La société grecque :
les montagnards et les insulaires. — L'hétairie, Soulèvement de la Grèce :
Ypsilanti (1821). — Progrès de l'insurrection. Mort d'Ali (1822). — Congrès
d'Épidaure (1822). Botzaris. Ypsilanti sauve la Grèce (1822). — La flotte
grecque : Canaris et Miaulis. — Premier siège de Missolonghi (1823-1824).
Mort de Botzaris (1825). Les philhellènes. — Divisions des Grecs : Ibrahim-Pacha.
Deuxième siège de Missolonghi (1826). — Siège d'Athènes (1827). Guerre civile
en Grèce : deuxième congrès d'Épidaure (1826). Assemblée de Trézène. —
Intervention de l'Europe. Convention d'Akkerman. Triple alliance : bataille
de Navarin (1827), protocole de Londres (1828). — Guerre avec la Russie
(1828-1829). Traité d'Andrinople (1829). — La Grèce et le comte
Capo-d'Istria.
La société grecque : les montagnards et les insulaires.
Les
Grecs du Bas-Empire, mélange confus de tous les barbares qui avaient envahi
l'empire romain, n'avaient conservé de la Grèce ancienne que le nom : ils en
avaient renié toutes les grandes qualités. Ils acceptèrent le joug ottoman,
sinon avec joie, du moins avec résignation. Les Osmanlys, nous l'avons dit
précédemment, respectèrent la religion et les institutions des vaincus dont
l'administration civile fut confiée aux primats ou khodja-bachi,
choisis parmi eux. «
Intermédiaires entre le gouvernement et les raïas, les primats acquirent
nécessairement du pouvoir dans leurs provinces et en abusèrent trop souvent,
d'une manière honteuse pour eux-mêmes et fâcheuse pour le peuple. A peu
d'exception près, ils se montrèrent, pendant la révolution, aussi bas qu'on
pouvait l'attendre du système sous lequel ils avaient vécu. Efféminés par une
vie passée au milieu des adulations de leurs suivants, rampant sous les Turcs
qui, ne pouvant se passer de leur finesse et de leurs connaissances, les
regardaient comme des maux nécessaires, ayant juste ce qu'il fallait pour
tromper les maîtres et tyranniser les esclaves, vivant dans une terreur
continuelle, quoique gonflé, d'une vanité stérile ils étaient des instruments
tout formés d'oppression[1]. » Le haut
clergé était le complice des primats ; quant au bas clergé, il croupissait
dans l'ignorance, la paresse et la débauche. Pendant que les prêtres
séculiers, infidèles à l'esprit de l'Évangile, se disputaient la palme de
l'opprobre, le goût de l'étude, le souvenir de l'antique Hellade, enfin le
sentiment de la patrie perdue avaient trouvé un asile dans les couvents,
auprès des moines, et dans les cellules des cénobites. Ce sont
ces hommes- obscurs et ignorés, pauvres et dédaignés, mais grands dans leur
humilité, qui, à travers les siècles, ont conservé et entretenu le feu sacré
qui devait un jour embraser l'âme des habitants du Péloponnèse, de l'Attique,
de la Béotie et des îles ; c'est à eux que l'hellénisme doit sa résurrection. Au
milieu de l'effondrement de l'empire de Byzance, deux classes de la société
échappèrent à la domination musulmane. Les montagnards du- Pinde, du
Parnasse, des monts de Messénie et de Laconie devinrent des brigands[2] comme ceux de la Serbie ; les
Klephtes et les Palikares sont les frères des Heïducks. Comme eux ils ont
préféré au lâche avilissement de leurs compatriotes la liberté dans la
montagne, avec ses luttes.de tous les instants, ses rudes labeurs et ses
dangers sans cesse renaissants. Les
insulaires et les habitants des cités maritimes ne subirent que tardivement
la conquête ottomane ; ils restèrent en contact avec l'Europe et furent les
intermédiaires entre les Osmanlys et les Occidentaux. Enrichis par le
commerce, vivifiés par le souffle puissant de l'Occident, plus instruits que
leurs compatriotes, nourris des souvenirs de l'antiquité, ils s'élevèrent à
un idéal de patrie plus haut que la conception du village et de la tribu :
ils rêvèrent de refaire l'Hellade. L'expédition
française en Égypte avait amené la ruine de tous les établissements
commerciaux de la France dans le Levant ; ce furent les Grecs qui en
héritèrent. Profitant de la lutte de l'Angleterre contre Napoléon, lutte qui
leur abandonnait la Méditerranée, ils accaparèrent le transit commercial à ce
point qu'en 1815 les armateurs d'Hydra et de Psara possédaient 600 bâtiments,
montés par 30.000 matelots. L'influence des armateurs et des négociants
balança bientôt celle des primats ; ils envoyèrent leurs enfants acquérir une
instruction solide à l'étranger ; ils fondèrent des écoles partout, dans les
îles, en Asie-Mineure, à Constantinople ; ils agirent sur les masses au moyen
de nombreuses associations, soi-disant littéraires, mais dont la politique
était le seul but. En tête il faut placer l'Hétairie. L'hétairie, Soulèvement de la Grèce : Ypsilanti (1821).
Fondée
sous le prétexte de répandre et de développer l'instruction parmi les Grecs,
cette Société ne travaillait en réalité qu'à leur émancipation. Elle prit
naissance à Vienne, au moment de la chute de Napoléon, sous les auspices de
trois Grecs obscurs : Scontas, Xanthos et l'archimandrite Dicée, dit Papa
Fléchas, et, en peu de temps, elle acquit un immense développement.
L'empereur de Russie en était, disait-on, le chef suprême ; c'était de
Pétersbourg que partait le mot d'ordre. Les affiliés juraient de mettre toute
leur fortune à la disposition de la Société, d'être toujours prêts à
sacrifier leur vie pour le succès de l'entreprise et de garder un silence
absolu sur son existence et ses projets. Un comité central de trois chefs fut
établi à Constantinople et des émissaires chargés de parcourir toutes les grandes
villes de la Turquie (1817). Charles Callimachi, hospodar de Valachie, s'affilia à
l'association ; à Constantinople, Papa Giorgi enrôla 17.000 adhérents. En
1818, des éphories secrètes furent créées à Smyrne, Chio, Samos, Calamata,
Missolonghi, Janina, Buckharest, Yassy, Trieste, Pesth et Moscou. Chaque
éphorie agissait comme bon lui semblait, plan vicieux qui substituait souvent
les intérêts locaux et particuliers à l'intérêt général. L'association
comptait à peine deux ans d'existence qu'elle avait pour affiliés les
Klephtes de Pinde, les Maïnotes de la Morée, les armateurs et les négociants
des îles, les marins de l'Archipel et tout ce que Constantinople et les
provinces renfermaient de Grecs riches et instruits. Elle recruta même des
savants, des grands seigneurs, des ministres de toutes les nations. La guerre
entre Ali-Pacha et la Porte précipita la crise et fit passer les Hétairistes
de la propagande occulte à la lutte au grand jour. La
licence de soldats turcs, en marche pour Janina, amena un soulèvement à
Patras : ce fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres (12 février
1821). Le kaïmakan
de Tripolitza ordonna à tous les évêques et primats du Péloponnèse de se
rendre auprès de lui : leur mort avait été décidée. Mais l'archevêque de
Patras, Germanos, refusa d'obéir et arbora l'étendard de la croix. Il
repousse les Turcs, les contraint de se replier sur Lépante et à la tête de
10.000 hommes, investit la citadelle de Patras. Le pacha de Sérès, Yousouf
disperse ces bandes indisciplinées et massacre toute la population, sans
pouvoir empêcher la révolte de gagner tout le Péloponnèse, l'Attique, la
Béotie et la Macédoine. La mort
de Kara-Georges avait privé les insurgés de la coopération de la Serbie, mais
la Valachie et la Moldavie sont entraînées dans le mouvement. Alexandre
Ypsilanti, fils de l'ancien hospodar de Valachie, aide-de-camp du czar et
chef de l'Hétairie, lance à Yassy une proclamation : « Hellènes, l'heure a
sonné ; il est temps de venger notre religion et notre patrie. Partout nos
frères et nos amis sont prêts à nous seconder... En avant, Hellènes, en avant
! et nous verrons une puissance formidable protéger nos droits » (5 mars 1821). Michel Soutzo, hospodar de
Moldavie, se déclare en faveur de l'Hétairie ; mais la domination des
Fanariotes avait laissé des souvenirs trop honteux et trop néfastes dans les
principautés ; les Moldo-Valaques se refusèrent à voir leur cause dans celle
de l'hellénisme : une révolte éclata contre Soutzo. En même temps le tzar
désavouait Ypsilanti et l'Autriche manifestait hautement son peu de
sympathie. La
nouvelle du soulèvement de la Morée avait porté le Divan à des mesures
extrêmes : tous les Grecs durent livrer leurs armes, sous peine de mort : les
Janissaires leur coururent sus ; les églises furent pillées ; le patriarche
Grégoire, accusé d'avoir vraisemblablement pris part à la révolte, fut pendu
à la porte de son palais (22 avril 1821), bien qu'il eût, un mois auparavant, fulminé
l'excommunication contre les rebelles. Il est juste, cependant, de dire que
le supplice du chef de la communauté grecque fut la conséquence des atrocités
commises par les insurgés contre le Mollah de la Mecque qui, en revenant à
Constantinople était tombé dans leurs mains avec tout son harem. Ni l'âge du
vieillard, ni le sexe des femmes ne purent les sauver : après avoir subi les
plus infâmes outrages, les prisonniers périrent au milieu d'horribles
supplices. Mais les représailles ne s'arrêtèrent pas là : quatre-vingts
évêques ou archimandrites éprouvèrent le sort du patriarche et dans la
Thrace, la Macédoine, l'Asie-Mineure, les Grecs furent égorgés, leurs femmes
et leurs enfants réduits en esclavage. L'hellénisme
avait ses martyrs ; leur sang versé pour la cause nationale engendra
l'enthousiasme : les insurgés jurèrent de vaincre ou de mourir. Hydra,
Spezzia, Ipsara, équipèrent une flotte de cent quatre-vingts voiles ; une
femme, nommée Bobelina, dont le mari avait succombé sous les coups des Turcs,
arma trois vaisseaux et les commanda elle-même ; Lazare Condouriotis offrit
toute sa for- tune : « Depuis
trente ans je travaille pour amasser des trésors. Je les offre à la patrie et
je m'estimerai heureux s'ils peuvent servir à l'indépendance de la Grèce. Je
pense que mon exemple sera suivi par tous les riches d'Hydra et des îles qui
nous sont alliées ; mais s'ils reculent devant des sacrifices d'argent, ne
perdez pas courage mes frères, je suis en état de faire, à moi seul, les
dépenses de la marine. ». Ce
noble désintéressement trouva des imitateurs enthousiastes, les dons
affluèrent. Pendant la guerre de l'indépendance, les deux frères Condouriotis
donnèrent 1.500.000 francs, les frères Stamati et Basile Bondouris 500.000
francs, Tsamados 400.000 francs ; les frères Tombazis 350.000 francs ; Jean
Orlandos 300.000 francs ; Miaulis 250.000 francs ; la famille Bulgaris
450.000 francs ; les frères Economos 250.000 francs ; Anagosti Phonos 150.000
francs. Un million fut encore produit par les souscriptions volontaires des
Hydriotes suivant leurs ressources personnelles. Spezzia
et Ipsara ne restèrent pas en arrière et rivalisèrent de sacrifices. Progrès de l'insurrection. Mort d'Ali (1822).
