Déposition de Mustapha
(1703). Ahmed III. Kupruli-Nouman. — Guerre avec la Russie : traité de
Falksen (1711) ; d'Andrinople (1713). Guerre avec l'Autriche et Venise : paix
de Passarovitz (1718). — Guerre avec la Perse. Déposition d'Ahmed (1727). —
Établissement de l'imprimerie. — Mahmoud : traité avec la Perse. — Guerre
avec la Russie et l'Autriche : traité de Belgrade (1739). — Mauvaise
politique de la Porte. Les Fanariotes dans les principautés danubiennes. —
Osman III (1754-1757).
Déposition de Mustapha (1703).
Ahmed III. Kupruli-Nouman.
La mort
de Kupruli raviva les désordres. Son successeur Daltaban-Pacha, soldat qui ne
respirait que la guerre, voulut rompre le traité de Carlovitz : il tomba
victime des intrigues du mufti et fut étranglé. Avant de mourir il s'écria,
s'adressant aux bourreaux : « Tuez, infidèles musulmans, celui que n'ont pu
tuer les ghiaours ! » Le
Réis-Effendi Nami-Mohammed le remplaça ; partisan de la paix, il essaya
d'achever l'œuvre de Kupruli. Mais en
voulant extirper les abus il souleva contre lui les ulémas et les Janissaires
; les troupes envoyées contre les rebelles pactisèrent avec eux et Mustapha
déposé céda sans résistance le trône à son frère Ahmed III (22 août 1703). Ahmed
dut payer sa bienvenue, non seulement en gorgeant d'or les rebelles, mais en
les abreuvant de sang. Le mufti Feiz-ullah-Effendi, livré à la foule, fut mis
à mort sur un fetwa de son successeur, Mohammed-Effendi, le seul qui ait osé
donner cet exemple inouï. Mais aussitôt qu'il se vit affermi sur le trône, le
sultan prit des mesures énergiques contre les chefs de la révolte ; plusieurs
agas des Janissaires furent exécutés ; le grand-vézir, Ahmed-Pacha, nommé par
les rebelles, fut exilé. Damad-Hassan-Pacha promu grand-vézir, s'occupa
immédiatement de rétablir l'ordre : la Géorgie et la Mingrélie furent
sévèrement châtiées pour s'être révoltées ; des mesures énergiques furent
prises pour la protection des caravanes et des pèlerins qui traversaient la
Syrie ; des écoles et un arsenal furent construits. Malgré tous ces actes de
bonne administration, malgré sa parenté avec le sultan dont il avait épousé
la sœur, le ministre ne tarda pas à être renversé par une intrigue de harem. A
partir de ce moment, les grands-vézirs se succèdent avec une telle rapidité
qu'on n'a pour ainsi dire qu'à enregistrer leur nom ; élevés par la brigue et
la bassesse, ils tombent par la cabale et la trahison. Louis
XIV avait commencé la guerre de la succession d'Espagne : il donna l'ordre à
Fériol de remontrer à la Porte que l'occasion était favorable pour se venger
de ses défaites et reprendre son ancienne position. L'Italie et l'Espagne
appartenaient à la maison de Bourbon ; Venise et la Pologne restaient
neutres : il n'y avait donc pas à craindre le renouvellement de la sainte
ligue. Mais le parti de la paix dominait au sérail et le sultan refusa
obstinément de se mêler d'une guerre où les infidèles s'entre-égorgeaient.
Profitant de cette apathie, et voyant l'Occident tout entier engagé dans la
guerre de la succession d'Espagne, la Russie entama, avec la Turquie, cette
lutte qui devait durer jusqu'à nos jours et faire pencher l'empire ottoman
sur le bord de l'abîme. «
L'Eglise grecque, si fatale à l'Europe et à la civilisation, avait enfanté,
dans son extrême décrépitude, un chétif et dernier avorton du siège de
Byzance, l'Église russe, qui reçut à peine en naissant un débile souffle de
vie évangélique et qui ne s'en servit jamais que dans les intérêts politiques
du pouvoir qui la tient en servitude. Sa prétention, dès les temps les plus
anciens, fut de réunir à elle tous les peuples qui avaient sa croyance, ou
d'hériter du pouvoir religieux de Constantinople et de rétablir l'empire
d'Orient au profit des tzars de Moscou. « Pierre
le Grand ne possédait encore qu'un Etat sauvage, sans ports, sans armées,
sans finances ; il avait devant lui la Suède, la Pologne, la Turquie, qui
interdisaient à la Russie la vie européenne ; enfin il n'avait pas encore un
pouce de terre sur les bords du Pont-Euxin, qu'il intriguait, déjà, par toute
la Grèce, remuant les peuples de race slave, combattant sourdement
l'influence de la France sur les chrétiens orientaux, minant l'empire
ottoman. Aussi les Grecs, qui avaient conservé dans l'esclavage toute leur
haine pour les Latins, se tournèrent-ils avec espoir vers les barbares du
Nord, qu'ils regardèrent dès lors comme leurs libérateurs[1]. » La
Porte méprisait ce nouvel ennemi ; elle laissa Pierre le Grand fortifier Azow,
construire des vaisseaux ; elle regarda, avec indifférence la guerre terrible
où Charles XII essaya d'étouffer la Russie naissante. Elle leurra le roi de
Suède par la promesse que le khan des Tartares marcherait à son secours ;
Charles XII crut à cette parole et s'aventura dans l'intérieur de la Russie
avec seize mille hommes. Écrasé à Poltava, il se réfugia, à Bender, sur le
territoire ottoman, et essaya d'entraîner Ahmed III à. la guerre contre le
tzar. Les
ambassadeurs de France, Fériol et Desalleurs, ainsi que le khan des Tartares,
joignirent leurs instances à celles de Charles XII sans obtenir plus de
résultats. Le grand-vézir, Kupruli-Nouman-Pacha, ne songeait qu'à entretenir
de bonnes relations avec la Russie. Les partisans du roi de Suède mirent tout
en œuvre pour le renverser. Juste, tolérant, consciencieux, actif, il
manquait du sens politique et de la hauteur des vues qui avaient jusqu'alors
caractérisé les membres de sa famille. Ce ne furent cependant pas les
'intrigues du parti de la guerre qui causèrent sa chute, mais la noble
fermeté qu'il déploya en refusant d'alimenter les folles prodigalités du
sultan. Les prédécesseurs de Kupruli payaient les Janissaires non pas avec
l'argent du trésor, mais avec le produit de leurs extorsions et de leurs
rapines ; sous l'intègre administration du nouveau grand-vézir cet abus
cessa. Ahmed, qui ne pouvait plus puiser à sa guise dans le trésor, lui
reprocha de préférer l'intérêt de ses sujets à celui de l'empereur :
« Ton prédécesseur Chourlouli, lui dit-il, savait bien trouver d'autres
moyens de payer mes troupes. » Le grand vézir répondit : « S'il avait l'art
d'enrichir Sa Hautesse par des rapines, c'est un art que je me fais gloire
d'ignorer[2]. » La
dynastie des Kupruli finissait dignement par un grand honnête homme, dont la
disgrâce ajoutait encore un nouveau lustre à l'éclat de cette famille
d'hommes d'État si éminents. Les
Kupruli eussent rendu à la Turquie le temps glorieux de Suleyman, si quelques
hommes de talent et de génie, noyés dans une masse apathique et démoralisée,
pouvaient former un peuple. Guerre avec la Russie : traité de Falksen (1711) ;
d'Andrinople (1713). Guerre avec l'Autriche et Venise
: paix de Passarovitz (1718).
