L’HÉRITAGE DE DARIUS

 

CHAPITRE XV. — UN BESSUS AFGHAN

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

On ne peut s’empêcher de remarquer de singuliers rapports entre la situation de Bessus, s’efforçant de rassembler autour de lui tout ce qui refusait encore en Asie d’accepter le joug étranger, et celle de Dost-Mohammed, s’opiniâtrant dans la résistance qu’en 1839, émir détrôné et fugitif, il essayait encore d’opposer aux Anglais. Dost-Mohammed s’échappa de Caboul, au moment où les troupes britanniques s’apprêtaient à dresser leurs batteries contre les murailles de cette ville, et, suivi de 1.200 cavaliers bien armés, franchit les passes de l’Hindou-Kouch, dès les premiers jours de septembre. A peine descendu dans le Turkestan, on le vit s’efforcer d’intéresser à sa cause, qu’il affectait de confondre avec celle de l’islamisme, tous les chefs uzbeks de la plaine, jadis ses rivaux ou ses ennemis : le wali de Khoulm, le bey d’Heïbak et le bey de Koundouz. Si les Anglais avaient eu le sérieux souci d’affermir la couronne sur le front de ce schah Soudjah avec l’aide duquel ils se flattaient de reconstituer, comme une barrière’ contre l’ambition persane, l’empire dourani, leur premier devoir n’eût-il pas été de poursuivre sans relâche et sans trêve, dans les pays du moins situés en deçà de l’Oxus, le prétendant évincé par leurs armes ? Loin de songer à donner cette sanction vigoureuse à leur œuvre, les chefs de l’armée anglo-hindoue, satisfaits, pour ne pas dire éblouis d’un triomphe éphémère, se contentèrent d’envoyer un détachement des troupes régulières du schah surveiller la passe de Bamian. Ils jugèrent, en octobre, la saison trop avancée pour entreprendre une campagne dont les difficultés, à une époque bien autrement âpre et rude de Tannée, n’avaient pas fait reculer les soldats d’Alexandre. Au mois de novembre, on apprit que Dost-Mohammed, accompagné de deux de ses fils, avait quitté Khoulm, et que, s’enfonçant davantage encore au nord-ouest, il se dirigeait sur Bokhara. C’était un voyage de 400 kilomètres au moins que l’émir et la petite troupe demeurée fidèle à sa fortune entreprenaient là ; les Afghans, grâce à la solidité de leurs montures, l’accomplirent en quinze jours.

Le sultan de Bokhara fit au souverain proscrit l’accueil le plus encourageant et le plus gracieux. Ce n’était point seulement à l’émir déchu de Caboul qu’il prétendait offrir l’hospitalité d’un frère ; c’était à toute cette malheureuse famille qui avait dû être laissée en arrière, sous la protection d’une escorte insuffisante ; à ce harem composé de deux cent quarante-neuf personnes qui erraient au pied de l’Hindou-Kouch, sans domicile fixe, sans asile, réduit à vivre, depuis plusieurs mois, des taxes prélevées de force sur les caravanes : semblable situation était bien faite pour émouvoir le cœur d’un musulman fervent et d’un prince généreux. Dost-Mohammed n’eut garde de laisser percer les soupçons que lui inspirait tant de sollicitude ; il expédia ostensiblement à son harem l’ordre pressant de venir le rejoindre, en secret, il prescrivit au serviteur dévoué qui en avait la garde, de n’amener sous aucun prétexte à Bokhara les femmes, les enfants, les esclaves qui lui étaient confiés, de les immoler plutôt jusqu’au dernier, s’il ne trouvait pas d’autre moyen de les soustraire aux poursuites du sultan. Si rusé que soit un Uzbek, il ne Test pas encore assez pour abuser un Afghan. Le sultan de Bokhara s’était naïvement bercé de l’espoir de s’assurer du même coup de nouveaux otages et de mettre la main sur des joyaux célèbres dans tout l’Orient, joyaux dont la renommée excitait depuis longtemps son envie. Furieux de voir son projet découvert el déjoué, il fit jeter en prison Dost-Mohammed et ses fils ; mais sa convoitise eut beau s’enflammer encore par la déception, ni les ennuis, ni les dangers d’une captivité prolongée, ne purent triompher de la résistance obstinée de l’émir. Au mois de juin de l’année 1840, la famille de Dost-Mohammed partit de Khoulm et prit la route de Bamian : le plus sûr refuge, dans sa détresse croissante, lui avait paru le camp des Anglais. Les Anglais l’envoyèrent sous escorte à Ghizni, pour y attendre que la résidence qui lui était sur-le-champ préparée à Quettah fût tout à fait prête.

