CHARLES-QUINT ET MARGUERITE D'AUTRICHE

ÉTUDE SUR LA MINORITÉ, L'ÉMANCIPATION ET L'AVÈNEMENT DE CHARLES-QUINT À L'EMPIRE (1491-1521)

 

CONCLUSION.

 

 

Charles-Quint s'embarque pour les Pays-Bas. — Il arrive inopinément à Douvres au moment où Henri VIII se disposait à partir pour le continent, afin de s'y aboucher avec François Ier. — Portrait de Charles-Quint. — Il se rend au sein des états généraux réunis à Bruxelles ; paroles affectueuses qu'il adresse aux représentants des Pays-Bas et éloge qu'il fait de Marguerite d'Autriche, sa tante. — Seconde entrevue de Henri VIII et de Charles-Quint à Gravelines et à Calais. — Préparatifs pour le couronnement de Charles à Aix-la-Chapelle. — Avant de partir pour l'Allemagne, il fait ses adieux aux états généraux réunis à Anvers. — Il traverse Liège et s'arrête quelques jours à Maëstricht. — Ordonnance qui confère à Marguerite d'Autriche, avec des prérogatives plus hautes, la régence des Pays-Bas. — Le comte Henri de Nassau est nommé chef des gens de guerre. — Mesures prises afin de ne pas donner à François Ier un prétexte pour commencer la guerre. — Détails sur le couronnement de Charles-Quint à Aix-la-Chapelle. — Carrière glorieuse qui s'ouvre devant l'heureux descendant des maisons de Bourgogne et d'Autriche.

 

Le 20 janvier 1520, Charles-Quint, après avoir confié l'Espagne au loyal mais faible Adrien d'Utrecht, quitta Barcelone pour se rendre dans les Pays-Bas et de la en Allemagne. Il traversa Burgos, Valladolid et Saint-Jacques en Galice pour atteindre le port de la Corogne. Il s'y embarqua le 20 mai et fit voile pour l'Angleterre.

Le 27, il débarqua inopinément à Douvres. Henri VIII était à Cantorbéry et se disposait à partir pour le continent où il devait rencontrer François Ier entre Guines et Ardres, lorsqu'il apprit l'arrivée du roi des Romains. Ce prince, par une résolution habile, avait voulu prévenir son rival et avait depuis plusieurs mois concerté son voyage dans une correspondance secrète avec Henri VIII, Catherine d Aragon et le cardinal Wolsey[1]. Henri et son ministre s'empressèrent de venir trouver le roi de Castille à Douvres et, malgré la brièveté de cette entrevue, Charles y trouva le moyen de s'attacher plus étroitement Wolsey, en même temps que sa maturité précoce faisait une impression profonde sur le monarque anglais. Il fut même convenu qu'une nouvelle conférence aurait lieu prochainement entre les deux souverains, entre Calais et Gravelines, et que Henri y amènerait Catherine d'Aragon et Charles sa tante, Marguerite d'Autriche[2].

Après avoir passé quatre jours en Angleterre, Charles-Quint continua son voyage. Le 1er juin, à quatre heures de l'après-midi, il arriva à Flessingue, d'où il se rendit à Bruges où l'attendaient Marguerite d'Autriche avec l'archiduc Ferdinand et les membres principaux de la noblesse des Pays-Bas, ainsi que les ambassadeurs de Venise et dès députés de la plupart des princes et des cités impériales de l'Allemagne[3].

Charles-Quint avait alors dépassé sa vingtième année. De stature moyenne, il avait les membres bien proportionnés et toute sa personne, malgré les attaques d'épilepsie dont il avait quelquefois souffert, marquait plutôt de la vigueur que de la faiblesse. Passionné pour les exercices corporels, il passait pour le plus adroit cavalier de son temps : on l'avait même vu descendre dans l'arène et terrasser de ses mains un taureau furieux. Il avait le teint blanc, les cheveux bruns, les yeux bleus et le nez aquilin, signe distinctif des anciens héros, selon l'expression d'un vieil annaliste. Sa lèvre inférieure un peu avancée, comme celle de ses aïeux de la maison de Bourgogne, semblait dénoter une fierté voisine du dédain. Mais on admirait la sérénité habituelle de son front spacieux, la fine pénétration de son regard et la force calme que révélait son attitude déjà pleine de gravité[4]. Sur le visage toujours serein et immobile de Charles-Quint, on pouvait à peine saisir une trace fugitive des émotions qui l'agitaient ; réfléchi, réservé, s'exprimant toujours avec modération, il inspirait le respect autour de lui tout-en se conciliant, par sa douceur, l'affection de ceux qui le servaient[5].

