HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE CINQUIÈME. — LES RÉFORMES

 

CHAPITRE XX. — GUERRE DE L'INDÉPENDANCE GRECQUE (1820-1832).

 

 

La société grecque : les montagnards et les insulaires. — L'hétairie, Soulèvement de la Grèce : Ypsilanti (1821). — Progrès de l'insurrection. Mort d'Ali (1822). — Congrès d'Épidaure (1822). Botzaris. Ypsilanti sauve la Grèce (1822). — La flotte grecque : Canaris et Miaulis. — Premier siège de Missolonghi (1823-1824). Mort de Botzaris (1825). Les philhellènes. — Divisions des Grecs : Ibrahim-Pacha. Deuxième siège de Missolonghi (1826). — Siège d'Athènes (1827). Guerre civile en Grèce : deuxième congrès d'Épidaure (1826). Assemblée de Trézène. — Intervention de l'Europe. Convention d'Akkerman. Triple alliance : bataille de Navarin (1827), protocole de Londres (1828). — Guerre avec la Russie (1828-1829). Traité d'Andrinople (1829). — La Grèce et le comte Capo-d'Istria.

 

La société grecque : les montagnards et les insulaires.

Les Grecs du Bas-Empire, mélange confus de tous les barbares qui avaient envahi l'empire romain, n'avaient conservé de la Grèce ancienne que le nom : ils en avaient renié toutes les grandes qualités. Ils acceptèrent le joug ottoman, sinon avec joie, du moins avec résignation. Les Osmanlys, nous l'avons dit précédemment, respectèrent la religion et les institutions des vaincus dont l'administration civile fut confiée aux primats ou khodja-bachi, choisis parmi eux.

« Intermédiaires entre le gouvernement et les raïas, les primats acquirent nécessairement du pouvoir dans leurs provinces et en abusèrent trop souvent, d'une manière honteuse pour eux-mêmes et fâcheuse pour le peuple. A peu d'exception près, ils se montrèrent, pendant la révolution, aussi bas qu'on pouvait l'attendre du système sous lequel ils avaient vécu. Efféminés par une vie passée au milieu des adulations de leurs suivants, rampant sous les Turcs qui, ne pouvant se passer de leur finesse et de leurs connaissances, les regardaient comme des maux nécessaires, ayant juste ce qu'il fallait pour tromper les maîtres et tyranniser les esclaves, vivant dans une terreur continuelle, quoique gonflé, d'une vanité stérile ils étaient des instruments tout formés d'oppression[1]. »

Le haut clergé était le complice des primats ; quant au bas clergé, il croupissait dans l'ignorance, la paresse et la débauche. Pendant que les prêtres séculiers, infidèles à l'esprit de l'Évangile, se disputaient la palme de l'opprobre, le goût de l'étude, le souvenir de l'antique Hellade, enfin le sentiment de la patrie perdue avaient trouvé un asile dans les couvents, auprès des moines, et dans les cellules des cénobites.

Ce sont ces hommes- obscurs et ignorés, pauvres et dédaignés, mais grands dans leur humilité, qui, à travers les siècles, ont conservé et entretenu le feu sacré qui devait un jour embraser l'âme des habitants du Péloponnèse, de l'Attique, de la Béotie et des îles ; c'est à eux que l'hellénisme doit sa résurrection.

Au milieu de l'effondrement de l'empire de Byzance, deux classes de la société échappèrent à la domination musulmane. Les montagnards du- Pinde, du Parnasse, des monts de Messénie et de Laconie devinrent des brigands[2] comme ceux de la Serbie ; les Klephtes et les Palikares sont les frères des Heïducks. Comme eux ils ont préféré au lâche avilissement de leurs compatriotes la liberté dans la montagne, avec ses luttes.de tous les instants, ses rudes labeurs et ses dangers sans cesse renaissants.

Les insulaires et les habitants des cités maritimes ne subirent que tardivement la conquête ottomane ; ils restèrent en contact avec l'Europe et furent les intermédiaires entre les Osmanlys et les Occidentaux. Enrichis par le commerce, vivifiés par le souffle puissant de l'Occident, plus instruits que leurs compatriotes, nourris des souvenirs de l'antiquité, ils s'élevèrent à un idéal de patrie plus haut que la conception du village et de la tribu : ils rêvèrent de refaire l'Hellade.

L'expédition française en Égypte avait amené la ruine de tous les établissements commerciaux de la France dans le Levant ; ce furent les Grecs qui en héritèrent. Profitant de la lutte de l'Angleterre contre Napoléon, lutte qui leur abandonnait la Méditerranée, ils accaparèrent le transit commercial à ce point qu'en 1815 les armateurs d'Hydra et de Psara possédaient 600 bâtiments, montés par 30.000 matelots. L'influence des armateurs et des négociants balança bientôt celle des primats ; ils envoyèrent leurs enfants acquérir une instruction solide à l'étranger ; ils fondèrent des écoles partout, dans les îles, en Asie-Mineure, à Constantinople ; ils agirent sur les masses au moyen de nombreuses associations, soi-disant littéraires, mais dont la politique était le seul but. En tête il faut placer l'Hétairie.

 

L'hétairie, Soulèvement de la Grèce : Ypsilanti (1821).

Fondée sous le prétexte de répandre et de développer l'instruction parmi les Grecs, cette Société ne travaillait en réalité qu'à leur émancipation. Elle prit naissance à Vienne, au moment de la chute de Napoléon, sous les auspices de trois Grecs obscurs : Scontas, Xanthos et l'archimandrite Dicée, dit Papa Fléchas, et, en peu de temps, elle acquit un immense développement. L'empereur de Russie en était, disait-on, le chef suprême ; c'était de Pétersbourg que partait le mot d'ordre. Les affiliés juraient de mettre toute leur fortune à la disposition de la Société, d'être toujours prêts à sacrifier leur vie pour le succès de l'entreprise et de garder un silence absolu sur son existence et ses projets. Un comité central de trois chefs fut établi à Constantinople et des émissaires chargés de parcourir toutes les grandes villes de la Turquie (1817). Charles Callimachi, hospodar de Valachie, s'affilia à l'association ; à Constantinople, Papa Giorgi enrôla 17.000 adhérents. En 1818, des éphories secrètes furent créées à Smyrne, Chio, Samos, Calamata, Missolonghi, Janina, Buckharest, Yassy, Trieste, Pesth et Moscou. Chaque éphorie agissait comme bon lui semblait, plan vicieux qui substituait souvent les intérêts locaux et particuliers à l'intérêt général. L'association comptait à peine deux ans d'existence qu'elle avait pour affiliés les Klephtes de Pinde, les Maïnotes de la Morée, les armateurs et les négociants des îles, les marins de l'Archipel et tout ce que Constantinople et les provinces renfermaient de Grecs riches et instruits. Elle recruta même des savants, des grands seigneurs, des ministres de toutes les nations. La guerre entre Ali-Pacha et la Porte précipita la crise et fit passer les Hétairistes de la propagande occulte à la lutte au grand jour.

La licence de soldats turcs, en marche pour Janina, amena un soulèvement à Patras : ce fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres (12 février 1821). Le kaïmakan de Tripolitza ordonna à tous les évêques et primats du Péloponnèse de se rendre auprès de lui : leur mort avait été décidée. Mais l'archevêque de Patras, Germanos, refusa d'obéir et arbora l'étendard de la croix. Il repousse les Turcs, les contraint de se replier sur Lépante et à la tête de 10.000 hommes, investit la citadelle de Patras. Le pacha de Sérès, Yousouf disperse ces bandes indisciplinées et massacre toute la population, sans pouvoir empêcher la révolte de gagner tout le Péloponnèse, l'Attique, la Béotie et la Macédoine.

La mort de Kara-Georges avait privé les insurgés de la coopération de la Serbie, mais la Valachie et la Moldavie sont entraînées dans le mouvement.

Alexandre Ypsilanti, fils de l'ancien hospodar de Valachie, aide-de-camp du czar et chef de l'Hétairie, lance à Yassy une proclamation : « Hellènes, l'heure a sonné ; il est temps de venger notre religion et notre patrie. Partout nos frères et nos amis sont prêts à nous seconder... En avant, Hellènes, en avant ! et nous verrons une puissance formidable protéger nos droits » (5 mars 1821). Michel Soutzo, hospodar de Moldavie, se déclare en faveur de l'Hétairie ; mais la domination des Fanariotes avait laissé des souvenirs trop honteux et trop néfastes dans les principautés ; les Moldo-Valaques se refusèrent à voir leur cause dans celle de l'hellénisme : une révolte éclata contre Soutzo. En même temps le tzar désavouait Ypsilanti et l'Autriche manifestait hautement son peu de sympathie.

La nouvelle du soulèvement de la Morée avait porté le Divan à des mesures extrêmes : tous les Grecs durent livrer leurs armes, sous peine de mort : les Janissaires leur coururent sus ; les églises furent pillées ; le patriarche Grégoire, accusé d'avoir vraisemblablement pris part à la révolte, fut pendu à la porte de son palais (22 avril 1821), bien qu'il eût, un mois auparavant, fulminé l'excommunication contre les rebelles. Il est juste, cependant, de dire que le supplice du chef de la communauté grecque fut la conséquence des atrocités commises par les insurgés contre le Mollah de la Mecque qui, en revenant à Constantinople était tombé dans leurs mains avec tout son harem. Ni l'âge du vieillard, ni le sexe des femmes ne purent les sauver : après avoir subi les plus infâmes outrages, les prisonniers périrent au milieu d'horribles supplices. Mais les représailles ne s'arrêtèrent pas là : quatre-vingts évêques ou archimandrites éprouvèrent le sort du patriarche et dans la Thrace, la Macédoine, l'Asie-Mineure, les Grecs furent égorgés, leurs femmes et leurs enfants réduits en esclavage.

