HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE II. — LA CONQUÊTE

 

CHAPITRE X. — BAYEZID II ET SÉLIM Ier.

 

 

Troubles intérieurs. Djem : ses aventures, sa mort (1493). — Guerres d'Égypte, de Hongrie et de Venise. — Premiers rapports entre la Russie et la Turquie. Révolte des fils de Bayezid ; sa mort (1512). — Selim Ier fait massacrer sa famille. — Les schiites et schah Ismaïl (1514). Bataille de Tchaldiran. Conquête du Kurdistan. — Conquête de l'Égypte ; son organisation. Mort de Selim Ier (1520) ; son caractère. Djemali.

 

Troubles Intérieurs. Djem : ses aventures, sa mort (1493).

La loi appelait au trône le fils aîné du sultan, Bayezid, mais le grand-vézir Mohammed-Karamanie avait conçu le projet de changer l'ordre de la succession au profit du fils cadet, Djem, dont les brillantes qualités l'avaient séduit. Pour arriver à ses fins, il cacha la mort de l'empereur et fit conduire à Constantinople, dans un char couvert, la dépouille mortelle du souverain. Le bruit fut répandu que le sultan allait prendre des bains afin de rétablir sa santé délabrée par les fatigues de la guerre. Djem reçut avis d'arriver, en toute hâte, dans la capitale ; les ports de Constantinople et des, villes du littoral asiatique furent fermés pour empêcher toute communication entre Stamboul et l'armée. Ces précautions éveillèrent les soupçons des Janissaires : cette milice turbulente prend aussitôt les armes et marche sur Constantinople. La ville est livrée au pillage et le grand-vézir assassiné.

Bayezid, accouru en toute hâte d'Amassia avec quatre mille cavaliers, est contraint de subir les exigences des mutins il-a la faiblesse de sacrifier son ministre Mustapha et de leur donner une augmentation de solde, à titre de don de joyeux avènement.

Cependant Djem revendiquait le trône, sous le prétexte spécieux que Bayezid, né avant que Mohammed fût empereur, devait être regardé comme fils d'un particulier. Les janissaires, commandés par Aïas-Pacha, furent battus sous les murs de Brousse qui ouvrit ses portes au prétendant. Les deux frères se rencontrèrent dans la plaine de Yèni-Schehir, : trahi par Yacoub, Djem, malgré sa bravoure, dut céder la victoire à Bayezid et chercher un refuge à la cour de Kaïtbaï, le sultan mameluk du Caire.

Les sollicitations de Kaçim-Bey, de Mahmoud, sandjak-bey d'Angora, et des princes tributaires de la Porte le décidèrent à en appeler de nouveau au Dieu des batailles. Cette seconde tentative ne fut pas plus heureuse que la première ; Mahmoud est battu à Angora par Suleyman-Pacha, gouverneur d'Amassia, et Djem, abandonné par ses troupes, est forcé de se réfugier dans les montagnes de la Cilicie Pétrée. Sur le conseil de Kaçim-Bey, le prétendant se résout à aller demander un asile aux chevaliers de Rhodes. Il fut reçu avec de grands honneurs ; mais bientôt arrivèrent des ambassadeurs de Bayezid chargés de conclure la paix avec le grand maître.

Par une clause secrète, le sultan s'engageait à payer annuellement aux chevaliers une somme de quarante-cinq mille ducats, à condition qu'ils retinssent son frère prisonnier. Le honteux marché ne rencontra pas de difficultés, el. Djem fut envoyé en France et enfermé dans la tour de Bourganeuf[1], une des commanderies de l'Ordre. Livré ensuite à Innocent VIII (1489), le prince musulman languit trois années à Rom e, pendant lesquelles Bayezid essaya plusieurs fois de le faire assassiner. Quand Alexandre Borgia succéda sur le trône pontifical à Innocent VIII, le malheureux Djem fut de nouveau l'objet d'un trafic. Alexandre VI offrit à Bayezid de garder éternellement son captif, en échange de quarante mille ducats par an ; ou de le faire mourir, moyennant la somme de trois cent mille ducats, une fois payée.

Pendant cette infâme négociation, Charles VIII avait envahi l'Italie, Rome avait dû ouvrir ses portes, et le pape, assiégé dans le château Saint-Ange, lâcher sa proie.

Nourri de la lecture des romans de chevalerie, le jeune roi rêvait la conquête de l'empire d'Orient. Un fils de Thomas Paléologue lui avait vendu ses droits au trône de Byzance. Le grand maître de Rhodes devait prendre le commandement de l'armée ; les rois d'Ecosse, de Hongrie, de Pologne avaient promis leur concours ; l'Albanie, l'Epire et la Macédoine, travaillées par des agents habiles, étaient prêtes à se soulever ; les Mirdites et l'archevêque de Durazzo étaient à la tête de la conjuration. Djem devait servir, dans la pensée des conseillers du roi de France, à diviser les forces musulmanes en réveillant la guerre civile.

