L’HÉRITAGE DE DARIUS

 

CHAPITRE PREMIER. — L’HYRCANIE ANCIENNE ET MODERNE

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

S’il est un pays au monde qui soit, à l’époque où nous vivons, mal délimité, c’est assurément la monarchie persane. Dans son état d’abaissement actuel, disait avec raison, au commencement de ce siècle, un auteur anglais, la Perse occupe un rang très infime parmi les nations. Son importance vient de sa position, qui maintient à distance l’empire russe et les possessions britanniques. L’indépendance de cette vaste enclave a été souvent menacée : d’un côté par les Afghans unis aux tribus nomades du désert, de l’autre par la Sublime Porte. Sous Abbas le Grand, la décadence de l’empire ottoman permit au royaume des sophis de reprendre haleine ; cent ans plus tard, Nadir-Schah rendit au plateau de l’Iran une ombre de prospérité ; il refoula au loin les hordes orientales et faillit enlever Bagdad au Sultan. La Perse, après la mort de ce Turcoman de génie, retomba dans ses inquiétudes, dans ses agitations, et même de nos jours, elle ne possède encore qu’une sécurité précaire. Quand le Turc était son ennemi le plus redoutable, Pietro della Valle, au dix-septième siècle, lui recommandait l’alliance des Cosaques : les Cosaques ont, en effet, délivré la Perse de la crainte des Turcs ; ils lui ont, du même coup, ravi deux de ses plus riches provinces ; ils la tiennent, en outre, sous l’appréhension constante d’en perdre d’autres.

Abbas le Grand s’était ménagé, dans la bande étroite qui longe la mer Caspienne, un refuge qu’il lui était permis de croire inexpugnable. L’ancienne Hyrcanie, — le Ghilan et le Mazandéran de nos jours, — lui inspirait une telle confiance qu’il déploya toute sa sollicitude pour y créer des villes et des routes. Il s’imaginait fermement qu’aucune armée ne pourrait réussir à le venir forcer, en cas de défaite, dans ce dernier asile. Rien n’a prouvé encore qu’il n’eût pas raison. Alexandre, après la mort de Darius, a cependant soumis l’Hyrcanie en moins de deux mois. Ce fut une de ses campagnes les plus rapides, une de celles sur lesquelles les historiens ont le moins insisté, et qui eût mérité cependant de leur part plus de détails et plus d’admiration.

Les anciens paraissent avoir assez mal connu l’Hyrcanie ; Hérodote se contente de la nommer ; Strabon, après en avoir vanté la fertilité exceptionnelle, se voit cependant obligé de confesser que ce beau pays, ayant eu le malheur d’être, dès le principe, au pouvoir des Barbares, — des Mèdes d’abord, puis des Perses, en dernier lieu des Parthes, pires encore que les Mèdes et les Perses, — est resté pour les Grecs une contrée à peu près inexplorée. Personne, dans l’antiquité, ne nous a donc décrit, d’une façon qui nous satisfasse, le pays dans lequel va pénétrer Alexandre. Force nous est, ici comme ailleurs, de recourir aux voyageurs modernes.

L’Hyrcanie comprend aujourd’hui deux provinces : le Mazandéran, — la terre des chênes, — que les Orientaux désignent aussi sous un autre nom également significatif : le Thabarestan, — la terre des haches ; — et le Ghilan, la terre de boue. Flandin, au mois d’avril, crut devoir renoncer à s’y engager. Les pluies torrentielles du printemps, nous dit-il, submergent souvent le pays situé entre le pied des montagnes et le rivage de la Caspienne. L’étroite contrée qui forme la côte méridionale de cette mer est coupée d’innombrables ravins par lesquels s’écoulent les eaux qui descendent avec rapidité de l’Elbourz. Ces eaux affluent en abondance sur le pays plat. Ne trouvant pas vers la mer un écoulement aussi facile que celui qui les a conduites dans la plaine, elles y séjournent et l’inondent. A la suite des pluies, longtemps encore après que les eaux ont disparu, le sol reste détrempé à une grande profondeur.

