Suleyman. Prise de
Belgrade. — Complète de Rhodes (1522). Ibrahim-Pacha. — Invasion de la
Hongrie. Bataille de Mohacz (1526). — Troubles intérieurs. — Premières
relations de la France avec la Porte : première mission de Rinçon. — Campagne
de Hongrie. — Deuxième mission de Rinçon. Campagne de 1532. — Guerre de
Perse. Barberousse et Charles-Quint. — Deuxièmes relations de la France avec
la Porte : capitulations de 1536. Mort d'Ibrahim-Pacha.
Suleyman. Prise de Belgrade.
Le fils
de Selim, Suleyman, que les historiens chrétiens eux-mêmes ont appelé le Grand,
le Magnifique, était âgé de vingt-six ans au moment où la mort de son
père lui donnait le trône. Ses
premiers actes furent dictés par la clémence et la justice. Il mit en
pratique les deux versets du Royan : Dieu commande la justice et la
bienfaisance ; — Prononce avec justice entre deux hommes et ne suis pas ton
bon plaisir. Six
cents prisonniers égyptiens virent leurs fers brisés ; les négociants de soie
dont les marchandises avaient été confisquées, sur les ordres de Sélim,
reçurent à titre d'indemnité un million d'aspres ; des Silihdars
coupables de désordre furent mis à mort ; enfin, le Kapoudan-Dja' fer-Bey,
renommé pour sa cruauté, passa en jugement et fut condamné à la pendaison. Djamberli-Ghazali,
que Sélim avait nommé gouverneur de Syrie pour prix de sa trahison, crut le
moment favorable pour secouer le joug ottoman. Battu à Mastabé
par Ferhad-Pacha (27 janvier 1521), il paya de sa tête sa révolte. Depuis
la mort de Sélim, Venise était dans les meilleurs termes avec la Porte ; son
ambassadeur, Mario Memmo, obtint un traité en trente articles, dans lequel se
trouvent les clauses principales que la Porte stipula plus tard avec tous les
autres Etats. Ce
traité consacrait la liberté du commerce, la sûreté des négociations et
réglait la durée du séjour des ambassadeurs vénitiens à Constantinople. L'extradition
des criminels était réciproque entre les deux Etats. Les
esclaves fugitifs devaient être restitués à la Seigneurie, ou payés mille
aspres par tête, dans le cas où ils auraient pris le turban. Les
sujets de la République étaient exemptés de la capitation ; ils ne pouvaient
voyager dans l'empire qu'avec l'autorisation du bayle. Les successions
étaient régies par la loi vénitienne. Venise payait deux tributs annuels :
l'un de dix mille ducats, l'autre de cinq cents ducats pour les îles de
Chypre et de Zanthe (1er novembre 1521). Les Ragusains, qui depuis deux siècles (1335) s'étaient mis sous la
protection de l'empire ottoman, obtinrent le libre trafic des blés et
l'exemption du droit de péage dans tous les ports et sur toutes les places
marchandes de l'empire. L'insurrection
de Ghazali venait de s'éteindre dans le sang de son auteur quand la guerre
éclata avec la Hongrie. Sommés de payer un tribut, les Hongrois répondirent
en mettant à mort le porteur de l'insolent message. Aussitôt les armées
ottomanes s'ébranlent : Ahmed-Pacha, beïlerbey de Roumélie, met le siège devant
Schabatz ; Piri-Pacha investit Belgrade, et Mohammed-Mikhal-Ogli ravage la
Transylvanie. Schabatz tombe après une héroïque résistance et le sultan fait
son entrée dans la ville, en passant au milieu d'une haie de têtes
hongroises, attention délicate de son vézir, Ahmed-Pacha. Le 8 juillet,
Semlin se rendait au grand-vézir, et Belgrade, après vingt assauts
consécutifs, était emportée (le 29 août 1521). La garnison commandée par un Français, nommé de
Croissy, avait fait bravement son devoir : elle avait héroïquement lutté.
Mais les remparts croulaient de toutes parts ; la ville affamée, privée de
tout secours, allait manquer de poudre et de munitions ; il était impossible
de repousser l'assaut général auquel se préparaient les musulmans. La
poignée de braves enfermée dans Belgrade voulut du moins vendre chèrement sa
vie : par ordre de M. de Croissy les tonneaux de poudre restants furent
apportés dans la citadelle et servirent à établir une mine redoutable. Il
voulait se faire sauter avec la citadelle ; mais les prêtres serbes
orthodoxes, en haine du catholicisme et des Hongrois, avertirent les Turcs de
la résolution désespérée des assiégés et leur indiquèrent l'endroit exact où
la mine était creusée. Il fallut capituler ; la population aurait vendu la garnison.
M. de Croissy du moins ne vit pas cette honte, il se fit glorieusement tuer
dans une dernière sortie. Conquête de Rhodes (1523).
Ibrahim-Pacha.
Maître
du boulevard de la Hongrie, Suleyman songea à la conquête de Rhodes. Les
galères de l'ordre ne cessaient de porter la terreur et la désolation sur les
côtes de l'empire ottoman ; les communications entre l'Égypte et
Constantinople étaient coupées par les chevaliers ; enfin les convois de
pèlerins qui se rendaient par mer en Syrie, pour gagner la Mecque, couraient
le plus grand risque d'être enlevés : il fallait, à tout prix, assurer la
navigation de la Méditerranée. Jamais l'état de l'Europe ne fut aussi propice
à l'exécution d'une pareille entreprise, qui avait déjà fait pâlir l'astre de
Mohammed-el-Fathy. François
Ier et Charles-Quint usaient leurs forces dans leur sanglante rivalité ; le
pape Léon X était engagé dans la lutte avec la Réforme ; la Hongrie était
gouvernée par un enfant ; les chevaliers de Rhodes, isolés, ne pouvaient
compter sur aucun secours. Le 16
juin 1522, la flotte ottomane appareilla, et le 1er août cent mille hommes
ouvraient la tranchée devant Rhodes. Deux
mois se passèrent en travaux d'approches, mines, contre-mines et combats
continuels, où les chrétiens eurent souvent l'avantage. Le 24 septembre, des
hérauts parcoururent la tranchée depuis minuit jusqu'à midi, répétant à haute
voix : «
Demain il y aura assaut ; la pierre et le territoire sont au padischâh, le
sang et les biens des habitants sont aux vainqueurs. » L'attaque
commença le lendemain au point du jour ; après une lutte terrible, les
Ottomans se retirèrent, laissant quinze mille cadavres dans les fossés.
