Abd'ul-Aziz. Situation
de l'empire. — Le Monténégro : guerre de 1862. — La Porte et la Serbie :
bombardement de Belgrade. — Roumanie : le prince Couza et les couvents dédies
; élection du prince Charles de Hohenzollern. — Administration de Fuad-Pacha
: les finances ottomanes. — Vézirat de Méhémed-Ruschdi-Pacha. Insurrection de
la Crète. — Vézirat d'Ali-Pacha : pacification de la Crète. — Le canal de
Suez. — Administration d'Ali-Pacha. — Dernières années d'Abd'ul-Aziz : sa
déposition (1876). Mourad V. Abd'ul-Hamid II.
Abd'ul-Aziz. Situation de l'empire.
Le 27
juin le sultan Abd'ul-Aziz ceignit le sabre dans la mosquée d'Eyoub, suivant
le cérémonial accoutumé. Né en
1829, il avait, depuis l'âge de dix ans, passé sa vie dans une claustration
absolue où la chasse et l'élevage des moutons constituaient ses seules
distractions. Possédant à fond les langues orientales, profondément versé
dans la scholastique mahométane, il avait été tenu dans une ignorance
complète de tout ce qui touchait à l'Europe. Son avènement était attendu avec
anxiété par les partisans des réformes, avec impatience par le vieux parti
turc qui croyait pouvoir fonder des espérances sur lui. L'héritier présomptif
du trône en Turquie, pris dans les lignes collatérales, est toujours mal vu
du souverain, désireux de léguer son sceptre à ses enfants ; autrefois le
sultan faisait étrangler tous ses proches, mais l'époque n'était plus à ces moyens
extrêmes, et l'héritier, tenu en suspicion, emprisonné en quelque sorte dans
son palais, cherchait à se ménager un parti dans la population et conspirait
sourdement contre le padischâh régnant. Tant que vécut Abd'ul Medjid, son
frère parut professer les plus grandes sympathies pour les idées rétrogrades
des ulémas et des softas ; aussi tous les adversaires des nouvelles idées
soutenaient-ils avec ardeur les intérêts du prince héritier. Mais quand il
prit le pouvoir en main, il comprit qu'il ne pouvait revenir en arrière et
trompa l'attente des fanatiques : de là la haine qu'il lui vouèrent et la
rigueur avec laquelle le sultan réprima toutes leurs velléités de résistance. Ses
premiers actes furent de nature à satisfaire l'opinion publique ; dans un
hatti-chérif adressé au grand-vézir, il annonça sa ferme résolution de
poursuivre l'application des réformes ; les ambassadeurs étrangers reçurent
les assurances les plus formelles que le nouvel empereur suivrait résolument
la ligne de conduite tracée par ses prédécesseurs. Les prisons s'ouvrirent ;
les adversaires politiques des ministres du dernier sultan furent rendus à la
liberté ; les hommes que la voix publique accusait de malversations et de
concussions furent traduits en justice, destitués et flétris publiquement. Le
harem d'Abd'ul Medjid fut licencié et le sultan déclara qu'il n'aurait qu'une
femme. En
montant sur le trône, Abd'ul-Aziz avait confirmé dans leurs charges tous les
ministres de son frère, sauf Riza-Pacha qui fut remplacé par Namyck-Pacha ;
quelques jours après, par suite d'une intrigue de sérail, le grand-vézir,
Méhémet-Kibrisli-Pacha, cédait le sceau à Ali-Pacha (6 août). Malgré l'heureuse issue de la
guerre de Crimée, malgré les promesses libérales contenues dans le
hatti-chérif de Gulkhanè et dans le hatti-humayoun de 1856, l'empire était
dans une situation des plus critiques. Le désarroi des finances obérées,
l'épuisement du trésor impuissant à suffire aux engagements de l'État,
l'insurrection des provinces slaves qui menaçait de gagner toutes les
populations chrétiennes de la péninsule, la question du Liban ajournée mais
non réglée, les aspirations ouvertes de la Serbie et de la Moldo-Valachie à
l'indépendance réclamaient impérieusement des mesures promptes et énergiques
qui remédiassent au mal. Le Monténégro : guerre de 1862.
Dans le
démembrement de l'empire serbe qui suivit la mort de Douschan et l'assassinat
de son fils Ourosch, un noble serbe nommé Balcha ou Bascha s'empara de la
forteresse de Skadar (Scutari), fit reconnaître son autorité dans la Léta et
l'étendit jusqu'à Cattaro. Le Monténégro actuel, Podgoritza, Spuz et Jabliak,
les îles du lac de Scutari, le territoire de Bari composaient ses domaines.
Chassé de sa capitale, Jabliak, en 1484 et refoulé par les Ottomans dans les
montagnes de la Tsernagora, un de ses successeurs, Ivan Tsernoïevitj, fixa sa
résidence à Tsettinje et fit voter par une assemblée générale une loi ainsi
conçue : « En
temps de guerre contre les Turcs, aucun Monténégrin ne pourra, sans l'ordre
de son chef, quitter le champ de bataille ; celui qui prendrait la fuite
serait déshonoré à tout jamais, méprisé et banni du milieu des siens qui lui
donneraient un vêtement de femme et un fuseau : les femmes le chasseraient à
coups de fuseau comme lâche et traître à la patrie. » Les Monténégrins
commençaient cette lutte sans trêve ni merci, qui devait durer sans
interruption jusqu'à nos jours. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils ne
courbèrent jamais le front sons le joug musulman ; jamais les Ottomans ne
réussirent à prendre pied dans ces âpres montagnes où régnait le culte de la
liberté. L'abdication
de Georges Tsernoïevitj (1499) remit le pouvoir dans les mains du métropolitain (vladika) et inaugura le gouvernement
théocratique. En 1687, l'avènement de Danilo Petrovitj Stchieptchevitcha
ouvrit une nouvelle ère pour le Monténégro ; c'est sous son règne que fut
livrée la bataille de Marchouliou, la plus grande qui ait eu lieu entre les
Monténégrins et les Turcs, et dans laquelle, s'il faut en croire la légende,
20.000 Ottomans mordirent la poussière (1711). Un an auparavant, avaient commencé les relations
entre le Monténégro et la Russie : vers la fin de 1710, Pierre le Grand, sur
le conseil du comte Sava Vladisavitch, conclut avec le vladika un traité
d'alliance contre les Turcs. A partir de ce moment, la Tsernagora devint en
quelque sorte un fief moscovite : les vladikas allèrent recevoir à
Saint-Pétersbourg la consécration épiscopale ; pensionnés par le czar, ils
prirent l'habitude de soumettre à son autorisation, leurs démarches les plus
importantes. Pendant le long règne de Pierre Ier (1782-1830), l'influence russe devint
tellement prépondérante que les sujets du vladika portèrent plainte contre
lui à l'empereur de Russie, l'accusant de n'être pas assez bon orthodoxe et
de ne pas assez multiplier les couvents. Pierre I., daigna se justifier devant
le consul russe de Raguse et ne protesta pas contre cette juridiction que
s'arrogeait l'autocrate de toutes les Russies. Pierre
II rendit le pouvoir absolu en s'affranchissant du contrôle des chefs de Nahie
et de plemena. Ce vladika est la plus grande figure historique de la
Montagne-Noire : « on le vit, tantôt capitaine, donner à la tête des troupes,
et le glaive en main, l'exemple de toutes les vertus militaires ; tantôt
prêtre et prédicateur, ne portant que la croix, ramener à la mansuétude ses
sauvages compagnons ; d'autrefois, juge inexorable, faire exécuter les
coupables en sa présence, ou chef incorruptible, refuser avec hauteur toutes
les faveurs avec lesquelles ou voulut enchaîner son indépendance[1]. » Depuis
deux siècles, la dignité de prince-évêque était dans la famille des Petrovitj
; le neveu succédait à l'oncle. A la mort de Pierre II, son neveu Danilo, peu
soucieux des honneurs spirituels et profondément épris de la belle Darinka
Kuechiet, sécularisa le pouvoir, après s'être assuré des principaux chefs et
de l'approbation de la Russie. La dignité d'évêque fut néanmoins réservée à
un des membres de la famille princière ou, à leur défaut, aux plus nobles
familles du pays. La Porte qui avait toujours affiché des prétentions sur la
Tsernagora, bien qu'elle n'y possédât pas un pouce de terrain, se formalisa
de ces changements et Omer-Pacha reçut l'ordre de châtier la principauté (1852). Après une lutte sanglante de
trois mois qui coûta à la Turquie 4.500 morts, 5.000 blessés et 31 millions
de piastres, l'intervention de l'Autriche et de la Russie força le sultan à
suspendre les hostilités (mars 1853). Danilo se départant de la politique de ses
ancêtres et se souciant plus des intérêts du Monténégro que de ceux de la
Russie, rechercha l'amitié de l'Autriche ; malgré les excitations parties de
Saint-Pétersbourg, malgré les récriminations et les révoltes de ses sujets,
il garda la neutralité pendant la guerre de Crimée. Quand le congrès de Paris
se réunit et que la Porte voulut faire reconnaître par l'Europe sa
souveraineté imaginaire sur le Tsernagora, Danilo adressa aux puissances un
memorandum, où il demandait : 1° La
reconnaissance de l'indépendance du Monténégro dans les formes diplomatiques. 2°
L'agrandissement de ses frontières du côté de l'Herzégovine et de l'Albanie. 3° La
délimitation exacte de ses frontières. 4° La
cession d'Antivari. La
diplomatie, s'imaginant peut-être qu'on dispose des peuples comme d'une
marchandise, répondit aux demandes du prince en l'engageant à se soumettre à
la Porte ; en échange, celle-ci consentirait à lui octroyer quelques
parcelles de terres en Herzégovine, sous condition d'en percevoir la dîme ;
elle pensionnerait le prince qui descendrait au rang de muchir, et elle
donnerait aux Monténégrins un libre accès dans tous ses ports. La Turquie
appuya ses propositions par la présence d'une armée sur la frontière : le
prince fit en vain appel à. Paris, à Vienne, à Saint-Pétersbourg ; partout il
fut éconduit. Seul le gouvernement français lui témoigna quelque intérêt et
promit de faire respecter, diplomatiquement, l'indépendance de la Tsernagora.
