chambre, mais à une capricieuse et arrogante injonction d'un ministre du haut de la tribune, nous prendrions son interdiction arbitraire pour loi ? nous lui livrerions sans constatation légale de notre résistance à la force, nous rendrions à l'arbitraire nos armes constitutionnelles ? nous déserterions nos engagements et ce que nous croyons la garantie fondamentale et la liberté de la nation ? Nous la laisserions sans procès( verbal au moins de spoliation, nous la laisserions dépouiller de celle de ses libertés qui est la garantie de toutes les autres, la liberté de l'opinion ? et nous rentrerions dans nos villes, dans nos départements, en disant à nos commettants : Voilà ce que nous vous rapportons de ce champ de bataille légal où vous nous avez envoyés combattre pour vous : les débris de votre constitution, les ruines de votre liberté d'opinion ! l'arbitraire ministériel à la place du droit national !

Nous avons mis le col de la France sous les pieds d'un ministre ! (Acclamations.)

Non, non, cela n'est pas possible ! Nous ne serions plus des hommes ! ce ne serait plus un peuple ! Nous devrions donner à l'instant notre démission et disparaitre, et nous anéantir dans la déconsidération publique ! (Nouvelles acclamations !)

Et ne croyez pas qu'il y ait dans ces paroles, continua-t-il, un misérable, sentiment d'orgueil personnel ; je le répète, nous déconsidérer, nous anéantir, nous, ce n'est rien ! Mais déconsidérer, mais anéantir notre pays, voilà la honte ! voilà le crime ! voilà l'infamie que nous ne pouvons pas accepter !

Messieurs, parlons de sang-froid ; le moment le réclame. Le procès est imposant entre le gouvernement et nous. Sachons bien ce que nous voulons faire accomplir mardi à la France. Est-ce une sédition ? Non. Est-ce une révolution ? Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la nécessité pour notre pays ! Qu'est-ce donc ? Un acte de foi et de volonté nationale dans la toute-puissance du droit légal d'un grand pays ! La France, messieurs, a fait souvent, trop souvent, trop impétueusement peut-être depuis cinquante ans, des actes révolutionnaires ; elle n'a pas fait encore un grand acte national de citoyens ! C'est un acte de citoyens que nous voulons accomplir pour elle ; un acte de résistance légale à ces arbitraires dont elle n'a pas su se défendre assez jusqu'ici par des moyens constitutionnels et sans armes autres que son attitude et sa volonté ! (Oui, oui.)

C'est donc un acte de citoyens que nous voulons faire et où la France veut être notre témoin par les yeux du peuple de Paris ! Sachons une fois garder, sauver, affermir, par un acte pareil, par une attitude inébranlable et calme, par l'appel à la justice et non à la violence du pays, sachons une fois garder ce que nous avons su si souvent conquérir, et jamais conserver ! (Adhésion.)

Cet acte a des dangers dans l'exécution ? Qui le nie ? Mais l'abjuration de ses droits par la nation, mais l'acceptation de l'arbitraire, mais l'encouragement aux tentatives d'usurpation ministérielle, mais l'abaissement du caractère national devant tous les gouvernements, n'en ont-ils pas aussi, des dangers ?

Des dangers ? n'en parlez pas tant, vous nous ôteriez le sang-froid nécessaire pour les prévenir, vous nous donneriez la tentation de les braver ! Il ne dépendra pas de nous de les écarter de cette manifestation par toutes les modérations, les réserves, les prudences d'actions et de paroles recommandées par votre comité. Le reste n'est plus dans nos mains, messieurs ; le reste est dans les mains de Dieu. Lui seul peut inspirer l'esprit d'ordre et de paix à ce peuple qui se pressera en foule pour assister à la manifestation pacifique et conservatrice de ses institutions. Prions le de donner ce signe de protection à la cause de la liberté et des progrès des peuples, et de prévenir toute collision funeste entre les citoyens eu armes et les citoyens désarmés. Espérons, conjurons tons les citoyens qu'il en soit ainsi. Abandonnons le reste à la Providence et à la responsabilité du gouvernement, qui provoque et qui amène seul la nécessité de cette dangereuse manifestation. Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes, je le crois, je l'espère ; mais si les baïonnettes viennent à déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, messieurs, c'est que nous défendrons de nos voix d'abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l'avenir du peuple, et qu'il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays ! Ne délibérons plus, agissons.

 

IV.

Telles furent les paroles de Lamartine. L'enthousiasme les lui arracha plus que la réflexion. Lamartine avait poussé jusque-là le scrupule jusqu'à blâmer à haute voix l'agitation des banquets comme une amorce aux révolutions. Au dernier moment il paraissait changer de langage. Il ne s'agissait plus il est vrai d'un banquet réformiste, mais du droit de réunion légal contesté à force ouverte par des ministres à des députés. La lutte entre l'opposition de toute nuance et le gouvernement se personnifiait dans ce duel politique. Lamartine croyait y voir l'honneur de l'opposition engagé et perdu si elle reculait après s'être tant avancée. L'opposition du centre gauche allait faiblir, en faiblissant elle entrainait dans sa retraite toutes les autres oppositions qu'elle avait compromises dans ses manœuvres et dans ses manifestations. Lamartine n'avait jamais fait partie de cette opposition. Il la trouvait plus personnelle que nationale, plus ambitieuse que politique. La satisfaction secrète de prendre une fois de plus cette opposition en flagrant délit de faiblesse, l'orgueil de la dépasser et de la convaincre d'inconséquence, étaient peut-être à son insu pour quelque chose dans la chaleur de son discours. Ce feu de colère s'évapora dans ces paroles. L'opposition du centre gauche mollit une fois de plus et abandonna le banquet. Les conséquences qui pouvaient découler du discours de M. de Lamartine furent dope écartées. Il ne fut pour rien dans la suite du mouvement qui prit un autre cours.

Mais si ces considérations excusent cette faute de Lamartine, elles ne suffisent pas pour l'absoudre. L'élan qu'il avait donné à l'opposition aurait pu aboutir à un conflit autant que l'obstination du gouvernement. Lamartine livrait quelque chose au hasard. La vertu ne livre rien qu'à la prudence, quand il s'agit du repos des Etats et de la vie des Hommes. Il tentait Dieu et le peuple. Lamartine se reprocha depuis sévèrement cette faute. C'est la seule qui pesa sur sa conscience dans tout le cours de sa vie politique. Il ne chercha à l'atténuer ni à lui-même ni aux autres. C'est un tort grave de renvoyer à Dieu ce que Dieu a laissé à l'homme d'Etat la responsabilité, il y avait là un défi à la Providence, l'homme sage ne doit jamais défier la fortune, mais la prévoir et la conjurer.

 

V.