La
chute de Kupruli fut le signal de la guerre, et le nouveau vézir
Baltadji-Mohammed prit lui-même la direction des opérations. Le tzar
avait compté sur un soulèvement général des populations chrétiennes ;
personne ne bougea. Cerné sur les bords du Pruth par deux cent mille Turcs et
Tartares, sans vivres, sans munitions, Pierre Jr était perdu sans ressources.
C'en était fait de la puissance moscovite, mais la corruption suppléa à la
force. Le
grand-vézir, Baltadji-Mohammed, se laissa gagner par les présents que lui
envoya la tzarine Catherine et crut effacer la honte du traité de Carlovitz
par celle du traité de Falksen (1711). Le tzar restituait Azim, s'engageait à raser les
forteresses du Palus-Méotides, et à ne plus se mêler des affaires des
Cosaques. Cette paix, tout avantageuse qu'elle était pour la Porte, le fut
encore bien plus pour le tzar qu'elle tira d'une position désespérée. Charles
XII ne put contenir son indignation ; il reprocha amèrement au grand-vézir de
n'avoir pas fait prisonnier Pierre le Grand. « Eh ! qui donc aurait
gouverné ses Etats, répondit sèchement Baltadji, il n'est pas bon que tous
les rois soient hors de chez eux. » Par cette impertinence, qu'il croyait
spirituelle, le ministre ottoman pensait-il justifier son ineptie politique ?
L'empire devait chèrement payer plus tard la vénalité et l'impéritie d'un
incapable. Baltadji
ne jouit pas de son œuvre : dénoncé hautement au padischah par le khan de
Crimée, Dewlet-Gheraï, et par l'envoyé de Suède, le comte Poniatowski, il fut
destitué et exilé à Lemnos. Son successeur, Yousouf-Pacha, opposé à la
guerre, réussit à paralyser les velléités guerrières du sultan et conclut
avec la Russie une trêve de vingt-cinq ans (1712). Charles reçut l'ordre de
retourner dans son royaume ; mais le roi de Suède n'avait pas perdu
l'espérance d'armer de nouveau les Ottomans contre les Moscovites ; il
refusa. On recourut à la force : ici se place le magnifique épisode de Bender
où Charles XII avec trois cents Suédois, quelques officiers et ses
domestiques, soutint l'attaque de vingt mille Tartares et six mille Ottomans[3]. La paix d'Andrinople (15 juin 1713), due à l'intervention de la
Hollande et de l'Angleterre, acheva d'enlever au roi de Suède tout espoir.
Après deux années de séjour en Turquie, il se décida à regagner ses États (1er octobre
1714). La politique
oscillait au gré des intrigues du harem : nulle intelligence de la situation,
nulle fixité dans les plans, nulle suite dans les idées. Le désir de
reprendre la Morée aux Vénitiens avait poussé le grand-vézir Damad-Ali à
rechercher l'amitié russe ; il commit une faute non moins grande en
choisissant pour faire la guerre le moment où Louis XIV signait les traités
d'Utrecht et de Rastadt et où la France épuisée posait les armes (1715). Le prétexte fut aisément
trouvé dans l'appui secret donné par les Vénitiens aux Monténégrins. Une
seule campagne donna aux Turcs Corinthe, Nauplie de Romanie, Modon et la
Morée entière. En même temps les deux seules places que Venise possédait en
Crète capitulaient ; Corfou seule, défendue par l'illustre Schulembourg,
repoussa victorieusement les Osmanlys. Venise
implora l'aide de l'empereur Charles VI, garant du traité de Carlowitz, qui
somma le Sultan de déposer les armes et de restituer à la République les
provinces qu'il lui avait enlevées : c'était une déclaration de guerre.
Damad-Ali, à qui la facile conquête de la Morée avait fait une grande
réputation militaire, n'était pas de taille à lutter contre Eugène de Savoie.
La défaite de Peterwaradein coûta aux Ottomans six mille hommes, cent
quatorze canons, cent quatorze drapeaux ; le grand-vézir désespéré se fit
tuer sur le champ de bataille (5 août 1716). Ternes-var capitula après
quarante-quatre jours de siège, et l'investissement de Belgrade commença. Le
nouveau grand-vézir, Khalil-Pacha, marcha au secours de la place et essuya un
désastre complet (17 août 1717)
: deux jours après, Belgrade se rendit au vainqueur. Le traité de Passarovitz
(21
juillet 1718) mit
fin aux hostilités. L'Autriche acquit le banat de Temesvar, Belgrade et une
portion de la Serbie, la Valachie jusqu'à l'Aluta ; Venise conserva ses
places fortes d'Albanie, mais perdit la Morée. Enfin Pierre le Grand obtint
une modification aux traités de Falksen, de Constantinople et d'Andrinople,
qui démontra la profonde inintelligence des ministres incapables qui avaient
succédé aux grands Kupruli. La
Turquie et la Russie, par ce nouveau traité, s'engageaient à empêcher par
« toutes les voies possibles » que la couronne ne devînt
héréditaire en Pologne et que le pouvoir royal pût devenir prépondérant. Le
Divan n'avait pas compris que la force de la Pologne importait à la sécurité
de l'empire, il ne voyait pas davantage que c'était une barrière vivante
contre le flot de l'invasion russe. Guerre avec la Perse. Déposition d'Ahmed (1727).