Durant deux mois les assauts se renouvelèrent sans interruption, toujours
furieusement repoussés par les chevaliers. Les
Ottomans avaient perdu soixante-quatre mille hommes dans ces derniers combats
; quarante mille étaient morts de maladie ; mais ils recevaient sans cesse
des renforts, leurs troupes se renouvelaient continuellement, tandis que les
assiégés voyaient chaque jour leurs forces s'épuiser en même temps que
grandissaient leur gloire et leur héroïsme. Une première sommation de
capitulation fut repoussée avec hauteur par le grand maître Villiers de
l'Ile-Adam (10 décembre)
; enfin, le 21 décembre, réduit à la dernière extrémité, ému des pleurs et
des sanglots des femmes et des enfants, le grand maître se décida, la mort
dans l'âme, à se rendre. Le sultan s'engagea à faire retirer son armée à un
mille de Rhodes, à respecter les églises et à fournir aux chevaliers les
navires pour quitter l'île dans un délai de douze jours. L'indiscipline
des janissaires empêcha le sultan de tenir entièrement sa parole : ils
forcèrent une des portes de la ville, pillèrent tout un quartier et
souillèrent les églises. L'entrevue entre le sultan et le grand maître fut
telle qu'elle devait être de la part de ces deux natures d'élite. « Je
suis vraiment affligé, disait Suleyman à ses familiers, d'avoir chassé ce
vieillard de son palais. » Les chevaliers trouvèrent un asile à Malte, que
leur céda Charles-Quint, et ils ne tardèrent pas à rendre le nom de
chevaliers de Malte aussi redoutable aux sectateurs du prophète que l'était
naguère celui de chevaliers de Rhodes. Toutes
les îles voisines de Rhodes, Leros, Kos, Symia, etc., suivirent son sort et
subirent la loi du vainqueur. Rhodes était à peine tombée, que le grand-vézir
Piri-Pacha était renversé par les intrigues d'Ahmed-Pacha, qui ambitionnait
sa succession ; son espoir fut déçu : le sultan donna la première dignité de
l'empire à son favori Ibrahim-Pacha, qui, de simple esclave, était devenu le
confident, l'ami du souverain. Fils d'un matelot de Parga, enlevé tout enfant
par des corsaires turcs, il avait passé son adolescence chez une veuve de
Magnésie qui le fit instruire dans le Koran et lui donna une brillante
éducation. Séduit par sa bonne mine, son esprit, son talent sur le violon,
Suleyman, alors gouverneur de Magnésie ; en fit son page et son favori. Là ne
devait pas s'arrêter sa fortune : successivement chef des pages, grand maître
de la fauconnerie, grand-vézir, beau-frère du sultan, sérasker de toutes ses
armées, après avoir joui, pendant vingt ans, d'une faveur et d'une puissance
sans égales, il succomba victime des intrigues d'une femme. Ahmed-Pacha,
pour ne pas assister au triomphe d'un homme qu'il exécrait, demanda et obtint
le gouvernement de l'Égypte, vacant par la mort de Kaïr-Baï. Il ne
s'éloignait que pour mieux préparer sa vengeance : il avait perdu le
grand-vézirat, il résolut de se faire un royaume de l'Égypte. A son appel,
les Mamelucks se soulevèrent et coururent aux armes ; les janissaires, restés
fidèles au sultan Suleyman, furent assiégés dans le Caire et passés au fil de
l'épée, après la prise de la ville. Ahmed-Pacha prit alors le titre de sultan
et s'en arrogea les droits. ?. Mais son règne fut éphémère : trahi par
Mohammed-Bey, il s'enfuit chez les Arabes Béni-Bakar qui le livrèrent à prix
d'or. Sa tête alla orner les murs du sérail, à Constantinople (1524). Kaçim-Pacha le remplaça, et
Mohammed-Bey, en récompense de sa félonie, fut nommé intendant général. Une
tentative pour ruiner le reste d'indépendance dont jouissait encore la
Valachie échoua. Le fila du dernier voïvode avait été conduit à
Constantinople et le pays réduit en sandjak ; mais les boyards se soulevèrent,
et, soutenus par Jean Szapolya, voïvode de Transylvanie, chassèrent les
troupes ottomanes. Il fallut revenir à l'ancien état de choses ; le tribut
seul fut augmenté (1524). La
mésintelligence n'avait pas tardé à se mettre entre le gouverneur de l'Egypte
et l'intendant général, qui s'accusèrent réciproquement à la Porte :
Ibrahim-Pacha partit pour rétablir l'ordre. Il commença par destituer les
deux rivaux, et, pendant trois mois, il parcourut le pays, écoutant toutes
plaintes, redressant les torts, corrigeant les abus. Après avoir rendu
justice à tous, grands et petits, il partit, laissant à la tête de
l'administration Suleyman-Pacha, beïlerbey de Syrie (janvier 1525). Pendant
le séjour de son favori en Egypte, sultan Suleyman montrait, par de terribles
exemples, que les grands ne pouvaient se soustraire au châtiment mérité. Son
beau-frère, Ferhad-Pacha, gouverneur de Semendria, convaincu de concussions,
de vols et de dénis de justice de la plus haute gravité, malgré sa parenté
avec le souverain, fut condamné et exécuté ; Khosrew-Pacha, gouverneur de
Syrie, fut destitué. Mais après ces mesures énergiques, le sultan, que
l'actif Ibrahim ne stimulait plus, oublia les affaires pour les plaisirs :
une émeute des janissaires le tira de son apathie. L'aga Mustapha et quelques
autres chefs payèrent de leurs têtes la révolte de leurs soldats. Invasion de la Hongrie. Bataille de Mohacz (1536).
Il
fallait occuper cette milice redoutable ; le sultan presse les préparatifs
militaires, et, le 23 avril 1526, cent mille hommes et trois cents bouches à
feu entraient en campagne. Peterwaradein
tombe devant Ibrahim-Pacha ; la Syrmie est soumise par les beys bosniaques ;
la Drave est franchie sur un pont volant ; Essek
est incendié ; enfin, à Mohacz, l'armée ottomane se trouve arrêtée par
l'armée hongroise, commandée par le roi Louis II en personne. La
bataille fut d'abord favorable aux Hongrois, bien qu'un mouvement tournant
des musulmans eût mis l'armée chrétienne entre deux feux. La
brillante valeur de Louis II tenait la balance en suspens : trente-cinq
chevaliers pénètrent jusqu'au sultan, tuent plusieurs de ses gardes, et peu
s'en faut que Suleyman ne soit pris ou tué. Les
Ottomans pliaient de tous côtés sous les charges impétueuses des Hongrois,
quand Suleyman donne l'ordre de démasquer son artillerie. Foudroyés
par les décharges répétées, les chevaliers de Louis II ne peuvent que mourir
inutilement : le désordre se met dans leurs rangs, et bientôt la débandade
est générale. Louis II se noya avec une partie des siens dans les vastes
marais qui entourent Mohacz. Vingt-cinq
mille cadavres couvraient le champ de bataille, tombeau de l'indépendance de
la Hongrie (août 1526).
Bude, la capitale du royaume de saint Étienne' ouvrit ses portes au vainqueur
(10
septembre 1526).
