L’HÉRITAGE DE DARIUS

 

CHAPITRE XVIII. — PASSAGE DE L’OXUS. PRISE ET SUPPLICE DE BESSUS

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

Bessus s’était flatté d’arrêter Alexandre par le manque de subsistances, en faisant ravager tout le pays au-dessous du Caucase ; quand il apprit la marche des Macédoniens sur Bactres et sur Aorne, il n’hésita pas à reconnaître l’impossibilité de leur disputer le terrain. Ce n’était pas avec 7.000 ou 8.000 Bactriens qu’il eût été prudent d’affronter de pareils ennemis en bataille rangée ; une retraite rapide pouvait seule prolonger la lutte. Accompagné d’une poignée d’amis fidèles à sa fortune, le meurtrier de Darius se hâte de traverser l’Oxus ; il fuit, comme Caïn, sans oser regarder derrière lui, met le feu aux barques qui lui ont servi pour passer le fleuve, et se retire à Nautaque dans la Sogdiane.

Dans leurs parties sablonneuses et vouées à la sécheresse, la Sogdiane et la Bactriane ont le même aspect ; elles offrent aux armées des difficultés analogues : ni végétation, ni eaux, ni habitants ; un sol embrasé que le moindre vent soulève, une poussière impalpable, des dunes accumulées, un brouillard de sable qui tremble à l’horizon, un soleil foudroyant et un ciel de plomb, voilà ce qu’il faut s’attendre à rencontrer, quand on veut se rendre de Bactres à Nautaque. Les étapes de jour ne conviendraient qu’à une campagne d’hiver ; dans la saison chaude, il sera préférable de marcher la nuit. On y trouvera d’ailleurs un double avantage ; sur ce terrain où le vent du nord efface en un instant les traces des caravanes, on a souvent quelque peine à se diriger : les astres serviront de guides. N’est-ce pas ainsi que le marin reconnaît encore la route qu’il doit suivre quand il a perdu la dernière terre de vue, et les déserts de l’Asie centrale sont-ils autre chose qu’un océan ?

La difficulté en pareil cas est de décamper, de charger les animaux de bât et les chameaux. Les douteuses clartés qui tombent des étoiles secondent mal le train des équipages dans sa besogne ingrate ; le soldat lui-même éprouve quelque embarras à retrouver ses effets et ses armes, à paqueter son sac Alexandre prit le sage parti de laisser à Bactres ses bagages et de ne lancer à la poursuite de Bessus que des troupes légères. La phalange, avec ses longues piques et ses grands boucliers, n’aurait jamais réussi à sortir des sables. La campagne qui s’ouvrait demandait surtout des soldats alertes ; Alexandre voulut en outre n’avoir autour de lui que des soldats satisfaits et valides. Il renvoya d’abord dans leurs foyers les Thessaliens parvenus au terme de leur engagement, puis il leur adjoignit tous les Macédoniens que l’âge ou leurs blessures rendaient inhabiles au combat. Chaque cavalier reçut en partant une gratification de 11.000 francs. Nous sommes loin ici des modestes héros que raille doucement le poète. Les soldats d’Alexandre ne sont pas des Alexandre à trois sous par jour ; ils emportent autre chose que la poussière de l’Asie à leurs talons.

Les fantassins furent, comme d’habitude, moins généreusement traités ; la prime qu’ils obtinrent ne dépassa pas 2,500 francs. Il semble qu’on voie déjà poindre dans l’armée grecque l’homme d’armes du moyen âge. Cette prédilection si marquée que la Grèce, à l’exemple d’Alexandre, va bientôt accorder à la cavalerie, ne sera-t-elle pas une cause d’affaiblissement quand il faudra se mesurer plus tard avec l’infanterie romaine ? Pour le moment, tout la justifiait : la nature de la campagne et la composition des armées ennemies.

