HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE TROISIÈME — L'APOGÉE

 

CHAPITRE XIII. — DE LA MORT DE SULEYMAN AU TRAITÉ DE SITVATOROK (1566-1614).

 

 

Sélim II et le grand-vézir Sokkoli. — Conquête de l'Arabie. — Guerre contre Venise. Conquête de Chypre. Bataille de Lépante (1571). Mort de Selim II. Murad III. Assassinat de Sokkoli. — Guerre de Perse. — Mort de Murad III (1596). Mohammed III. Michel le Brave. — Révolte des Firaris. Ahmed Ier, (1603). — Traité de Sitvatorok (1606).

 

Sélim II et le grand-vézir Sokkoli.

Le 24 septembre, Sélim arrivait à Kadikeuy et un message du souverain apprenait à la capitale la mort de son plus grand padischah. Après s'être arrêté à Constantinople, juste le temps nécessaire pour recevoir l'hommage des principaux dignitaires, le nouvel empereur partit pour Belgrade où il arriva le 6 octobre. L'armée ne connut le changement de règne que lorsque, cinquante jours après la mort de Suleyman, les lecteurs du Koran déclamèrent, près de la tente impériale, les paroles solennelles de la première sourate. Après avoir prié auprès de la dépouille mortelle de son père, Selim se retira en saluant à droite et à gauche, sans parler du présent d'avènement. Les murmures des janissaires éclatèrent : « Les princes ottomans, disaient-ils hautement, devaient passer sous le sabre « des milices, pour arriver au trône. » Sélim espéra calmer l'agitation en distribuant quelque argent aux troupes et ramena à Constantinople le corps de son père. Mais le mécontentement de l'armée pour être sourd n'en était pas moins vif ; il dégénéra bientôt en révolte ouverte. Les vézirs, le Kapoudan-Pacha, l'aga des janissaires, essayèrent en vain de calmer les mutins ; ils furent renversés de cheval et foulés aux pieds : les rebelles entourèrent ensuite le sultan lui criant : « Observe l'ancien usage. » Sélim effrayé s'exécuta : le présent d'avènement fut accordé et de nombreuses largesses faites aux officiers du sérail et aux ulémas achevèrent d'épuiser le trésor. Jusqu'alors tous les princes qui s'étaient succédé sur le trône avaient été des hommes remarquables à plus d'un titre ; guerriers, administrateurs, législateurs, ils n'avaient jamais eu en vue que le bien de l'État ; Sélim est le premier qui se soit montré indigne du trône. Dès son bas âge, il avait révélé une passion irrésistible pour le vin, la dissipation et les plaisirs. Paresseux et efféminé, il avait toujours préféré la vie oiseuse et licencieuse du harem à la vie rude et sévère du camp. N'étant encore que gouverneur de Kutahié, il demanda, un soir, au milieu d'une orgie, à son favori Djelal-Bey quelle était l'opinion populaire sur l'héritier du trône. Le favori, à qui les fumées de l'ivresse faisaient oublier son rôle de courtisan, dans un accès- de franchise dû au vin, répondit qu'on le méprisait autant qu'on adorait ses frères, à cause de ses débauches indignes, d'un prince : « Que mes frères, répliqua Sélim en riant aux éclats, mettent leur confiance dans les secours humains, la mienne est dans le bras du Tout-Puissant et dans ma résignation aux décrets inéluctables du ciel. Je ne songe qu'à jouir de tous les plaisirs que chaque jour peut m'offrir ; je ne me soucie pas de l'avenir. » A peine fut-il monté sur le trône que son premier acte fut de lever l'interdiction contre l'usage du vin, conduite qui lui valut le surnom de mest (ivrogne). L'exemple du souverain ne fut, que trop bien suivi : la vente et la consommation des boissons fermentées devinrent publiques. On disait en manière de proverbe dans le peuple : Où irons-nous aujourd'hui chercher notre vin ? chez le mufti ou chez le kadi ? Un tel prince ne faisait présager qu'un règne honteux et désastreux, heureusement il eut le bon esprit d'abandonner tous les soins du gouvernement au grand-vézir Mohammed-Sokkolovitch ou Sokkoli, qui continua la gloire de Suleyman et maintint l'empire dans une voie ascendante.

La mort de Suleyman eut pour effet immédiat la conclusion de la paix avec la Hongrie. Le 17 février 1568, un traité fut signé, par lequel les deux parties belligérantes conservaient leurs possessions ; l'Autriche payait un tribut annuel de trente mille ducats, déguisé sous le nom de présent, et reconnaissait la suzeraineté de la Porte sur la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie. Pour arriver à ce résultat, les ambassadeurs autrichiens avaient dépensé plus de quarante mille ducats en présents aux agents de la Porte !

Pendant que son maitre se plongeait dans toutes les voluptés, Mohammed-Sokkoli déployait des talents de premier ordre. Il avait conçu le projet gigantesque de joindre le Don au Volga pour s'assurer la domination des pays moscovites.

La possession d'Astrakan était nécessaire à la réussite de ce plan. Le siège de la place fut résolu ; mais l'entreprise mal conduite échoua ; les Russes battirent le corps d'investissement et détruisirent les travaux commencés. En outre, le khan de Crimée, Dwelet-Ghéraï, jugeant l'entreprise nuisible à ses intérêts, exploita habilement un préjugé des musulmans, qui leur faisait regarder le Nord comme interdit aux vrais croyants : « La nuit, disait-il, n'était que de quatre heures en été ; il faudrait interrompre le sommeil pour faire la prière, deux heures après le coucher du soleil, et celle du matin dès l'aurore, ou violer les prescriptions du Koran.» Toutes ces causes jointes au froid, à la faim, aux tempêtes, démoralisèrent complètement l'armée qui refusa d'obéir aux ordres des généraux : il fallut abandonner le projet et la paix fut renouvelée avec le tzar. Une idée non moins grandiose préoccupait le grand-vézir : le percement de l'isthme de Suez ; mais les soulèvements de l'Arabie le firent évanouir.

 

Conquête de l'Arable.

Bien que l'Arabie eût embrassé la doctrine de Mahomet et reconnu ses lois, l'Hedjaz et l'Yémen conservèrent des dynasties dont l'une s'est maintenue, même sous les Ottomans.

Dans l'Hedjaz régna d'abord pendant un siècle la famille Okhaïzar, à laquelle succédèrent les chérifs de La Mecque de la famille Haschim, dont la domination dura deux siècles et demi. Après eux, le pouvoir passa aux mains des chérifs de Médine, de la même famille. La Mecque et Médine dépendantes de l'Égypte suivirent son sort et subirent le joug ottoman.

L'Yémen au contraire, éloigné de l'Egypte, riche, fertile, commerçant, brava toujours la puissance égyptienne comme il brava par la suite la puissance des Osmanlys.