Cent mille esclaves, le trésor royal et la belle bibliothèque de Mathias
Corvin, tels furent les fruits de cette brillante campagne. Le massacre de
tous les prisonniers faits à Mohacz montrait aux vaincus qu'ils n'avaient
nulle pitié à attendre ; aussi se défendirent-ils avec la sombre énergie du
désespoir. Michel Negy, enfermé dans la forteresse de Gran, repoussa
victorieusement tous les assauts des Ottomans. A Bacz,
le siège d'une église arrêta le sultan une journée entière ; entre ce bourg
et Peterwaradein, la prise d'un camp fortifié, où s'étaient retranchés
quelques milliers de Hongrois, coûta aux assaillants plus de monde qu'ils
n'en avaient perdu dans toute la campagne. Quand le pays, ravagé entièrement,
eut été changé en désert et n'offrit plus aux vainqueurs la ressource du
pillage et la facilité du butin, Suleyman regagna Constantinople, laissant
Szapolya sur le trône de Hongrie, pendant que les magistrats fidèles à la
cause nationale élisaient le frère de l'empereur Charles-Quint, Ferdinand,
archiduc d'Autriche et roi des Romains. Troubles Intérieurs.
L'Asie
Mineure était en feu et réclamait impérieusement la présence du souverain. Exaspérés
par les vexations du juge Muslyh-Uddin et du greffier Mohammed, chargés de
l'opération du cadastre, les Turcomans de la Cilicie avaient pris les armes,
après avoir massacré le juge, le greffier et le Sandjak-Rey. Le beïlerbey de
Karamanie et le beïlerbey de Roure, Hussein-Pacha, furent successivement
battus et tués par les rebelles. Khoresw-Pacha, gouverneur de Diarbekir,
comprima la révolte ; mais pendant qu'il l'étouffait sur un point, elle
renaissait plus terrible à Tarsous et à Adana. Le gouverneur de cette
dernière ville, Piri-Bey, parvint enfin à pacifier le pays, plus par ses
mesures sages et équitables que par la force des armes (1526). La
Cilicie était à peine rentrée dans le devoir qu'une insurrection plus
redoutable éclatait en Karamanie (1527). Les doctrines de Bedreddin
lui avaient survécu, professées en secret par un certain nombre de derviches
et de kalenders. Kalender-Oglou,
descendant du grand scheïkh Bechtah, loin d'être
effrayé par l'insuccès et la mort de son prédécesseur, leva de nouveau
l'étendard pour faire triompher les idées socialistes. Les prédications des
derviches, des abdals, des kalenders, soulevèrent
la population, et bientôt Kalender-Oglou se trouva à la tête de forces
imposantes par le nombre. Le
beïlerbey d'Anatolie, Behram-Pacha, renforcé des troupes des gouverneurs de
Karamanie et d'Alep, fut complètement battu à Tokat. Cette révolte menaçait
directement le trône du sultan et intéressait l'existence de l'empire ; il
fallait agir promptement et vigoureusement avant de donner le temps aux
insurgés de répandre leurs doctrines dans les masses, doctrines qui leur
attiraient tous les déshérités de la vie. Le grand-vézir, Ibrahim-Pacha, à la
tête des janissaires et des sipahis, marcha contre les rebelles. Par ses
habiles négociations, il détacha de leur cause les tribus turcomanes, et
Kalender-Oglou, réduit à ses seules forces, fut défait et tué avec son
principal affidé Weli-Dumdar (1527). A ces
troubles politiques succéda une agitation religieuse fomentée par les
prédications publiques d'un uléma, qui soutenait la supériorité de
Jésus-Christ sur Mahomet. Traduit devant le tribunal des juges suprêmes
d'Anatolie et de Roumélie, Kabiz défendit vigoureusement son opinion par le
parallèle de l'Evangile et du Koran. Irrités de ne pouvoir réfuter ses
arguments, les juges le condamnèrent à mort ; mais Ibrahim-Pacha, indigné de
cette procédure inique, cassa la sentence. Le
sultan déféra l'affaire au Scheïkh-ul-Islam et au juge de Constantinople ;
Kabiz refusa, jusqu'au bout, de se rétracter et mourut, martyr de ses
convictions (1528). Ici se
place un fait qui honore la mémoire d'Ibrahim-Pacha. Alep venait de se
révolter : le mollah et le kadi avaient été égorgés dans la mosquée, au
moment de la prière du matin. Indigné d'un tel sacrilège, le sultan, dans sa
colère, avait ordonné de passer tous les habitants au fil de l'épée. Le
grand-vézir osa résister à son maître et parvint par ses courageuses
instances à faire révoquer cet ordre barbare : seuls les chefs de l'émeute
furent exécutés. Pour montrer que sa justice était égale pour tous et que nul
ne pouvait s'y soustraire, le sultan frappa aussi les grands dont la tyrannie
et les exactions avaient soulevé les haines populaires. Sept fonctionnaires
du Sandjak de Scutari et le gouverneur lui-même, convaincus de malversations
et de concussions, furent condamnés à subir le supplice de la corde. Premières relations de la France avec la Porte ; première mission de
Rinçon.