En congédiant ces vaillants compagnons de tant de durs travaux, Alexandre ne leur adressa qu’une recommandation. Faites beaucoup d’enfants, mes amis ! leur dit-il. N’est-ce pas là un mot napoléonien ? Alexandre et Napoléon ont fait profession d’une égale estime pour les unions fécondes, car ils consommèrent tous les deux beaucoup d’hommes. Il y a cependant entre ces deux grands capitaines une distinction notable à établir : Alexandre cessa de bonne heure d’être Grec ; il se fit, si je puis m’exprimer ainsi, un patriotisme humain ; Napoléon resta jusqu’au bout Français. Il le fut à l’excès, à outrance, souvent injuste envers les étrangers qui lui donnaient leur sang et qui l’acclamaient leur empereur. Il voulait asservir le monde à la France, Alexandre refusait de le livrer à la Grèce. Si l’adversité eût manqué à Napoléon, cette passion étroite, ce sentiment exclusif et jaloux, me sembleraient presque une tache à sa mémoire. Tel il fut sur le trône, tel nous le retrouvons captif à Sainte-Hélène. Que n’ai-je le pied, s’écrie-t-il, sur un sol libre et indépendant ! J’adresserais une proclamation aux Français ; je leur crierais : Vous allez finir, si vous ne tous réunissez. L’odieux, l’insolent étranger va vous morceler, vous anéantir. Relevez-vous, Français ! faites masse : à tout prix ! ralliez-vous, s’il le faut, même aux Bourbons ! L’existence de la patrie, son salut avant tout. Ce ne sont pas là les accents d’un César italien : Napoléon est bien à nous, tout à nous ; sa folie n’a jamais été que l’amour exagéré de la France.

De Bactres à l’Oxus, Quinte-Curce compte 74 kilomètres ; c’est exactement la distance que je mesure de Balkh à l’Amou-Daria. Pendant ce trajet, dit Quinte-Curce, on ne rencontre pas même la trace d’un ruisseau. Les choses n’ont pas changé depuis le passage d’Alexandre. Je ne présume pas qu’une route aussi longue ait été parcourue en une seule étape ; il ressort cependant du récit de Quinte-Curce que, malgré la résolution prise de faire des marches de nuit, il n’en fallut pas moins, pour gagner les bords de l’Oxus, supporter, pendant assez longtemps, les ardeurs du jour. A la rosée abondante et à la fraîcheur du matin succéda subitement une chaleur sèche et intolérable. La bouche et le gosier en feu, on se sentait brûlé jusqu’au fond des entrailles. Le courage des soldats les plus énergiques finit par faiblir ; les forces même bientôt les abandonnèrent. Ils se couchaient à terre, puis essayaient de se remettre en marche, également incapables d’avancer et de rester immobiles. Quelques-uns, avertis par les gens du pays, s’étaient munis d’une provision d’eau ; ils apaisèrent ainsi au début leur soif. La chaleur croissante oie leur rendit que plus pénible ensuite la privation commune. L’huile, le vin, tout leur était bon pour calmer le feu intérieur qui les dévorait. Quinte-Curce nous les représente appesantis par les boissons qu’ils viennent d’absorber. Ils ne peuvent plus, dit-il, soutenir le poids de leurs armes, ni faire un pas dans le sable. Ceux à qui l’eau a manqué sont cent fois plus heureux que ceux qui s’en sont gorgés au point d’être, en ce moment, obligés de la rendre. Le meilleur moyen de traverser le désert, c’est d’allumer une cigarette.

Le soldat espagnol sait marcher sans boire ; certains généraux français que je pourrais nommer ont eu à l’occasion cette vertu. Alexandre exerça constamment semblable pouvoir sur lui-même. Nous l’avons vu, à l’époque où il courait à la délivrance de Darius, refuser l’eau qu’on lui apportait dans un casque. Au milieu des déserts de la Bactriane, il fera de nouveau preuve du merveilleux empire qu’il garde en toute circonstance sur ses sens. Quelques cavaliers avaient été détachés en avant pour reconnaître le fleuve et fixer l’emplacement du camp. Deux d’entre eux dont les fils servaient en qualité de soldats dans ce même corps d’armée, rapportaient, remplies d’eau, les outres dont ils s’étaient munis. Le roi se trouve par hasard sur leur passage, ils dénouent sur-le-champ leurs outres et versent dans un vase une portion du précieux liquide pour l’offrir au roi. Alexandre avait pris la coupe, mais il vient de jeter un regard autour de lui. Gardez votre eau pour vos enfants, mes amis, dit-il aux cavaliers en leur rendant le vase dans lequel il n’a pas même voulu tremper ses lèvres. Être le seul à boire au milieu de cette détresse me serait insupportable, et vous n’avez pas assez d’eau pour tous mes compagnons.