Le
sceau avait été confié à Ibrahim ; le nouveau grand-vézir voulut compenser
par d'autres acquisitions les pertes de l'empire en Europe ; mais cherchant
des ennemis plus faciles à vaincre que les chrétiens, il tourna vers la Perse
l'activité militaire des Ottomans. Schah-Hussein, dernier prince de la dynastie
des Séfis, avait abdiqué (1722) de force en faveur de Mir-Mahmoud, gouverneur de l'Afghanistan.
La Porte profitant de l'état de trouble où cette révolution avait plongé la
Perse, excita à la révolte les Sunnites du Chirvan persan. Mais en même temps
Pierre Ier s'emparait des pays voisins de la mer Caspienne et envahissait le
Daghestan. Le khan de Crimée, vivement alarmé, manda à Constantinople « que
si les Ottomans et les Tartares demeuraient dans l'inaction, la Russie
s'étendrait tellement qu'elle environnerait toutes les possessions de
l'empire en Asie. » Aussitôt
les troupes turques envahirent l'Arménie et la Géorgie persanes, pendant que
les Russes franchissaient le Caucase ; la guerre était sur le point d'éclater
entre les deux empires. Le tzar s'en inquiéta et sollicita la médiation de la
France. Dubois accepta le rôle d'arbitre, mais pour concilier les exigences
des deux rivaux, il viola le droit des gens par un traité qui laissait à
chacun d'eux les provinces persanes qu'il occupait (24 juin 1724). Les Persans n'acceptèrent pas
cet étrange arrangement. Ramadan (Ecbatane), Erivan, Tebriz furent enlevés
d'assaut ; partout les Persans furent enfoncés ; (1725) en une seule campagne toute la
portion du territoire abandonnée à la Porte fut conquise. L'anarchie
désolait la Perse : Mir-Mahmoud, sorte de fou furieux, après avoir fait périr
plus de cent fils, oncles et frères de Schah-Husséïn, périt étranglé par
ordre de son cousin Eschref, qui s'empara du pouvoir. Son compétiteur,
Schah-Tahmasp, offrit à la Porte de lui céder les provinces qu'elle avait
conquises si elle voulait le reconnaître. Sa proposition fut accueillie et
les négociations commencèrent. Mais Eschref, à la tête de dix-sept mille
hommes, battit complètement une armée de soixante mille Ottomans et engagea à
son tour des pourparlers avec le sérasker : il ratifia les conditions
consenties par son rival et, à ce prix, fut reconnu souverain de l'Iran.
Eschref avait cru consolider sa puissance en abandonnant à la Russie et à la
Turquie les plus belles provinces de son royaume ; il ne tarda pas à être
détrompé. Le souverain légitime, Schah-Tahmasp s'était réfugié dans le
Khorassan dont il gagna à sa cause les plus puissantes tribus et confia le
commandement de ses troupes à un jeune homme de génie, ancien conducteur de
chameaux, ancien chef de brigands, Nadir-Kouli-Bek-Efchar. L'usurpateur,
battu dans trois rencontres successives, dut s'enfuir dans les déserts de
Sistan où il trouva la mort, tandis que Schah-Tahmasp rentrait dans Ispahan. A peine
remonté sur le trône de ses pères, Schah-Tahmasp somma le sultan de restituer
les provinces cédées par Eschref ; et, sans attendre le résultat des
négociations, Nadir envahit le territoire ottoman. Le sultan peu porté à la
guerre, répugnait à entamer la lutte, il ne céda qu'à contre-cœur au cri
unanime de ses sujets. Cette politique maladroite causa un tel
mécontentement, qu'une sédition formidable éclata bientôt à Constantinople. Le 28
septembre 1730, les Janissaires, soulevés par l'un d'entre eux, un certain
Patrona-Khalil, appelèrent la populace aux armes. Les prisons furent forcées,
un ramassis de bandits se joignit aux insurgés qui demandèrent la tête du
grand-vézir, du mufti, du Kapoudan-Pacha. Le sultan essaya en vain de sauver
ses ministres : le peuple consentit à épargner les jours du mufti, mais
exigea impérieusement le supplice d'Ibrahim-Pacha. Il fallut obéir : les
cadavres du grand-vézir et du Kapoudan furent jetés à la foule. Cette lâche
condescendance, loin d'apaiser les rebelles, ne fit que les encourager et le
cri Vive Mahmoud annonça à Ahmed que son règne avait pris fin. Établissement de l'imprimerie.
Ahmed
aura devant l'histoire la gloire et l'honneur d'avoir introduit l'imprimerie
en Turquie. Mais pour faire adopter cette innovation, il dut s'incliner
devant l'arrêt des ulémas qui interdirent l'impression du Koran et des livres
canoniques. Voici
la teneur du Fetwa rendu par le mufti : Question.
— Si Zéïd s'engage à imiter les caractères des livres manuscrits, tels que
les dictionnaires, les traités de logique, de philosophie, d'astronomie et
autres ouvrages scientifiques, pour fondre des lettres, faire des types, et
imprimer des livres absolument conformes aux modèles manuscrits, peut-on
l'autoriser légalement à. faire cette entreprise ? Réponse.