L'hellénisme avait ses martyrs ; leur sang versé pour la cause nationale engendra l'enthousiasme : les insurgés jurèrent de vaincre ou de mourir. Hydra, Spezzia, Ipsara, équipèrent une flotte de cent quatre-vingts voiles ; une femme, nommée Bobelina, dont le mari avait succombé sous les coups des Turcs, arma trois vaisseaux et les commanda elle-même ; Lazare Condouriotis offrit toute sa for- tune :

« Depuis trente ans je travaille pour amasser des trésors. Je les offre à la patrie et je m'estimerai heureux s'ils peuvent servir à l'indépendance de la Grèce. Je pense que mon exemple sera suivi par tous les riches d'Hydra et des îles qui nous sont alliées ; mais s'ils reculent devant des sacrifices d'argent, ne perdez pas courage mes frères, je suis en état de faire, à moi seul, les dépenses de la marine. ».

Ce noble désintéressement trouva des imitateurs enthousiastes, les dons affluèrent. Pendant la guerre de l'indépendance, les deux frères Condouriotis donnèrent 1.500.000 francs, les frères Stamati et Basile Bondouris 500.000 francs, Tsamados 400.000 francs ; les frères Tombazis 350.000 francs ; Jean Orlandos 300.000 francs ; Miaulis 250.000 francs ; la famille Bulgaris 450.000 francs ; les frères Economos 250.000 francs ; Anagosti Phonos 150.000 francs. Un million fut encore produit par les souscriptions volontaires des Hydriotes suivant leurs ressources personnelles.

Spezzia et Ipsara ne restèrent pas en arrière et rivalisèrent de sacrifices.

 

Progrès de l'insurrection. Mort d'Ali (1822).

Cependant les Ottomans étaient entrés dans les principautés : le prince Cantacuzène est battu à Galatz et la flottille hétairiste du Danube détruite, Alexandre Ypsilanti, écrasé à Dragochan, se réfugie sur le territoire autrichien, où le prince de Metternich le fait arrêter et emprisonner (juin 1821) : il meurt dans son cachot. Son frère Démétrios le vengea.

La Haute-Arcadie s'insurgeait à la voix de Canélos, chef de la famille de Delyanni qui prétend descendre des sires de Champagne, autrefois princes de Morée. L'albanais Odysseus, un des capitaines armatolis, favori d'Ali à la cour duquel il avait été élevé, réunissait les armatolis du Pinde, du Parnasse, de l'Oeta et soulevait l'Élide et la Béotie, de concert avec Diacos chef des armatolis de la Doride. Gouras, Coletti, Karaiskakis, Marco et Nothi-Botzaris, Kridgialis, Callergis, Nikitas le Turcophage dans la Grèce continentale ; Pierre Mavromichalis, prince des Maïnotes, Colokotroni, Orfanos, Papa Fléchas, ancien lieutenant d'Alexandre Ypsilanti, Mavrocordato, Zaïmis dans le Péloponnèse ; Tombazis, Miaulis, Canaris, Criseës, Tsamados, Pepinos Kyriakos, sur mer ; Melidoni en Crète, furent les chefs les plus marquants de cette guerre d'où devait sortir triomphante et libre, après plusieurs siècles d'esclavage, la Grèce moderne.

Reconnu, à Hydra, chef suprême de l'insurrection. Ypsilanti bat les Turcs à Cassandra (septembre), aux Thermopyles (octobre), Colokotroni et Mavromichalis mettent en déroute Nazir-bey, lieutenant de Kourchid-Pacha et assiègent Tripolitza ; Gouras et Odysseus repoussent victorieusement Baïram-Pacha qui essaye en vain de débloquer la place. Tripolitza tombe au pouvoir des vainqueurs qui la livrent au plus effroyable pillage et égorgent la population tout entière. En vain Petro-Bey Mavromichalis, le prince des Maïnotes, fit les plus nobles efforts, au péril même de sa vie, pour faire cesser le massacre : sa voix est méconnue. 18.000 prisonniers étaient entre les mains des Hellènes ; deux jours après la prise de la ville, on les conduisit hors des murs et on les tua de sang-froid : douze mille victimes succombèrent, on épargna seulement les hommes qui pouvaient payer rançon ; les jeunes filles et les enfants furent réservés pour être vendus comme esclaves[3].

Les jalousies et les divisions des chefs hellènes menaçaient de rendre stériles leurs efforts ; heureusement pour eux l'hiver paralysait les opérations militaires, et Kourchid-Pacha était retenu sous les murs de Janina, avec les meilleures troupes de l'empire. Ali était aux abois ; les Souliotes voulaient marcher à son secours ; mais le pacha, jaloux de leurs succès refusa leur aide. Bientôt il fut étroitement bloqué dans son château du Lac et le siège fut vigoureusement poussé par le sérasker. La bravoure indomptable du proscrit déjouait toutes les tentatives de Kourchid ; celui-ci eut alors recours à la trahison. Les Arnautes à la solde d'Ali sont achetés et livrent le château aux assiégeants. Ali s'ouvre un passage sanglant au milieu des bataillons ennemis, parvient à gagner un 11e située au milieu du lac et se retranche dans une tour dont les souterrains sont remplis de barils de poudre, résolu à se faire sauter plutôt que de se rendre. Mais ses soldats se mutinent et refusent de continuer la lutte ; il prête alors l'oreille aux propositions de Kourchid. Le sérasker fit les offres les plus brillantes et promit solennellement, au nom du sultan, un sauf-conduit. Cette conduite cachait un piège : il était nécessaire d'endormir les défiances du terrible pacha et l'on voulait s'emparer de ses trésors qu'on supposait immenses. Bientôt arriva le firman qui ordonnait la mort d'Ali. Ce délai avait été habilement employé par Kourchid qui avait corrompu les derniers serviteurs du rebelle. Quoique trahi de toutes parts, l'intrépide vieillard ne perdit rien de son énergie. Mis dans l'impossibilité de faire sauter la tour, par suite de la trahison, il n'en vendit pas moins chèrement sa vie. Quand les officiers de Kurchid se présentèrent pour le saisir : « Lâches, s'écria-t-il, croyez-vous prendre Ali comme une femme. » A ces mots, il fait feu ; une lutte terrible s'engage, il tombe percé de plusieurs coups. Sa tête plantée au bout d'une pique effrayait encore les soldats ottomans (5 février 1822).

 

Congrès d'Épidaure (1822). Botzaris. Ypsilanti sauve la Grèce (1822).

Pour mettre fin à l'anarchie qui paralysait les efforts des Hellènes, Ypsilanti, de concert avec Mavrocordato et Negris, avait réuni, au mois de janvier 1822, les représentants de la nation à Epidaure. Des délibérations de cette assemblée sortit une constitution qui proclamait la tolérance religieuse, l'égalité devant la loi ; l'inviolabilité de la propriété. Les pouvoirs publics, au nombre de deux comprenaient : le Sénat, composé de cinquante-un députés, élus par les provinces et les iles ; le conseil exécutif, formé de trois membres, choisis par le peuple, hors du sénat. Le conseil exécutif avait droit de nommer à sept ministères : 1° l'intérieur ; 2° les finances ; 3° la guerre ; 4° la marine ; 5° la justice et les cultes ; 6° la police ; 7° les affaires étrangères.

Le pouvoir judiciaire était indépendant du conseil exécutif et du sénat. Ypsilanti fut élu président du corps législatif et Mavrocordato président du conseil exécutif.

Cette constitution péchait par la base ; elle ne pouvait que redoubler l'anarchie par les conflits de prédominance qui devaient forcément éclater entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

Délivré de son redoutable vassal, le sultan tournait toutes ses forces contre l'Hellade. Kourchid adressa aux insurgés une proclamation où respirait un sauvage orgueil : « Si vous désirez, disait-il, manger le pain de l'obéissance, que vos primats viennent obtenir grâce à mes pieds ; ôtez dorénavant vos vêtements de couleur et couvrez-vous d'un habit grossier ; renoncez à la folie de bâtir des églises et à l'insolence de célébrer ouvertement vos mystères. »

L'armée turque se répandait dans la Grèce occidentale, portant partout la désolation ; Ypsilanti, maître de l'Acro-Corinthe grâce à la connivence des Albanais, se préparait à marcher au secours de ses frères quand la maladie le força de s'arrêter. Ses soldats découragés se dispersèrent. En ce moment arriva à Corinthe un grand homme dont la présence devait donner plus d'énergie aux opérations militaires et enflammer davantage les courages. C'était l'albanais Marco-Botzaris. Les exploits du chef Souliote faisaient l'admiration de tous ; son nom était la terreur des Turcs. Avec une poignée d'hommes il avait battu et dispersé des armées entières. A Variadès, trois mille Albanais commandés par Abbas-Guegan avaient dû poser les armes ; à Bassexa il avait écrasé les 6.000 soldats d'élite de Hassan-Bey ; à Silova il avait fait 1,300 prisonniers ; les lieutenants de Kourchid avaient été successivement écrasés à Trivitzano, à Stiwina, à Zirincassa. Il fut reçu avec beaucoup d'honneurs et Colocotroni lui fit un tableau emphatique des exploits des Péloponnésiens.

« Camarade, lui répondit le héros de la Selléïde, j’admire le courage de tes soldats, mais on aurait dû les empêcher de commettre les excès qui ont souillé notre cause sacrée. Au lieu d'égorger des femmes et des enfants, ne valait-il pas mieux concilier l'intérêt national avec les devoirs de l'humanité, et envoyer à Patras, à Coron et à Modon les populations turques de Tripolitza, de Navarin. Forcées de nourrir 20.000 affamés de plus, ces places n'auraient pas pu tenir et nous en serions maîtres depuis longtemps. »

Dans le conseil de guerre, Marco Botzaris fit prévaloir l'idée de l'offensive. Ypsilanti devait entrer en Thessalie et y arrêter dans les défilés des montagnes Kourchid-Pacha ; Mavrocordato devait dégager les Souliotes cernés par 30.000 hommes ; Élie Mavromichalis, fils de Petro-Bey, contiendrait les Turcs de Négrepont, tandis que son frère à la tête d'un corps de Maïnotes débarquerait en Albanie pour prendre à dos Kourchid.

Ypsilanti et Nikitas opérèrent leur jonction avec Odysseus, mais un échec essuyé devant Zeitoune les força à se séparer, et Ypsilanti reprit le chemin du Péloponnèse. Odysseus, accusé de trahison et sommé de comparaître devant les chefs du gouvernement refusa et fit fusiller les envoyés.