La nuit était déjà presque close quand Alexandre arriva sur les bords de l’Oxus. Une grande partie de l’armée n’avait pu suivre et restait en arrière ; le roi fit allumer des feux sur une butte élevée. Ces feux serviraient de phare aux malheureux qui se traînaient encore dans les sables ; ils leur rendraient des forces en leur indiquant le voisinage du camp. Toutes les outres, tous les vases qu’on avait sous la main furent rapidement remplis de l’eau puisée au fleuve, et des détachements se portèrent avec ce secours à la rencontre de la foule haletante à laquelle on put ainsi conserver la vie. Les bords de l’Oxus rappelleront, j’en suis sûr, à plus d’un survivant de la première expédition du Mexique, les rives de la Jamapa.

Alexandre se tenait à l’entrée du camp, sur le chemin par où devait venir l’armée. Indifférent an soin de sa personne, repoussant toute boisson et toute nourriture, il n’avait même pas songé à se débarrasser de sa cuirasse : on ne put obtenir qu’il se retirât que lorsqu’il se fut assuré par ses propres yeux de l’arrivée de tous les traînards. La nuit même fut pour lui sans sommeil ; l’agitation de son esprit le tint, malgré la fatigue, presque constamment éveillé.

Il avait suffi qu’on vît Alexandre bien décidé à poursuivre Dessus pour que des défections se produisissent déjà autour du meurtrier. Tout en reconnaissant le nouvel Artaxerxés pour monarque légitime, les Mèdes surtout montraient peu de penchant à le suivre au fond des déserts sur la lisière desquels il se tenait posté. La royauté perdait beaucoup de son prestige à leurs yeux, depuis qu’elle avait choisi pour cour le camp des Bactriens. Cobarès ou Bagodaras — car ce mage ne porte pas le même nom dans le récit de Quinte-Curce et dans celui de Diodore de Sicile — fut le premier à se réfugier auprès d’Alexandre. Il profita d’une altercation avec le maître qu’il brûlait de quitter, pour colorer à ses propres yeux le rôle toujours odieux de transfuge. Alexandre l’accueillit avec distinction : Gobarès était un personnage important ; l’exemple qu’il donnait méritait d’être encouragé. Spitamène et Datapherne, deux des compagnons de Bessus, ne laissent-ils pas déjà soupçonner que leur fidélité au malheur chancelle ? Néanmoins, tant que l’armée macédonienne sera sur la rive gauche de l’Oxus, on ne peut guère espérer qu’aucun des chefs de l’armée bactrienne se hasarde à prendre ouvertement parti pour l’étranger. La première chose à faire est donc d’opérer sans tarder le passage du fleuve.

La largeur de l’Oxus, sur le point où l’armée l’avait abordé, était, dans cette saison du printemps qui correspond à la fonte des neiges, de 1.100 mètres environ. Pas un bateau sur le bord entièrement désert ; Bessus a tout brûlé. Un lit à la fois profond et sablonneux, un courant très rapide, rendraient extrêmement épineux l’établissement de pilotis ou de chevalets à travers la rivière ; on n’eut pas à subir l’épreuve des difficultés qu’aurait vraisemblablement rencontrées ce travail : le bois manquait complètement dans cette partie delà Bactriane. La disette ne s’en fait pas moins sentir aujourd’hui sur presque toute la surface du Turkestan. On ne pouvait davantage songer à faire venir des matériaux de provinces mieux approvisionnées ; le temps pressait, et les routes ne se prêtaient guère, on l’a vu, à de pareils transports. La rive opposée, fort heureusement, n’était pas défendue ; on se hâta de coudre les peaux qui avaient jusque-là servi de tentes ; on les remplit de paille et de sarments secs, puis on en réunit un certain nombre par des cordes. Sur ces radeaux improvisés se couchèrent à plat ventre les soldats. Tous les voyageurs anglai» ont vu les pêcheurs de i’Indus s’abandonner ainsi au courant du fleuve, étendus non pas sur un radeau, mais sur un simple vase de terre aplati qui les soutient presque au niveau de l’eau Dans cette position peu commode, le pêcheur trouve encore le moyen de se diriger, d’épier le poisson et de darder fort adroitement sa fouine sur tout ce qui passe à sa portée. Ne nous étonnons donc pas de voir les Macédoniens traverser l’Oxus sur ces radeaux auxquels nous hésiterions à confier aujourd’hui nos soldats. En six jours, l’armée tout entière eut pris pied sur la rive sogdienne.

