HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE QUATRIÈME. — LA DÉCADENCE

 

CHAPITRE XVI. — LA TURQUIE DE 1702 À 1757.

 

 

Déposition de Mustapha (1703). Ahmed III. Kupruli-Nouman. — Guerre avec la Russie : traité de Falksen (1711) ; d'Andrinople (1713). Guerre avec l'Autriche et Venise : paix de Passarovitz (1718). — Guerre avec la Perse. Déposition d'Ahmed (1727). — Établissement de l'imprimerie. — Mahmoud : traité avec la Perse. — Guerre avec la Russie et l'Autriche : traité de Belgrade (1739). — Mauvaise politique de la Porte. Les Fanariotes dans les principautés danubiennes. — Osman III (1754-1757).

 

Déposition de Mustapha (1703). Ahmed III. Kupruli-Nouman.

La mort de Kupruli raviva les désordres. Son successeur Daltaban-Pacha, soldat qui ne respirait que la guerre, voulut rompre le traité de Carlovitz : il tomba victime des intrigues du mufti et fut étranglé. Avant de mourir il s'écria, s'adressant aux bourreaux : « Tuez, infidèles musulmans, celui que n'ont pu tuer les ghiaours ! »

Le Réis-Effendi Nami-Mohammed le remplaça ; partisan de la paix, il essaya d'achever l'œuvre de Kupruli.

Mais en voulant extirper les abus il souleva contre lui les ulémas et les Janissaires ; les troupes envoyées contre les rebelles pactisèrent avec eux et Mustapha déposé céda sans résistance le trône à son frère Ahmed III (22 août 1703).

Ahmed dut payer sa bienvenue, non seulement en gorgeant d'or les rebelles, mais en les abreuvant de sang. Le mufti Feiz-ullah-Effendi, livré à la foule, fut mis à mort sur un fetwa de son successeur, Mohammed-Effendi, le seul qui ait osé donner cet exemple inouï. Mais aussitôt qu'il se vit affermi sur le trône, le sultan prit des mesures énergiques contre les chefs de la révolte ; plusieurs agas des Janissaires furent exécutés ; le grand-vézir, Ahmed-Pacha, nommé par les rebelles, fut exilé. Damad-Hassan-Pacha promu grand-vézir, s'occupa immédiatement de rétablir l'ordre : la Géorgie et la Mingrélie furent sévèrement châtiées pour s'être révoltées ; des mesures énergiques furent prises pour la protection des caravanes et des pèlerins qui traversaient la Syrie ; des écoles et un arsenal furent construits. Malgré tous ces actes de bonne administration, malgré sa parenté avec le sultan dont il avait épousé la sœur, le ministre ne tarda pas à être renversé par une intrigue de harem.

A partir de ce moment, les grands-vézirs se succèdent avec une telle rapidité qu'on n'a pour ainsi dire qu'à enregistrer leur nom ; élevés par la brigue et la bassesse, ils tombent par la cabale et la trahison.

Louis XIV avait commencé la guerre de la succession d'Espagne : il donna l'ordre à Fériol de remontrer à la Porte que l'occasion était favorable pour se venger de ses défaites et reprendre son ancienne position. L'Italie et l'Espagne appartenaient à la maison de Bourbon ; Venise et la Pologne restaient neutres : il n'y avait donc pas à craindre le renouvellement de la sainte ligue. Mais le parti de la paix dominait au sérail et le sultan refusa obstinément de se mêler d'une guerre où les infidèles s'entre-égorgeaient. Profitant de cette apathie, et voyant l'Occident tout entier engagé dans la guerre de la succession d'Espagne, la Russie entama, avec la Turquie, cette lutte qui devait durer jusqu'à nos jours et faire pencher l'empire ottoman sur le bord de l'abîme.

« L'Eglise grecque, si fatale à l'Europe et à la civilisation, avait enfanté, dans son extrême décrépitude, un chétif et dernier avorton du siège de Byzance, l'Église russe, qui reçut à peine en naissant un débile souffle de vie évangélique et qui ne s'en servit jamais que dans les intérêts politiques du pouvoir qui la tient en servitude. Sa prétention, dès les temps les plus anciens, fut de réunir à elle tous les peuples qui avaient sa croyance, ou d'hériter du pouvoir religieux de Constantinople et de rétablir l'empire d'Orient au profit des tzars de Moscou.

« Pierre le Grand ne possédait encore qu'un Etat sauvage, sans ports, sans armées, sans finances ; il avait devant lui la Suède, la Pologne, la Turquie, qui interdisaient à la Russie la vie européenne ; enfin il n'avait pas encore un pouce de terre sur les bords du Pont-Euxin, qu'il intriguait, déjà, par toute la Grèce, remuant les peuples de race slave, combattant sourdement l'influence de la France sur les chrétiens orientaux, minant l'empire ottoman. Aussi les Grecs, qui avaient conservé dans l'esclavage toute leur haine pour les Latins, se tournèrent-ils avec espoir vers les barbares du Nord, qu'ils regardèrent dès lors comme leurs libérateurs[1]. »

La Porte méprisait ce nouvel ennemi ; elle laissa Pierre le Grand fortifier Azow, construire des vaisseaux ; elle regarda, avec indifférence la guerre terrible où Charles XII essaya d'étouffer la Russie naissante. Elle leurra le roi de Suède par la promesse que le khan des Tartares marcherait à son secours ; Charles XII crut à cette parole et s'aventura dans l'intérieur de la Russie avec seize mille hommes. Écrasé à Poltava, il se réfugia, à Bender, sur le territoire ottoman, et essaya d'entraîner Ahmed III à. la guerre contre le tzar.