Le soir quelques députés et quelques pairs se réunirent spontanément chez Lamartine au nombre de sept à huit. Ils prirent la résolution d'accepter seuls le défi porté par le gouvernement, refusé par l'opposition du centre gauche et de se rendre au banquet pour protester par leur présence contre l'interdiction arbitraire des ministres. Ils convinrent de se réunir le lendemain chez M. le duc d'Harcourt. Quelques instants plus tard ils apprirent qu'aucun banquet n'aurait lien. Ils se séparèrent.

Cependant le gouvernement dans la prévoyance des événements qui pouvaient surgir d'une telle agitation et d'une telle tension des esprits, avait réuni des forces considérables dans Paris et autour de Paris. On les évaluait à cinquante-cinq mille hommes. L'artillerie de Vincennes devait se porter au premier appel à l'entrée du faubourg Saint-Antoine. des dispositions longtemps et habilement étudiées depuis 1830 avaient assigné, en cas de soulèvement, des postes stratégiques aux différents corps dans les différents quartiers, toute émeute interceptée par ces postes devait être divisée en tronçons incapables de se rejoindre. Le fort du mont Valérien devait être occupé par une garnison nombreuse, à cheval sur la route de Paris et de Saint-Cloud. Trente-sept bataillons d'infanterie, un bataillon de chasseurs d'Orléans, trois compagnies du génie, vingt escadrons, quatre mille hommes de garde municipale et de vétérans, cinq batteries d'artillerie formaient la garnison de la capitale.

 

VI.

La nuit fut muette comme une ville qui réfléchit avant d'agir. La matinée n'annonçait point un jour sinistre. Il n'y avait ni armes sous les habits, ni colère sur les visages. Seulement des foules curieuses et inoffensives grossissaient sur les boulevards et descendaient des faubourgs élevés de Paris. Elles semblaient plutôt observer que méditer quelque chose. L'événement parut naitre de la curiosité qui l'attendait. La jeunesse dos écoles avant-garde de toutes les révolutions se réunit par groupes dans les quartiers, et s'animant par le nombre descendit en chantant la Marseillaise sur la place de la Madeleine. A ce chant le peuple électrisé répond. Leur colonne grossit, traverse la place de la Concorde, franchit le Pont-Royal, force les grilles du palais de la Chambre des Députés encore déserte, et se répand sans guide et sans but dans les jardins du palais et sur les quais. Un régiment de dragons s'avance par le quai et disperse cette jeunesse au pas et sans résistance. L'infanterie arrive, l'artillerie prend position dans la rue de Bourgogne, le pont est militairement défendu.

Les députés, attristés mais non inquiets, se réunissent sans être insultés dans leur palais. Ils montaient sur les gradins du péristyle qui fait face au pont, et contemplaient les forces croissantes dont la monarchie disposait et les premières vagues de la multitude que la cavalerie refoulait dans la rue Royale. Ou n'entendait ni cri ni un coup de feu. La musique d'un régiment de chasseurs faisait éclater des fanfares pacifiques devant les grilles de la Chambre des députés. Le contraste entre ces airs de fête et l'appareil de combat qui couvrait le quai froissait les finies et produisait une dissonance entre l'oreille et les yeux des citoyens.

 

VII.

A l'intérieur, M. Barrot déposa sur le bureau du président un acte d'accusation contre les ministres. M. Guizot voyant cet acte déposé quitta son banc, monta au bureau, lut l'accusation, et sourit de dédain. Il avait beaucoup lu et beaucoup écrit l'histoire. Son âme forte et haute en aimait les grands drames. Son éloquence recherchait les occasions retentissantes dans l'avenir. Son regard aspirait le combat. Il bravait une accusation contre laquelle il était défendu dans l'enceinte par une majorité incorporée il sa personne, et couvert au dehors par une monarchie et par une armée. La chambre distraite discuta par attitude des lois administratives.

La journée courte et sombre comme un jour vit se grossir les foules errantes, s'élever quelques barricades pour jalonner le terrain de la révolution. Des comités insurrectionnels furent en permanence dans des sociétés secrètes et dans des bureaux de journaux républicains. Nous ignorons ce qui s'y passa. Ils furent sans doute en observation plus qu'en action. L'action bornée à un conspirateur qui ne dispose jamais que d'un petit nombre de bras n'a d'influence que quand elle sert une idée générale ou une passion préexistante. Les gouvernements antiques, tyrannies on despotismes, pouvaient périr par un complot. Sous les gouvernements libres le complot s'évapore. Le seul conspirateur tout-puissant des états modernes, c'est l'opinion.

La nuit tomba sans que le sang eût coulé. Elle fut muette comme le jour, inquiète comme la veille d'un événement. Cependant la nouvelle d'un changement probable de ministère qui détendait la situation rassurait les citoyens. Les troupes bivouaquèrent sur les places et dans les rues. Quelques limes et quelques chaises des Champs-Elysées incendiés par les enfants éclairaient l'horizon d'une illumination de désordre. Le gouvernement était maître partout du pavé de Paris excepté dans l'espèce de citadelle fortifiée par la nature des constructions et la tortuosité étroite des rues autour du cloître Saint-Méry, centre de Paris. Là, quelques républicains infatigables et intrépides, qui épiaient tout et ne désespéraient de rien, s'étaient concentrés soit par tactique préconçue, soit par la spontanéité des mêmes instincts révolutionnaires. Leurs chefs même désapprouvaient leur obstination et leur témérité. On en évalue le nombre à quatre ou cinq cents tout au plus. Un autre détachement de républicains sans chefs désarma dans la nuit les gardes nationaux des Batignolles, incendia le poste de la barrière, et se fortifia dans un chantier voisin pour attendre l'événement. On ne tenta pas de les déloger.

A l'aurore les routes qui aboutissent aux portes de Paris, étaient couvertes de colonnes de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie que les ordres du gouvernement avaient appelés. Ces troupes étaient imposantes, obéissantes, disciplinées, mais tristes et silencieuses. La douleur des guerres intestines assombrissait leurs fronts. Elles prenaient successivement position aux grands embranchements des quartiers qui déversent les populations de Paris. La multitude ne combattait en niasse sur aucun point. Des groupes disséminés et insaisissables désarmaient seulement les postes isolés, enfonçaient les boutiques d'armuriers, et tiraient invisibles des coups de feu perdus sur les troupes. Les barricades partant du centre de l'église Saint-Méry, s'élevaient en rayonnant et en se multipliant de proche en proche presque sous les pas de l'armée. A peine élevées elles étaient abandonnées. Les troupes n'avaient que des pierres à combattre. C'était une bataille silencieuse dont on sentait les progrès sans entendre le bruit.

La garde nationale appelée par un tardif rappel, se réunissait légion par légion. Elle restait neutre et se bornait à s'interposer entre les troupes et le peuple en demandant à haute voix le renvoi des ministres et la réforme. Elle servait ainsi de bouclier à la révolution.