Les hostilités s'ouvrirent le 4 mai 1858 : le 13, Hussein-Pacha, écrasé à
Grahovo, par Mirko Petrovitj frère du prince, laissait 3000 hommes sur le
terrain et perdait toute son artillerie. L'intervention des puissances arrêta
encore une fois l'effusion du sang. Les choses restèrent dans le statu quo ;
tout ce que le Monténégro gagna fut de voir régler par une commission
internationale, où l'Europe admit son délégué, la délimitation de ses
frontières. Le 13 août 1860 Danilo était assassiné à Cattaro ne laissant
qu'une fille. Son
neveu Nicolas Petrovitj, fils du vainqueur de Grahovo, lui succéda et
abandonna la direction des affaires à son père Mirko. La bataille de Grahovo
avait réveillé les espérances des rayas des provinces slaves de l'empire
ottoman : l'Herzégovine foulée aux pieds par les bachibouzouks, épuisée par
les exactions des Beys, lasse de plusieurs siècles d'oppression et de misères
se souleva tout entière. Le Monténégro contenu par la politique de Danilo
resta spectateur de cette levée de boucliers ; mais quand l'ardent Mirko
gouverna au nom de son fils, les Monténégrins saisirent l'occasion de satisfaire
leur haine invétérée des Turcs : des bandes nombreuses de volontaires
s'élancèrent de la Tsernagora au secours de leur frères d'Herzégovine et les
aidèrent à enlever le fortin de la Suttorina et à prendre Niksich. La Porte
établit un cordon d'observation sur la frontière monténégrine et ordonna à sa
flotte de tenir en état de blocus les ports de l'Adriatique. Le prince
protesta sans succès et Omer-Pacha arriva en Herzégovine à la tête de
nombreux renforts. Enhardis par leurs succès à Duga (4 octobre 1861), à Djubo (25 octobre), les insurgés opérèrent un
mouvement de concentration et commirent la faute d'attendre Omer-Pacha à Piva
(21 novembre). Le résultat ne pouvait être douteux : ils Surent écrasés. La
lutte continua cependant, lutte sans pitié de part et d'autre, où les troupes
ottomanes souffrirent cruellement de cette guerre d'embuscades et de
surprises. Le
prince de Monténégro, tout en déclarant sa neutralité, massait des troupes
dont la concentration inquiétait le général ottoman. La Porte somma la
principauté de désarmer, et, sur son refus, déclara le blocus de ses
frontières : au printemps de 1862, Omer-Pacha ouvrait la campagne contre le
Monténégro, avec une armée de 60.000 hommes. Le
Monténégro se compose de deux triangles juxtaposés par le sommet et réunis
l'un à l'autre par la vallée des Biélopavitj que commandent au N.-O. et au
S.-O. les forteresses de Niksich et de Spuz. Deux corps d'armée aux ordres de
Dervisch-Pacha et d'Abdi-Pacha devaient partir de ces deux points pour forcer
l'entrée de la vallée et le défilé de Duga et opérer leur jonction au centre
du pays. Un troisième corps, commandé par Husseïn-Avni-Pacha, devait assurer
la réussite de ce plan, en attirant, par une diversion dans les Berda,
l'attention de l'ennemi. Husséïn-Avni battu au passage de la Lin, fut rejeté
en désordre sous les murs de Spuz ; pendant deux mois Dervisch-Pacha, et
Abdi-Pacha, tenus en échec par Mirko, ne purent gagner un pouce de terrain.
Enfin, une habile manœuvre de Dervisch-Pacha, en tournant le défilé de Duga,
amena lés Ottomans au-dessous d'Ostrog ; Peter Voukotich essaye inutilement
d'arrêter l'ennemi à Golia et à Orca-Louko ; ses troupes se dispersent, et.
Mirko, pris entre deux feux, ayant à lutter contre toutes les forces
d'Omer-Pacha, est contraint de battre en retraite. Au lieu de pousser
vigoureusement leurs succès, les Turcs s'amusèrent à dévaster les
Biélopavitj, à incendier les villages, à couper les arbres fruitiers, à
brûler les moissons et les forêts. Mirko met ce temps à profit ; les troupes
ottomanes battues à Lagaratj et à Kokoti sont forcées de se replier sur la
Moratcha. La
situation n'en était pas moins grave, et cette fois, les cabinets européens
restaient sourds aux appels désespérés de ce petit peuple qui donnait si
héroïquement sa vie pour la liberté. Une seule voix s'éleva en Europe pour
plaider sa cause, ce fut celle du Pape : le Souverain Pontife « tendait une
main paternelle aux chrétiens opprimés de la Tsernagora, et, par une
admirable encyclique adressée aux évêques d'Albanie, défendait aux
catholiques de ce pays de prêter le concours de leurs armes aux Turcs dans la
guerre contre les Monténégrins. Mais le noble exemple donné par le pape ne
trouvait pas d'imitateurs ; et Pie IX, hors d'état de donner aux Slaves
chrétiens l'appui matériel que Pie VII avait pu prêter aux Grecs, ne pouvait
leur donner qu'un appui moral, impuissant à arrêter les canons et les
baïonnettes des Ottomans[2]. » Omer-Pacha, modifiant
son plan primitif, remonta la Tsernoïevitchka-Rieka : il refusa tout engagement
à fond, et foudroya de son artillerie les Monténégrins, dépourvus de canons.
Mirko tenta un effort désespéré ; le 23 août il attaqua les Turcs à Rieka :
tout ce que la nature humaine peut déployer de bravoure et d'héroïsme, Mirko
le dépensa ; mais la lutte était trop inégale : les Monténégrins furent
écrasés. Omer - Pacha put marcher sur Tsettinje[3]. La diplomatie sortit alors de
son apathie et le 31 août la paix fut signée. Les conditions imposées par
Omer-Pacha étaient des plus dures, et calculées de façon à placer pour jamais
le Monténégro dans la dépendance de la Porte. Le séjour de la principauté
était interdit à Mirko ; la Turquie avait le droit de construire des forts
sur tout le parcours de la route de Scutari à l'Herzégovine qui traverse la
Tsernagora et d'y tenir garnison. Les Turcs n'insistèrent pas pour
l'expulsion de Mirko l'épée du Montenegro ; c'eut été une vengeance
misérable, ils s'honorèrent en y renonçant. Quant au second point, la Porte
se montra intraitable. Le cabinet de Saint-Pétersbourg protesta bruyamment,
mais en vain : le gouvernement ottoman, fit procéder immédiatement, dans le
Monténégro même, à la construction d'un blockhaus. L'Autriche et la France en
réclamèrent la démolition. Le 3 mars 1863, le grand-vézir annonça au prince
Nicolas que le sultan renonçait à l'exécution de l'article 6 du traité de
Scutari, à condition que la route, sur laquelle devaient être construits les
blockhaus, resterait toujours ouverte, et que le gouvernement princier
indemniserait les voyageurs des pertes qu'ils pourraient faire sur cette
route. Le Monténégro, s'empressa d'adhérer à ces propositions ; cependant, ce
ne fut qu'au mois de juin 1864 que les Turcs démolirent le fort qu'ils
avaient, élevé ; mais en revanche, ils bâtirent sur leur territoire, à la
limite même de la frontière, de nouveaux blockhaus dont le feu commandait
tout le pays monténégrin. La
défaite du Monténégro avait entraîné la soumission de l'Herzégovine qui expia
durement sa révolte. La Porte et la Serbie : bombardement de Belgrade.
Les
Obrenovitch, remontés sur le trône de Serbie, avaient à payer le vote de la
Skuptchina qui, en 1860, avait rendu la couronne héréditaire dans leur
famille : ils s'appliquèrent à parfaire l'indépendance de la Serbie. Les
traités donnaient aux Turcs le droit de mettre garnison dans six forteresses
serbes : Belgrade, Semendria, Sokod, Oujitza, Feth-Islam et Schabatz. La
convention de 1830 interdisait aux musulmans de résider en dehors de ces six
places fortes et soumettait tout le reste du territoire à la juridiction
princière. Le Turquie n'avait jamais observé ces stipulations ; à Belgrade,
les Turcs occupaient tout un quartier dans la ville chrétienne, et le pacha,
qui commandait la citadelle, tentait une perpétuelle ingérence dans les
affaires du pays. Des Turcs, établis dans les villages en violation de la
convention, refusaient de reconnaître les lois serbes. Le gouvernement serbe
envoya à Constantinople M. Garachanine exposer ses griefs ; la mission fut
infructueuse, elle n'aboutit qu'à la promesse vague de faire étudier la
question par une commission mixte. L'insurrection de l'Herzégovine et la
guerre du Monténégro avaient fait craindre au Divan que la Serbie n'entrât en
lice à son tour ; il avait concentré sur sa frontière de nombreuses bandes de
bachibouzouks qui, par leurs incursions réitérées et leurs déprédations
journalières, semblaient prendre à tâche d'amener un conflit. Le 16 décembre
1861, Ali-Pacha annonçait au chargé d'affaires de Serbie la nomination de
Saïd-Effendi comme commissaire ottoman, mais celui-ci, malgré les instances
de M. Ristich ne quitta jamais Stamboul. La situation devenait de jour en
jour plus grave ; des rixes quotidiennes avaient lieu entre musulmans et
chrétiens ; les passions surexcitées étaient arrivées au plus haut degré
d'exaspération : une catastrophe était imminente. Elle ne tarda pas à se
produire. Le 10 juin 1862, un soldat turc tua un pauvre diable inoffensif qui
puisait de l'eau à 'une fontaine ; le seul crime du serbe était d'avoir
refusé de céder le pas au soldat, arrivé le dernier. Un gendarme serbe,
accouru au secours de son compatriote, voulut arrêter l'assassin ; le poste
de police turque fit feu sur lui et tua le drogman de la police serbe.
Aussitôt la population de Belgrade court aux armes ; les corps de garde turcs
échelonnés dans la ville sont assaillis et plusieurs enlevés de vive force.
Le premier ministre Garachanine parvint cependant à calmer les esprits ; il
renvoya dans la citadelle les soldats turcs faits prisonniers, sous la
protection d'un détachement de soldats serbes. Mais arrivés près des glacis
de la forteresse, quand ils n'eurent plus rien à craindre, les soldats turcs
fusillèrent traîtreusement leur escorte. Il fut alors impossible de contenir
la population ; la ville se hérissa de barricades qui furent poussées
jusqu'aux portes de la citadelle. Des
pourparlers très actifs n'en continuaient pas moins entre les ministres
serbes et le pacha. Une convention écrite, conclue sous les auspices du corps
consulaire, décida l'évacuation de la ville par les postes turcs ; en retour,
M. Garachanine répondait de leur sûreté jusqu'à leur rentrée dans la
forteresse et s'engageait à faire respecter les propriétés et les personnes
des habitants musulmans. Les Serbes exécutèrent loyalement la convention, mais
quand les soldats ottomans et les familles turques furent à l'abri derrière
les remparts de la citadelle, une pluie de bombes s'abattit sur Belgrade. Cet
attentat au droit des gens souleva l'opinion publique en Europe, et la France
proposa la réunion d'une conférence à Constantinople, pour aviser aux moyens
de prévenir le retour de scènes aussi déplorables. L'enquête ordonnée resta
stérile par suite du refus du gouvernement turc d'y admettre les consuls
étrangers ; c'était lui enlever toute autorité. Les séances de la conférence
furent orageuses ; l'Autriche, dont le consul à Belgrade, M. Wassitch, était
véhémentement soupçonné d'avoir excité le pacha à ce cc bombardement
malheureux déploré par la Porte et blâmé par toutes les puissances »,
l'Autriche se montrait ouvertement hostile aux Serbes. L'Angleterre était
encore plus malveillante : sir Henri Bulwer formula une proposition, en douze
articles, qui donnait au gouvernement impérial, avec le droit de bombarder la
ville, des facilités plus grandes pour effectuer ce bombardement. Le marquis
de Moustier, au nom de la France, demanda vainement l'abandon de la citadelle
par les Turcs ; il dut se borner à réclamer des garanties pour les habitants.
