HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE CINQUIÈME. — LES RÉFORMES

 

CHAPITRE XVII. — MUSTAPHA III : PREMIER ESSAI DE RÉFORMES (1787-1789).

 

 

Raghyb-Pacha. — Guerre avec la Russie. Situation critique de l'empire. — Revers de la Porte. Réformes du baron de Tott. —Dernières années de Mustapha : sa mort (1774). Son caractère. — Abdul-Hamid. Traité de Kaïnardji (1774). — Annexion de la Crimée par la Russie (1784). La Porte lui déclare la guerre (1787). Mort d'Abdul-Hamid.

 

Raghyb-Pacha.

Le sultan, dès les premiers jours, manifesta hautement l'intention de changer la politique de la Porte. Quand il se rendit à Eyoub pour ceindre le cimeterre d'Osman, il s'arrêta devant la caserne des Janissaires : suivant l'usage, établi depuis Suleyman, l'agha des Janissaires lui présenta une coupe de cherbet : « Camarades, dit alors le Grand Seigneur, j'espère, au printemps prochain, la boire avec vous sous les murs de Bender. »

Cependant son règne commençait au milieu du mécontentement général, excité par des lois somptuaires d'une violence et d'une vigueur extrêmes, et de l'indignation publique, causée par le massacre de la caravane des pèlerins de la Mecque et la perte du vaisseau amiral que les esclaves chrétiens avaient enlevé et conduit à Malte, pendant que la majeure partie de l'équipage était à terre.

Heureusement l'activité du padischâh trouva tin autre aliment que les lois somptuaires. Le soin de mettre l'ordre dans les finances et de réprimer les abus l'occupa bientôt tout entier. Les dépenses du harem furent sévèrement contrôlées et l'article de l'habillement des femmes tarifé à deux cent cinquante livres par an ; le Kyslar-Agha perdit toute son importance en perdant l'administration des biens Vakoufs qui fut confiée au grand-vézir. Mais une mesure maladroite et néfaste fut l'altération des monnaies à point tel « que les faux monnayeurs travaillent aujourd'hui en Turquie à l'avantage du peuple : quelque alliage qu'ils emploient, le coin du Grand-Seigneur est encore au-dessous du titre qu'ils donnent à leurs espèces[1]... »

En même temps, Raghyb-Pacha établissait des lazarets contre la peste, fondait, à ses frais, la première bibliothèque publique de Constantinople. Pour empêcher le renouvellement de la famine et soustraire le transport des céréales aux dangers et à l'incertitude de la navigation par mer, il avait formé le projet de couper l'Asie-Mineure par un canal navigable. Ce plan, dont l'idée appartient à Pline, consistait dans la réunion du fleuve Zacharie à la ville d'Isnik (Nicée), en se servant d'un lac situé à moitié chemin, dont les eaux auraient alimenté les écluses. Mais la mort empêcha Raghyb de donner suite à ses plans et de les réaliser (1762). Beaucoup plus instruit que ses compatriotes, il ne partageait pas leurs préjugés. Un Allemand se présenta un jour à la Porte et fit soupçonner par ses gestes plus que par son langage, qu'il désirait se faire Turc. Étonné, le grand-vézir voulut connaître le véritable motif de cette apostasie ; le candidat répondit dévotement que Mahomet lui était apparu pour l'inviter à mériter toutes les faveurs attachées à l'islamisme.

« Voilà un étrange coquin ! s'écria Raghyb, Mahomet est apparu à Dantzick, à cet infidèle ! Depuis plus de soixante-dix ans, je suis exact aux cinq prières, il ne m'a jamais fait un pareil honneur. Dites-lui, drogman, qu'on ne me trompe pas impunément, que certainement il a tué père et mère ; s'il ne me dit pas la vérité, la potence l'attend.... — Effrayé de cette menace, le voyageur avoua qu'il avait été maître d'école à Dantzick, et qu'au « bout d'un certain temps il avait eu le malheur de donner lieu à des soupçons fâcheux ; que les parents des enfants qui lui étaient confiés l'avaient grièvement chicané, que les magistrats s'étaient disposés à sévir contre lui d'une manière un peu chaude ; que pour échapper à leur sentence, et bien informé qu'à Constantinople on ne faisait pas tant de bruit pour si peu de chose, il y était venu changer de coiffure, dans l'espérance d'être bientôt lui-même assez instruit pour contribuer aussi à1 ;éducation de la jeunesse turque. — Faites-lui faire sa profession de foi, répliqua le grand-vézir, et menez-moi ce néophyte chez tel Mollah pour qu'il pourvoie à son entretien ; ils sont faits pour vivre ensemble, c'est un camarade que je lui envoie, mais qu'on charge l'imam du quartier d'aller les instruire tous les deux, et de leur apprendre qu'aucune religion n'a jamais toléré leur régime[2]... »

 

Guerre avec la Russie. Situation critique de l'empire.