On a eu tort de soutenir que la volonté et le génie de Charles-Quint s'éveillèrent tard. Plus d'une fois, depuis quelques années, il avait révélé, avec une intelligence précoce, un caractère décidé. Lorsque, en 4516, le président et les membres du grand conseil de Malines furent venus présenter au jeune prince leurs compliments de condoléance au sujet de la mort de Ferdinand d'Aragon, Charles, en présence des personnages les plus marquants de sa cour, prit soudainement la parole et, de son propre mouvement, dit le document auquel nous empruntons ce fait ordonna et commanda expressément auxdits président et gens dudit grand conseil, que dez lors en avant ils feissent et administrassent bonne justice également au grand, moyen et petit, sans acceptation de personnes et sans faveur, peur, crainte, ou dissimulation quelconque : dont il chargeoit leurs consciences. Et il ajouta ces belles paroles : S'il advenoit qu'aucuns, par importunes poursuites ou aultrement, obtinssent de luy aucunes fois lettres ou ordonnances pour retarder ou delayer justice, qu'il ne vouloit ni entendoit qu'ils deussent aucunement obéir ni acquiescer auxdites lettres et ordonnances[6].

On possède encore d'autres témoignages de l'intelligence, de la fermeté et de l'opiniâtreté que Charles-Quint manifestait depuis son émancipation. Cette fermeté de caractère s'accrut encore après la mort du Sgr de Chièvres[7]. Enfin deux ans à peine s'étaient écoulés depuis l'avènement de Charles-Quint à l'Empire, qu'un de ses conseillers, qui le voyait de bien près, écrivait à Marguerite d'Autriche : Il n'y a si grand ni si sage en son royaume qui lui fasse changer son opinion, s'il ne lui semble que la raison doive la lui faire changer. J'ai connu beaucoup de princes en divers âges, mais je n'en ai connu aucun qui mît plus de peine d'entendre ses affaires et qui disposât du sien plus absolument que lui. Il est son trésorier des finances et son trésorier des guerres ; les offices, évêchés, commanderies, il les donne ainsi que Dieu lui inspire, sans s'arrêter à la prière de qui que ce soit[8].

Charles était impatient de se retrouver au milieu des représentants du pays. Il avait chargé la gouvernante de les convoquer, et il les trouva réunis, lorsqu'il arriva à Bruxelles. En cette assemblée, il rendit solennellement hommage à l'activité et à la loyauté dont la régente et les nobles de son conseil avaient donné tant de preuves pendant son absence. Il répéta aux états que, malgré son éloignement, son cœur avoit toujours été par deçà. Puis, il leur communiqua, comme à ses meilleurs confidents, ce qu'il avait fait dans ses royaumes d'Espagne et leur dit qu'il était revenu pour prendre possession de la dignité impériale ainsi que des pays et seigneuries qui lui étaient échus en Allemagne. Enfin, il leur annonça qu'il avait besoin d'une aide et qu'il ferait faire, à chaque corps en particulier, des propositions à cet égard[9].

Le camp du Drap d'Or, où François Ier avait cherché par tous les moyens à se concilier l'amitié de Henri VIII, venait à peine d'être levé que Charles s'achemina vers Gravelines pour tâcher d'effacer l'impression produite par son rival. Il y réussit en montrant au monarque anglais une déférence extraordinaire. Il le flatta, il le gagna en offrant adroitement de soumettre à sa décision tous les différends qui pourraient s'élever entre François et lui[10].