Le
moment était venu où la Turquie allait entrer dans le concert européen et y
jouer un rôle prépondérant. Enveloppée
de tous côtés par les possessions de la maison d'Autriche, la France se trouvait
pour ainsi dire prisonnière chez elle. Maître de l'Espagne, de l'Italie, de
l'Allemagne, des Pays-Bas, Charles-Quint enserrait la France dans un cercle
de fer ; maître de Naples, de la Sicile et d'Oran, allié de Venise, suzerain
de Gênes et de Florence, l'empereur excluait la France de la Méditerranée. L'équilibre
européen était compromis, il pouvait être détruit et la France avec lui, si
l'on n'opposait à ce colosse une puissance aussi redoutable sur terre que sur
mer ; fallait une diversion puissante qui donnât à la France le temps de
respirer, une alliance qui lui permit de restaurer sa puissance dans la
Méditerranée et de maintenir par des voies pacifiques son influence dans le
Levant. Il n'y
avait qu'un peuple qui pût remplir ce rôle ; c'étaient les Ottomans. Leur
empire embrassait les trois parties du monde ; leurs armées menaçaient le
cœur des États autrichiens ; leurs escadres dominaient dans la
Méditerranée orientale. Entre l'empire ottoman et la France, il ne pouvait
exister d'antagonisme : leurs intérêts étaient communs, leurs ennemis étaient
les mêmes, ils avaient les mêmes besoins, les mêmes haines ; enfin ils se
tenaient dans une estime réciproque à cause de leur valeur militaire. Ainsi,
après avoir été l'âme et le bras des croisades, la France, la première, se
réconcilia avec les Musulmans et devint leur alliée. Abaisser la maison
d'Autriche avec l'aide des Ottomans, telle fut la politique constante du
règne de François Ier, politique suivie par ses successeurs et qui sauva
l'Europe du despotisme austro-espagnol. C'était une action singulièrement
hardie que de rechercher l'alliance des mahométans, quand tout le peuple et
la plupart des hommes d'État réclamaient encore contre eux la prédication
d'une croisade. Cette alliance devait ameuter le sentiment public en Europe
contre l'union sacrilège des lys et du croissant ; l'Autriche cria à
la trahison contre la chrétienté, et une tempête d'anathèmes assaillit le
fils aîné de l'Église. François Ier resta, malgré tout, fidèle à la ligne
politique tracée par le chancelier Duprat. Les
premières relations officielles établies entre la cour de France et la Porte
remontent au règne de Bayezid II. Hussein-Bey fut envoyé, en 1483, à Louis XI
pour obtenir la ratification de l'engagement pris par les chevaliers de
Rhodes de se faire les geôliers de Djem. Quand il arriva à Chambéry, Louis XI
était mort, et les chevaliers s'étant opposés à ce qu’il communiquât avec
Djem, l'ambassadeur s'en retourna. En 1486, il revint chargé d'une mission
auprès de Charles VIII : en échange de l'extradition du prince Djem, il avait
ordre d'offrir toutes les reliques trouvées dans l'empire depuis
Mohammed-el-Fathy, et de promettre Jérusalem dont le sultan méditait la
conquête. Charles VIII refusa de le voir. Bayezid ne se rebuta pas cependant
; pendant l'été de 1488, Antoine Bericho apporta au roi de France une lettre
où le sultan conseillait à Charles d'accorder créance aux diverses choses
que l'envoyé lui exposerait. En
février et en avril 1500, deux lettres du sultan à Louis XII demandèrent son
intervention entre l'empire ottoman et la république de Venise. A son
avènement au trône, François Ier avait mené grand bruit contre les Ottomans ;
au congrès de Cambrai, en 1517, il avait proposé à l'empereur d'Allemagne et
à Ferdinand le Catholique un traité de partage de l'empire ottoman ; le pape
Léon X avait rompu l'intrigue. Cependant Sélim confirmait, la même année (avril-mai
1517), les
privilèges que les Français avaient obtenus, en Égypte, de Kansou-Ghawri en 1507. La
ruine de l'armée française à la bataille de Pavie et la captivité du roi
décidèrent la régente, Louise de Savoie, à tenter, sur les conseils du
chancelier Duprat, la démarche audacieuse de l'alliance turque. Le 25 février
1525, elle dépêcha un agent chargé de riches présents pour Suleyman, et
porteur de propositions d'alliance contre Charles-Quint. Cet envoyé, dont on
ne connaît pas le nom, fut assassiné en Bosnie avec les douze personnes de sa
suite. Au mois
de décembre de la même année, le comte Jean Frangipani, gentilhomme hongrois
au service de France, vint réclamer satisfaction à Constantinople ; il remit
au sultan une lettre de François Ier dont la substance était : « Que le grand
padischâh attaque le roi de Hongrie et lui fasse essuyer un échec ; nous,
nous attaquerons le roi d'Espagne et prendrons contre lui notre revanche. Nous
prions et souhaitons que le grand empereur du monde nous fasse la grâce de
repousser cet orgueilleux et nous serons dorénavant le serviteur, obligé du
grand empereur maître du siècle[1]. » Vers la
même époque, Charles-Quint avait également fait des propositions d'alliance
au sultan. Mais les deux princes étaient ennemis naturels, puisqu'ils étaient
voisins, les avances de l'empereur d'Allemagne furent repoussées. Suleyman
accueillit, au contraire, avec empressement la demande du roi de France qui
allait, pensaient les Ottomans, leur livrer l'Occident dénué de ses meilleurs
défenseurs. L'envoyé
de France, accueilli avec de grands honneurs, comblé de riches présents,
décida le sultan à envahir la Hongrie. Toutefois aucun traité ne fut signé :
l'orgueil et le fanatisme musulmans auraient considéré comme un sacrilège une
alliance directe avec un prince chrétien. A la
lettre du roi très chrétien, le sultan répondit par une lettre d'amitié
superbe et protectrice, curieux échantillon du style épistolaire de l'Orient
: « Par
la grâce du Très Haut, dont la puissance soit à jamais honorée et glorifiée
et la parole divine exaltée ! Par les miracles abondants en bénédiction du
soleil des cieux de la prophétie ; de l'astre de la constellation des
patriarches ; du pontife de la phalange des prophètes ; du coryphée de la
légion des saints, Mahomet, le très pur ! Et sous la protection, des saintes
âmes des quatre amis qui sont Abou-Bekre, Omar, Osman et Ali ! «
Schah-Sultan-Suleyman-Khan, fils de Sélim-Khan, toujours victorieux, Moi qui
suis le sultan des sultans, le roi des rois, le distributeur des couronnes
aux princes du monde, l'ombre de Dieu sur la terre, l'empereur et seigneur
souverain de la mer Blanche et de la mer Noire, de la Roumélie et de l'Anatolie..... et en outre de
quantité d'autres provinces que par leur puissance victorieuse ont conquises
mes glorieux ancêtres, aussi bien que de nombreux pays que ma glorieuse
majesté a soumis à mon épée flamboyante et à mon glaive triomphant, moi, fils
de Sultan-Sélim, fils de Sultan- Bayezid, Schah-Sultan-Suleyman-Khan, « A toi, François, « qui es roi du pays de France. « La
lettre que vous avez adressée à ma Porte, asile des souverains, par Frankipan, homme digne de votre confiance ; certaines
communications verbales que vous lui avez recommandées, m'ont appris que
l'ennemi s'est emparé de votre royaume, que vous êtes présentement en prison
et que vous demandez ici secours et protection pour votre délivrance. Tout ce
que vous avez dit a été exposé au pied de mon trône, refuge du monde ; Ma
science impériale l'a embrassé en détail, et j'en ai pris une connaissance
complète. « Il
n'y a rien d'extraordinaire que des empereurs soient défaits et faits
prisonniers. Que votre cœur se réconforte et que votre âme ne se laisse point
abattre ! Nos glorieux prédécesseurs et nos illustres aïeux — que Dieu
illumine leurs tombeaux ! — ont toujours saisi l'occasion d'entrer en
campagne pour repousser l'ennemi, et de faire des conquêtes ; moi-même,
marchant sur leurs traces, j'ai soumis dans toutes les saisons des provinces
et des forteresses puissantes et de difficile abord. Nuit et jour notre
cheval est sellé et notre sabre est ceint ! « Que
la justice divine — dont le nom soit béni ! — nous facilite l'exécution du
bien ! A quelque objet que s'attache votre volonté, qu'elle soit exécutée !