Sous le règne de Sélim Ier, les Ottomans avaient pris pied dans l'Yémen, battu et tué le dernier prince de la dynastie de Tahir et pris Sanaa et Sobid.

Vers le milieu du règne de Suleyman, parut dans les montagnes de l'Yémen la nouvelle dynastie des Séïdiyés qui sut conserver son indépendance qu'elle a gardée jusqu'à nos jours. La secte des Séïdiyés, que les sunnites appellent schismatiques (Mu-tézélé), tire son nom de Seïd, arrière-petit-fils d'Ali, bien qu'elle doive ses doctrines religieuses à son précepteur Wassil-Ben-Atta. Entre autres dissidences, les Séïdiyés repoussent la prédestination, admettent outre le paradis et l'enfer un troisième séjour des âmes et professent des opinions philosophiques en contradiction formelles avec les principes du Koran.

La discorde faillit étouffer dans son berceau la nouvelle dynastie et les Ottomans profitèrent des querelles des deux fils de l'émir des Séïdiyés, Moutalher et Schemseddin, pour s'emparer de Taaz (1545), et l'Yémen soumis nominalement fut divisé en deux gouvernements.

Le premier, l'Yémen supérieur, comprenait les pays montagneux avec Sanaa pour capitale ; le second, l'Yémen inférieur, eut Sebid pour siège du gouverneur. Mais bientôt éclata une insurrection générale des Arabes : Mourad-Pacha fut battu et tué et Sanaa tomba au pouvoir de Moutalher (août 1567). Taaf fut emporté d'assaut (7 octobre) ; et sa chute fut bientôt suivie de celle d'Aden, de Habb, de Meidseï et de Mokha.

L'Yémen tout entier, à l'exception de Sébid où se maintenaient les troupes ottomanes, reconnaissait les lois de Moutalher. Dès lors il prit le titre de khalife et d'Emir-el-Moumenim.

Sokkoli, pour éloigner le favori du sultan, Lala-Mustapha, le chargea de conquérir l'Yémen. Mais la jalousie de Sinan-Pacha, gouverneur d'Egypte, fit échouer l'expédition et cet insuccès amena la disgrâce du favori.

« Sinan-Pacha, un de ces Albanais entêtés, qui ne reviennent jamais de leur opiniâtreté, était ennemi de tous les hommes éprouvés dans les affaires, des poètes et des savants, et poussait son inimitié à l'extrême en se livrant contre eux à toutes sortes d'injures : sa haine était clairement écrite dans les sombres rides de son front[1]. »

Lala-Mustapha, que Sinan-Pacha accusa d'avoir voulu l'empoisonner, fut disgracié, et Ouzdenir-Osman-Pacha, beylerbey de l'Yémen, n'échappa à la mort que parce que depuis sept jours il était parti pour l'Arabie.

Ses victoires ne firent qu'enflammer la haine de ses ennemis : il venait de battre les Séïdiyés et de s'emparer de Taaf quand Sinan-Pacha, investi du commandement suprême de l'expédition contre les Arabes, arriva.

Le premier soin du sérasker fut de destituer le beylerbey qui, pour sauver sa vie, fut contraint de s'enfuir sous un déguisement. Sokkoli mit tout en œuvre pour le perdre ; « les infidèles et les musulmans rendaient pleine justice à la modération d'Osman-Pacha ; tous blâmaient au contraire la haine stupide du grand-vézir et s'étonnaient de la négligence du padischah dont ils éprouvaient cependant une joie maligne[2] ».

Lala-Mustapha, dont les intrigues avaient porté Sélim au trône, n'avait pas tardé à rentrer en grâce. Le premier usage qu'il fit de son crédit renaissant fut de protéger Osman qui reçut le gouvernement de Bassora. Sinan-Pacha, resté seul à la tête de l'armée, poussa les opérations avec vigueur, et Moutalher, accablé par des forces supérieures, reconnut la suzeraineté de la Porte.

 

Guerre contre Venise. Conquête de Chypre. Bataille de Lépante (1571).

La conquête de Chypre suivit immédiatement celle de l'Yémen. Depuis longtemps, avant même de monter 'sur le trône, Sélim méditait cette expédition, non par passion de la gloire ou désir d'étendre les frontières de l'empire et de s'assurer la domination de la Méditerranée, en s'emparant successivement de toutes les îles qui la parsèment, mais uniquement pour satisfaire son goût pour le vin. Un juif portugais, Joseph Nassy, qui, en flattant tous les mauvais penchants de son maître, avait pris sur lui un ascendant extraordinaire, l'entretint dans ses idées, en lui vantant sans cesse l'excellence des vins de Chypre. Dans un moment d'ivresse, Sélim promit à son favori la couronne de Chypre. Cette promesse remplit le juif d'espérances si ambitieuses qu'il fit suspendre dans sa maison les armes de Chypre avec cette devise : Joseph, roi de Chypre. Cette honte cependant devait être épargnée au royaume du Lusignan : le sultan se contenta d'affubler le coquin du titre de duc de Naxos et des Cyclades.

Le vézir Pialé, le Kapoudan-Pacha, Lala-Mustapha, l'ancien précepteur du sultan, appuyaient avec ardeur cette idée, dans l'espoir de regagner par une victoire la faveur dont ils jouissaient auparavant. En vain Sokkoli essaya de s'opposer à ce projet en remontrant qu'il était bien plus utile de secourir les Maures d'Espagne, qui, réduits aux abois, venaient de se révolter et imploraient le secours du sultan : rien ne fit impression sur Selim. Le mufti rendit un fetwa déclarant que les traités conclus avec les infidèles n'engageaient point, et que la violation de la foi jurée était œuvre pie et méritoire dès qu'il en résultait une conquête[3]. C'était reprendre la théorie du légat Cesarini. Le 1er août 1570, la flotte ottomane débarqua cent mille hommes dans l'île : Leftard fut pris sans résistance et Nicosie, capitale de l'île, fut investie. Le siège dura un mois : la garnison repoussa tous les assauts avec la plus grande bravoure, mais l'impéritie du gouverneur paralysa la défense, et le 9 septembre la place emportée d'assaut fut livrée au pillage et mise, à sac. Tous les habitants, au nombre de vingt mille, furent massacrés, à l'exception de deux mille jeunes garçons et jeunes filles que l'on destinait au harem de sa Hautesse ; mais une des captives mit le feu aux vaisseaux et tout s'abîma dans les flots.