Le meurtre de Pierre III, l'avènement de Catherine II et la mort d'Auguste III, roi de Pologne, obligèrent la Porte à sortir de son repos au moment où elle perdait le seul homme d'État capable qu'elle possédait.

Depuis un demi-siècle la Russie travaillait à saper dans leurs fondements la Suède, la Pologne et la Turquie ; elle travaillait à détruire la triple barrière qui la séparait de l'Europe. Le traité de Nystadt avait enlevé à la Suède les plus belles de ses provinces de la Baltique occidentale :

c'était au tour de la Pologne. Maîtresse par la corruption ou la crainte de la Diète, la tzarine assit sur le trône des Jagellons (1764) son ancien amant, le comte Stanislas Poniatowski. La France et la Turquie protestèrent contre cette honteuse élection et contre l'intervention des Russes. Mustapha III avait été insolemment joué par Catherine, car il avait juré de laisser l'élection libre, à condition que Poniatowski serait formellement exclu. Il voulait déclarer instantanément la guerre, mais les armées ottomanes étaient depuis vingt-cinq ans tombées dans le plus profond délabrement et le Divan était à la solde de l'Angleterre dont l'or aplanissait les difficultés à l'ambition moscovite, en haine de la France. « Que puis-je seul, disait-il au khan de Crimée, Krim-Gheray ; tous mes pachas sont amollis ou corrompus. Ils ne veulent que des kiosques, des musiciens, de belles esclaves ; je travaille à mettre de l'ordre dans l'empire, mais il n'y a personne qui veuille m'aider. »

Le sultan se lassa enfin de la vénalité de ses ministres ; le grand-vézir fut destitué et le parti de la guerre prit possession du pouvoir.

Une ruse du khan des Tartares amena la violation du territoire ottoman : des Cosaques pénétrèrent dans Balta, à la poursuite de quelques Polonais, et massacrèrent tous les habitants. La guerre fut aussitôt déclarée et les Turcs commencèrent les hostilités.

Jamais l'empire ottoman n'avait été dans une situation aussi défavorable, pour s'engager dans une guerre. Les institutions militaires étaient en décadence complète ; l'indiscipline des soldats, la corruption des généraux, l'amollissement du courage étaient peu faits pour présager la victoire. Les premières notions de la géographie étaient inconnues des ministres ottomans[3] ; artillerie, fortifications, discipline, manœuvres, tout était à créer. Le baron de Tott adressa à ce sujet plusieurs mémoires au sultan. Stupéfait de ces révélations, Mustapha, après quelques hésitations causées par la crainte du fanatisme de la populace[4], se décida à soumettre publiquement à l'inspection de Tott tous les travaux de l'artillerie ottomane.

« Quel ne fut pas l'étonnement de celui-ci en entrant dans l'arsenal de Constantinople ! Tout semblait y annoncer à des yeux attentifs la prochaine ruine de l'empire, et, pour ainsi dire, on y lisait d'avance sur le bronze et l'airain ses véritables destinées, la déroute de ses armées, la prise de ses villes[5]. »

Les agents de Catherine, exploitant les passions religieuses, cherchaient à soulever les provinces chrétiennes de la Turquie. Un aventurier, officier d'artillerie au service russe, Papas-Oglou s'aboucha avec Bénaki, primat de Calamata, à qui son esprit et ses richesses avaient acquis une grande influence ; il parcourut les côtes de l'Adriatique, la Thessalie, la Morée, appelant les Grecs aux armes. Il ne put s'entendre avec les Maïnotes : ces fiers montagnards ne voulaient pas plus de la tyrannie moscovite que du joug ottoman. Il réussit néanmoins à préparer un vaste soulèvement qui devait éclater aussitôt que la flotte russe paraîtrait.