 

VIII.

Tel était le 24 février au lever du jour l'état de Paris. Les troupes, fatiguées de ne pas voir d'ennemis et de sentir cependant l'hostilité partout, stationnaient fidèles mais mornes à leurs différents postes. Les généraux et les officiers s'entretenaient à voix basse de l'inexplicable indécision des événements. On rencontrait aux issues des principales rues des pelotons de cavaliers enveloppés dans leurs manteaux gris, le sabre nu à la main, immobiles depuis trente-six heures à la même place, et laissant dormir sous eux leurs chevaux frissonnant de froid et de faim. Des officiers d'ordonnance passaient au galop de moments en moments, portant d'un point de Paris à l'autre des ordres et des contre-ordres. On entendait dans le lointain du côté de l'hôtel de ville et dans les labyrinthes profonds et tortueux des rues adjacentes, quelques feux de peloton qui paraissaient se ralentir et s'éteindre à mesure que la journée s'avançait. Le peuple était peu nombreux dans les rues, il semblait laisser combattre pour lui l'esprit invisible de la révolution et ce petit nombre de combattants obstinés qui mouraient pour elle au cœur de Paris. On eût dit qu'entre ces masses du peuple et ce groupe de républicains, il y avait un secret mot d'ordre, une intelligence muette qui disait aux uns : Résistez encore quelques heures, et aux autres : Vous n'avez pas besoin de vous mêler à la lutte et de verser le sang français. Le génie de la révolution combat pour tous. La monarchie est sur sa pente. Il suffit de la pousser. Avant que le soleil se couche la République aura triomphé.

 

IX.

Le sort de la journée était dans les dispositions de la garde nationale. Le gouvernement jusque-là n'avait pas voulu sonder ses dispositions équivoques, en lui demandant de prendre une part active aux événements et de faire feu sur le peuple de Paris. Le général Jacqueminot son commandant en chef, intrépide et aventureux de sa personne, mais malade, ne doutait pas de trouver dans ses officiers et dans ses soldats la résolution martiale et dévouée qu'il sentait en lui-même. Le Roi qui pendant dix-huit ans avait serré homme par homme la main de cette garde civique de Paris, et qui savait mieux que personne quelle profonde solidarité existait entre leurs intérêts et es siens, se croyait sûr de leurs cœurs et de leurs baïonnettes.

Le préfet de Paris, comte de Rambuteau, très-attaché à la famille royale, mais incapable de flatter jusqu'à la catastrophe ceux qu'il aimait, ne partageait plus cette confiance. Ses rapports journaliers avec le commerce de Paris d'où sortaient presque tous les colonels et les officiers de ce corps, lui avaient révélé depuis quelque temps un mécontentement sourd, nue désaffection ingrate peut-être, mais réelle, qui ne se résoudrait pas en sédition, mais qui pourrait se manifester en abandon il l'heure du danger. Il en avait averti le Roi. Le Roi avait repoussé d'un sourire et d'un geste d'incrédulité cet avertissement. Allez, lui avait dit ce prince, occupez-vous de Paris, je réponds du royaume. Le fidèle magistrat s'était retiré inquiet d'une si profonde sécurité.

 

X.

La garde nationale appelée en effet le matin du 23 pour s'interposer entre le peuple et la troupe de ligne répondait lentement et mollement à l'appel. Elle voyait dans le mouvement prolongé du peuple une manifestation anti-ministérielle, une pétition armée en faveur de la réforme électorale qu'elle était loin de désapprouver. Elle y souriait en secret. Le nom de M. Guizot lui était devenu antipathique. Son autorité provocante et trop prolongée lui pesait. Elle aimait ses principes de gouvernement peut-être, elle n'aimait pas l'homme. Elle voyait en lui d'abord un complaisant, puis un harceleur imprudent de l'Angleterre. Elle lui reprochait la paix trop chèrement achetée par des servilités politiques en Portugal, elle lui reprochait la guerre trop témérairement risquée pour l'agrandissement de la famille d'Orléans à Madrid. Elle se réjouissait de la chute et de l'humiliation de ce ministre également impopulaire par la paix et par la guerre.

Elle ne s'alarmait pas trop de voir ce peuple voter à coups de fusil, contre le système usé du Roi. Ce prince avait vieilli dans le cœur de la garde nationale, comme dans le chiffre de ses années. Sa sagesse paraissait aux Parisiens pétrifiée en obstination. Cette obstination ébranlée ou vaincue par l'émeute semblait à la bourgeoisie une juste 'punition d'une trop longue fortune. Tout se bornerait selon les gardes nationaux à un changement de ministère un peu forcé par l'émotion de Paris, à l'entrée de l'opposition aux affaires, dans la personne de M. Thiers et de M. Odilon Barrot. à une réforme modérée de la loi électorale, à une Chambre des députés rajeunie et retrempée dans l'esprit du pays, les plus clairvoyants n'y voyaient au plus qu'une abdication du Roi et une Régence. En un mot la garde nationale par ses murmures, croyait faire de l'opposition dans la rue, quand elle faisait déjà une révolution.

Elle ne doutait pas du reste que la nuit n'eût porté conseil au Roi ; que le nouveau ministère ne fût annoncé dans la matinée ; et que l'émeute sans objet ne s'évanouit d'elle-même et ne se changeât comme la veille en cris de joie et en illuminations.

 

XI.

La chambre des députés était réunie depuis huit heures du matin, pour attendre les communications que le Roi aurait à lui faire adresser par ses ministres. Elle étaie aussi pleine de sécurité que le Roi lui-même. La majorité confiante dans sa force, dans le nombre des troupes, dans leur fidélité, s'entretenait paisiblement sur ses bancs, des différentes combinaisons ministérielles que l'heure prochaine viendrait révéler aux députés. On voyait un changement de pouvoir imminent, nul ne voyait encore un changement de gouvernement. Les amis rassasiés de l'ancien ministère étaient consternés. Les ambitieux rayonnaient de leur prochaine fortune. Les hommes indépendants contemplaient avec tristesse cette lutte entre deux partis acharnés d'où pouvait sortir la ruine du pays. Une anxiété pénible mais non désespérée cependant, pesait sur l'Assemblée. Chaque fois qu'un homme important entrait dans la salle, on se groupait autour de lui, comme pour lui arracher d'avance le mot du destin.

Cependant un de ces hommes auxquels la Providence réservait une part dans l'événement, ne prévoyait pas encore la catastrophe qui allait engloutir la monarchie dans quelques heures, cet homme était Lamartine.

Lamartine était fils d'un gentilhomme de province, des bords de la Saône.