— Dès qu'une personne entendue dans l'art de la presse a le talent de fondre
des lettres, et de faire des types pour imprimer des manuscrits exacts et
corrects ; dès que son opération offre de grands avantages tels que la
célérité du travail, la facilité de tirer un grand nombre d'exemplaires, et
le bas prix auquel chacun pourra s'en procurer ; si l'on propose quelques
personnes très instruites dans la littérature pour corriger les épreuves, on
ne peut alors que favoriser l'imprimeur dans son entreprise qui est des plus
belles et des plus louables. Les
principaux ulémas donnèrent également leur approbation par écrit. D'après
ces pièces solennelles, le sultan accorda le hatti-chérif autorisant
l'établissement de l'imprimerie. Voici
la liste des ouvrages sortis des presses de Basmadji-Ibrahim : 1° 2
volumes de Wann-Couly : dictionnaire arabe. 2° 2
vol. de Fevhkeuk-Schonoûry : dictionnaire persan. 3° 2
vol. de Naima : histoire ottomane de 1591 à 1659. 4° 2
vol. de Raschid, continuateur de cette histoire jusqu'en 1728. 5° 1
vol. Djihhann-Nouma (le belvédère du monde) par Kiatib Tcheleby,
description géographique de l'Orient avec cartes géographiques, précis
historiques, un discours sur les mathématiques et les éléments d'Euclide. 6° 1
vol. Takwim-Twarikh, par le même, tableau chronologique des monarques
et grands hommes de l'Orient jusqu'en 1732. 7° Tœuhhfeth'ul-Kubar,
par le même, description de la mer Méditerranée et histoire de la marine
ottomane jusqu'en 1655. 8° Golschen'y-Khouléfa
par Nazmizadé : précis historique des Khalifes et des différentes dynasties
mahométanes depuis 744 jusqu'en 1643. 9° Tarikh-Timour
(histoire
de Timour), par le
même. 10° Tarikh-Missr
(histoire
de l'Égypte) par
Suhheïly. C'est seulement la conquête du royaume par Sélim. 11° Tarikh-Aghwaniyann
(histoire
des Afghans), avec
un précis historique des Sophis de Perse. 12° Tarikh-Bosna
(histoire
de Bosnie), elle ne
traite que des guerres de 1736 à 1739. 13° Tarikh'ul-Hind'ul
Gahrby, précis historique des Indes Occidentales. 14° Feyouzath-Miknattssiyé,
sur les propriétés de l'aimant et de la boussole. 15° Oussoul'ul-Hikem
: traité d'économie politique et d'art militaire. La mort
de Basmadji-Ibrahim en 1746 amena la chute de l'imprimerie. Son
successeur Kutchuk-Ibrahim, ne s'occupa que d'une seconde édition de Wann-Couly
puis abandonna l'imprimerie. Abdul-Hamid
Ier la rétablit par un hatii-chérif (12 mars 1784) et lui donna pour directeur
Mohammed-Réchid-Effendi et Ahmed-Wassif-Effendi, historiographe de l'empire. L'édit
renouvela la défense de jamais toucher aux livres canoniques, accorda aux
directeurs un privilège exclusif et leur donna liberté entière d'employer
telles personnes qu'ils voudront. L'imprimerie
dès lors n'a cessé de fonctionner jusqu'au jour où Mahmoud lui a donné le
plus grand essor. Mahmoud : traité avec la Perse.
Le chef
de la révolte, Patrona-Khalil, était maître de la capitale ; quand il parut
devant le prince qu'il avait placé sur le trône, il lui dit : « Je sais le
sort qui m'est réservé, car jamais aucun de ceux qui ont osé déposer des
padischâhs n'a échappé à la mort, mais je ne suis pas moins content de te
voir assis sur le trône d'Osman et d'avoir délivré l'empire de ses
oppresseurs. » Le sultan, étonné, répondit : « Je fais le serment par les
mânes de mes ancêtres, de ne point attenter à ta vie ; bien plus, demande ce
que tu voudras, tu l'auras. » Patron se contenta de réclamer l'abolition d'un
impôt vexatoire pour le peuple, les malékianès (baux à vie). Mais
avec la popularité, l'ambition était venue au simple janissaire ; ce qu'il
voulait, c'était être le maître. Il exigea que la populace participât au
denier d'avènement et poignarda le Segban-Bachi qui osait s'opposer à ses
volontés ; il arracha au sultan l'ordre de démolir les maisons élevées par
les pachas et les beys sur les bords des Eaux-douces, enfin il donna la
principauté de Moldavie à un bouclier, dont il était le débiteur. Le
grand-vézir essaya d'épargner à l'empire cette honte et cette humiliation en
se retranchant derrière les ordres du sultan. « Allez donc trouver Sa
Hautesse, lui dit « insolemment un des chefs des révoltés, mais songez,
avant tout, à obéir à Patrona-Khalil. » La tyrannie de cette brute, appuyée
par la populace, était insupportable ; le Kyslar-Aga Bechir, le
Kapoudan-Pacha Djanum Khodja et le khan de Crimée, Kaplan-Gheray, résolurent
de soustraire leur maître à ce joug méprisable et odieux. Les
officiers supérieurs des Janissaires, irrités de l'audace de ce parvenu qui
osait prétendre au commandement suprême de ce corps d'élite, entrèrent dans
le complot. Patrona s'étant rendu au sérail pour contraindre Mahmoud à
déclarer la guerre à la Russie, les conjurés saisirent ce moment pour se
défaire de lui. A peine le padischah fut-il assis que le grand-vézir frappa
dans ses mains : à ce signal Khalil-Pehliwan, colonel du 7e régiment des
Janissaires, entra à la tête de trente-deux soldats dévoués. Là,
s'adressant à Patrona : « Quel est le misérable assez hardi, lui dit-il, pour
aspirer au grade d'agha des Janissaires. » A cette
attaque imprévue, Patrona-Khalil ne répondit qu'en se précipitant, le
poignard levé, sur celui qui le bravait. Mais enveloppé à l'instant, il fut
massacré, et son escorte partagea son sort. Ses partisans se soulevèrent ;
mais la révolte, veuve de son chef, fut aisément comprimée et sept mille
cadavres furent le gage du rétablissement de l'ordre. La
capitale pacifiée, la Porte reprit la guerre contre la Perse : Schah Tahmasp,
battu à Kon'djan, demanda la paix. Par le
traité conclu le 10 janvier 1732, la Perse recouvrait Tebriz, Ardahan,
Ramadan et tout le Louristan ; elle cédait à la Turquie le Daghestan, le
Karthli, le Kakhti, Nakhtchivan, Erivan, Tiflis ; l'Araxe devenait la
frontière des deux empires du côté de l'Aderbaïdjan. La paix
ne fut pas de longue durée. Nadir, après avoir rétabli Schah-Tahmasp sur le
trône, avait reçu en récompense le titre de Sultan et le gouvernement de
Sistan, de l'Aderbaïdjan, du Mazenderan et du Khorassan. Pour ne pas éveiller
l'envie, il se contenta du titre Tahmas-Kouli-Khan (Khan esclave
de Tahmas) et
travailla en secret à sa propre élévation. Il protesta hautement contre le
traité de paix, marcha sur Ispahan, détrôna Schah-Tahmasp, et se déclara
régent du royaume pendant la minorité du fils du monarque déposé, Schah-Abbas
III. Le premier acte du régent fut de dénoncer le traité ; il envahit le
territoire ottoman, battit les Osmanlys près du pont d'Adana et vint mettre
le siège devant Bagdad. Topal-Osman-Pacha accourut avec quatre-vingt mille
hommes au secours de la ville : une bataille terrible s'engagea sur les bords
du Tigre, à Djouldjeïlik ; Tahmas-Kouli-Khan, grièvement blessé, fut entraîné
dans la déroute de ses troupes (19 juillet 1733). Battus une seconde fois à
Leithan, les Persans ne tardèrent pas à prendre une revanche éclatante :
l'armée turque fut écrasée et le sérasker périt dans la mêlée. La mort de
Topal-Osman fut un malheur public pour l'empire ; en lui les Turcs perdaient
non seulement un ministre vertueux et intègre, un administrateur éclairé et
capable, mais un général habile et un chef énergique. Les revers se
succédèrent alors sans interruption ; enfin après le désastre de Baghawerd où
fut battu et tué le sérasker Kupruli-Abdullah, fils de Kupruli-Mustapha, le
Divan se décida à demander la paix. Les plénipotentiaires qu'il envoyait à
Tiflis assistèrent au couronnement de Nadir-Schah et signèrent un traité qui
enlevait aux Ottomans leurs dernières conquêtes et les frontières furent
rétablies conformément au traité conclu en 1639 avec Murad IV. Guerre avec la Russie et l'Autriche : traité de Belgrade (1739).