Il faut rendre en cette occasion justice aux Uzbeks : la perfidie du khan de Bokhara souleva dans le Turkestan une indignation générale. Dost-Mohammed y était considéré comme un martyr de la foi musulmane ; le khan de Khokand se fit l’interprète menaçant de ce sentiment unanime. En même temps qu’il réclamait de la façon la plus pressante l’élargissement du royal captif, il prenait les armes et mettait ses soldats, sans perdre un instant, en campagne. Le khan de Bokhara s’était montré sourd aux prières, insensible aux reproches ; il ne voulut point paraître céder aux menaces. Fort effrayé pourtant, il prit le parti de favoriser sous main l’évasion de son prisonnier : Dost-Mohammed reparut tout à coupa Khoulm. La nouvelle de son arrivée au pied de l’Hindou-Kouch produisit dans tout l’Afghanistan une sensation profonde. Dost-Mohammed d’ailleurs ne perdait pas de temps ; il prêchait partout la guerre sainte et recourait à la grande ressource des chefs uzbeks ou afghans qui veulent recruter une armée ; il se portait au débouché des passes et y rançonnait sans scrupule les marchands. Ce fut ainsi qu’il parvint, non seulement à grossir sa troupe, mais, ce qui n’était pas moins essentiel au succès de sa cause, à gagner par ses libéralités le wali de Khoulm, qu’il n’avait pu jusque-là s’attacher qu’à demi par ses promesses.

Le 5 septembre 1840, on apprit à Caboul que tout le pays compris entre l’Hindou-Kouch et l’Oxus s’était levé en faveur de Dost-Mohammed. Une puissante armée, disait-on, marchait sur Bamian. Le Kohistan, s’il se joignait à l’insurrection, pouvait mettre sur pied de 40.000 à 50.000 hommes ; la ville même de Caboul était remplie de traîtres. Des hommes armés circulaient dans les rues, allant faire aiguiser leurs sabres chez les armuriers et promenant, de côté et d’autre, des regards menaçants. Le 2 novembre, Dost-Mohammed était à Purwan ; malgré la saison, il venait de franchir la passe de Sir-Aulung à la tête de 400 cavaliers et de 4.000 fantassins. Une colonne anglaise se porta, par une marche rapide de 21 kilomètres, à sa rencontre. Elle arrivait à temps pour couper la retraite à l’ennemi. Surpris par une attaque à laquelle il était alors fort éloigné de s’attendre, Dost-Mohammed ne cherchait déjà plus qu’à s’esquiver ; la panique encore inexpliquée d’un régiment de cavalerie anglaise le sauva tout à coup contre sa propre attente. A l’ordre de charger les soldats anglais répondirent par la fuite ; on les vit tourner bride, sans que rien parût justifier leur terreur ; on les vit abandonner leurs officiers, qui furent presque tous tués ou blessés. Chose non moins étrange, les Afghans ne se montrèrent pas désireux de poursuivre leur avantage ; l’infanterie de Dost-Mohammed se maintint immobile sur les crêtes qu’elle occupait, et sa cavalerie profita de la nuit pour quitter le champ de bataille. A Caboul cependant l’émotion était grande ; les troupes, rappelées de leurs cantonnements, se concentraient aux abords de la ville ; on se préparait même à les envoyer aux remparts, quand soudain le bruit se répand que ce Dost-Mohammed, dont on s’attendait à voir, d’un instant à l’autre, les étendards victorieux se déployer dans la plaine, est venu le soir même, humble et résigné, s’asseoir, comme un autre Napoléon, au foyer britannique. Que s’était-il donc passé depuis le combat de Purwan ? De tels dissentiments avaient éclaté entre ces chefs afghans et uzbeks, peu habitués à combattre ensemble, que Dost-Mohammed craignit un instant d’être livré par ses partisans désunis à l’ennemi, dont il pouvait voir encore, du haut des sommets occupés, les bataillons vaincus se replier en toute hâte vers Caboul ; il jugea plus prudent de se livrer lui-même. Le résident anglais, sir William Macnaghten, fort soucieux des nouvelles qui lui parvenaient de la montagne, avait cru devoir abréger ce jour-là sa promenade habituelle ; il rentrait dans la ville avec les premières ombres du soir, quand un groupe d’indigènes montés vint à lui. Êtes-vous l’envoyé anglais ? lui demanda un de ces cavaliers. Sur la réponse affirmative de sir William, le cavalier, portant la main à son turban, reprit : Eh bien, voici l’émir ! — Quel émir ? — L’émir Dost-Mohammed ! Jules César fut moins surpris peut-être le jour où, devant Alésia, il vit Vercingétorix accourir à sa tente et jeter à ses pieds les armes dont les Romains n’avaient jusqu’alors connu que le tranchant.