Les ambassadeurs de France, Fériol et Desalleurs, ainsi que le khan des Tartares, joignirent leurs instances à celles de Charles XII sans obtenir plus de résultats. Le grand-vézir, Kupruli-Nouman-Pacha, ne songeait qu'à entretenir de bonnes relations avec la Russie. Les partisans du roi de Suède mirent tout en œuvre pour le renverser. Juste, tolérant, consciencieux, actif, il manquait du sens politique et de la hauteur des vues qui avaient jusqu'alors caractérisé les membres de sa famille. Ce ne furent cependant pas les 'intrigues du parti de la guerre qui causèrent sa chute, mais la noble fermeté qu'il déploya en refusant d'alimenter les folles prodigalités du sultan. Les prédécesseurs de Kupruli payaient les Janissaires non pas avec l'argent du trésor, mais avec le produit de leurs extorsions et de leurs rapines ; sous l'intègre administration du nouveau grand-vézir cet abus cessa. Ahmed, qui ne pouvait plus puiser à sa guise dans le trésor, lui reprocha de préférer l'intérêt de ses sujets à celui de l'empereur : « Ton prédécesseur Chourlouli, lui dit-il, savait bien trouver d'autres moyens de payer mes troupes. » Le grand vézir répondit : « S'il avait l'art d'enrichir Sa Hautesse par des rapines, c'est un art que je me fais gloire d'ignorer[2]. »

La dynastie des Kupruli finissait dignement par un grand honnête homme, dont la disgrâce ajoutait encore un nouveau lustre à l'éclat de cette famille d'hommes d'État si éminents.

Les Kupruli eussent rendu à la Turquie le temps glorieux de Suleyman, si quelques hommes de talent et de génie, noyés dans une masse apathique et démoralisée, pouvaient former un peuple.

 

Guerre avec la Russie : traité de Falksen (1711) ; d'Andrinople (1713). Guerre avec l'Autriche et Venise : paix de Passarovitz (1718).

La chute de Kupruli fut le signal de la guerre, et le nouveau vézir Baltadji-Mohammed prit lui-même la direction des opérations.

Le tzar avait compté sur un soulèvement général des populations chrétiennes ; personne ne bougea. Cerné sur les bords du Pruth par deux cent mille Turcs et Tartares, sans vivres, sans munitions, Pierre Jr était perdu sans ressources. C'en était fait de la puissance moscovite, mais la corruption suppléa à la force.

Le grand-vézir, Baltadji-Mohammed, se laissa gagner par les présents que lui envoya la tzarine Catherine et crut effacer la honte du traité de Carlovitz par celle du traité de Falksen (1711). Le tzar restituait Azim, s'engageait à raser les forteresses du Palus-Méotides, et à ne plus se mêler des affaires des Cosaques. Cette paix, tout avantageuse qu'elle était pour la Porte, le fut encore bien plus pour le tzar qu'elle tira d'une position désespérée. Charles XII ne put contenir son indignation ; il reprocha amèrement au grand-vézir de n'avoir pas fait prisonnier Pierre le Grand. « Eh ! qui donc aurait gouverné ses Etats, répondit sèchement Baltadji, il n'est pas bon que tous les rois soient hors de chez eux. » Par cette impertinence, qu'il croyait spirituelle, le ministre ottoman pensait-il justifier son ineptie politique ? L'empire devait chèrement payer plus tard la vénalité et l'impéritie d'un incapable.

Baltadji ne jouit pas de son œuvre : dénoncé hautement au padischah par le khan de Crimée, Dewlet-Gheraï, et par l'envoyé de Suède, le comte Poniatowski, il fut destitué et exilé à Lemnos. Son successeur, Yousouf-Pacha, opposé à la guerre, réussit à paralyser les velléités guerrières du sultan et conclut avec la Russie une trêve de vingt-cinq ans (1712). Charles reçut l'ordre de retourner dans son royaume ; mais le roi de Suède n'avait pas perdu l'espérance d'armer de nouveau les Ottomans contre les Moscovites ; il refusa. On recourut à la force : ici se place le magnifique épisode de Bender où Charles XII avec trois cents Suédois, quelques officiers et ses domestiques, soutint l'attaque de vingt mille Tartares et six mille Ottomans[3]. La paix d'Andrinople (15 juin 1713), due à l'intervention de la Hollande et de l'Angleterre, acheva d'enlever au roi de Suède tout espoir. Après deux années de séjour en Turquie, il se décida à regagner ses États (1er octobre 1714). La politique oscillait au gré des intrigues du harem : nulle intelligence de la situation, nulle fixité dans les plans, nulle suite dans les idées. Le désir de reprendre la Morée aux Vénitiens avait poussé le grand-vézir Damad-Ali à rechercher l'amitié russe ; il commit une faute non moins grande en choisissant pour faire la guerre le moment où Louis XIV signait les traités d'Utrecht et de Rastadt et où la France épuisée posait les armes (1715). Le prétexte fut aisément trouvé dans l'appui secret donné par les Vénitiens aux Monténégrins. Une seule campagne donna aux Turcs Corinthe, Nauplie de Romanie, Modon et la Morée entière. En même temps les deux seules places que Venise possédait en Crète capitulaient ; Corfou seule, défendue par l'illustre Schulembourg, repoussa victorieusement les Osmanlys.

Venise implora l'aide de l'empereur Charles VI, garant du traité de Carlowitz, qui somma le Sultan de déposer les armes et de restituer à la République les provinces qu'il lui avait enlevées : c'était une déclaration de guerre. Damad-Ali, à qui la facile conquête de la Morée avait fait une grande réputation militaire, n'était pas de taille à lutter contre Eugène de Savoie. La défaite de Peterwaradein coûta aux Ottomans six mille hommes, cent quatorze canons, cent quatorze drapeaux ; le grand-vézir désespéré se fit tuer sur le champ de bataille (5 août 1716). Ternes-var capitula après quarante-quatre jours de siège, et l'investissement de Belgrade commença.

Le nouveau grand-vézir, Khalil-Pacha, marcha au secours de la place et essuya un désastre complet (17 août 1717) : deux jours après, Belgrade se rendit au vainqueur. Le traité de Passarovitz (21 juillet 1718) mit fin aux hostilités. L'Autriche acquit le banat de Temesvar, Belgrade et une portion de la Serbie, la Valachie jusqu'à l'Aluta ; Venise conserva ses places fortes d'Albanie, mais perdit la Morée. Enfin Pierre le Grand obtint une modification aux traités de Falksen, de Constantinople et d'Andrinople, qui démontra la profonde inintelligence des ministres incapables qui avaient succédé aux grands Kupruli.