La
Porte avait dû se hâter de traiter avec la Perse, car la guerre venait
d'éclater avec la Russie. La
Pologne, désolée par l'anarchie depuis un siècle, était une proie désignée
d'avance à l'ambition de ses voisins ; seule, la France s'intéressait à son
sort. Pour paralyser son action, la Russie, l'Autriche et la Prusse avaient
conclu en 1732 un pacte secret, qu'on peut regarder comme le prologue du
démembrement de la Pologne. A la mort d'Auguste, le parti national élut
Stanislas Leckzinski (1733) ; aussitôt les armées russes et autrichiennes envahirent le
territoire polonais. La France déclara la guerre à l'Autriche, et son
ambassadeur près de la Porte sollicita le Divan de prendre les armes pour
venger l'injure que lui faisait la Russie en intervenant dans ce pays, quand
les traités de Falksen et de Constantinople avaient placé son indépendance
sous la garantie du sultan. Les ministres ottomans restèrent sourds aux
exhortations du marquis de Villeneuve. Le khan des Tartares, à l'instigation
du baron de Tott, se préparait à envahir l'Ukraine, la Porte lui défendit de
remuer, l'or d'Auguste II ruisselait dans le sérail. Cependant
Stanislas avait succombé, écrasé sous le nombre, les Russes étaient maîtres
de la Pologne, la France occupée contre l'Autriche essaya encore d'ouvrir les
yeux de la Turquie sur ses véritables intérêts et pour réussir, s'adressa au
fameux comte de Bonneval. Né en
1675, Bonneval[4] servit d'abord dans la marine ;
une affaire d'honneur l'obligea d'en sortir, il entra aux gardes françaises,
et, en 1701, acheta un régiment et se distingua à la bataille de Luzzara. Il
rançonna les petits princes d'Italie, et Chamillard qui le détestait voulut
lui faire rendre gorge ; le comte quitta alors l'armée, passa à l'ennemi en
1706, et devint un des meilleurs lieutenants du prince Eugène. En 1716
il se couvrait de gloire dans la guerre contre les Turcs. Rentré en France,
il se mariait, quittait sa femme le jour même des noces, retournait en
Allemagne et prenait la plus grande part à la victoire de Belgrade. Il ne
tarda pas à se brouiller avec le prince Eugène et à la suite de sa querelle
avec le marquis de Prié, gouverneur de Belgique, il provoqua en duel le
prince Eugène (1724).
Jeté en prison, il s'évada, se réfugia en Turquie et prit le turban pour
échapper à l'extradition. Devenu musulman, général des bombardiers, pacha à
deux queues, il était l'ami et le conseiller du grand-vézir. « On
lui, avait confié un corps de troupes qu'il avait exercé à l'européenne, et
il voulut réformer toute l'armée ottomane, quand les craintes du sultan et
les représentations de la Russie l'arrêtèrent dans ses projets. Ce fut lui
qui révéla à la Porte les secrets de la politique européenne, qui lui fit
connaître, par des mémoires qu'il adressa au sultan, ses véritables intérêts,
qui lui suggéra les moyens de continuer les guerres dans lesquelles elle se
trouva engagée[5]. » Ennemi
implacable de la maison d'Autriche, il crut le moment venu de rendre à
l'alliance franco-ottomane, le caractère qu'elle avait eu sous François Ier
et envoya à la cour de Versailles un projet d'alliance offensive et défensive
par lequel les deux puissances s'engageaient à ne pas faire de paix séparée
et à concerter leurs opérations. Le
timide cardinal Fleury rejeta l'alliance, tout en demandant une diversion des
Turcs en Hongrie. L'empereur Charles II dont l'alliance de la France et de la
Turquie aurait causé la perte, s'empressa alors de signer avec Fleury le
traité de Vienne (1735).
C'était un traité avantageux pour la France, mais en même temps une lourde
faute politique ; à peine était-il signé que la Russie commença la guerre
contre la Porte, encore aux prises avec Nadir-Schah. Une violation des
frontières russes par les Tartares de Crimée servit de prétexte (mars 1736) ; les Russes envahirent
aussitôt la Crimée : Lascy s'empara d'Azof, pendant que Munich enlevait
successivement Orkapou, Kilhum, Khoslow, Baghtchi-Seraï, Simphéropol.