Le moine Stéphano remuait la Serbie et la Croatie par ses prédications enthousiastes. « L'Allemagne et la Hongrie ne peuvent rien pour vous, répétait-il aux rayas ; la France dort ; la Pologne agonise ; seule la Russie veille, pense à vous, et vous tend la main, car elle est seule orthodoxe. » Ses discours, ses aumônes et ses largesses soulevèrent la Serbie et l'Albanie, mais les Russes n'étaient pas encore prêts et l'insurrection fut écrasée par les Janissaires.

En Asie, l'autorité de la Porte sur les gouverneurs de provinces devenait de plus en plus illusoire et les pachas menaçaient l'empire d'un véritable démembrement. Ahmed-Pacha était réellement indépendant, dans le grand pachalik de Bagdad ; la Porte ne tirait aucun revenu de cette vaste province et ne pouvait obtenir aucun contingent militaire. Le sultan avait essayé de se débarrasser de ce sujet indocile en envoyant un Kapidji-Bachi chercher la tête du rebelle. Mais Ahmed, instruit par ses espions de la mission du Kapidji-Bachi, lui fit trancher la tête, et l'envoya insolemment au Divan à la place de la sienne.

Hadji-Ali-Yemkli, pacha de Trébizonde, régnait en maître absolu dans cette partie de l'empire.

« Dans le voisinage de Smyrne, il y a de grands agas : ce sont des seigneurs indépendants qui entretiennent des armées et qui mettent souvent la ville à contribution.... Tous les habitants des montagnes, depuis Smyrne jusqu'à la Palestine, sont parfaitement indépendants et considérés par les Turcs comme des ennemis qu'ils combattent toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion. Ils forment différentes nations qui ont leurs souverains ou seigneurs particuliers, et qui sont même de religions différentes. Celles qui sont près de Smyrne sont mahométanes, plus loin sont les Kurdes, les Maronites, les Druses[6]. »

« Les Mutualis qui habitent l'Anti-Liban jusqu'à Acre, sont moins nombreux que les Druses, mais les châteaux qu'ils habitent les rendent aussi prompts à se soulever et aussi difficiles à se soumettre ; chaque cime de montagne est une forteresse, chaque propriétaire un grand vassal.

« Ce peuple, fanatique des préceptes d'Ali, abhorre les Mahométans sunnites qu'il massacre impitoyablement lorsqu'il en trouve l'occasion. Les Mutualis sont convenus de payer la redevance annuelle de deux mille bourses pour jouir de leurs montagnes et de leurs seigneuries ; mais ils conservent plus soigneusement le bénéfice qu'ils ne sont exacts à acquitter la charge : de sorte que les Druses, ainsi que les Mutualis, également difficiles à contraindre, resserrent l'autorité du pacha dans un très petit espace[7]. »

Le mameluck Ali-Bey dominait en Égypte et ne visait à rien moins qu'à se faire sultan d'Égypte.

« Toutes ses démarches furent relatives à ce but ; il chassa le pacha qui n'était plus qu'un être de représentation, il refusa le tribut ; enfin en 1768 il battit monnaie à son propre coin.... On tenta contre lui la voie usitée des Kapidjis, mais le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils portaient[8]. »

« Profitant des circonstances, il chercha par tous les moyens à créer de nouveaux embarras à la Porte. Il crut ne pouvoir gouverner tranquillement l'Égypte qu'en établissant le scheïkh Taher maitre de la Syrie et de Damas. Il voulait en même temps assurer l'indépendance aux Druses et aux Mutualis, et c'est après avoir élevé cette muraille impénétrable à la puissance ottomane qu'il comptait placer la couronne d'Égypte sur sa tête[9]. »

 

Revers de la Porte. Réformes du baron de Tott.