Baffo (Paphos), Limassol (Amathonte), Larnaca, Cercyne, se soumirent sans résistance ; Famagouste seule opposa une héroïque résistance. Nicolas Bragadino n'avait que sept mille hommes et des remparts en ruines à opposer à l'immense armée du séraskier ; il ne désespéra pas cependant : les murailles furent réparées ; une fonderie de canons fut établie ; des sorties vigoureuses, faites à propos, ruinèrent les travaux des assiégeants et permirent à Marc-Antoine Quirini de jeter un secours de douze cents hommes dans la place. Bientôt les rigueurs de l'hiver contraignirent Mustapha à changer le siège en blocus. Dans les premiers jours de mai (1571) un assaut général échoua complètement ; dans l'espace de deux mois et demi, cinq attaques furent encore victorieusement repoussées.

La famine accomplit ce que les armes n'avaient pu faire et le 1er août Famagouste capitula.

Il fut convenu que les assiégés se retireraient librement avec cinq canons et quinze chevaux, et que les galères turques les transporteraient à Candie. La capitulation était déjà en partie exécutée, quand elle fut indignement violée. Mustapha ayant exigé qu'on lui livrât le jeune Antoine Quirini, Bragadino refusa avec indignation. Aussitôt il fut garrotté, ses officiers massacrés sous ses yeux, tandis qu'on lui coupait le nez et les oreilles. Douze jours après, on le livra aux bourreaux pour subir les plus cruels supplices. On le suspendit à une vergue du haut de laquelle on le plongea plusieurs fois dans la mer ; on le força à porter des paniers pleins de terre pour la reconstruction des bastions ; enfin il fut écorché vif. Pendant cet affreux supplice, Mustapha trouva encore le moyen de se déshonorer davantage en injuriant sa victime. « Où donc est ton Christ ? Pourquoi ne vient-il pas à ton secours ? » lui criait-il. Le courage du héros ne se démentit pas un instant : pas une plainte ne sortit de ses lèvres, et il rendit le dernier soupir en récitant le psaume du Miserere. Son corps fut écartelé, et sa peau, bourrée de foin et promenée dans le camp, fut envoyée à Constantinople avec celle de trois autres chefs. Malgré ce succès, Sokkoli inclinait toujours à la paix, mais les ravages exercés à Candie par la flotte barbaresque rompirent les négociations. Venise jeta un cri d'appel à la chrétienté, et une ligue se forma entre la République, le pape et le roi d'Espagne. La Porte s'en inquiéta et demanda la médiation de la France, mais cette intervention n'amena aucun résultat.

Cependant la flotte chrétienne, composée de 70 galères espagnoles et de 9 montées par les chevaliers de Malte, sous le commandement du fils naturel de Charles-Quint, l'infant Don Juan d'Autriche, de 12 vaisseaux du pape commandés par Marc-Antoine Colonna, des 140 bâtiments de l'amiral vénitien Veniero, avait fait voile pour l'Archipel. A la hauteur de Lépante, elle rencontre la flotte de Kapoudan-Pacha, forte de trois cents voiles.

Le 7 octobre 1571, la bataille s'engagea en face des îles Curzolari[4]. Le combat dura trois heures avec le plus grand acharnement, laissant la victoire en suspens ; le fort de la mêlée s'était porté au centre de la flotte chrétienne, autour du vaisseau de Don Juan. Le Kapoudan-Pacha se trouva pris entre l'amiral espagnol et l'amiral vénitien : quatre galères ottomanes commandées par le sérasker et par trois sandjaks-beys accoururent pour le dégager. Mais Muezzid-Zadé tomba frappé d'une balle, et les Espagnols, sautant à l'abordage, coupèrent sa tête et la portèrent à Don Juan, qui repoussa avec horreur ce sanglant trophée. La victoire était décidée : 130 galères tombèrent au pouvoir des vainqueurs ; 94 furent incendiées ou coulées bas ; 300 canons, 30.000 prisonniers et 15.000 esclaves chrétiens, arrachés aux fers, attestèrent le triomphe' des alliés. Le beylerbey d'Alger s'échappa seul, avec 40 galères, reste de la flotte ottomane. Les pertes des vainqueurs ne s'élevaient qu'à 15 galères et 8000 hommes.

La nouvelle de la bataille de Lépante causa un transport de joie universel en Europe. Marc-Antoine monta au Capitole, comme les triomphateurs antiques, et consacra sur l'autel de la Mère de Dieu une colonne d'argent pour éterniser son nom et sa victoire. Les cent voix de la renommée répétèrent l'éloge, décerné par le saint-père à Don Juan, lorsque, du haut de la chaire de Saint-Pierre, il lui appliqua les paroles de l'Evangile :

Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Ioannes.

La consternation ne fut pas moins grande à Constantinople que la joie chez les chrétiens. La marine créée par Sélim Ier et Suleyman était anéantie ; le sultan en fut tellement atterré qu'il resta trois jours sans prendre de nourriture, le visage prosterné contre terre, suppliant Dieu d'avoir pitié de son peuple. « La bataille de Lépante coûta aux Ottomans plus que des hommes et des vaisseaux, dont on répare la perte ; car ils perdirent cette puissance d'opinion qui fait la principale puissance des peuples conquérants, puissance que l'on acquiert une fois et qu'on ne retrouve plus[5]. »

A l'abattement succéda la fureur ; la populace s'ameuta et demanda le massacre de tous les chrétiens : déjà les religieux francs étaient emprisonnés quand arriva l'ambassadeur de France, François de Noailles, évêque d'Acqs, chargé de ménager la paix entre les Ottomans et les Vénitiens. L'évêque vint à l'audience du sultan sans apporter de présents, disant aux vézirs que « ce n'était pas par avarice que le roi de France refusait de faire des présents au grand seigneur, mais que son maître, le premier et le plus grand roi de la chrétienté, ayant su que le sultan les demandait comme tribut, lui avait défendu d'en offrir ».

L'étiquette de la cour exigeait que nul ne pût approcher du padischah sans être tenu de chaque côté par deux kapridjis ; le prélat refusa de s'y soumettre, « disant que la liberté d'un Français et d'un évêque ne pouvait endurer qu'il fût conduit comme un esclave ; et, repoussant les kapridjis, il alla, libre et seul, vers Sélim, le saluant seulement d'un baiser de robe ou de main, sans se jeter à ses pieds comme tous les autres[6]. »

La menace de faire entrer la France dans la ligue chrétienne décida le Divan à relâcher les religieux incarcérés et à s'abstenir de persécutions contre les chrétiens de l'empire.

La bataille de Lépante n'avait produit aucun des résultats qu'on était en droit d'espérer : elle n'avait pas eu de suite. Elle n'avait servi qu'à faire mieux ressortir la prospérité de l'empire. Mettant l'inaction de l'ennemi à profit, Sokkoli, grâce à son activité prodigieuse, répara les pertes de la marine ottomane avec une rapidité inouïe.