Mavrocordato échoua également dans l'entreprise de débloquer la Selléïde. Attaqué par Omer-Vrione à Peta (16 juillet 1822), il fut écrasé, grâce à la trahison de Goge qui passa du côté des Turcs. A cette vue la panique s'empara des Hellènes ; seuls les Souliotes de Marco Botzaris et les volontaires étrangers tinrent ferme et se firent hacher sans reculer d'une semelle. Les deux fils de Petro-Bey n'avaient pas été plus heureux : la mort de Kyriacoulis, tué à Funari, découragea les Maïnotes qui, sans essayer de porter secoure aux Souliotes, se rembarquèrent et regagnèrent leurs rochers. Elie Macromichalis, débarqué en Eubée, se vit cerné, et pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi, se coupa la gorge avec un tronçon de sabre qui lui restait. En apprenant la mort de ses deux fils, le prince des Maïnotes dit à ses amis :

« Je me console de leur perte ; ils ont rempli leurs obligations envers la patrie ; ils sont morts tous deux pour la défense de la Grèce ; mon devoir est de les imiter. »

A ce langage stoïque on reconnaissait un véritable descendant des vieux Spartiates d'autrefois.

Prenant l'offensive, les Turcs envahissent la Morée, massacrant tout sur leur passage ; Corinthe capitule, le gouvernement provisoire s'enfuit sur les galères d'Hydra. Tout semblait perdu : Ypsilanti seul ne désespéra pas du salut de la Grèce. A la tête de trois mille cinq cents hommes il s'enferma dans Argos pour s'ensevelir sous les murs ou opposer une digue à l'invasion ottomane. Ranimés par ce noble exemple, les Mavromichalis, Colokotroni, Nikitas rivalisent d'ardeur et d'efforts pour voler au secours d'Argos. Reconnaissant l'impossibilité d'enlever la place de vive force, Drem-Ali prit le parti de se replier sur Corinthe pour y rallier Kourchid. Mais Ypsilanti l'avait devancé ; les Ottomans sont surpris et écrasés dans les défilés de Stefani et de Perpati, et Drem-Ali va mourir à Corinthe, des suites de ses blessures.

En même temps, Odysseus anéantissait aux Thermopyles l'armée de Kourchid-Pacha (août 1822). Le sérasker, ne voulant pas survivre à la honte de sa défaite, se donna la mort en avalant du poison, et les faibles débris de son armée se dispersèrent. Le divan n'eut pas honte de faire exhumer le cadavre à peine refroidi du valeureux général, dont le seul crime était d'avoir été malheureux : on décapita le cadavre et sa tête alla orner les murs du sérail.,

Malgré ces succès, les Souliotes, laissés à eux-mêmes, succombaient : ils acceptèrent les conditions d'Orner-Vrione, savoir de se retirer à Assos, dans l'île de Céphalonie sous la protection de l'escadre anglaise. Le 15 septembre 1823, ils quittèrent pour jamais leur terre natale ; une partie passa dans les îles Ioniennes, le reste se joignit aux armées grecques et continua à verser son sang pour la cause de la liberté.

 

La flotte grecque : Canaris et Miaulis.

Malgré l'héroïsme et les talents d'Ypsilanti, c'en eût été fait de la Grèce si les flottes ottomanes avaient été mal-tresses de la mer. Les Turcs auraient pu se porter sur tous les points maritimes soit pour ravitailler leurs places fortes, soit pour tourner les positions occupées par les Hellènes, soit pour couper toute communication entre eux et l'étranger. La marine grecque par les éclatants services qu'elle a rendus à la cause nationale peut revendiquer la plus grande part à l'honneur de la délivrance.

La piraterie avait toujours régné dans l'Archipel. « La navigation y était devenue pour les neutres plus périlleuse que sur les côtes des régions barbaresques. On n'était pas arrêté par le calme aux abords surtout du cap Matapan et du cap Saint-Ange, sans courir de sérieux dangers. Il y avait toujours dans ces parages quelques barques embusquées pour guetter les navires au passage. Dès que le signal convenu avait été donné, les laboureurs se hâtaient de quitter la bêche et la charrue et redevenaient pirates pour avoir leur part du butin... le navire capturé était conduit dans quelque île écartée, là on rançonnait de son mieux l'équipage et l'on visitait le fond de cale à loisir[4]... » Pour supprimer les témoins qui auraient pu les reconnaître et les accuser, ils tuaient et jetaient à la mer toutes les personnes qui se trouvaient à bord des bâtiments capturés. Tout le monde connait l'épisode de Bisson, officier de la marine royale de France, qui se fit sauter et périt avec tous les bandits qui avaient envahi par surprise son navire. Cette basse piraterie alla si loin qu'en novembre 1827 le conseil de l'amirauté de la Grande-Bretagne donna l'ordre aux bâtiments de guerre anglais d'arrêter tout navire portant pavillon grec, ou équipé et armé dans un port de la Grèce. N'étaient exceptés que les bâtiments de guerre du gouvernement hellénique, naviguant d'après ses ordres. Cet exemple fut bientôt suivi par la France et la Russie.

« Le patriotisme aux abois n'est pas toujours maitre de répudier le concours des plus tristes auxiliaires. Les écumeurs de mer devaient fatalement s'imposer aux flottes de la Grèce, comme les klephtes de la montagne à ses armées[5]. »

Si les compagnons indisciplinés de Miaulis et de Canaris ternirent parfois par leurs violences la cause de l'indépendance hellénique, ils rachetèrent noblement, il est juste de le dire, leurs torts par un héroïsme de tous les jours, de tous les instants. L'incapacité des amiraux ottomans vint singulièrement en aide à la bravoure des capitaines hydriotes et les lourds vaisseaux de ligne fuyant devant les brûlots de Canaris, attestèrent autant les hauts faits des uns que l'inhabilité des autres.

Jacob Tombazis, le plus distingué des hydriotes, par ses talents comme marin, et ses qualités comme homme, avait été nommé navarque de la marine hellénique (28 avril 1821) ; le sénat d'Hydra vota, sur sa demande, la loi suivante :

1° La famille de tout marin, mort pour la patrie, sera nourrie aux frais du gouvernement ; son nom commémoré et publié dans les églises.

2° Les blessés seront traités, jusqu'à leur guérison, aux dépens de la patrie ; s'ils restent estropiés, ils seront nourris, eux et leur famille, par la caisse commune.

3° Chaque année, dans l'église du couvent d'Hydra, sera célébré un service funèbre, dans lequel on rappellera les noms des défenseurs de la patrie, morts pendant la guerre.

4° Tout traître à la patrie sera excommunié de l'église, puni comme impie et ennemi du salut commun.

Spezzia, Ipsara prirent des résolutions semblables.

Le 2 mai 1821 l'escadre combinée d'Hydra et de Spezzia prit la mer ; renforcé par les bâtiments ipsariotes, aux ordres d'Apostolis, Tombazis cingla à la rencontre de la flotte ottomane dont a les équipages consistaient alors en « galériens tirés du bagne de Constantinople, en hommes de tous métiers ramassés dans les rues de cette capitale, en musiciens et joueurs de marionnettes, qui, inutiles dans les manœuvres nautiques, encombraient les entreponts[6]. »

Les vaisseaux ottomans étaient sous la protection des canons de Mytilène, Tombazis allait néanmoins ordonner l'attaque, quand un marin ipsariote, vétéran de Tchesmé, proposa d'incendier la flotte turque avec des brûlots. Papa-Nicolas accroche son brûlot aux flancs d'un vaisseau de ligne et dans un instant le navire fut en flammes. Le commandant épouvanté sauta dans un canot et se dirigea vers la terre, mais un matelot indigné de la lâcheté de son chef, lui plongea son yatagan dans le cœur. Le vaisseau sauta, engloutissant ses 950 hommes d'équipage.

Samos avait embrassé avec enthousiasme la cause nationale : la flotte du Kapoudan-Pacha, forte de quatre vaisseaux de ligne, cinq frégates, douze corvettes, reçut l'ordre de châtier les Samiens. Leur résistance acharnée donna le temps à la flotte grecque d'accourir. Le 20 juillet, cinquante bricks vinrent présenter la bataille à l'amiral turc, mais à la vue des brûlots dirigés contre sa ligne, celui-ci se replia précipitamment sur Ténédos, abandonnant huit bâtiments de transports.

Battue devant Patras par Miaulis, successeur de Tombazis, la flotte ottomane, après avoir réparé ses pertes, se porta sur Chio. Cette île qui jouissait d'une prospérité inconnue dans le reste de l'empire n'avait pris aucune part à la révolte : elle avait prétendu garder la neutralité et les Chiotes s'étaient contentés de faire des vœux pour les Hellènes. Ils en furent cruellement punis. Les Samiens assiégeaient la citadelle ; les habitants, comme gage de leur fidélité avaient remis au commandant du château, cent-vingt otages. L'approche du Kapoudan-Pacha fit lever le siège ; les otages sont alors pendus, malgré l'attitude pacifique de la population qui n'essaya même pas de se défendre. 10 000 Asiatiques débarquèrent dans l'île, y promenèrent le viol, le meurtre et l'incendie ; ils se gorgèrent d'or et de débauches ; ils se vautrèrent dans le sang. Tout ce qui échappa à leur rage fut vendu comme esclave : de 100 000 habitants, il en restait 900 ! A ces épouvantables hécatombes de chair humaine, offertes en holocauste au prophète, Canaris répond en incendiant la flotte ottomane.

Les Turcs célébraient la fête du Rhamazan ; l'air retentissait de leurs chants ; au milieu de leur joie, le vengeur apparaît ; Canaris, qui a osé s'aventurer seul au milieu de l'ennemi, accroche son brûlot au vaisseau-amiral et s'éloigne heureusement dans un canot. La vue du vaisseau-amiral en flammes change l'allégresse des musulmans en consternation ; Pepinos jette les grappins de son brûlot sur le navire du vice-amiral, les Turcs parviennent à les couper ; mais la barque incendiaire n'en continue pas moins son œuvre de destruction : le vaisseau du contre-amiral prend feu à son tour. Les explosions retentissent de tous côtés ; la flotte turque est détruite ; 3.000 hommes, parmi eux le Kapoudan-Pacha, trouvent la mort dans ce désastre (18 juin 1822).