Est-il permis de croire que la Providence ait voulu mettre dans les événements une logique inflexible qui pût la dispenser d’intervenir à toute heure et à tout propos dans les affaires des hommes ? II est certain qu’en mainte circonstance on croirait assister aux effets d’une loi aussi absolue que celle qui régit les mouvements des astres. Bessus avait trahi son maître malheureux ; ses confidents les plus intimes, Datapherne et Catenès, s’associèrent à Spitamène pour le trahir à leur tour. Ils formèrent le projet de livrer le satrape fugitif au roi de Macédoine, aussitôt qu’ils apprirent qu’Alexandre était passé sur la rive orientale de l’Oxus. La trame fut ourdie avec la perfidie la plus ténébreuse. Spitamène feignit d’avoir découvert un complot dans lequel Datapherne et Catenès devaient jouer, suivant lui, le principal rôle. Les criminels, dit-il, ont été arrêtés par son ordre ; il les tient à la disposition de Bessus. Le sinistre projet ne paraît pas avoir surpris outre mesure le meurtrier de Darius. Bessus tient, dès l’abord, la chose pour vraisemblable ; il se réserve d’interroger lui-même les coupables. Datapherne et Catenès sont amenés en sa présence par huit jeunes gens résolus que Spitamène a mis dans le secret de l’attentat depuis longtemps médité, et pour l’exécution duquel il lui fallait s’assurer leur concours. A peine les conspirateurs ont-ils été introduits sous la tente royale que les fers tombent des mains de Datapherne et de Catenès. Bessus est entouré ; on lui arrache le diadème d’azur qui ceint son front, on déchire la robe dont il dépouilla Darius pour s’en revêtir, on le charge de liens : il ne reste plus qu’à le livrer. Bessus dans les fers conserve encore aux yeux des populations qu’il a soulevées un certain prestige ; son crime ne l’empêche pas d’être, pour les Sogdiens et pour les nomades accourus du fond des déserts de l’Asie, le dernier champion de l’indépendance nationale. On ne saurait le conduire au camp d’Alexandre ; il faut qu’Alexandre le fasse enlever. Des courriers partent sur-le-champ pour aller porter au roi de Macédoine la nouvelle de la révolution de palais accomplie à Nautaque. Ce n’est pas dans cette ville, dont les intentions demeurent douteuses, c’est en pleine campagne que la remise du prisonnier aura lieu.

Alexandre fait appeler sur-le-champ le fils de Lagus : il lui prescrit de prendre trois escadrons de la cavalerie des hétaires, tous les archers montés, tous les Agriens, la troupe de Philotas, mille hypaspistes et la moitié des hommes de trait Qu’il se porte avec ce détachement choisi vers l’endroit où s’offrent à le guider les émissaires de Spitamène ; qu’il ne ménage, pour arriver à temps, ni ses soldats, ni ses chevaux ! Ptolémée part, dit Arrien, et fait en quatre marches le chemin de dix journées. Nous n’avons plus ici — faisons-en la remarque — une tradition vague, recueillie par des historiens de seconde main ; Ptolémée aura probablement écrit ou dicté lui-même tout ce qui se rattache à un épisode origine de sa faveur et de sa fortune. C’est donc bien une distance de 220 kilomètres qui aura été parcourue en trois fois vingt-quatre heures par le détachement que commande le fils de Lagus. Cette marche rapide ne nous fait pas dépasser de beaucoup Nautaque.