Instruit du danger qui le menaçait par la trahison del, Vénitiens, Bayezid accepta les offres du Borgia. Le prix du sang fut scrupuleusement payé et Djem mourut empoisonné à Naples (24 février 1495). Quant à la conjuration, le sultan l'éteignit dans le sang de quarante mille chrétiens, et, bientôt, la mort de Charles VIII le délivra de ses dernières inquiétudes. Une fois maître de l'empire par la défaite et la fuite de son frère, Bayezid avait repris les desseins de son père sur l'Italie. Boccolino tyran d'Osimo, dans la Marche d'Ancône, traqué par le pape Innocent VIII, appela les Ottomans et offrit à Bayezid la suzeraineté d'Osimo. L'intervention de Laurent de Médicis fit échouer ce projet ; Boccolino, arrêté à Milan, fut pendu sans jugement, et sa mort empêcha les musulmans de s'établir dans les États de l'Église. Les négociations du sultan avec les Vénitiens n'avaient pas un meilleur résultat ; il avait demandé, pour ses flottes, le droit de stationner dans le port de Famagouste tant que durerait la guerre avec l'Égypte. Le Sénat, peu soucieux de laisser un pareil hôte s'établir sur le territoire vénitien, déclina l'offre, sous prétexte de la paix qui régnait entre la République et le souverain égyptien (1487).

 

Guerres d'Égypte, de Hongrie et de Venise.

L'hospitalité accordée à Djem par le sultan d'Égypte avait porté le monarque ottoman à commencer la lutte sanglante qui devait finir sous le règne de son fils, Sélim Ier, par la conquête du pays des Pharaons et la ruine de la dynastie des sultans mameluks. Pour arrêter les incursions des Turcomans de la tribu d'Utch-Ok, sujets du prince de Ramazan, les Égyptiens avaient occupé quelques forteresses situées près de Tarsous et d'Adana (1485). Bayezid donna l'ordre au gouverneur de la Karamanie, Kara-Gheuz-Pacha, de les en déloger. Pendant que Kara-Gheuz s'avançait dans les défilés du Taurus, Ouz-Bey et le gouverneur d'Alep s'emparaient de Tarsous, et d'Adana, tandis que Mohammed, petit-fils de Kaçim-Bey, soulevait la Karamanie : une armée ottomane, sous les ordres d'Hersek-Ahmed-Pacha, était écrasée.

Le grand-vézir, Daoud-Pacha, rétablit un moment les affaires : la Karamanie fut pacifiée et les tribus de Warsak et de Torghoud sévèrement châtiées (1487). Mais une nouvelle victoire remportée par Ouz-Bey sur Ali-Pacha (1488) inaugura une nouvelle ère de désastres pour les armes ottomanes. Le sultan se décida alors à signer la paix, abandonnant aux Égyptiens les villes tombées en leur pouvoir (1491).

Il fallait effacer la honte de ces revers : un triomphe éclatant sur les chrétiens pouvait seul rendre aux Osmanlys leur prestige. La mort de Mathias Corvin et l'anarchie qui en résulta en Hongrie firent concevoir à Bayezid II l'espoir de pouvoir se rendre maitre de Belgrade.

Khadim-Suleyman-Pacha envahit la Hongrie pendant qu'un Cm d'observation bloquait Belgrade, la ville devant laquelle avaient échoué Murad II et Mohammed-el Fathy. Le pacha essuya un échec complet dans sa double tentative ; battu dans les montagnes de la Transylvanie, il fut obligé de repasser précipitamment le Danube et de lever le siège de Belgrade en abandonnant tous ses approvisionnements (1492). Le sultan, de son côté, avait pénétré en Allemagne : la Carinthie, la Carniole, la Styrie furent mises à feu et à sang. Il faut lire dans les chroniqueurs contemporains le récit émouvant des atrocités sans nom commises par les envahisseurs, pour se faire une idée des souffrances qu'eurent à éprouver ces malheureuses provinces.

L'armée impériale, commandée par le comte de Kinis, rencontra les musulmans près de Villak en Carinthie et leur livra une bataille acharnée qui se termina par la déroute complète des Ottomans[2].

Les vainqueurs rivalisèrent de cruautés avec leurs adversaires. Par ordre de Kinis, une partie des prisonniers fut cousue dans des sacs et jetée à l'eau ; les autres furent écorchés vivants, broyés sous des meules, rôtis ou jetés en pâture à des porcs affamés ; Ali-Pacha-Michalogli fut fusillé sur le champ de bataille (1493).

Un autre Ali-Pacha, gouverneur de Semendria, n'était pas plus heureux. Il revenait d'une incursion fructueuse en Transylvanie, quand, au défilé de la Tour-Rouge, il se heurta aux Hongrois d'Étienne de Thelegd : il v perdit quinze mille hommes, son butin et ses esclaves.