Le protocole du 8 septembre 1862 rendit aux Serbes les forteresses de Sokod
et d'Oujitza, relégua tous les musulmans dans les forteresses et supprima les
corps de garde turcs dans l'intérieur de Belgrade. La citadelle continuait à
être occupée par une garnison ottomane ; la Porte restait libre de donner aux
fortifications le développement qu'une commission mixte jugerait nécessaire
au point de vue militaire ; elle devait seulement s'entendre avec le
gouvernement serbe pour indemniser les propriétaires, qu'elle serait obligée
d'exproprier ; toutefois, il était défendu de toucher aux édifices religieux. Bien
que ces dispositions fussent avantageuses à la Serbie, la population ne cacha
pas son désappointement et sa colère. La Skuptchina de 1864, dans sa réponse
au message du prince, se fit l'interprète des sentiments de la nation : « Ce
qui nous contriste le plus, disait-elle, c'est de voir, même après le
bombardement de Belgrade, les canons des forteresses turques braqués sur la
plus importante de nos villes. Prince, tout progrès réel est interdit à la
Serbie aussi longtemps que les forteresses entretiendront le pays dans de
continuelles appréhensions. Les habitants de la Serbie ne peuvent se rassurer
tant que, sous ce rapport, satisfaction ne sera pas donnée aux réclamations
légitimes de Votre Altesse et de la nation. » La
diplomatie française soutenait les revendications de la Serbie ; en septembre
1865 intervint une convention avec la Porte par laquelle celle-ci, moyennant
une indemnité pécuniaire renonçait à tout ce qu'elle possédait, à Belgrade,
en dehors des limites de la citadelle. La
Serbie avait réussi à briser en partie la chaîne qui la rivait à la Turquie ;
les provinces moldo-valaques allaient réaliser le vœu de tous les patriotes
roumains en ne formant plus qu'un seul et même Etat. Roumanie : le prince Couza et les couvents dédies ; élection du prince
Charles de Hohenzollern.
Depuis
la révolution qui avait chassé les Fanariotes, les principautés danubiennes
n'avaient laissé échapper aucune occasion de manifester leurs vœux pour leur
réunion en un seul État. Malgré les intrigues de la Russie, malgré la
résistance de la Porte, elles avaient marché vers leur but. Dans la
conférence de Paris, le gouvernement français avait mis en avant le principe
de l'union de la Moldavie et de la Valachie, mais il s'était heurté à
l'opposition de la Porte poussée et soutenue par la Grande-Bretagne dont la
politique consistait à contrecarrer partout la France. L'élection d'un même
hospodar dans les deux principautés vint surprendre la diplomatie ; malgré
les réserves des hommes d'État ottomans, la conférence de Paris ratifia cette
double élection du colonel Couza. Devant l'agitation de jour en jour
croissante des principautés, la Porte se résigna à accepter le fait accompli
et le 4 décembre 1861, elle consentit à l'union législative et administrative
de la Moldavie et de la Valachie. Un firman du 10 décembre établit un seul
ministère et une assemblée unique pour les deux pays, et limitait l'union au
règne du prince Alexandre-Jean Ier. L'assemblée
où dominait le parti avancé entra de suite en lutte avec le ministère
conservateur et le prince. Le président du conseil, M. Barbo Catardji,
déploya dans les débats parlementaires un grand talent oratoire et une rare
énergie : le 20 juin 1862, répondant aux attaques du parti révolutionnaire il
s'écriait : « Vous
avez beau faire, vous ne m'intimiderez pas ; vous m'écraserez plutôt à cette
place ! Et tant qu'il y aura une goutte de sang dans mes veines, je défendrai
la société, la famille, la propriété et l'ordre public. » Quelques
instants après, au sortir de l'assemblée, M. Catardji, frappé de deux balles
à la tête, tombait raide mort. Le désaccord était complet entre le prince et
la Chambre ; ils conspiraient l'un contre l'autre. Pendant que l'assemblée se
préparait à le renverser, le prince méditait un coup d'État pour changer la
constitution et établir sa dictature. La question des couvents dédiés réunit
un moment le prince et la représentation nationale, mais l'entente dictée par
le patriotisme ne fut pas de longue durée. Depuis
qu'ils étaient délivrés des Fanariotes qui suçaient l'or et le sang des
principautés, les Moldo-valaques revendiquaient la propriété des biens
ecclésiastiques détenus par les moines grecs, dont les revenus allaient
s'engloutir dans les coffres du patriarcat du Fanar, et, qui, sous le nom de
couvents dédiés, relevaient des lieux saints de Jérusalem, du mont Athos et
du Sinaï. La commission européenne envoyée en 1857 pour examiner la question
formulait ainsi son opinion. « Les
commissaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
Sardaigne, après mûr examen, adoptent les faits suivants comme base de leurs
appréciations. Les propriétés attachées aux couvents étaient destinées
d'abord à soutenir les communautés y appartenant et à remplir des actes de
charité et de bienfaisance dans le pays. Il n'y avait que le superflu de leur
revenu qui était approprié aux besoins des saints lieux. Un assez grand
nombre de ces couvents ont été dédiés, postérieurement à leur fondation, non
par les fondateurs, mais par des princes des deux principautés qui, trouvant
les couvents indigènes et leurs propriétés mal administrés, les ont placés,
par des actes de dédicace, sous la surveillance de couvents étrangers
jouissant d'une grande réputation. Leur but qui était de pourvoir plus
amplement aux besoins des communautés et aux charités imposées par les
fondateurs peut être encore constaté par plusieurs actes de dédicace, qui ont
été reproduits dans une brochure imprimée sous les auspices des couvents des
saints lieux. « Mais
il est à remarquer que dans certains passages de cet opuscule, le mot
valaque qui signifie dédicace a été traduit par le mot donation, ce qui
implique une contradiction avec la pensée qui a dicté l'acte. Les
commissaires se croient en outre autorisés à considérer les biens des
couvents dédiés comme des biens religieux appartenant au pays
moldo-valaque, destinés principalement à soutenir les œuvres pies indigènes,
et subsidiairement à l'entretien des couvents des saints lieux. » Les
cinq délégués concluaient, « pour mettre fin à un état de choses déplorable
qui a fait passer la huitième partie du sol national en des mains étrangères,
» à l'abandon des biens des couvents dédiés au gouvernement moldo-valaque, en
échange d'une rente annuelle. La Russie combattit vivement cette manière de
voir ; dans la croisade entreprise par l'orthodoxie contre l'islamisme et le
catholicisme, dans l'oppression systématique et la tyrannie qu'elle fait
peser sur les peuples qu'elle a spoliés, la Russie a toujours trouvé parmi
les moines grecs ses plus précieux auxiliaires. La Porte, dupe des intrigues
des Fanariotes, et méconnaissant ses véritables intérêts, appuya la
protestation de la Russie. La conférence de 1858 invita le patriarcat et les
principautés à s'entendre à l'amiable, déclarant que, passé un certain délai,
le débat serait déféré à un arbitre nommé par la Porte d'accord avec les
puissances. Néanmoins la question ne fit aucun progrès, et, en 1863, le
prince Couza, s'arrêtant à une résolution énergique, décréta le séquestre des
biens des couvents dédiés et ordonna le dépôt des revenus dans les caisses de
l'État. Le patriarche de Constantinople cria à la spoliation ; la Russie prit
hautement sa cause en main, et, entraînant à sa remorque l'Angleterre et
l'Autriche, poussa la Porte à exiger du prince la levée du séquestre, sous
peine de voir les troupes ottomanes occuper la Roumanie. L'opposition
déclarée de la France à ces mesures de coercition rompit l'intrigue moscovite
; mais la Porte, de plus en plus aveuglée, refusa sa sanction à une
combinaison indiquée par le prince Couza, et que tout juge impartial aurait
trouvée des plus raisonnables. Peu importait au patriarcat du Fanar la raison
; ce qu'il voulait avant tout, c'était le maintien intégral et absolu de ses
usurpations. Il sut empêcher la Porte de consentir aux demandes du prince qui
proposait que le gouvernement ottoman, agissant au nom des moines ses sujets,
réglât directement la question avec le gouvernement roumain. Le prince Couza
passa alors outre ; le 12 septembre 1863, il fit savoir à la Porte qu'une
somme de 84 millions de piastres turques (19.068.000 fr.) serait donnée, une fois pour
toutes, aux couvents des saints lieux, pour être affectée exclusivement à des
œuvres pies. Le capital serait placé sous la garantie collective de la
Turquie, des puissances et de la Roumanie ; les couvents devraient, chaque année,
rendre un compte détaillé de leur gestion. Le gouvernement roumain
consacrerait en plus une somme de 10 millions de piastres à l'érection, à
Constantinople, d'un hôpital et d'une école laïque pour les chrétiens de tous
rites. Ali-Pacha accepta de négocier sur ces bases, mais les moines grecs
refusèrent tout arrangement. Le 24 décembre, la Chambre roumaine vota la
sécularisation de tous les couvents de la Roumanie, dédiés ou non dédiés. Le
patriarcat, qui tirait ses plus forts revenus de l'exploitation des couvents
dédiés, fit jouer tous les ressorts de l'intrigue, de la corruption et de la
diplomatie, pour détruire l'œuvre du prince Couza. La Russie se fit son avocat
auprès de la Porte et le Divan signifia à son vassal qu'il regardait comme
nulle et non avenue la loi de sécularisation ; l'Angleterre, l'Autriche et la
Prusse s'unirent également à la Russie pour main-f tenir un abus dont leurs
délégués avaient autrefois reconnu la criante injustice. Mais l'Italie et la
France refusèrent d'adhérer à la protestation de la Porte, et la France
déclara qu'elle s'opposerait à toute mesure violente contre la Roumanie.