L'Autriche, l'Angleterre et la Hollande offrirent leur médiation au Divan, où
dominait encore le parti de la paix. En vain Bonneval avertit le ministre «
que l'empereur n'avait dessein que de les amuser jusqu'à ce qu'il eût rétabli
les armées qui revenaient délabrées d'Italie[6] » ; les intrigues des
Fanariotes vendus à la Russie l'emportèrent, la médiation de l'Autriche fut
acceptée. Pendant
que les interminables conférences de Niemiron amusaient les Turcs, une armée
autrichienne se massait sur les frontières et s'apprêtait à donner la main
aux Russes. Le marquis de Villeneuve conseilla à la Porte d'acheter la paix
au 'prix de la cession d'Azof ; il était trop tard maintenant pour faire la
guerre ; c'était trois ans auparavant qu'il fallait entrer en campagne, quand
l'Autriche avait à lutter contre la France, l'Espagne et la Sardaigne, quand
la Russie était occupée en Pologne. Pendant
ce temps les impériaux, levant le masque, envahissaient la Serbie, la Bosnie
et la Valachie. La mésintelligence qui régnait entre les généraux autrichiens
causa la perte de leur armée. Battus à Banyaluka et à Waliewo, les
Autrichiens durent évacuer précipitamment la Bosnie ; le prince
d'Hildburghausen ne fut pas plus heureux en Serbie et fut contraint de
repasser le Danube (1737) 2[7]. L'empereur demanda la paix ;
l'Angleterre et la Hollande offrirent de nouveau leur médiation. La Porte
refusa, déclarant qu'elle n'accepterait de propositions de paix que par le
canal de la France. Aussitôt Villeneuve se rendit au camp du grand-vézir et
entama les négociations. L'habileté du négociateur fut puissamment secondée
par les succès des Osmanlys. Malgré une défaite essuyée près de Konia, les
Ottomans reprirent Semendria, Mohadia, Or-soya ; Willis fut mis en déroute à
Krozka, après une lutte acharnée de quinze heures (23 juillet 1739), et si le
grand-vézir El-Hadj Mohammed avait su profiter de sa victoire, c'en était
fait de l'armée autrichienne tout entière. Trois jours après Belgrade était
investie. Du côté des Russes la fortune n'avait pas été si favorable aux
Ottomans : Munich avait été battu sur les bords du Dniester pendant que la
flotte moscovite était brûlée par le Kapoudan-Pacha, Suleyman ; mais les
Russes avaient bientôt pris leur revanche. Vainqueur à Savoutchané, Munich
s'était emparé de Choczim, d'Yassy et avait conquis toute la Moldavie. Les
efforts du marquis de Villeneuve réussirent enfin à faire signer une paix
séparée à l'Autriche et à la Russie sous la garantie de la France (septembre
1739). L'Autriche
rendait Belgrade, Schabatz, moins l'artillerie et les munitions, la Serbie et
la Valachie autrichienne, l'île et la forteresse d'Orsova. Le traité devait
durer vingt-sept ans. La
convention avec la tzarine stipulait la démolition d'Azof, l'interdiction
pour la Russie d'avoir des vaisseaux sur la mer Noire ou sur la mer d'Azof,
l'obligation d'y commercer seulement par des navires étrangers. Enfin la
Russie restituait toutes ses conquêtes. Le
traité de Belgrade conclu sous la médiation et la garantie de la France,
annihila le traité de Carlowitz dont il effaça la honte. « L'influence de la
France sur les affaires ottomanes ne fut jamais aussi décisive ni avant ni
après, et la mission de M. de Villeneuve est assurément la plus mémorable que
signale l'histoire des relations diplomatiques de la France avec la Turquie.
Villeneuve, revêtu du titre éclatant d'ambassadeur extraordinaire, était à la
fois l'âme, le conseil et le guide de toutes les négociations entamées à
cette époque, auprès de la Porte, par les divers cabinets européens[8]. » Le
premier emploi que fit le marquis de Villeneuve de son crédit fut de faire
conclure entre la Porte et la Suède un traité d'alliance offensive et
défensive : les deux puissances devaient se prêter un appui réciproque contre
la Russie (1740). Les
capitulations de 1673 reçurent toutes les modifications demandées par la
France et le traité de 1740 a régi, jusqu'à nos jours, les rapports de la
France et de l'empire ottoman. Mohammed-Saïd,
revêtu du titre d'ambassadeur extraordinaire, alla à Versailles présenter les
capitulations à Louis XV. Reçu avec de grands honneurs, il revint à
Constantinople avec deux bâtiments de guerre et un petit corps de canonniers
français qui devait servir de noyau au comte de Bonneval pour régénérer
l'artillerie ottomane et la mettre à la hauteur des progrès accomplis. Mauvaise politique de la Porte. Les Fanariotes dans les principautés
danubiennes.