Cependant
les Ottomans étaient entrés dans les principautés : le prince Cantacuzène est
battu à Galatz et la flottille hétairiste du Danube détruite, Alexandre
Ypsilanti, écrasé à Dragochan, se réfugie sur le territoire autrichien, où le
prince de Metternich le fait arrêter et emprisonner (juin 1821) : il meurt dans son cachot. Son
frère Démétrios le vengea. La
Haute-Arcadie s'insurgeait à la voix de Canélos, chef de la famille de
Delyanni qui prétend descendre des sires de Champagne, autrefois princes de
Morée. L'albanais Odysseus, un des capitaines armatolis, favori d'Ali à la
cour duquel il avait été élevé, réunissait les armatolis du Pinde, du
Parnasse, de l'Oeta et soulevait l'Élide et la Béotie, de concert avec Diacos
chef des armatolis de la Doride. Gouras, Coletti, Karaiskakis, Marco et
Nothi-Botzaris, Kridgialis, Callergis, Nikitas le Turcophage dans la Grèce
continentale ; Pierre Mavromichalis, prince des Maïnotes, Colokotroni,
Orfanos, Papa Fléchas, ancien lieutenant d'Alexandre Ypsilanti, Mavrocordato,
Zaïmis dans le Péloponnèse ; Tombazis, Miaulis, Canaris, Criseës, Tsamados,
Pepinos Kyriakos, sur mer ; Melidoni en Crète, furent les chefs les plus marquants
de cette guerre d'où devait sortir triomphante et libre, après plusieurs
siècles d'esclavage, la Grèce moderne. Reconnu,
à Hydra, chef suprême de l'insurrection. Ypsilanti bat les Turcs à Cassandra (septembre), aux Thermopyles (octobre), Colokotroni et Mavromichalis
mettent en déroute Nazir-bey, lieutenant de Kourchid-Pacha et assiègent
Tripolitza ; Gouras et Odysseus repoussent victorieusement Baïram-Pacha qui
essaye en vain de débloquer la place. Tripolitza tombe au pouvoir des
vainqueurs qui la livrent au plus effroyable pillage et égorgent la
population tout entière. En vain Petro-Bey Mavromichalis, le prince des
Maïnotes, fit les plus nobles efforts, au péril même de sa vie, pour faire
cesser le massacre : sa voix est méconnue. 18.000 prisonniers étaient entre
les mains des Hellènes ; deux jours après la prise de la ville, on les
conduisit hors des murs et on les tua de sang-froid : douze mille victimes
succombèrent, on épargna seulement les hommes qui pouvaient payer rançon ;
les jeunes filles et les enfants furent réservés pour être vendus comme
esclaves[3]. Les
jalousies et les divisions des chefs hellènes menaçaient de rendre stériles
leurs efforts ; heureusement pour eux l'hiver paralysait les opérations
militaires, et Kourchid-Pacha était retenu sous les murs de Janina, avec les
meilleures troupes de l'empire. Ali était aux abois ; les Souliotes voulaient
marcher à son secours ; mais le pacha, jaloux de leurs succès refusa leur
aide. Bientôt il fut étroitement bloqué dans son château du Lac et le siège
fut vigoureusement poussé par le sérasker. La bravoure indomptable du
proscrit déjouait toutes les tentatives de Kourchid ; celui-ci eut alors
recours à la trahison. Les Arnautes à la solde d'Ali sont achetés et livrent
le château aux assiégeants. Ali s'ouvre un passage sanglant au milieu des
bataillons ennemis, parvient à gagner un 11e située au milieu du lac et se
retranche dans une tour dont les souterrains sont remplis de barils de
poudre, résolu à se faire sauter plutôt que de se rendre. Mais ses soldats se
mutinent et refusent de continuer la lutte ; il prête alors l'oreille aux
propositions de Kourchid. Le sérasker fit les offres les plus brillantes et
promit solennellement, au nom du sultan, un sauf-conduit. Cette conduite
cachait un piège : il était nécessaire d'endormir les défiances du terrible
pacha et l'on voulait s'emparer de ses trésors qu'on supposait immenses.
Bientôt arriva le firman qui ordonnait la mort d'Ali. Ce délai avait été
habilement employé par Kourchid qui avait corrompu les derniers serviteurs du
rebelle. Quoique trahi de toutes parts, l'intrépide vieillard ne perdit rien
de son énergie. Mis dans l'impossibilité de faire sauter la tour, par suite
de la trahison, il n'en vendit pas moins chèrement sa vie. Quand les officiers
de Kurchid se présentèrent pour le saisir : « Lâches, s'écria-t-il,
croyez-vous prendre Ali comme une femme. » A ces mots, il fait feu ; une
lutte terrible s'engage, il tombe percé de plusieurs coups. Sa tête plantée
au bout d'une pique effrayait encore les soldats ottomans (5 février
1822). Congrès d'Épidaure (1822).
Botzaris. Ypsilanti sauve la Grèce (1822).
Pour
mettre fin à l'anarchie qui paralysait les efforts des Hellènes, Ypsilanti,
de concert avec Mavrocordato et Negris, avait réuni, au mois de janvier 1822,
les représentants de la nation à Epidaure. Des délibérations de cette
assemblée sortit une constitution qui proclamait la tolérance religieuse,
l'égalité devant la loi ; l'inviolabilité de la propriété. Les pouvoirs
publics, au nombre de deux comprenaient : le Sénat, composé de cinquante-un
députés, élus par les provinces et les iles ; le conseil exécutif, formé de
trois membres, choisis par le peuple, hors du sénat. Le conseil exécutif
avait droit de nommer à sept ministères : 1° l'intérieur ; 2° les finances ;
3° la guerre ; 4° la marine ; 5° la justice et les cultes ; 6° la police ; 7°
les affaires étrangères. Le
pouvoir judiciaire était indépendant du conseil exécutif et du sénat.
Ypsilanti fut élu président du corps législatif et Mavrocordato président du
conseil exécutif. Cette
constitution péchait par la base ; elle ne pouvait que redoubler l'anarchie
par les conflits de prédominance qui devaient forcément éclater entre le
pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Délivré
de son redoutable vassal, le sultan tournait toutes ses forces contre
l'Hellade. Kourchid adressa aux insurgés une proclamation où respirait un
sauvage orgueil : « Si vous désirez, disait-il, manger le pain de
l'obéissance, que vos primats viennent obtenir grâce à mes pieds ; ôtez
dorénavant vos vêtements de couleur et couvrez-vous d'un habit grossier ;
renoncez à la folie de bâtir des églises et à l'insolence de célébrer
ouvertement vos mystères. » L'armée
turque se répandait dans la Grèce occidentale, portant partout la désolation
; Ypsilanti, maître de l'Acro-Corinthe grâce à la connivence des Albanais, se
préparait à marcher au secours de ses frères quand la maladie le força de
s'arrêter. Ses soldats découragés se dispersèrent. En ce moment arriva à
Corinthe un grand homme dont la présence devait donner plus d'énergie aux
opérations militaires et enflammer davantage les courages. C'était l'albanais
Marco-Botzaris. Les exploits du chef Souliote faisaient l'admiration de tous
; son nom était la terreur des Turcs. Avec une poignée d'hommes il avait
battu et dispersé des armées entières. A Variadès, trois mille Albanais
commandés par Abbas-Guegan avaient dû poser les armes ; à Bassexa il avait
écrasé les 6.000 soldats d'élite de Hassan-Bey ; à Silova il avait fait 1,300
prisonniers ; les lieutenants de Kourchid avaient été successivement écrasés
à Trivitzano, à Stiwina, à Zirincassa. Il fut reçu avec beaucoup d'honneurs
et Colocotroni lui fit un tableau emphatique des exploits des Péloponnésiens. «
Camarade, lui répondit le héros de la Selléïde, j’admire le courage de tes
soldats, mais on aurait dû les empêcher de commettre les excès qui ont
souillé notre cause sacrée. Au lieu d'égorger des femmes et des enfants, ne
valait-il pas mieux concilier l'intérêt national avec les devoirs de
l'humanité, et envoyer à Patras, à Coron et à Modon les populations turques
de Tripolitza, de Navarin. Forcées de nourrir 20.000 affamés de plus, ces
places n'auraient pas pu tenir et nous en serions maîtres depuis longtemps. » Dans le
conseil de guerre, Marco Botzaris fit prévaloir l'idée de l'offensive.