Le Divan déploya la plus grande activité pour réparer cet échec et bientôt six vaisseaux de ligne, seize frégates, dix-huit corvettes, soixante-quatorze bricks prirent la mer. Si cette armée navale pouvait appuyer l'armée de Drem-Ali qui envahissait alors le Péloponnèse, tout était perdu : les défenseurs de la Morée n'avaient plus qu'à mourir glorieusement. Miaulis n'hésita pas un instant ; avec cinquante bricks il osa affronter devant Spezzia Abd'ullah-Pacha. La ligne de bataille des Grecs comportait deux divisions dont l'une fut placée par échelons dans le détroit de l'île de Spezzia ; la seconde devait attirer l'ennemi entre. Hydra et Hermione et couper sa ligne. La bataille s'engagea acharnée de part et d'autre ; Pepinos, avec son brûlot, aborda une frégate ennemie qui périt dans les flammes avec tout son équipage. La victoire penchait pour les Turcs quand Miaulis vint prendre part à l'action. Après quatre heures de combat, gênés dans la manœuvre de leurs lourds vaisseaux par le peu de largeur du canal, écrasés par le feu des batteries de la côte, les Turcs se retirèrent en désordre et regagnèrent Ténédos (septembre 1822). Miaulis partageait avec Ypsilanti la gloire d'avoir sauvé la patrie.

La flotte ottomane se radoubait dans la baie de Besika, Canaris, « le brave des braves, l'âme la plus franche et la plus loyale qu'il fût possible de rencontrer[7] » conçoit l'audacieuse pensée de l'incendie, seul avec Kyriakos. Feignant de prendre la chasse devant trois bricks grecs, les deux hardis marins se réfugièrent au milieu de la flotte ottomane ; regardés comme amis, ils peuvent librement prendre leurs dispositions. Le vaisseau-amiral est encore la proie de Canaris et au milieu de la nuit l'incendie dévore les vaisseaux turcs. Au bruit des détonations, les batteries de la côte, croyant à une attaque des Hellènes, tirent toute volée sur les navires mouillés dans la rade. Ils ven., lent fuir les flammes des brûlots d'un ennemi invisible, mais une tempête furieuse les assaille et la flotte entière s'abîme dans les flots (novembre 1822).

 

Premier siège de Missolonghi (1823-1824). Mort de Botzaris (1825). Les philhellènes.

A la suite de la conquête de la Selléïde, n'ayant plus à craindre pour ses communications, Omer-Vrione avait investi Missolonghi. L'enceinte de la ville tombait en ruines ; quelques faibles ouvrages en terre défendaient à peine les approches ; le développement des fortifications exigeait une garnison de 4.000 hommes, et les défenseurs de Missolonghi ne dépassaient pas quinze cents ; quatre vieux canons de marine et quelques pièces de campagne formaient toute l'artillerie, mais Marco Botzaris commandait les assiégés. Pendant que Mavrocordato s'efforçait de mettre la place en état de défense, Botzaris essaya d'arrêter l'ennemi au défilé de Crio-Nero, mais débordé par le nombre, il dut se renfermer dans la ville. Omer-Vrione essaya d'enlever la ville par escalade (7 novembre 1823) ; repoussé avec des pertes énormes, il proposa un armistice de six jours, accepté avec empressement par Mavrocordato. Orner-Vrione espérait acheter, à prix d'or, quelques chefs, et entrer ainsi, sans effusion de sang, en possession de ce point stratégique important. Botzaris, qui cherchait à. gagner du temps pour compléter ses lignes de défense, amusa Omer-Vrione par de feintes négociations. Reschid-Pacha qui voulait emporter Missolonghi de vive force, accusait la lenteur de san collègue ; de son côté Yousouf-Pacha, commandant de la flotte de blocus, négociait avec les Grecs, espérant les décider à se rendre à lui seul. La mésintelligence qui régnait entre les trois chefs paralysait les opérations du siège. L'arrivée de 1.200 péloponnésiens, commandés par Pierre Mavromichalis, qui forcèrent les lignes turques, redoubla l'énergie des assiégés. Il fallait en finir ; les Grecs, victorieux dans la Grèce occidentale, menaçaient la base d'opérations de l'armée d'investissement ; le 6 janvier 1824, une attaque de nuit fut ordonnée : les deux pachas comptaient surprendre l'ennemi plongé dans les distractions des fêtes de Noël, mais Botzaris veillait. Après une lutte sanglante, les Turcs durent abandonner les remparts avec une perte de 900 hommes. Les vivres commençaient à manquer, l'armée était démoralisée ; Omer-Vrione leva le siège et décampa. Poursuivi avec acharnement, il perdit 1.700 hommes au passage de l'Achéloüs et sa marche à travers l'Acarnanie fut un combat perpétuel.

La campagne de 1823 avait début par des succès pour l'insurrection : Nauplie était tombée en son pouvoir (janvier). Une Assemblée nationale, convoquée à Cestros, avait nommé Colocotroni, généralissime du Péloponnèse ; Marco Botzaris, commandant de l'Étolie et de l'Acarnanie ; Orlandos président provisoire du sénat ; Pierre Mavromichalis (Petro-Bey) président du conseil exécutif ; Mavrocordato, secrétaire d'État.

Le sérasker Sélim-Pacha s'avançait avec vingt mille hommes pour venger la défaite de Drem-Ali. Colocotroni, Odysseus et Nikitas dispersent l'ennemi près du couvent de Saint-Luc et poursuivent ses débris jusqu'à Tricala (juillet). Bagages, artillerie, chevaux, le matériel entier de Sélim-Pacha tomba aux mains des vainqueurs.

« On conçoit difficilement comment ayant des forces considérables sous leurs ordres, et n'étant attaqués que par des corps grecs, généralement faibles et isolés, les généraux turcs ont été constamment repoussés dans leurs tentatives, coupés dans leurs communications, et battus de manière à être contraints, après de grandes pertes, à quitter précipitamment les pays qu'ils avaient envahis. L'ignorance des généraux et des officiers supérieurs, l'indiscipline des soldats et la nature coupée et accidentée du sol de la Grèce furent les principales causes de ces désastres[8]. »

Les chefs Grecs se disputaient le pouvoir les armes à la main ; pendant ce temps, Marco-Botzaris donnait sa vie pour la Grèce. Le pacha de Scutari, Mustapha, envahissait l'Étolie, Botzaris marche contre lui à la tête de deux mille cinq cents hommes : le 11 août, il surprend, à Karpénitza, l'avant-garde ottomane commandée par le pacha lui-même et lui tue deux mille hommes, mais l'héroïque Albanais, atteint de deux coups de feu, meurt enseveli dans son triomphe, laissant, comme Épaminondas, des filles immortelles. Transporté à Missolonghi, il fut enterré au milieu d'un deuil universel et honoré comme un martyr. Marco Botzaris, au milieu de tous ces chefs de bandes guidés autant par l'intérêt que par l'amour de la patrie, est une figure exceptionnelle. C'est avec Ypsilanti et Canaris le plus beau caractère de la guerre de l'indépendance.

La fortune souriait aux efforts des Hellènes ; Corinthe retombait en leur pouvoir, les Ottomans ne possédaient plus dans la Morée que quelques places maritimes telles que Coron, Modon, etc. L'Europe s'était émue en faveur de l'insurrection et si les gouvernements sympathisaient avec les Osmanlys, l'opinion publique avait pris en main la cause des Grecs : les peuples n'avaient pas ratifié le verdict porté par les souverains contre la Grèce au congrès de Vérone. En France, en Angleterre, en Allemagne, la jeunesse nourrie des souvenirs de l'antiquité classique, élevée dans l'admiration d'Athènes, de Sparte et de Rome embrassa avec ardeur la défense des Hellènes.

Des sociétés de philhellènes se formèrent, ouvrirent des souscriptions, envoyèrent de l'argent, des armes, des munitions ; C. Delavigne, Victor Hugo, chantèrent les exploits de Canaris et de Botzaris ; les volontaires étrangers affluaient. Les plus marquants furent : le comte André Métaxas, débarqué en Morée, dès le début de l'insurrection, à la tête de six cents Ioniens ; le colonel Fabvier ; le colonel Philippe Jourdain ; le colonel Toutier ; le brillant comte de Santa-Rosa qui devait trouver une mort glorieuse au champ d'honneur ; le comte Porro ; M. Raybaud, plus tard consul de France en Amérique, le capitaine Balerte, tué en Crète ; Washington, descendant du fondateur des Etats-Unis le général Norman ; sir Edward Church, auparavant général au service de Naples ; lord Cochrane, qui avait commandé l'escadre du Chili ; Hastings ; le colonel Stanhope ; lord Byron. Le grand poète que le tant anglais avait forcé à s'expatrier avait consacré sa fortune, sa vie et son talent à la cause de la liberté. Sous son inspiration parut un journal, les Chroniques helléniennes ; il établit un service de poste et négocia un emprunt en Angleterre. Ce sont ces Philhellènes qui ont fait la Grèce contemporaine, ce sont eux qui, par leur héroïsme, ont permis aux insurgés d'attendre Navarin. Sans Fabvier, le général Maison serait arrivé trop tard. Comment les Hellènes ont-ils reconnu les services de ces hommes, qui, entraînés par une généreuse folie, avaient dévoué leur existence, dépensé leur fortune et versé leur sang pour les faire libres ? Par la plus noire ingratitude[9].

 

Divisions des Grecs. Ibrahim-Pacha. Deuxième siège de Missolonghi (1826).

Malheureusement, les chefs hellènes usaient leurs forces dans des querelles intestines qui les empêchaient de profiter de leurs victoires. Colocotroni, soutenu par le parti militaire, fut battu par Mavrocordato et déclaré traître à la patrie. La mort de lord Byron eut pour conséquence de faire échouer l'emprunt ; la guerre civile entrava la levée des contributions et les caisses du gouvernement se trouvèrent sans argent.

Khosrew-pacha débarqua à Ipsara : cinq cents têtes et deux mille oreilles expédiées à Constantinople furent les trophées de cette expédition. La flotte hellénique, arrivée trop tard pour sauver Ipsara, attaqua les Musulmans à l'improviste et reprit l'île : tous les prisonniers furent massacrés. Aux cruautés exercées par les Ottomans sur les chrétiens, les Hellènes répondaient par de terribles représailles ; la guerre se faisait sans pitié de part et d'autre : la vieille barbarie renaissait en plein dix-neuvième siècle (1824).