Le
traité de Belgrade était à peine signé qu'il se présenta une occasion unique
pour la Porte de recouvrer son ancienne puissance. La mort de l'empereur
Charles VI (20 octobre 1740) armait contre sa fille Marie-Thérèse les puissances européennes,
avides de se partager les dépouilles de la maison d'Autriche. La. France, âme
de cette coalition, sollicita la Turquie d'envahir la Hongrie qu'elle
garderait pour sa part (1741). Mais depuis qu'une paix glorieuse avait lavé la honte de son
humiliation, la Porte était retombée dans son orgueil apathique : elle se
croyait l'arbitre de l'Europe, lorsqu'elle n'était plus qu'un contrepoids
trop faible à la puissance moscovite, née d'hier. Non
seulement le sultan refusa, mais il écrivit aux puissances pour les engager à
la paix[9] : cette conduite honnête mais
souverainement impolitique, ne pouvait avoir aucun résultat. La
médiation du sultan fut déclinée par de vagues remerciements ; il s'en montra
offensé et son amitié pour la France se changea en un vif ressentiment. Les
efforts de Bonneval, les démarches de l'ambassadeur français, le comte
Desalleurs, pour éclairer les Turcs sur leurs véritables intérêts, tout fut
inutile. L'or de l'Angleterre décida même le Divan à signer avec l'Autriche
et la Russie un traité de paix perpétuelle (1748). Plus la Porte se montrait
désireuse de conserver la paix, plus ses ennemis mettaient d'empressement à
en violer les conditions. La Russie fondait une nouvelle province, sous le
nom de la Nouvelle-Servie, dans le pays compris entre le Bug et l'Ukraine, territoire
qui, en vertu du traité de Belgrade, devait rester inculte et désert. Ce
nouvel établissement coupait, en temps de guerre, les communications des
Turcs et des Tartares. Enfin la Russie reprenait ses anciens desseins sur la
Pologne et excitait les Khabardiens et les Circassiens à secouer l'autorité
des khans de Crimée. Arslan-Ghéray
dévoué à la France et à la Suède, soldat intrépide et général entreprenant ne
cessait d'exciter la Pont à la guerre et ne négligeait rien pour lui forcer
la main. Le khan des Tartares ne réussit pas plus que le pacha Bonneval,
« le ministère ottoman persista à préférer une tolérance qui prolongeait
les douceurs de la paix à une animadversion qui aurait rallumé la guerre. » Non contente
d'avoir manqué une si belle occasion de restaurer sa puissance, la Porte
prenait, à l'égard de la Valachie et de la Moldavie, des mesures qui ont
favorisé les intrigues de la Russie et porté un coup funeste à l'empire
ottoman. Pour assurer la fidélité des deux principautés, elle en ôta
l'administration aux boyards indigènes : mais au lieu d'en faire deux
pachaliks, elle les fit gouverner par des rayas chrétiens que le Divan
choisit parmi « les Grecs du Fanar, depuis longtemps les plus bas et les cc'
plus corrompus des serviteurs de la Porte[10]. » Il eût été impossible de
trouver plus d'abjection unie à plus de vanité. Esclaves, ils se croyaient
toujours les descendants d'Alexandre ; insolents et barbares envers leurs
subalternes, ils mendiaient, comme une grâce, un sourire de leurs maîtres. « Ces
Grecs dégénérés en étaient venus à se mépriser eux-mêmes ; leur mépris mutuel
accrut leur avilissement et sous cet aspect le Grand-Seigneur ne distingua
plus rien dans ce vil troupeau. Le marchand fut élevé à la principauté ; tout
intrigant s'y crut des droits et ces malheureuses provinces mises à
l'enchère, gémirent cc bientôt sous la vexation la plus cruelle. « Une
taxe annuelle, devenue immodérée par ces enchères, des sommes énormes
empruntées par l'inféodé pour acheter l'inféodation ; des intérêts à
vingt-cinq pour cent, d'autres sommes, journellement employées pour écarter
l'intrigue des prétendants, le faste de ces nouveaux parvenus et
l'empressement avide de ces êtres éphémères sont autant de causes qui concourent
pour dévaster les deux plus belles provinces de l'empire ottoman[11]. » Le
premier Fanariote qui gouverna la Valachie, Mavrocordato, paya son élévation
en augmentant de cinq cent mille piastres le tribut dû à la Porte ; sa
tyrannie ameuta contre lui toutes les classes de la société ; il fut déposé
en 1741. Son successeur, Racovitza, augmenta encore le tribut ; il ne resta
au pouvoir que trois ans et céda la place à Mavrocordato qui fut réintégré
dans sa dignité. En 1748, Mavrocordato alla gouverner la Moldavie et fut
remplacé par Grégoire Ghika. « Ce prince, dit un historien roumain, comme ses
prédécesseurs et ses successeurs de la même souche ne regarda la principauté
que comme un pays conquis où l'on avait la liberté de piller et de s'enrichir
sans songer aux pauvres habitants ni aux droits de l'humanité. » Valets
des Turcs, espions des Russes, trahissant tour à tour les deux gouvernements,
uniquement occupés, per fas et nefas, d'amasser des trésors pour
acheter du Divan le maintien de leur autorité précaire, les Fanariotes
portèrent dans les principautés la servilité, la corruption, l'absence de
sens moral qui les caractérisaient. Ces princes qui tremblaient devant un
simple tchoadar, n'eurent d'énergie que pour le mal ; ils voulurent cacher
l'infamie de leur origine sous une mare de sang : les parvenus se changèrent
de suite en tyrans. Craignant que l'indignation et le désespoir ne
poussassent les Roumains à la révolte, ils entreprirent l'extermination de la
noblesse moldo-valaque ; l'insurrection devait ainsi se trouver sans chefs.
Presque tous les boyards, dont les ancêtres s'étaient illustrés sur les
champs de bataille contre les Turcs, les Hongrois ou les Polonais, tombèrent
sous la hache du bourreau ou périrent en exil. Les titres de noblesse, mis à
l'encan, furent vendus à la lie du Fanar : à la place de la vieille
aristocratie roumaine, toujours prête à verser son sang pour la patrie,
s'éleva une soi-disant noblesse sans honneur ni pudeur, sans foi ni loi ; son
dieu était le veau d'or ; sa devise : tout pour l'argent et par l'argent[12]. Aventuriers
déguisés en princes ; vilains à peine décrassés, affublés d'un titre de
boyard ; primats bâtonnés par le premier Turc venu[13], maîtres et laquais, n'eurent
qu'une pensée : dévaliser le pays. Leur domination a lourdement pesé sur la
Moldo-Valachie, et si la Roumanie n'a pas été gangrenée jusqu'à la moelle,
elle le doit uniquement au tempérament vigoureux de son peuple et à l'esprit
de vitalité et de résistance de la race latine. « Les
Valaques, du temps de Michel le Brave, refusaient les Grecs même comme
simples employés dans leur gouvernement ; les Valaques de 1650 acceptaient
avec indifférence ou le rebut du Fanar et de l'Albanie, ou des serruriers ou
des marchands d'huîtres ; ils souffraient et se taisaient[14]. » Ils
vidèrent le calice jusqu'à la lie, mais ils conçurent une haine violente
contre les Turcs qui violaient les droits assurés aux principautés par les
anciens traités ; ils appelèrent de tous leurs vœux les Russes, qu'ils
s'accoutumèrent à considérer comme leurs libérateurs désignés. Un jour même
la Roumanie devait faire chèrement payer à la Porte les infamies qu'elle
avait laissé commettre aux Fanariotes. L'abandon de la Suède et de la Pologne
allait compléter les maladresses du Divan. Osman III (1754-1757).
Le 13
décembre 1754, Mahmoud Ier mourut, après un règne de vingt-quatre ans. Doux,
humain, affable, naturellement porté à la clémence, il fut universellement
regretté. Osman III lui succéda. Le
grand-vézir, Ali-Pacha favori du sultan, crut pouvoir se livrer sans crainte
à des concussions qui ne tardèrent pas à exciter un mécontentement général.