Ypsilanti devait entrer en Thessalie et y arrêter dans les défilés des
montagnes Kourchid-Pacha ; Mavrocordato devait dégager les Souliotes cernés
par 30.000 hommes ; Élie Mavromichalis, fils de Petro-Bey, contiendrait les
Turcs de Négrepont, tandis que son frère à la tête d'un corps de Maïnotes
débarquerait en Albanie pour prendre à dos Kourchid. Ypsilanti
et Nikitas opérèrent leur jonction avec Odysseus, mais un échec essuyé devant
Zeitoune les força à se séparer, et Ypsilanti reprit le chemin du
Péloponnèse. Odysseus, accusé de trahison et sommé de comparaître devant les
chefs du gouvernement refusa et fit fusiller les envoyés. Mavrocordato
échoua également dans l'entreprise de débloquer la Selléïde. Attaqué par
Omer-Vrione à Peta (16 juillet 1822), il fut écrasé, grâce à la trahison de Goge qui
passa du côté des Turcs. A cette vue la panique s'empara des Hellènes ; seuls
les Souliotes de Marco Botzaris et les volontaires étrangers tinrent ferme et
se firent hacher sans reculer d'une semelle. Les deux fils de Petro-Bey
n'avaient pas été plus heureux : la mort de Kyriacoulis, tué à Funari,
découragea les Maïnotes qui, sans essayer de porter secoure aux Souliotes, se
rembarquèrent et regagnèrent leurs rochers. Elie Macromichalis, débarqué en
Eubée, se vit cerné, et pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi, se coupa la
gorge avec un tronçon de sabre qui lui restait. En apprenant la mort de ses
deux fils, le prince des Maïnotes dit à ses amis : « Je
me console de leur perte ; ils ont rempli leurs obligations envers la patrie
; ils sont morts tous deux pour la défense de la Grèce ; mon devoir est de
les imiter. » A ce
langage stoïque on reconnaissait un véritable descendant des vieux Spartiates
d'autrefois. Prenant
l'offensive, les Turcs envahissent la Morée, massacrant tout sur leur passage
; Corinthe capitule, le gouvernement provisoire s'enfuit sur les galères
d'Hydra. Tout semblait perdu : Ypsilanti seul ne désespéra pas du salut de la
Grèce. A la tête de trois mille cinq cents hommes il s'enferma dans Argos
pour s'ensevelir sous les murs ou opposer une digue à l'invasion ottomane.
Ranimés par ce noble exemple, les Mavromichalis, Colokotroni, Nikitas
rivalisent d'ardeur et d'efforts pour voler au secours d'Argos. Reconnaissant
l'impossibilité d'enlever la place de vive force, Drem-Ali prit le parti de
se replier sur Corinthe pour y rallier Kourchid. Mais Ypsilanti l'avait
devancé ; les Ottomans sont surpris et écrasés dans les défilés de Stefani et
de Perpati, et Drem-Ali va mourir à Corinthe, des suites de ses blessures. En même
temps, Odysseus anéantissait aux Thermopyles l'armée de Kourchid-Pacha (août 1822). Le sérasker, ne voulant pas
survivre à la honte de sa défaite, se donna la mort en avalant du poison, et
les faibles débris de son armée se dispersèrent. Le divan n'eut pas honte de
faire exhumer le cadavre à peine refroidi du valeureux général, dont le seul
crime était d'avoir été malheureux : on décapita le cadavre et sa tête alla
orner les murs du sérail., Malgré
ces succès, les Souliotes, laissés à eux-mêmes, succombaient : ils
acceptèrent les conditions d'Orner-Vrione, savoir de se retirer à Assos, dans
l'île de Céphalonie sous la protection de l'escadre anglaise. Le 15 septembre
1823, ils quittèrent pour jamais leur terre natale ; une partie passa dans
les îles Ioniennes, le reste se joignit aux armées grecques et continua à
verser son sang pour la cause de la liberté. La flotte grecque : Canaris et Miaulis.
Malgré
l'héroïsme et les talents d'Ypsilanti, c'en eût été fait de la Grèce si les
flottes ottomanes avaient été mal-tresses de la mer. Les Turcs auraient pu se
porter sur tous les points maritimes soit pour ravitailler leurs places
fortes, soit pour tourner les positions occupées par les Hellènes, soit pour
couper toute communication entre eux et l'étranger. La marine grecque par les
éclatants services qu'elle a rendus à la cause nationale peut revendiquer la
plus grande part à l'honneur de la délivrance. La
piraterie avait toujours régné dans l'Archipel. « La navigation y était
devenue pour les neutres plus périlleuse que sur les côtes des régions
barbaresques. On n'était pas arrêté par le calme aux abords surtout du cap
Matapan et du cap Saint-Ange, sans courir de sérieux dangers. Il y avait
toujours dans ces parages quelques barques embusquées pour guetter les
navires au passage. Dès que le signal convenu avait été donné, les laboureurs
se hâtaient de quitter la bêche et la charrue et redevenaient pirates pour
avoir leur part du butin... le navire capturé était conduit dans quelque île
écartée, là on rançonnait de son mieux l'équipage et l'on visitait le fond de
cale à loisir[4]... » Pour supprimer les témoins
qui auraient pu les reconnaître et les accuser, ils tuaient et jetaient à la
mer toutes les personnes qui se trouvaient à bord des bâtiments capturés.
Tout le monde connait l'épisode de Bisson, officier de la marine royale de
France, qui se fit sauter et périt avec tous les bandits qui avaient envahi
par surprise son navire. Cette basse piraterie alla si loin qu'en novembre
1827 le conseil de l'amirauté de la Grande-Bretagne donna l'ordre aux
bâtiments de guerre anglais d'arrêter tout navire portant pavillon grec, ou
équipé et armé dans un port de la Grèce. N'étaient exceptés que les bâtiments
de guerre du gouvernement hellénique, naviguant d'après ses ordres. Cet
exemple fut bientôt suivi par la France et la Russie. « Le
patriotisme aux abois n'est pas toujours maitre de répudier le concours des
plus tristes auxiliaires. Les écumeurs de mer devaient fatalement s'imposer
aux flottes de la Grèce, comme les klephtes de la montagne à ses armées[5]. » Si les
compagnons indisciplinés de Miaulis et de Canaris ternirent parfois par leurs
violences la cause de l'indépendance hellénique, ils rachetèrent noblement,
il est juste de le dire, leurs torts par un héroïsme de tous les jours, de
tous les instants. L'incapacité des amiraux ottomans vint singulièrement en
aide à la bravoure des capitaines hydriotes et les lourds vaisseaux de ligne
fuyant devant les brûlots de Canaris, attestèrent autant les hauts faits des
uns que l'inhabilité des autres. Jacob
Tombazis, le plus distingué des hydriotes, par ses talents comme marin, et
ses qualités comme homme, avait été nommé navarque de la marine hellénique (28 avril 1821) ; le sénat d'Hydra vota, sur sa
demande, la loi suivante : 1° La
famille de tout marin, mort pour la patrie, sera nourrie aux frais du
gouvernement ; son nom commémoré et publié dans les églises. 2° Les
blessés seront traités, jusqu'à leur guérison, aux dépens de la patrie ;
s'ils restent estropiés, ils seront nourris, eux et leur famille, par la
caisse commune. 3°
Chaque année, dans l'église du couvent d'Hydra, sera célébré un service
funèbre, dans lequel on rappellera les noms des défenseurs de la patrie,
morts pendant la guerre. 4° Tout
traître à la patrie sera excommunié de l'église, puni comme impie et ennemi
du salut commun. Spezzia,
Ipsara prirent des résolutions semblables. Le 2
mai 1821 l'escadre combinée d'Hydra et de Spezzia prit la mer ; renforcé par
les bâtiments ipsariotes, aux ordres d'Apostolis, Tombazis cingla à la
rencontre de la flotte ottomane dont a les équipages consistaient alors en
« galériens tirés du bagne de Constantinople, en hommes de tous métiers
ramassés dans les rues de cette capitale, en musiciens et joueurs de
marionnettes, qui, inutiles dans les manœuvres nautiques, encombraient les
entreponts[6]. » Les
vaisseaux ottomans étaient sous la protection des canons de Mytilène,
Tombazis allait néanmoins ordonner l'attaque, quand un marin ipsariote,
vétéran de Tchesmé, proposa d'incendier la flotte turque avec des brûlots.
Papa-Nicolas accroche son brûlot aux flancs d'un vaisseau de ligne et dans un
instant le navire fut en flammes. Le commandant épouvanté sauta dans un canot
et se dirigea vers la terre, mais un matelot indigné de la lâcheté de son
chef, lui plongea son yatagan dans le cœur. Le vaisseau sauta, engloutissant
ses 950 hommes d'équipage. Samos
avait embrassé avec enthousiasme la cause nationale : la flotte du Kapoudan-Pacha,
forte de quatre vaisseaux de ligne, cinq frégates, douze corvettes, reçut
l'ordre de châtier les Samiens. Leur résistance acharnée donna le temps à la
flotte grecque d'accourir. Le 20 juillet, cinquante bricks vinrent présenter
la bataille à l'amiral turc, mais à la vue des brûlots dirigés contre sa
ligne, celui-ci se replia précipitamment sur Ténédos, abandonnant huit
bâtiments de transports. Battue
devant Patras par Miaulis, successeur de Tombazis, la flotte ottomane, après
avoir réparé ses pertes, se porta sur Chio. Cette île qui jouissait d'une
prospérité inconnue dans le reste de l'empire n'avait pris aucune part à la
révolte : elle avait prétendu garder la neutralité et les Chiotes s'étaient
contentés de faire des vœux pour les Hellènes. Ils en furent cruellement
punis. Les Samiens assiégeaient la citadelle ; les habitants, comme gage de
leur fidélité avaient remis au commandant du château, cent-vingt otages.
L'approche du Kapoudan-Pacha fit lever le siège ; les otages sont alors
pendus, malgré l'attitude pacifique de la population qui n'essaya même pas de
se défendre. 10 000 Asiatiques débarquèrent dans l'île, y promenèrent le
viol, le meurtre et l'incendie ; ils se gorgèrent d'or et de débauches ; ils
se vautrèrent dans le sang. Tout ce qui échappa à leur rage fut vendu comme
esclave : de 100 000 habitants, il en restait 900 ! A ces épouvantables
hécatombes de chair humaine, offertes en holocauste au prophète, Canaris
répond en incendiant la flotte ottomane. Les
Turcs célébraient la fête du Rhamazan ; l'air retentissait de leurs chants ;
au milieu de leur joie, le vengeur apparaît ; Canaris, qui a osé s'aventurer
seul au milieu de l'ennemi, accroche son brûlot au vaisseau-amiral et
s'éloigne heureusement dans un canot. La vue du vaisseau-amiral en flammes
change l'allégresse des musulmans en consternation ; Pepinos jette les
grappins de son brûlot sur le navire du vice-amiral, les Turcs parviennent à
les couper ; mais la barque incendiaire n'en continue pas moins son œuvre de
destruction : le vaisseau du contre-amiral prend feu à son tour. Les
explosions retentissent de tous côtés ; la flotte turque est détruite ; 3.000
hommes, parmi eux le Kapoudan-Pacha, trouvent la mort dans ce désastre (18 juin 1822). Le
Divan déploya la plus grande activité pour réparer cet échec et bientôt six
vaisseaux de ligne, seize frégates, dix-huit corvettes, soixante-quatorze
bricks prirent la mer. Si cette armée navale pouvait appuyer l'armée de
Drem-Ali qui envahissait alors le Péloponnèse, tout était perdu : les défenseurs
de la Morée n'avaient plus qu'à mourir glorieusement. Miaulis n'hésita pas un
instant ; avec cinquante bricks il osa affronter devant Spezzia
Abd'ullah-Pacha. La ligne de bataille des Grecs comportait deux divisions
dont l'une fut placée par échelons dans le détroit de l'île de Spezzia ; la
seconde devait attirer l'ennemi entre. Hydra et Hermione et couper sa ligne.