La Turquie et la Russie, par ce nouveau traité, s'engageaient à empêcher par « toutes les voies possibles » que la couronne ne devînt héréditaire en Pologne et que le pouvoir royal pût devenir prépondérant. Le Divan n'avait pas compris que la force de la Pologne importait à la sécurité de l'empire, il ne voyait pas davantage que c'était une barrière vivante contre le flot de l'invasion russe.

 

Guerre avec la Perse. Déposition d'Ahmed (1727).

Le sceau avait été confié à Ibrahim ; le nouveau grand-vézir voulut compenser par d'autres acquisitions les pertes de l'empire en Europe ; mais cherchant des ennemis plus faciles à vaincre que les chrétiens, il tourna vers la Perse l'activité militaire des Ottomans. Schah-Hussein, dernier prince de la dynastie des Séfis, avait abdiqué (1722) de force en faveur de Mir-Mahmoud, gouverneur de l'Afghanistan. La Porte profitant de l'état de trouble où cette révolution avait plongé la Perse, excita à la révolte les Sunnites du Chirvan persan. Mais en même temps Pierre Ier s'emparait des pays voisins de la mer Caspienne et envahissait le Daghestan. Le khan de Crimée, vivement alarmé, manda à Constantinople « que si les Ottomans et les Tartares demeuraient dans l'inaction, la Russie s'étendrait tellement qu'elle environnerait toutes les possessions de l'empire en Asie. »

Aussitôt les troupes turques envahirent l'Arménie et la Géorgie persanes, pendant que les Russes franchissaient le Caucase ; la guerre était sur le point d'éclater entre les deux empires. Le tzar s'en inquiéta et sollicita la médiation de la France. Dubois accepta le rôle d'arbitre, mais pour concilier les exigences des deux rivaux, il viola le droit des gens par un traité qui laissait à chacun d'eux les provinces persanes qu'il occupait (24 juin 1724). Les Persans n'acceptèrent pas cet étrange arrangement. Ramadan (Ecbatane), Erivan, Tebriz furent enlevés d'assaut ; partout les Persans furent enfoncés ; (1725) en une seule campagne toute la portion du territoire abandonnée à la Porte fut conquise.

L'anarchie désolait la Perse : Mir-Mahmoud, sorte de fou furieux, après avoir fait périr plus de cent fils, oncles et frères de Schah-Husséïn, périt étranglé par ordre de son cousin Eschref, qui s'empara du pouvoir. Son compétiteur, Schah-Tahmasp, offrit à la Porte de lui céder les provinces qu'elle avait conquises si elle voulait le reconnaître. Sa proposition fut accueillie et les négociations commencèrent. Mais Eschref, à la tête de dix-sept mille hommes, battit complètement une armée de soixante mille Ottomans et engagea à son tour des pourparlers avec le sérasker : il ratifia les conditions consenties par son rival et, à ce prix, fut reconnu souverain de l'Iran. Eschref avait cru consolider sa puissance en abandonnant à la Russie et à la Turquie les plus belles provinces de son royaume ; il ne tarda pas à être détrompé. Le souverain légitime, Schah-Tahmasp s'était réfugié dans le Khorassan dont il gagna à sa cause les plus puissantes tribus et confia le commandement de ses troupes à un jeune homme de génie, ancien conducteur de chameaux, ancien chef de brigands, Nadir-Kouli-Bek-Efchar.

L'usurpateur, battu dans trois rencontres successives, dut s'enfuir dans les déserts de Sistan où il trouva la mort, tandis que Schah-Tahmasp rentrait dans Ispahan.

A peine remonté sur le trône de ses pères, Schah-Tahmasp somma le sultan de restituer les provinces cédées par Eschref ; et, sans attendre le résultat des négociations, Nadir envahit le territoire ottoman. Le sultan peu porté à la guerre, répugnait à entamer la lutte, il ne céda qu'à contre-cœur au cri unanime de ses sujets. Cette politique maladroite causa un tel mécontentement, qu'une sédition formidable éclata bientôt à Constantinople.

Le 28 septembre 1730, les Janissaires, soulevés par l'un d'entre eux, un certain Patrona-Khalil, appelèrent la populace aux armes. Les prisons furent forcées, un ramassis de bandits se joignit aux insurgés qui demandèrent la tête du grand-vézir, du mufti, du Kapoudan-Pacha. Le sultan essaya en vain de sauver ses ministres : le peuple consentit à épargner les jours du mufti, mais exigea impérieusement le supplice d'Ibrahim-Pacha. Il fallut obéir : les cadavres du grand-vézir et du Kapoudan furent jetés à la foule. Cette lâche condescendance, loin d'apaiser les rebelles, ne fit que les encourager et le cri Vive Mahmoud annonça à Ahmed que son règne avait pris fin.

 

Établissement de l'imprimerie.

Ahmed aura devant l'histoire la gloire et l'honneur d'avoir introduit l'imprimerie en Turquie. Mais pour faire adopter cette innovation, il dut s'incliner devant l'arrêt des ulémas qui interdirent l'impression du Koran et des livres canoniques.

Voici la teneur du Fetwa rendu par le mufti :

Question. — Si Zéïd s'engage à imiter les caractères des livres manuscrits, tels que les dictionnaires, les traités de logique, de philosophie, d'astronomie et autres ouvrages scientifiques, pour fondre des lettres, faire des types, et imprimer des livres absolument conformes aux modèles manuscrits, peut-on l'autoriser légalement à. faire cette entreprise ?

Réponse. — Dès qu'une personne entendue dans l'art de la presse a le talent de fondre des lettres, et de faire des types pour imprimer des manuscrits exacts et corrects ; dès que son opération offre de grands avantages tels que la célérité du travail, la facilité de tirer un grand nombre d'exemplaires, et le bas prix auquel chacun pourra s'en procurer ; si l'on propose quelques personnes très instruites dans la littérature pour corriger les épreuves, on ne peut alors que favoriser l'imprimeur dans son entreprise qui est des plus belles et des plus louables.

Les principaux ulémas donnèrent également leur approbation par écrit.

D'après ces pièces solennelles, le sultan accorda le hatti-chérif autorisant l'établissement de l'imprimerie.