La seule inspection de la carte eût suffi pour apprendre à Flandin, en dehors de tout renseignement local, qu’il en devait être ainsi. Une longue chaîne de montagnes interceptant et retenant les nuages, un bourrelet sablonneux, bordant sur toute son étendue le rivage, ne pouvaient manquer de faire de l’Hyrcanie maritime un marais. La chaîne de l’Elbourz, qui sépare le plateau iranien de la mer Caspienne, a pour ligne de faîte une succession de pics qui ne s’élève guère à moins de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Le pic volcanique de Demavend domine tous ces sommets ; ses feux mal éteints sommeillent sous la neige à une altitude de 5.654 mètres. La barrière gigantesque arrête toute l’humidité/qui vient de la Caspienne et fait entre les deux versants un partage inégal des vapeurs qu’elle a condensées. Les pluies du Ghilan et du Mazandéran sont cinq fois plus considérables que celles qui tombent dans les districts situés sur les pentes méridionales. D’un côté, des vallées profondes, une végétation tropicale ; de l’autre, une escarpe abrupte surgissant au-dessus de longs talus de graviers que n’arrose aucun cours d’eau digne du nom de rivière, et où l’on chercherait en vain une plante méritant le nom d’arbre. Un voyageur anglais, le major Oliver Saint-John, a résumé d’un trait le climat du Mazandéran : Les parties les plus arrosées de la vallée du Tigre, nous dit-il, ne reçoivent pas la moitié des pluies que recueillent les côtes méridionales de la Caspienne.

Flandin n’est pas le seul qui ait dû reculer devant l’exploration de l’Hyrcanie. Un des voyageurs qui nous ont le mieux fait connaître la Perse, l’Anglais Morier, n’a pas plus que Flandin visité le Mazandéran. Le pays, écrit-il, est montueux, boisé et tellement impraticable que, suivant l’expression d’un Persan, une flèche ne pourrait y pénétrer, elle s’arrêterait aux arbres de l’enceinte... Les avenues du Mazandéran peuvent être aisément défendues par vingt fantassins aguerris contre toute une armée. Si j’étais le schah de Perse, je ne m’y fierais pas. Sir Frédéric Goldsmid quitta l’Angleterre le 28 août 1870 ; le 7 septembre, il arrivait à Saint-Pétersbourg, s’y arrêtait trois jours, se rendait de Saint-Pétersbourg à Moscou et à Nijni-Novgorod, d’où un steamer le conduisait en six jours sous les quais d’Astrakan. Là, sir Frédéric dut faire 100 milles dans un bateau plat pour rejoindre un autre steamer affecté au service de la Caspienne. Après six jours de traversée sur cette mer intérieure, aussi grande que l’Euxin, prétendait autrefois le géographe Patrocle, il débarquait dans le port d’Enzelli, d’où il gagnait Resht en cinq heures. A Resht, il s’arrêta deux jours et fit ensuite, en courant la poste, les 322 kilomètres qui séparent Resht de Téhéran. II arriva dans cette capitale le 3 octobre.

Voilà, ce semble, un itinéraire tout tracé pour l’armée du Volga ; mais les armées ne courent pas la poste et un autre explorateur anglais, James Fraser, qui visita le Mazandéran en 1822, nous a décrit ce riche et fertile pays sous des couleurs bien faites pour décourager l’invasion. Les Russes, remarque-t-il, ont jadis pris possession d’Enzelli. Guidés par un Arménien, ils essayèrent d’arriver jusqu’à Resht ; ils n’y réussirent pas. De chaque buisson partaient les coups d’ennemis invisibles ; les Russes firent de grandes pertes et furent obligés de rétrograder.

Des esprits soupçonneux se demanderont peut-être si le souvenir de cet insuccès n’est pas pour quelque chose dans le projet dont les papiers publics nous ont récemment entretenus. Supprimer par l’établissement d’une voie ferrée la barrière fangeuse qui, du côté de la mer Caspienne, défendait plus sûrement que toutes les murailles de Chine, la monarchie des Khadjars contre l’invasion, est sans doute un dessein auquel la civilisation ne pourra s’empêcher d’applaudir ; il faut seulement souhaiter que cette route, si utile et si désirable, ne serve jamais qu’à des échanges pacifiques.