La Turquie cependant commençait à se lasser de cette lutte sans trêve ni merci ; le mufti attribuait les défaites à la justice divine « qui punissait les excès commis par les Mahométans sur les rayas désarmés, les femmes et les enfants » ; les provinces d'Asie refusaient les levées ; Mahmoud se décida alors à recourir au pacha d'Égypte. Un hatti-chérif (16 janvier 1824) investit Méhémet-Ali des pachaliks de Morée et de Candie et Ibrahim-pacha partit à la tête de quinze mille hommes de débarquement et de soixante-trois bâtiments de guerre. Candie dut se soumettre, mais l'escadre turco-égyptienne battue à Halicarnasse par Miaulis fut forcée de rentrer aux Dardanelles et à Alexandrie. Sur terre Dervisch-pacha essuyait une défaite à Ampliana et Omer-Vrione était battu à Carvassara.

Avec la victoire reviennent la discorde et la guerre civile : Colocotroni et Condouriotis se disputent le pouvoir, les armes à la main, et le premier est battu à Corinthe.

La nouvelle du débarquement d'Ibrahim ramène la concorde, mais trop tard ; la valeur brillante et désordonnée des Hellènes se brise contre la tactique savante des troupes égyptiennes, disciplinées à l'européenne. En vain Miaulis incendie deux frégates, deux corvettes et treize bricks devant Modon (12 mai 1825) ; Navarin, Arkadi, Calamata, Tripolitza, tombent successivement ; Colocotroni est défait à Tricorpha et Ypsilanti à Rizès et à Ardova.

Ibrahim s'honora par la modération, jusqu'alors inusitée, dont il fit preuve : la garnison de Navarin se retira librement avec ses bagages et les habitants n'eurent pas à souffrir la moindre insulte. C'était non seulement de l'humanité et de la générosité, mais aussi de l'habile politique ; mais trop de sang innocent avait été versé pour que ces sages mesures pussent porter leurs fruits : toute la population de Navarin s'enfuit dans les montagnes (18 mai 1825).

Le découragement régnait parmi les insurgés ; Ibrahim s'avançait sans rencontrer de résistance : tout se dispersait devant fui. Papa-Fléchas, un des anciens hétairistes et un des premiers auteurs de la révolution, seul ne faillit pas à son devoir.

Connaissant l'importance du plateau supérieur de l'Arcadie, il se porta, le 9 juin, avec deux mille cinq cents hommes, au bourg de Maniates, point central de plusieurs débouchés.

Le lendemain, les colonnes égyptiennes assaillaient ses positions Après six heures d'une lutte obstinée, les Grecs lâchèrent pied ; seuls trois cents Arcadiens se groupèrent autour de Papa-Fléchas qui, le sabre au poing, les excitait à combattre et à gagner le ciel par le martyre. Ils luttèrent jusqu'au soir et ne succombèrent qu'après avoir tué huit cents Égyptiens. Papa-Fléchas résistait encore ; étonné de sa bravoure, Ibrahim lui cria : « Papa, rends-toi, je t'accorde la vie. » — « Je ne veux aucune grâce de toi, répondit le prêtre-soldat ; j'ai su faire révolter la Grèce contre ses tyrans et je saurai mourir en la défendant. » Il ne restait plus aux Hellènes que Nauplie, Athènes et Missolonghi.

Les succès d'Ibrahim avaient permis à Reschid-pacha de faire, sans obstacles, tous les préparatifs nécessaires pour un nouveau siège de cette dernière ville. Missolonghi avait alors une garnison de quatre mille Roméliotes commandés par Nothi Botzaris, frère de Marco : une junte locale, chargée de diriger les affaires civiles et militaires de l'Étolie, résidait dans ses murs ; elle était composée de Jean Papa-Diamantopoulos, George Canaris et Démétrius Tchémélis. Le siège commencé au printemps fut poussé d'abord avec vigueur et des lignes de circonvallation entourèrent la place, pendant que la flotte ottomane interceptait la mer. Sommé de se rendre, Botzaris répondit que les clefs de la ville étaient suspendues à ses canons. Furieux de cette fière réponse, Reschid ordonne aussitôt l'assaut : dix mille Albanais s'élancent escaladant le bastion Botzaris et y plantent le drapeau du Croissant. Mais le cri de « Défendons les cendres de Marco Botzaris » exalte le courage des assiégés ; les Souliotes se précipitent dans la mêlée et rejettent l'ennemi dans ses retranchements. Les assauts se succédèrent sans interruption, toujours repoussés.

Dans les premiers jours de septembre, Miaulis, passant au travers de la flotte ottomane, débarque dans la ville une grande quantité de vivres et de munitions ; en même temps, Kristos Tzavellas, Kostas Frotomaras et George Valtinos perçaient les lignes ottomanes et venaient avec leurs bandes renforcer les défenseurs de Missolonghi. Le 16 décembre, Reschid résolut de donner un assaut décisif : les bastions Rhigas, Macris et Montalembert devaient être attaqués simultanément. Mais au moment où les Osmanlys allaient toucher la contrescarpe du fossé, des mines préparées d'avance jouèrent tout à coup. Éperdus en sentant la terre trembler et s'entrouvrir sous leurs pieds, les soldats jettent leurs armes et s'enfuient en désordre.

L'armée de Reschid-pacha était décimée par les combats, ses troupes démoralisées réclamaient impérieusement la levée du siège, prêtes à se mutiner ; enfin Karaïskakis tenait la campagne et avait coupé les communications avec Salone et Arta : le sérasker se décida alors à appeler Ibrahim à son aider A peine arrivé, le fils de Méhémet-Ali, sur les conseils de Reschid, ordonna l'assaut (27 décembre) : il essuya un échec. Ibrahim, loin de s'obstiner dans un système d'attaque qui ne pouvait produire aucun résultat, commença l'inspection du terrain, autour de Missolonghi, ce qu'avaient toujours négligé de faire les généraux ottomans. Il fallait d'abord isoler la place pour l'empêcher de renouveler son effectif et ses approvisionnements ; les postes de Iasilidi, d'Anatolica et de Dolmas furent emportés dans le courant de mars, leur perte ferma aux Hellènes toute communication avec la mer. Quand Miaulis parut avec sa flotte, le 14 avril, il ne put entrer en communication avec les assiégés. Missolonghi était perdu : la famine allait accomplir l'œuvre que la force avait été impuissante à exécuter. Bientôt la détresse fut au comble : après avoir épuisé tous les vivres, on mangea les chevaux, les chiens, puis on eut recours aux herbes salées du rivage. Ibrahim offrit une capitulation ; les Sou-botes, qui formaient la majeure partie de la garnison, la rejetèrent avec mépris.

Le colonel Fabvier proposa au gouvernement provisoire d'aller avec, quinze cents réguliers se joindre à Karaïskakis et tenter une attaque sur les lignes des assiégeants.

Son offre fut repoussée : « Missolonghi, lui répondit-on, devait succomber, il était inutile de la secourir ! » Le dernier acte du drame approchait : pressés par la faim, les assiégés écrivirent à Karaïskakis que, le 22 avril, à l'entrée de la nuit, ils exécuteraient une sortie générale, lui demandant de la seconder par une attaque sur les derrières de l'ennemi. Karaïskakis, malade, ne fit aucun mouvement pour favoriser ses compatriotes et Ibrahim, prévenu par un déserteur, prit toutes ses dispositions pour faire échouer la tentative désespérée des assiégés.

Au jour fixé, la population entière, composée de trois mille combattants et de six mille femmes, enfants et vieillards, sortit dans le plus grand silence ; les Souliotes s'étaient élancés en avant aux cris de Frères, en avant, mort aux barbares ! Mais l'ennemi était sur ses gardes et les accueille par un feu meurtrier ; la colonne qui renfermait la population non combattante, effrayée, se rejette dans la ville. Profitant de la confusion, les Égyptiens pénètrent dans les batteries, pêle-mêle avec les fuyards. Kristos Kapsalis réunit autour de lui dix-huit cents femmes, enfants ou vieillards infirmes, et se barricada dans un grand édifice qui contenait les munitions de guerre.

Il attendit, sombre et résigné, que les ennemis fussent en foule autour de l'édifice et s'écriant alors : « Seigneur, ayez pitié de nous », il mit le feu aux poudres : deux mille Egyptiens périrent avec les chrétiens de l'héroïque Kapsalis.

Les Souliotes avaient cependant franchi les retranchements des Turcs, mais au lieu de trouver devant eux les troupes de Karaïskakis, ils se heurtèrent aux Albanais postés en observation par Ibrahim. Environnés par des forces décuples, ils réussirent à briser le cercle de fer qui les étreignait et à gagner Salone : ils n'étaient plus que dix-huit cents.

Apprenant que la chute de Missolonghi avait jeté la consternation dans la Grèce, ces vaillants soldats écrivirent (7 mai) au gouvernement central :

« Gouverneurs de la Grèce, ne perdez pas courage ! Si vous avez confiance en nous, nous sommes encore en état de rendre d'utiles services à la patrie et de venger les tombes renversées de l'immortel Marco Botzaris et du généreux Anglais qui nous consacra ses chants poétiques, sa fortune et sa vie. Missolonghi n'existe plus que dans ses ruines, mais il est partout avec nous ; le sang qui coule dans nos veines est toujours le même. Nous sommes les mêmes hommes qui avons défendu les droits sacrés de la patrie et ceux de la liberté, tant sur les montagnes escarpées de Souli que dans les murs croulants de Missolonghi. »

 

Siège d'Athènes (1827). Guerre civile en Grèce : deuxième congrès d'Épidaure (1826). Assemblée de Trézène.

La chute de Missolonghi avait mis fin aux mouvements de l’Etolie, de l'Acarnanie et de la Grèce occidentale. Les deux généraux victorieux se séparèrent : Ibrahim essaya en vain de pénétrer dans le Maïna et alla se reposer à. Modon de ses fatigues et de ses victoires ; Reschid marcha sur Athènes dépourvue de troupes.