Voici la liste des ouvrages sortis des presses de Basmadji-Ibrahim :

1° 2 volumes de Wann-Couly : dictionnaire arabe.

2° 2 vol. de Fevhkeuk-Schonoûry : dictionnaire persan.

3° 2 vol. de Naima : histoire ottomane de 1591 à 1659.

4° 2 vol. de Raschid, continuateur de cette histoire jusqu'en 1728.

5° 1 vol. Djihhann-Nouma (le belvédère du monde) par Kiatib Tcheleby, description géographique de l'Orient avec cartes géographiques, précis historiques, un discours sur les mathématiques et les éléments d'Euclide.

6° 1 vol. Takwim-Twarikh, par le même, tableau chronologique des monarques et grands hommes de l'Orient jusqu'en 1732.

Tœuhhfeth'ul-Kubar, par le même, description de la mer Méditerranée et histoire de la marine ottomane jusqu'en 1655.

Golschen'y-Khouléfa par Nazmizadé : précis historique des Khalifes et des différentes dynasties mahométanes depuis 744 jusqu'en 1643.

Tarikh-Timour (histoire de Timour), par le même.

10° Tarikh-Missr (histoire de l'Égypte) par Suhheïly. C'est seulement la conquête du royaume par Sélim.

11° Tarikh-Aghwaniyann (histoire des Afghans), avec un précis historique des Sophis de Perse.

12° Tarikh-Bosna (histoire de Bosnie), elle ne traite que des guerres de 1736 à 1739.

13° Tarikh'ul-Hind'ul Gahrby, précis historique des Indes Occidentales.

14° Feyouzath-Miknattssiyé, sur les propriétés de l'aimant et de la boussole.

15° Oussoul'ul-Hikem : traité d'économie politique et d'art militaire.

La mort de Basmadji-Ibrahim en 1746 amena la chute de l'imprimerie.

Son successeur Kutchuk-Ibrahim, ne s'occupa que d'une seconde édition de Wann-Couly puis abandonna l'imprimerie.

Abdul-Hamid Ier la rétablit par un hatii-chérif (12 mars 1784) et lui donna pour directeur Mohammed-Réchid-Effendi et Ahmed-Wassif-Effendi, historiographe de l'empire.

L'édit renouvela la défense de jamais toucher aux livres canoniques, accorda aux directeurs un privilège exclusif et leur donna liberté entière d'employer telles personnes qu'ils voudront.

L'imprimerie dès lors n'a cessé de fonctionner jusqu'au jour où Mahmoud lui a donné le plus grand essor.

 

Mahmoud : traité avec la Perse.

Le chef de la révolte, Patrona-Khalil, était maître de la capitale ; quand il parut devant le prince qu'il avait placé sur le trône, il lui dit : « Je sais le sort qui m'est réservé, car jamais aucun de ceux qui ont osé déposer des padischâhs n'a échappé à la mort, mais je ne suis pas moins content de te voir assis sur le trône d'Osman et d'avoir délivré l'empire de ses oppresseurs. » Le sultan, étonné, répondit : « Je fais le serment par les mânes de mes ancêtres, de ne point attenter à ta vie ; bien plus, demande ce que tu voudras, tu l'auras. » Patron se contenta de réclamer l'abolition d'un impôt vexatoire pour le peuple, les malékianès (baux à vie).

Mais avec la popularité, l'ambition était venue au simple janissaire ; ce qu'il voulait, c'était être le maître. Il exigea que la populace participât au denier d'avènement et poignarda le Segban-Bachi qui osait s'opposer à ses volontés ; il arracha au sultan l'ordre de démolir les maisons élevées par les pachas et les beys sur les bords des Eaux-douces, enfin il donna la principauté de Moldavie à un bouclier, dont il était le débiteur.

Le grand-vézir essaya d'épargner à l'empire cette honte et cette humiliation en se retranchant derrière les ordres du sultan. « Allez donc trouver Sa Hautesse, lui dit « insolemment un des chefs des révoltés, mais songez, avant tout, à obéir à Patrona-Khalil. » La tyrannie de cette brute, appuyée par la populace, était insupportable ; le Kyslar-Aga Bechir, le Kapoudan-Pacha Djanum Khodja et le khan de Crimée, Kaplan-Gheray, résolurent de soustraire leur maître à ce joug méprisable et odieux.

Les officiers supérieurs des Janissaires, irrités de l'audace de ce parvenu qui osait prétendre au commandement suprême de ce corps d'élite, entrèrent dans le complot. Patrona s'étant rendu au sérail pour contraindre Mahmoud à déclarer la guerre à la Russie, les conjurés saisirent ce moment pour se défaire de lui. A peine le padischah fut-il assis que le grand-vézir frappa dans ses mains : à ce signal Khalil-Pehliwan, colonel du 7e régiment des Janissaires, entra à la tête de trente-deux soldats dévoués.

Là, s'adressant à Patrona : « Quel est le misérable assez hardi, lui dit-il, pour aspirer au grade d'agha des Janissaires. »

A cette attaque imprévue, Patrona-Khalil ne répondit qu'en se précipitant, le poignard levé, sur celui qui le bravait. Mais enveloppé à l'instant, il fut massacré, et son escorte partagea son sort. Ses partisans se soulevèrent ; mais la révolte, veuve de son chef, fut aisément comprimée et sept mille cadavres furent le gage du rétablissement de l'ordre.

La capitale pacifiée, la Porte reprit la guerre contre la Perse : Schah Tahmasp, battu à Kon'djan, demanda la paix.

Par le traité conclu le 10 janvier 1732, la Perse recouvrait Tebriz, Ardahan, Ramadan et tout le Louristan ; elle cédait à la Turquie le Daghestan, le Karthli, le Kakhti, Nakhtchivan, Erivan, Tiflis ; l'Araxe devenait la frontière des deux empires du côté de l'Aderbaïdjan.