Le souverain des Pays-Bas ne perdait pas de vue l'objet principal de son voyage, c'est-à-dire son couronnement à Aix-la-Chapelle comme roi des Romains. Il avait fixé le 6 octobre pour cette solennité, et des lettres circulaires avaient été en conséquence expédiées aux électeurs. Mais ces princes, apprenant que la peste faisait de grands ravages à Aix, sollicitèrent l'empereur d'indiquer une autre ville pour son couronnement. De leur côté, les habitants d'Aix envoyèrent une députation à Charles, qui était alors à Louvain, pour le conjurer de ne pas changer sa résolution : ils alléguaient d'ailleurs que le mal était infiniment moindre qu'on ne le publiait. L'Empereur accueillit cette requête et répondit aux électeurs qu'il devait se conformer aux dispositions de la Bulle d'or, lesquelles prescrivaient que le couronnement du roi des Romains aurait lieu dans la ville où étaient déposés les insignes qui avaient été portés par Charlemagne. Toutefois la solennité fut différée de quelques jours[11].

Avant de se diriger vers l'Allemagne, Charles se rendit de nouveau, dans les premiers jours d'octobre, au sein des états généraux qui avaient été convoqués à Anvers. Il les remercia, par l'organe de son chancelier, de la brillante et cordiale réception que tous ses pays lui avaient faite et des aides qu'ils lui avaient accordées. Il leur annonça que, après avoir réglé les affaires de l'Empire, il se rendrait en Espagne où des nécessités grandes et urgentes requéraient de nouveau sa présence. II les prévint que, pendant son absence, l'archiduchesse Marguerite continuerait à diriger le gouvernement et, en terminant, il engagea les représentants des diverses provinces à demeurer unis et d'accord. Les états généraux, parla bouche de Jean Caulier, seigneur d'Aigny, exprimèrent à l'Empereur leur gratitude pour l'affection qu'il leur témoignait. L'orateur des états déclara ensuite qu'ils avaient accordé bien volontiers les aides demandées par le souverain et ajouta que, si cela avait été en leur pouvoir, ils auraient fait davantage. Il promit que les états, selon la recommandation qui leur avait été adressée, demeureraient étroitement unis. Charles, avant de les congédier, prit lui-même la parole et les pria de vouloir estre bons subjects, promettant, de son côté, qu'il seroit bon roy et bon prinche. Il dit aussi qu'il auroit mémoire d'eulx et qu'il partoit à regret[12].

Charles-Quint quitta Anvers et s'achemina lentement vers Aix-la-Chapelle, accompagné de l'archiduchesse Marguerite et de la noblesse des Pays-Bas. Le 11 octobre, se rendant aux sollicitations d'Érard de la Marck, avec lequel il avait conclu récemment un traité, il consentit à visiter Liège, et n'eut qu'à se louer de l'accueil qu'il reçut dans cette grande commune, qui avait été si longtemps troublée par les plus violentes dissensions.

Le 13, il se rendit à Maëstricht où il séjourna quelques jours. Ce fut dans cette ville et au moment de quitter la Belgique qu'il donna à l'archiduchesse Marguerite, sa tante, un témoignage éclatant de sa confiance en lui conférant, avec des prérogatives plus hautes, la régence des Pays-Bas pendant tout le temps de son absence. Ainsi tombaient toutes les fausses rumeurs qui avaient été propagées ; car, jusqu'à la cour d'Angleterre, on avait cru que, lorsque Charles-Quint se rendrait en Allemagne, il confierait le gouvernement des Pays-Bas au seigneur de Chièvres, et enverrait Marguerite d'Autriche en Espagne pour y remplacer le cardinal Adrien d'Utrecht[13].