Karaïskakis et Fabvier volèrent au secours de la ville, à la tête de sept mille hommes. Reschid battu dans deux rencontres à Chaïdari (10 et 20 août 1826) dut abandonner le Pirée et Phalère, et Fabvier, forçant les lignes des assiégeants, pénétra avec quinze cents Sachios (réguliers) dans l'Acropole dont il avait consenti à diriger la défense. Karaïskakis voulait affamer l'armée musulmane, mais le général Church et lord Cochrane, dont l'opinion était de livrer bataille, attaquèrent le 4 juin 1826. La victoire favorisa les Hellènes, mais Karaïskakis, frappé d'une balle au bas, ventre, succombait à sa blessure et sa mort amena la malheureuse journée du 6 juin.

Ce jour-là une attaque générale avait été résolue contre les Turcs : quatre mille hommes devaient débarquer à Munychie et s'en emparer ; en même temps les corps du Pirée et d'Éleusis devaient commencer leur mouvement offensif. L'opération mal exécutée échoua complètement : les corps grecs agirent isolément, sans s'inquiéter les uns des autres ; enveloppés par la cavalerie ennemie, ils ne surent pas se former en carrés et leurs colonnes de division furent sabrées. Church et lord Cochrane durent se rembarquer précipitamment. Tous les prisonniers, furent décapités. Church alors entra en pourparlers avec Reschid et arrêta les bases d'une capitulation : il envoya à la garnison de l'Acropole l'ordre d'évacuer la forteresse et de la remettre aux mains des Turcs : Fabvier refusa. Mais la famine vint mettre la division parmi la garnison : Fabvier ne fut plus maître de ses soldats. Obligé de céder, il évacua l'Acropole, sortit librement avec armes et bagages et avec les honneurs de la guerre.

Que faisaient les chefs hellènes pendant la douloureuse agonie d'Athènes ? Ils usaient dans de sanglantes rivalités les forces de la nation et se disputaient, à main armée, le pouvoir éphémère d'un Etat encore incertain. Les primats voulaient traiter avec les Turcs, tandis que les chefs militaires, rejetant toute idée d'accommodement, ne voulaient poser les armes qu'après la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce. Le parti militaire lui-même se divisait en deux fractions : les Péloponnésiens et les Roméliotes. Les premiers avaient un moment songé à se donner à l'Angleterre ; l'énergique résistance des chefs de la Grèce occidentale fit échouer ce projet. En vain Ypsilanti, Condouriotis essayent-ils de faire entendre le langage de la raison et du patriotisme, leurs paroles ne trouvaient pas d'écho dans les cœurs. Les récriminations se croisaient, les haines se déchaînaient : on ne reculait devant aucun moyen pour les satisfaire. Odysseus, le plus brillant des palikares de la Grèce occidentale, était assassiné par ordre de son lieutenant Gouras et de Mavrocordato. Son beau-frère, l'Anglais Trelawnay, n'échappait qu'avec peine au poignard des assassins dépêchés pour faire main basse sur les trésors d'Odysseus. Mavrocordato faisait expulser le colonel Jourdain, emprisonner Varnakiotis opposés au projet de vendre la Morée à la Grande-Bretagne et excitait à Hydra une sédition populaire qui faillit coûter la vie aux frères Condouriotis. Zaïmis, Delyanni, détournaient les Péloponnésiens de marcher au secours de la Grèce occidentale.

Le deuxième congrès d'Epidaure décida (24 avril 1826) de s'adresser à l'Europe entière et d'implorer son secours au cas où la Porte refuserait d'accéder aux demandes suivantes des Hellènes

1° Incapacité des Turcs à résider et à posséder en Grèce ;

2° Évacuation des forteresses par les Turcs et leur cession aux Hellènes ;

3° Liberté pour les Hellènes de s'organiser comme ils l'entendraient ;

4° Organisation d'une force militaire et d'une marine de guerre nationale pour maintenir la sécurité à l'intérieur et protéger le commerce maritime ;

5° Extension des lois et droits de la Grèce à tous les habitants du continent, des îles, de Négrepont, de Candie, qui s'étaient incorporés au gouvernement hellénique ;

6° Droit de battre monnaie et de garder un pavillon spécial ;

7° Tribut annuel à la Porte, établi conformément aux ressources de la Grèce.

Le congrès d'Épidaure n'avait remédié à rien ; pour mettre fin aux intrigues des primats et clore les dissensions qui déchiraient la Grèce, les Condouriotis invitèrent les représentants de la nation à se réunir à Hermione. Zaïmis leur opposa une assemblée rivale à Égine : la guerre civile éclata ; heureusement l'intervention de sir Ed. Church et de lord Cochrane décida les deux assemblées à se réunir à Trézène et à élire président de la république hellénique le comte Jean Capo d'Istria.

Né à Corfou, Capo d'Istria avait toujours soutenu la cause des Grecs qu'il regardait comme ses compatriotes. Doué de talents supérieurs, il était devenu ministre des affaires étrangères de Russie, et, au congrès de Vienne, en 1815, il avait tenté d'intéresser les souverains au sort de la Grèce. Lors des premiers mouvements hétairistes en 1820, il avait fait tous ses efforts pour empêcher les cabinets européens de confondre les insurgés avec les carbonari. Ses chaleureux plaidoyers pour les Grecs, au congrès de Vérone, le firent presque tomber en disgrâce auprès de l'empereur Alexandre. Il n'en continua pas moins de se dévouer pour la Hellade et de lui rendre d'importants services.

 

Intervention de l'Europe. Convention d'Akkerman. Triple alliance : bataille de Navarin (1827), protocole de Londres (1828).

La prise de Missolonghi et d'Athènes avait anéanti l'insurrection dans la Grèce occidentale. Dans la Morée, Ibrahim avait reçu la soumission de l'Élide et de l'Achaïe ; les Grecs ne possédaient plus que les trois places fortes de Nauplie, d'Acro-Corinthe et de Monembasie. Le pacha se préparait à terminer la guerre d'un seul coup et prenait ses dispositions pour investir les derniers refuges de l'indépendance hellénique. L'argent manquait totalement aux Grecs : les sommes provenant des emprunts contractés à Londres et les dons volontaires des philhellènes avaient été gaspillés dans des luttes fratricides. Les marins et les insulaires retournaient à leurs habitudes de piraterie, ne respectaient aucun pavillon et pillaient tous les bâtiments marchands, malgré la présence des escadres européennes.

La cause hellénique était perdue, quand la France, l'Angleterre et la Russie sommèrent les belligérants de suspendre les hostilités. Les Hellènes se hâtèrent de saisir la planche de salut qui leur était tendue et adhérèrent à l'armistice. La Porte, elle, refusa de traiter avec des esclaves révoltés et continua les opérations militaires. Les trois puissances résolurent alors de venir à bout, même par la force, de la résistance du sultan.

L'Hétairie avait grandi sous la protection russe, mais Alexandre Ier, croyant voir dans l'insurrection les agissements du parti révolutionnaire, avait annoncé hautement son intention de rester fidèle aux traités. L'incarcération du banquier de l'ambassade de Russie à Constantinople amena une protestation du comte Strogonoff qui quitta la capitale avec éclat. L'Angleterre s'interposa pour prévenir un conflit. Le czar proposa la division de la Grèce en trois principautés, soumises au même régime que la Moldavie et la Valachie, sous le protectorat de l'Europe (1824). Ce projet fut repoussé à la fois par le Divan et par les insurgés ; les négociations continuèrent jusqu'à la mort d'Alexandre (décembre 1825), sans amener de solution. Le nouveau czar, Nicolas Ier, appuyé par l'Angleterre, imposa au sultan la convention d'Akkerman.

La navigation de la mer Noire était ouverte à la Russie ; la Moldavie et la Valachie rentraient en possession du droit d'élire leurs princes pour une période de sept ans, les hospodars ne pouvaient être destitués sans le consentement du czar ; la Serbie devenait principauté vassale ; il ne restait aux Turcs que le droit de tenir garnison à Belgrade et dans trois autres forteresses, et un faible tribut (octobre 1826).

Pour la question hellénique il fut décidé que l'Angleterre et la Russie uniraient leurs efforts afin de mettre un terme à la lutte. Les cabinets de Paris, de Vienne et de Berlin donnèrent leur adhésion. Le 5 février 1827, l'Angleterre offrit au Divan la médiation des puissances. La réponse du reis-effendi fut catégorique : « Sa Hautesse n'admettrait jamais d'intervention entre elle et ses rayas, et à l'avenir elle ne répondrait plus à des propositions de ce genre » (10 juin).

La Porte était incontestablement dans son droit, mais en politique la force prime le droit. La Russie, exploitant le refus hautain des ministres ottomans, signa avec les cabinets de Saint-James et des Tuileries le traité du 6 juillet 1827. Les puissances alliées s'engageaient à intervenir pour amener la conclusion d'un arrangement basé sur la séparation civile des deux populations ; la Grèce devait former une principauté tributaire. Un article secret fixait à un mois le délai d'acceptation.

L'ultimatum de la triple alliance trouva la Porte impassible, elle déclara s'en tenir à la note du 10 juin. Les flottes alliées reçurent l'ordre d'empêcher tout mouvement des forces turques et égyptiennes. L'amiral Codrington et l'amiral de Rigny communiquèrent leurs instructions à Ibrahim. Le pacha consentit à attendre des ordres nouveaux de son père et du sultan ; il s'engagea, sur l'honneur, à ne pas faire sortir sa flotte de la rade de Navarin. L'armistice accepté, de fait, par Ibrahim, restait à le faire observer des Grecs. Sur les instances de l'amiral Codrington, lord Cochrane renonça à une expédition projetée sur les côtes d'Albanie, mais Hastings, avec six bâtiments, attaqua et détruisit, devant Missolonghi, une flottille turque de onze voiles (30 septembre).

A cette nouvelle, la fureur d'Ibrahim fut sans bornes : « Comment, s'écriait-il, les Grecs protégés par les Européens pourront poursuivre les hostilités, pendant qu'on lie les mains aux Ottomans ? » Se jugeant dégagé de son serment, il donna l'ordre d'appareiller pour surprendre Hastings et l'anéantir.