Ces revers n'arrêtèrent pas les ravages des Ottomans : l'année suivante (1494), Yacoub-Pacha dévastait de nouveau la Styrie. Cerné dans le défilé du Pas-de-Sadhor par les seigneurs croates, il s'ouvrait un passage par une victoire. Une trêve de trois ans (1495) mit fin aux hostilités avec la Hongrie et les armées ottomanes continuèrent leur système de dévastation dans les provinces vénitiennes. Excité, en secret, par les agents de Naples, de Florence et de Milan, le sultan, violant la paix conclue avec Venise, faisait investir Lépante par terre et par mer (1498). La défaite de l'escadre vénitienne à Sapienza décida du sort de la place, qui se rendit à Daoud-Pacha. En même temps, Iskender-Pacha, gouverneur de Bosnie, envahissait le Frioul et la Carinthie, passait le Tagliamento et s'avançait jusqu'à Vicence : cent trente-deux bourgs ou villages étaient réduits en cendres ; la Carniole et la Carinthie agonisaient dans le sang et les ruines (1498-1499).

Le Kapoudan Daoud-Pacha, poursuivant ses succès, avait successivement conquis Modon, Navarin[3] et Coron ; mais il échouait à Nauplie de Malvoisie, vaillamment défendue par le brave Contarini (1500). Venise, se voyant incapable de lutter à elle seule contre les forces de l'empire ottoman, implora le secours des princes chrétiens : une ligue se forma où entrèrent le pape et la Hongrie.

La France et l'Espagne fournirent une escadre qui rallia les galères vénitiennes et pontificales. L'offensive fut prise vigoureusement sur tous les points : Benedetto Pesaro anéantit complètement à Voïssa une escadre ottomane de douze vaisseaux ; Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine, brûlait les côtes de l'Asie Mineure, et les galères du pape ravageaient les possessions ottomanes de l'Archipel (1501).

La victoire navale de Preveza, gagnée par l'amiral vénitien Pesaro ; la prise de Sainte-Maure par les escadres alliées ; la malheureuse issue de l'expédition entreprise contre Chypre, victorieusement défendue par Nicolaï Capello ; une nouvelle rébellion des tribus de la Karamanie, toutes ces circonstances décidèrent Sultan-Bayezid à faire la paix (1503).

La République ne gardait de ses conquêtes que Céphalonie et cédait en outre Modo ; Coron et Lépante ; une trêve de sept ans était en même temps conclue avec Wladislas, roi de Hongrie.

 

Premiers rapports entre la Russie et la Turquie. Révolte des fils de Bayezid ; sa mort (1512).

Quelques années auparavant, avaient commencé les premiers rapports de l'empire ottoman avec la Russie.

Dès le neuvième siècle, sous les premiers Rurikovitch, les Russes avaient porté la terreur dans l'empire byzantin : quarante mille Varègues étaient même venus mettre le siège devant Constantinople. Morcelés en une foule de petites principautés, ils furent presque tous asservis par les Mongols jusqu'en 1481, époque à laquelle Ivan grand-duc de Moscou, chassa les Tartares et réunit sous son sceptre la majeure partie des États de la Russie. En 1492, par l'intermédiaire du khan de Crimée, il rechercha l'alliance du sultan.

En 1495, une ambassade moscovite arriva à Stamboul, et, quatre ans plus tard, le grand-duc obtenait, pour les marchands russes, des avantages commerciaux.

Renonçant à la guerre, Sultan-Bayezid s'adonna à l'administration intérieure de l'empire. Un tremblement de terre d'une violence extrême faillit détruire Constantinople (14 septembre 1500) : mille soixante-dix maisons, cent neuf mosquées furent renversées ; les murs du sérail et les remparts s'écroulèrent. La mer envahit la ville. Pendant quarante-cinq jours, les secousses se succédèrent les unes aux autres sans discontinuer. Gallipoli, Demotika, Tchorlou n'étaient plus qu'un amas de ruines. Andrinople ne fut guère mieux traitée.

Pour consolider son autorité, Bayezid II avait partagé l'administration des provinces entre ses fils et ses petits-fils : c'était une faute, et cette mesure n'amena que la guerre civile. Les gouvernements de Trébizonde, Amassia, Tekich, Karamanie avaient été distribués à ses fils Sélim, Ahmed, Korkhoud et Chehinchah, et le gouvernement de Boli donné à Suleyman, fils de Sélim. Sur les plaintes d'Ahmed, le sultan revint sur cette dernière décision et donna à son petit-fils le gouvernement de Kaffa, en Crimée. La guerre ne tarda pas à éclater entre ces princes, qui tous prétendaient au trôna et escomptaient d'avance la mort de leur père.