Le khan de Crimée, Krim-heray, ouvrit la campagne par une incursion dans la nouvelle Servie, incendia tous les établissements russes et revint à Bender avec vingt-cinq mille prisonniers. La mort vint le surprendre au milieu de ses succès. Cependant le prince Galitzin avait passé le Dniester et attaqué Choczim. La vigoureuse résistance de la place le contraignit à. lever le siège et à rentrer en Pologne. Emin-Pacha prit l'offensive, se fit battre complètement, et les Russes vinrent de nouveau investir Choczim où Potocki, un des chefs de la confédération de Bar, s'était jeté avec quelque mille hommes. Son énergique résistance donna le temps à Emin-Pacha d'accourir. « Le Grand-Seigneur, le seul qui prît un véritable intérêt au succès de ses armées, venait d'adresser à son vézir l'ordre d'une nouvelle disposition. Émin-Pacha osa prendre sur lui d'y désobéir ; sa fausse politique fut trompée, son armée battue et dispersée, et bientôt un ordre plus ponctuellement exécuté plaça sa tête à la porte du sérail[10]. »

Courtaud de boutique, puis scribe dans les bureaux de la trésorerie, il s'était élevé aux premières charges de l'État par l'intrigue et la bassesse ; son insolente présomption lui fit désirer le vézirat lors de la déclaration de guerre et briguer le commandement de l'armée. Sans aucun des talents nécessaires au vézirat et au généralat, il crut pouvoir conserver l'un avec tranquillité et remplir l'autre avec gloire en' faisant la paix avant de commencer la guerre.

Moldovandji lui succéda : le nouveau vézir se montra plus actif mais il ne fut pas plus heureux. Franchissant le Dniester sur deux ponts, il assaillit le camp retranché des Russes. Une crue subite du fleuve vint ébranler les ponts ; aussitôt craignant de se voir la retraite coupée, les soldats se précipitent en foule pour regagner la rive : les ponts cèdent sous le poids de cette multitude en désordre et tout disparaît dans l'abîme. Six mille hommes placés à la tête du pont pour protéger la retraite, restent isolés sur la, rive gauche et sont anéantis par le feu des Russes. L'armée ottomane se replia sur le Danube, évacuant Choczim, pendant que Galitzin envahissait la Moldavie et la Valachie (1769). En même temps une flotte russe pénétrait dans la Méditerranée et venait soulever la Morée. L'ambassadeur «de France avait averti le Divan des projets des Russes sur la Grèce, mais ses avertissements furent accueillis avec l'incrédulité la plus marquée. Se fondant sur l'absence de communication entre la mer Baltique et l'Archipel, les ministres refusaient obstinément de croire à la possibilité du fait lorsqu'ils reçurent la nouvelle de la prise de Coron, du soulèvement de la Morée et de l'apparition de douze vaisseaux ennemis. L'insurrection de la Morée échoua et la flotte russe alla présenter la bataille à la flotte ottomane, dans le canal étroit qui sépare l'île de Chio de la côte d'Asie. Le combat dura quatre heures ; les deux vaisseaux amiraux sautèrent. Les Turcs effrayés par cette explosion et bien que la perte des Russes fût plus forte que la leur, se retirèrent dans le plus grand désordre dans le port de Tchesmé.

Profitant de ce mouvement rétrograde, l'amiral Elphinston se présenta devant le port et y lança deux brûlots.

« L'aspect de ces deux petits vaisseaux qui se dirigeaient vers le port, réveilla chez les Turcs l'idée de conquête ; et les prenant pour des transfuges, loin de s'occuper à les couler bas, ils faisaient des vœux pour leur heureuse arrivée, bien déterminés cependant à mettre l'équipage aux fers, et jouissant déjà du plaisir de les conduire en triomphe à Constantinople. Cependant ces prétendus déserteurs, entrés sans difficultés, arrimèrent leurs gouvernails, lancèrent leurs grappins et vomirent bientôt des tourbillons de flammes qui embrasèrent toute la flotte. Le port de Tchesmé, encombré de vaisseaux, de poudre et de canons n'offrit alors qu'un volcan dans lequel toute la marine des Turcs fut engloutie[11]. » (7 juillet 1770.)

Les Dardanelles n'étaient pas défendues, les Russes pouvaient arriver sans obstacles devant Constantinople. Elphinston voulait forcer immédiatement le détroit, mais l'amant de Catherine, Orloff, qui commandait en chef refusa et mit le siège devant Lemnos. Pendant ce temps le baron de Tott était chargé de fortifier les Dardanelles et de préserver la capitale. En quelques jours Tott improvisa tout un système de défense ; des batteries furent construit tes et armées de canons, des navires de commerce furent transformés en brûlots, trente mille hommes occupèrent les ouvrages de défense et bientôt le passage fut impraticable.