Le beylerbey d'Alger, Ouloudj-Ali, fut nommé Kapoudan-Pacha et seconda fiévreusement les efforts du grand-vézir. Tandis que les Vénitiens s'occupaient à orner de sculptures leur arsenal, les Turcs construisaient cent cinquante vaisseaux. A une observation du Kapoudan-Pacha, portant qu'on pouvait bien achever cent cinquante vaisseaux dans un hiver, mais qu'il serait peut-être impossible de se procurer tous les gréements nécessaires :

« Seigneur pacha, répondit Sokkoli, la richesse et la puissance de l'empire sont telles que, si besoin est, on ferait des armes d'argent, des manœuvres de soie et des voiles de satin. »

Au mois de juin 1572, l'escadre ottomane, forte de deux cent cinquante voiles, prit la mer.

La flotte chrétienne était supérieure en nombre, mais la discorde régnait entre les chefs : tout se borna à des escarmouches insignifiantes. Venise, ne comptant plus sur la coopération active de ses alliés, se décida à traiter ; le 7 mars 1573, la paix fut signée : Venise cédait Chypre, et payait une indemnité de 300.000 ducats.

 

Mort de Sélim II. Murad III. Assassinat de Sokkoli.

Pendant que Venise s'humiliait devant la Porte, l'Espagne continuait activement la lutte. Les Ottomans avaient repris Tunis et chassé le prince maure, protégé de Charles-Quint : la Goulette seule était restée au pouvoir des Espagnols.

A la fin de 1572, Don Juan d'Autriche appareilla pour Tunis. A son approche, les Turcs évacuèrent la ville, où rentra Muley Hassan. Ce fut pour peu de temps : dix-huit mois après (août 1574), Sinan-Pacha, à la tête de quarante mille hommes, s'emparait de la ville. La Goulette opposa une vive résistance, et fut emportée après un siège de trente-trois jours.

En même temps, une tentative de la Moldavie pour secouer le joug ottoman échouait. Profitant du mécontentement de la Porte contre le voïvode Boghdan, à cause de ses relations avec le roi de Pologne, un aventurier nommé Iwonia se fit donner par le sultan l'investiture de la principauté (1572). Boghdan essaya de résister, mais il fut battu et se sauva en Russie, où le tzar, Iwan le Terrible, le fit mettre à mort. Resté maître de la Moldavie, Iwonia refusa de payer le tribut et souleva le pays. Soutenu par l'hetman des Cosaques, il battit trois fois les Turcs, s'empara de Braïla, de Bender, d'Akkerman (1574). Le 9 juin, il rencontra l'armée ottomane, forte de soixante mille hommes et commandée par Djighala-Zadé. Après trois jours de combats sanglants, les Moldaves forcèrent leur chef à se rendre ; on lui avait promis la vie sauve : il fut écartelé, et sa tête clouée à la porte du palais de Yassy. Les Cosaques tentèrent de se frayer un passage les armes à la main, mais tous périrent, à l'exception de seize. Six mois après, Sélim II mourait victime de sa passion pour le vin (12 décembre 1574).

Malgré la nullité de ce prince, sa mort fut un malheur pour l'empire, parce qu'elle amena la chute du grand-vézir Mohammed-Sokkoli. Murad III, brave, ami des lettres avait donné de belles espérances ; mais deux passions qu'il poussa jusqu'à la frénésie le réduisirent à l'imbécillité : celle des femmes et celle de l'or. La nuit même de son entrée au sérail, il fit étrangler ses cinq frères.

Le premier acte administratif du nouveau sultan fut une ordonnance interdisant le vin aux musulmans : elle fut provoquée par l'insolence de janissaires ivres qui apostrophèrent le sultan, un jour qu'il passait devant la taverne où ils étaient attablés. Une émeute des sipahis et des janissaires força le padischah d'annuler son édit : il fut permis aux soldats de boire, pourvu qu'ils ne commissent pas de violences. L'aga des janissaires porta la peine de l'insubordination de ses soldats ; il fut destitué et remplacé par un renégat italien, Cicala.

Quoique la paix régnât entre la Porte et l'Autriche, les beys de Stuhlweissembourg et de Güns envahirent la Hongrie : Herbaert, baron d'Anesperg, fut battu et tué près de Kruppa, et sa tête envoyée à Constantinople. L'empereur Rodolphe, successeur de Maximilien, demanda et obtint le renouvellement de la paix (1er janvier 1577), ce qui n'empêcha pas les incursions des Ottomans sur la frontière. L'archiduc Charles, gouverneur de la Styrie, de la Carniole, de la Carinthie, résolut alors de repousser la force par la force. Cet état de choses devait durer jusqu'à la fin du règne de Murad.

Du côté de la Pologne, la situation était la même. Étienne Batory, voïvode de Transylvanie, que les magnats avaient eu l'imprudence d'élire roi, sur la recommandation du sultan, était impuissant à faire respecter le territoire polonai4 par les Tartares. Ses réclamations avaient été accueillies à la Porte avec mépris et colère, et le Divan élevait ses prétentions jusqu'à la suzeraineté de la Pologne.

Depuis l'avènement du sultan, les favoris travaillaient activement à la chute du grand-vézir. Avant de s'attaquer à Sokkoli, on commença par frapper ses protégés et ses créatures : le secrétaire d'État Féridoun, qui lui devait sa fortune, fut destitué ; le grec Cantacuzène, fermier du sel de la mer Noire, fut pendu ; enfin, le propre neveu du grand-vézir, Mustapha-Pacha, gouverneur de Bude, fut exécuté sous le plus futile prétexte. Un an après, Sokkoli tombait sous le fer d'un assassin (1579). Ce fut un malheur pour l'empire, qui se trouvait privé du bras puissant qui le soutenait, au moment où la guerre éclatait de nouveau avec la Perse.

 

Guerre de Perse.

Le vieux schah, Thamasp, était mort en 1576, empoisonné par sa femme, léguant la couronne à son cinquième fils, Haïder ; ce dernier ne régna que quelques heures, et périt assassiné par le parti tcherkess. Son frère, Schah-Ismaël, sorte de fou furieux, lui succéda, et fut étranglé après une tyrannie de dix-huit mois. Les vézirs Sinan-Pacha et Mustapha-Pacha décidèrent le sultan à profiter de ces divisions intestines pour tenter la conquête de la Perse. Mustapha-Pacha, nommé sérasker, envahit la Géorgie, sans déclaration de guerre, et remporta à Tchildir une brillante victoire sur Tokmak-Khan. Tiflis tomba au pouvoir des vainqueurs, et une seconde défaite des Persans, sur les bords de la Kansak, amena la soumission de la Géorgie.