Quand Pietro della Valle, en l’année 1618, et Chardin, près de cinquante ans plus tard, franchirent la chaîne de l’Elbourz ; quand ils arrivèrent ainsi sur les bords de la mer Caspienne, ce ne furent pas les difficultés du terrain qui les frappèrent le plus ; Abbas le Grand les avait en partie aplanies par l’admirable chaussée qu’il prolongea 4’Asterabad aux confins de l’Azerbidjan. Bombée dans le milieu, avec des fossés sur les deux côtés, cette chaussée n’avait pas moins de 20 mètres de large, sur une longueur de 484 kilomètres. Ce que nous rencontrons dans les récits de Pietro della Valle et de Chardin, c’est surtout un enthousiasme sans mélange pour la richesse d’un pays où la rose ne cesse de fleurir dans les jardins, ou la tulipe et l’hyacinthe couvrent les montagnes. Venu d’Ispahan à travers le désert et les neiges, Pietro della Valle demeure stupéfait du contraste. Le pays que nous avions traversé, dit-il, est stérile, sans arbres, sans aucunes plantes ; je trouvai celui-ci entouré de forêts, rempli d’eau, borné de montagnes. Je n’avais point rencontré tant de bois, une telle abondance d’eau, depuis que j’avais quitté l’Italie. L’Hyrcanie, dont les anciens n’ont parlé que comme d’une province horrible et remplie de tigres, est à présent la plus belle contrée que j’aie vue dans l’Asie. Le roi a toujours eu une inclination particulière pour la province du Mazandéran ; sa mère était née dans ce pays, et il n’y a pas de province plus forte dans tout le royaume. Le Mazandéran est environné de lamer, qui est très peu navigable, ou de montagnes stériles et sauvages qu’on ne peut traverser que par des routes fort étroites et très difficiles. Ce pays est en outre le plus éloigné de tous les ennemis que le roi ait sur les bras et principalement des Turcs. Le roi le considère comme un puissant rempart pour se défendre de toutes les insultes.

Abbas le Grand n’était pas un Alexandre, mais on peut le ranger sans crainte au nombre des grands politiques. Il fit pour la Perse ce que nous avons vu, il y a quelques années, Méhémet-Ali faire pour l’Égypte ; il eut le bon esprit d’appeler les chrétiens à son aide, de les attirer par sa tolérance religieuse et de profiter de leurs divisions. Ce furent les Anglais qui lui rendirent la possession d’Ormuz. Monté sur le trône en 1590, il mourut en 1628, à l’âge de soixante-dix ans, dans le palais qu’il s’était bâti sur les bords de la mer Caspienne. Ferhabad, — la colonie d’allégresse, — fut sa création. Cette ville embrassait dans son enceinte un espace aussi vaste que Rome ou Constantinople ; plus larges que la rue Giulia à Rome, ses rues n’avaient pas moins d’une lieue de longueur. Ajoutons que l’immense cité, encore dans son berceau, n’était bâtie que de terre, de bois, de roseaux et de paille.

Ce fut à Ferhabad que Pietro della Valle rejoignit le monarque auquel il venait offrir ses services contre le Turc. Pour ce gentilhomme romain qu’avait conduit en Perse le pieux espoir de contribuer de ses conseils et de son épée à la chute de l’éternel ennemi du nom chrétien, le roi Abbas n’était pas seulement le roi de ses peuples, il en était le père, le tuteur, le bienfaiteur incomparable. Méhémet-Ali a excité des transports analogues ; ses œuvres n’ont pas eu plus de durée que celles d’Abbas le Grand. Quand on compare les relations de Pietro della Valle et de Chardin aux récits de Fraser, on voit sur quelles bases fragiles Abbas avait édifié la grandeur éphémère de la Perse.