Sur terre, les Ottomans n'éprouvaient également que des désastres. Le successeur de Galitzin, Romanzoff, enveloppé près de Cahulu par cent quatre-vingt mille hommes, risqua la bataille, et après une lutte de huit heures, grâce à la supériorité de sa tactique, remporta une victoire complète : cinquante mille musulmans périrent dans cette fatale journée.

Cependant le cabinet de Versailles, à l'apparition de la flotte russe dans la Méditerranée avait proposé à la Porte une coopération maritime ; il lui offrait quinze vaisseaux de ligne à condition qu'elle demanderait directement ce secours et qu'elle pourvoirait à son entretien ; de plus il lui promettait l'aide de l'Espagne en échange d'un traité de commerce avec cette puissance.

Mais le sultan était seul d'avis de recourir à la France, tout le Divan était vendu à l'Angleterre : les ministres voulaient la paix à. tout prix ; ils demandèrent la médiation de l'Autriche. L'ambassadeur de France, le comte de Saint-Priest, aidé du baron de Tott qui possédait la confiance du sultan, ne négligea rien pour déciller les yeux des ministres et remédier aux vices de l'organisation ottomane.

L'artillerie était dans le plus triste état ; les Ottomans qui avaient autrefois possédé la première artillerie de l'Europe, étaient restés stationnaires, ils en étaient encore se servir des pierriers du seizième siècle. Pour parer à cette infériorité, qui n'avait pas peu contribué à amener des désastres, le sultan fit, établir par le baron de Tott des fonderies destinées à la fabrication des obusiers et le chargea de la formation d'un nouveau corps d'artillerie.

« Ce n'était pas que les Turcs manquassent de troupes destinées à ce service ; mais plus de quarante mille hommes enrôlés et soudoyés sous le nom de Topdjis formaient déjà un corps trop nombreux et qui n'était en effet qu'un ver rongeur dont l'entretien était aussi onéreux qu'inutile. Sans réunion, comme sans discipline, cette troupe ainsi que celle des Janissaires, est répandue dans la capitale et dans l'empire.

« Un billet nommé Essamé, dont chaque soldat est porteur, lui garantit sa paye soit qu'il le présente en personne, soit qu'il l'envoie par procureur ; souvent, il vend ce billet de paye, et dans tous les cas il ne rejoint ses drapeaux que faute de pouvoir mieux faire et seulement pour participer au dîner réservé à ceux qui veulent bien résider à la chambrée [12]. »

Le nouveau corps, les Suratchis, fut caserné à Kiathana et introduisit dans l'armée turque l'usage de la baïonnette jusqu'alors inconnue aux Osmanlys. Une école d'artillerie et de génie fut également établie à Kiathana et un corps de pontonniers organisé.

La marine n'exigeait pas une moindre attention « des vaisseaux élevés de bords, dont les batteries basses étaient cependant noyées au moindre vent, ne pouvaient cc offrir à l'ennemi que beaucoup de bois et peu de feu. Les manœuvres embarrassées, les cordages et les poulies qui rompaient au moindre effort ; trente hommes occupés à la sainte-barbe à mouvoir la barre du gouvernail, d'après les cris du timonier placé sur le gaillard. Aucun principe d'arrimage, nulles connaissances nautiques, des batteries encombrées, point d'égalité dans les calibres ; tel était l'état mécanique des armements... »

« Le Capitan-Pacha qui tient les grandes nominations dans son casuel, en distribuant les vaisseaux de la flotte au plus offrant, donnait à chaque capitaine le même droit de vendre les emplois de son vaisseau et ce petit commerce mettait le comble aux malversations si capables d'anéantir la marine turque[13]. »

Grâce à l'activité prodigieuse et au dévouement du baron de Tott, Mustapha créa une école de mathématiques destinée à former des officiers de marine et l'installa à l'arsenal.

Comme il était nécessaire de parer aux besoins les plus urgents, l'école ne fut composée d'abord que d'officiers en activité de service ; plusieurs capitaines de vaisseaux à barbe blanche, avides de s'instruire, vinrent s'asseoir sur les bancs. Le baron de Tott n'eut qu'à se louer de l'ardeur au travail et de l'intelligence de ses élèves et en quelques mois il avait réussi à former des ingénieurs de campagne et des marins en état de prendre hauteur, de faire des relèvements et de calculer la route du vaisseau. Il fallait aussi transformer le matériel naval : on demanda des plans des nouveaux bâtiments au baron ; mais cette fois la routine fut la plus forte.