La mort de Chehinchah laissait Korkhoud héritier légitime du sceptre ; mais les janissaires avaient résolu de porter au pouvoir Sélim. Cette milice brutale considérait le jeune prince comme indigne de régner à cause de son amour des arts et des sciences, tandis qu'elle se sentait attirée par le caractère bouillant et l'humeur guerrière de son frère. Confiant dans l'appui des janissaires, Sélim quitte son gouvernement, se rend auprès de son fils Suleyman et se déclare indépendant. Bayezid, accablé par l'âge et les infirmités, menacé dans Andrinople par l'armée de son fils rebelle, lui accorde les sandjaks de Semendria, de Widdin et d'Aladja-Hyssar. Korkhoud ne voulut pas être moins favorisé que son frère ; il leva l'étendard de la révolte en Asie et s'empara du gouvernement de Sarou-Khan. Ses troupes commandées par un fanatique connu sous le nom de Chéïtan-Kouli (esclave du Diable) anéantirent l'armée du Beïlerbey d'Anatolie. Cette défaite fournit à Sélim l'occasion désirée de ne pas se rendre à Semendria : sous prétexte d'offrir son appui à son père, il rétrograde et, malgré les ordres du sultan, marche sur Andrinople. Battu complètement il s'enfuit chez son beau-père, le khan des Tartares de Crimée.

Le grand-vézir, Ali-Pacha, marchait contre Chéïtan-Kouli. Cerné dans la vallée de Kieil-Kyïa, le chef rebelle s'ouvrit un passage en exterminant le corps d'armée qui lui barrait la route ; poursuivi par Ali-Pacha, il fit face et engagea la bataille. La mort des deux commandants en chef mit fin à l'action sans décider la victoire. Privées de leur redoutable général, les troupes de Chéïtan-Kouli se dispersèrent et cherchèrent un asile en Perse, commettant sur la route tous los méfaits possibles.

La prise d'armes d'Ahmed qui venait de s'emparer de Koniéh, décida le sultan à rappeler Selim et à lui rendre son gouvernement de Semendria.

Le retour de Sélim fut une marche triomphale, les janissaires se portèrent tumultueusement au sérail pour forcer le sultan à abdiquer en faveur de leur protégé. Ils se présentèrent devant Bayezid, qui leur demanda ce qu'ils voulaient.

« Notre padischâh est vieux et malade, dirent-ils, nous voulons à sa place Sultan-Sélim. — Je lui cède l'empire, répondit le vieil empereur, que Dieu bénisse son règne. »

Vingt-trois jours plus tard, Bayezid mourait ! Le poison avait aidé la nature, trop lente au gré de Sélim, à le délivrer d'un remords vivant (1512).

D'un caractère doux, de mœurs simples, aimant le repos, les sciences et la poésie, il ne fit la guerre que forcé par les circonstances. Les écrivains orientaux lui ont donné le surnom de Soufi (philosophe contemplateur). L'assassinat de son frère Djem ne peut servir de base à Une accusation de cruauté ; le fratricide était une loi d'État depuis Mohammed II ; il fallait mettre le trône à l'abri des tentatives d'un prétendant audacieux, et épargner à l'empire les calamités de la guerre civile. C'est l'application la plus barbare de la vieille devise romaine, dans toute sa grandiose et terrible horreur :

Salus populi suprema lex exto.

Les routes furent réparées, trois ponts construits sur le Kizil-Ermak, à Osmandjik, sur le Sakaria et le Kodos (Hermus). Enfin, le premier des souverains ottomans, il entretint des relations diplomatiques suivies avec les puissances chrétiennes.

 

Sélim Ier fait massacrer sa famille.

Le jour même où Bayezid partait pour Demotika, son successeur était obligé de se plier aux insolentes exigences des prétoriens à qui il devait le trône. Rangés en haie sur le passage de Sultan-Sélim, les janissaires réclamaient arrogamment la gratification qu'ils avaient arrachée autrefois à la faiblesse de son père, lors de son avènement au trône, et qu'ils regardaient désormais comme un droit. Un refus était dangereux, le sultan leur accorda trois mille aspres par tête.

Ces largesses avaient épuisé le Trésor : pour remplir ses coffres vides, Sultan-Sélim frappa tous ses sujets d'une contribution extraordinaire, et éleva à 5 le droit de 3 pour 100 que payaient les marchandises importées dans ses Etats par les navires ragusains.

Il fallait de l'argent à tout prix pour soutenir la lutte contre Ahmed, gouverneur d'Amassia, qui revendiquait le trône les armes à la main.

Ala-Eddin, fils d'Ahmed, s'était emparé de Brousse et menaçait Constantinople, tandis que Mustapha-Bey, gouverneur d'Angora, livrait cette ville au prince Ahmed. Imitant les exemples de ses prédécesseurs, Selim Ier, pour prévenir l'éventualité d'une compétition de la part de ses proches, ordonna le massacre général de sa famille ; cinq de ses neveux tombèrent sous les coups des bourreaux.

Le meurtre de Korkhoud suivit de près ; chassé de Magnésie, il resta vingt jours caché dans une caverne. Il se sauva ensuite dans la province de Tekieh ; mais, découvert dans sa fuite, il fut arrêté et mis à mort.