Ali-Pacha qui avait toujours penché pour une solution pacifique, proposa au
prince Couza, après s'être entendu avec le marquis de Moustier et sir Henri
Bulwer, d'élever le chiffre de l'indemnité à 150 millions de piastres. Le
gouvernement roumain y consentit, mais les moines grecs répondirent à
Ali-Pacha que, « dans aucun cas, leurs convictions religieuses, ni la
conscience de leurs devoirs ne leur permettaient d'admettre l'expropriation
de l'église ni une indemnité quelconque » (22 septembre 1864). Le clergé grec avait beau
faire, la Roumanie lui échappait. Une loi du 26 mai avait remis au prince la
nomination des métropolitains et des évêques diocésains, les rendant
justiciables du synode national pour les délits spirituels, et de la cour de
cassation pour les autres : le 13 décembre 1865, le premier synode national
de Roumanie tint sa première séance et affirma l'indépendance de l'église
roumaine vis-à-vis du patriarcat œcuménique de Constantinople. La
bonne harmonie entre le prince et la Chambre n'avait pas duré : devant
l'attitude systématiquement hostile de l'assemblée, ce prince, fort de sa
popularité auprès des paysans, eût recours à un coup d'État le 14 mai 1864,
le Corps législatif était dissous ; une loi électorale d'esprit démocratique,
était proclamée et les modifications à la constitution étaient ratifiées par
un plébiscite qui donnait 713.285 oui, contre 57.000 non et 70.000
abstentions. Après quelques hésitations la Porte approuva la conduite du
prince et reconnut à la Roumanie le droit de modifier son administration
intérieure, sans avoir à en référer au pouvoir suzerain. Le prince s'était
arrogé la dictature ; il en profita pour précipiter les réformes : la loi
rurale (26
août) qui abolit la
corvée et permet au paysan de devenir propriétaire ; le système décimal des
poids et mesures ; l'institution des actes de l'état civil et du mariage
civil ; l'instruction publique rendue obligatoire ; le Code civil calqué sur
le Code Napoléon ; l'introduction du jury en matière criminelle ; la création
d'écoles militaires, de l'école des beaux -arts, d'hôpitaux, l'établissement
des comices agricoles firent sortir la Roumanie de l'ornière où l'avaient
plongée l'oppression fanariote et les intrigues de la Russie. Mais
l'accroissement des impôts, la mauvaise administration des deniers publics,
des scandales financiers, causés par l'entourage du prince font peu à peu
oublier les grands services qu'il a rendus à sa patrie ; des émeutes
éclatent, elles sont rigoureusement réprimées. Aussitôt la Porte envoya à
Buckharest une note comminatoire : « Si
réellement des causes de légitimes plaintes existent, Votre Altesse ne
saurait trop se hâter de prendre les mesures nécessaires pour satisfaire,
dans, les limites de la légalité, les désirs de la nation moldo-valaque en ce
qu'ils peuvent avoir de juste et de raisonnable ; ni Sa Majesté Impériale le
Sultan, ni ses augustes alliés ne peuvent voir avec indifférence que la force
matérielle devienne le seul moyen d'apaisement. » Toutefois, aucun effet ne
suivit ce message, et après un échange de lettres entre le prince et Fuad-Pacha,
l'affaire fut enterrée (19 novembre 1865). Le triomphe du prince Couza ne fut pas de longue
durée : dans la nuit du 22 au 23 février 1866, une conspiration militaire,
dirigée par le journaliste Rosetti, député et directeur du Românul,
surprenait le prince dans son palais et le forçait d'abdiquer. La couronne
est offerte au comte de Flandre : les représentants des puissances
signataires du traité de 1856, se réunissent en conférence, à Paris (10 mars), et se prononcent, à
l'exception de la Russie, pour le maintien de l'union, mais contre l'élection
d'un prince étranger. Les Roumains n'en persistent pas moins, et, et le 19
avril, le prince Charles de Hohenzollern, de la famille royale de Prusse, est
appelé à régner en Roumanie. Administration de Fuad-Pacha : les finances ottomanes.
Pendant
que les nationalités chrétiennes, abattues autrefois par les Ottomans,
relevaient partout la tête, la Porte poursuivait la tâche difficile de sa
réorganisation et luttait contre des embarras financiers qui compromettaient son
avenir. Ali-Pacha
n'avait fait que passer au vézirat ; il avait signalé sa courte
administration par la reconnaissance du royaume d'Italie et la conclusion
d'un traité de commerce avec la France et l'Angleterre. L'influence
britannique amena sa chute (novembre 1861) au profit de Fuad-Pacha. Fils de
Mollah-Izzet, poète distingué, mort en exil en Asie Mineure, sous le règne de
Mahmoud II, élève de l'école impériale de médecine, il avait pris part, en
qualité de chirurgien militaire, à l'expédition de 1830 contre les Arabes
révoltés de Tripoli de Barbarie. Cette carrière ne pouvait suffire à son
ambition ; il la quitta bientôt et entra dans les bureaux de traduction de la
Sublime-Porte. Les événements de 1848 le mirent en lumière. Dans sa mission
en Moldo-Valachie, il entama, avec l'ambassadeur russe, le baron de Budberg,
une lutte dont le succès fut un triomphe pour son habileté diplomatique.
Ministre des affaires étrangères, démissionnaire en 1853 ; commissaire de la
Porte en Thessalie ; plénipotentiaire de la Turquie au Congrès de Paris ;
chargé de l'enquête au Liban, lors des massacres de 1860, il avait fait
preuve dans toutes ces circonstances de véritables talents. Professant des
idées libérales, partisan des réformes, mais peu scrupuleux sur le choix des
moyens, il rachetait une ambition démesurée par une capacité hors ligne. Il
voulut être libre de gouverner à sa guise et obtint du sultan l'éloignement
de son beau-frère, le kapoudan-pacha Méhémet-Ali, mais ses allures
indépendantes indisposèrent le sultan et il dut se retirer (1863). Nevriez-Pacha, chargé de
former un autre ministère, ne put y parvenir, et le sceau fut confié à
Kiamil-Pacha, gendre du vice-roi d'Égypte. Ali-Pacha resta aux affaires
étrangères, Mustapha-Fazyl-Pacha aux finances, et Fuad reçut la présidence du
conseil de justice et bientôt après le portefeuille de la guerre. Cette
combinaison dura peu ; en juin 1863, Fuad redevenait grand-vézir, tout en
conservant la surveillance directe de la guerre, où il plaça une de ses
créatures, Husséïn-Avni-Pacha, l'ennemi d'Omer-Pacha. La
question financière a toujours été une des grandes préoccupations du
gouvernement ottoman ; déjà, en 1656, un historien musulman déplorait en
termes énergiques le désordre des finances et les malversations scandaleuses
qui s'étalaient au grand jour. Mahmoud II, pour subvenir aux besoins
impérieux que lui créaient les guerres continuelles qu'il eut à soutenir,
avait eu recours au papier-monnaie. Une première émission de 32.000 bourses,
remboursables en huit années, et portant intérêt 8 pour 100, eut lieu en
janvier 1830. Les émissions se succédèrent bientôt rapidement et l'intérêt
fut supprimé. Au début de son règne, Abd'ul-Medjid avait voulu opérer le
retrait du caïmé (papier-monnaie), à cours forcé, qui entravait le développement
financier de la Turquie ; mais la guerre de Crimée et les prodigalités du
harem avaient vite englouti l'emprunt de 1855 et porté au comble le désarroi
du Trésor. La Porte tenta de faire appel aux capitaux européens, mais rebutée
par la France et l'Angleterre qui refusèrent leur garantie, découragée par
l'insuccès de l'emprunt Mirès, elle en était réduite aux expédients. On
essaya de parer au déficit par une nouvelle émission de caïmés, pour
une somme de 1 milliard 200 millions de piastres[4] (14 avril 1861). Ces cernés avaient cours forcé
; les douanes seules étaient autorisées à les refuser ; 250 millions de
piastres devaient former les deux tiers du capital de monnaie de bon aloi,
affecté au maintien du change avec l'Europe ; le reste devait servir : 1° à
retirer les anciens caïmés ; 2° à payer les arriérés de 1860 et des
années antérieures. Jusqu'à l'émission totale qui se ferait en mars 1862, il
serait mis en circulation, à titre provisoire jusqu'à cette date, 30 millions
de piastres pour l'usage exclusif de la capitale, plus de 150 millions qu'on
distribuerait aux populations de l'intérieur, en échange de monnaie d'or
et d'argent. Un timbre apposé au dos des titres de ces 150 millions de caïmés
empêchait de les mettre en circulation avant le mois de mars 1862. La
combinaison, comme lm le voit, était assez ingénieuse pour frapper les
contribuables d'un emprunt forcé. Les caïmés devaient être retirés
graduellement de la circulation, pendant une période de dix-huit ans, au
moyen d'une somme annuelle de 750 millions de piastres prélevées sur les
revenus' affectés à la garantie de l'emprunt Mirès. Si la
Porte avait cru remédier au mal, le succès ne répondit pas à ses espérances ;
le sultan le reconnut dans un hatt du 20 janvier 1862, adressé au grand-vézir
Fuad. Pacha, qui le chargeait de réformer les finances et lui confiait la
direction générale de tous les revenus de l'État. Dans un remarquable rapport
(6
février), Fuad
rendit compte au souverain de la situation : « Le
papier-monnaie qui n'a pour équivalent aucune valeur réelle, n'est qu'un mode
factice du crédit ; il équivaut à la réduction de la valeur des changes, il
apporte dans les relations commerciales des perturbations incessantes qui
réagissent sur le crédit de l'État et, dont celui-ci ou le public, et
quelquefois l'un et l'autre, ne manquent jamais d'éprouver les suites
funestes.... « Il
est hors de doute que l'émission du papier-monnaie n'est pas une saine mesure
financière pour le gouvernement de Votre Majesté, mais un expédient
évidemment dangereux, qui n'est adopté que dans le cas d'urgence. » Le caïmé
était rapidement tombé : la livre turque valait 350 piastres en papier. Le
gouvernement se décida à le retirer ; un arrêté du 17 juin prescrivit : 1° Le
retrait complet du caïmé ; 2° La liquidation
des dettes flottantes des diverses administrations ; 3° La
publication du budget des recettes et des dépenses et la réduction de ces
dernières. Grâce à
un emprunt de 8 millions de livres sterling conclu à l'étranger, le retrait
du caïmé s'opéra du 1er juillet au 13 septembre : 1.000.907.720
piastres furent remboursées aux porteurs de titres, sur la valeur nominale, à
raison de 40 pour 100 en métallique et de 60 pour 100 en consolidés au pair. Cependant
le déficit allait croissant : le sultan supprima les 5.000 bourses mensuelles
qui formaient la réserve de la liste civile et ordonna de réduire les sommes
allouées aux sultanes (13 février 1863). La création de la banque, fondée avec le concours
de capitalistes français et anglais, permit au gouvernement de contracter,
par l'entremise des fondateurs de la banque, un nouvel emprunt de 8 millions
de livres sterling. Six étaient destinés au service de la dette, le reste au
retrait de la monnaie de titre inférieur. Grâce
aux réductions suivantes opérées dans les différents départements : Liste
civile, 60.000 bourses ; guerre, 131.000 bourses ; marine, 35.000 ;
intérieur, 18.000 ; affaires étrangères, 3,300 ; commerce 2.500 ; instruction
publique, 2.400 ; police, 6.000 ; finances, 25.000 ; Le
ministre des finances, Mustapha-Fazyl-Pacha, arrivait à présenter un excédent
de recettes de 43.000 bourses. Il proposait en outre : 1°
D'imposer la propriété immobilière à Constantinople ; 2° De
proportionner les redevances perçues sur les immeubles vakoufs aux
dépenses des fondations pieuses dont ils relevaient, ce qui permettrait au
Trésor de reporter sur les travaux publics et l'instruction publique les
40.000 bourses qu'il versait annuellement à la caisse centrale de
l'administration des vakoufs ; 3°
D'améliorer les douanes et les contributions indirectes pour délivrer les
populations de la tyrannie fiscale qui pesait sur elles et augmenter les
revenus de l'État. 4°
D'exécuter, par tout l'empire, aussi vite que possible, les opérations du
cadastre. « Ces
travaux contribueront à mettre au grand jour les soustractions et les
injustices commises dans la répartition de l'impôt ; ils permettront
d'alléger les charges de la partie indigente de la population, de faire
contribuer les riches aux dépenses publiques dans la mesure de leur fortune
et d'assurer le recouvrement intégral du revenu[5]. » Malheureusement,
Fuad-Pacha, pour mieux dominer l'esprit du sultan, flatta le penchant de son
maître à la dépense et le laissa s'engager dans une voie ruineuse de
prodigalités fastueuses et inutiles. Revenant sur ses premières résolutions,
Abd'ul-Aziz prit trois femmes légitimes et se forma un harem qui compta
bientôt 900 femmes et 3.000 eunuques, chambellans, cochers, bateliers, etc.