Dans l'ordonnance, qui portait la date du 19 octobre, Charles rappelait d'abord l'institution qu'il avait faite d'un conseil privé, en 1517, avant de se rendre en Espagne, et les services rendus, comme gouvernante et régente, par Marguerite d'Autriche, sa tante, auquel gouvernement elle s'est si grandement et vertueusement acquittée et employée, disait-il, que, à notre retour de nosdits royaumes d'Espagne en nosdits pays de par-deçà, elle nous a rendu bon et féal compte de toute son administration, et remis nosdits pays et subjects en nos mains en bonne union, subjection, vraye et due obéyssance à nostre apaisement et contentement. Il instituait de nouveau sa tante, l'archiduchesse Marguerite d'Autriche, régente et gouvernante des Pays-Bas, et établissait près d'elle un conseil privé composé de la régente, des évêques de Liège et d'Utrecht, des princes et seigneurs du sang — de Bourgogne-Autriche —, chevaliers de l'ordre de la Toison d'or ; de Philibert Naturelli, dom prévôt d'Utrecht, chancelier de l'Ordre ; du seigneur de Ligne, comte de Faukemberghe ; de Robert d'Arenberg, vicomte de Bruxelles ; de Ph. Dales et de quelques autres personnages moins connus. La présidence du conseil privé fut déléguée à Jean Caulier, seigneur d'Aigny, le même qui avait harangué l'Empereur à la dernière assemblée des états généraux tenue à Anvers. Dix maîtres de requêtes et quatorze secrétaires furent adjoints à ce conseil. Parmi ces derniers, on distinguait Philippe Hancton, lequel avait seul la signature des finances, Jean de Marnix, Remacle d'Ardenne, célèbre par ses poésies latines, et Jean Lallemand, qui fut attaché pendant si longtemps à la chancellerie de Charles-Quint. Le conseil privé devait résider continuellement près de la gouvernante et se réunir dans son hôtel chaque fois qu'elle jugerait convenable de le convoquer pour délibérer sur les affaires sortant du train ordinaire de justice. En outre, le chef-président du conseil, les maîtres des requêtes, secrétaires et huissiers devaient s'assembler tous les jours deux fois, savoir depuis huit jusqu'à dix heures du matin et de trois jusqu'à cinq heures après-midi, en toutes saisons de l'année, pour expédier les affaires ordinaires ressortissant à la justice. Le chef-président était d'ailleurs tenu de faire rapport à la gouvernante, une fois chaque jour, des délibérations et des travaux du conseil. Charles-Quint ajoutait : Nous avons donné et donnons pouvoir à notre dame et tante de assembler les estats de nosdits pays en général et en particulier toutes et quantes fois que besoin sera et en tel lieu que bon lui semblera, leur faire proposer toutes matières et affaires, demander secours, services, aides et subsides, accorder retraite, accepter ou refuser leurs réponses, communiquer et besoigner avec eulx, tout ainsi que nous-même ferions si présent y estions ; voulons et ordonnons aussi que lesdits des états et nos autres subjects, pour toutes leurs affaires, soit en général ou particulier, aient leur adresse, recours et refuge en notre dite dame et tante, et que, par elle, ils soyent dressés, dépéchés et traités le plus favorablement que faire se pourra[14]... En même temps, le comte Henri de Nassau était nommé chef des gens de guerre, sous la direction de la régente et les mesures les plus rigoureuses étaient prescrites, d'une part, pour empêcher l'oppression et le pillage des campagnes, et, d'un autre côté, pour éviter de fournir aux ennemis de l'Empereur toute occasion de commencer les hostilités. Après avoir ordonné que le Prévost des Mareschaulx suive continuellement les gens d'armes, quelque part qu'ils soient et s'enquière de logis en logis de leur conduite, afin de redresser les torts dont ils se seraient rendus coupables, sous peine de punition arbitraire pour lui-même, Charles poursuivait en ces termes : ..... Pour ce que nous désirons garder et maintenir nosdits pays en bonne paix et tranquillité et repos durant notre absence, deifendons expressément à tous ceulx de nostredit conseil, chief et capitaine général, gens de guerre et à tous nos vassaulx et subjects, de quelque état ou condition qu'ils soyent, qu'ils ne s'avancent de commencer, esmouvoir ou entreprendre aucune guerre contre qui que ce soit, sans le sceu, adveu et exprès consentement de nostre dite dame et tante et des estats de tous nos pays, ou par nostre exprès commandement et ordonnance. Et, s'il advenoit que nous ou nosdits pays et subjects fussions assaillis, agressés et contraincts de faire la guerre par deçà (que Dieu ne veuille !), en ce cas, leur ferons toute ayde, secours et assistance à nous possible, et nous en acquitterons de sorte que chacun cognoistra l'amour que leur portons, et que ne les voulons abandonner ne laisser fouler, ains les garder, préserver et défendre envers et contre tous de force, violence, oppression, extorsion, oultraige et de toutes contestations et exactions et nouvellitez indues. Et si seront aussi, audit cas d'invasion, aidés, assistés et secourus du roy d'Angleterre et autres princes voisins, selon que chacun y est tenu et obligé par traicté, et qu'ils l'ont promis et accordé[15].