Le pays fut partagé en quatre provinces, confiées à autant de beylerbeys : Ouzdémir-Osman-Pacha commanda dans le Chirvan ; Muhammed-Pacha à Tiflis ; Haïder-Pacha-Soukoun, et le fils de Lewend, dans la Géorgie proprement dite. Quatre armées persanes avançaient à marches forcées pour arracher aux Ottomans leur nouvelle conquête : Osman-Pacha écrasa le gouverneur de Chamakié, Eres-Khan, et battit le prince Hamzé ; mais assailli par la grande armée persane, il dut évacuer le Chirvan et se replier sur Derbend. Simon Louarseb, prince dépossédé de Tiflis, vint mettre le siège devant son ancienne capitale ; la vaillante résistance de la garnison donna à Hassan-Pacha, fils de Sokkoli, le temps d'arriver : la ville fut débloquée (1579).

Les troubles intérieurs de la Perse et les changements dans le commandement des armées turques firent traîner les opérations en longueur. Sinan-Pacha et Mustapha-Pacha convoitaient tous deux la succession de Sokkoli ; mais leur espoir fut déçu : le sultan donna le sceau à Ahmed-Pacha. Le premier acte du nouveau grand-vézir fut de destituer Mustapha-Pacha et de le remplacer par Sinan-Pacha qui, quelques mois après, renversait Ahmed (août 1580).

Mustapha, désespéré de voir toujours fuir l'objet de son ambition, s'empoisonna. Sinan conduisit les opérations avec mollesse et, soupçonné de s'être vendu au roi de Perse, il fut destitué, exilé, et remplacé par le Hongrois Siawous-Pacha. Le beylerbey de Roumélie, Fechad-Pacha, reçut le commandement de l'armée d'invasion, mais ses plans furent continuellement entravés par l'indiscipline de ses troupes et les séditions des janissaires.

Cependant Ouzdémir-Osman-Pacha, dans le Daghestan, soutenait vaillamment l'honneur des armes impériales. Le 9 mai 1583 une grande bataille s'engagea sur les bords du Samour la frénésie du combat était telle que la lutte continua toute la nuit, à la lueur des torches. Les quatre jours suivants se passèrent en manœuvres stratégiques, à la suite desquelles les Ottomans se trouvèrent complètement cernés. Ils attaquèrent résolument, s'ouvrirent un passage et dispersèrent l'ennemi : trois mille prisonniers et une pyramide de têtes furent les trophées de cette victoire. Après avoir achevé la conquête du Daghestan, Osman-Pacha traversa le Caucase et gagna Kaffa par une marche pénible et souvent inquiétée par les Russes. Il devait déposer le khan de Crimée, Muhammed-Ghéraï, qui avait refusé de fournir aux Osmanlys les secours réclamés par la Porte : mais Muhammed-Ghéraï prit les armes et, à la tête de quarante mille cavaliers, bloqua dans Kaffa Osman-Pacha trop faible pour tenir la campagne.

Heureusement, son frère, Islam-Ghéraï, à qui la Porte promit l'investiture, se révolta contre le khan, et, Muhammed, trahi par les siens, fut assassiné (1584). L'entrée d'Osman-Pacha à Constantinople fut triomphale, et le vainqueur se vit comblé d'honneurs tels qu'on n'en avait jamais accordé à aucun général. Quelques jours après il fut nommé grand-vézir et sérasker de l'armée destinée à envahir l'Azerbaïdjan.

A la tête de cent soixante mille hommes, il marcha sur Tébriz ; en vain le prince persan, Hamzé-Mirza, battit son avant-garde à Soffian, en vain écrasa-t-il le corps de Muhammed-Pacha, les Persans débordés par le nombre durent reculer et évacuer Tébriz.

La mauvaise santé du vézir nuisit au succès des opérations : Cicala[7], battu à Schembi-Ghazan par Hamzé-Mirza, perdit vingt-mille hommes. Ce désastre força Osman-Pacha à la retraite. Poursuivi par Hamzé-Mirza et forcé de livrer bataille, il fut vaincu et expira au moment de la déroute des siens. Le fils de Cicala prit le commandement et opéra sa retraite en bon ordre, remportant même une victoire sur l'ennemi.

Pendant qu'Hamzé, poursuivant ses succès, battait les pachas d'Erivan et de Selmas, Tokmak-Khan et Ali-Kouli-Khan investissaient Tébriz, et Simon de Géorgie mettait de nouveau le siège devant Tiflis. La garnison de Tébriz se défendit héroïquement ; dans l'espace de dix mois, elle soutint quinze assauts et livra quarante-huit combats ; elle fut enfin dégagée par Fuhad-Pacha, nommé de nouveau sérasker. La mort du brave prince Hamzé-Mirza, frappé par un assassin soudoyé par Esman-Khan, chef de la tribu des Chamlis ; une victoire éclatante, remportée par Fuhad-Pacha, dans la plaine des Grues, après une bataille de trois jours (1586) ; les succès de Cicala-Zadé dans le Khouristan ; la prise de la capitale du Karabagh (1588), décidèrent le roi de Perse, Schah-Abbas, menacé en même temps par les Usbecks, à conclure la paix (le 21 mars 1590). Le traité abandonna aux Ottomans la Géorgie, le Chirvan, le Loristan, Tébriz et une partie de l'Azerbaïdjan.

 

Mort de Murad III (1596). Mohammed III. Michel le Brave.

Quelques mois auparavant avait éclaté à Constantinople une insurrection des Janissaires qu'on voulait payer avec une monnaie de bas aloi « aussi légère qu'une feuille d'amandier et ne valant guère mieux qu'une goutte de rosée. »

Les révoltés assaillirent le sérail, réclamant à grands cris la tête du defterdar et du beylerbey de Roumélie ; le sultan fut obligé de la leur abandonner. De 1589 à 1592, des troubles et des désordres de tout genre attestèrent la désorganisation de l'empire. En Égypte, les milices se soulevèrent contre le gouverneur Oweiss-Pacha ; à Tébriz les troupes se mutinèrent, refusant la monnaie altérée de Constantinople, Djafer en fit massacrer mille huit cents ; à Bude, la garnison, à qui il était dû six mois de solde, assassina le pacha. A Khéïfi, en Asie, un aventurier, se disant fils de Schah-Thamasp, essaya de soulever la province ; il fut battu et pris par le gouverneur d'Erzeroum. Enfin une peste terrible qui ravagea la capitale mit le comble aux calamités publiques.

L'insolence des Janissaires croissait de jour en jour ; ils avaient eu l'audace d'établir de leur propre autorité un voïvode en Moldavie ; pour occuper cette farouche milice, on résolut de faire la guerre. Sinan-Pacha, redevenu grand-vézir, fit décider qu'on envahirait la Hongrie. Hassan-Pacha, gouverneur de Bosnie, ouvrit les hostilités par le siège de Sissek ; mais, acculé dans l'angle formé par la Koulpa et l'Odra, il éprouva une défaite complète et se noya avec la plupart des siens. Sinan-Pacha partit aussitôt prendre le commandement de l'armée : il enleva Wesprim et Pelota, mais pendant ce temps le pacha de Bude était battu à Stuhlweissembourg et neuf forteresses tombaient au pouvoir des impériaux (1593). Les succès se balançaient, quand la Transylvanie, la Moldavie et la Valachie, se révoltèrent simultanément, firent alliance avec l'empereur et massacrèrent tous les musulmans établis dans le pays (1594). Murad essaya de ranimer le courage des troupes en faisant venir de Syrie l'étendard sacré, que la tradition assure avoir été celui du prophète ; rien ne put remédier à l'indiscipline des troupes et à la désorganisation de l'armée.