Le nombre des tables servies dans les palais impériaux s'élevait à 500, et
chacune comprenait douze plats. L'inimitié
qui couvait entre Mustapha-Fazyl-Pacha et Fuad-Pacha ne tarda pas à éclater
au grand jour ; cette inimitié datait du jour où Fuad avait été désigné comme
arbitre pour régler le partage de la succession du père de Mustapha-Fazyl :
Mustapha l'accusait d'avoir, par ses intrigues, semé la désunion entre ses
frères et lui. Le prince égyptien refusa d'adhérer aux mesures financières du
grand-vézir et adressa au sultan un rapport où il mettait à nu les plaies de
l'empire et faisait entendre un langage auquel on n'était pas habitué au
sérail. L'influence du grand-vézir l'emporta, et Mustapha-Fazyl, destitué et
remplacé par Kiani-Pacha (mars 1864), quitta brusquement Constantinople et se rendit à
Paris. La Porte ordonna le séquestre de ses biens ; grâce à l'intervention du
gouvernement français, cette mesure ne fut pas suivie d'effet, et
Mustapha-Fazyl devint président de la Cour des comptes. Dans cette nouvelle
situation, la lutte se poursuivit entre les deux rivaux, toujours sur le
terrain de la question financière, Voulant écraser son adversaire,
Mustapha-Fazyl demanda une audience au padischâh et lui exposa de vive voix
la gravité de la situation et les périls que faisaient courir à l'État les agissements
de Fuad-Pacha, qui ne pouvaient aboutir qu'à la banqueroute. La hardiesse de
ses paroles déplut au sultan : il fut exilé. Sur le
rapport de Kiani-Pacha, en date du 19 mars 1865, l'institution du grand livre
de la dette publique de l'empire et l'inscription au grand livre de la dette
générale d'une somme de 40 millions de livres turques ; la conversion de la
dette publique intérieure, c'est-à-dire la transformation en obligations de
la dette générale des Eshami-Djehitlés, des Tahvelati-Munitazi,
des Serghis de dix ans, furent décrétées les 29, 30 et 31 mars. Le
Trésor, épuisé par les prodigalités du palais, était vide ; il se trouvait
dans l'impossibilité de payer le prochain semestre de la rente, récemment
inscrite au grand-livre. On essaya de se procurer les fonds nécessaires en
émettant, par le canal de la banque ottomane et du crédit mobilier de Paris,
un emprunt de 150 millions de francs, à 12 pour 100. L'emprunt, lancé au mois
de décembre 1865, produisit à peine de quoi payer le trimestre échu de la
dette générale. Les
travaux publics cependant, sous la direction d'Ethem-Pacha, avaient pris un
essor assez rapide. Une route reliait Trébizonde à Erzeroum ; les travaux du
chemin de fer de Varna à Routschouk étaient commencés ; l'amélioration des
bouches du Danube offrait de nouvelles facilités au transit commercial. La
Porte céda ses droits sur le delta du Danube à un syndicat européen, à
condition que les travaux achevés, une commission des puissances riveraines
déterminerait le règlement de la navigation du bas Danube et veillerait à son
exécution. A la
suite de l'épidémie de choléra qui désola tout le bassin de la Méditerranée,
sur les pas des pèlerins de la Mecque (1865), une commission internationale se réunit, à
Constantinople, pour étudier les moyens de prévenir le retour de pareilles
calamités. Un conseil sanitaire fut institué et chargé de veiller à
l'établissement de lazarets et de quarantaines. Un hôpital fut fondé par
Server-Pacha, président de la municipalité de Pera, pour recevoir gratuitement
les malades pauvres, sans distinction de culte ni de nationalité. Le
gouvernement ottoman ne craignit point de mettre sous la direction des sœurs
de charité un hôpital où l'immense majorité des malades appartient à la
religion mahométane ; jamais il n'a eu à s'en repentir et les musulmans n'ont
jamais eu qu'à se louer du choix fait par le sultan. Malgré la modicité de la
subvention qui lui est allouée sur le budget de la municipalité, et dont le
payement se fait bien souvent attendre, cet hôpital n'a cessé de remplir sa
mission, grâce au zèle et à l'abnégation des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,
aidées, il faut le reconnaître, par la charité publique. Vézirat de Méhémed-Ruschdi-Pacha. Insurrection de la Crète.
La
crise financière exploitée contre Fuad-Pacha par ses ennemis, la mort de lord
Palmerston et la nouvelle ligne de politique étrangère adoptée par le
gouvernement anglais déterminèrent la chute du grand-vézir. Le 4 juin 1866,
Méhémet-Ruschdi-Pacha formait un ministère nouveau et l'influence française
devenait prépondérante à Stamboul. Le nouveau vézir essaya de relever le
crédit en régularisant et en assurant pour l'avenir le payement des intérêts
de la dette ottomane : il céda à la banque ottomane le revenu de certaines
provinces de l'empire, en garantie du payement des coupons trimestriels, en
échange de l'engagement, pris par la banque, de liquider les obligations
résultant des emprunts turcs. Mais pour satisfaire aux besoins urgents il
fallait de l'argent de suite ; à deux reprises différentes on tenta un
emprunt : chaque fois on échoua. On revint alors à l'ancien système de vivre
au jour le jour, au moyen de petits emprunts négociés avec les banquiers de
Galata. La
situation politique n'était pas meilleure que la situation financière. Le
Monténégro, à peine remis du désastre de 1862, ne pouvait susciter d'embarras
à la Porte, mais du côté de la Serbie et de la Roumanie les complications
atteignaient un haut degré de gravité. L'élection du prince Charles de
Hohenzollern au trône de Roumanie avait soulevé les protestations de la Porte
qui se refusait à reconnaître l'union définitive des principautés
danubiennes. La conférence de Paris confirma néanmoins la nomination du
prince Charles et les puissances reconnurent le gouvernement roumain. Le
Divan concentra un corps d'armée sur le Danube, mais les événements de Crète
le forcèrent bientôt à rappeler ses troupes, et Méhémet-Ruschdi-Pacha
reconnut le prince de Roumanie, auquel on accorda même les honneurs royaux :
les Turcs se contentèrent d'une légère augmentation de tribut. Les conseils
de la France n'avaient pas été étrangers à cette décision et la Porte avait
fait acte de sage politique. Son intérêt bien entendu était de faire une
Roumanie forte et puissante qui pût rétablir, entre l'empire et la Russie, la
barrière qu'on avait laissé si maladroitement détruire, en abandonnant la
Pologne aux trois puissances du Nord. Les Roumains, peuple latin, étaient une
sentinelle avancée contre les envahisseurs du pangermanisme et du
panslavisme. Enfin il eût mieux valu pour la Turquie avoir un allié fidèle
qu'un vassal indocile qui pouvait, les événements de 1877 ne l'ont que trop
prouvé, devenir dangereux. La
Serbie, peu satisfaite de la convention de septembre 1865, ne cessait de
réclamer l'évacuation des quatre forteresses qu'occupaient encore les troupes
ottomanes. La Porte, totalement dépourvue d'argent, obligée de faire face à
l'insurrection candiote qui menaçait d'allumer la guerre entre la Grèce et la
Turquie, la Porte ne pouvait songer à se créer des embarras sur le Danube :
un conflit avec la Serbie eût provoqué un soulèvement général de toutes les
provinces chrétiennes de l'empire. Elle céda : en mars 1867, la Serbie était
délivrée de la menace des baïonnettes turques, et le drapeau aux trois
couleurs flottait sur la citadelle de Belgrade. Dans
l'île de Crète, le sang coulait à flots : l'exagération des taxes et des
droits de douane, la perception arbitraire des impôts, les fréquents dénis de
justice des tribunaux turcs, avaient soulevé des plaintes générales chez les
Crétois. Ils adressèrent à la Sublime Porte une requête contre le gouverneur
général, Ismail-Pacha, énumérèrent dans une supplique leurs griefs et
exposèrent les réformes qu'ils souhaitaient. Ismaïl-Pacha défendit les
rassemblements, menaça de traiter comme rebelles tous ceux qui se rendraient
aux réunions publiques et concentra des troupes sur les points stratégiques.
Le 1er août 1866 arriva la réponse du Divan aux demandes des habitants ; elle
ne contenait que de vagues promesses d'améliorer leur sort, refusait de
discuter leurs griefs et annonçait un châtiment sévère pour ceux qui ne se
soumettraient pas aux volontés du sultan. L'insurrection éclata aussitôt et
l'assemblée générale des Crétois proclama l'union de l'île au royaume
hellénique. Hérissé de montagnes, aux flancs abrupts et couverts de forêts
épaisses, aux gorges profondes et étroites, où les lits des torrents
desséchés et les pistes des fauves forment les seuls chemins, nul pays n'est
plus propre à la guerre de guérillas. Le massif de Sphakia, le plus élevé de
l'île (2.400m), habité par une race de rudes
montagnards qui prétendent descendre des Romains, a toujours tenu tête à tous
les conquérants. Ni les Sarrasins, ni les Vénitiens ne purent soumettre les
Sphakiotes et les Turcs les trouvèrent toujours devant eux, comme une
barrière infranchissable, chaque fois qu'il s'est agi de l'indépendance des
montagnes blanches. En 1770, en 1821, en 1841, en 1858, ce furent eux qui
donnèrent le signal de l'insurrection, ce furent eux qui posèrent les armes
les derniers ; en 1866, ce sont encore eux qui fournissent à la cause
nationale ses champions les plus intrépides et les plus dévoués. Les
détachements musulmans surpris dans les défilés des montagnes, coupés les uns
des autres, sont refoulés en désordre sur Candie et sur la Canée ;
Ismaïl-Pacha est battu à Vrissès et capitule à Apocorono, pendant qu'une
autre division est écrasée à Selino. Pour étouffer la révolte, la Porte
envoie 40.000 hommes qu'elle fait accompagner, sur les remontrances de la
France et de l'Angleterre, par un commissaire muni de pleins pouvoirs,
Kiritli-Pacha, ancien gouverneur de l'île. Ce choix n'était pas habile :
Kiritli était, il est vrai, un homme énergique, connaissant parfaitement les
hommes et le pays ; mais son administration avait laissé des souvenirs
néfastes dans l'île, et la haine réciproque que se portaient le commissaire
ottoman et les Crétois frappait d'avance d'insuccès les négociations
entamées. Après quelques pourparlers infructueux, Kiritli-Pacha dépouillant
son caractère de médiateur, recourut à la force et prit la direction des
opérations militaires. Effrayé
de la gravité de la situation, Méhémet-Ruschdi donna sa démission de
grand-vézir : le fardeau était trop lourd pour ses épaules (11 fév. 1867). Vézirat d'Ali-Pacha : pacification de la Crète.