La bataille s'engagea acharnée de part et d'autre ; Pepinos, avec son brûlot,
aborda une frégate ennemie qui périt dans les flammes avec tout son équipage.
La victoire penchait pour les Turcs quand Miaulis vint prendre part à
l'action. Après quatre heures de combat, gênés dans la manœuvre de leurs
lourds vaisseaux par le peu de largeur du canal, écrasés par le feu des
batteries de la côte, les Turcs se retirèrent en désordre et regagnèrent
Ténédos (septembre
1822). Miaulis
partageait avec Ypsilanti la gloire d'avoir sauvé la patrie. La
flotte ottomane se radoubait dans la baie de Besika, Canaris, « le brave des
braves, l'âme la plus franche et la plus loyale qu'il fût possible de
rencontrer[7] » conçoit l'audacieuse pensée
de l'incendie, seul avec Kyriakos. Feignant de prendre la chasse devant trois
bricks grecs, les deux hardis marins se réfugièrent au milieu de la flotte
ottomane ; regardés comme amis, ils peuvent librement prendre leurs dispositions.
Le vaisseau-amiral est encore la proie de Canaris et au milieu de la nuit
l'incendie dévore les vaisseaux turcs. Au bruit des détonations, les
batteries de la côte, croyant à une attaque des Hellènes, tirent toute volée
sur les navires mouillés dans la rade. Ils ven., lent fuir les flammes des
brûlots d'un ennemi invisible, mais une tempête furieuse les assaille et la
flotte entière s'abîme dans les flots (novembre 1822). Premier siège de Missolonghi (1823-1824). Mort de Botzaris (1825).
Les philhellènes.
A la
suite de la conquête de la Selléïde, n'ayant plus à craindre pour ses
communications, Omer-Vrione avait investi Missolonghi. L'enceinte de la ville
tombait en ruines ; quelques faibles ouvrages en terre défendaient à peine
les approches ; le développement des fortifications exigeait une garnison de
4.000 hommes, et les défenseurs de Missolonghi ne dépassaient pas quinze
cents ; quatre vieux canons de marine et quelques pièces de campagne
formaient toute l'artillerie, mais Marco Botzaris commandait les assiégés.
Pendant que Mavrocordato s'efforçait de mettre la place en état de défense,
Botzaris essaya d'arrêter l'ennemi au défilé de Crio-Nero, mais débordé par
le nombre, il dut se renfermer dans la ville. Omer-Vrione essaya d'enlever la
ville par escalade (7 novembre 1823) ; repoussé avec des pertes énormes, il proposa un
armistice de six jours, accepté avec empressement par Mavrocordato.
Orner-Vrione espérait acheter, à prix d'or, quelques chefs, et entrer ainsi,
sans effusion de sang, en possession de ce point stratégique important.
Botzaris, qui cherchait à. gagner du temps pour compléter ses lignes de
défense, amusa Omer-Vrione par de feintes négociations. Reschid-Pacha qui
voulait emporter Missolonghi de vive force, accusait la lenteur de san
collègue ; de son côté Yousouf-Pacha, commandant de la flotte de blocus,
négociait avec les Grecs, espérant les décider à se rendre à lui seul. La
mésintelligence qui régnait entre les trois chefs paralysait les opérations
du siège. L'arrivée de 1.200 péloponnésiens, commandés par Pierre
Mavromichalis, qui forcèrent les lignes turques, redoubla l'énergie des
assiégés. Il fallait en finir ; les Grecs, victorieux dans la Grèce
occidentale, menaçaient la base d'opérations de l'armée d'investissement ; le
6 janvier 1824, une attaque de nuit fut ordonnée : les deux pachas comptaient
surprendre l'ennemi plongé dans les distractions des fêtes de Noël, mais
Botzaris veillait. Après une lutte sanglante, les Turcs durent abandonner les
remparts avec une perte de 900 hommes. Les vivres commençaient à manquer,
l'armée était démoralisée ; Omer-Vrione leva le siège et décampa. Poursuivi
avec acharnement, il perdit 1.700 hommes au passage de l'Achéloüs et sa marche
à travers l'Acarnanie fut un combat perpétuel. La
campagne de 1823 avait début par des succès pour l'insurrection : Nauplie
était tombée en son pouvoir (janvier). Une Assemblée nationale, convoquée à Cestros,
avait nommé Colocotroni, généralissime du Péloponnèse ; Marco Botzaris,
commandant de l'Étolie et de l'Acarnanie ; Orlandos président provisoire du
sénat ; Pierre Mavromichalis (Petro-Bey) président du conseil exécutif ; Mavrocordato,
secrétaire d'État. Le
sérasker Sélim-Pacha s'avançait avec vingt mille hommes pour venger la
défaite de Drem-Ali. Colocotroni, Odysseus et Nikitas dispersent l'ennemi
près du couvent de Saint-Luc et poursuivent ses débris jusqu'à Tricala (juillet). Bagages, artillerie, chevaux,
le matériel entier de Sélim-Pacha tomba aux mains des vainqueurs. « On
conçoit difficilement comment ayant des forces considérables sous leurs
ordres, et n'étant attaqués que par des corps grecs, généralement faibles et
isolés, les généraux turcs ont été constamment repoussés dans leurs
tentatives, coupés dans leurs communications, et battus de manière à être
contraints, après de grandes pertes, à quitter précipitamment les pays qu'ils
avaient envahis. L'ignorance des généraux et des officiers supérieurs,
l'indiscipline des soldats et la nature coupée et accidentée du sol de la
Grèce furent les principales causes de ces désastres[8]. » Les
chefs Grecs se disputaient le pouvoir les armes à la main ; pendant ce temps,
Marco-Botzaris donnait sa vie pour la Grèce. Le pacha de Scutari, Mustapha,
envahissait l'Étolie, Botzaris marche contre lui à la tête de deux mille cinq
cents hommes : le 11 août, il surprend, à Karpénitza, l'avant-garde ottomane
commandée par le pacha lui-même et lui tue deux mille hommes, mais l'héroïque
Albanais, atteint de deux coups de feu, meurt enseveli dans son triomphe,
laissant, comme Épaminondas, des filles immortelles. Transporté à
Missolonghi, il fut enterré au milieu d'un deuil universel et honoré comme un
martyr. Marco Botzaris, au milieu de tous ces chefs de bandes guidés autant
par l'intérêt que par l'amour de la patrie, est une figure exceptionnelle.
C'est avec Ypsilanti et Canaris le plus beau caractère de la guerre de
l'indépendance. La
fortune souriait aux efforts des Hellènes ; Corinthe retombait en leur
pouvoir, les Ottomans ne possédaient plus dans la Morée que quelques places
maritimes telles que Coron, Modon, etc. L'Europe s'était émue en faveur de
l'insurrection et si les gouvernements sympathisaient avec les Osmanlys,
l'opinion publique avait pris en main la cause des Grecs : les peuples
n'avaient pas ratifié le verdict porté par les souverains contre la Grèce au
congrès de Vérone. En France, en Angleterre, en Allemagne, la jeunesse
nourrie des souvenirs de l'antiquité classique, élevée dans l'admiration
d'Athènes, de Sparte et de Rome embrassa avec ardeur la défense des Hellènes. Des
sociétés de philhellènes se formèrent, ouvrirent des souscriptions,
envoyèrent de l'argent, des armes, des munitions ; C. Delavigne, Victor Hugo,
chantèrent les exploits de Canaris et de Botzaris ; les volontaires étrangers
affluaient. Les plus marquants furent : le comte André Métaxas, débarqué en
Morée, dès le début de l'insurrection, à la tête de six cents Ioniens ; le
colonel Fabvier ; le colonel Philippe Jourdain ; le colonel Toutier ; le
brillant comte de Santa-Rosa qui devait trouver une mort glorieuse au champ
d'honneur ; le comte Porro ; M. Raybaud, plus tard consul de France en
Amérique, le capitaine Balerte, tué en Crète ; Washington, descendant du
fondateur des Etats-Unis le général Norman ; sir Edward Church, auparavant
général au service de Naples ; lord Cochrane, qui avait commandé l'escadre du
Chili ; Hastings ; le colonel Stanhope ; lord Byron. Le grand poète que le
tant anglais avait forcé à s'expatrier avait consacré sa fortune, sa vie et
son talent à la cause de la liberté. Sous son inspiration parut un journal,
les Chroniques helléniennes ; il établit un service de poste et
négocia un emprunt en Angleterre. Ce sont ces Philhellènes qui ont fait la
Grèce contemporaine, ce sont eux qui, par leur héroïsme, ont permis aux
insurgés d'attendre Navarin. Sans Fabvier, le général Maison serait arrivé
trop tard. Comment les Hellènes ont-ils reconnu les services de ces hommes,
qui, entraînés par une généreuse folie, avaient dévoué leur existence,
dépensé leur fortune et versé leur sang pour les faire libres ? Par la plus
noire ingratitude[9]. Divisions des Grecs. Ibrahim-Pacha. Deuxième siège de Missolonghi (1826).