Ces plaintes parvinrent au sultan dans les courses qu'il faisait incognito[15] ; outré de fureur contre son
favori, Osman donna l'ordre de le mettre à mort, et sa tête fut exposée dans
un plat d'argent, à la porte du sérail avec cet écriteau : « C'est
ainsi que l'on traite ceux qui abusent de la faveur de leur maître. » Le
mufti, un de ceux qui avaient le plus contribué à la chute d'Ali-Pacha, crut
pouvoir se saisir de l'autorité au profit du corps des ulémas, mais ces
prétentions irritèrent tellement le sultan qu'il fit apprêter les instruments
de supplice. Cette
mesure calma les velléités ambitieuses des ulémas et Muhammed-Raghyb-Pacha
reçut le sceau. Le
nouveau ministre « joignait à l'esprit le plus séduisant beaucoup de force de
caractère. Jamais vézir n'a mieux possédé que lui les talents de sa place ;
il savait corrompre avec adresse et intimider les plus audacieux ; toujours
perfide, mais toujours habile et maître de lui-même, il comptait les hommes
pour peu de chose et leur vie pour rien. Ce ministre avait précédemment
occupé le pachalik du Caire ; l'indiscipline des beys mamelucks, étayés par
la force, ne lui avait laissé que les ressources de la corruption pour se
soutenir.... Raghyb joignait encore à tous ses talents des connaissances
utiles, aux affaires de l'empire ; illes avait acquises au traité de
Belgrade, pendant lequel il occupait la charge de Mektoubtchy[16]. » Osman
ne fit que passer sur le trône : les événements de son règne se bornent à un
incendie qui consuma la moitié de Constantinople, à une émeute de femmes
occasionnée par la famine, et à l'usurpation des Lieux Saints par les Grecs[17]. Osman III mourut le 29 octobre 1757, et eut pour successeur son neveu Mustapha III, fils d'Ahmed III. |
[1]
Lavallée, Histoire de Turquie.
[2]
Voltaire, Histoire de Charles XII.
[3]
Voyez Voltaire, Histoire de Charles XII.
[4]
Connu en Turquie sous le nom d'Ahmed-Pacha, mort en 1747. Il fut enterré à Péra
; on lit sur son tombeau cette épitaphe : « Dieu est permanent ! Que Dieu
glorieux et grand auprès des vrais croyants, donne paix au défunt Ahmed-Pacha,
général des bombardiers, l'an de l'hégire 1160. »
Voyez sur le comte de Bonneval les Mémoires du
prince de Ligne.
[5]
Lavallée, Histoire de Turquie.
[6]
Rapports de Bonneval.
[7]
C'est ce prince de Saxe-Hildburghausen qui commandait les troupes allemandes
des cercles, qui formaient la grande majorité de l'armée de Soubise, à Rosbach.
Ce fut à la lâcheté de ce général et de ces troupes que fut principalement due
la perte de la bataille. — Voyez Pfister, Histoire d'Allemagne.
[8]
Hammer.
[9]
On pourra juger de quelles illusions se berçait le Grand-Seigneur s'il pensait
que les lieux communs de la lettre de son grand-vézir feraient quelque
impression sur des hommes d'État :
« Quelle âme sensible, quel âtre humain ne frémit
pas de tous les maux qui accompagnent la guerre ! Des ruisseaux de sang
abreuvent les campagnes, les vainqueurs ne sont pas plus épargnés que les
vaincus par l'ange de la mort ; les hideuses maladies contagieuses suivent les
pas des combattants, les saisissent, les terrassent jusque dans les bras de la
victoire, et les jettent enfin au charnier où la mort les ravale au rang des
animaux avec qui elle les confond. Les hommes dégradés qui, dans leurs fureurs
insensées, ont imité la férocité des fauves, reçoivent ainsi de ses mains leur
châtiment.
« Le hideux génie du mal, en poussant le cri de
guerre, tranche, de son glaive flamboyant, les liens des nations. Les frères se
traitent en ennemis ; la raison du plus fort redevient la loi' des enfants
d'Adam ; le sang et les larmes des victimes écrivent sur ses tablettes d'airain
l'outrage fait à toutes les vertus : la faiblesse a trouvé son bourreau ; l'innocence,
son sacrilège ; la pudeur, son contempteur. Désireux de prévenir le retour de
tant de crimes et de malheurs, pour obéir à la volonté de Dieu, mon glorieux
empereur qui n'est autre que l'ombre de Dieu sur la terre, invite les princes
chrétiens à se réconcilier et leur offre sa puissante médiation. »
[10]
Lavallée, Histoire de Turquie.
[11]
Baron de Tott, Mémoires.
[12]
Les grands boyards actuels sont pour la plupart de race grecque, cigaine,
albanaise, et ceux qui peuvent faire remonter leur origine à cent ans sont
considérés comme de vieille roche. Il est juste de dire que la génération
actuelle repousse toute solidarité avec les Fanariotes ; elle les renie et met
son orgueil à être roumaine.
[13]
Voyez à ce sujet baron de Tott, Mémoires, II.
[14]
Kogolnitcheano, Histoire de la Valachie et de la Moldavie.
[15]
Quand le comte de Vergennes, ambassadeur de France, se rendit à l'audience du
grand-vézir Mohammed-Saïd, aussitôt après l'avènement d'Osman, le sultan se
mêla au cortège sous un déguisement. « Nous le trouvâmes déguisé en homme de
loi et seulement accompagné de son séliktar et de son divitdar, tous deux
déguisés en tchoadars ; il s'était arrêté dans une rue pour nous voir passer,
et notre marche pénétrant de là dans l'Atméidan, nous vîmes bientôt ce prince
arriver en courant à côté de nous, en ralentissant sa marche près de
l'ambassadeur ; il l'accompagna jusqu'au bout de la place ; recommençant alors
à courir, il traversa la rue à la tête de la première file, entra par une des
portes du sérail, en ressortit vers la marine pour nous rejoindre à l'échelle
où nous nous embarquâmes ; il y resta jusqu'à « notre départ, après quoi il
rentra de nouveau dans l'enceinte de son palais. » (Baron de Tott, Mémoires.)
[16]
Baron de Tott, Mémoires.
[17]
Nous aurons occasion de revenir sur cette question à propos de la guerre de
Crimée.