La paix ne fut pas de longue durée. Nadir, après avoir rétabli Schah-Tahmasp sur le trône, avait reçu en récompense le titre de Sultan et le gouvernement de Sistan, de l'Aderbaïdjan, du Mazenderan et du Khorassan. Pour ne pas éveiller l'envie, il se contenta du titre Tahmas-Kouli-Khan (Khan esclave de Tahmas) et travailla en secret à sa propre élévation. Il protesta hautement contre le traité de paix, marcha sur Ispahan, détrôna Schah-Tahmasp, et se déclara régent du royaume pendant la minorité du fils du monarque déposé, Schah-Abbas III. Le premier acte du régent fut de dénoncer le traité ; il envahit le territoire ottoman, battit les Osmanlys près du pont d'Adana et vint mettre le siège devant Bagdad. Topal-Osman-Pacha accourut avec quatre-vingt mille hommes au secours de la ville : une bataille terrible s'engagea sur les bords du Tigre, à Djouldjeïlik ; Tahmas-Kouli-Khan, grièvement blessé, fut entraîné dans la déroute de ses troupes (19 juillet 1733). Battus une seconde fois à Leithan, les Persans ne tardèrent pas à prendre une revanche éclatante : l'armée turque fut écrasée et le sérasker périt dans la mêlée. La mort de Topal-Osman fut un malheur public pour l'empire ; en lui les Turcs perdaient non seulement un ministre vertueux et intègre, un administrateur éclairé et capable, mais un général habile et un chef énergique. Les revers se succédèrent alors sans interruption ; enfin après le désastre de Baghawerd où fut battu et tué le sérasker Kupruli-Abdullah, fils de Kupruli-Mustapha, le Divan se décida à demander la paix. Les plénipotentiaires qu'il envoyait à Tiflis assistèrent au couronnement de Nadir-Schah et signèrent un traité qui enlevait aux Ottomans leurs dernières conquêtes et les frontières furent rétablies conformément au traité conclu en 1639 avec Murad IV.

 

Guerre avec la Russie et l'Autriche : traité de Belgrade (1739).

La Porte avait dû se hâter de traiter avec la Perse, car la guerre venait d'éclater avec la Russie.

La Pologne, désolée par l'anarchie depuis un siècle, était une proie désignée d'avance à l'ambition de ses voisins ; seule, la France s'intéressait à son sort. Pour paralyser son action, la Russie, l'Autriche et la Prusse avaient conclu en 1732 un pacte secret, qu'on peut regarder comme le prologue du démembrement de la Pologne. A la mort d'Auguste, le parti national élut Stanislas Leckzinski (1733) ; aussitôt les armées russes et autrichiennes envahirent le territoire polonais. La France déclara la guerre à l'Autriche, et son ambassadeur près de la Porte sollicita le Divan de prendre les armes pour venger l'injure que lui faisait la Russie en intervenant dans ce pays, quand les traités de Falksen et de Constantinople avaient placé son indépendance sous la garantie du sultan. Les ministres ottomans restèrent sourds aux exhortations du marquis de Villeneuve. Le khan des Tartares, à l'instigation du baron de Tott, se préparait à envahir l'Ukraine, la Porte lui défendit de remuer, l'or d'Auguste II ruisselait dans le sérail.

Cependant Stanislas avait succombé, écrasé sous le nombre, les Russes étaient maîtres de la Pologne, la France occupée contre l'Autriche essaya encore d'ouvrir les yeux de la Turquie sur ses véritables intérêts et pour réussir, s'adressa au fameux comte de Bonneval.

Né en 1675, Bonneval[4] servit d'abord dans la marine ; une affaire d'honneur l'obligea d'en sortir, il entra aux gardes françaises, et, en 1701, acheta un régiment et se distingua à la bataille de Luzzara. Il rançonna les petits princes d'Italie, et Chamillard qui le détestait voulut lui faire rendre gorge ; le comte quitta alors l'armée, passa à l'ennemi en 1706, et devint un des meilleurs lieutenants du prince Eugène.

En 1716 il se couvrait de gloire dans la guerre contre les Turcs. Rentré en France, il se mariait, quittait sa femme le jour même des noces, retournait en Allemagne et prenait la plus grande part à la victoire de Belgrade. Il ne tarda pas à se brouiller avec le prince Eugène et à la suite de sa querelle avec le marquis de Prié, gouverneur de Belgique, il provoqua en duel le prince Eugène (1724). Jeté en prison, il s'évada, se réfugia en Turquie et prit le turban pour échapper à l'extradition. Devenu musulman, général des bombardiers, pacha à deux queues, il était l'ami et le conseiller du grand-vézir.

« On lui, avait confié un corps de troupes qu'il avait exercé à l'européenne, et il voulut réformer toute l'armée ottomane, quand les craintes du sultan et les représentations de la Russie l'arrêtèrent dans ses projets. Ce fut lui qui révéla à la Porte les secrets de la politique européenne, qui lui fit connaître, par des mémoires qu'il adressa au sultan, ses véritables intérêts, qui lui suggéra les moyens de continuer les guerres dans lesquelles elle se trouva engagée[5]. »

Ennemi implacable de la maison d'Autriche, il crut le moment venu de rendre à l'alliance franco-ottomane, le caractère qu'elle avait eu sous François Ier et envoya à la cour de Versailles un projet d'alliance offensive et défensive par lequel les deux puissances s'engageaient à ne pas faire de paix séparée et à concerter leurs opérations.

Le timide cardinal Fleury rejeta l'alliance, tout en demandant une diversion des Turcs en Hongrie. L'empereur Charles II dont l'alliance de la France et de la Turquie aurait causé la perte, s'empressa alors de signer avec Fleury le traité de Vienne (1735). C'était un traité avantageux pour la France, mais en même temps une lourde faute politique ; à peine était-il signé que la Russie commença la guerre contre la Porte, encore aux prises avec Nadir-Schah. Une violation des frontières russes par les Tartares de Crimée servit de prétexte (mars 1736) ; les Russes envahirent aussitôt la Crimée : Lascy s'empara d'Azof, pendant que Munich enlevait successivement Orkapou, Kilhum, Khoslow, Baghtchi-Seraï, Simphéropol. L'Autriche, l'Angleterre et la Hollande offrirent leur médiation au Divan, où dominait encore le parti de la paix. En vain Bonneval avertit le ministre « que l'empereur n'avait dessein que de les amuser jusqu'à ce qu'il eût rétabli les armées qui revenaient délabrées d'Italie[6] » ; les intrigues des Fanariotes vendus à la Russie l'emportèrent, la médiation de l'Autriche fut acceptée.

