LA MARINE DES ANCIENS - LA REVANCHE DES PERSES

 

CHAPITRE VI. — LE RAPPEL D’ALCIDIADE.

 

 

Les Péloponnésiens demeuraient abattus sous ce grand revers ; c’est Pharnabaze, c’est un Perse qui vient relever leur courage. D’où vient cette consternation ? dit le fier satrape à ses alliés. Faut-il désespérer pour quelques planches perdues ? Des planches ! il n’en manque pas dans les Étais du roi ! Pharnabaze a déjà donné ses ordres, expédié vers le golfe d’Adramyti ses émissaires ; le bruit de la cognée retentit bientôt sur les pentes de l’Ida ; une nouvelle flotte, avant que l’été s’achève, descendra, soyez-en certains, des chantiers d’Antandros. Est-ce assez pour réparer le dommage essuyé, pour effacer la trace de trois, combats perdus : Cynosséma, Abydos et Cyzique ? Suffit-il même de délivrer à chacun de ces soldats meurtris, de ces soldats délabrés par la défaite un habillement complet, de leur distribuer d’avance deux mois de solde ? Tout cela suffirait peut-être si un grave événement ne venait porter la perturbation au sein de l’escadre de Syracuse. Les Carthaginois ont envahi la Sicile. Cette malheureuse île a eu de tout temps à redouter les incursions des Sarrasins. Sélinonte et Himère sont tombées au pouvoir d’Annibal, non du grand Annibal qui fut le fils d’Amilcar, mais d’un autre Annibal, qui n’est, que le fils de Giscon. Préoccupée de sa propre sûreté, Syracuse ne va-t-elle pas rappeler ses matelots ? Pour le moment, Syracuse se borne à leur assigner de nouveaux chefs. Toute émotion populaire est sujette à troubler la balance des partis et à réagir sur le commandement des armées. Les stratèges syracusains avaient vaillamment fait leur devoir ; l’annonce de leur rappel révolte à juste titre les troupes. L’opinion des rameurs importe peu ; celle des triérarques, des épibates, des pilotes a le droit de compter davantage, et ce sont précisément les triérarques, les épibates, les pilotes qui protestent avec le plus d’énergie. Au nombre des stratèges sommés de se démettre se trouvait alors l’illustre citoyen qui avait sauvé la Sicile : Hermocrate. Si Hermocrate en eût un seul instant accueilli la pensée, le décret, surpris au caprice populaire par l’influence d’une faction hostile, fût resté sans effet. L’ancien compagnon de Gylippe, l’auxiliaire dévoué de Mindaros, est, au contraire, résolu à respecter jusque dans ses erreurs la volonté de la patrie. Il parle, et à sa voix tout s’apaise. Les nouveaux stratèges peuvent venir ; Hermocrate leur laissera une armée docile. Tout favorisait donc Sparte et l’excitait à préparer les moyens de prendre sa revanche ; mais ce qui valut mieux pour rétablir la fortune de ses armes que l’amitié dévouée de Pharnabaze, que le concours désormais confirmé des Syracusains, ce fut l’heureux choix que firent les éphores quand ils songèrent à donner un successeur à Mindaros.

Dès qu’il eut remis ses pouvoirs au remplaçant que lui envoyait Syracuse, Hermocrate se hâta de faire voile pour la Sicile. Pourquoi ne demeurait-il pas plutôt en Asie ? Pharnabaze l’en pressait et lui ménageait sur ce sol hospitalier le plus honorable asile. Mais la Sicile était envahie, et Hermocrate jugeait que sa place, du jour où il cessait d’être à la tête de là flotte, ne pouvait être ailleurs que dans les rangs de ses compatriotes. Se croyait-il donc seulement destitué ? Il n’était pas destitué ; il était banni : les factions ne procèdent généralement pas par demi-mesures. Hermocrate alla débarquer à Messine. Le flot de l’invasion ne s’était pas encore tout entier retiré ; une partie de la côte qui regarde l’Afrique demeurait occupée par les Carthaginois. Le décret qui l’avait frappé interdisait au proscrit l’accès de sa ville natale, de la cité que nous l’avons vu, quatre ans auparavant, arracher par son héroïsme aux mains des Athéniens ; les remparts rasés par Annibal, les montagnes où erraient les débris de populations naguère opulentes et heureuses, qui eût osé s’arroger le droit de l’en exclure ? L’exilé offrait ses conseils et son bras ; il fut accueilli comme un sauveur. La terre de Sicile ne tarda pas à rejeter cette écume que la vague africaine laisse toujours derrière elle ; Sélinonte et Himère relevèrent peu à peu leurs murs. L’éclat d’un tel service finit par amollir le cœur des Syracusains. On parla de rappel ; on exprima tout bas un secret repentir. Avisé de ce retour de faveur par quelques amis, Hermocrate crut le moment venu de se présenter pour plaider sa cause en personne. Il commit l’imprudence de se présenter avec une faible escorte. Au lieu de juges, il trouva une foule hésitante et la faction contraire en armes, exaspérée, bien résolue à consommer, sa perte. Ses partisans voulurent lui porter secours : ils succombèrent, accablés sous le nombre ; Hermocrate lui-même fut tué dans ce tumulte. Il périt ; le sort lui réservait un vengeur. Denys le Tyran se chargea bientôt d’apprendre aux Syracusains ce que gagne un peuple à faucher tout ce qui s’élève.