Dans tous ces pays de l’Orient où la vie humaine est restée si précaire, on apprend de bonne heure deux choses : la résignation au destin et la ruse. Bad roz med (un mauvais jour est venu) ; mais la mort n’est que le chemin par lequel nous devons tous passer (ràh am in ast). Tout le monde s’en tire, disait je ne sais plus quel vieux grenadier. La chose est incontestable : les Orientaux cependant s’en tirent beaucoup mieux et avec infiniment plus de bonne grâce que les autres. Mueren bien, remarquait un Espagnol qui les avait vus souvent à l’œuvre. Le sort a prononcé ; ils se soumettent ; seulement, avant de se laisser acculer au mur, quelles merveilleuses ressources ils savent déployer pour mettre ce sort jaloux en défaut ! Dost-Mohammed avait réussi à déjouer la cupidité du sultan de Bokhara ; il ne montra pas moins d’habileté le jour où il lui fallut se soustraire à la perfidie de ses alliés. Depuis quelque temps déjà, il flairait dans son entourage certains projets sinistres. II fit bonne contenance, conduisit vaillamment ses troupes à l’ennemi et affecta devant ses affidés, même les plus intimes, de ne respirer que vengeance et massacre. Les Anglais, grâce à lui, furent mis en pleine déroute dans les défilés de Purwan. Le lendemain, les Afghans cherchèrent vainement leur chef sur le champ de bataille. Dost-Mohammed était parti, à la faveur de la nuit, avec quatre cavaliers et avait commencé par se jeter dans la montagne. Il put ainsi faire le tour du camp anglais à distance, profiter des sentiers les moins fréquentés pour dérober sa marche, et, après avoir passé vingt-quatre heures à cheval, arriver sous les murs de Caboul, au moment où le soleil allait se coucher. Cachant sa longue barbe sous un pli du turban qui lui voilait, en outre, la moitié du visage, il eut la bonne fortune de pouvoir se glisser sans être reconnu jusqu’aux abords de la porte qui s’ouvre sur la route de Caboul à Peshaver. L’important pour lui était de ne point tomber aux mains des soldats de son rival Schah-Soudjah ; il savait trop quel sort lui eût été, dans ce cas, réservé : le traitement honorable dont sa famille était déjà l’objet lui faisait mieux augurer de la clémence anglaise. L’envoyé britannique fut mis par la Providence sur son passage. Quelques jours après, Dost-Mohammed, traité en souverain déchu, mais en souverain, fut interné à Loudhiana. Bessus et Spitamène, nous le verrons bientôt, eurent un sort moins heureux.