Le
nouveau ministère ayant à sa tête Ali-Pacha, grand-vézir, avec Fuad-Pacha aux
affaires étrangères et Méhémet-Ruschdi-Pacha à la guerre, ne fut guère que le
remaniement de l'ancien ministère : on n'avait, à vrai dire, fait que changer
les places. Ancien élève de Reschid qui a formé presque tous les hommes
d'État qui, depuis Mahmoud, ont joué un rôle en Turquie, Ali-Pacha était le
diplomate le plus renommé de l'empire, réputation dont il était digne par ses
talents. Chargé d'affaires à Londres en 1838, ambassadeur en 1841, président
du conseil du Tanzimat, grand-vézir en 1852, plénipotentiaire de la Turquie
au congrès de Paris en 1856, grand-vézir en 1857, en 1861, ministre des
affaires étrangères depuis cette époque, travailleur acharné, d'une grande
probité qui ne s'était jamais, chose rare en Turquie, abaissée jusqu'à
accepter des backchichs (pots-de-vin), il était un des chefs les plus marquants du parti
réformateur et le plus convaincu que la régénération de l'empire ne pouvait
s'accomplir efficacement qu'avec le concours de l'Europe. Kiritli
fut remplacé par Omer-Pacha, qui entreprit de rejeter la population insurgée
dans les montagnes de Sphakia, de la cerner et de l'exterminer. Ce plan
échoua, vu l'insuffisance des forces dont disposait le général ottoman, et
par suite de l'incapacité de ses lieutenants. Les femmes et les enfants des
insurgés purent s'embarquer sur des vaisseaux européens, malgré la
surveillance des croiseurs turcs, dont le feu balayait le rivage. Les
colonnes ottomanes, mal dirigées, mal commandées, furent battues et
dispersées. Ces échecs répétés exaltèrent la colère du sultan ; il allait
s'abandonner à des mesures violentes quand les ambassadeurs de France,
d'Italie, de Prusse et de Russie firent une démarche auprès du gouvernement
impérial pour demander l'envoi en Crète d'une commission internationale,
chargée de constituer une administration, garantissant la sécurité et le
bien-être. Encouragée par l'abstention de l'Angleterre et de l'Autriche, la
Porte refusa, mais se déclara prête à envoyer un plénipotentiaire ottoman
traiter avec les insurgés. Ali ne voulut s'en rapporter à personne et se
rendit lui-même en Crète (4 octobre 1867). Il
essaya d'abord de gagner les principaux chefs : décorations, honneurs,
argent, il n'épargna aucun moyen de séduction. S'il faut en croire la
correspondance musulmane de la Canée du journal turc le Mukbir, le
grand-vézir n'aurait pas reculé devant des moyens plus expéditifs : il aurait
essayé de faire assassiner les chefs qu'il n'avait pu gagner. La vie tout
entière d'Ali-Pacha proteste contre une pareille imputation qui n'est qu'une
calomnie dictée par l'esprit de parti. On ne put arriver à un compromis ; le
vézir irrité s'en prit à Omer-Pacha, qui prétendit avec raison que les bévues
de la marine et l'ingérence inepte de la bureaucratie avaient paralysé les
opérations militaires. Dégoûté, le maréchal offrit sa démission, et
Hussein-Avni-Pacha lui succéda dans le commandement des troupes et fut nommé
gouverneur général de l'île. Au commencement de 1868, Ali-Pacha retourna à
Stamboul, où l'attitude de la Grèce réclamait sa présence. L'insurrection
crétoise ne pouvait manquer de provoquer toutes les sympathies des Hellènes :
des comités installés à Athènes recueillaient des fonds, organisaient des
souscriptions et équipaient des corps de volontaires à destination de Candie
; de tous les ports sortaient des corsaires qui, bravant l'escadre
d'Hobart-Pacha, allaient audacieusement ravitailler les insurgés. Le général
Kalergis sollicitait l'empereur Napoléon III en faveur de ses compatriotes ;
le colonel Coroneos débarquait en Crète et prenait le commandement de toutes
les guérillas. Le cabinet Coumonduros achetait des fusils, mettait l'armée
sur le pied de guerre, mais, ne trouvant pas chez le roi une ardeur égale à
la sienne, donnait d. démission (décembre 1867). Cependant le parti de la
guerre, qui avait la majorité dans le peuple et dans la Chambre, l'emporta :
les relations diplomatiques furent sur le point de se rompre (30 avril 1868). L'Angleterre et la France
arrêtèrent la Grèce, mais la rentrée au pouvoir de M. Coumonduros fit entrer
la crise dans une période aiguë. Des corps de volontaires crétois quittèrent
Athènes, en plein jour, enseignes déployées, et vinrent braver l'ambassadeur
ottoman jusque dans le local de la légation ; le ministre déclara à la
Chambre que l'opinion publique réclamait l'annexion de la Crète au royaume de
Grèce. La Porte rappela son ambassadeur (2 décembre), adressa un ultimatum au
roi Georges (11 décembre),
et Hobart-Pacha menaça de saisir de vive force, dans le port de Syra, le
corsaire hellénique l'Enosie. L'ultimatum fut rejeté et la
Grèce se prépara à la guerre. Les
Hellènes de Crète n'avaient pas la sympathie des cabinets de l'Europe :
l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, se prononçaient ouvertement contre eux ;
la France, qui avait d'abord semblé incliner en leur faveur, appuyait
vigoureusement la Turquie. Des bâtiments français furent accusés de
connivence avec la flotte ottomane, et le consul de France était intervenu
pour décider l'énergique Pétropolaki à poser les armes. La diplomatie résolut
d'empêcher l'explosion d'une guerre qui pouvait embraser l'Europe ; une
conférence se réunit à Paris, qui n'admit la Grèce qu'avec voix consultative
et la contraignit à assister frémissante et inactive à la ruine des derniers
défenseurs de l'indépendance crétoise (janvier-février 1869). Les Candiotes, dépourvus
d'argent, de munitions, de canons, ne pouvaient tenir plus longtemps contre
les masses de troupes que la Porte lançait contre eux : la résistance se
concentrait tout entière dans les districts de Sphakia et d'Apocorono où
Pétropolaki et Limbrakaki refusaient de poser les armes. Les Turcs
n'avancèrent qu'au prix des plus grands sacrifices : l'épisode le plus
célèbre de cette période de la lutte est celui du couvent d'Arcadion que les
femmes crétoises firent sauter, au moment où l'ennemi franchissait la
dernière enceinte sur les cadavres de ses derniers défenseurs. Bien
que l'insurrection eût été écrasée, les Crétois réussirent cependant à
obtenir une amélioration à leur sort. Un iradè du 18 septembre 1867 avait
doté la Crète d'une constitution et fait remise aux habitants de deux années
de dîme, à partir du Ier mars 1868. En outre, les chrétiens étaient exemptés
de la contribution pour le service militaire, aussi longtemps que la
population musulmane ne serait pas astreinte au service militaire. Auprès
du gouverneur général, des gouverneurs et des sous-gouverneurs siégeaient des
conseils d'administration composés des autorités locales, des présidents du
tribunal, de l'évêque et de six membres, dont trois chrétiens et trois
musulmans, élus par leurs communautés respectives. Tous
les procès commerciaux, civils et criminels entre chrétiens et musulmans
devaient être jugés par les tribunaux mixtes, dont les juges seraient élus
sur une liste dressée par les kaïmakans, les mutessarifs et le vali. Le canal de Suez.