« Les proportions qui réduisaient la hauteur des ponts furent rejetées par rapport à la hauteur des turbans ; celles qui ajoutaient à la hauteur des mâts le furent par la seule raison, qu'en faisant coucher le bâtiment, l'équipage serait mal à son aise[14]. »

 

Dernières années de Mustapha : sa mort (1774). Son caractère.

La campagne de 1771 s'ouvrit plus heureusement pour les Osmanlys. Hassan-Bey, le crocodile de la mer des batailles, avait conçu le projet d'aller, avec quatre mille volontaires, montés en barques, et sans aucune artillerie, faire lever le siège de Lemnos.

L'entreprise réussit par son excès de témérité ; les assiégeants avaient négligé les précautions les plus élémentaires pour se garder : attaqués à l'improviste, ils ne songent qu'à fuir sur leurs vaisseaux ; « Hassan et ses compagnons le pistolet à la main, voient dessus la plage une escadre de sept vaisseaux de ligne lever l'ancre avec précipitation[15]. »

La dignité de Kapoudan-Pacha fut la récompense de cet exploit. Les Russes échouèrent également dans leurs tentatives sur Trébizonde et en Géorgie ; mais en Crimée la domination ottomane fut anéantie. En trois semaines le prince Dolgorouki s'empara de toute la presqu'île, dont il proclama l'indépendance, sous la souveraineté moscovite, et installa Schérim-Bey en qualité de khan.

L'Autriche, tout en trompant la Porte par de feintes négociations, avait conclu avec la Prusse et la Russie un traité secret, assurant le démembrement de la Pologne.

De concert avec la Prusse, elle fit conclure un armistice à Giurgewo, et un congrès s'ouvrit à Focksany en Moldavie. Les exigences des Russes rompirent les négociations et la guerre recommença. Le sultan Mustapha, qui ne voulait la paix qu'à des conditions honorables, poussa avec vigueur les hostilités et tout l'effort de la lutte se porta sur le Danube. Battus à Routschouck, les Russes échouèrent encore devant Silistrie ; ils se vengèrent lâchement de leurs défaites en massacrant à Bazardjik, ville ouverte, les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils écrasèrent contre les murailles[16].

Le Kapoudan, Hassan-Pacha, qui n'avait plus de flotte à commander, à la tête d'un corps de sipabis, chassa les Russes du delà du Danube, prit leur artillerie, leurs munitions « et les marmites au feu avec la viande à moitié cuite[17] » (1773).

En Syrie et en Égypte, les Ottomans reprenaient égale-

384 CHAPITRE XVII.

' ment l'avantage. Ali-Bey, battu sous les murs du Caire par Ebu-Schel, s'était réfugié auprès du pacha d'Acre, Taher, auquel la flotte russe fournissait des armes et des munitions. Osman-Pacha fut battu par les rebelles qui s'emparèrent de Jaffa et Ali-Bey revint au Caire ; mais trahi par son fils adoptif, Mohammed-Bey, il tomba au pouvoir d'Ebu-Schel qui envoya sa tête à. Constantinople en témoignage de sa fidélité.

Au milieu de ces triomphes inespérés, la mort surprit le sultan au moment où il partait pour se mettre à la tête de l'armée du Danube (21 septembre 1774). Par-son activité, sa constance, son esprit éclairé de réformes, son désir de s'instruire et son ardeur à suppléer à. l'incapacité ou à la paresse de ses ministres, Mustapha III mérita les regrets de son peuple. S'il ne put réparer les fautes de ses prédécesseurs, il faut l'imputer aux circonstances, à la corruption, à la vénalité et à l'ignorance de son entourage. Un seul fait témoignera de l'activité de son esprit. Il avait résolu le percement de l'isthme de Suez, il avait chargé le baron de Tott de faire un travail sur cet objet important « dont il réservait l'exécution à la paix. C'était à cette époque qu'il voulait également attaquer les vices de son gouvernement, et j'ai lieu de présumer qu'il eût sacrifié jusqu'à celui de son propre despotisme, si ce prince avait survécu[18]. »

Enfin l'honneur et la gloire de Mustapha, c'est d'avoir compris la nécessité des réformes, de les avoir inaugurées et d'avoir montré la voie du salut à Sélim III et à Mahmoud II.