Pendant que les interminables conférences de Niemiron amusaient les Turcs, une armée autrichienne se massait sur les frontières et s'apprêtait à donner la main aux Russes. Le marquis de Villeneuve conseilla à la Porte d'acheter la paix au 'prix de la cession d'Azof ; il était trop tard maintenant pour faire la guerre ; c'était trois ans auparavant qu'il fallait entrer en campagne, quand l'Autriche avait à lutter contre la France, l'Espagne et la Sardaigne, quand la Russie était occupée en Pologne.

Pendant ce temps les impériaux, levant le masque, envahissaient la Serbie, la Bosnie et la Valachie. La mésintelligence qui régnait entre les généraux autrichiens causa la perte de leur armée. Battus à Banyaluka et à Waliewo, les Autrichiens durent évacuer précipitamment la Bosnie ; le prince d'Hildburghausen ne fut pas plus heureux en Serbie et fut contraint de repasser le Danube (1737) 2[7]. L'empereur demanda la paix ; l'Angleterre et la Hollande offrirent de nouveau leur médiation. La Porte refusa, déclarant qu'elle n'accepterait de propositions de paix que par le canal de la France. Aussitôt Villeneuve se rendit au camp du grand-vézir et entama les négociations. L'habileté du négociateur fut puissamment secondée par les succès des Osmanlys. Malgré une défaite essuyée près de Konia, les Ottomans reprirent Semendria, Mohadia, Or-soya ; Willis fut mis en déroute à Krozka, après une lutte acharnée de quinze heures (23 juillet 1739), et si le grand-vézir El-Hadj Mohammed avait su profiter de sa victoire, c'en était fait de l'armée autrichienne tout entière. Trois jours après Belgrade était investie. Du côté des Russes la fortune n'avait pas été si favorable aux Ottomans : Munich avait été battu sur les bords du Dniester pendant que la flotte moscovite était brûlée par le Kapoudan-Pacha, Suleyman ; mais les Russes avaient bientôt pris leur revanche. Vainqueur à Savoutchané, Munich s'était emparé de Choczim, d'Yassy et avait conquis toute la Moldavie.

Les efforts du marquis de Villeneuve réussirent enfin à faire signer une paix séparée à l'Autriche et à la Russie sous la garantie de la France (septembre 1739). L'Autriche rendait Belgrade, Schabatz, moins l'artillerie et les munitions, la Serbie et la Valachie autrichienne, l'île et la forteresse d'Orsova. Le traité devait durer vingt-sept ans.

La convention avec la tzarine stipulait la démolition d'Azof, l'interdiction pour la Russie d'avoir des vaisseaux sur la mer Noire ou sur la mer d'Azof, l'obligation d'y commercer seulement par des navires étrangers. Enfin la Russie restituait toutes ses conquêtes.

Le traité de Belgrade conclu sous la médiation et la garantie de la France, annihila le traité de Carlowitz dont il effaça la honte. « L'influence de la France sur les affaires ottomanes ne fut jamais aussi décisive ni avant ni après, et la mission de M. de Villeneuve est assurément la plus mémorable que signale l'histoire des relations diplomatiques de la France avec la Turquie. Villeneuve, revêtu du titre éclatant d'ambassadeur extraordinaire, était à la fois l'âme, le conseil et le guide de toutes les négociations entamées à cette époque, auprès de la Porte, par les divers cabinets européens[8]. »

Le premier emploi que fit le marquis de Villeneuve de son crédit fut de faire conclure entre la Porte et la Suède un traité d'alliance offensive et défensive : les deux puissances devaient se prêter un appui réciproque contre la Russie (1740).

Les capitulations de 1673 reçurent toutes les modifications demandées par la France et le traité de 1740 a régi, jusqu'à nos jours, les rapports de la France et de l'empire ottoman.

Mohammed-Saïd, revêtu du titre d'ambassadeur extraordinaire, alla à Versailles présenter les capitulations à Louis XV. Reçu avec de grands honneurs, il revint à Constantinople avec deux bâtiments de guerre et un petit corps de canonniers français qui devait servir de noyau au comte de Bonneval pour régénérer l'artillerie ottomane et la mettre à la hauteur des progrès accomplis.

 

Mauvaise politique de la Porte. Les Fanariotes dans les principautés danubiennes.

Le traité de Belgrade était à peine signé qu'il se présenta une occasion unique pour la Porte de recouvrer son ancienne puissance. La mort de l'empereur Charles VI (20 octobre 1740) armait contre sa fille Marie-Thérèse les puissances européennes, avides de se partager les dépouilles de la maison d'Autriche. La. France, âme de cette coalition, sollicita la Turquie d'envahir la Hongrie qu'elle garderait pour sa part (1741). Mais depuis qu'une paix glorieuse avait lavé la honte de son humiliation, la Porte était retombée dans son orgueil apathique : elle se croyait l'arbitre de l'Europe, lorsqu'elle n'était plus qu'un contrepoids trop faible à la puissance moscovite, née d'hier.

Non seulement le sultan refusa, mais il écrivit aux puissances pour les engager à la paix[9] : cette conduite honnête mais souverainement impolitique, ne pouvait avoir aucun résultat.

La médiation du sultan fut déclinée par de vagues remerciements ; il s'en montra offensé et son amitié pour la France se changea en un vif ressentiment.

Les efforts de Bonneval, les démarches de l'ambassadeur français, le comte Desalleurs, pour éclairer les Turcs sur leurs véritables intérêts, tout fut inutile. L'or de l'Angleterre décida même le Divan à signer avec l'Autriche et la Russie un traité de paix perpétuelle (1748). Plus la Porte se montrait désireuse de conserver la paix, plus ses ennemis mettaient d'empressement à en violer les conditions. La Russie fondait une nouvelle province, sous le nom de la Nouvelle-Servie, dans le pays compris entre le Bug et l'Ukraine, territoire qui, en vertu du traité de Belgrade, devait rester inculte et désert. Ce nouvel établissement coupait, en temps de guerre, les communications des Turcs et des Tartares. Enfin la Russie reprenait ses anciens desseins sur la Pologne et excitait les Khabardiens et les Circassiens à secouer l'autorité des khans de Crimée.