Au surplus, interrogez votre agent sur l'état des affaires et les événements,
et soyez convaincu de ce qu'il vous dira. Sachez-le ainsi. « Écrit
dans la première décade de la lune de rebuilakir,
l'an 932 (15
février 1526), de
la résidence impériale de Constantinople, la bien munie et la bien gardée. » Le roi
de France, délivré de sa prison, remercia Suleyman vers la fin d'avril 1526. « Nous
n'avons pu, disait-il, que ressentir un vif plaisir en voyant l'insigne
générosité de votre cœur qui vous porte à nous promettre des secours dans
cette triste situation de nos affaires, en nous offrant de grands trésors et
toutes vos forces. » Les
négociations continuèrent actives et suivies entre les deux souverains ; pour
les légitimer aux yeux de la chrétienté et entraîner l'opinion publique en
France, François I' s'employa à protéger les chrétiens d'Orient et à donner à
la France la prépondérance commerciale en Orient. En 1528, Antoine de Rinçon
apportait au sultan une lettre lui demandant de faire restituer aux chrétiens
une église de Jérusalem, convertie en mosquée. Suleyman refusa, mais dans les
termes les plus bienveillants : « L'amitié et l'affection qui existe entre ma
glorieuse majesté et vous, rendent vos désirs admissibles auprès de ma
personne, source de bonheur ; mais cette affaire ne ressemble pas à toute
autre affaire de domaine ou de propriété : elle concerne notre religion.
D'après l'ordre sacré du Très Haut, créateur du monde et bienfaiteur d'Adam,
d'après la loi de notre prophète, soleil des deux mondes, cette église est
depuis longtemps une mosquée et les musulmans y font leur prière. Il est
contraire à notre religion qu'un lieu qui porte le nom de mosquée et dans
lequel se fait la prière soit maintenant altéré par le changement de
destination... Les lieux autres que la mosquée continueront
de rester entre les mains des chrétiens ; personne ne molestera, sous notre
équitable règne, ceux qui y demeurent. Ils vivront tranquillement sous l'aile
de notre protection ; il leur sera permis de réparer leurs portes et
fenêtres, ils conserveront, en toute sûreté, les oratoires et les
établissements qu'ils occupent actuellement, sans que personne puisse les
opprimer, ni les tourmenter d'aucune manière. » En même
temps le sultan confirmait et étendait les privilèges des Français en Egypte,
par un hatti-chérif du 20 septembre 1528. Liberté
pleine et entière est accordée aux Français et aux Catalans de circuler et de
trafiquer en Égypte. Ordre
aux autorités de porter secours aux bâtiments français jetés à la côte et en
détresse ; défense d'en piller les épaves qui doivent être remises au consul. Juridiction
des consuls sur leurs nationaux, « excepté toutefois s'il y avait du sang ;
dans ce cas nos présidents en jugeront. » Droit
pour les Français et Catalans de disposer de leurs biens par testament : Les
biens de ceux qui mourront ab intestat seront à la disposition du consul, et
en son absence et celle de ses employés, les autorités ottomanes devront
envoyer les biens meubles au lieu où sera ledit consul. Droit
d'entretenir les églises « connues à Alexandrie selon qu'il en sera confessé
en justice et sera reconnu ce qui a été déclaré par la justice : ainsi aussi
des bains pour y entrer leurs personnes. » Enfin
le dernier paragraphe plaçait les consuls, les factoreries et les marchands
de la France sous la protection de la Sublime-Porte. L'habileté
du négociateur avait été secondée par les dispositions favorables de Suleyman
; l'alliance française lui offrait une diversion trop précieuse contre
l'Autriche, pour qu'il n'accordât pas généreusement les demandes de Rinçon. En même
temps Rinçon emportait la promesse d'une nouvelle prise d'armes, et négociait
entre Szapolya et François Ior un traité qui assurait la couronne de Hongrie
à un fils du roi de France, à la mort de Szapolya. Campagne de Hongrie.
La
guerre continuait en Hongrie : Szapolya, soutenu par les Ottomans, dont il se
déclarait le vassal, luttait contre Ferdinand d'Autriche appelé au trône par
le parti national. Les deux rivaux se rencontrèrent dans la plaine de Tokaï :
Szapolya, complètement défait, implora les secours du roi de Pologne, Sygismond, son beau-père, et ceux du sultan. Une
alliance offensive et défensive fut conclue entre la Hongrie et la Porte.
Ferdinand essaya en vain de traverser cette négociation ; ses ambassadeurs
furent retenus captifs pendant neuf mois, et ne rapportèrent que ces paroles
ironiques : « Votre
maître n'a pas encore eu avec nous des rapports d'amitié et de voisinage,
mais il en aura bientôt. Dites-lui que j'irai le trouver avec toutes mes
forces et que je lui donnerai, moi-même, ce qu'il demande. Qu'il se prépare
donc à notre visite. » L'armée
musulmane, commandée par Ibrahim-Pacha, créé sérasker de toutes les armées
ottomanes, s'ébranla le 10 mai 1528 : deux cent cinquante mille hommes
marchèrent au secours de Szapolya, réduit à fuir devant Ferdinand de Pesth et
de presque tout le pays. Szapolya rencontra le sultan à Mohacz, et il n'eut
pas honte de lui prêter serment de fidélité et de vasselage sur ce lieu,
témoin du massacre des Hongrois par les musulmans. Bude se
rendit au sultan après un siège de six jours : les troupes eurent la
permission de se retirer avec armes et bagages ; mais les janissaires, déçus
de l'espoir du pillage, violèrent la capitulation et massacrèrent la garnison
presque tout entière. Szapolya
fut installé roi de Hongrie ; le nouveau monarque, comme don de joyeux
avènement, frappa sa capitale d'une contribution extraordinaire. L'argent
ainsi extorqué fut distribué aux janissaires qui composaient l'escorte du roi
de Hongrie. Les temps d'Hunyade et de Mathias Corvin étaient loin ! On
dirait que la lâcheté est contagieuse ; le prince de Moldavie, Boghdan,
saisit ce moment pour aller de lui-même au-devant du joug ; il se reconnut
vassal du sultan. Les
fêtes données en l'honneur de Szapolya et de Boghdan terminées, le sultan,
traînant à sa suite le nouveau roi, marcha sur Vienne. Au mois de septembre
1529, cent vingt mille hommes et quatre cents pièces de canon investirent la
ville, tandis qu'une flottille de huit cents voiles stationnait sur le
Danube. Les assiégés n'avaient à opposer à ces forces formidables que seize
mille hommes, soixante-douze bouches à feu, des remparts sans batteries et de
six pieds d'épaisseur seulement ; mais l'ardeur des soldats allemands était
doublée par leur haine des Osmanlys ; le courage et l'habileté des chefs
suppléaient à l'insuffisance des moyens de défense. Les travaux des Ottomans
furent détruits plusieurs fois dans de vigoureuses sorties, leur camp
incendié ; tous les assauts furent repoussés : en vain l'artillerie et la
sape faisaient-elles crouler les remparts, de nouvelles murailles s'élevaient
comme par enchantement. Rebutés par la défense opiniâtre de la place, les
soldats refusaient de marcher à l'assaut malgré les menaces et les coups de
leurs chefs ; le découragement était à son comble ; Suleyman se retira en
frémissant (14 octobre),
non sans laisser de sanglants adieux. Tous les prisonniers furent brûlés
vivants ou égorgés sans pitié. L'armée ottomane avait perdu quarante mille
hommes devant Vienne et Suleyman venait, pour la première fois, d'éprouver un
échec. Pour se consoler et essayer de donner le change à l'opinion publique,
le sultan, de retour à Pesth, ordonna de grands fêtes et réjouissances
publiques. Szapolya fut solennellement couronné roi de Hongrie, et ceignit la
légendaire couronne de saint Etienne. Le saint devait être bien étonné de
voir son successeur le valet d'un musulman. Deuxième mission de Rançon. Campagne de 1532.