L'année
1869 vit s'accomplir une œuvre qui intéressait le commerce du monde entier et
particulièrement l'empire ottoman : le percement de l'isthme de Suez. « La
jonction de la mer Méditerranée et de la mer Rouge, par un canal navigable,
est une entreprise dont l'utilité a appelé l'attention de tous les grands
hommes qui ont régné ou passé en Égypte : Sésostris, Alexandre, César, le
conquérant arabe Amr, Napoléon Ier et Mohammed-Ali[6]. » Un
canal mettant en communication le golfe arabique avec la branche pélusiaque
du Nil avait existé dans l'antiquité. Nécos, père de Psammeticus, en commença
les travaux qui furent achevés sous Darius Ier. « Ce canal, dit Hérodote, a
quatre journées de navigation de longueur, et offre assez de largeur pour que
deux trirèmes puissent y passer. L'eau qui le remplit provient du Nil et y
entre un peu au-dessus de Bubastis. Il aboutit à la mer Érythrée (mer Rouge), près de Patumos, ville
d'Arabie. Il commence dans la plaine, se dirige d'abord d'occident en orient,
passe par les ouvertures de la montagne et se porte au midi, vers le golfe
d'Arabie. » Selon Diodore de Sicile, le canal n'aurait été terminé que sous Ptolémée
II Lagide. Ensablé par suite de la négligence des autorités égyptiennes, il
fut rétabli par les Romains, et fonctionnait encore sous les Arabes. Ce fut
le khalife abbasside, Abou-Jafar-El-Manzor, qui ordonna de le combler pour
empêcher qu'il ne servit à ravitailler Médine, insurgée contre son autorité
par Mohammed-bey-Ali-Taleb (159 de l'hégire). Mustapha III avait conçu l'idée de percer
l'isthme de Suez et confié au baron de Tott le soin de faire les études
préparatoires ; sa mort empêcha la réalisation de ce plan. Bonaparte, à peine
débarqué en Égypte, chargea une commission d'ingénieurs et de savants de
rechercher si le rétablissement de la communication entre les deux mers était
possible. La réponse fut affirmative. Le temps manqua à Bonaparte pour faire
quelque chose ; au moment de son départ, il dit au rapporteur de la
commission : « La chose est grande, ce ne sera pas moi qui maintenant pourrai
l'accomplir ; mais le gouvernement turc trouvera peut-être un, jour sa
conservation et sa gloire à l'exécution de ce projet. » La
véritable jonction des deux mers consistait, non dans un canal intérieur,
mais dans la section de l'isthme qui devait permettre aux navires de passer
sans décharger. La dépression de Péluse à Suez qui renferme les lacs amers
était la voie naturelle qui s'offrait au tracé direct, celle qui servait le
mieux les intérêts du commerce universel et les intérêts politiques de
l'Égypte et de la Turquie. Un préjugé qui remontait aux temps anciens,
déclarait le tracé direct impossible, à cause de la différence de niveau des
deux mers. Cette erreur était passée à l'état de vérité depuis les travaux de
la Société scientifique de 1779, qui avait trouvé une élévation de 9m,90 pour
la mer Rouge : Laplace seul n'avait pas voulu admettre la possibilité d'une
telle dépression. En 1840, des officiers anglais constatèrent que la
différence du niveau était nulle, et en 1847, une commission d'ingénieurs
français, envoyée par M. Talabot et dirigée par M. Bourdaloue, mit ce fait
hors de doute. De nouvelles expériences, faites en 1853 par l'ingénieur en
chef du vice-roi, M. Linant de Bellefonds, confirmèrent la justesse des
précédentes observations. Le 30 novembre 1854, le vice-roi
Mohammed-Saïd-Pacha délivrait à M. de Lesseps, qui depuis longtemps s'était
fait le champion infatigable et dévoué du percement de l'isthme, un firman
l'autorisant à constituer une compagnie universelle pour le percement de
l'isthme et l'exploitation d'un passage propre à la grande navigation. La
concession était donnée pour quatre-vingt-dix-neuf ans, à partir du jour de
l'ouverture du canal. La Compagnie était autorisée à rattacher, par une voie
navigable, le Nil au passage direct, et le gouvernement égyptien abandonnait
à la Compagnie les terrains du domaine public, alors incultes, qui seraient
arrosés et cultivés à ses frais. La convention devait être soumise à la
ratification du sultan, et l'autorisation de la Sublime Porte était
nécessaire pour que les travaux commençassent. L'entreprise
avait, dès l'abord, excité les défiances de la Grande-Bretagne, toujours
jalouse de l'influence de la France en Orient. Elle fit craindre à la Porte,
primitivement favorable au projet, des dangers imaginaires ; elle lui fit
envisager le percement de l'isthme de Suez comme le signe précurseur de
l'indépendance de l'Égypte. La Turquie était cependant intéressée au plus
haut point à la réussite de l'œuvre : « La puissance des sultans successeurs
des khalifes, écrivait M. de Lesseps, est à la fois un pouvoir politique et
un suprême pontificat. Le Grand Seigneur est le chef suprême et le protecteur
de la religion musulmane, en même temps que le souverain des territoires dont
se composent ses Etats. Personne n'ignore l'importance attachée par les musulmans
à la possession des villes saintes, regardée par eux comme une condition
essentielle de l'autorité spirituelle du sultan. Mais l'on connaît aussi les
difficultés et les lenteurs des communications actuelles entre la Turquie et
l'Arabie, les espaces dévorants à franchir, Ies déserts à traverser pour
envoyer directement des forces suffisantes au maintien d'une suprématie
nécessaire. « L'ouverture
du canal de Suez fera disparaître tous ces obstacles ; Constantinople pourra
communiquer en quelques jours avec la côte d'Arabie ; une route maritime,
toujours praticable et facile, lui permettra de pourvoir à toutes les
éventualités et replacera réellement les sanctuaires de la foi sous l'action
directe du pontife souverain.... « De
tous les grands ports européens, Constantinople est celui que le canal
maritime rapproche le plus des Indes et de la Chine ; il en est aujourd'hui
le plus éloigné ; il est à 6.000 lieues de Bombay, il n'en sera plus qu'à
1.800 lieues ; il deviendra nécessairement l'entrepôt d'une partie du
commerce qui s'établira entre lei mers orientales et la mer Noire ; et l'on
peut se faire une idée de ce mouvement en remarquant que Trébizonde et Odessa
sont moins éloignées de Suez que Trieste et Marseille[7]. » Néanmoins,
cédant aux suggestions de l'Angleterre, la Porte donna l'ordre d'interrompre
les travaux (19 septembre 1859). La Compagnie, sous prétexte qu'il ne s'agissait que d'études
préparatoires, éluda les injonctions du gouvernement ottoman, et, le cabinet
des Tuileries intervenant, porta l'affaire sur le terrain diplomatique.
L'avènement d'Ismaïl-Pacha en Égypte sembla devoir compromettre complètement
le succès de l'entreprise de M. de Lesseps : le nouveau vice-roi chercha des
chicanes de détail à la Compagnie. Loin d'imiter son prédécesseur,
Saïd-Pacha, qui avait toujours paru disposé à se peser de l'autorisation de
la Porte, Ismaïl-Pacha, qui tenait à ménager le sultan pour transmettre son
autorité à son fils, rendit le gouvernement ottoman arbitre des destinées du
canal. Fuad-Pacha, entièrement sous l'influence de l'Angleterre, ne cachait
pas ses mauvaises dispositions pour M. de Lesseps et la compagnie du canal de
Suez ; sur son ordre, Ali-Pacha adressa (le 6 avril 1863) à la France et à l'Angleterre
une communication portant que la Porte ne pouvait donner son consentement : 1° Que
si des stipulations internationales garantissaient la neutralité du canal, à
l'exemple du Bosphore et des Dardanelles ; 2° qu'à des conditions de nature à
protéger et à assurer les importants intérêts qu'elle était appelée à
sauvegarder. Or,
continuait la note, le plan actuel n'offrait à la Turquie aucune des
garanties réclamées : les travaux se faisaient par la voie de la corvée qui
absorbait 60.000 travailleurs ; la Porte qui avait interdit la pratique d'une
telle mesure dans l'empire ne pouvait la sanctionner en Egypte. Enfin la
concession des terrains environnant le canal d'eau douce aurait pour résultat
la création, sur territoire ottoman, de colonies indépendantes à Suez,
Timsah, Port-Saïd, et sur les frontières de Syrie. Le consentement était
subordonné « à la stipulation de la neutralité du canal, l'abolition du
travail forcé, l'abandon par la Compagnie de la clause qui concerne le canal
d'eau douce et les terrains environnants. » La pensée secrète du gouvernement
ottoman perçait dans les derniers paragraphes : si la Compagnie ne se
soumettait pas, elle devait faire remise des travaux et des terrains au
sultan qui s'entendrait avec le vice-roi pour leur continuation et
rembourserait à la Compagnie les sommes déboursées. Un délai de six mois
était accordé pour accepter les conditions de la note du 6 avril. A
l'expiration du délai, Nubar-Pacha, au nom du vice-roi, signifiait à M. de
Lesseps la réduction du nombre des travailleurs de 20.000 à 6.000, et le
retrait de la concession des terrains bordant les canaux d'eau douce (12 octobre
1863). La Compagnie
repoussa énergiquement ces prétentions : le conflit pouvait entraîner, des
complications de la plus haute gravité ; le vice-roi offrit de s'en rapporter
à l'arbitrage de l'empereur Napoléon, III. Un compromis fut alors signé entre
le gouvernement égyptien et la Compagnie : 1° Les
engagements résultant du contrat du 25 juillet 1856 étaient obligatoires pour
les deux parties contractantes. 2° La
Compagnie recevait une indemnité de 28 millions de francs en compensation de
sa renonciation aux avantages de ce règlement dont la Porte réclamait la
suppression, comme établissant la corvée. 3° La
Compagnie rétrocédait au vice-roi le canal d'eau douce compris entre le Ouad,
Timsah et Suez, mais elle en gardait la jouissance exclusive pendant toute la
durée de la concession., Elle devait achever, elle-même, les travaux et le
gouvernement égyptien payer 10 millions pour les frais d'exécution. 4° Les
terrains concédés à la Compagnie étaient réduits à 10.264 hectares pour le
canal maritime, à 9.000 pour le canal d'eau douce. En échange des 6.000
hectares qu'elle rendait, la Compagnie touchait une indemnité de 30.000.000
de francs. Le payement des sommes dues par le vice-roi devait s'effectuer en
seize versements dont le dernier était fixé au Ier novembre 1879 (6 juillet
1864). Ismaïl-Pacha,
qui avait protesté si haut contre la corvée, montra quelle était sa sincérité
en faisant travailler, dans le courant de 1865, 70.000 fellahs réunis par ce
moyen. Les
conditions posées par la Porte se trouvaient remplies, cependant Fuad-Pacha,
poussé par l'ambassadeur anglais, fit écrire par le sultan à Napoléon III (mai 1856) pour lui demander l'envoi d'une
commission chargée de déterminer la quantité de terrains nécessaires à la
Compagnie et d'en faire la délimitation. Malgré le mauvais vouloir du
grand-vézir, un traité fut signé entre la Compagnie et le gouvernement
égyptien (30
janvier 1866),
traité qui aplanissait toutes les difficultés pendantes, et le contrat
général passé au Caire, un mois après, fut approuvé par la Porte. Les
travaux marchèrent alors rapidement, et en novembre 1869, l'inauguration du
canal de Suez avait lieu en présence de plusieurs têtes couronnées et des
sommités littéraires et scientifiques du monde entier. Le sultan, en froid
avec son vassal, ne quitta pas sa capitale et se contenta d'exercer envers
les hôtes illustres qui vinrent lui rendre visite l'hospitalité la plus
fastueuse. Administration d'Ali-Pacha.
Mi-Pacha
avait pris pour programme de poursuivre la réalisation des idées de Mahmoud.
Le caractère ombrageux et despotique d'Abd'ul-Aziz rendait cette tâche
difficile. Profondément imbu de l'idée de son omnipotence, il ne pouvait
concevoir qu'un sujet fût assez audacieux pour songer à mettre des bornes au
pouvoir illimité qu'il tenait d'Allah : Dieu, le Prophète et le padischah,
c'était en cela que se résumait le monde pour lui. Grâce à son habileté et à
sa fermeté, Ali-Pacha parvint à s'imposer au sultan, et, s'il ne justifia pas
toutes les espérances qu'on avait mises en lui, il s'efforça du moins de
maintenir l'empire dans une voie correcte et de développer les ressources
vitales du pays. Reprenant les plans que les grands ministres d'autrefois
avaient caressés, il travailla à séculariser les vakoufs : le droit de
succession fut étendu aux terres du domaine et aux propriétés rurales des vakoufs
coutumiers. Les étrangers furent admis à posséder des immeubles dans
toute l'étendue de l'empire, le Hedjaz excepté (18 juin 1868). Un conseil d'État, composé
mi-partie de musulmans, mi-partie de chrétiens, fut institué : son
inauguration fournit au sultan l'occasion de déclarer que tous ses sujets
étaient égaux à ses yeux, quelles que fussent leurs croyances religieuses.