On voit avec quelle prudence Charles-Quint agissait alors et l'attention qu'il mettait à prévenir le conflit armé, qui était l'objet des. désirs les plus ardents de son rival. Malgré toutes ces précautions, la guerre devait éclater l'année suivante et l'agresseur fut le roi de France. C'est ce que l'Empereur avait voulu pour laisser à son rival la responsabilité des maux qui allaient, pendant si longtemps, affliger la chrétienté. En apprenant que les Français avaient passé la frontière, Charles, qui était alors à Bruxelles, s'écria : Dieu soit loué de ce que ce n'est pas moi qui commence la guerre, et de ce que le roi de France veut me faire plus grand que je ne suis ; car, en peu de temps, ou je serai un bien pauvre empereur, ou il sera un pauvre roi de France[16].

A l'époque du couronnement, on n'entendait pas encore le bruit des armes ; le calme régnait, mais c'était ce calme menaçant qui précède et présage les plus violentes tempêtes.

Après avoir pourvu au-gouvernement et à la défense des Pays-Bas, Charles-Quint, toujours accompagné de sa tante et des principaux seigneurs belges, quitta Maëstricht et alla passer la nuit au château de Wetthem. Le 22 octobre, il fit son entrée à Aix-la-Chapelle[17], où la veille étaient arrivés les électeurs de Mayence, de Cologne et de Trêves ainsi que les ambassadeurs du duc de Saxe, qui s'était arrêté à Cologne pour cause de maladie, et ceux du margrave de Brandebourg dont l'absence s'expliquait par d'autres motifs.

Le lendemain, les trois électeurs ecclésiastiques et les représentants des autres allèrent au-devant de l'Empereur, dit Sleidan, et, étant descendus de cheval à son approche, ils le reçurent avec beaucoup d'honneur. L'électeur de Mayence portait la parole et l'Empereur lui lit faire une réponse très-obligeante par le cardinal de Salzbourg. Ensuite, tous s'étant joints ensemble, ils s'avancèrent de concert vers la ville. L'électeur palatin reçut l'Empereur à la porte, à la tête de la cavalerie, qui appartenait aux électeurs. Cette cavalerie était au nombre de 1.000 hommes, partie piquiers et partie archers, et l'Empereur en avait avec lui 2.000, tous habillés magnifiquement. Jean, duc de Clèves, qui vivait dans le voisinage, amena aussi avec lui 400 cavaliers, extrêmement bien armés. Il y eut une grande contestation entre eux et les troupes de Saxe, à qui aurait le pas ; et la dispute fut si longue que la nuit surprit cette pompe, la plus grande qu'eut jamais vue l'Allemagne. Les électeurs de Mayence et de Cologne marchaient aux deux côtés de l'Empereur, derrière lequel venait l'ambassadeur du roi de Bohème, et ensuite les cardinaux de Sion, de Salzbourg et de Croy, et les ambassadeurs des rois et des reines, à l'exception de ceux du pape et d'Angleterre, qu'on suppose n'avoir point voulu s'y trouver, de peur que, s'ils cédaient le pas aux princes d Allemagne, ils ne parussent blesser la dignité de leurs maîtres.

L'Empereur, ayant été conduit à l'église de Notre-Dame, y fit sa prière, et s'étant entretenu ensuite quelque temps séparément avec les électeurs, il se retira au logis, qui lui avait été préparé. Le lendemain, il revint à l'église où la foule se trouva si prodigieuse que les gardes ne purent qu'à peine la contenir. Au milieu de l'église, il y a une couronne fort large suspendue, au-dessous de laquelle on avait étendu un grand nombre de tapis. L'Empereur y demeura prosterné quelque temps, pendant lequel l'électeur de Cologne récita quelques prières. Le prince s'étant relevé fut conduit par les électeurs de Mayence et de Trêves à l'autel de la Vierge où, s'étant prosterné de nouveau, il resta en cette posture pendant qu'on récitait d'autres prières, après lesquelles il fut conduit à un trône doré.