Les
deux années se passèrent en négociations : Ferdinand essaya eu vain de gagner
à prix d'or Ibrahim-Pacha ; le grand-vézir fut incorruptible et les menées de
l'ambassadeur de François Ier empêchèrent ces négociations d'aboutir. Rinçon
était revenu en mission secrète. Parti au commencement de 1532, il était
tombé malade et s'était vu contraint de s'arrêter à Venise et à Raguse. Le'
sultan était au camp devant Belgrade ; Rinçon alla le trouver et obtint
audience le 9 juillet ; il devait essayer de détourner Suleyman d'envahir la
Hongrie et le persuader de porter tous ses efforts sur mer. En réponse à ces
ouvertures, le sultan lui dit : « que d'après l'ancienne amitié qu'il avait
pour la maison de France, il se fût volontiers retiré, s'il ne se fût vu si
avant, mais qu'on dirait qu'il se retirait de peur de Charles d'Espagne ; et,
de plus, qu'il s'émerveillait de ce que le roi faisait une telle requête en
faveur d'un homme qui l'avait si mal traité, et qui n'était point chrétien,
vu qu'il a mis et retenu en prison et rançonné le chef de la religion, à
Rome, le grand-vicaire de Jésus-Christ ; et lequel plume et pille tous les
ans les chrétiens, sous prétexte de lui venir faire la guerre. » Rinçon
fut reçu avec des honneurs extraordinaires et tels qu'aucun ambassadeur
chrétien n'en a jamais eu depuis, et qui contrastèrent avec les humiliations
qu'on fit subir aux envoyés de Ferdinand. «
François, dit un historien turc, était maître de grandes terres, avait de
braves soldats et jouissait d'un grand pouvoir sur mer ; comme il persistait
dans sou ancien dévouement pour la Sublime Porte, on redoubla d'égards pour
lui. Aussi le grand-vézir parla à son envoyé en ami, et à ceux de Ferdinand,
en lion[2]. » Les
envoyés de Ferdinand ne reçurent d'autre réponse que celle-ci : « Jamais le
sultan ne rendrait la Hongrie, dont il n'avait fait la conquête que sur les
instances de son allié le roi de France. » La
campagne de 1532 s'ouvrit par le siège de Güns. Cette bicoque, défendue par
le brave Nicolas Jurischitz, eut la gloire d'arrêter un mois les deux cent
mille hommes du Grand Seigneur : douze assauts consécutifs furent repoussés.
Enfin, Jurischitz, blessé grièvement et hors d'état
de soutenir une nouvelle attaque, accepta les conditions d'Ibrahim-Pacha ;
les habitants eurent la vie sauve, la garnison fut libre de se retirer où
elle voudrait ; elle sortit avec armes et bagages et fut reçue avec les
honneurs de la guerre. N'osant
attaquer Vienne ni Neustadt, les Osmanlys se répandirent dans la Styrie et
dans l'Autriche, qu'ils mirent à feu et à sang. Kaçim-Bey, arrêté à
Pottenstein par les impériaux, fit égorger quatre mille prisonniers qui
gênaient sa marche et partagea son armée en deux corps. Le premier commandé
par Fériz-Bey parvint à gagner la Styrie et rallia l'armée du sultan Suleyman
; le second fut écrasé dans la vallée de Stahremberg par le comte palatin
Frédéric ; Kaçim-Bey périt dans la mêlée ; Osman, qui le remplaça, subit le
même sort. L'Autriche était nettoyée des envahisseurs. En Styrie, les
opérations militaires n'étaient guère favorables, non plus, aux Ottomans. Le
sultan échouait devant Gratz, son arrière-garde était battue à Ferniz ; enfin un échec plus sérieux éprouvé devant
Marbourg le forçait à la retraite. Sur
mer, la campagne avait été désastreuse pour la Turquie. Le célèbre André
Doria s'emparait de Coron, de Patras, des deux forts élevés par
Sultan-Bayezid à l'entrée du détroit de Lépante, et portait la désolation sur
les côtes de la Grèce. Au
commencement de l'année suivante, une trêve fut conclue entre l'Autriche et
l'empire ottoman. Le sultan promettait alliance et amitié à Ferdinand, mais
sans rien stipuler à l'égard de la Hongrie dont il se déclarait maitre
absolu, par droit de conquête (1533). Guerre de perse. Barberousse et Charles-Quint.