Ahmed cependant s'avançait à la tête de vingt mille hommes. Un premier combat fut défavorable à Sélim, mais son adversaire ne sut pas profiter de sa victoire. Une nouvelle bataille, livrée dans la plaine de Yéni-Schékir (24 avril 1513), se termina par la défaite d'Ahmed, qui, désarçonné par son cheval, fut pris et égorgé. Avant de mourir il fit remettre à son frère un anneau d'un grand prix, en le priant d'excuser le peu de valeur de ce souvenir.

 

Les schiites et Schah-Ismael (1514). Bataille de Tchaldiran. Conquête du Kurdistan.

Dès que la mort eut débarrassé le sultan de tous ses compétiteurs, les puissances étrangères se hâtèrent de lui envoyer des ambassadeurs : la Moldavie, la Valachie, la Hongrie et Venise renouvelèrent les anciens traités ; seul le schah de Perse, Schah-Ismaël, partisan déclaré d'Ahmed, s'abstint de féliciter le nouveau padischâh.

Pendant les dernières années du règne de Bayezid, une révolution à la fois politique et religieuse avait élevé sur les ruines des empires tartares et turcomans le nouvel empire persan des Sephis ou Sofis.

Au commencement du quatorzième siècle, vivait à Erdebil un scheïkh schiite, renommé pour sa sainteté, nommé Saffieddin. Ses descendants cherchèrent à baser une domination politique sur leur autorité religieuse ; mais pendant un siècle leurs efforts furent vains. Enfin, vers 1400, l'un d'eux, Ismaël, commença la fortune de sa famille. Son arrière-petit-fils Djouneïd, protégé par Ouzoum-Hassan, mena une vie d'aventures guerrières et fut tué par un prince de Chirvan. Son fils Haider vécut et mourut comme son père. Son fils Ismaël résolut de venger sa famille ; moitié guerrier, moitié prophète, il conquit le Chirvan à la tête d'une armée de schiites. Intervenant dans les querelles des petits-fils d'Ouzoum-Hassan, il s'établit à Tebriz. L'Irak-Arabi, le Khorassan, le Diarbekir, le Kurdistan, furent successivement subjugués : en 1510, sa domination s'étendait du golfe Persique à la mer Caspienne, des sources de l'Euphrate jusqu'au-delà de l'Oxus.

Schah-Ismaël avait accueilli à sa cour les rivaux du sultan, il avait essayé d'entraîner l'Égypte dans une ligue contre les Osmanlis ; à tous ces griefs politiques se joignaient les haines religieuses. La querelle des Schiites et des Sunnites ensanglantait l'islamisme depuis des siècles : la doctrine schiite prêchée par Chéïtan-Kouli, protégée par Schah Ismaël, devenue article de foi pour tous les Persans, avait fait de nombreux prosélytes parmi les Ottomans.

Sélim, sunnite fanatique, voulut couper court aux progrès des schiites, une Saint-Barthélemy fut organisée et quarante mille schiites furent égorgés. Schah-Ismaël prit les armes pour venger ses coreligionnaires (1514).

Le Scheïkh-ul-Islam, à Constantinople, délivra un fetwa dans lequel il proclamait la sainteté de la guerre entreprise pour la défense de la vraie croyance, et déclarait qu'il y avait plus de mérite à tuer un persan schiite que soixante-dix chrétiens. A la tête de cent quatre-vingt mille hommes, Sélim envahit les États du schah ; il fallait à une armée si nombreuse d'immenses approvisionnements ; les Persans avaient brûlé tout le pays et se retiraient devant les Ottomans, refusant sans cesse le combat. Le Beïlerbey de Karamanie, Hemdem-Pacha, osa faire des représentations au sultan sur le danger quo courait l'armée en s'enfonçant dans ces déserts. La mort fut le prix de sa franchise. Fatigués de ces souffrances sans gloire, les janissaires donnèrent un libre cours à leurs murmures.

Le sultan s'avança fièrement au milieu des mutins et par son énergie comprima la révolte.

L'armée ottomane marchait sur Tebriz, quand elle se heurta à l'armée persane campée sur les hauteurs qui dominent la plaine de Tchaldiran (23 août 1514).