Les escadres anglaise et française avaient quitté leur croisière pour aller s'approvisionner à Zante et à Milo. Avertis par les frégates laissées en observation, les deux amiraux reviennent à toutes voiles et rallient, en route, l'escadre russe de l'amiral de Heyden. Le commandant Spencer, du Talbot, reçut l'ordre de se présenter devant l'amiral turc, Halet-Bey, pour lui signifier de s'arrêter. L'amiral turc répondit qu'il allait rejoindre Ibrahim sous les ordres duquel il se trouvait placé et remit à la voile, dans la direction de Navarin, suivi par les navires anglais.

En ce moment Ibrahim reçut des instructions de Constantinople, datées du 21 septembre, et lui enjoignant de reprendre immédiatement les opérations. Aussitôt les troupes turco-égyptiennes envahirent la Messénie et l'Arcadie et commirent à Calamatade tels excès que le capitaine Hamilton, témoin oculaire, écrivit à sir Codrington : « Si Ibrahim reste en Grèce, plus d'un tiers des habitants mourront de faim. »

Les instructions de sir Codrington lui prescrivaient d'éviter tout acte d'hostilité envers les Turcs ; cependant les récits du temps prétendent qu'en marge des instructions remises par le premier lord de l'amirauté, duc de Clarence, plus tard Guillaume IV, il y avait : « Ceci ne vous empêchera pas, mon cher Edward, de brûler de la poudre quand l'occasion s'en présentera. »

En tout cas, l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, Strafford-Canning, écrivait à l'amiral :

« Nous sommes d'accord, que si les mesures à prendre ne doivent pas dégénérer en hostilités, et, bien que l'intention manifeste des gouvernements alliés soit d'éviter une guerre, autant que possible, néanmoins vous devez, selon vos instructions, empêcher l'arrivée des renforts, et pour cela, lorsque tout autre moyen aura été épuisé, recourir au canon. »

Le 16 octobre, les commandants des escadres sommèrent Ibrahim de rappeler ses troupes, de renvoyer sa flotte aux Dardanelles et à Alexandrie et d'évacuer la Morée. On répondit qu'Ibrahim était absent et qu'on lui transmettrait la communication. Le 18, un conseil de guerre tenu entre les trois amiraux décida de faire une démonstration imposante, sans toutefois en venir aux mains. En conséquence, deux jours après, la flotte combinée, forte de vingt et quelques bâtiments de toute grandeur, pénétrait dans la rade de Navarin ; les vaisseaux ottomans, au nombre de quatre-vingts, étaient rangés sur une triple ligne en forme de croissant. Des deux côtés on n'avait pas l'intention de combattre ; un déplorable malentendu amena l'effusion du *sang. Un coup de feu, parti du côté des Turcs, atteignit un parlementaire anglais, envoyé pour faire changer de place à des brûlots ottomans. Le capitaine Follows, du Darmouth, répondit par une vive fusillade. Le contre-amiral de Rigny héla le commandant de l'Emina, frégate égyptienne, dont les vergues touchaient celles de son navire, et lui dit que si les Égyptiens renonçaient à la lutte, il agirait de même. Les Egyptiens accueillirent cette exhortation par un feu de tous leurs canons dirigé sur le vaisseau français. Cependant l'amiral Codrington envoya encore une chaloupe à Moharrem-Bey, commandant de l'escadre égyptienne, pour l'avertir qu'il était disposé à éviter tout acte d'hostilité ; mais un coup de fusil, tiré du vaisseau-amiral turc, tua le timonier de la chaloupe, et l'Asie reçut une bordée de mitraille. La bataille était engagée ; elle dura cinq heures : le soir, il ne restait plus de la flotte ottomane qu'une quinzaine de bricks ou corvettes.

Ibrahim était absent lorsqu'eut lieu la destruction de ses vaisseaux. Loin de songer à en tirer vengeance en molestant les chrétiens, il déclara qu'il punirait de mort quiconque oserait porter la main sur un Franc.

Le désastre de Navarin ne fut connu à Constantinople que le 2 novembre ; aussitôt le Réis-Effendi remit aux ambassadeurs des puissances alliées, le mémorandum suivant :

1° Les alliés renonceront à toute ingérence dans les affaires des Grecs.

2° Ils payeront à la Porte une indemnité pour les vaisseaux détruits à Navarin et lui feront des excuses.

Pour appuyer ce langage, il aurait fallu 500.000 hommes ; les ambassadeurs des trois puissances déclarèrent les rapports rompus et s'embarquèrent (8 décembre).

Dix jours après un hatti-chérif appela les musulmans à la guerre sainte : « Le but des infidèles, disait la proclamation, est d'anéantir l'islamisme et de fouler aux pieds la nation musulmane. Que tous les fidèles sachent que le combat est un devoir pour nous ; qu'ils se gardent donc bien de songer à une solde mensuelle ou à une paye quelconque. Au contraire nous devons faire le sacrifice de notre vie, remplir avec zèle les devoirs que nous impose l'honneur de l'islamisme, unir nos efforts pour le maintien de la religion jusqu'au jour du jugement. C'est le seul moyen pour les musulmans d'obtenir leur salut dans ce monde et dans l'autre. »

La Russie, que visait surtout le hatti-chérif, répondit par une déclaration de guerre qui trouvait la Turquie privée de son ancienne armée et sans avoir eu le temps d'en former une nouvelle. Mahmoud venait de détruire enfin les insolents prétoriens qui, depuis plus d'un siècle, avaient causé les désastres de l'empire.

L'appui des puissances alliées permit aux Hellènes de reconquérir le terrain perdu : les Turcs, renfermés dans Patras, Coron, Navarin, Modon, se bornèrent à garder leurs positions. Enfin, un corps d'armée français se préparait à débarquer dans la Morée. Ibrahim conclut une convention, en vertu de laquelle il devait s'embarquer sur ses propres vaisseaux, rendre les prisonniers et ne laisser que-12.000 hommes dans les places occupées par les Ottomans (3 août 1828). L'embarquement commença le 7 septembre ; toutes les places se rendirent sans coup férir au général Maison ; Patras essaya seule de résister, elle fut enlevée d'assaut. La Morée était libre.

La conférence du 16 novembre 1828 discuta la question de l'indépendance hellénique et la délimitation du nouvel Étai. Invité à s'y faire représenter, le sultan refusa, fidèle à son système de ne point traiter avec des rebelles. Le protocole de Londres (16 nov. 1828) plaça la Morée et les Cyclades sous la garantie des trois puissances et proclama son indépendance sous un prince chrétien, choisi par les alliés. La principauté devait payer à la Porte un tribut de 500.000 piastres et indemniser les propriétaires musulmans expulsés. Cette décision ne satisfaisait aucune des deux parties ; les hostilités reprirent. Les victoires de la Russie allaient triompher des dernières résistances de la Porte.

 

Guerre avec la Russie (1828-1829). Traité d'Andrinople (1829).

La paix était à peine rompue entre la Porte et la Russie que les armées du czar avaient franchi le Pruth et occupé les principautés. Le général Roth devait rester en observation devant Silistrie, le général Valof investir Braïla, pendant que l'armée principale s'engagerait dans les défilés du Balkhan oriental et que la flotte appuierait son mouvement.

Le sérasker Husséïn-Pacha avait son quartier général à Schoumla ; Yousouf Pacha de Sérès commandait à Varna, et Khosrew, favori du sultan, protégeait la capitale.

Le sérasker repoussa les Russes de Silistrie, mais le 16 juin 1828 Braïla capitulait devant le grand-duc Michel. La chute de cette place entraînait la perte de la Dobroudja, et le 6 juillet les Cosaques entraient à Bazardjik. L'alarme était à Stamboul ; un grand divan tenu le 18 juillet, en présence du sultan, agita la question de la cessation des hostilités. Les avis étaient partagés quand Mahmoud s'écria : « Qu'on laisse le cheval en liberté, il arrivera bientôt au but. » Le parti de la guerre l'emporta et le grand-vézir partit pour l'armée.

Cependant la victoire volait avec les aigles moscovites. Le czar avait pris le commandement en personne, et établi son quartier général à Bazardjik ; Pravadi était occupé par le général Beckendorf ; Schoumla était tourné et la possession d'Eski-Stamboul permettait aux Russes de menacer la capitale ; enfin Silistrie était bloquée et le siège de Varna commençait. Mais bientôt la famine et les maladies déciment les Russes ; une attaque sur Schoumla échoue ; Eski-Stamboul est évacué ; le kapoudan-pacha, Izzet-Mohammed, parvient à ravitailler Varna et le grand vézir marche avec 20.000 hommes, au secours de la place. Malheureusement pour les Ottomans, Yousouf-Pacha vendit la ville (10 octobre) ; le kapoudan-pacha, abandonné par la garnison entraînée par l'exemple de son indigne chef, s'empara de la citadelle, avec 300 braves, et menaça de se faire sauter. Le czar accorda à cette poignée de héros le libre passage et leur fit rendre les honneurs dus à leur valeur. Yousouf, condamné à mort, alla jouir en Russie de l'or qui avait payé son infamie.

En Asie, les Osmanlys n'avaient éprouvé que des revers : Poti et Anapa étaient tombés au pouvoir du prince Mentschikoff. Son successeur, le comte Paskievitch, prit successivement Kars, Ardahan, Toprakkalé, et battit une armée de 30.000 hommes près d'Akhalzick.

Inquiète des succès de la Russie, l'Autriche essaya d'entraîner la France et l'Angleterre dans une intervention en faveur de la Turquie. L'Angleterre était favorablement disposée, mais Charles X s'opposa formellement à toute intervention. Les Bourbons voulaient exclure les Anglais de la Méditerranée et reprendre toute la rive gauche du Rhin ; pour arriver à son but, le gouvernement français laissait la Russie libre de marcher sur Constantinople, en échange de son aide contre l'Allemagne[10].

Le sceau de l'empire avait été confié au brave Reschid-Pacha, le vainqueur de Missolonghi et d'Athènes ; pour débloquer Silistrie, il investit Pravadi et assaillit inopinément le général Roth. Le général en chef russe, comte Diébitch, laissant à Krassofsky le soin de contenir la garnison de Silistrie, marche au secours de son lieutenant, opère sa jonction, et remporte sur le grand-vézir la sanglante victoire de Kolewtcha (11 juin 1829).