Les Barbares avaient campé la veille sur l’emplacement que Ptolémée vient occuper avec son corps de troupes. Pourquoi manquent-ils donc au rendez-vous ? Spitamène consent bien à livrer Bessus, il n’entend pas se livrer lui-même. Bessus a été laissé dans une bourgade fortifiée, sous la garde de quelques soldats ; Spitamène continue de tenir la campagne avec ses partisans. Nous ne saurions, en vérité, blâmer sa prudence ; les dispositions du vainqueur sont encore un mystère, et peut-être Alexandre n’attache-t-il pas moins de prix à s’assurer de la personne de Spitamène que de celle de Bessus. Ptolémée laisse en arrière son infanterie harassée, lui prescrit de le suivre, déployée en bataille, dès qu’elle aura pris un peu de repos, et pousse, avec sa cavalerie, jusqu’à la place dans laquelle est retenu Bessus. Arrivé sous les murs de la chétive cité, il la fait cerner, et somme les habitants de lui ouvrir les portes : la population n’a rien à craindre, pourvu qu’elle n’essaye pas de soustraire à son sort le captif que la justice d’Alexandre réclame. Les portes s’ouvrent, les soldats macédoniens pénètrent dans l’enceinte ; Bessus, encore chargé des chaînes de Spitamène, tombe en leur pouvoir. Pas un bras dans la foule ne s’est levé pour sa défense, pas un cri n’a protesté en sa faveur.

Alexandre est avisé sur le champ de l’importante capture. Que faut-il faire de Bessus ? Lorsqu’en 1842 seize mille sujets anglais eurent été massacrés dans les défilés du Khyber, quand le souverain en qui devait revivre, au dire des politiques de l’Inde, la grandeur éclipsée de la dynastie des Douranis, fut tombé sous le fer d’un assassin, que fit l’Angleterre ? Elle rétablit d’abord l’honneur compromis de ses armes, puis elle s’accommoda, sans scrupule et sans honte, avec les meurtriers. Dost-Mohammed, leur chef, qu’elle tenait alors en son pouvoir, remonta sur le trône d’où une combinaison jugée malencontreuse l’avait renversé. Il y prit pour appuis des hommes qui avaient encore aux mains le sang de Schah-Shoudjah et celui des malheureux soldats d’Elphinstone. Ces brusques revirements étonnent chez un peuple ; on aurait peine à les excuser chez un roi : Alexandre ne pouvait pardonner à Bessus ; l’Asie, aux yeux de laquelle il ne voulait être que le vengeur et l’héritier de Darius, se serait mal expliqué sa clémence. Les ordres transmis à Ptolémée furent impitoyables : Bessus, dépouillé de ses vêtements, devra être exposé aux regards de l’armée, qui s’est remise en marche, conduite par Alexandre. On l’attachera au poteau d’infamie, on le battra de verges, pour qu’il serve d’exemple à tous ceux qui seraient tentés d’outrager, dans la majesté royale, le pouvoir des dieux. L’armée s’est rapidement portée des bords de l’Oxus aux champs de Nautaque : elle défile tout entière devant le grand coupable. Avant de le dépasser, Alexandre a fait arrêter son char. Pourquoi, dit-il à Bessus, as-tu trahi ton roi, ton ami, ton bienfaiteur ? Pourquoi l’as-tu chargé de fers ? Pourquoi l’as-tu égorgé ? — J’ai cédé, répond le malheureux, aux instigations de tous ceux qui entouraient alors Darius ; nous espérions trouver ainsi grâce devant toi. Bessus avait-il donc apporté la tête du dernier des Achéménides au vainqueur ? Non ! il s’était enfui, après avoir dérobé à Darius tout sanglant son diadème et sa robe. La politique eut au moins autant de part que l’indignation dans les rigueurs dont l’infortuné satrape de la Bactriane fut l’objet. Les Macédoniens avaient eu pour satisfaction l’humiliation du vaincu ; c’était aux Perses qu’il appartenait de punir le parricide : Alexandre livra Bessus à la famille de Darius. C’eût été lui faire grâce que de le mettre sur-le-champ à mort.

Les Perses ne démentirent pas, en cette occasion, la réputation de férocité que possèdent à bon droit les Asiatiques. On les vit assouvir leur juste vengeance avec un tel raffinement de cruauté que la victime, si coupable qu’elle fût, en est restée intéressante. Traîné d’abord à Bactres, Bessus fut transporté plus tard à Ecbatane. Là, on le mutila ; on lui trancha les oreilles et le nez, puis tout sanglant, on retendit sur la croix. Quand, après une longue agonie, la victime eut rendu le dernier soupir, on coupa son corps par morceaux, et Ton en dispersa les membres à coups de fronde.