Dans le conseil de guerre tenu la veille de la bataille, tous les vézirs opinaient pour qu'on donnât à l'armée au moins vingt-quatre heures de repos ; seul, Piri-Pacha fut d'un avis contraire, basant son opinion sur le danger qu'il y aurait de laisser le temps de la réflexion aux akindsis, dont un grand nombre professaient, au fond du cœur, la doctrine des schiites. Sélim, qui n'aspirait qu'à livrer bataille, s'écria : « Voilà le seul homme de bon conseil que j'aie trouvé dans mon armée ! Quel malheur pour l'empire qu'il n'ait pas été depuis longtemps grand-vézir ! » La bataille s'engagea, les Ottomans étaient épuisés par les fatigues et les privations, leur cavalerie presque démontée ; mais leur artillerie formidable leur assura la victoire sur les Persans, qui ne pouvaient leur opposer un seul canon. Cependant Schah-Ismaël avait fait plier l'aile gauche de l'ennemi et allait tourner les Osmanlis quand une double blessure au bras et au pied le renversa à terre. Découragés par la chute de leur roi, foudroyés par les décharges de l'artillerie, les Persans reculèrent, et la retraite ne tarda pas à se changer en déroute. Le camp ennemi, les bagages, le trésor et le harem du schah tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Tous les prisonniers furent massacrés sur le champ de bataille, sauf les femmes et les enfants. Le sultan, maître Tebriz, comptait prendre son quartier d'hiver à Kara-Bagh, pour continuer sa marche au printemps ; mais une révolte des janissaires, qui soupiraient après le retour, l'obligea à rétrograder sur Amassia. C'est là qu'il reçut quatre ambassadeurs du roi de Perse venant réclamer, au nom de leur maître, son épouse favorite, faite prisonnière à la bataille de Tchaldiran. Violant le caractère sacré des ambassadeurs et les principes du droit musulman : Aucun mal ne doit atteindre les ambassadeurs. L'ambassadeur ne fait que remplir la mission qu'il a reçue, le sultan fit jeter les envoyés en prison et força la sultane à épouser son ministre Tadjik-Zadé-Dja'fer-Tchélébi.

Le prince de Zoul-Kadriïe, allié du schah, fut battu et tué à Tourna-Dagh (montagnes des grues) ; ses quatre fils faits prisonniers furent égorgés et leur tête fut envoyée au sultan d'Égypte, comme un présage du sort qui l'attendait (1515).

Une nouvelle sédition de janissaires força Selim à revenir à Constantinople ; dissimulant son ressentiment, il prit les mesures nécessaires pour tirer vengeance de toutes ces révoltes successives. Les janissaires, disséminés, furent cernés et désarmés. Les mutins rejetèrent tout sur leur chef Iskender-Pacha, sur le Seghan-Bachi-Osman, et sur le Kazi-Askir-Dja'fer-Tchélébi. Les deux premiers furent décapités ; quant au troisième, revêtu de la haute dignité de juge de l'armée, on fit semblant d'observer avec lui les formes de la légalité. Le sultan le fit appeler et lui demanda quelle peine mériterait celui qui exciterait les soldats à la révolte : « La mort », répondit sans hésiter Dja'fer. « Tu viens de prononcer ta sentence », reprit le sultan. Dja'fer essaya inutilement de démontrer son innocence ; le sultan resta sourd à toutes les explications. Plus tard, il est vrai, il rendit justice à son ministre en proclamant son innocence et en déplorant sa précipitation.

Pour prévenir les révoltes des janissaires, il réorganisa leur état-major. Il partagea le commandement supérieur du corps entre deux chefs, l'Aga et le Koul-Kiahya[4] dont il se réserva la nomination.

A la suite de la bataille de Tehaldiran, le Kurdistan s'était soulevé contre la domination persane, et les habitants du Diarbekir (ancienne Mésopotamie) avaient re connu l'autorité des sultans. Kara-Khar, lieutenant de Schah-Ismaël, voulut faire rentrer le Diarbekir dans l'obéissance et vint mettre le siège devant la capitale Kara-Amid (Amid la Noire). Battus par Idris, historiographe du sultan, et par Baykli-Mohammed, les assiégeants furent contraints de lever le siège. Mardin se rendit aux vainqueurs ; mais la forteresse défendue par le brave Suleyman-Khan résista énergiquement.

« Ce fort est l'oiseau Anka, dont le nid est si haut placé que le chasseur ne saurait l'atteindre ; c'est un prince dont nul n'ose demander en mariage la fille depuis longtemps nubile et cependant toujours vierge ; car élevé sur la cime de la montagne, il ne présente que tours sur tours. Il n'y a aucune différence entre sa voûte et la voûte du ciel, si ce n'est que celle-ci se meut incessamment et que la sienne reste au contraire inébranlable. Derrière ce fort est une vallée aussi étendue que l'âme des justes. Ailleurs sont des rochers à pic que les plus entreprenants n'osent escalader et dont les formes tourmentées présentent un alphabet de pierre qu'il est impossible de déchiffrer. Le chemin s'élève et passe de fort en fort, de porte en porte. La ville qui entoure le château comme une bordure, en reçoit des vivres et de l'eau ; elle résiste à toute action bonne ou mauvaise, parce qu'elle tire sa nourriture du ciel[5]. »

Après un blocus de plus d'une année, la forteresse fut contrainte de capituler, et la garnison passée au fil de l'épée (1515). Dans l'intervalle, une victoire remportée par Büykli-Mohammed sur la Kara-Khan avait donné aux Osmanlys la ville de Husu-Keïfa et les forts de Sindjar, Arghana, Biredjik et Djermik. Tout le pays se soumit alors sans résistance, et le Dia.rbékir fut incorporé àl'empire ainsi que le gouvernement de Mossoul.