Bientôt le faible souverain, frappé d'un rêve bizarre, où il avait cru voir le présage de sa fin prochaine, tomba malade et ne tarda pas à descendre dans la tombe (6 janvier 1596).

A Murad succéda Mohammed III, le fils de la Vénitienne Baffa, qui marqua son avènement par le meurtre de ses dix-neuf frères. Cependant, malgré cette sanglante application de la loi du fratricide, le sultan, élève du poète Névi et de l'historien Seaduddin, poète lui-même, se montrait animé des intentions les plus droites : il acquitta toutes les dettes de son père, pratiqua scrupuleusement les lois de l'islamisme et prétendit les faire observer : « Sache, disait-il à l'un de ses ministres, que j'ai juré par les mânes de mes aïeux de ne jamais faire grâce à un grand-vézir, mais de punir sévèrement la moindre prévarication dont il se rendrait coupable : il sera mis à mort ; son corps coupé en quatre et son nom voué à l'infamie. » Néanmoins, en dépit de ces énergiques paroles, l'empire, qui avait déjà commencé à donner des signes de désorganisation sous le règne de son prédécesseur, marcha rapidement vers la décadence. Complètement dominé par sa mère qui maintenait son crédit en se faisant la pourvoyeuse du harem impérial, Mohammed laissa tous les soins du gouvernement à ses ministres Sinan-Pacha, Cicala Zadé et Hassan le Cruel, qui trafiquèrent des charges civiles et militaires, altérèrent les monnaies et écrasèrent le peuple d'impôts et de taxes nouvelles en nature et en argent.

La guerre continuait acharnée et sans pitié de part et d'autre ; les succès se balançaient, sauf en Valachie où les armées ottomanes éprouvaient coup sur coup des désastres sanglants. Le voïvode de Valachie, Michel le Brave, avait, à la fin du règne de Murad, conclu un traité d'alliance avec Aaron, voïvode de Moldavie, Sigismond Batory, prince de Transylvanie, et l'empereur Rodolphe II. Le grand-vézir, Sinan-Pacha, marcha sur Buckharest et s'en empara (1595). Mais Michel rejeta les Ottomans dans des marais impraticables et prit Tergovitz : la garnison fut empalée et Ali-Pacha et Kodji-Bey qui la commandaient rôtis à petit feu.

Les Turcs battirent en retraite ; surpris au passage du Danube, près de Giurgevo, ils furent écrasés : Giurgevo fut emportée d'assaut, la garnison massacrée ; Nicopolis et Widdin capitulèrent.

« Ainsi dans l'espace d'un an toutes les forces turques avaient été repoussées ; les forteresses du Danube n'appartenaient plus au croissant, l'aigle de la Valachie flottait sur leurs remparts ; les pachas, les meilleurs généraux de la Porte, avaient échoué contre les efforts d'un peuple qui combattait pour la liberté de sa patrie.... Cependant cette indépendance n'était pas encore assez assurée, elle exigeait de nouveaux sacrifices. Les Turcs ne voulaient pas perdre la Valachie sans essayer d'abord tous les moyens possibles pour s'en rendre maîtres. C'est que cette principauté était pour eux la source intarissable de richesses, ou, comme ils disent eux-mêmes, le grenier de Constantinople. En effet la capitale ne se nourrissait que de productions de la Valachie : elle en retirait des bœufs, des moutons, des blés et d'autres grains, du fromage, du beurre, du miel. Perdre tous ces avantages était un malheur irréparable pour la Porte[8]. »

Il se trouva en Valachie des chrétiens pour soutenir la cause ottomane ; une conjuration se forma en 1597 en faveur de la Porte et fut étouffée dans le sang de plusieurs primats. Michel avait réuni par la force, sous son autorité, la Moldavie et une partie de la Transylvanie ; il songeait à se faire roi de Hongrie et de Pologne. Pour arriver à son but il ménagea les musulmans et conclut même avec eux un traité secret. La mort vint déjouer ses projets : il périt assassiné par ordre de Basta, général des troupes de l'empereur en Transylvanie, et laissa la Valachie en proie à la guerre civile et livrée à l'invasion musulmane (1601).

« Michel le Brave a puissamment aidé à détourner la barbarie turque des autres parties de l'Europe. Son règne, s'il avait duré plus longtemps, aurait été décisif pour procurer un meilleur sort aux pays situés sur le Danube inférieur. Mais dans la quarante-troisième année de sa vie il fut arraché violemment de sa carrière ; ses entreprises n'ont point eu de suite, son nom, du moins vivra dans l'histoire[9]. »

Pendant que Michel relevait pour un moment la nationalité roumaine, les impériaux s'emparaient de Gran, de Wissegrad, de Rabocza et de Klis. Cédant aux clameurs de la population indignée, le sultan sortit de son harem pour se mettre à la tête de ses troupes, comme le faisaient autrefois ses glorieux ancêtres. Erlau fut pris ; l'archiduc Maximilien et Sigismond Batory, arrivés trop tard pour sauver la place, livrèrent bataille à l'ennemi dans la plaine de Kereszte (26 octobre 1596) ; ce fut un désastre comparable à celui de Mohaczs : cinquante mille Allemands ou Hongrois restèrent sur le champ de bataille.

Les vainqueurs ne surent pas mettre leur victoire à profit, et en 1598 les impériaux, profitant de l'inaction de Satourdj Pacha, surprenaient Baab : le pacha refusa de se rendre et fut haché en morceaux ; trois cents ottomans, réfugiés dans les casemates de la citadelle, mirent le feu aux poudres et se firent sauter avec les assaillants. En même temps Dolà, Wesprim, Papa, succombaient ; Hafiz-Ahmed-Pacha était' battu à Nicopolis et Bude se voyait investie. Le grand-vézir, Ibrahim, débloqua cette ville et conquit la place farte de Kanischa (1600) ; le reste de la guerre se passa en escarmouches où chaque parti rivalisait de cruautés et d'atrocités. Ibrahim, cependant, s'était attaché à gagner par sa douceur les habitants des frontières et les sujets chrétiens. « Les Serbes et les Valaques de Semendria et de Temesvar accouraient en foule auprès de lui ; il les comblait de présents et leur donnait des drapeaux.... Il se servit des bandes de sujets chrétiens, amenés ainsi sous ses étendards, par la flatterie, l'indulgence et les libéralités, pour exterminer les heïduks, qui, depuis trente ans, répandaient la terreur dans la Slavonie[10]. »

 

Révolte des Firaris. Ahmed (1603).