 

Abdal-Hamid. Traité de Kaïnardji (1774).

Abdul-Hamid recueillait avec le sceptre de son frère un lourd héritage : Ahmed, pacha de Bagdad était indépendant ; Taher, soutenu par les tribus arabes du désert, avait pris le titre de scheïkh d'Acre et de Galilée ; l'Égypte sous le commandement de Muhammed-Bey, ne gardât, qu'une fidélité apparente ; Mahmoud, Pacha de Scutari d'Albanie était en pleine révolte ; et Ali, Pacha de Janinai jetait les fondements de sa puissance.

Le premier acte d'Abdul-Hamid fut de donner une entière liberté à son neveu Selim, déclarant qu'il voulait lui servir de père. Cette conduite généreuse qui contrastait si fort avec celle de ses prédécesseurs lui attira la vénération de tous les musulmans.

Cependant Catherine avait fait des préparatifs formidables pour venger les dernières défaites. Renforcé par Souwarof et Kramenski, le comte Romanzoff força le passage du Danube, tourna l'armée ottomane et la sépara de Varna où se trouvaient tous ses magasins. La panique se mit dans les troupes qui se débandèrent ; douze mille hommes restèrent seuls auprès du sérasker. Le réis-effendi qui voulut ramener les Janissaires au combat fut assassiné (juin 1774).

Avec de tels soldats la lutte était impossible ; le sultan se résigna à la paix : elle fut conclue à Kutchuk-Kaïnardji, en Bulgarie, le 21 juillet 1774.

Par ce fatal traité, la Porte reconnaissait l'indépendance de la Crimée, du Boudjak et du Kouban ; accordait aux Russes la libre navigation de la mer Noire, leur cédait Kilburm, Jenikalé, Kertch, Azof ; enfin acceptait le partage de la Pologne. La Valachie et la Moldavie rentrèrent sous l'obédience de la Porte ; mais par une clause qui lui a été funeste, elle consentit « que suivant les circonstances où se trouveront les principautés et leurs souverains, les ministres et la cour de Russie puissent parler en leur faveur, et elle promet d'avoir égard à ses représentations. » C'était mettre les principautés sous le protectorat des czars. L'article 7 ouvrait également le champ libre aux usurpations des Russes en leur accordant le droit de remontrance en faveur de la religion chrétienne et de ses églises. C'est de là qu'est née la guerre de 1854.

« Depuis la paix de Kaïnardji, dit M. de Hammer, la Russie a été l'oracle des négociations diplomatiques suivies près de la Porte, l'arbitre de la paix ou de la guerre l'âme des affaires les plus importantes de l'Empire. » Quant à la France, son influence en reçut un coup mortel.

Le Kapoudan-Pacha, Hassan, entreprit de restaurer la marine ottomane ; il recruta des matelots dans les Etats barbaresques et sur le littoral adriatique et par sa sévérité impitoyable força les officiers à se plier à la discipline. Hassan eut l'art de lancer Mohammed-Bey contre Taher, en lui faisant espérer, pour prix de son concours, les dépouilles du vaincu.

Taher, assiégé par mer et par terre dans Acre, périt en cherchant à se sauver dans les montagnes de Sofad, mais on n'osa rien tenter contre les autres pachas de l'Asie.

L'ambitieux mameluck ne recueillit pas le fruit de toutes ses trahisons : un coup de feu, parti de la place dans les derniers jours du siège fit justice du parjure.

 

Annexion de la Crimée par la Russie (1784). La Porte lui déclare la guerre (1787). Mort d'Abdul-Hamid.

Les conséquences du traité de Kaïnardji ne tardèrent pas à se faire sentir. Les intrigues des agents moscovites excitèrent des troubles en Crimée ; Dewlet-Gheraï fut renversé et remplacé par Shahin-Gheray qui se mit sous la dépendance de Catherine. Les nobles se révoltèrent contre le nouveau khan qui implora les secours des Russes (1783).

Aussitôt Potemkin, envahit la Crimée, à la tête de soixante-dix mille hommes : « nulle victoire n'honora cette conquête ; elle fut achetée par la proscription et proclamée sur les échafauds. Des milliers de nobles tartares furent lapidés ou massacrés sous les yeux du Khan...