Malheureusement,
les chefs hellènes usaient leurs forces dans des querelles intestines qui les
empêchaient de profiter de leurs victoires. Colocotroni, soutenu par le parti
militaire, fut battu par Mavrocordato et déclaré traître à la patrie. La mort
de lord Byron eut pour conséquence de faire échouer l'emprunt ; la guerre civile
entrava la levée des contributions et les caisses du gouvernement se
trouvèrent sans argent. Khosrew-pacha
débarqua à Ipsara : cinq cents têtes et deux mille oreilles expédiées à
Constantinople furent les trophées de cette expédition. La flotte hellénique,
arrivée trop tard pour sauver Ipsara, attaqua les Musulmans à l'improviste et
reprit l'île : tous les prisonniers furent massacrés. Aux cruautés exercées
par les Ottomans sur les chrétiens, les Hellènes répondaient par de terribles
représailles ; la guerre se faisait sans pitié de part et d'autre : la
vieille barbarie renaissait en plein dix-neuvième siècle (1824). La
Turquie cependant commençait à se lasser de cette lutte sans trêve ni merci ;
le mufti attribuait les défaites à la justice divine « qui punissait les
excès commis par les Mahométans sur les rayas désarmés, les femmes et les
enfants » ; les provinces d'Asie refusaient les levées ; Mahmoud se
décida alors à recourir au pacha d'Égypte. Un hatti-chérif (16 janvier 1824)
investit Méhémet-Ali des pachaliks de Morée et de Candie et Ibrahim-pacha
partit à la tête de quinze mille hommes de débarquement et de soixante-trois
bâtiments de guerre. Candie dut se soumettre, mais l'escadre turco-égyptienne
battue à Halicarnasse par Miaulis fut forcée de rentrer aux Dardanelles et à
Alexandrie. Sur terre Dervisch-pacha essuyait une défaite à Ampliana et
Omer-Vrione était battu à Carvassara. Avec la
victoire reviennent la discorde et la guerre civile : Colocotroni et
Condouriotis se disputent le pouvoir, les armes à la main, et le premier est
battu à Corinthe. La
nouvelle du débarquement d'Ibrahim ramène la concorde, mais trop tard ; la
valeur brillante et désordonnée des Hellènes se brise contre la tactique
savante des troupes égyptiennes, disciplinées à l'européenne. En vain Miaulis
incendie deux frégates, deux corvettes et treize bricks devant Modon (12 mai 1825) ; Navarin, Arkadi, Calamata,
Tripolitza, tombent successivement ; Colocotroni est défait à Tricorpha et
Ypsilanti à Rizès et à Ardova. Ibrahim
s'honora par la modération, jusqu'alors inusitée, dont il fit preuve : la
garnison de Navarin se retira librement avec ses bagages et les habitants
n'eurent pas à souffrir la moindre insulte. C'était non seulement de
l'humanité et de la générosité, mais aussi de l'habile politique ; mais trop
de sang innocent avait été versé pour que ces sages mesures pussent porter
leurs fruits : toute la population de Navarin s'enfuit dans les montagnes (18 mai 1825). Le
découragement régnait parmi les insurgés ; Ibrahim s'avançait sans rencontrer
de résistance : tout se dispersait devant fui. Papa-Fléchas, un des anciens
hétairistes et un des premiers auteurs de la révolution, seul ne faillit pas
à son devoir. Connaissant
l'importance du plateau supérieur de l'Arcadie, il se porta, le 9 juin, avec
deux mille cinq cents hommes, au bourg de Maniates, point central de
plusieurs débouchés. Le
lendemain, les colonnes égyptiennes assaillaient ses positions Après six
heures d'une lutte obstinée, les Grecs lâchèrent pied ; seuls trois cents
Arcadiens se groupèrent autour de Papa-Fléchas qui, le sabre au poing, les
excitait à combattre et à gagner le ciel par le martyre. Ils luttèrent
jusqu'au soir et ne succombèrent qu'après avoir tué huit cents Égyptiens.
Papa-Fléchas résistait encore ; étonné de sa bravoure, Ibrahim lui cria : «
Papa, rends-toi, je t'accorde la vie. » — « Je ne veux aucune grâce de toi,
répondit le prêtre-soldat ; j'ai su faire révolter la Grèce contre ses tyrans
et je saurai mourir en la défendant. » Il ne restait plus aux Hellènes que
Nauplie, Athènes et Missolonghi. Les
succès d'Ibrahim avaient permis à Reschid-pacha de faire, sans obstacles,
tous les préparatifs nécessaires pour un nouveau siège de cette dernière
ville. Missolonghi avait alors une garnison de quatre mille Roméliotes
commandés par Nothi Botzaris, frère de Marco : une junte locale, chargée de
diriger les affaires civiles et militaires de l'Étolie, résidait dans ses
murs ; elle était composée de Jean Papa-Diamantopoulos, George Canaris et
Démétrius Tchémélis. Le siège commencé au printemps fut poussé d'abord avec
vigueur et des lignes de circonvallation entourèrent la place, pendant que la
flotte ottomane interceptait la mer. Sommé de se rendre, Botzaris répondit
que les clefs de la ville étaient suspendues à ses canons. Furieux de cette
fière réponse, Reschid ordonne aussitôt l'assaut : dix mille Albanais
s'élancent escaladant le bastion Botzaris et y plantent le drapeau du
Croissant. Mais le cri de « Défendons les cendres de Marco Botzaris » exalte
le courage des assiégés ; les Souliotes se précipitent dans la mêlée et
rejettent l'ennemi dans ses retranchements. Les assauts se succédèrent sans
interruption, toujours repoussés. Dans
les premiers jours de septembre, Miaulis, passant au travers de la flotte
ottomane, débarque dans la ville une grande quantité de vivres et de
munitions ; en même temps, Kristos Tzavellas, Kostas Frotomaras et George
Valtinos perçaient les lignes ottomanes et venaient avec leurs bandes
renforcer les défenseurs de Missolonghi. Le 16 décembre, Reschid résolut de
donner un assaut décisif : les bastions Rhigas, Macris et Montalembert
devaient être attaqués simultanément. Mais au moment où les Osmanlys allaient
toucher la contrescarpe du fossé, des mines préparées d'avance jouèrent tout
à coup. Éperdus en sentant la terre trembler et s'entrouvrir sous leurs
pieds, les soldats jettent leurs armes et s'enfuient en désordre. L'armée
de Reschid-pacha était décimée par les combats, ses troupes démoralisées
réclamaient impérieusement la levée du siège, prêtes à se mutiner ; enfin
Karaïskakis tenait la campagne et avait coupé les communications avec Salone
et Arta : le sérasker se décida alors à appeler Ibrahim à son aider A peine
arrivé, le fils de Méhémet-Ali, sur les conseils de Reschid, ordonna l'assaut
(27
décembre) : il
essuya un échec. Ibrahim, loin de s'obstiner dans un système d'attaque qui ne
pouvait produire aucun résultat, commença l'inspection du terrain, autour de
Missolonghi, ce qu'avaient toujours négligé de faire les généraux ottomans.
Il fallait d'abord isoler la place pour l'empêcher de renouveler son effectif
et ses approvisionnements ; les postes de Iasilidi, d'Anatolica et de Dolmas
furent emportés dans le courant de mars, leur perte ferma aux Hellènes toute
communication avec la mer. Quand Miaulis parut avec sa flotte, le 14 avril,
il ne put entrer en communication avec les assiégés. Missolonghi était perdu
: la famine allait accomplir l'œuvre que la force avait été impuissante à
exécuter. Bientôt la détresse fut au comble : après avoir épuisé tous les
vivres, on mangea les chevaux, les chiens, puis on eut recours aux herbes
salées du rivage. Ibrahim offrit une capitulation ; les Sou-botes, qui
formaient la majeure partie de la garnison, la rejetèrent avec mépris. Le
colonel Fabvier proposa au gouvernement provisoire d'aller avec, quinze cents
réguliers se joindre à Karaïskakis et tenter une attaque sur les lignes des
assiégeants. Son
offre fut repoussée : « Missolonghi, lui répondit-on, devait succomber, il
était inutile de la secourir ! » Le dernier acte du drame approchait :
pressés par la faim, les assiégés écrivirent à Karaïskakis que, le 22 avril,
à l'entrée de la nuit, ils exécuteraient une sortie générale, lui demandant
de la seconder par une attaque sur les derrières de l'ennemi. Karaïskakis,
malade, ne fit aucun mouvement pour favoriser ses compatriotes et Ibrahim,
prévenu par un déserteur, prit toutes ses dispositions pour faire échouer la
tentative désespérée des assiégés. Au jour
fixé, la population entière, composée de trois mille combattants et de six
mille femmes, enfants et vieillards, sortit dans le plus grand silence ; les
Souliotes s'étaient élancés en avant aux cris de Frères, en avant, mort
aux barbares ! Mais l'ennemi était sur ses gardes et les accueille
par un feu meurtrier ; la colonne qui renfermait la population non
combattante, effrayée, se rejette dans la ville. Profitant de la confusion,
les Égyptiens pénètrent dans les batteries, pêle-mêle avec les fuyards.
Kristos Kapsalis réunit autour de lui dix-huit cents femmes, enfants ou
vieillards infirmes, et se barricada dans un grand édifice qui contenait les
munitions de guerre. Il
attendit, sombre et résigné, que les ennemis fussent en foule autour de
l'édifice et s'écriant alors : « Seigneur, ayez pitié de nous », il mit le
feu aux poudres : deux mille Egyptiens périrent avec les chrétiens de
l'héroïque Kapsalis. Les
Souliotes avaient cependant franchi les retranchements des Turcs, mais au
lieu de trouver devant eux les troupes de Karaïskakis, ils se heurtèrent aux
Albanais postés en observation par Ibrahim. Environnés par des forces
décuples, ils réussirent à briser le cercle de fer qui les étreignait et à
gagner Salone : ils n'étaient plus que dix-huit cents. Apprenant
que la chute de Missolonghi avait jeté la consternation dans la Grèce, ces
vaillants soldats écrivirent (7 mai) au gouvernement central : «
Gouverneurs de la Grèce, ne perdez pas courage ! Si vous avez confiance en
nous, nous sommes encore en état de rendre d'utiles services à la patrie et
de venger les tombes renversées de l'immortel Marco Botzaris et du généreux
Anglais qui nous consacra ses chants poétiques, sa fortune et sa vie.
Missolonghi n'existe plus que dans ses ruines, mais il est partout avec nous
; le sang qui coule dans nos veines est toujours le même. Nous sommes les
mêmes hommes qui avons défendu les droits sacrés de la patrie et ceux de la
liberté, tant sur les montagnes escarpées de Souli que dans les murs
croulants de Missolonghi. » Siège d'Athènes (1827). Guerre civile en Grèce : deuxième
congrès d'Épidaure (1826). Assemblée de Trézène.
La
chute de Missolonghi avait mis fin aux mouvements de l’Etolie, de l'Acarnanie
et de la Grèce occidentale. Les deux généraux victorieux se séparèrent :
Ibrahim essaya en vain de pénétrer dans le Maïna et alla se reposer à. Modon
de ses fatigues et de ses victoires ; Reschid marcha sur Athènes dépourvue de
troupes. Karaïskakis
et Fabvier volèrent au secours de la ville, à la tête de sept mille hommes.