Pietro della Valle nous a laissé le portrait d’Abbas. Le roi, écrivait-il, est de taille médiocre ; il ne paraît pas maigre, mais délicat ; il a le corps délié, mais nerveux et robuste. Je lui donnerais volontiers le nom de grand Piccinino. Je l’appelle grand, parce qu’il est en effet un grand roi. Il a infiniment d’esprit et est extrêmement vaillant et généreux. Toutes ses actions, et tous ses mouvements sont animés d’une vivacité extrême, soit qu’il marche, soit qu’il parle, soit qu’il regarde. Il ne saurait demeurer longtemps au même endroit ; néanmoins, avec cette inquiétude et cette bizarrerie naturelle, il accompagne ses actions de je ne sais quel sérieux et quelle gravité qui marquent assez en lui la majesté royale. Il a les traits du visage plutôt beaux que laids ; tout au moins peut-on dire qu’il est vénérable.

Avoir exterminé les Uzbeks, avoir pris aux Turcs Erivan et Tauris, n’était certes pas une médiocre gloire ; il convient cependant d’examiner de quelle façon le successeur de schah Ismaïl et de schah Tamasp gagna ses batailles. Pietro della Val le l’avait vu de ses propres Jeux à l’œuvre, et nous pouvons l’en croire, quand il nous montre l’héritier des sophis contraignant le peuple à vider les lieux par ou les Turcs devaient passer, l’obligeant à emporter ce qu’il possédait, sans laisser derrière lui aucune provision. Abbas attendait ainsi que l’armée turque eût été diminuée par la rigueur du temps ; il ne la joignit jamais qu’après l’avoir réduite par toutes les misères et toutes les incommodités qui devaient, à son compte, exterminer plus d’hommes que le cimeterre. L’attaquant exténuée, il la taillait en pièces, sans hasarder ses troupes. Ses soldats, en l’année 1602, lui présentèrent dans les plaines de l’Azerbidjan 20.145 têtes coupées, Jamais, nous apprend Pietro della Valle, le roi ne s’est comporté autrement dans toutes les guerres et dans toutes les entreprises qu’il a faites. Je crois que, de tout temps, les Mèdes, les Perses, les Parthes, en ont usé de la sorte contre les Occidentaux. Les noms et les temps changent, le pays et les affaires sont toujours les mêmes.

J’en demande pardon au gentilhomme romain ; les pays et les affaires aussi peuvent changer. Tant que la chaussée d’Abbas le Grand a subsisté, on s’est rendu d’Asterabad à Tauris plus facilement qu’on ne se rendait, avant la construction du chemin de fer du Pacifique, de Vera Cruz à Mexico. La chaussée rompue en certains endroits, dégradée sur d’au 1res, complètement disparue sur la majeure partie du parcours, les lamentations des voyageurs ont recommencé. Les chameaux ont de nouveau marché avec de la boue jusqu’aux sangles. Jugez par là, s’écrie avec raison Pietro della Valle, ce qui devait advenir des chevaux et des animaux plus petits.

L’œuvre d’Abbas était encore en parfait état quand Chardin parcourut à son tour le Mazandéran. Ce pays, écrivait Chardin en l’année 1662, est en vérité, du mois d’octobre au mois de mai, un pays admirable. Je m’y suis trouve au mois de février, et j’en étais comme enchanté. Tout le pays n’était qu’un jardin, un paradis, comme les Persans l’appellent. Les levées et les grands chemins paraissaient des allées d’orangers bordant des parterres. J’y trouvais aussi des fruits excellents, de fort bons vins et force gibier. Mais dès la fin d’avril, il faut se retirer dans les montagnes qui sont à 25 ou 30 lieues de la mer, et laisser les rivages à cause de la chaleur insupportable qui dessèche même les plus gros ruisseaux. N’était la fécondité de la terre qui attire du peuple des environs, le pays serait désert, par la malignité de l’air. On trouve l’air de tout le rivage de la mer Caspienne si malfaisant qu’on tient pour une disgrâce d’y être envoyé. » En somme, suivant Chardin, ce le climat du Mazandéran a beaucoup de rapport avec le climat du midi de l’Europe. Pietro della Valle le compare au climat de Rome ; peut-être devrait-il dire : au climat des marais Pontins.