Sa première jeunesse avait été obscure. Il l'avait dépensée en études, en voyages, en retraites à la campagne. Il avait beaucoup conversé avec la nature, avec les livres, avec son cœur, avec ses pensées. Il avait été nourri dans la haine de l'Empire, cette servitude n'était glorieuse qu'au dehors, elle était morne et terne au dedans. La lecture de Tacite soulevait son cœur contre cette tyrannie du nouveau César. Issu d'une race militaire religieuse et royaliste, Lamartine était entré dans les gardes du Roi au retour des Bourbons, comme tons les fils de l'ancienne noblesse de province. L'impatience et le 'dégoût du service en temps de paix l'en avaient fait sortir. Il avait repris son indépendance et ses courses à travers le monde. Des poésies presque involontaires avaient répandu son nom. Cette illustration précoce Fa-voit fait accueillir par les hommes politiques du jour, M. de Talleyrand, M. Pasquier, M. Mounier, M. Royer-Collard, M. de Broglie, M. de Bonald, M. Lainé surtout. Il était entré sous leurs auspices dans la diplomatie. Ses opinions dès lors libérales et constitutionnelles comme celles de sa famille, avaient déplu à la cour. Son indépendance avait nui à son avancement. En 1830 il venait seulement d'être nommé ministre plénipotentiaire en Grèce.

Après la révolution de juillet, il donna sa démission par un sentiment de respect envers ri fortune croulante de la maison des rois qu'il avait servis, et de réserve envers la fortune ascendante des rois nouveaux qui s'élevaient. Il avait employé deux ans à voyager en Orient. L'horizon du inonde agrandit la pensée. Le spectacle des ruines des empires attriste mais fortifie la philosophie. On voit comme des hauteurs d'un faite géographique, surgir, grandir et se perdre les races ; les idées, les religions, les empires. Les peuples disparaissent. On n'aperçoit plus que l'humanité traçant son cours, et multipliant ses haltes sur la route de l'infini. On discerne plus clairement Dieu au bout de cette rente de la caravane dés nations. On cherche à se rendre compte titi dessein divin de la civilisation, on l'entrevoit. On prend la foi du progrès indéfini des choses humaines. La politique momentanée et locale se rapetisse et s'évanouit. La politiqué universelle et éternelle apparaît. On était parti homme, on revient philosophe. On n'est plus que du parti de Dieu. L'opinion devient une philosophie. La politique, une religion. Voilà l'effet des longs voyages et des profondes pensées à travers l'Orient. On ne découvre le fond de l'abîme et les secrets du lit de l'Océan, qu'après que l'Océan lui-même est tari. Il en est ainsi du lit des peuples, l'histoire ne les comprend qu'après qu'ils ne sont plus.

 

XII.

Pendant son voyage en Orient, Lamartine avait été nominé député par le département du Nord. Il avait siégé isolé des partis pendant douze ans, cherchant la route de la vérité, et la lumière de la philosophie, parlant tour à tour, pour ou contre les vues du gouvernement, sans haine comme sans amour pour la nouvelle dynastie. la regardant régner, prêt à l'aider si elle voulait gouverner dans le sens de la démocratie croissante en droit comme en puissance, prêt à lui résister, si elle reprenait la route du passé.

Les principes politiques de Lamartine étaient ceux de l'éternelle vérité dont l'Évangile est une page. l'égalité des hommes devant Dieu, réalisée sur la terre par les lois et les formes de gouvernement qui donnent au plus grand nombre et bientôt à l'universalité des citoyens la part la plus égale d'intervention personnelle dans le gouvernement, et par là bientôt dans les bénéfices moraux et matériels de la société humaine.

Lamartine néanmoins reconnaissait le gouvernement de la raison comme supérieur à la brutale souveraineté du nombre, car à ses yeux, la raison étant la réverbération de Dieu sur le genre humain, la souveraineté de la raison était la souveraineté de Dieu. ll ne poussait point jusqu'à la chimère ses aspirations à l'égalisation violente et actuellement impossible des conditions sociales. Il ne comprenait aucune société civilisée sans ces trois bases qui semblent données par l'instinct même, ce grand révélateur des vérités éternelles : l'Etat, la famille, la propriété. Le communisme des biens qui amène nécessairement le communisme de la femme, de l'enfant, du père et de la mère, et l'abrutissement de l'espèce, lui faisait horreur. Le socialisme dans ses différentes formules, saint-simonisme, fourriérisme, expropriation du capital, sous prétexte d'affranchir et de multiplier le produit, lui faisait pitié. La propriété sans doute lui paraissait, comme toute chose, perfectible par les institutions qui la développent au lieu de la détruire ; mais le salaire protégé était pour lui la forme la plus libre et la plus parfaite de l'association entre le capital et le travail, puisque le salaire est la proportion exacte librement débattue entre la valeur du travail et les besoins du capital, proportion exprimée dans tout pays de liberté par ce qu'on appelle concurrence.

Néanmoins comme le travailleur pressé par la faim, n'a pas toujours et immédiatement sa liberté complète de débattre son droit et de proportionner ainsi le prix de son travail au service qu'il rend au capital, Lamartine admettait dans une certaine mesure, l'Etat comme arbitre, ou comme le grand Prud'homme, entre les exigences contraires des deux contractants.

Il voulait de plus que l'Etat, providence des forts et des faibles, fournit dans certains cas extrêmes, déterminés par l'administration, du travail d'assistance, aux travailleurs sans aucune possibilité de se procurer le pain de leurs familles. Il demandait une taxe des pauvres. Il ne voulait pas que le dernier mot d'une société civilisée à l'ouvrier manquant d'aliments et d'abri, fût l'abandon et la mort. il voulait que ce dernier mot fût du travail et du pain !

Enfin pénétré des avantages de la propriété, ce véritable droit de cité des temps modernes, il aspirait à éteindre graduellement le prolétariat, en appelant à la propriété plus universalisée le plus grand nombre et enfin l'universalité des citoyens. Mais la première condition de cet appel successif à une part de propriété dans la main de tous, était le respect de la propriété dans les mains des propriétaires, des négociants, des industriels déjà élevés par le travail et par aéré-dite de la famille à cette dignité et à ce bien-être. Déposséder les uns pour enrichir les autres ne lui semblait pas un progrès, mais une spoliation ruineuse pour tous.

Telles étaient ses idées sur le côté social de hi révolution à accomplir, ou plutôt du gouvernement à perfectionner au profit des masses. Quant à la forme même du gouvernement, il avait écrit dans son livre de l'Histoire des Girondins sa vraie pensée sous la forme monarchique ou sur la forme républicaine. Nous la reproduisons[1]. Ces pages contiennent l'homme.

 

XIII.