Dix-neuf jours après, Silistrie ouvrait ses portes aux vainqueurs. Diébitch avait désormais ses communications assurées et ses derrières garantis : laissant un faible corps amuser le grand-vézir retranché sous Schoumla, il tourne cette position, s'enfonce hardiment dans les Balkhans, franchit la passe de Kamtchlik et le défilé de Nadir-Derbend et arrive à Bourgas, sans que l'ennemi ait soupçonné cette marche audacieuse. Beschid, trop tard éclairé, s'efforce en vain de réparer sa faute : son avant-garde est défaite à Aïdos, lui-même est battu à Slivno. Diébitch marche sur Andrinople ; malgré une garnison de 10.000 hommes, la seconde ville de l'empire se rend, sans tirer un coup de fusil ; Kirk-Klissa ; Dimetoka, Ipsala, Enos sont occupés et l'armée victorieuse donne la main aux deux escadres des amiraux Greigh et de Heyden, dont l'un bloquait l'entrée des Dardanelles, tandis que son collègue mouillait devant Kara-Bounar.

En Asie, Paskiévitch battait successivement le pacha d'Erzeroum, le pacha de Trébizonde, s'emparait d'Erzeroum, de Baïbourt et marchait sur Trébizonde. La nouvelle de la conclusion de la paix vint arrêter ses succès.

En Grèce, la campagne de 1829 avait été toute à l'avantage des Hellènes. Le général Church avait pris Vonitza ; Lépante s'était rendue à Augustin Capo d'Istria, après un blocus de quarante jours (mars) ; Missolonghi appartenait de nouveau aux Hellènes (8 mai), et Arslan-Bey, battu à Castello di Pietra par Démétrius Ipsilanti, évacuait Livadia et Fontana (26 septembre). Ce fut le dernier acte de la guerre.

La Porte effrayée de la marche de Diébitch, et se croyant impuissante à défendre Constantinople, avait sollicité un armistice pour débattre les conditions de la paix. Les négociations commencèrent sous la médiation de la Prusse, et le 14 septembre était signé le traité d'Andrinople.

Le Pruth restait la limite des deux empires en Europe, mais la Russie acquérait les bouches du Danube, la libre navigation de la mer Noire dans la Méditerranée, Poti et la partie supérieure du bassin du Kour en Asie. Cette dernière clause isolait la Turquie des populations belliqueuses du Caucase et préparait leur soumission. Les privilèges de la Moldavie et de la Valachie étaient confirmés ; les hospodars, élus à vie, ne pouvaient être destitués que dans certains cas et du consentement du czar ; il était interdit à tout musulman d'habiter dans les principautés ; un délai de dix-huit mois leur était accordé pour se défaire de leurs propriétés. Quant à la Serbie, sa situation restait telle que la convention d'Akkermann l'avait établie. La Porte payait en outre une indemnité de guerre de 125 millions, amortissable en dix annuités, plus 16 millions aux négociants russes, à titre de compensation pour les pertes que la guerre leur avait fait éprouver. Les troupes russes devaient évacuer Andrinople, après le premier payement de l'indemnité ; se replier derrière les Balkhans après le second ; repasser le Danube après le troisième. L'occupation militaire des principautés servait de gage pour le payement des autres annuités. Enfin le sultan adhérait au traité de Londres et au protocole du 22 mars.

Quelques mois plus tard (1830), la Porte reconnaissait l'indépendance de la Grèce et acceptait la délimitation fixée par les puissances. Le nouvel Etat comprenait les Cyclades, Négrepont, la Morée ; dans la Grèce continentale, une ligne conventionnelle, tirée du golfe de l'Arta au golfe de Volo, la séparait de la Turquie. Cette frontière irrationnelle qui devait plus tard susciter de graves difficultés, fut surtout l'œuvre de l'Autriche et de l'Angleterre.

La Grèce était libre, mais ses éternelles dissensions allaient forcer l'Europe à intervenir encore pour assurer l'établissement d'un gouvernement stable et régulier.

 

La Grèce sous le comte Capo d'Istria.

Le comte Capo d'Istria était arrivé en Grèce en 1828, après s'être assuré l'appui des Ministres de France et d'Angleterre. Ses fonctions n'étaient pas définies : l'assemblée de Trézène n'avait désigné aucun conseil, aucun corps chargés de l'aider et de partager avec lui le pouvoir législatif : il était, par le fait, investi d'une véritable dictature. C'était le seul moyen d'imposer silence aux factions et de les maintenir dans l'obéissance.

Les premiers soins du nouveau président se portèrent sur la piraterie ; il se concerta avec les amiraux européens, chargea Miaulis, Criesis et Canaris de faire la chasse aux forbans et rendit responsables des dommages toutes les communes maritimes qui leur donneraient asile dans leurs ports. Ces mesures vigoureuses portèrent leurs fruits ; en moins de trois ou quatre mois les mers de la Grèce étaient purgées des brigands. Mais bien des haines couvèrent dans l'ombre, et elles devaient aboutir à l'assassinat du comte.

Les puissances signataires du traité de Londres avaient invité le président Capo d'Istria à désigner le candidat qu'il jugeait convenable de placer sur le trône de Grèce ; il proposa le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha. Les pourparlers entamés avec le prince échouèrent par suite de la duplicité du comte Capo d'Istria, comme l'en accusèrent ses ennemis[11]. Les primats, dont il avait entrepris de détruire l'influence, les chefs des palikares qu'il entendait plier à l'obéissance et au respect de la loi, crièrent à l'ambition et à la tyrannie. Pendant que Colocotroni, Nikitas, Karavias, embrassaient le parti du président, les insulaires et les Maïnotes se soulevaient contre lui. Le prétexte de la révolte était la délivrance de la Grèce gémissant sous le joug d'un tyran ; le véritable motif prenait sa source dans une vengeance particulière.

Dans sa répression de la piraterie, le comte Capo d'Istria avait été inexorable ; satisfaction avait été donnée à toutes les plaintes, et les tribunaux grecs avaient appliqué la loi sans se laisser arrêter aux considérations de personnes. Sur les réclamations reconnues fondées d'un négociant de Marseille, nommé Godbout, la puissante famille des Mavromichalis avait été convaincue d'avoir fait piller, en 1827, dans le golfe de Calamata, un brick richement chargé appartenant à ce négociant. Les Mavromichalis avaient été condamnés à la restitution et à des dommages-intérêts ; par égard pour leurs services on avait écarté la question criminelle. Mais les Mavromichalis, ces beys du Maïna, qui ne relevaient que de leur sabre, regardèrent cette condamnation comme une insulte et menacèrent hautement le président qui fit arrêter le vieux Petro-Bey. Aussitôt tout le Maïna s'insurge ; pour éviter la guerre civile, le comte Capo d'Istria consent à rendre la liberté à son captif, mais Petro-Bey déclare qu'il n'acceptera la liberté que si le président souscrit aux changements qu'il proposera dans le régime administratif. Le président de la Grèce ne pouvait accepter cette condition humiliante ; il refusa et Petro-Bey resta en prison.

Les Hydriotes excités par Miaulis qui reprochait au comte Capo d'Istria de sacrifier les insulaires aux Péloponnésiens et de favoriser la Russie, levèrent l'étendard de la révolte et s'emparèrent du grand arsenal national établi à Paros. Dans cette position critique, le comte Capo d'Istria réclama l'assistance des ministres résidents des trois puissances alliées. Les représentants de la France et de l'Angleterre se bornèrent à des protestations platoniques d'appui, le ministre de Russie agit seul activement. D'après ses ordres, l'amiral Record établit un blocus rigoureux devant Paros et repoussa à coups de canon les vaisseaux qui tentèrent de sortir. Pour empêcher la flotte grecque de tomber au pouvoir du président, Miaulis ne recula pas devant son incendie (13 août 1831). L'action de Miaulis, célébrée comme un trait d'héroïsme par tous les ennemis du comte Capo d'Istria, excita leur haine jusqu'à la frénésie. Un complot s'ourdit : le 9 octobre, dans l'église de Saint-Spiridion, le comte Capo d'Istria tombait frappé d'un coup de poignard par George Mavromichalis, pendant que Constantin Mavromichalis lui fracassait la tête d'un coup de pistolet.

Le crime trouva des apologistes ; dans plusieurs endroits, les étudiants entonnèrent l'hymne d'Harmodius et d'Aristogiton ; mais en général le peuple rendit justice à la bonne administration du comte et honora sa mémoire.

L'anarchie, un moment comprimée, déchira la Grèce avec plus de violence que jamais. Les palikares de la Homélie livrèrent bataille à ceux de la Morée et la Grèce fut en proie aux chefs militaires et à la rapacité de leurs soldats. Les trois puissances alliées intervinrent encore une fois et imposèrent aux Grecs, pour souverain, le fils cadet du roi de Bavière (mai 1832), et dans les derniers jours de décembre le nouveau roi débarquait à Nauplie, avec un corps de troupes bavaroises.

 

 

 



[1] Gordon, Histoire de la révolution grecque.

[2] Il faut prendre le mot brigand dans son ancienne signification de banni.

[3] Rapport du consul d'Angleterre à Patras, M. Green.

[4] Amiral Jurien de La Gravière, Missions extérieures du Levant.

[5] Amiral Jurien de La Gravière, Missions extérieures du Levant.

[6] Juchereau de Saint-Denys, Histoire de l'empire ottoman.

[7] Rapport du commandant le Play, aide-de-camp de l'amiral de Rigny, cité par l'amiral Jurien de La Gravière.

[8] Général Juchereau de Saint-Denys, Histoire de l'empire ottoman.

[9] Voyez Edmond About, Grèce contemporaine.

[10] Lorsque éclata la révolution de Juillet, M. de Polignac était en train de conclure avec le czar un traité d'alliance offensive et défensive. La Russie s'emparait de Constantinople ; la France prenait la Belgique, la Hollande et le Rhin. On achetait la neutralité bienveillante de l'Autriche par le don de la Bosnie, de la Serbie et de la Valachie. L'Autriche immobilisait la Confédération germanique, tandis que la France entraînait à sa suite les Bourbons d'Espagne et d'Italie. La Prusse restée seule avec l'Angleterre était incapable de s'opposer à ce bouleversement de l'Europe.

(Pièces diplomatiques trouvées à la révolution de Juillet dans les papiers du prince de Polignac.)

[11] Saint-René Taillandier, Le roi Léopold et la reine Victoria.