Immédiatement après, l'électeur de Cologne commença la messe pendant laquelle il demanda à l'Empereur, en latin, s'il promettait de garder la foi catholique, de défendre l'Église, d'administrer la justice, de rétablir l'Empire, de protéger les veuves, les orphelins et les autres malheureux et de rendre au pape l'honneur qui lui était dû ; l'ayant promis, il fut conduit à l'autel où il en fit le serment dans les paroles accoutumées et fut ensuite reconduit à son trône. L'électeur de Cologne, s'adressant aux princes, leur demanda à leur tour s'ils voulaient promettre respect et fidélité à l'Empereur, ce qu'ayant promis et, après quelques autres prières, il lui fit les onctions à la tête, à la poitrine, aux plis des bras, et au dedans des mains. Après ces onctions, les électeurs de Mayence et de Trêves le conduisirent à la sacristie où ils le revêtirent des habits de diacre, puis le ramenèrent à son trône. Là, après quelques nouvelles prières, l'archevêque de Cologne, assisté des archevêques ses collègues, lui mit l'épée nue entre les mains et lui recommanda la défense de la république. Puis, après avoir remis l'épée dans le fourreau, il lui mit un anneau au doigt, le revêtit du manteau royal et lui donna le sceptre et le globe, qui représente la figure de la terre. Tous les trois archevêques, ensuite, lui ayant mis la couronne sur la tête, il fut derechef conduit à l'autel où il fit un nouveau serment de remplir les devoirs d'un bon prince. Conduit, après, par les trois archevêques à un endroit plus élevé, il y fut placé sur un siège de pierre. Là, l'archevêque de Mayence ayant fait un discours en allemand et lui ayant souhaité toute sorte de prospérité, il se recommanda lui, ses collègues et tous les ordres de l'Empire à ses soins et à sa bienveillance. C'est ce que firent aussi, après l'archevêque, les membres du chapitre auxquels on l'agrégea suivant l'ancienne coutume. Après quoi, pour marquer la joie publique, on entendit le bruit des trompettes et de tous les autres instruments de musique.

L'Empereur ayant reçu la communion et la messe étant finie, il fit chevaliers tous ceux qui le souhaitèrent, en leur touchant légèrement l'épaule de l'épée nue.

De l'église on vint ensuite à un palais magnifiquement orné  où l'Empereur dina, et les électeurs chacun séparément, leurs tables étant placées de chaque côté de celle de l'Empereur, et celle de l'électeur de Trèves vis-à-vis de ce prince, selon qu'il est réglé par la bulle d'or de Charles IV. Suivant l'ancienne coutume, on fait ce jour-là rôtir un bœuf rempli de toutes autres sortes de viandes, dont on présente un morceau à l'Empereur, et dont le reste est abandonné au peuple, aussi bien que le vin de deux fontaines, préparées à cet effet, qui coulent tout le jour. Après le dîner, l'Empereur, de retour à son logis, remit à l'archevêque de Mayence les sceaux de l'Empire et, le lendemain, il donna à souper aux électeurs.

Le jour d'après, ce prince revint à l'église où, après avoir entendu la messe, il rendit ses respects aux reliques des saints. Après quoi, l'archevêque de Mayence déclara que le pape, après avoir approuvé cette élection, ordonnait à Charles de prendre dorénavant le titre d'Empereur élu[18].

Les électeurs s'étant retirés pour ne pas demeurer plus longtemps dans un lieu infecté de peste, l'Empereur se mit aussi en chemin et, étant arrivé à Cologne au commencement de novembre, il y expédia et envoya ses lettres circulaires par toute l'Allemagne pour indiquer une diète de l'Empire, ordonnant à tout le monde de se rendre à Worms, où elle devait se tenir le 6 janvier suivant[19].

 

Ce fut cette diète célèbre où Luther, après avoir refusé de se soumettre, fut proscrit par un édit public. Le début de Charles-Quint était donc marqué de tous les signes menaçants qui annoncent les grandes et terribles commotions. A chaque pas que Charles avait fait vers la possession de la dignité impériale, il avait vu surgir un ennemi plus puissant et plus formidable. Ce fut d'abord François Ier, puis Luther, puis le grand Soliman II qui avait ceint à Constantinople le sabre de Mahomet, le jour même où le petit-fils des rois catholiques recevait à Aix-la-Chapelle la couronne de Charlemagne. Mais Charles devait accepter, avec le courage des grands hommes, l'immense fardeau que la Providence lui imposait, et, en combattant les ennemis de la chrétienté et les adversaires de sa puissance, il devait signaler par des actions héroïques un des règnes les plus mémorables dont les annales du monde fassent mention. Ce n'était plus l'adolescent qui inscrivait sur son bouclier : Pas encore ! Charles-Quint, oui va concevoir et exécuter

 de si vastes entreprises, annonce fièrement sa glorieuse destinée par ces mots caractéristiques : Plus ultra.