On le voit par ces pages, la question de gouvernement était pour Lamartine, une question de circonstance, plutôt que de principe. Il est évident que si le gouvernement constitutionnel de Louis-Philippe eût tendu à accomplir graduellement et sincèrement les deux ou trois grands perfectionnements moraux ou matériels demandés par l'époque, Lamartine dit défendu la intime-chie. Car dans son appréciation calme et raisonnée du bonheur des nations et des individus, la stabilité et l'ordre lui paraissaient certainement d'immenses conditions de repos. Or le repos est un bien. Mais Lamartine savait que les pouvoirs assis selon l'expression dont il s'est servi dans les Girondins, se refluent presque invinciblement à ces œuvres de transformation qui sont toujours des secousses. Tout en se refusant par conscience, à provoquer lui-même une révolution, il acceptait dans son esprit l'éventualité d'une révolution involontaire, si la force des choses en contenait jamais une. Il était résolu à en braver les orages et les périls, pour la faire concourir d'un côté à l'accomplissement des idées qu'il croyait mûres ; et de l'autre pour la contenir, autant qu'il serait en lui, dans les bornes de la justice, de la prudence et de l'humanité.

Les deux idées principales que Lamartine croyait assez saintes et assez mûres pour valoir l'effort d'une révolution, étaient entièrement désintéressées. Elles ne profitaient qu'à Dieu et à l'humanité. Elles ne satisfaisaient en rien ses intérêts ou ses passions personnelles, ou du moins c'étaient les passions d'un philosophe, et non celles d'un ambitieux. Il n'avait rien à y gagner. Il avait beaucoup à y perdre. Il ne demandait à cette révolution éventuelle que de la servir et de lui donner son cœur, sa raison, peut-être sa vie. Ces deux idées étaient dignes d'un tel sacrifice.

L'une était l'avènement des masses au droit politique, pour préparer de là leur avènement progressif, inoffensif et régulier à la justice c'est-à-dire à l'égalité de niveau, de lumière et de bien-être relatif dans la société.

La seconde était l'émancipation réelle de la conscience du genre humain, non par la destruction, mais par la liberté complète des croyances religieuses. Le moyen à ses yeux était la séparation définitive de l'Etat et de l'Eglise. Tant que l'Etat et l'Eglise seraient enchaînés l'un à l'autre ; par des contrats simoniaques, par des salaires reçus et par des investitures données, l'Etat lui paraissait interposé entre Dieu et la conscience humaine. Les religions, de leur côté, lui paraissaient altérées on profanées, en descendant ainsi de leur majesté de croyances volontaires, à la condition servile de magistratures politiques. La révolution de 89, avait-il dit à la tribune, a conquis la liberté pour tout le monde, excepté pour Dieu. La vérité religieuse est captive de la loi, ou captée per les salaires et les faveurs partiales des gouvernements. Il faut lui restituer son indépendance et l'abandonner à son rayonnement naturel sur l'esprit humain. En devenant plus libre, elle deviendra plus vraie, en devenant plus vraie, elle deviendra plus sainte. En devenant plus sainte et plus libre, elle deviendra plus efficace. Elle n'est que loi, elle sera foi. Elle n'est que lettre, elle sera esprit. Elle n'est que formule, elle sera action.

Lamartine avait été créé religieux, comme l'air, a été créé transparent. Le sentiment de Dieu était tellement indivisible de son âme, qu'il était impossible de distinguer en lui la politique de la religion. Tout progrès qui n'aboutissait pas pour l'homme à une connaissance plus lumineuse et à une adoration plus active du créateur source et fin de l'humanité, lui paraissait une marche à tâtons et sans but dans le néant.

Mais en appelant de toutes ses aspirations, et de tous ses actes, un progrès dans la foi et dans l'adoration, Lamartine ne voulait ce progrès que par l'action de la raison générale sur tous, et de chacun sur sa propre raison. Il avait horreur des persécutions, des violences ou même des captations de conscience. II respectait sincèrement dans les autres cet organe le plus inviolable de tous ceux dont l'homme est formé, la croyance. Il vénérait la foi et la piété sous quelque forme sainte qu'elles animassent, éclairassent et consolassent ses frères. Il se rendait compte des innombrables et saintes vertus dont le catholicisme entendu autrement qu'il ne l'entendait lui-même, était le ressort divin dans le cœur des croyants. Il serait mort pour l'inviolabilité du culte sincère et consciencieux du dernier des fidèles. Il désirait que les religions se dépouillassent elles-mêmes de la vétusté dont elles étaient revêtues, il ne voulait pas qu'elles en fussent violemment on même irrévérencieusement dépouillées. Son seul apôtre était la liberté, c'est le seul digne ministre de Dieu dans l'esprit des hommes. il respectait le sacerdoce, pourvu que ce sacerdoce fût la magistrature volontaire de l'âme armée de la foi et non de la loi. Son système de la liberté des cultes par la seule association était rationnel, pieux, et anti-révolutionnaire dans le mauvais sens du mot.

 

XIV.

C'étaient là les deux principaux mobiles secrets qui poussaient Lamartine, non à faire, mais à accepter une révolution, ou du moins un complément de révolution. Car, il ne se dissimulait nullement les difficultés, les dangers et les malheurs que toute révolution entrante après elle. Il aimait la démocratie, comme la justice. Il abhorrait la démagogie, comme la tyrannie de la multitude. Dieu a composé l'humanité comme il a composé l'homme d'un principe de bien et d'un principe de mal. Il y a une dose de vertu et une dose de vice et de crime dans les masses comme dans les individus. Ce vice et ce crime s'agitent et s'exaltent dans les révolutions. Tout ce qui les met en mouvement paraît les multiplier, jusqu'à ce que le calme renaisse, et que leur nature les mitraille au fond. C'est la guerre de l'écume coutre l'océan. L'océan en se calmant triomphe toujours et engloutit l'écume. Mais il n'en a pas moins été souillé. Lamartine savait cela. Il tremblait d'avance des excès de la démagogie. Il était résolu à lui résister et à mourir au besoin, pour préserver de ses délires et de ses fureurs le parti pur du peuple, et la majesté calme d'une révolution.

 

XV.

Or, pendant qu'il écoutait et qu'il regardait sans bien le comprendre, le mouvement plus semblable à une émeute qu'à une révolution, qui se concentrait dans quelques rues du centre de Paris, voici ce qui s'était accompli.

Le 25 au soir, peu de moments après la chute du jour, la foule satisfaite d'un changement de ministère, inondait les boulevards et les rues en battant des mains aux illuminations qui étincelaient sur les façades des maisons. Un sentiment de paix et de joie intime reposait au fond du cœur des citoyens. C'était comme une proclamation muette de réconciliation et de concorde après une colère avortée entre à Roi et le Peuple. On savait que le Roi non vaincu mais ébranlé, faisait appeler successivement aux Tuileries M. Molé, M. Thiers, M. Barrot.

M. Molé, homme de tempérament politique, exercé aux crises, agréable aux cours, estimé des conservateurs, aimé de la haute bourgeoisie, une de ces aristocraties de naissance et de caractère, dont la supériorité est si naturelle, que la démocratie la plus jalouse s'honore de les reconnaître et de les aimer.