Reschid battu dans deux rencontres à Chaïdari (10 et 20 août 1826) dut abandonner le Pirée et
Phalère, et Fabvier, forçant les lignes des assiégeants, pénétra avec quinze
cents Sachios (réguliers) dans l'Acropole dont il avait consenti à diriger
la défense. Karaïskakis voulait affamer l'armée musulmane, mais le général
Church et lord Cochrane, dont l'opinion était de livrer bataille, attaquèrent
le 4 juin 1826. La victoire favorisa les Hellènes, mais Karaïskakis, frappé
d'une balle au bas, ventre, succombait à sa blessure et sa mort amena la
malheureuse journée du 6 juin. Ce
jour-là une attaque générale avait été résolue contre les Turcs : quatre
mille hommes devaient débarquer à Munychie et s'en emparer ; en même temps
les corps du Pirée et d'Éleusis devaient commencer leur mouvement offensif.
L'opération mal exécutée échoua complètement : les corps grecs agirent
isolément, sans s'inquiéter les uns des autres ; enveloppés par la cavalerie
ennemie, ils ne surent pas se former en carrés et leurs colonnes de division
furent sabrées. Church et lord Cochrane durent se rembarquer précipitamment.
Tous les prisonniers, furent décapités. Church alors entra en pourparlers
avec Reschid et arrêta les bases d'une capitulation : il envoya à la garnison
de l'Acropole l'ordre d'évacuer la forteresse et de la remettre aux mains des
Turcs : Fabvier refusa. Mais la famine vint mettre la division parmi la
garnison : Fabvier ne fut plus maître de ses soldats. Obligé de céder, il
évacua l'Acropole, sortit librement avec armes et bagages et avec les
honneurs de la guerre. Que
faisaient les chefs hellènes pendant la douloureuse agonie d'Athènes ? Ils
usaient dans de sanglantes rivalités les forces de la nation et se
disputaient, à main armée, le pouvoir éphémère d'un Etat encore incertain.
Les primats voulaient traiter avec les Turcs, tandis que les chefs
militaires, rejetant toute idée d'accommodement, ne voulaient poser les armes
qu'après la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce. Le parti militaire
lui-même se divisait en deux fractions : les Péloponnésiens et les
Roméliotes. Les premiers avaient un moment songé à se donner à l'Angleterre ;
l'énergique résistance des chefs de la Grèce occidentale fit échouer ce
projet. En vain Ypsilanti, Condouriotis essayent-ils de faire entendre le
langage de la raison et du patriotisme, leurs paroles ne trouvaient pas
d'écho dans les cœurs. Les récriminations se croisaient, les haines se
déchaînaient : on ne reculait devant aucun moyen pour les satisfaire.
Odysseus, le plus brillant des palikares de la Grèce occidentale, était
assassiné par ordre de son lieutenant Gouras et de Mavrocordato. Son
beau-frère, l'Anglais Trelawnay, n'échappait qu'avec peine au poignard des
assassins dépêchés pour faire main basse sur les trésors d'Odysseus.
Mavrocordato faisait expulser le colonel Jourdain, emprisonner Varnakiotis
opposés au projet de vendre la Morée à la Grande-Bretagne et excitait à Hydra
une sédition populaire qui faillit coûter la vie aux frères Condouriotis.
Zaïmis, Delyanni, détournaient les Péloponnésiens de marcher au secours de la
Grèce occidentale. Le
deuxième congrès d'Epidaure décida (24 avril 1826) de s'adresser à l'Europe
entière et d'implorer son secours au cas où la Porte refuserait d'accéder aux
demandes suivantes des Hellènes 1°
Incapacité des Turcs à résider et à posséder en Grèce ; 2°
Évacuation des forteresses par les Turcs et leur cession aux Hellènes ; 3°
Liberté pour les Hellènes de s'organiser comme ils l'entendraient ; 4°
Organisation d'une force militaire et d'une marine de guerre nationale pour
maintenir la sécurité à l'intérieur et protéger le commerce maritime ; 5°
Extension des lois et droits de la Grèce à tous les habitants du continent,
des îles, de Négrepont, de Candie, qui s'étaient incorporés au gouvernement
hellénique ; 6°
Droit de battre monnaie et de garder un pavillon spécial ; 7°
Tribut annuel à la Porte, établi conformément aux ressources de la Grèce. Le
congrès d'Épidaure n'avait remédié à rien ; pour mettre fin aux intrigues des
primats et clore les dissensions qui déchiraient la Grèce, les Condouriotis
invitèrent les représentants de la nation à se réunir à Hermione. Zaïmis leur
opposa une assemblée rivale à Égine : la guerre civile éclata ; heureusement
l'intervention de sir Ed. Church et de lord Cochrane décida les deux
assemblées à se réunir à Trézène et à élire président de la république
hellénique le comte Jean Capo d'Istria. Né à
Corfou, Capo d'Istria avait toujours soutenu la cause des Grecs qu'il
regardait comme ses compatriotes. Doué de talents supérieurs, il était devenu
ministre des affaires étrangères de Russie, et, au congrès de Vienne, en
1815, il avait tenté d'intéresser les souverains au sort de la Grèce. Lors
des premiers mouvements hétairistes en 1820, il avait fait tous ses efforts
pour empêcher les cabinets européens de confondre les insurgés avec les
carbonari. Ses chaleureux plaidoyers pour les Grecs, au congrès de Vérone, le
firent presque tomber en disgrâce auprès de l'empereur Alexandre. Il n'en
continua pas moins de se dévouer pour la Hellade et de lui rendre d'importants
services. Intervention de l'Europe. Convention d'Akkerman. Triple alliance :
bataille de Navarin (1827), protocole de Londres (1828).
La
prise de Missolonghi et d'Athènes avait anéanti l'insurrection dans la Grèce
occidentale. Dans la Morée, Ibrahim avait reçu la soumission de l'Élide et de
l'Achaïe ; les Grecs ne possédaient plus que les trois places fortes de
Nauplie, d'Acro-Corinthe et de Monembasie. Le pacha se préparait à terminer
la guerre d'un seul coup et prenait ses dispositions pour investir les
derniers refuges de l'indépendance hellénique. L'argent manquait totalement
aux Grecs : les sommes provenant des emprunts contractés à Londres et les
dons volontaires des philhellènes avaient été gaspillés dans des luttes
fratricides. Les marins et les insulaires retournaient à leurs habitudes de
piraterie, ne respectaient aucun pavillon et pillaient tous les bâtiments
marchands, malgré la présence des escadres européennes. La
cause hellénique était perdue, quand la France, l'Angleterre et la Russie
sommèrent les belligérants de suspendre les hostilités. Les Hellènes se
hâtèrent de saisir la planche de salut qui leur était tendue et adhérèrent à
l'armistice. La Porte, elle, refusa de traiter avec des esclaves révoltés et
continua les opérations militaires. Les trois puissances résolurent alors de
venir à bout, même par la force, de la résistance du sultan. L'Hétairie
avait grandi sous la protection russe, mais Alexandre Ier, croyant voir dans
l'insurrection les agissements du parti révolutionnaire, avait annoncé
hautement son intention de rester fidèle aux traités. L'incarcération du
banquier de l'ambassade de Russie à Constantinople amena une protestation du
comte Strogonoff qui quitta la capitale avec éclat. L'Angleterre s'interposa
pour prévenir un conflit. Le czar proposa la division de la Grèce en trois
principautés, soumises au même régime que la Moldavie et la Valachie, sous le
protectorat de l'Europe (1824). Ce projet fut repoussé à la fois par le Divan et par les
insurgés ; les négociations continuèrent jusqu'à la mort d'Alexandre (décembre 1825), sans amener de solution. Le
nouveau czar, Nicolas Ier, appuyé par l'Angleterre, imposa au sultan la
convention d'Akkerman. La
navigation de la mer Noire était ouverte à la Russie ; la Moldavie et la
Valachie rentraient en possession du droit d'élire leurs princes pour une
période de sept ans, les hospodars ne pouvaient être destitués sans le
consentement du czar ; la Serbie devenait principauté vassale ; il ne restait
aux Turcs que le droit de tenir garnison à Belgrade et dans trois autres
forteresses, et un faible tribut (octobre 1826). Pour la
question hellénique il fut décidé que l'Angleterre et la Russie uniraient
leurs efforts afin de mettre un terme à la lutte. Les cabinets de Paris, de
Vienne et de Berlin donnèrent leur adhésion. Le 5 février 1827, l'Angleterre
offrit au Divan la médiation des puissances. La réponse du reis-effendi fut
catégorique : « Sa Hautesse n'admettrait jamais d'intervention entre
elle et ses rayas, et à l'avenir elle ne répondrait plus à des propositions
de ce genre » (10 juin). La
Porte était incontestablement dans son droit, mais en politique la force
prime le droit. La Russie, exploitant le refus hautain des ministres
ottomans, signa avec les cabinets de Saint-James et des Tuileries le traité
du 6 juillet 1827. Les puissances alliées s'engageaient à intervenir pour
amener la conclusion d'un arrangement basé sur la séparation civile des deux
populations ; la Grèce devait former une principauté tributaire. Un article
secret fixait à un mois le délai d'acceptation. L'ultimatum
de la triple alliance trouva la Porte impassible, elle déclara s'en tenir à
la note du 10 juin. Les flottes alliées reçurent l'ordre d'empêcher tout
mouvement des forces turques et égyptiennes. L'amiral Codrington et l'amiral
de Rigny communiquèrent leurs instructions à Ibrahim. Le pacha consentit à
attendre des ordres nouveaux de son père et du sultan ; il s'engagea, sur
l'honneur, à ne pas faire sortir sa flotte de la rade de Navarin. L'armistice
accepté, de fait, par Ibrahim, restait à le faire observer des Grecs. Sur les
instances de l'amiral Codrington, lord Cochrane renonça à une expédition
projetée sur les côtes d'Albanie, mais Hastings, avec six bâtiments, attaqua
et détruisit, devant Missolonghi, une flottille turque de onze voiles (30 septembre). A cette
nouvelle, la fureur d'Ibrahim fut sans bornes : « Comment, s'écriait-il, les
Grecs protégés par les Européens pourront poursuivre les hostilités, pendant
qu'on lie les mains aux Ottomans ? » Se jugeant dégagé de son serment, il
donna l'ordre d'appareiller pour surprendre Hastings et l'anéantir. Les
escadres anglaise et française avaient quitté leur croisière pour aller
s'approvisionner à Zante et à Milo. Avertis par les frégates laissées en
observation, les deux amiraux reviennent à toutes voiles et rallient, en
route, l'escadre russe de l'amiral de Heyden. Le commandant Spencer, du
Talbot, reçut l'ordre de se présenter devant l'amiral turc, Halet-Bey, pour
lui signifier de s'arrêter. L'amiral turc répondit qu'il allait rejoindre
Ibrahim sous les ordres duquel il se trouvait placé et remit à la voile, dans
la direction de Navarin, suivi par les navires anglais. En ce
moment Ibrahim reçut des instructions de Constantinople, datées du 21
septembre, et lui enjoignant de reprendre immédiatement les opérations.