Arslan-Ghéray dévoué à la France et à la Suède, soldat intrépide et général entreprenant ne cessait d'exciter la Pont à la guerre et ne négligeait rien pour lui forcer la main. Le khan des Tartares ne réussit pas plus que le pacha Bonneval, « le ministère ottoman persista à préférer une tolérance qui prolongeait les douceurs de la paix à une animadversion qui aurait rallumé la guerre. »

Non contente d'avoir manqué une si belle occasion de restaurer sa puissance, la Porte prenait, à l'égard de la Valachie et de la Moldavie, des mesures qui ont favorisé les intrigues de la Russie et porté un coup funeste à l'empire ottoman. Pour assurer la fidélité des deux principautés, elle en ôta l'administration aux boyards indigènes : mais au lieu d'en faire deux pachaliks, elle les fit gouverner par des rayas chrétiens que le Divan choisit parmi « les Grecs du Fanar, depuis longtemps les plus bas et les cc' plus corrompus des serviteurs de la Porte[10]. » Il eût été impossible de trouver plus d'abjection unie à plus de vanité. Esclaves, ils se croyaient toujours les descendants d'Alexandre ; insolents et barbares envers leurs subalternes, ils mendiaient, comme une grâce, un sourire de leurs maîtres.

« Ces Grecs dégénérés en étaient venus à se mépriser eux-mêmes ; leur mépris mutuel accrut leur avilissement et sous cet aspect le Grand-Seigneur ne distingua plus rien dans ce vil troupeau. Le marchand fut élevé à la principauté ; tout intrigant s'y crut des droits et ces malheureuses provinces mises à l'enchère, gémirent cc bientôt sous la vexation la plus cruelle.

« Une taxe annuelle, devenue immodérée par ces enchères, des sommes énormes empruntées par l'inféodé pour acheter l'inféodation ; des intérêts à vingt-cinq pour cent, d'autres sommes, journellement employées pour écarter l'intrigue des prétendants, le faste de ces nouveaux parvenus et l'empressement avide de ces êtres éphémères sont autant de causes qui concourent pour dévaster les deux plus belles provinces de l'empire ottoman[11]. »

Le premier Fanariote qui gouverna la Valachie, Mavrocordato, paya son élévation en augmentant de cinq cent mille piastres le tribut dû à la Porte ; sa tyrannie ameuta contre lui toutes les classes de la société ; il fut déposé en 1741. Son successeur, Racovitza, augmenta encore le tribut ; il ne resta au pouvoir que trois ans et céda la place à Mavrocordato qui fut réintégré dans sa dignité. En 1748, Mavrocordato alla gouverner la Moldavie et fut remplacé par Grégoire Ghika. « Ce prince, dit un historien roumain, comme ses prédécesseurs et ses successeurs de la même souche ne regarda la principauté que comme un pays conquis où l'on avait la liberté de piller et de s'enrichir sans songer aux pauvres habitants ni aux droits de l'humanité. »

Valets des Turcs, espions des Russes, trahissant tour à tour les deux gouvernements, uniquement occupés, per fas et nefas, d'amasser des trésors pour acheter du Divan le maintien de leur autorité précaire, les Fanariotes portèrent dans les principautés la servilité, la corruption, l'absence de sens moral qui les caractérisaient. Ces princes qui tremblaient devant un simple tchoadar, n'eurent d'énergie que pour le mal ; ils voulurent cacher l'infamie de leur origine sous une mare de sang : les parvenus se changèrent de suite en tyrans. Craignant que l'indignation et le désespoir ne poussassent les Roumains à la révolte, ils entreprirent l'extermination de la noblesse moldo-valaque ; l'insurrection devait ainsi se trouver sans chefs. Presque tous les boyards, dont les ancêtres s'étaient illustrés sur les champs de bataille contre les Turcs, les Hongrois ou les Polonais, tombèrent sous la hache du bourreau ou périrent en exil. Les titres de noblesse, mis à l'encan, furent vendus à la lie du Fanar : à la place de la vieille aristocratie roumaine, toujours prête à verser son sang pour la patrie, s'éleva une soi-disant noblesse sans honneur ni pudeur, sans foi ni loi ; son dieu était le veau d'or ; sa devise : tout pour l'argent et par l'argent[12].

Aventuriers déguisés en princes ; vilains à peine décrassés, affublés d'un titre de boyard ; primats bâtonnés par le premier Turc venu[13], maîtres et laquais, n'eurent qu'une pensée : dévaliser le pays. Leur domination a lourdement pesé sur la Moldo-Valachie, et si la Roumanie n'a pas été gangrenée jusqu'à la moelle, elle le doit uniquement au tempérament vigoureux de son peuple et à l'esprit de vitalité et de résistance de la race latine.

« Les Valaques, du temps de Michel le Brave, refusaient les Grecs même comme simples employés dans leur gouvernement ; les Valaques de 1650 acceptaient avec indifférence ou le rebut du Fanar et de l'Albanie, ou des serruriers ou des marchands d'huîtres ; ils souffraient et se taisaient[14]. »

Ils vidèrent le calice jusqu'à la lie, mais ils conçurent une haine violente contre les Turcs qui violaient les droits assurés aux principautés par les anciens traités ; ils appelèrent de tous leurs vœux les Russes, qu'ils s'accoutumèrent à considérer comme leurs libérateurs désignés. Un jour même la Roumanie devait faire chèrement payer à la Porte les infamies qu'elle avait laissé commettre aux Fanariotes. L'abandon de la Suède et de la Pologne allait compléter les maladresses du Divan.

 

Osman III (1754-1757).

Le 13 décembre 1754, Mahmoud Ier mourut, après un règne de vingt-quatre ans. Doux, humain, affable, naturellement porté à la clémence, il fut universellement regretté. Osman III lui succéda.