M. Thiers, chef de l'opposition personnelle an Foi, homme dont le talent prêt à tout, et capable des évolutions les plus inattendues, pouvait également étonner les conservateurs, dominer le Roi ou fasciner le peuple.

M. Barrot, inapplicable jusque-là au gouvernement à cause de l'inflexibilité et de la popularité de ses principes, mais que l'extrémité du danger rendait aujourd'hui nécessaire, et dont le nom seul promettait, au peuple la dernière administration possible entre ln royauté et la république.

Ses opinions plaçaient M. Barrot sur les dernières limites de la monarchie. C'était le Lafayette de 1848. Son éloquence était de nature à faire la force et l'éclat d'un ministère. Son caractère, d'une pureté incontestée, quelquefois fléchi par des complaisances et des indécisions d'esprit, jamais par des faiblesses de cœur, faisait de lui une idole sérieuse et presque inviolable du peuple. C'était l'opposition personnifiée, mais l'opposition désintéressée de toute autre ambition que celle de la gloire honnête. Un tel homme semblait avoir été réservé pendant dix-huit ans à l'écart, pour sauver à l'heure suprême le Roi vaincu qui se jetait dans ses bras.

 

XVI.

Ces négociations n'avaient pas abouti dans la soirée du 25. Le Roi était resté sourd aux conditions proposées par M. Molé. Un changement d'hommes paraissait à ce prince un sacrifice suffisant à la nécessité. Un changement dans les choses lui semblait, une abdication de sa propre sagesse. Quant à M. Thiers et à M. Barrot, leurs noms répugnaient au Roi, connue des signes visibles de sa défaite personnelle. Il se réservait ces deux noms, comme de suprêmes conjurations, contre de suprêmes dangers. mais il ne se croyait pas sérieusement condamné à s'en servir. La nuit lui restait pour réfléchir et pour se décider selon les apparences plus ou moins menaçantes du jour suivant. Rien n'annonçait que cette nuit qui commençait dans les splendeurs d'une illumination, fût la dernière nuit de la monarchie.

Un petit nombre de combattants concentré dans ce quartier de Paris qui forme par l'obliquité et par le défilé de ses rues, la citadelle naturelle des insurrections, conservait seul une attitude hostile et une position inabordable. Ces hommes étaient presque tous les vétérans de la République, formés à la discipline volontaire des sectes dans les sociétés secrètes des deux monarchies. Aguerris à la lutte et même au martyre dans toutes les journées qui avaient ensanglanté Paris et contesté l'établissement du règne. Nul ne savait par qui ils étaient commandés. Leur chef invisible n'avait ni nom, ni grade. C'était le souille invisible.de la révolution, l'esprit de secte, l'âme du peuple, souffrant du présent, aspirant à faire éclore l'avenir. le fanatisme désintéressé et de sang-froid qui jouit de mourir si, dans sa mort, la postérité peut trouver un germe d'amélioration et de vie.

A ces hommes se joignaient deux autres espèces de combattants qui se précipitent toujours d'eux-mêmes dans les mouvements tumultueux des séditions, les natures féroces que le sang allèche et que la mort réjouit, et les natures légères que le tourbillon attire et entraîne, les enfants de Paris. Mais ce noyau ne grossissait pas. Il se contentait de donner ainsi des heures au soulèvement général.

Ce soulèvement ne se manifestait nulle part. Il fallait un cri de guerre pour l'exciter, un cri d'horreur pour sellier la fureur et la vengeance dans cette masse de population flottante également prête à l'entrer dans ses demeures, ou à en sortir pour submerger le gouvernement. Quelques groupes muets se formaient seulement çà et là, à l'extrémité des faubourgs du Temple et de Saint-Antoine. D'autres groupes, en petit nombre, apparaissaient à l'embouchure des rues qui ouvrent de la chaussée d'Antin sur les boulevards.

Ces deux natures de groupes étaient distincts par le costume et par l'attitude. Les uns étaient composés de jeunes gens appartenant aux classes riches et élégantes de la bourgeoisie, aux écoles, au commerce, à la garde nationale, à la littérature et au journalisme surtout, ceux-là haranguaient le peuple, exaltaient sa colère contre le roi, le ministère, les chambres, parlaient de rabaissement de la France à l'étranger, des trahisons diplomatiques de la cour, de la corruption et de la servilité insolente des députés vendus à la discrétion de Louis Philippe. Ils discutaient à haute voix entre eux les noms des ministres populaires que l'insurrection devait imposer aux Tuileries. Les nombreux promeneurs et les lassants curieux de nouveautés s'arrêtaient autour des orateurs et applaudissaient à leurs motions.

Les autres étaient formés d'hommes du peuple, sortis de leurs ateliers depuis deux jours au bruit de la fusillade. Leurs vestes de travail sur leurs épaules, leurs chemises bleues débraillées, leurs mains noircies encore de la fumée du charbon. Ceux-ci descendaient en silence par petits pelotons rasant les murailles des rues qui dégorgent Clichy, la Villette, le canal de l'Ourcq. Un ou deux ouvriers mieux vêtus que les autres d'une veste de drap, ou d'une redingote à longues basques, marchaient devant eux, leur parlaient à voix basse, et semblaient leur donner le mot d'ordre. C'étaient les chefs des sections des Droits de l'Homme, ou des Familles.

La société des Droits de l'Homme et des Familles était une sorte de maçonnerie démocratique instituée depuis 1850, par quelques républicains actifs. Ces sociétés conservaient sous des noms divers, depuis la destruction de la première république par Bonaparte, les rancunes de la liberté trahie et aussi quelques tradition. ; de jacobinisme transmises de Babeuf à Buonarotti, et de Buonarotti aux jeunes républicains de cette école. Les membres de ces sociétés purement politiques étaient recrutés presque tous parmi les chefs d'ateliers mécaniciens, serruriers, ébénistes ; typographes, menuisiers, charpentiers, de Paris.

Parallèlement à ces conjurations permanentes contre la royauté, clé de voûte du privilège, s'organisaient des sociétés philosophiques composées à peu près des mêmes éléments, les unes sous les auspices de Saint-Simon, les autres de Fourrier, celles-là de Cabet, celles-ci de Raspail, de Pierre Leroux, de Louis Blanc. C'étaient des conjurations à ciel ouvert par la seule propagande de la parole, de l'association et du journalisme. Sectes jusque-là pacifiques, ces sociétés discutaient et faisaient discuter librement leurs dogmes.