 

Conquête de l'Égypte ; son organisation. Mort de Selim Ier (1520) ; son caractère. Djemali.

La guerre avec les Perses n'était pas terminée que le monarque ottoman tourna ses armes contre Kansou-Gahwri, sultan d'Égypte. Pour éviter la guerre, Kansou-Gahwri envoya à Sélim un ambassadeur, chargé de négocier la paix entre la Perse et l'empire ottoman. Sans respect pour le caractère sacré de l'ambassadeur, Sélim ordonna de lui trancher la tête et de massacrer toute sa suite. Les supplications de Younis-Pacha firent révoquer cet ordre déloyal ; Moghol-Bey, après avoir eu la barbe et les cheveux rasés, fut coiffé d'un bonnet de nuit et renvoyé à son maitre sur un âne galeux. A cette insulte le sultan mameluck se décida à combattre. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Dolbek. La puissante artillerie des Ottomans et la trahison d'un corps de treize mille Djelbans[6], qui restèrent inactifs, au lieu de charger au moment décisif, donnèrent la victoire aux Ottomans. Kansou-Gahwri, âgé de quatre-vingts ans, périt dans la déroute. Alep, Damas se rendirent sans résistance ; les émirs arabes, les montagnards du Liban firent leur soumission ; et toute la Syrie tomba au pouvoir du vainqueur, qui reçut, à la prière publique, le titre de Serviteur des deux villes saintes de Médine et de la Mecque, titre jusqu'alors réservé exclusivement aux sultans mamelucks, comme successeurs des khalifes (1516).

Pendant que Sélim organisait sa nouvelle conquête, les Mamelucks avaient élu un nouveau chef. Touman-Bey était monté sur le trône. Le monarque ottoman lui oilrit la paix à condition de reconnaître la suzeraineté de la Porte. L'insolence des envoyés ottomans poussa un des courtisans du roi d'Égypte, Alan-Bey, à les faire assassiner. Après une pareille violation du droit de gens, il ne restait plus d'autre alternative que la guerre. Djamberli-Ghazali est battu à Gaza par le vézir Sinan-Pacha, à qui son artillerie assure la victoire, et la Palestine se soumet : cependant, le sultan hésitait à envahir l'Égypte, quand Khair-Bey, Koch-Kadern et Djamberli-Ghazali, quo l'élection de Touman-Bey avait déçus dans leurs espérances ambitieuses, vinrent le trouver, l'assurant que le pays dépourvu de forteresses était d'une conquête facile, et se chargèrent de lui faciliter les moyens de subsistance pendant la traversée du désert.

Le 22 janvier de 1517, l'aimée ottomane offrait le combat à Touman-Bey dans les plaines de Radama. Les Mamelucks firent des prodiges de valeur ; mais malgré leur bravoure chevaleresque et d'éclatants faits d'armes, ils durent céder devant le feu des canons ottomans, auxquels ils ne pouvaient opposer que le galop rapide de leurs chevaux. Le sultan courut les plus grands dangers. Au plus fort de la bataille, un corps d'élite, commandé par Touman-Bey lui-même, Kourt-Baï et Alan-Bey, ses deux plus intrépides lieutenants, renversant tout devant lui, s'ouvrait un passage sanglant jusqu'à Sélim, que les trois héros avaient fait serment de tuer ou de prendre. Heureusement pour ce prince, ils prirent Sinan-Pacha pour le padischâh et Touman-Bey l'étendit à ses pieds. Les deux généraux égyptiens, dans le même instant, frappaient d'un coup mortel Mahmoud-Bey et Ali-le-Kaznedar. Ce ne fut qu'à grand'peine que Sélim put être dégagé par les janissaires.

Le Caire se rend au vainqueur ; mais Touman-Bey pénètre, la nuit, dans la ville et massacre la garnison ottomane. La ville fut assiégée et reprise après un combat acharné de trois jours et de trois nuits.

Sélim proclama une amnistie générale, et lorsque, confiants en sa parole, huit cents Mamelucks se furent constitués prisonniers, il les fit décapiter ; non content de cette infamie, le sultan ordonna un massacre général des habitants.