« Le malheureux Schahin longtemps abusé par des promesses, forcé de rendre la souveraineté qu'il avait avilie, envoyé prisonnier à Kalouga, réduit à la misère la plus profonde, exposé aux traitements les plus barbares, fut enfin abandonné à la vengeance ottomane : on le jeta à la frontière. Il fut saisi par les Turcs et envoyé à Rhodes, où malgré les efforts du consul français, il eut la tête tranchée[19]. »

La Crimée, le Kouban étaient réunis à l'empire russe. La Porte dut courber la tête et ratifier cette honteuse violation du droit des gens. (1784.)

L'Autriche continuait à se traîner à la remorque de l'Ours du Nord : Joseph II et Catherine, dans l'entrevue de Kherson, conclurent un traité de partage de la Turquie. L'intervention de la France arrêta ces projets, mais l'Angleterre en haine de la France, fit échouer ses négociations.

« Elle, dont les conseils, la médiation, la neutralité avaient été si longtemps funestes à la Porte, calomnia les intentions de la France qu'elle qualifia d'abandon et de trahison et excita le Divan à rejeter le plan de conciliation. De concert avec la Russie, elle lui fit croire que la Russie reculait par crainte, que l'occasion était venue de lui reprendre ses conquêtes ; elle lui promit de contenir l'Autriche, d'armer la Suède et la Pologne, de lui donner l'assistance de tous ses vaisseaux[20]. »

La Porte abusée déclara la guerre (août 1787) ; aussitôt l'Autriche prit parti pour la Russie. Joseph II essaya de surprendre Belgrade, mais échoua dans sa tentative. Le grand-vézir battit les Autrichiens à Lagos et saccagea le banat de Temeswar. Mais du côté des Russes, les Ottomans essuyèrent un désastre terrible. Pendant que Souwarow repoussait les attaques des Turcs à Kilburn, Romanzoff prenait Choczim et Potemkin mettait le siège devant Oczakow (1788).

Le Kapoudan, Hassan-Pacha, accouru au secours de la ville, se laissa attirer par l'escadre russe à l'embouchure du Danube et perdit, dans un combat sanglant, quinze vaisseaux et onze mille hommes. Cette victoire décida du sort d'Oczakow ; la ville emportée d'assaut fut saccagée avec une fureur sauvage : vingt-cinq mille habitants furent égorgés.

Peu de temps après, Abdul-Hamid mourait accablé de tristesse et de chagrins (7 avril 1789). Son neveu Sélim lui succéda.

 

 

 



[1] Baron de Tott.

[2] Baron de Tott.

[3] « Un ambassadeur de Venise venant à Constantinople avec deux vaisseaux de guerre de la république, rencontra dans l'Archipel la flotte du Grand-Seigneur, qui en temps de paix sort annuellement pour percevoir le tribut des îles. L'amiral turc invita l'Excellence à son bord pour la fêter, et dans la conversation lui demande si les États de la République sont voisins de la Russie !... » (Baron de Tott.)

[4] Il faut lire les mémoires du baron de Tott, pour avoir une idée de l'aveuglement de la multitude. Une émeute faillit éclater parce que les refouloirs, garnis en brosse pour servir d'écouvillon, étaient faits en poil de cochon. La présence d'esprit du baron apaisa l'orage, il prouva à la foule que les pinceaux avec lesquels on peignait les mosquées étaient faits de poil de cet animal, et puisqu'il ne souillait pas les mosquées, il n'y avait nul inconvénient à s'en servir contre les ennemis. Mémoires, III, pages 78 à 83.

[5] Rulhières.

[6] Eton, Tableau historique, politique de l'empire ottoman.

[7] Baron de Tott, Mémoires.

[8] Volney, Voyage en Syrie et en Égypte.

[9] Baron de Tott, Mémoires.

[10] Baron de Tott, Mémoires.

[11] Baron de Tott. « Cette anecdote m'a été garantie par Hassan-Pacha ». (Note de Tott.)

[12] Baron de Tott, Mémoires.

[13] Baron de Tott, Mémoires.

[14] Baron de Tott, Mémoires.

[15] Baron de Tott, Mémoires.

[16] Journal militaire autrichien.

[17] Hammer.

[18] Baron de Tott, Mémoires.

[19] Rulhières.

[20] Lavallée.