La situation intérieure de l'empire était des plus mauvaises. Les insurrections succédaient aux insurrections ; à peine la révolte était-elle comprimée sur un point, qu'elle renaissait, plus dangereuse, sur un autre. La plus grave de toutes fut celle de Kara-Yazidji-Abdul-Halim et de son frère Dely-Hassam, qui faillit enlever au sultan ses provinces d'Asie. Les troupes soldées, qui à Kereszte s'étaient débandées et que le grand-vézir Cicala-Zadé avait flétries du nom de Firari (fuyard) avaient été envoyées par punition en Asie. Un général des segbans, Kara-Yazidji, se mit à leur tête. Il faisait remonter son origine à l'antique maison des Bennu-Cheddat et répandit le bruit que le prophète lui était apparu et lui avait promis la souveraineté de l'Asie Mineure ; il disposa bientôt de forces considérables.

Les rebelles battent le mutecellim de Karamanie et s'emparent d'Édesse. Assiégé dans cette place, Yazidji capitule, mais en dictant ses conditions et en se faisant donner le gouvernement d'Amassia. Aussitôt que l'armée ottomane s'est éloignée, il reprend les armes, opère sa jonction avec son frère Dely-Hassam, gouverneur de Bagdad, et défait complètement les vézirs Hassam et Hadji-Ibrahim.

A la suite de ses victoires, le chef insurgé s'arroge avec le titre de schah tous les droits de la souveraineté et dit dans ses décrets : « J'ai abattu dans ces contrées la puissance ottomane et la domination m'appartient aujourd'hui sans conteste. »

Battu par Sokkoli-Hassam-Pacha à Sepetli, il se retira dans les montagnes de Djanik, sur les bords de la mer Noire, où il mourut de ses blessures, laissant à son frère DelyHass.am le soin de le venger. Les Ottomans n'avaient pas gagné au changement d'adversaire ; Sokkoli battu à son tour est rejeté dans Tokat ; il se fait tuer sur la brèche et la ville se rend aux insurgés. Khosrew, pacha de Diarbekir, les pachas de Damas et d'Alep, sont écrasés, et Kutahia est assiégée par les vainqueurs (1601).

Ne pouvant venir à bout, par la force, de cet adversaire redoutable, le Divan essaya de la corruption : Dely-Hassam, gorgé d'or et nommé gouverneur de Bosnie, consentit enfin à poser les armes (1603). Ses hordes barbares, composées non seulement de soldats révoltés, mais de Kurdes et de Turcomans, marchèrent contre les chrétiens et périrent en grande partie dans les combats livrés aux Hongrois. Le contre-coup de cette révolte des Firaris se fit sentir à Constantinople où elle amena une prise d'armes des sipahis. Privés par les rebelles du revenu de leurs timars les sipahis exigeaient une compensation et demandaient le pillage des mosquées. Le sultan et le grand-vézir virent leurs jours menacés, mais les janissaires restèrent fidèles et les sipahis, après une lutte sanglante, durent se soumettre ; une haine invétérée subsista, depuis ce jour, entre les deux corps (1603). Cette même année, Mohammed III expirait, léguant à son fils Ahmed I, âgé de quatorze ans, un pouvoir affaibli par les séditions des soldats et deux guerres à soutenir, l'une en Europe contre les impériaux, l'autre en Asie contre la Perse.

La garnison ottomane de Tebriz ayant ravagé, au milieu de la paix, l'Azerbaïdjan, et chassé Ghazi-Bey, gouverneur de Selmas, Schah-Abbas le Grand avait déclaré la guerre aux Osmanlys. L'armée ottomane fut battue ; Tebriz, Van, Erivan tombèrent au pouvoir des Persans. Schah-Abbas se montra généreux envers ses prisonniers, mais il fit périr dans les tortures les ulémas, à cause des fetwas rendus contre les schiites, où le meurtre d'un Persan était égalé en mérite à celui de soixante-dix-sept infidèles (1603-1604).

Les succès des Persans avaient été singulièrement favorisés par la révolte qui continuait d'ébranler l'empire ottoman en Asie. La soumission de Dely-Hassam n'avait pas répondu aux espérances de la Porte : les rebelles n'avaient pas posé les armes et quatre nouveaux chefs, Kalender-Oglou, Khalil, Satchlu et Saïd, étendirent leur pouvoir depuis les frontières de Perse et de Syrie jusqu'aux rives du Bosphore.

Les Kurdes commandés par Djam-Poulad, les Druses avec l'Émir-Fakhruddin, toutes les tribus du Liban et du Taurus, figuraient dans cette ligue formée par les populations asiatiques contre la domination turque. Le grand-vézir, Murad-Pacha, commença par acheter Kalender-Oglou au prix du gouvernement d'Angora ; Djam-Poulad (âme d'acier) et Fakhruddin battus à Ouroudj-Owaïr s'enfuirent dans le désert ; Ahmed-Bey pris à Koniéh fut jeté dans un puits (1606).

Djam-Poulad songea alors à sauver sa situation : abandonnant ses troupes, il gagna Constantinople et obtint son pardon du sultan, qui se plut à entendre le récit des aventures de ce chef et lui donna le gouvernement de Temesvar.

Mais Kalender-Oglou, qu'Angora avait refusé de recevoir dans ses murs, avait repris les armes ; réuni à Kara-Said, il offrit la bataille à Murad, dans les défilés de Gueuk-Souï-Yaïlaghy.

Après une lutte meurtrière la victoire se déclara pour les Ottomans ; les vaincus essayèrent de se rallier près de Baïbourt, mais une seconde défaite les obligea de fuir jusqu'à Erivan. En vain Maïmoun précipite sa marche pour renforcer Kalender-Oglou il trouve Murad qui lui barre la route et est mis en déroute dans les défilés de Kara-Hassan-Guedidji (1608).