Le grand-vézir, Ali-Pacha favori du sultan, crut pouvoir se livrer sans crainte à des concussions qui ne tardèrent pas à exciter un mécontentement général. Ces plaintes parvinrent au sultan dans les courses qu'il faisait incognito[15] ; outré de fureur contre son favori, Osman donna l'ordre de le mettre à mort, et sa tête fut exposée dans un plat d'argent, à la porte du sérail avec cet écriteau :

« C'est ainsi que l'on traite ceux qui abusent de la faveur de leur maître. »

Le mufti, un de ceux qui avaient le plus contribué à la chute d'Ali-Pacha, crut pouvoir se saisir de l'autorité au profit du corps des ulémas, mais ces prétentions irritèrent tellement le sultan qu'il fit apprêter les instruments de supplice.

Cette mesure calma les velléités ambitieuses des ulémas et Muhammed-Raghyb-Pacha reçut le sceau.

Le nouveau ministre « joignait à l'esprit le plus séduisant beaucoup de force de caractère. Jamais vézir n'a mieux possédé que lui les talents de sa place ; il savait corrompre avec adresse et intimider les plus audacieux ; toujours perfide, mais toujours habile et maître de lui-même, il comptait les hommes pour peu de chose et leur vie pour rien. Ce ministre avait précédemment occupé le pachalik du Caire ; l'indiscipline des beys mamelucks, étayés par la force, ne lui avait laissé que les ressources de la corruption pour se soutenir.... Raghyb joignait encore à tous ses talents des connaissances utiles, aux affaires de l'empire ; illes avait acquises au traité de Belgrade, pendant lequel il occupait la charge de Mektoubtchy[16]. »

Osman ne fit que passer sur le trône : les événements de son règne se bornent à un incendie qui consuma la moitié de Constantinople, à une émeute de femmes occasionnée par la famine, et à l'usurpation des Lieux Saints par les Grecs[17].

Osman III mourut le 29 octobre 1757, et eut pour successeur son neveu Mustapha III, fils d'Ahmed III.

 

 

 



[1] Lavallée, Histoire de Turquie.

[2] Voltaire, Histoire de Charles XII.

[3] Voyez Voltaire, Histoire de Charles XII.

[4] Connu en Turquie sous le nom d'Ahmed-Pacha, mort en 1747. Il fut enterré à Péra ; on lit sur son tombeau cette épitaphe : « Dieu est permanent ! Que Dieu glorieux et grand auprès des vrais croyants, donne paix au défunt Ahmed-Pacha, général des bombardiers, l'an de l'hégire 1160. »

Voyez sur le comte de Bonneval les Mémoires du prince de Ligne.

[5] Lavallée, Histoire de Turquie.

[6] Rapports de Bonneval.

[7] C'est ce prince de Saxe-Hildburghausen qui commandait les troupes allemandes des cercles, qui formaient la grande majorité de l'armée de Soubise, à Rosbach. Ce fut à la lâcheté de ce général et de ces troupes que fut principalement due la perte de la bataille. — Voyez Pfister, Histoire d'Allemagne.

[8] Hammer.

[9] On pourra juger de quelles illusions se berçait le Grand-Seigneur s'il pensait que les lieux communs de la lettre de son grand-vézir feraient quelque impression sur des hommes d'État :

« Quelle âme sensible, quel âtre humain ne frémit pas de tous les maux qui accompagnent la guerre ! Des ruisseaux de sang abreuvent les campagnes, les vainqueurs ne sont pas plus épargnés que les vaincus par l'ange de la mort ; les hideuses maladies contagieuses suivent les pas des combattants, les saisissent, les terrassent jusque dans les bras de la victoire, et les jettent enfin au charnier où la mort les ravale au rang des animaux avec qui elle les confond. Les hommes dégradés qui, dans leurs fureurs insensées, ont imité la férocité des fauves, reçoivent ainsi de ses mains leur châtiment.

« Le hideux génie du mal, en poussant le cri de guerre, tranche, de son glaive flamboyant, les liens des nations. Les frères se traitent en ennemis ; la raison du plus fort redevient la loi' des enfants d'Adam ; le sang et les larmes des victimes écrivent sur ses tablettes d'airain l'outrage fait à toutes les vertus : la faiblesse a trouvé son bourreau ; l'innocence, son sacrilège ; la pudeur, son contempteur. Désireux de prévenir le retour de tant de crimes et de malheurs, pour obéir à la volonté de Dieu, mon glorieux empereur qui n'est autre que l'ombre de Dieu sur la terre, invite les princes chrétiens à se réconcilier et leur offre sa puissante médiation. »

[10] Lavallée, Histoire de Turquie.

[11] Baron de Tott, Mémoires.

[12] Les grands boyards actuels sont pour la plupart de race grecque, cigaine, albanaise, et ceux qui peuvent faire remonter leur origine à cent ans sont considérés comme de vieille roche. Il est juste de dire que la génération actuelle repousse toute solidarité avec les Fanariotes ; elle les renie et met son orgueil à être roumaine.

[13] Voyez à ce sujet baron de Tott, Mémoires, II.

[14] Kogolnitcheano, Histoire de la Valachie et de la Moldavie.

[15] Quand le comte de Vergennes, ambassadeur de France, se rendit à l'audience du grand-vézir Mohammed-Saïd, aussitôt après l'avènement d'Osman, le sultan se mêla au cortège sous un déguisement. « Nous le trouvâmes déguisé en homme de loi et seulement accompagné de son séliktar et de son divitdar, tous deux déguisés en tchoadars ; il s'était arrêté dans une rue pour nous voir passer, et notre marche pénétrant de là dans l'Atméidan, nous vîmes bientôt ce prince arriver en courant à côté de nous, en ralentissant sa marche près de l'ambassadeur ; il l'accompagna jusqu'au bout de la place ; recommençant alors à courir, il traversa la rue à la tête de la première file, entra par une des portes du sérail, en ressortit vers la marine pour nous rejoindre à l'échelle où nous nous embarquâmes ; il y resta jusqu'à « notre départ, après quoi il rentra de nouveau dans l'enceinte de son palais. » (Baron de Tott, Mémoires.)

[16] Baron de Tott, Mémoires.

[17] Nous aurons occasion de revenir sur cette question à propos de la guerre de Crimée.