 

 

 



[1] Cette correspondance, commencée dès le mois d'août 1519, tient line grande place dans le dernier recueil publié par le docteur Lanz. Elle prouve avec quelle habileté Charles avait profité de l'offre que lui avait faite Henri VIII de toucher en Angleterre, lorsqu'il se rendrait d'Espagne dans les Pays-Bas ; elle montre aussi avec quel soin le nouvel Empereur tâchait de se concilier le monarque anglais, car il poussait la condescendance jusqu'à lui exprimer sa gratitude pour les services que Richard Pace lui avait rendus en Allemagne ; enfin, elle fournit des preuves nouvelles de la vénalité du cardinal Th. Wolsey. La plupart des historiens ont cru que cette première entrevue avait été concertée par ce ministre, à l'insu de Henri VIII. Il n'en est rien. La lettre écrite de Londres, le 19 mars 1520, à Charles-Quint par ses ambassadeurs, l'évêque d'Elne et Jean de le Sauch, suffirait à lever tous les doutes sur ce point. Après avoir raconté que, la veille, un dimanche, Ils s'étaient rendus à Greenwich où ils avaient été mandés par le roi, celui-ci, après la messe, les prit à part avec Wolsey et la reine. Et dit ledit seigneur roy : Or bien, je suis bien aise que les affaires ont eu telle disposition et me semble qu'elles sont bien. Et lors appela la royne (Catherine d'Aragon) et lui dit : Orcha, l'empereur, mon frère et vostre nepveu, viendra ce coup icy, j'ai bien espoir que le verrons avant celluy de France, autrement il m'en desplairoit ; combien que je ne le polrois pas par honneur amender, mais ce n'est pas ma coulpe. Et afin de donner plus de temps à l'Empereur mon frère et nepveu, j'ay escript et fait escripre au roi de France pour adviser de prolonger le temps de la veue de lui et moy ; mais je me suis bien gardé de lui escripre la cause. Par quoy j'espère que j'en aurai bonne responce, car il n'est possible qu'il sache encoires l'estat auquel les matières sont entre l'Empereur et moy ; car s'il le sçavoit, il ne vouldroit accorder. Ad ceste cause il fault tenir secret le plus que l'on polra. Et lors la royne levant les yeulx vers le ciel, joindant les mains, rendit louenge à Dieu de la grâce qu'elle esperoit lui feroit, que le plus grant désir qu'elle a en ce monde, qui est de veoir Vostre Majesté, lui polra advenir. Dont humblement merchioit le roy son seigneur mary, luy faisant ung honneur fort bas, et ledit seigneur roy osta son bonnet et lui dit : nous en ferons de nostre costé tout ce que nous polrons, etc. (Monumenta habsburgica, II, I, p. 125.)

[2] Voir, sur l'entrevue de Douvres, Pontus Heuterus, p. 356 ; Sismondi (Hist. des Français, t. XVI, p. 116) et Robertson (Hist. de Charles-Quint, liv. II.)

[3] Sur le voyage de Charles-Quint, Cf. Journal de Van de Nesse et Bradford, Oper. cit., p. 484.

[4] Pontus Heuterus, p. 689, Antoine de Vera, pp. 551-352 de la traduction française, et de Meteren, fol. 25 de son Histoire des Pays-Bas, fournissent les meilleurs éléments pour le portrait de Charles-Quint, à cette époque.

[5] Cum esset in cubiculo cum suis familiaribus et domesticis, nunquam quisquam res laetas vel acerbas ad eum esse allatas ex vultu ejus potuit suspicari : tanta erat oris, oculorumque, et totius vultus Caesarei constantia, et quasi perennis quaedam serenitas. De vita Caroli Quinti, par Guillaume Snouckaert de Scauvenburg (Zenocarus), Gand, 1359, in-fol., lib. V, p. 269.

[6] Voir Histoire du grand conseil de S. M., parmi les Mss. de l'ancienne bibliothèque de Bourgogne.