La
raison dominante qui avait porté Suleyman à conclure la paix avec l'Autriche
était l'expédition qu'il méditait contre la Perse. Zulfekar-Kan, gouverneur
de Bagdad, et Oulama, gouverneur de l'Azerbaïdjan, s'étaient soulevés contre Thamasp-Schah, tandis que Chérif-Bey, khan de Bitlis,
livrait cette place au roi de Perse. L'assassinat de Zulfekar fit rentrer
Bagdad sous le sceptre du Schah pendant que Chérif-Bey, à la tète d'une armée persane, battait le gouverneur rebelle
de l'Azerbaïjan. Ibrahim-Pacha marcha contre le
khan de Bitlis ; en route il reçut de Chems-Uddin,
fils d'Oulama, la nouvelle de la mort et la tête du rebelle (1533). Après avoir passé l'hiver à
Alep et préparé par des négociations la soumission des places voisines du lac
du Van, il reprit sa marche sur Tebriz, résidence du Schah, et y entra sans
résistance (13 juillet 1534). Les mesures les plus sages furent prises pour éviter le
meurtre, le pillage et toutes les scènes de désordre qui accompagnaient
infailliblement, à cette époque, la prise d'une ville. « Aucun Persan,
suivant l'expression d'un historien oriental, ne perdit seulement la pointe d'un
cheveu. » Cette générosité honore d'autant plus Ibrahim-Pacha qu'il allait
directement contre le fanatisme religieux. Un fetwa du mufti n'avait-il pas
ordonné le massacre de tous les schiites et le pillage de leurs biens ? Le
sultan vint prendre le commandement de l'armée, qui se dirigea sur Bagdad. La
marche fut longue et pénible, non par les attaques de l'ennemi, mais par les
difficultés du pays et les rigueurs de la saison. La capitale des Khalifes
n'opposa aucune résistance. Après un repos de quatre mois, l'armée reprit le
chemin de Stamboul, où elle rentra au mois de janvier (1536). Pendant cette expédition
triomphale, les flottes ottomanes disputaient aux escadres de Charles-Quint
l'empire de la Méditerranée. Deux hommes célèbres dirigeaient les forces
navales des deux empires : le Génois André Doria, amiral de l'empereur, et,
du côté des Turcs, Khaïr-Eddin, connu sous le nom de Ariodant
Barberousse[3]. Cet aventurier, d'origine
grecque et chrétienne, né à Mitylène, s'était en compagnie de son frère,
Baba-Aroudj, adonné à la piraterie. Les
deux frères se mirent au service du sultan de Tunis, Mohammed, de la famille
des Beni-Hafsz ; après plusieurs tentatives infructueuses, Aroudj s'empara de
Cherchell et de Tlemcen ; attaqué par les Espagnols, il périt dans une
sortie. Barberousse, resté seul, se rendit maître d'Alger en assassinant le
prince maure qui y régnait, et fit hommage de ses possessions au sultan
Sélim, qui le nomma beïlerbey d'Alger. De ce port partirent de nombreux
corsaires qui infestèrent les côtes d'Espagne et d'Italie et allèrent écumer
la partie occidentale de la Méditerranée. Nommé
Kapoudan-Pacha (1533),
il reprit Coron malgré une victoire remportée par Doria, qui lui détruisit
trente-neuf vaisseaux. L'armée suivante, il saccagea toutes les côtes de
l'Italie et se présenta sous les murs de Tunis : Muley-Hassan, exécré de ses
sujets, à cause de sa tyrannie, fut facilement renversé et Barberousse prit
possession de la ville au nom du sultan. Ces progrès étaient inquiétants pour
le souverain de l'Espagne et de l'Italie : Charles-Quint résolut de reprendre
Tunis, non seulement pour assurer la tranquillité de ses possessions
d'Afrique, mais pour porter un coup mortel à l'alliance franco-ottomane, qui
ne pouvait devenir efficace que par la marine. Le 16 juin 1535, Charles-Quint
débarqua devant la Goulette, l'emporta après un mois de siège et de combats
continuels. Barberousse, battu en rase campagne, abandonné par les
populations arabes, fut obligé de fuir : Tunis tomba au pouvoir du vainqueur,
et cinquante mille esclaves chrétiens furent rendus à la liberté.
Muley-Hassan, rétabli, se reconnut tributaire des Espagnols, qui mirent
garnison dans le fort de la Goulette. Relations de la France avec la Porte : capitulations de 1535. Mort
d'Ibrahim.
La
conduite de Charles-Quint, champion de la croix et défenseur de la
chrétienté, contrastait avec celle de son rival, allié des musulmans.
François résolut d'avouer hautement cette alliance pour en tirer tout le
profit possible. Au
printemps de 1534, Jean de la Forest arriva à Constantinople, en qualité
d'ambassadeur de France, chargé d'une double mission : il devait conclure un
traité d'amitié et de commerce dans lequel seraient compris tous les princes
chrétiens, Charles-Quint excepté, et engager le Sultan à faire la guerre, de
concert avec le roi, à l'empereur d'Allemagne, si celui-ci se refusait à.
restituer au roi de France le duché de Milan, le comté d'Asti, Gênes, la
Flandre et l'Artois, et à laisser le roi Jean paisible possesseur du trône de
Hongrie. Enfin, après avoir détaillé tous les embarras que la France pouvait
susciter à l'empereur en l'attaquant à la fois en Navarre, en Bourgogne, en
Flandre, il devait faire ressortir que le roi manquait d'argent : « A cette
cause, priera et persuadera, icelui de la Forest, le Grand Seigneur de
subvenir audit roi, pour convertir à l'effet que dessus, un million d'or, qui
ne sera pas malaisé au Grand Seigneur, pour être ses affaires constituées en
toute fidélité et ne lui devra être grief.... Outre le secours d'argent
ci-dessus mentionné, et pendant que ledit sieur roi par terre exploitera de son
côté ses forces, envoie son armée de mer, en faisant même commandement au
sieur Khaïr-Eddin, pour courir sus et entrer premièrement en Sicile et y
établir pour roi et seigneur le personnage que le dit la Forest à l'ordre de
nommer, lesquels crédit et intelligence ès-dites îles, qu'il pourra garder et
tenir à. la dévotion et sous l'ombre et appui du sieur roi. Et davantage
reconnaîtra ce bienfait et payera, par chaque an, convenable tribut et
pension au dit Grand Seigneur, pour le récompenser du secours pécuniaire
qu'il aura donné au dit sieur roi. » Enfin il devait recommander au
Divan le plan de campagne suivant : « En
assaillant par le royaume de Naples, par la Sicile et la Sardaigne ou par les
Espagnes, ce sera le toucher au vif et entreprise aisée à mettre à chef,
attendu mêmement que les Allemands ne se mouveront pour le péril de l'Italie,
comme l'on sait et voit par expérience. Et quand le roi des Espagnes voudrait
secourir le royaume de Naples et autres pays dessus dits, comme il fait
courir bruit de vouloir y passer, les armées de mer des susdits Grand
Seigneur et roi mises en avant seront si puissantes qu'il n'oserait
entreprendre le passage. » C'était
là le véritable objet de l'ambassade La Forest ; le prétexte était la
conclusion d'un traité de commerce renouvelant et confirmant les privilèges
des Français. Pour arriver à son but, il comptait sur l'appui du grand-vézir,
Ibrahim, et du Kapoudan-Pacha, Khaïr-Eddin, à qui François promettait de
l'aider de sou mieux à conserver Alger et Tunis. L'ambassadeur
de France réussit à souhait : en février 1535 — en janvier 1536 d'après
Hammer — fut signé un traité de paix, d'amitié et de commerce qui parut sous
la forme d'un hatti-chérif. « Le
Grand Seigneur, par une fierté mal entendue, fondée sur un prétendu prétexte
de religion, ne veut point de traité avec les princes chrétiens, prétendant
qu'ils ne doivent point aller de pair avec lui. Celui de capitulation lui
plaît davantage, parce qu'il regarde les actes qu'il accorde, et dont il est
le maître si absolu qu'il les révoque, les restreint et les annule sans
cérémonie quand il le juge à propos[4]. » Le
traité donnait au roi de France le titre de padischâh, et mettait sur le même
pied d'égalité la gloire des princes de la croyance de Jésus avec le
roi des rois, le sultan des deux terres et des deux mers, l'ombre de Dieu.