Consultons Fraser ; nous saurons tout ce que des observations passagères peuvent à ce sujet nous apprendre : Le climat du Mazandéran, nous raconte ce voyageur anglais, est avant tout un climat capricieux. Il n’est pas nettement partagé en saison sèche et en saison pluvieuse. Parfois, durant une année, on a trois mois entiers de beau temps continu ; Tannée suivante, ces mêmes trois mois seront des mois humides. Au fond, le climat du Mazandéran est un climat pluvieux. S’il est un point sur lequel il ne puisse demeurer aucun doute, c’est assurément celui-là. La commission de délimitation anglo-persane, dans le remarquable travail qu’elle vient de publier, constate le fait et l’explique. Fraser ne sera donc pas démenti, quand il nous assure qu’au Mazandéran, ce il n’y a pas un mois dans Tannée où l’on puisse compter sur de la sécheresse ». C’est surtout de décembre à la fin d’avril que les pluies sont à craindre ; mais parfois, au cœur de l’hiver, la chaleur devient telle qu’il faut se vêtir comme en été. Par compensation, d’autres fois, au milieu de l’été, on se voit obligé de recourir aux fourrures.

Si nous n’avions qu’Arrien, Diodore de Sicile ou Strabon pour nous guider dans l’Hyrcanie, nous risquerions fort de nous y égarer ; Pietro della Valle et Chardin me paraîtraient eux-mêmes des guides insuffisants. Heureusement nous avons Fraser, et, sous la conduite de Fraser, une armée pourrait partir d’Asterabad avec la certitude de suivre le meilleur et le plus court chemin pour arriver dans l’Azerbidjan. Fraser connaît la route dans tous ses détours ; il a étudié toutes les passes, sondé à ses dépens tous les défilés. La force naturelle du pays lui apparaît à chaque pas. Il est peu de contrées, dit-il, mieux partagées par la nature contre les agressions extérieures. La côte est bordée d’une forêt impénétrable faite pour décourager l’ennemi le plus entreprenant. L’embarras de l’envahisseur serait encore accru par les profonds étangs et par les vastes marais également couverts d’arbres et de halliers qui se trouvent en arrière de cette première barrière. De semblables obstacles seraient doublement utiles aux défenseurs du pays, familiarisés avec tous les détours de ces labyrinthes. Du côté du sud, les passes à travers les montagnes sont excessivement roides, difficiles et longues. On pourrait les fermer ou les défendre le plus aisément du monde. Il n’est pas d’armée qui, sans le secours de la trahison, pût espérer les forcer. Admettons néanmoins que cette armée arrive dans le pays plat ; elle s’y trouvera jetée au milieu d’un dédale de bois et de marais dont elle ne saurait se tirer sans un guide. Le Ghilan et le Mazandéran ont suivi le sort général de la monarchie dans ses révolutions diverses ; ils ne sont jamais tombés sous le glaive d’une puissance envahissante.

Je demande qu’on fasse exception pour Alexandre. Non seulement Alexandre a conquis, bien conquis, subjugué par la force des armes le Ghilan et le Mazandéran, mais il a trouvé un lieutenant assez intrépide, assez aventureux, pour se charger de soumettre à lui seul le pays des Cadusiens. Qu’était le pays des Cadusiens, sinon le fameux district de Talish ? Ce district comprend la portion de la région montagneuse qui s’étend de l’extrémité du Ghilan jusqu’à la frontière russe. Les tribus du Talish obéissaient vers le commencement de ce siècle à un chef puissant qui ne craignit pas de faire la guerre au roi de Perse. Cet audacieux rebelle appela les Russes à son secours et leur livra la place de Lankeroun. En 1812, la garnison moscovite fut chassée de Lankeroun par les Persans ; le 13 janvier 1813, les Moscovites prenaient leur revanche. Us enlevèrent Lankeroun d’assaut. Ce ne fut pas sans essuyer de grandes pertes : douze cents hommes furent tués ou blessés, et le brave général Kutlerousky périt dans l’action.