[7] Guillaume de Croy mourut à Worms, le 18 mai 1521.

[8] Gérard de Pleine, seigneur de la Roche, à l'archiduchesse Marguerite, de Vittoria, le 14 janvier 1522. Collection de documents historiques (Archives du royaume), t. II.

[9] Gachard, Des anciennes assemblées nationales de la Belgique, § 11.

[10] Robertson, Hist. de Charles-Quint, liv. II. — Cette seconde entrevue eut lieu le 10 juillet ; Henri VIII et Charles passèrent plusieurs jours ensemble à Gravelines, puis à Calais.

[11] Sleidan, Oper. cit., t. Ier, p. 77.

[12] Gachard, Des anciennes assemblées nationales de la Belgique, § 11.

[13] Voir la lettre adressée par Jean de le Sauch au seigneur de Chièvres et datée de Londres, le 7 avril 1520. Il rapporte une conversation qu'il a eue avec le cardinal Wolsey. Du reste, cette dépêche constate la rivalité qui existait entre Guillaume de Croy et Marguerite d'Autriche. Les présences d'elle et de vous ensemble au pays, disait l'ambassadeur, ne polront bonnement estre au contentement de tous deux, qui polroit causer aulcuns inconvéniens ès affaires du roy. (Monumenta habsburgica, II, I, p. 135.)

[14] Un mois auparavant, Charles-Quint avait cédé à sa tante la ville et terroir de Malines. L'archiduc, dit M. Le Glay, se trouvait héritière de son père pour plusieurs duchés, comtés et seigneuries où elle était fondée à requérir partage à l'encontre des enfants de son frère Philippe ; mais, par affection pour ces derniers et notamment pour l'Empereur, son neveu, elle voulut bien s'en dessaisir moyennant certaine indemnité viagère. Elle s'effaçait ainsi et renonçait à son patrimoine pour exhausser d'autant la puissance de ce prince qu'elle avait élevé, dont elle était la mère adoptive et qui déjà la faisait tressaillir d'un juste orgueil. Pour compenser jusqu'à un certain point ce généreux abandon, l'Empereur lui alloua une somme de deux cent mille florins philippes d'or ; il lui céda en outre et transporta la ville et terroir de Malines avec leurs appartenances, pour en jouir sa vie durant. (Acte donné à Bruxelles, le 18 septembre 1520). (Voir Correspondance de Maximilien Ier, etc., t. II, pp. 443-445.)

[15] Recueil concernant l'administration des Pays-Bas. Mss. de l'ancienne bibliothèque de Bourgogne.

[16] Lettre d'Aleandro de' Galeazzi, datée de Bruxelles, 3 juillet 1521. Lettere di principi, t. I, fol. 93, citées par M. de Simondi, Histoire des Français, t. XVI, p. 152. Voir aussi Étude sur Charles-Quint, par A. Duméril (Douai, 1856, 1 vol. in-8°), pp. 39-40.

[17] Nous avons trouvé, pour l'itinéraire de Charles-Quint, des indications précieuses dans un fragment des opuscules de Mathieu Herbenus, publié par M. le chanoine de Ram (Bulletins de la Commission royale d'histoire, 1re série, t. XII, pp. 43-44). Toutefois nous devons faire remarquer que les dates consignées par Herbenus sont en désaccord avec celles qui ont été adoptées jusqu'à présent. Pontus Heuterus est le seul, croyons-nous, qui ait fixé le couronnement au 21 octobre. D'après Sleidan, dont la version a été admise par les historiens les plus accrédités, ainsi que par M. N. de Wailly dans ses Éléments de paléographie, t. Ier, p. 278, Charles fit son entrée à Aix le 22 et fut couronné le 20. Or, si l'on suit Herbenus, on devrait reculer le couronnement jusqu'au 20. Mais nous croyons que ce chroniqueur s'est trompé, ou plutôt que, par la faute du temps ou d'un copiste, des erreurs et des contradictions se sont glissées dans son texte.

[18] On sait que le couronnement de Charles-Quint, comme empereur et roi de Lombardie, eut lieu à Bologne en 1330, par le ministère du pape Clément VII.

[19] Mémoires de Jean Sleidan, etc., traduits par Le Courayer, t. Ier, pp. 77-80.