Aussitôt les troupes turco-égyptiennes envahirent la Messénie et l'Arcadie et
commirent à Calamatade tels excès que le capitaine Hamilton, témoin oculaire,
écrivit à sir Codrington : « Si Ibrahim reste en Grèce, plus d'un tiers des
habitants mourront de faim. » Les
instructions de sir Codrington lui prescrivaient d'éviter tout acte
d'hostilité envers les Turcs ; cependant les récits du temps prétendent qu'en
marge des instructions remises par le premier lord de l'amirauté, duc de
Clarence, plus tard Guillaume IV, il y avait : « Ceci ne vous empêchera pas,
mon cher Edward, de brûler de la poudre quand l'occasion s'en présentera. » En tout
cas, l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, Strafford-Canning, écrivait
à l'amiral : « Nous
sommes d'accord, que si les mesures à prendre ne doivent pas dégénérer en
hostilités, et, bien que l'intention manifeste des gouvernements alliés soit
d'éviter une guerre, autant que possible, néanmoins vous devez, selon vos
instructions, empêcher l'arrivée des renforts, et pour cela, lorsque tout
autre moyen aura été épuisé, recourir au canon. » Le 16
octobre, les commandants des escadres sommèrent Ibrahim de rappeler ses
troupes, de renvoyer sa flotte aux Dardanelles et à Alexandrie et d'évacuer
la Morée. On répondit qu'Ibrahim était absent et qu'on lui transmettrait la
communication. Le 18, un conseil de guerre tenu entre les trois amiraux
décida de faire une démonstration imposante, sans toutefois en venir aux
mains. En conséquence, deux jours après, la flotte combinée, forte de vingt
et quelques bâtiments de toute grandeur, pénétrait dans la rade de Navarin ;
les vaisseaux ottomans, au nombre de quatre-vingts, étaient rangés sur une
triple ligne en forme de croissant. Des deux côtés on n'avait pas l'intention
de combattre ; un déplorable malentendu amena l'effusion du *sang. Un coup de
feu, parti du côté des Turcs, atteignit un parlementaire anglais, envoyé pour
faire changer de place à des brûlots ottomans. Le capitaine Follows, du
Darmouth, répondit par une vive fusillade. Le contre-amiral de Rigny héla le
commandant de l'Emina, frégate égyptienne, dont les vergues touchaient celles
de son navire, et lui dit que si les Égyptiens renonçaient à la lutte, il
agirait de même. Les Egyptiens accueillirent cette exhortation par un feu de
tous leurs canons dirigé sur le vaisseau français. Cependant l'amiral
Codrington envoya encore une chaloupe à Moharrem-Bey, commandant de l'escadre
égyptienne, pour l'avertir qu'il était disposé à éviter tout acte d'hostilité
; mais un coup de fusil, tiré du vaisseau-amiral turc, tua le timonier de la
chaloupe, et l'Asie reçut une bordée de mitraille. La bataille était engagée
; elle dura cinq heures : le soir, il ne restait plus de la flotte ottomane qu'une
quinzaine de bricks ou corvettes. Ibrahim
était absent lorsqu'eut lieu la destruction de ses vaisseaux. Loin de songer
à en tirer vengeance en molestant les chrétiens, il déclara qu'il punirait de
mort quiconque oserait porter la main sur un Franc. Le désastre
de Navarin ne fut connu à Constantinople que le 2 novembre ; aussitôt le
Réis-Effendi remit aux ambassadeurs des puissances alliées, le mémorandum
suivant : 1° Les
alliés renonceront à toute ingérence dans les affaires des Grecs. 2° Ils
payeront à la Porte une indemnité pour les vaisseaux détruits à Navarin et
lui feront des excuses. Pour
appuyer ce langage, il aurait fallu 500.000 hommes ; les ambassadeurs des
trois puissances déclarèrent les rapports rompus et s'embarquèrent (8 décembre). Dix jours
après un hatti-chérif appela les musulmans à la guerre sainte : « Le but des
infidèles, disait la proclamation, est d'anéantir l'islamisme et de fouler
aux pieds la nation musulmane. Que tous les fidèles sachent que le combat est
un devoir pour nous ; qu'ils se gardent donc bien de songer à une solde
mensuelle ou à une paye quelconque. Au contraire nous devons faire le
sacrifice de notre vie, remplir avec zèle les devoirs que nous impose
l'honneur de l'islamisme, unir nos efforts pour le maintien de la religion
jusqu'au jour du jugement. C'est le seul moyen pour les musulmans d'obtenir
leur salut dans ce monde et dans l'autre. » La
Russie, que visait surtout le hatti-chérif, répondit par une déclaration de
guerre qui trouvait la Turquie privée de son ancienne armée et sans avoir eu
le temps d'en former une nouvelle. Mahmoud venait de détruire enfin les
insolents prétoriens qui, depuis plus d'un siècle, avaient causé les
désastres de l'empire. L'appui
des puissances alliées permit aux Hellènes de reconquérir le terrain perdu :
les Turcs, renfermés dans Patras, Coron, Navarin, Modon, se bornèrent à
garder leurs positions. Enfin, un corps d'armée français se préparait à
débarquer dans la Morée. Ibrahim conclut une convention, en vertu de laquelle
il devait s'embarquer sur ses propres vaisseaux, rendre les prisonniers et ne
laisser que-12.000 hommes dans les places occupées par les Ottomans (3 août 1828). L'embarquement commença le 7
septembre ; toutes les places se rendirent sans coup férir au général Maison
; Patras essaya seule de résister, elle fut enlevée d'assaut. La Morée était
libre. La
conférence du 16 novembre 1828 discuta la question de l'indépendance
hellénique et la délimitation du nouvel Étai. Invité à s'y faire représenter,
le sultan refusa, fidèle à son système de ne point traiter avec des rebelles.
Le protocole de Londres (16 nov. 1828) plaça la Morée et les Cyclades sous la garantie
des trois puissances et proclama son indépendance sous un prince chrétien,
choisi par les alliés. La principauté devait payer à la Porte un tribut de
500.000 piastres et indemniser les propriétaires musulmans expulsés. Cette
décision ne satisfaisait aucune des deux parties ; les hostilités reprirent.
Les victoires de la Russie allaient triompher des dernières résistances de la
Porte. Guerre avec la Russie (1828-1829). Traité d'Andrinople (1829).
La paix
était à peine rompue entre la Porte et la Russie que les armées du czar
avaient franchi le Pruth et occupé les principautés. Le général Roth devait
rester en observation devant Silistrie, le général Valof investir Braïla,
pendant que l'armée principale s'engagerait dans les défilés du Balkhan
oriental et que la flotte appuierait son mouvement. Le
sérasker Husséïn-Pacha avait son quartier général à Schoumla ; Yousouf Pacha
de Sérès commandait à Varna, et Khosrew, favori du sultan, protégeait la
capitale. Le
sérasker repoussa les Russes de Silistrie, mais le 16 juin 1828 Braïla
capitulait devant le grand-duc Michel. La chute de cette place entraînait la
perte de la Dobroudja, et le 6 juillet les Cosaques entraient à Bazardjik.