« Pour moi, dit-il, il n'existe aucune distinction entre les musulmans
et les chrétiens. La religion et les droits des chrétiens étaient sauvegardés
jusqu'à ce jour, mais les chrétiens n'étaient pas appelés aux grandes
fonctions de l'État. C'était l'ancien système ; maintenant la porte de toutes
les fonctions, y compris le grade de vézir, est ouverte aux chrétiens. Le
seul mérite décidera des fonctions publiques. Comptez sur mes intentions, je
veux la prospérité de tous mes sujets, sans distinction de croyances et de
races » (juin 1868). La
création du ministère de l'intérieur dont dépendra désormais la liste civile,
la reconstitution des tribunaux (avril 1869), un premier essai de code civil
(juillet), l'autorisation de l'usage du
système décimal des poids et mesures (20 janvier 1870), tels sont les principaux actes
intérieurs du grand-vézir. A
l'extérieur il s'efforça, tout en conservant de bonnes relations avec
l'Europe, de maintenir dans l'obédience de la Porte les principautés vassales
qui tendaient de plus en plus à se détacher de l'empire. La Serbie et la
Roumanie fomentaient des troubles dans la Bulgarie, travaillée par les agents
panslavistes : des bandes se formaient sur le territoire roumain et tentaient
de forcer le passage du Danube à Sistova (18 juillet 1868). Midhat-Pacha, gouverneur du
vilayet du Danube, étouffa l'insurrection bulgare, dont les débris se
réfugièrent dans la montagne, pour y vivre de brigandages. En même temps
qu'il favorisait le coup de main des Bulgares enrôlés par les comités slaves,
le ministère Bratiano faisait adopter aux chambres roumaines une loi qui
devait porter l'effectif de l'armée à 87.000 hommes en temps de paix et à
174.000 hommes en temps de guerre. Aux remontrances d'Ali-Pacha, il répondit
par une fin de non-recevoir des plus arrogantes et pressa activement
l'organisation de l'armée roumaine. Le prince Charles, comptant sur les
sympathies de la Prusse et de la France, affectait de plus en plus des
allures de souverain indépendant. Ce
n'étaient pas seulement les principautés chrétiennes qui cherchaient à
secouer le joug ; le vice-roi d'Égypte, exploitant les embarras financiers de
son suzerain, lui arrachait, tous les jours, argent comptant, de nouvelles
prérogatives. En 1867, il obtient le titre de khédive (maitre,
seigneur) avec
presque tous les attributs de la souveraineté ; 1868 (4 août), un firman impérial accorda
l'investiture du khédivat au fils d'Ismaïl-Pacha au détriment des princes
Mustapha-Fazyl-Pacha et Halim-Pacha. Le khédive contracte des emprunts,
achète des vaisseaux cuirassés, convoque au Caire un corps législatif et
invite, en son nom personnel, les souverains à l'inauguration du canal de
Suez. Ces agissements amènent un échange de notes diplomatiques entre
Stamboul et le Caire ; le 29 août 1869, Ali-Pacha pose un ultimatum au
khédive et le met en demeure de livrer sa flotte cuirassée, de réduire
l'effectif de ses troupes de terre, d'envoyer chaque année à la Sublime Porte
l'exposé de sa situation budgétaire et lui interdit de contracter des
emprunts et de signer des conventions politiques sans l'autorisation
préalable du sultan. Sous la pression de l'Angleterre le khédive céda (9 décembre). L'écrasement
de la France dans la guerre 1870-71 a pour contre-coup la dénonciation des
traités de 1856. Forte de l'appui de l'Allemagne, la Russie déclare qu'elle
cesse de considérer la mer Noire comme neutre et qu'elle n'entend plus se
soumettre aux obligations que les alliés lui ont imposées (31 octobre 1870).
La conférence de Londres souscrit aux demandes de la Russie, malgré les
protestations de la Porte (13 mai 1871). Quelques jours plus tard, l'empire perdait le
seul grand homme de guerre qu'il possédât : Omer-Pacha mourait le 18 avril,
et Ali-Pacha le suivait bientôt dans la tombe (18 septembre). Dernières années d'Abd'ul-Aziz : sa déposition (1876). Mourad V. Abd'ul-Hamid II.
La mort
d'Ali-Pacha fut un malheur pour la Turquie, car sous son successeur,
Mahmoud-Neddim-Pacha, l'influence moscovite supplanta, dans les conseils du
sultan, l'influence de l'Occident. Abd'ul-Aziz avait une idée assez juste de
la conduite politique que la Porte devait tenir vis-à-vis des puissances
européennes. La Prusse et l'Autriche, dont les intérêts en Orient étaient
minimes, comparés à ceux de la France, de l'Angleterre et de la Russie,
comptaient pour peu de chose dans ses calculs. Il considérait la France comme
l'alliée la plus sincère et la plus désintéressée de la Turquie et croyait
son alliance d'autant plus indispensable que, sans elle, l'Angleterre ne
pouvait prêter à l'empire ottoman un appui efficace. La
Russie était l'ennemie invétérée des Osmanlys, mais la comparaison des forces
respectives des deux empires avait convaincu le sultan qu'une lutte ne
pouvait qu'être désastreuse pour la Porte, si elle se trouvait exposée seule
aux coups de son adversaire. De là, les ménagements continuels qu'il eut pour
la Russie, malgré les intrigues soutenues de cette puissance auprès des
populations slaves de la Turquie d'Europe. La mort
d'Ali-Pacha, en élevant au vézirat Mahmoud-Neddim-Pacha qui s'exagérait
encore la puissance moscovite, permit au général Ignatiew, ambassadeur du
czar à Constantinople, de prendre un ascendant complet sur l'esprit du
sultan. Avec la plus grande habileté, il fit luire aux yeux du commandeur des
croyants la perspective séduisante de l'union, sous son sceptre, avec l'aide
de la Russie, de tous les États musulmans ; il lui persuada que le
panslavisme était l'allié du panislamisme. Il exploita non moins adroitement
l'idée dominante du sultan qui voulait changer l'ordre de succession au trône
et transmettre la couronne à son fils aîné, Yousouf-Izzeddin. C'était l'objet
de toutes les préoccupations d'Abd'ul-Aziz ; il ne dissimulait pas son
antipathie pour ses neveux, surtout pour Murad l'héritier présomptif du trône
: à plusieurs reprises, son entourage fut exilé, sans motifs, par simple
mesure préventive. En
1866, le gouvernement français ayant demandé que le prince Murad fût autorisé
à venir passer quelques mois à Paris, pour s'initier à 'la pratique
gouvernementale, le sultan refusa sèchement. En 1867, lors de son voyage en
Europe, s'il emmena avec lui ses neveux Murad et Abd'ul-Hamid, c'est qu'il
craignait de les laisser à Stamboul et qu'il préférait les surveiller
lui-même. Le général Ignatiew promit au sultan l'appui de l'empereur
Alexandre pour la réalisation de ses plans. Ne l'abordant jamais qu'avec les
marques du plus profond respect et du plus grand dévouement, il capta à ce
point la confiance d'Abd'ul-Aziz que celui-ci s'écria un jour qu'il n'avait
qu'un seul et véritable ami, l'ambassadeur russe. Mahmoud-Neddim-Pacha
est renversé par Midhat-Pacha (mars 1873) jusqu'au 23 août 1875, trois
grands-vézirs se succèdent rapidement, Midhat -Pacha, Husséïn-Avni-Pacha,
Essad-Pacha ; Mahmoud-Neddim-Pacha, remonté au pouvoir, décrète la
banqueroute (6 octobre 1875), vide, au profit du sérail, les caisses de l'Etat, se plie à
toutes les exigences de la Russie et tombe devant une manifestation des
softas, sous le poids de son impopularité (24 mai 1876). Le nouveau grand-vézir, Méhémet-Ruschdi-Pacha,
conçoit le projet de déposer le sultan : une conspiration conduite par
Midhat-Pacha, Husséïn-Avni-Pacha, ministre de la guerre, Redif-Pacha,
président du grand conseil de la guerre, Suleyman-Pacha, Nedjib-Pacha,
s'ourdit dans l'ombre. Le Scheïkh-ul-Islam, Hassan-Haîroullah, délivre le
fetwa nécessaire, dans les termes suivants : « Demande.
Si le commandeur des croyants tient une conduite insensée et s'il n'a pas les
connaissances politiques exigées pour gouverner, s'il fait des dépenses
personnelles que l'empire ne peut supporter, si son maintien sur le trône
doit avoir des conséquences funestes, faut-il, oui ou non, le déposer ? « Réponse.
La loi du Chéri dit : oui. » Dans la
nuit du 29 au 30 mai, Husséïn-Avni-Pacha se présentait chez le prince Murad,
le revolver au poing, et l'entraînait au séraskerat où se trouvaient réunis
tous les hauts dignitaires au courant du complot, et le proclamait padischah.
En même temps, un régiment d'infanterie cernait le palais d'Abd'ul-Aziz,
pendant que les élèves de l'école militaire occupaient les appartements
intérieurs, et le chef des eunuques notifiait au sultan qu'il avait cessé de
régner. Deux jours après, le public apprenait que l'ex-sultan s'était
suicidé, en s'ouvrant les veines avec des ciseaux. Murad V
ne régna que trois mois : les émotions qui avaient précédé son élévation au
pouvoir, la mort tragique de son oncle, l'assassinat de plusieurs des auteurs
de la révolution du 29 mai par le tcherkess Hassan-Bey, avaient porté
atteinte à ses facultés mentales. En août il était déposé à son tour, et le
sceptre d'Osman passait à son frère Abd'ul-Hamid II. La mauvaise administration de l'empire ottoman avait porté ses fruits : l'homme malade entrait en agonie, la Bosnie et l'Herzégovine étaient en feu ; la Bulgarie agonisait dans le sang et les ruines ; le Monténégro et la Serbie avaient audacieusement affiché leur résolution d'émanciper par la force des armes les populations slaves soumises à la Porte ; l'Europe attendait dans une attitude hostile et la Russie guettait l'instant pour fondre sur la proie qu'elle convoitait depuis si longtemps. Une nouvelle guerre d'Orient commençait, qui devait aboutir au démembrement de la Turquie. |
[1]
Friley et Wlahovitj, Le Monténégro.
[2]
Lenormant, Turcs et Mahométans.
[3]
Les Turcs ne sont jamais entrés à Tsettinje, comme l'ont annoncé des
télégrammes ottomans. Pour y arriver, Omer-Pacha eut été obligé de livrer une
seconde bataille à Mirko et à Voukotich.
[4]
Environ 283 millions de francs.
[5]
Rapport de Mustapha-Fazyl-Pacha au grand-vézir, en date du 13 septembre 1863.
[6]
F. de Lesseps, Percement de l'isthme de Suez.
[7]
De Lesseps, Égypte et Turquie.