Les habitants de Talish ont plus d’un trait de ressemblance avec les Lesghis du Daghestan. Actifs et durs à la fatigue, braves et aveuglément dévoués il leurs chefs, ils tiennent pour peu sacrées la vie et la propriété d’autrui. En un mot, ils unissent les meilleures qualités du montagnard écossais à la barbarie du sauvage. Force, aisance, agilité, tout en eux est porté à un degré bien supérieur à celui qu’ont atteint les habitants des hautes terres de l’Ecosse. Il faut, nous dit Fraser, voir les montagnards du Talish gravir les passes les plus escarpées, les enfants mêmes s’élancer après leurs chèvres sur les flancs des montagnes ! Ces hommes et ces enfants m’ont bien souvent émerveillé par la facilité avec laquelle ils affrontent les endroits les plus périlleux ; ils y sont aussi à l’aise que sur un terrain plat.

Il est, en vérité, difficile de concevoir une lutte plus inégale que celle qui s’engage entre des soldats réguliers et des populations pour lesquelles la montagne n’a jamais eu ni faux pas ni vertige. Le soldat, dans ces circonstances, combat en quelque sorte hors de son élément ; ce qui est un jeu pour son adversaire devient pour lui un péril mortel. De quels hommes Alexandre était-il donc suivi, pour qu’il les pût ainsi transporter sur tous les théâtres, leur faire affronter un jour les sables brûlants, le lendemain les crêtes couvertes de neige, les conduire dans les plaines sans eau ou les jeter avec la même indifférence du bord des précipices au lit impétueux des torrents ?

Pietro della Valle est venu, au mois de janvier, d’Ispahan à Ferahbad par Kashan, Merinjab, Siakoh, Héblé-Roud, Firouz-Koh — la montagne victorieuse — la passe de Roudbar et Sari. On compte d’Ispahan à Kashan six étapes et 170 kilomètres. A partir de Kashan, Pietro della Valle a traversé de grandes plaines sablonneuses où les animaux enfonçaient jusqu’au ventre ; il a, pendant six heures, suivi les piliers de pierres noires qui jalonnent la route dans ce désert de sel que les Persans ont nommé la vallée de l’ombre de la mort. Aux marais salants, aux kavirs, ont succédé les marais boueux, et ce n’est que cinq jours après le départ de Kashan que la caravane a retrouvé un terrain solide. Le lendemain, Pietro della Valle entre dans les montagnes. Le voilà engagé dans une vallée profonde, très étroite, semblable à la valle streitura de l’Ombrie. La vallée asiatique cependant est beaucoup plus longue. Le chemin est plat et uni ; rarement on y monte ou l’on y descend. Seulement les montagnes se dressent toujours très hautes des deux côtés, et quelquefois le sentier est si resserré qu’on a beaucoup de peine à y faire passer une litière. Un gros ruisseau coule au fond de cette vallée. On approche enfin du bourg d’Héblé-Roud et de la passe de Kishlak. La caravane vient d’atteindre l’altitude de 900 mètres ; la neige apparaît. Héblé-Roud, au rapport de Pietro della Valle, est une bourgade assez considérable, abondante en fruits, mais extrêmement froide. Elle est pour ainsi dire sous terre, opprimée tout alentour de montagnes très hautes. Quatre lieues de chemin conduisent d’Héblé-Roud à Firouz-Koh. Le bourg de Firouz-Koh est situé sur la cime des montagnes, en un endroit découvert et fort élevé, où l’on se rend néanmoins par un chemin uni et facile. La route s’élève peu à peu et si doucement qu’on s’en aperçoit à peine. Firouz-Koh est le dernier village de la province d’Irak. Il ne reste plus, quand on y est arrivé, qu’à descendre vers la mer. La descente, deux fois aussi longue que la montée, s’opère dans les neiges d’abord, au milieu des précipices ensuite. Au pied même des montagnes on rencontre encore une de ces vallées étroites que, de tous -côtés, les eaux des torrents ont creusées.