Ces dogmes dont le principe était une fraternité chimérique réalisée sur la terre, tendaient tous à la suppression de la propriété individuelle. Ils tendaient par une conséquence directe à la suppression de la famille. La famille est la trinité du père, de la mère et de l'enfant. Le père, la mère et l'enfant qui les perpétue, renouvellent sans cesse cette trinité qui seule complète et continue l'homme. Sans la propriété personnelle et héréditaire, cette famille, source, délices, et continuation de l'humanité, n'a aucune base pour germer et se perpétuer ici-bas. L'homme est un mâle, la femme une femelle, l'enfant un petit da troupeau humain. Le sol sans maître cesse d'être fertile. La civilisation, produit de la richesse, du loisir et de l'émulation, s'évanouit. L'expropriation de la famille est le suicide du genre humain.

Ces vérités élémentaires étaient reléguées au nombre des préjugés et insultées des noms de tyrannie par les différents maîtres de ces écoles. Philosophes ou sophistes, aventuriers d'idées, ces hommes la plupart honnêtes, convaincus, fanatiques de leurs propres chimères, s'étaient lancés par l'imagination plus loin que le monde social ne porte les pieds de l'homme, ils s'égaraient éloquemment dans le chaos des systèmes, ils y égaraient malheureusement avec eux des hommes simples, souffrants, crédules, à pensées courtes, à intentions droites, à idées faussées par la misère et par le ressentiment contre le monde réel. Ces systèmes étaient la poésie du communisme enivrant des aspirations des utopistes, et la vengeance des mécontents de l'ordre social. Le peuple nomade. des ateliers, dépaysé de son sol natal et de ses vérités de famille, s'y jetait sans en apercevoir le néant. il s'irritait de la lenteur du temps à réaliser les promesses de ses maîtres. Tout ébranlement du gouvernement paraissait aux membres de ces sociétés anti-sociales un avènement de leurs rêves. Sans partager en rien le dogme purement républicain et niveleur de la société des Droits de l'Homme et de la société des Familles, les socialistes se joignaient de cœur aux combattants, espérant trouver leur trésor sous une ruine. La différence entre ces deux natures de révolutionnaires est que les premiers étaient inspirés par le haine de la royauté, les seconds par le progrès de l'humanité. La République et l'égalité étaient le but des uns ; la rénovation sociale et la fraternité, le but des autres. Ils n'avaient de commun que l'impatience contre ce qui existait, et l'espérance de ce qu'ils voyaient poindre dans une prochaine révolution.

 

XVII.

Vers dix heures du soir, une petite colonne de républicains de la jeunesse bourgeoise, déboucha par la rue Lepelletier, elle se groupa en silence à la porte du journal le National comme si un rendez-vous eût été assigné. Dans toutes nos révolutions, le conseil se tient, le mot d'ordre est donné, l'impulsion part autour d'un bureau de journal. Ce sont les comices de l'opinion, les tribunes ambulantes du peuple. On entendit un long colloque entre les républicains du dedans et les républicains du dehors. Les paroles brèves et fiévreuses étaient échangées à travers la fenêtre basse et grillée de la loge du portier. La colonne inspirée du feu qui venait de lui être communiqué, s'avança aux cris de vive la réforme ! à bas les ministres ! vers le boulevard.

A peine avait-elle quitté la butteur du bureau du National, qu'une autre colonne d'ouvriers et d'hommes du peuple s'y présenta et s'y arrêta à la voix de son chef. Elle semblait y être attendue. On lui battit des mains de l'intérieur de la maison, puis un homme jeune, de petite taille, le feu concentré dans les regards, les lèvres agitées par l'enthousiasme, les cheveux agités par le souille de l'inspiration, monta sur le mur d'appui intérieur de la fenêtre et harangua cette multitude. Les spectateurs ne virent que les gestes, n'entendirent que le son de voix, et quelques phrases vibrantes, accentuées par mie bouche méridionale. Le ton de cette éloquence était populaire, mais cette popularité, savante et imagée n'avait rien de trivial. Elle élevait la nie de Paris it la hauteur du forum de Rome. C'était la passion moderne sur les lèvres d'un homme nourri de l'antiquité. On crut reconnaître à la lueur d'une lampe, l'homme lettré sous le tribun. C'était, dit-on, M. Marrast, le rédacteur tour à tour enjoué ou foudroyant des sarcasmes, ou des colères de l'opposition républicaine.

Le contre-coup de cette harangue se faisait ressentir dans les impatiences, dans les attitudes, dans les frémissements muets de ce groupe de combattants. Ils partirent pour rejoindre le premier groupe qui semblait les diriger. Deux autres groupes silencieux aussi, s'avançaient au même instant, comme un corps détaché vers une position indiquée d'avance. L'un paraissait venir des quartiers populeux et toujours frémissants du boulevard de la Bastille. L'autre par le centre de Paris, ayant formé son noyau dans le bureau du journal la Réforme. Trempés dans l'hile des conspirateurs les plus infatigables contre la royauté, à la tête desquels marchaient des hommes de plus d'action que de paroles, ceux-1h avaient des armes sous leurs habits. Ils marchaient comme une  troupe aguerrie et vieillie au feu, dont chaque combattant s'appuie avec confiance sur le bras éprouvé de son compagnon d'armes.

La colonne du boulevard de la Bastille était plus nombreuse, mais moins compacte et moins virile. Elle rappelait ces processions révolutionnaires du meule peuple descendant dans Paris aux jours décisifs de nos premiers troubles civils. On v voyait beaucoup de femmes et d'enfants en haillons, migrations des faubourgs qui viennent de temps en temps étonner le centre riche et voluptueux des capitales par le spectacle de l'indigence et de la virilité du peuple primitif. Ces groupes plus populaires ont besoin de symboles visibles et éclatants pour se rallier. Ils tiennent des troupeaux, il leur faut un guide. lis tiennent de l'armée, il leur faut un drapeau et des tambours, des couleurs et du bruit. Ils portaient deux ou trois drapeaux déchirés dans les luttes de la veille et du jour. On y lisait quelques imprécations triviales gravées sur la bande blanche des trois couleurs.

Un homme d'environ quarante ans, grand, maigre, les cheveux bouclés et flottant jusque sur le con, vêtu d'un paletot blanc usé et taché de boue, marchait en tête au pas militaire. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Sa tête un peu penchée en avant, comme un homme qui va affronter les balles avec réflexion, et qui marelle à la mort, fier de mourir. Les veux de cet homme connu de la foule, concentraient tout le feu d'une révolution. Sa physionomie était l'expression d'un défi qui brave, la force. Ses lèvres, perpétuellement agitées par la parole intérieure, étaient piles et tremblantes. Cependant sa figure toute martiale avait, au fond, quelque chose de rêveur, de triste et de compatissant, qui excluait toute idée de cruauté dans le courage. Il y avait plutôt dans sa pose, dans son attitude et dans ses traits, un fanatisme dans le dévouement, un égarement dans l'héroïsme, qui rappelait les Delhys de l'Orient enivrés d'opium pour se précipiter dans la mort. On disait que son nom était Lagrange.