Il portait en substance : 1°
Liberté pleine et entière pour les sujets du sultan et du roi de naviguer,
sûrement et librement, avec navires armés et désarmés, chevaucher et venir
demeurer, conserver et retourner aux ports, cités et pays quelconques, les
uns des autres, pour leur négoce ainsi que pour fait et compte de
marchandises. 2°
Liberté d'acheter, vendre, changer, conduire et transporter par terre et par
mer toutes sortes de marchandises, tribut, imposition ou charge. 3°
Juridiction absolue des consuls, tant au civil qu'au criminel, sur les
Français ; ordre aux Officiers de la Porte de prêter main-forte pour
l'exécution des jugements consulaires. 4° En
cas de procès au civil entre Turcs et Français, la plainte des premiers n'est
recevable que s'ils produisent une preuve écrite de l'adversaire ou du consul
; dans aucun cas, les Français ne peuvent être jugés par les kadis ou soubachis, sans la présence de -leur drogman. 5° En
matière criminelle, les sujets du roi ne peuvent être jugés par les tribunaux
ordinaires, « ils doivent être conduits à la Sublime Porte et, en l'absence
d'icelle Porte, au principal lieutenant du Grand Seigneur ; là vaudra le
témoignage du sujet du roi et du Karadjguzar l'un
contre l'autre. » 6°
Défense d'inquiéter les Français au sujet de leur religion, qu'ils ont toute
liberté de pratiquer. 7° Si
un sujet du roi quitte les Etats du Grand Seigneur sans avoir satisfait à ses
dettes, le consul ni aucun Français ne peuvent en être rendus responsables ;
le roi fera satisfaction au demandeur, sur les biens ou la personne du
débiteur, s'il est en son royaume. 8°
Défense de se servir des navires des sujets du roi, de leur artillerie,
munitions et équipages contre leur gré, même pour le service du padischâh. 9°
Liberté de tester pour tous les marchands et sujets du roi. Les biens de ceux
qui mourront ab intestat seront remis au consul pour être transmis aux
héritiers. 10° A
la ratification du traité par le Grand Seigneur elle roi, tous les esclaves
seraient rendus de part et d'autre. « Tout individu qui attentera de faire
prise ou violence sur les biens ou la personne de l'obéissance de l'autre
seigneur sera banni avec ses complices, verra ses biens confisqués, sans
préjudice du châtiment qui lui sera infligé sur l'ordre du souverain offensé,
s'il tombe en son pouvoir. » 11°
Lorsque les vaisseaux se rencontreront, ils devront baisser les voiles et
lever les bannières de leur seigneur, se saluer d'un coup d'artillerie ; mais
le droit de visite est formellement interdit. 12°
Défense absolue à qui que ce soit de s'approprier les débris et les épaves
des navires du roi naufragés. D'Ohsson
donne du traité une version différente qui comprend d'importantes variantes ;
d'après lui il était stipulé : 1°
Qu'il résiderait un ambassadeur de France à Constantinople et un consul à
Alexandrie. 2° Que
les commerçants français ne payeraient pour leurs marchandises qu'un droit de
5 pour 100. 3°
Qu'ils seraient exempts de toutes contributions pendant les 10 premières
années de leur séjour dans les Etats ottomans ; mais qu'après ce terme ils
seraient soumis à la capitation et aux taxes ordinaires. 4° Que
les autres nations européennes, comme les Anglais, les Catalans, les
Siciliens, les Génois, etc., dont les gouvernements n'étaient pas liés avec
la Porte par des traités d'amitié, pourraient naviguer sous le pavillon
français, et trafiquer sous la protection de la France, dans tous les pays de
la domination ottomane. 5° Que
les Français jouiraient du libre exercice de leur culte et qu'ils feraient
garder les lieux saints de la Palestine par des religieux catholiques. 6°
Qu'il était interdit à tout Français, tout couvent, toute église latine, de
posséder des biens-fonds en pays musulman. 7° Que
les enfants nés du mariage d'un Français avec une femme du pays seraient
sujets tributaires du Grand Seigneur. Pour
comprendre l'importance de cet acte, il faut se rappeler qu'une barrière
jusqu'alors infranchissable avait séparé chrétiens et musulmans ; ils se
regardaient comme des ennemis à qui la haine religieuse ne prescrivait
d'autres rapports que la guerre : c'était l'aurore d'un droit nouveau. Un
traité d'alliance offensive et défensive fut également conclu, mais gardé
secret ; le sultan s'engageait à envahir la Hongrie et le royaume de Naples ;
François devait ouvrir les hostilités par une attaque sur la Lombardie.
D'après l'article 6 du traité conclu, en 1553, entre Suleyman et Henri II, le
traité signé par La Forest portait que les villes, bourgs et villages d'Italie
dont la flotte ottomane s'emparerait, seraient livrés en proie aux Turcs ;
que les habitants leur seraient abandonnés comme esclaves, mais que la
possession de ces villes, leur matériel de guerre, leur approvisionnement
seraient laissés au roi de France. Ces traités furent favorablement
accueillis par les musulmans ; une fable répandue dans le public, et acceptée
sans contrôle, même par les historiens les plus sérieux[5], voulait qu'une alliance de
famille existât entre les deux maisons souveraines. L'amiral
Saroudjé-Pacha aurait capturé, en 1428, près de
Gallipoli, un navire portant une princesse de France, fiancée à l'empereur
Jean IV. Placée dans le harem de Murad II, elle aurait donné le jour à
Mohammed II et se serait faite musulmane sous le nom de Alimé-Khanim. Ce fut
le dernier acte administratif du puissant et orgueilleux Ibrahim-Pacha, miné
sourdement par la sultane favorite, Khouresm-Sultane,
que Suleyman, par une insigne distinction, avait reconnue pour épouse
légitime. Dans le
traité conclu avec le roi de France, Ibrahim osa prendre le titre de Sérasker-Sultan
— en Perse, les généraux en chef portaient le titre de sultan — ; cette
audace fit naître dans l'esprit de Suleyman le soupçon que l'ambitieux qui
s'arrogeait le titre réservé au souverain, pourrait chercher à s'emparer du
trône. Le 5 mars 1536, Ibrahim se rendit au sérail, selon sa coutume ; le lendemain, on l'y trouva étranglé. Sa place fut donnée à l'Albanais Ayas-Pacha. |
[1]
Solakzadé.
[2]
Solakzadé.
[3]
Plusieurs historiens européens prétendent que Barberousse était un renégat
provençal. Voyez Annuaire nobiliaire de Barbot de la Trésorière.
[4]
Chevalier d'Arvieux, Mémoires.
[5]
Petchevi, Selaniki Aali Effendi.
Il est inutile de s'arrêter à démontrer l'absurdité de
la légende de l'existence de cette prétendue princesse de France.