Ne nous égarons pas au milieu de ce dédale ; les fautés de Syracuse pourraient nous entraîner à oublier les erreurs d’Athènes. La démocratie est la même partout ; il était bon pourtant de montrer, à côté du proscrit coupable, le proscrit digne jusqu’à sa dernière heure de respect. L’exemple d’Hermocrate ne rend que plus odieuse la conduite d’Alcibiade. Je voudrais me défendre d’un trop grand penchant à la sévérité vis-à-vis de ce brillant fils de Clinias. Tout n’était pas intrigue chez Alcibiade. Ce ne fut,-pas l’intrigue qui lui permit de faire vivre sa flotte pendant deux années sans recourir au trésor d’Athènes ; de s’emparer, aussitôt après le combat de Cyzique, de Périnthe et de Sélybrie ; de fonder à Chrysopolis, sur la rive asiatique du Bosphore, un comptoir destiné à prélever la dîme sur tous les vaisseaux marchands revenant de l’Euxin. On rencontre là les fruits bien légitimes d’une activité sans relâche, d’un zèle de bon aloi. La prise de Byzance enlevée à Cléarque, qui la gouvernait en qualité d’harmoste, au nom de Lacédémone, rentre davantage dans les procédés habituels d’Alcibiade. Ce fut la trahison qui ouvrit aux généraux d’Athènes les portes de cette ville, défendue par une garnison imposante et, depuis un mois, assiégée en vain. Si Alcibiade n’avait jamais eu à se reprocher que d’avoir tenté la conscience des ennemis de son pays, sa propre conscience eût, jusqu’à un certain point, conservé le droit de demeurer légère. Il y a donc dans cette existence agitée une période remplie de services réels, une période qui pourrait, à la rigueur, atténuer et presque effacer le souvenir des autres. Cet intervalle heureux touchait à son terme ; Alcibiade allait rencontrer sur son chemin la pierre d’achoppement : Lysandre, — un Alcibiade aussi, mais un Alcibiade trempé dans lès eaux de l’Eurotas. — Le sort avait déjà désigné Lysandre pour terminer, à l’avantage &.Sparte, la guerre du Péloponnèse. Ce fut Lysandre, fils d’Aristocrite, issu d’une maison presque royale, car il appartenait à la race des Héraclides, qui vint prendre, au début de l’année 407 avant Jésus-Christ, la place laissée vacante par la mort de Mindaros. Pendant ce temps, Alcibiade allait, le laurier au front, purger sa contumace au tribunal d’Athènes.

Pour obtenir la réparation tardive que lui devait, au dire de ses amis, un peuple trop longtemps égaré par des imputations calomnieuses, Alcibiade s’y prit autrement qu’Hermocrate. La triste fin du grand citoyen de Syracuse ne nous apprend que trop qu’Alcibiade eut raison. Quelle idée nous ferions-nous donc de la justice du ciel, s’il fallait la juger à l’apparence trompeuse de ses arrêts ? Le ciel voudrait-il punir, à l’égal de la perfidie, lé manque de prudence politique ? Aurait-il résolu de laisser, sans intervenir, s’accomplir les destins de tout homme qui se fie à la foi capricieuse des multitudes ? Hermocrate se présente à ses compatriotes les deux mains ouvertes et le cœur dedans ; il a le droit de leur dire, comme jadis lord Brougham à ses électeurs : Mes concitoyens, ces mains sont pures ; il reçoit la mort ; Alcibiade, entaché de toutes les trahisons, va être porté par l’universel enthousiasme sur le pavois. Mais aussi avec quelle circonspection le criminel absous par la victoire aborde le Pirée ! Ce n’est que deux ans après le combat de Cyzique qu’il se décide à faire voile vers Athènes. Ses affidés ont eu tout le temps de lui aplanir les voies. Il ne descend pas immédiatement à terre. Du pont de sa trière il observe la foule qui s’est amassée sur la plage. Tout va bien. Voilà des visages connus, des physionomies sympathiques ! Voilà Euryptolème, le fils de Pisianax, un cousin ! Autour d’Euryptolème se sont groupés des parents, d’anciens compagnons de plaisir. Alcibiade se rassure ; il est désormais certain de ne pas affronter la justice du peuple sans appui. Sept ans après avoir quitté le Pirée sur là galère qui l’emmenait en Sicile, il débarque et se dirige à pied vers le Pnyx. Une troupe dévouée, durant ce long trajet, l’environne. Athéniens, dit le fils de Clinias aux tribus convoquées d’urgence par les prytanes, je n’ai jamais profané les mystères. Je suis victime d’une inexplicable erreur. Combien parmi ces juges convaincus et gagnés d’avance se trouvait-il de justes, de gens non infectés des doctrines nouvelles et ayant conservé le droit de s’écrier avec le poète : Je t’ai attaqué en face dans ta puissance, et je ne t’ai pas foulé aux pieds lorsque tu étais par terre ? C’était là l’éducation donnée aux guerriers qui combattirent à Marathon ; les sophistes avaient enseigné depuis lors une autre morale. L’assemblée n’eut qu’un cri : Révoquons l’injuste sentence ! Qu’Alcibiade soit nommé commandant absolu de toutes les forcés de la république ! Les prytanes trouvèrent à peine le temps de faire lever les mains. En pareille occasion il serait oiseux de vouloir compter les suffrages : Zitô o vasilevs tis Hellados ! viva il re netto ! Voilà le vrai dépouillement du scrutin. Telle est donc, ô dieux immortels, la justice du peuple ! Et la vôtre ! Nous la ferez-vous enfin connaître ?

La justice des dieux, nous ne la connaîtrons qu’en l’année 404. Pharnabaze et Lysandre se chargeront alors de venger l’armée de Sicile.