Vous chercherez en vain sur la carte le premier lieu habité du Mazandéran, Suzcharabad. Bien des lieux habités ont disparu depuis le temps d’Abbas le Grand. Ce souverain lui-même en a fait disparaître un grand nombre sous sa main de fer. Que sont devenus ces châteaux bâtis sur le penchant des montagnes, où certains petits gentilshommes s’étaient retranchés comme dans des forteresses ? Profitant de la faiblesse du pouvoir central, cachés derrière les remparts qu’ils avaient élevés aux jours de la minorité d’Abbas, et de l’extrême vieillesse du père de ce grand roi, Chada-Bendé, les chefs de la montagne se crurent un instant assez forts pour assumer le rôle de princes indépendants. Abbas ne voulait pas de noblesse féodale ; il fit promptement raser tous ces châteaux qui lui portaient ombrage, et Pietro della Valle n’en vit que les ruines.

De tous les voyageurs dont nous avons compulsé les récits, Pietro della Valle est assurément celui qui se plaint le moins, celui qui oublie le plus aisément de nous attendrir sur ses fatigues. Il chemine lentement de village en village, du bourg de Giret au bourg de Tallarapescet ; les boues ont remplacé les neiges et les précipices ; le terrain est extrêmement glissant. Si, en certains endroits, la route n’eût été taillée en escalier, les montures n’auraient jamais pu s’en tirer. Les dernières vallées, les dernières collines ont été laissées en arrière ; à l’issue de Tallarapescet, les plaines enfin commencent ; on entre dans une grande forêt. La voie qu’Abbas y a fait percer est fort large et fort belle, tout ombragée d’arbres autour desquels s’enlace la vigne sauvage. Le sol malheureusement reste gras et humide ; c’est à peine si les voyageurs, en proie à une fatigue excessive, peuvent avancer de deux lieues dans la journée. La nuit les surprend en pleine forêt ; le lendemain, ils arrivent à Sari.

Qui nous disait donc que Sari occupait l’emplacement de Zadracarta, de la ville où Arrien amène Alexandre, au sortir d’Hécatompylos, et qu’il nous désigne comme la cité royale, comme l’antique capitale de l’Hyrcanie ? Un voyageur anglais, diplomate et orientaliste à la fois, Ouseley, a pris soin de nous enlever cette illusion. Ne voyons dans Sari qu’un lieu fort grand et fort peuplé, dans lequel, au dix-huitième siècle, le roi Abbas avait un palais. Il nous faudra chercher ailleurs l’emplacement de Zadracarta. On donne à Sari le nom de ville, nous dit Pietro della Valle ; mais cette ville n’est pas fermée de murailles, et je n’y remarquai aucune maison qui fût bien bâtie. A Sari, les maisons sont toutes couvertes de paille, à l’exception de quelques-unes qui ont une couverture de tuiles. Ce lieu se nomme Sari, qui signifie jaune, peut-être à cause de la quantité d’orangers dont il est rempli.

Le 14 février de l’année 1618, après vingt-cinq jours de marches et de haltes, Pietro della Valle accomplit sa dernière étape ; il l’accomplit au milieu d’une campagne tellement peuplée que les quatre lieues qui séparent Ferhabad de Sari loi paraissent une habitation perpétuelle. Le roi a commencé à bâtir cette ville de Ferhabad dans une grande plaine qui se répand jusqu’à la mer : Ferhabad est éloignée de deux milles environ du rivage. La plaine était autrefois une forêt ; quand on l’eut défrichée, le roi la remplit d’une infinité de gens dont la majeure partie se composait de chrétiens. Le roi les fit venir de plusieurs contrées, particulièrement de l’Arménie et de la Géorgie. Pietro della Valle n’ajoute pas, — ce que nous apprennent Chardin et Morier, — que la plupart de ces malheureux colons périrent victimes de l’insalubrité du climat.