Vers le café Tortoni, rendez-vous d'oisifs, ces trois colonnes se massèrent. Elles fendirent sous leurs poids la foule de curieux et de désœuvrés qui flottaient au gré de l'oscillation naturelle des foules aux grands carrefours des boulevards. Une partie du peuple inoffensif suivit machinalement les flancs de cette colonne muette. Un petit détachement composé d'ouvriers armés de sabres et de piques, se sépara du corps principal t‘t la hauteur de la rue de Choiseul, et s'enfonça sans bruit, dans cette rue. Ce détachement paraissait avoir pour mission d'aller tourner l'hôtel des affaires étrangères occupé par les troupes, pendant que la tête de la colonne les aborderait en face. Un plan invisible combinait évidemment ces mouvements. Le souffle unanime d'une révolution soulève les tuasses. Des conjurés seuls peuvent en gouverner avec tant de précision les hasards et en diriger ainsi les évolutions.

 

XVIII.

Un drapeau rouge flottait au milieu de la fumée des torches sur les premiers rangs de cette multitude. Elle continuait à s'avancer en s'épaississant. Une curiosité sinistre s'attachait ù ce nuage d'hommes qui semblait porter le mystère de la journée.

En face de l'hôtel des affaires étrangères, un bataillon de ligne rangé en bataille, les armes chargées, son commandant en tête, barrait le boulevard. La colonne s'arrête tout à coup devant cette haie de baïonnettes. Le flottement du drapeau et la lueur des torches font cabrer le cheval du commandant. Le cheval, pivotant d'effroi sur ses jarrets, se rejette vers le bataillon qui s'ouvre pour envelopper son chef. tin coup de feu retentit dans la confusion de ce mouvement. Etait-il parti comme on le dit d'une main cachée et perverse, tiré sur le peuple par tin agitateur du peuple, pour raviver par la vue du sang l'ardeur de la lutte qui s'éteignait ? était-il parti de la main d'un des insurgés sur la !poupe ? Enfin ce qui est plus vraisemblable, était-il parti de lui-même du mouvement d'une arme chargée ou de la main d'un des soldats croyant son commandant frappé eu voyant l'effroi de son cheval ? Nul ne le sait, crime ou hasard ce coup de feu ralluma une révolution.

Les soldats se croyant attaqués mettent leurs fusils en joue. une traînée de feu jaillit sur toute la ligne. La décharge répercutée par les hautes maisons et par les rues profondes de ce centre de Paris ébranle tout le boulevard. La colonne des peuples des faubourgs tombe décimée par les balles. Des cris de mort et des gémissements de des femmes, des enfants qui s'enfuient, ils se précipitent dans les maisons voisines, dans les rues basses, sous les portes cochères. A la lueur des torches qui s'éteignent dans le sang sur le pavé on distingue des groupes de cadavres jonchant cil et là la chaussée. La foule épouvantée se croyant poursuivie reflue en criant vengeance jusque vers la rue Lafitte, laissant le vide, le silence et la nuit entre elle et les bataillons.

 

XIX.

La foule croyait avoir été traitreusement foudroyée dans une démonstration de joie et de concorde pour le changement des ministres. sa rage se tournait contre ces ministres assez perfides pour venger leur chute par des torrents de sang, sur ce roi assez obstiné pour frapper ce même peuple qui l'avait couronné de son propre sang en 1830.

De leur côté les soldats étaient consternés de ce carnage involontaire. Personne n'avait donné l'ordre de tirer. On n'avait entendu que l'ordre de croiser les baïonnettes, pour opposer le fer à l'élan du peuple. La nuit, le trouble, le hasard, la précipitation avaient tout fait. le sang inondait les pieds des soldats, les blessés se trairaient pour mourir entre les jambes de leurs meurtriers et contre les murs de l'hôtel, des larmes de désespoir tombaient des yeux du commandant. Les officiers émoussaient la pointe de leurs sabres sur le pavé, en déplorant ce crime du hasard. Ils sentaient d'avance le contre-coup de ce meurtre involontaire du peuple sur l'esprit de la population de Paris. Le commandant se hâta de prévenir ce malentendu en entrant en explication avec le peuple. il ordonna à un lieutenant d'aller porter à la foule groupée au coin de la rue Laffitte des paroles de regrets et des éclaircissements.

L'officier se présente au café Tortoni qui forme l'angle de cette rue et du boulevard. Il veut parler. La foule l'entoure et l'écoute. mais à peine proféré quelques mots, qu'un homme armé d'un fusil, entre, écarte les spectateurs et ajuste le parlementaire. des gardes nationaux relèvent l'arme, repoussent le meurtrier et ramènent l'officier à son bataillon.

 

XX.

Cependant le récit de l'événement s'était propagé avec la rapidité du bruit de la décharge sur toute la ligne des boulevards, et dans la moitié de Paris. La colonne des faubourgs un moment refoulée et dispersée était revenue sur ses pas ramasser ses morts, d'immenses tombereaux tout attelés, s'étaient trouvés sous sa main à cette heure avancée de la nuit comme s'ils eussent été préparés d'avance pour promener dans Paris les cadavres, destinés à rallumer par les yeux la fureur du peuple. On ramasse les cadavres, on les groupe sur ces tombereaux les bras pendants hors du char, les blessures découvertes, le sang pleuvant sur les roues. On les promène à la lueur des torches devant le bureau du National comme un trophée de vengeance prochaine, étalé près de ce berceau de la république.

Après cette lugubre station, le char s'achemine vers la rue Montmartre, et s'arrête devant le bureau du journal la Réforme. Nouvel appel à l'irréconciliabilité de la république et de la monarchie. Des cris rauques et comme refoulés par l'indignation et par le sanglot intérieur du cortège s'élèvent jusqu'aux fenêtres des maisons. Un homme debout sur le char, les pieds dans le sang, soulève de temps en temps du monceau des morts le cadavre d'une femme, le montre à la foule et le recouche sur le lit sanglant. A cet aspect la pitié des passants se change en fureur, ils courent s'armer dans leurs maisons. Les rues se vident. Une haie d'hommes armés de fusils marche autour des roues, ils s'enfoncent dans les rues obscures du centre populeux de Paris, vers le carré Saint-Martin ce Mont-Aventin du peuple. Ils frappent de porte en porte pour appeler des combattants nouveaux à la vengeance. Au spectacle de ces victimes reprochées à la royauté, ces quartiers se lèvent, courent aux cloches, sonnent le tocsin, dépavent les rues, élèvent et multiplient les barricades. De temps en temps les coups de feu retentissent pour empêcher le sommeil d'assoupir l'anxiété et la colère de la ville. Les cloches portent d'église en église jusqu'aux oreilles du roi aux Tuileries les tintements fébriles précurseurs de l'insurrection du lendemain.

 

 

 



[1] Voir à la fin de ce volume.