L'alarme était à Stamboul ; un grand divan tenu le 18 juillet, en présence du
sultan, agita la question de la cessation des hostilités. Les avis étaient
partagés quand Mahmoud s'écria : « Qu'on laisse le cheval en liberté, il
arrivera bientôt au but. » Le parti de la guerre l'emporta et le grand-vézir
partit pour l'armée. Cependant
la victoire volait avec les aigles moscovites. Le czar avait pris le
commandement en personne, et établi son quartier général à Bazardjik ;
Pravadi était occupé par le général Beckendorf ; Schoumla était tourné et la
possession d'Eski-Stamboul permettait aux Russes de menacer la capitale ;
enfin Silistrie était bloquée et le siège de Varna commençait. Mais bientôt
la famine et les maladies déciment les Russes ; une attaque sur Schoumla
échoue ; Eski-Stamboul est évacué ; le kapoudan-pacha, Izzet-Mohammed,
parvient à ravitailler Varna et le grand vézir marche avec 20.000 hommes, au
secours de la place. Malheureusement pour les Ottomans, Yousouf-Pacha vendit
la ville (10
octobre) ; le
kapoudan-pacha, abandonné par la garnison entraînée par l'exemple de son
indigne chef, s'empara de la citadelle, avec 300 braves, et menaça de se
faire sauter. Le czar accorda à cette poignée de héros le libre passage et
leur fit rendre les honneurs dus à leur valeur. Yousouf, condamné à mort,
alla jouir en Russie de l'or qui avait payé son infamie. En
Asie, les Osmanlys n'avaient éprouvé que des revers : Poti et Anapa étaient
tombés au pouvoir du prince Mentschikoff. Son successeur, le comte
Paskievitch, prit successivement Kars, Ardahan, Toprakkalé, et battit une
armée de 30.000 hommes près d'Akhalzick. Inquiète
des succès de la Russie, l'Autriche essaya d'entraîner la France et
l'Angleterre dans une intervention en faveur de la Turquie. L'Angleterre
était favorablement disposée, mais Charles X s'opposa formellement à toute
intervention. Les Bourbons voulaient exclure les Anglais de la Méditerranée
et reprendre toute la rive gauche du Rhin ; pour arriver à son but, le
gouvernement français laissait la Russie libre de marcher sur Constantinople,
en échange de son aide contre l'Allemagne[10]. Le
sceau de l'empire avait été confié au brave Reschid-Pacha, le vainqueur de
Missolonghi et d'Athènes ; pour débloquer Silistrie, il investit Pravadi et
assaillit inopinément le général Roth. Le général en chef russe, comte
Diébitch, laissant à Krassofsky le soin de contenir la garnison de Silistrie,
marche au secours de son lieutenant, opère sa jonction, et remporte sur le
grand-vézir la sanglante victoire de Kolewtcha (11 juin 1829). Dix-neuf
jours après, Silistrie ouvrait ses portes aux vainqueurs. Diébitch avait
désormais ses communications assurées et ses derrières garantis : laissant un
faible corps amuser le grand-vézir retranché sous Schoumla, il tourne cette
position, s'enfonce hardiment dans les Balkhans, franchit la passe de
Kamtchlik et le défilé de Nadir-Derbend et arrive à Bourgas, sans que
l'ennemi ait soupçonné cette marche audacieuse. Beschid, trop tard éclairé,
s'efforce en vain de réparer sa faute : son avant-garde est défaite à Aïdos,
lui-même est battu à Slivno. Diébitch marche sur Andrinople ; malgré une
garnison de 10.000 hommes, la seconde ville de l'empire se rend, sans tirer
un coup de fusil ; Kirk-Klissa ; Dimetoka, Ipsala, Enos sont occupés et
l'armée victorieuse donne la main aux deux escadres des amiraux Greigh et de
Heyden, dont l'un bloquait l'entrée des Dardanelles, tandis que son collègue
mouillait devant Kara-Bounar. En
Asie, Paskiévitch battait successivement le pacha d'Erzeroum, le pacha de
Trébizonde, s'emparait d'Erzeroum, de Baïbourt et marchait sur Trébizonde. La
nouvelle de la conclusion de la paix vint arrêter ses succès. En
Grèce, la campagne de 1829 avait été toute à l'avantage des Hellènes. Le
général Church avait pris Vonitza ; Lépante s'était rendue à Augustin Capo
d'Istria, après un blocus de quarante jours (mars) ; Missolonghi appartenait de
nouveau aux Hellènes (8 mai), et Arslan-Bey, battu à Castello di Pietra par Démétrius
Ipsilanti, évacuait Livadia et Fontana (26 septembre). Ce fut le dernier acte de la
guerre. La
Porte effrayée de la marche de Diébitch, et se croyant impuissante à défendre
Constantinople, avait sollicité un armistice pour débattre les conditions de
la paix. Les négociations commencèrent sous la médiation de la Prusse, et le
14 septembre était signé le traité d'Andrinople. Le
Pruth restait la limite des deux empires en Europe, mais la Russie acquérait
les bouches du Danube, la libre navigation de la mer Noire dans la
Méditerranée, Poti et la partie supérieure du bassin du Kour en Asie. Cette
dernière clause isolait la Turquie des populations belliqueuses du Caucase et
préparait leur soumission. Les privilèges de la Moldavie et de la Valachie
étaient confirmés ; les hospodars, élus à vie, ne pouvaient être destitués
que dans certains cas et du consentement du czar ; il était interdit à tout
musulman d'habiter dans les principautés ; un délai de dix-huit mois leur
était accordé pour se défaire de leurs propriétés. Quant à la Serbie, sa
situation restait telle que la convention d'Akkermann l'avait établie. La
Porte payait en outre une indemnité de guerre de 125 millions, amortissable
en dix annuités, plus 16 millions aux négociants russes, à titre de compensation
pour les pertes que la guerre leur avait fait éprouver. Les troupes russes
devaient évacuer Andrinople, après le premier payement de l'indemnité ; se
replier derrière les Balkhans après le second ; repasser le Danube après le
troisième. L'occupation militaire des principautés servait de gage pour le
payement des autres annuités. Enfin le sultan adhérait au traité de Londres
et au protocole du 22 mars. Quelques
mois plus tard (1830),
la Porte reconnaissait l'indépendance de la Grèce et acceptait la
délimitation fixée par les puissances. Le nouvel Etat comprenait les
Cyclades, Négrepont, la Morée ; dans la Grèce continentale, une ligne
conventionnelle, tirée du golfe de l'Arta au golfe de Volo, la séparait de la
Turquie. Cette frontière irrationnelle qui devait plus tard susciter de
graves difficultés, fut surtout l'œuvre de l'Autriche et de l'Angleterre. La
Grèce était libre, mais ses éternelles dissensions allaient forcer l'Europe à
intervenir encore pour assurer l'établissement d'un gouvernement stable et
régulier. La Grèce sous le comte Capo d'Istria.
Le
comte Capo d'Istria était arrivé en Grèce en 1828, après s'être assuré
l'appui des Ministres de France et d'Angleterre. Ses fonctions n'étaient pas
définies : l'assemblée de Trézène n'avait désigné aucun conseil, aucun corps
chargés de l'aider et de partager avec lui le pouvoir législatif : il était,
par le fait, investi d'une véritable dictature. C'était le seul moyen
d'imposer silence aux factions et de les maintenir dans l'obéissance. Les
premiers soins du nouveau président se portèrent sur la piraterie ; il se
concerta avec les amiraux européens, chargea Miaulis, Criesis et Canaris de
faire la chasse aux forbans et rendit responsables des dommages toutes les
communes maritimes qui leur donneraient asile dans leurs ports. Ces mesures
vigoureuses portèrent leurs fruits ; en moins de trois ou quatre mois les
mers de la Grèce étaient purgées des brigands. Mais bien des haines couvèrent
dans l'ombre, et elles devaient aboutir à l'assassinat du comte. Les
puissances signataires du traité de Londres avaient invité le président Capo
d'Istria à désigner le candidat qu'il jugeait convenable de placer sur le
trône de Grèce ; il proposa le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha. Les
pourparlers entamés avec le prince échouèrent par suite de la duplicité du
comte Capo d'Istria, comme l'en accusèrent ses ennemis[11]. Les primats, dont il avait
entrepris de détruire l'influence, les chefs des palikares qu'il entendait
plier à l'obéissance et au respect de la loi, crièrent à l'ambition et à la
tyrannie. Pendant que Colocotroni, Nikitas, Karavias, embrassaient le parti
du président, les insulaires et les Maïnotes se soulevaient contre lui. Le
prétexte de la révolte était la délivrance de la Grèce gémissant sous le joug
d'un tyran ; le véritable motif prenait sa source dans une vengeance
particulière. Dans sa
répression de la piraterie, le comte Capo d'Istria avait été inexorable ;
satisfaction avait été donnée à toutes les plaintes, et les tribunaux grecs
avaient appliqué la loi sans se laisser arrêter aux considérations de
personnes. Sur les réclamations reconnues fondées d'un négociant de
Marseille, nommé Godbout, la puissante famille des Mavromichalis avait été
convaincue d'avoir fait piller, en 1827, dans le golfe de Calamata, un brick
richement chargé appartenant à ce négociant. Les Mavromichalis avaient été
condamnés à la restitution et à des dommages-intérêts ; par égard pour leurs
services on avait écarté la question criminelle. Mais les Mavromichalis, ces
beys du Maïna, qui ne relevaient que de leur sabre, regardèrent cette
condamnation comme une insulte et menacèrent hautement le président qui fit
arrêter le vieux Petro-Bey. Aussitôt tout le Maïna s'insurge ; pour éviter la
guerre civile, le comte Capo d'Istria consent à rendre la liberté à son
captif, mais Petro-Bey déclare qu'il n'acceptera la liberté que si le
président souscrit aux changements qu'il proposera dans le régime
administratif. Le président de la Grèce ne pouvait accepter cette condition
humiliante ; il refusa et Petro-Bey resta en prison. Les
Hydriotes excités par Miaulis qui reprochait au comte Capo d'Istria de
sacrifier les insulaires aux Péloponnésiens et de favoriser la Russie,
levèrent l'étendard de la révolte et s'emparèrent du grand arsenal national
établi à Paros. Dans cette position critique, le comte Capo d'Istria réclama
l'assistance des ministres résidents des trois puissances alliées. Les
représentants de la France et de l'Angleterre se bornèrent à des
protestations platoniques d'appui, le ministre de Russie agit seul
activement. D'après ses ordres, l'amiral Record établit un blocus rigoureux
devant Paros et repoussa à coups de canon les vaisseaux qui tentèrent de
sortir. Pour empêcher la flotte grecque de tomber au pouvoir du président,
Miaulis ne recula pas devant son incendie (13 août 1831). L'action de Miaulis, célébrée
comme un trait d'héroïsme par tous les ennemis du comte Capo d'Istria, excita
leur haine jusqu'à la frénésie. Un complot s'ourdit : le 9 octobre, dans
l'église de Saint-Spiridion, le comte Capo d'Istria tombait frappé d'un coup
de poignard par George Mavromichalis, pendant que Constantin Mavromichalis
lui fracassait la tête d'un coup de pistolet. Le
crime trouva des apologistes ; dans plusieurs endroits, les étudiants
entonnèrent l'hymne d'Harmodius et d'Aristogiton ; mais en général le peuple
rendit justice à la bonne administration du comte et honora sa mémoire. L'anarchie, un moment comprimée, déchira la Grèce avec plus de violence que jamais. Les palikares de la Homélie livrèrent bataille à ceux de la Morée et la Grèce fut en proie aux chefs militaires et à la rapacité de leurs soldats. Les trois puissances alliées intervinrent encore une fois et imposèrent aux Grecs, pour souverain, le fils cadet du roi de Bavière (mai 1832), et dans les derniers jours de décembre le nouveau roi débarquait à Nauplie, avec un corps de troupes bavaroises. |
[1]
Gordon, Histoire de la révolution grecque.
[2]
Il faut prendre le mot brigand dans son ancienne signification de banni.
[3]
Rapport du consul d'Angleterre à Patras, M. Green.
[4]
Amiral Jurien de La Gravière, Missions extérieures du Levant.
[5]
Amiral Jurien de La Gravière, Missions extérieures du Levant.
[6]
Juchereau de Saint-Denys, Histoire de l'empire ottoman.
[7]
Rapport du commandant le Play, aide-de-camp de l'amiral de Rigny, cité par
l'amiral Jurien de La Gravière.
[8]
Général Juchereau de Saint-Denys, Histoire de l'empire ottoman.
[9]
Voyez Edmond About, Grèce contemporaine.
[10]
Lorsque éclata la révolution de Juillet, M. de Polignac était en train de
conclure avec le czar un traité d'alliance offensive et défensive. La Russie
s'emparait de Constantinople ; la France prenait la Belgique, la Hollande et le
Rhin. On achetait la neutralité bienveillante de l'Autriche par le don de la
Bosnie, de la Serbie et de la Valachie. L'Autriche immobilisait la
Confédération germanique, tandis que la France entraînait à sa suite les
Bourbons d'Espagne et d'Italie. La Prusse restée seule avec l'Angleterre était
incapable de s'opposer à ce bouleversement de l'Europe.
(Pièces diplomatiques trouvées à la révolution de
Juillet dans les papiers du prince de Polignac.)
[11]
Saint-René Taillandier, Le roi Léopold et la reine Victoria.