Moucelli-Tchaouch, défendu par les positions inexpugnables de la Cilicie, obtint pour prix de sa soumission l'investiture du gouvernement de Karamanie et périt assassiné par un émissaire de Murad. Yousouf-Pacha qui régnait en maître dans le Sarou-Khan, à Mentesche et à Aïdin, eut l'imprudence de se fier aux promesses du grand-vézir et commit la sottise de se rendre auprès de lui. Il fut comblé tout d'abord de caresses et de témoignages d'estime, mais aussitôt que Murad-pacha apprit la mort de Moucelli, il leva le masque et le trop crédule Yousouf fut étranglé (1609). La révolte était domptée ; tous les chefs étaient morts, en fuite, ou avaient fait leur soumission : les insurgés qui avaient survécu aux combats, traqués comme des bêtes fauves, expiraient dans les supplices. L'implacable énergie du grand-vézir non moins que les talents de premier ordre qu'il déploya dans cette lutte difficile, lui valurent le titre de Restaurateur de la Monarchie, et d'épée de l'Empire. Voulant remédier aux abus par une sévérité excessive, il avait dépassé le but et n'avait abouti qu'à une froide, et systématique cruauté : il mit, il est vrai, sa barbarie au service de la justice et la couvrit du manteau de la religion. Un jour, après une défaite essuyée par les rebelles, se trouva au nombre des prisonniers un jeune enfant ; personne, pas même le bourreau, ne voulut consentir à le mettre à mort. Murad saisit alors lui-même la victime et l'étrangla de ses propres mains, disant que les chefs des rebelles avaient tous commencé par être enfants et qu'il fallait extirper les racines de la rébellion.

 

Traité de Sitvatorok (1606).

Libre de ses mouvements, le grand-vézir se tourna contre les Persans, mais à peine la campagne était-elle ouverte que l'intrépide vieillard, il était âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, succomba aux suites des fatigues de la longue campagne où il avait raffermi la puissance ottomane (5 août 1611). Nasduh-Pacha, gouverneur de Diarbekir, lui succéda dans les charges de grand-vézir et de sérasker, mais le sultan était las de cette guerre : la paix fut conclue. Pour la première fois les Ottomans lâchèrent leur proie : la Porte rendit tous les pays conquis depuis Suleyman (1612). En Europe, les hostilités avec la Hongrie avaient langui ; l'Autriche ne sut pas profiter des embarras de la. Porte à qui la guerre avec Schah-Abbas et la révolte d'Asie ne laissaient pas de troupes disponibles. L'empereur prêta l'oreille à des ouvertures pacifiques et envoya des plénipotentiaires s'aboucher avec le grand-vézir. Les Ottomans n'avaient voulu que gagner du temps ; ils firent traîner les choses en longueur, sans que l'on pût tomber d'accord, espérant profiter de la haine que les procédés vexatoires des Allemands avaient inspirée aux Hongrois. En effet la Hongrie ne tarda pas à se soulever et les magnats élurent pour roi Bocskaï, qui sollicita la protection du sultan (1605). Ahmed s'empressa de lui donner l'investiture et le vézir Lala-Muhammed joignit ses forces à celles du nouveau roi : Gran, Wissegrad, Wesprim, tombèrent au pouvoir des Ottomans, pendant que Bocskaï s'emparait de Neuhœsel. Eclairée par cet acte, l'Autriche traita avec Bocskaï (1606) : elle le reconnut prince de Transylvanie et lui céda tous les districts de Hongrie que les Batory avaient possédés ; à sa mort ces domaines devaient faire retour à l'empire.

La défection de Bocskaï laissait les Ottomans livrés à leurs propres ressources ; la Porte, obligée de concentrer toutes ses forces en Asie, se décida à signer la paix de Sitvatorok (1606). Le tribut annuel de trente mille ducats, auquel était astreinte l'Autriche, fut supprimé, l'empereur payait « seulement pour cette fois » deux cent mille écus. Une égalité parfaite règnerait entre les deux souverains ; leurs armées devaient s'abstenir de toute hostilité ; les prisonniers seraient restitués de part et d'autre ; enfin Gran, Erlau et Kanischa, restaient au pouvoir des Turcs ; les Autrichiens gardaient Raab et Cormon. La paix fut ratifiée par les États de Hongrie et d'Autriche, réunis à Presbourg (1608), et la convention de Vienne (1615) la confirma pour vingt ans.

« Cette paix de Sitvatorok qui n'a pas assez fixé l'attention des publicistes, et dont le souvenir s'est perdu, effacé par celui du traité de Carlovitz, signé un siècle plus tard, a pourtant une haute signification dans l'histoire du droit politique et des rapports diplomatiques entre la Turquie et le reste de l'Europe ; elle fixa pour la 'première fois une borne à la conquête ottomane, qui jusqu'alors avait menacé l'Occident. Les signes de vasselage, les tributs annuels apportés par des ambassadeurs furent supprimés, les relations diplomatiques furent établies sur un pied d'égalité ; la Transylvanie fut soustraite à demi au joug turc et la Hongrie, bien que soumise encore à la domination ottomane par une portion de son territoire, fut au moins affranchie du tribut pour le reste. Pour la première fois furent observées, de la part du Sultan et du grand-vézir, les formalités en usage parmi les nations de l'Europe. L'acte écrit en turc ne fut pas, comme cela s'était fait jusqu'alors, imposé aux plénipotentiaires impériaux, sans qu'il leur fût permis d'en prendre connaissance ; il fut examiné par les drogmans des deux parties. La paix de Sitvatorok annonça aux puissances européennes la décadence de la Porte et prépara le traité de Carlovitz[11]. »

 

 

 



[1] Ali.

[2] Ali.

[3] Fetwa du mufti Ebou-Sououd.

« Question. — Lorsque, dans un pas autrefois compris dans le territoire de l'Islam, et qui en a été distrait par la force, les infidèles changent les mosquées en églises, oppriment les croyants et remplissent le monde d'infamie, si le prince musulman, poussé par un zèle pur et ardent pour la vraie foi, veut arracher ce pays aux infidèles, afin de le réunir de nouveau au territoire de l'Islamisme, quoi- qu'il existe avec les autres États des traités de paix, qui comprennent ce pays, la loi présente-t-elle dans ce cas quelque obstacle à la rupture de la paix ?

« Réponse. — On ne peut supposer aucun obstacle dans la loi. Le prince de l'Islamisme ne peut légitimement conclure la paix avec les infidèles que s'il en résulte avantage et profit pour la généralité des Musulmans : si ce but n'est pas atteint, la paix ne saurait être sanctionnée par la loi. Il devient même nécessaire de la rompre en temps utile lorsque cette mesure peut amener quelque avantage durable ou même passager. »

Après avoir cité l'exemple du prophète, le mufti termine ainsi :

« Votre Majesté, khalife de Dieu sur la terre, a toujours daigné, dans sa sublime volonté impériale, imiter la noble sunna du prophète. »

Écrit par le pauvre Ebou-Sououd.

[4] Sur la côte d'Albanie. — Autrefois îles Æginæ.

[5] Bonald.

[6] Boudier, Tableau de l'Empire ottoman. Hammer révoque en doute l'exactitude de cette dernière circonstance, affirmée par Petio de la Croix.

[7] Renégat italien.

[8] Michel de Kogolnitcheano, Histoire de la Valachie et de la Moldavie.

[9] Engel, Histoire de la Valachie et de la Moldavie.

[10] Hammer.

[11] Hammer.