Un seul chef mameluck, le brave Kourt-Baï, caché dans une maison du Caire, avait survécu à ses frères d'armes. Sélim lui fit remettre par un de ses amis du drap et le Koran. Ces présents constituaient un engagement sacré : Kourt-Baï, malgré les preuves nombreuses de la déloyauté du sultan, n'hésita pas à se confier à cette parole solennelle. Dans l'entrevue, le héros mameluck ne démentit pas un seul instant la fierté et la grandeur de son caractère :

« Tu es le héros des chevaux, lui dit le sultan ; où est maintenant ta valeur ? — Elle m'est restée toujours. — Sais-tu ce que tu as fait à mon armée ? — Parfaitement. » Le sultan ayant parlé avec étonnement de l'audacieuse attaque qu'il avait tentée, Kourt-Baï exalta la brillante valeur des Mamelucks et parla avec mépris de l'artillerie : « Sous le règne d'Eschref-Kansou, un Mauritanien apporta, en Egypte, des boulets ; mais ce grand prince repoussa cette innovation comme une lâcheté. N'est-il pas un assassin celui qui donne la mort de loin sans oser contempler son adversaire ? Le Mauritanien s'écria : — Qui vivra, verra cet empire périr par ces boulets ! — Il a dit vrai et Dieu seul est tout-puissant. »

Cette grandeur d'âme exaspéra le barbare vainqueur, et Kourt-Baï mourut comme il avait vécu, sans peur. Touman-Bey, retiré sur la rive orientale du Nil, réunit les débris des Mamelucks, et, renforcé de cinq à six mille Arabes, attaqua à l'improviste les troupes ottomanes, leur tua six mille hommes et les força à se retirer sur le Caire.

Lassé de cette lutte, Selim offrit la paix à Touman-Bey aux mêmes conditions qu'auparavant. Mustapha-Pacha, chargé de cette négociation, fut massacré avec sa suite par les Mamelucks en représailles du meurtre de Kourt-Baï. Sélim répondit par l'exécution de quatre mille Mamelucks et de soixante beys. L'intrépide Touman-Bey, cantonné dans le Delta, harcelait sans cesse les troupes ottomanes, ne leur laissant ni trêve ni repos. Pour en finir, Selim marche contre lui, à la tête de quarante mille hommes. Abandonné pax les Arabes, Touman-Bey, incapable de continuer plus longtemps une lutte si disproportionnée, se retira auprès du scheïkh arabe Hassan-Mér, dont il avait été le bienfaiteur. Quelques jours après, le perfide Arabe avait violé les lois sacrées de l'hospitalité et de la reconnaissance : Touman-Bey était au pouvoir du sultan : « Dieu soit loué ! s'écria Sélim, l'Égypte est maintenant conquise. » Dans toute cette guerre, la fortune avait favorisé Sultan-Sélim ; mais le beau rôle fut toujours aux chefs mamelucks dont la fierté, la bravoure, la grandeur d'âme ne faiblirent pas un instant.

Sélim reprocha à son prisonnier sa violation du droit des gens en la personne des ambassadeurs ottomans et son refus de reconnaître la suzeraineté de la Porte. Le prince égyptien répondit que Sélim avait le premier donné l'exemple de cette violation du droit des gens, et que Alan-Bey avait agi sans ordres ; tout prince devait défendre, par les armes, l'empire que Dieu lui avait donné : « Mais toi, ajouta-t-il, comment pourras-tu justifier devant Dieu ton injuste agression ? » Sélim, étonné, exposa les raisons qui l'avaient décidé à entreprendre la guerre :

« Sultan de Roum, tu n'es pas coupable de la chute de notre empire, mais bien ces traîtres, » dit alors Touman-Bey en montrant Kaïr-Baï et Ghazali. Le sultan traita d'abord l'illustre captif avec tous les égards dus à son noble caractère ; mais bientôt, sur les insinuations perfides des traîtres Kaïr-Baï et Ghazali, il ordonna le supplice de son prisonnier : le dernier sultan mameluck fut pendu à la porte du Caire (13 avril 1517).

La Mecque enchaînée au sort de l'Égypte passa avec ce vaste pays sous le joug ottoman.

L'Égypte ne dut payer de tribut que dans les années mi la crue du Nil serait suffisante à l'ouverture du canal qui en conduit les eaux au milieu du Caire.

Les Mamelucks domptés, mais non détruits, conservèrent l'administration du pays. Les vingt-quatre beys qui le gouvernaient sous l'autorité des sultans mamelucks, continuèrent à subsister. Le sultan balança seulement leur autorité par celle d'un pacha qu'il établit gouverneur général et président du Conseil.

Tant que la Porte fut puissante et put elle-même prêter secours à ses gouverneurs, les vices de cette organisation ne se firent pas trop sentir ; mais, quand elle fut affaiblie, les beys reprirent toute l'autorité, et les pachas, réduits à. un vain titre, devinrent, en quelque sorte, les prisonniers et les otages des Mamelucks.

Au point de vue judiciaire, l'Égypte forma un troisième département, au quatrième ordre de la magistrature, sous la juridiction des Kazi-Askers d'Anatolie.

Après avoir confié l'administration du pays à Kaïr-Baï, le sultan reprit le chemin de la Syrie, emmenant avec lui les dépouilles de l'Égypte. Au sortir du désert de Katiré, le sultan dit à Younis-Pacha : « Voilà l'Égypte derrière nous, et, demain nous serons à Gaza. — Quel est le fruit de tant de peines ? répondit hardiment le grand-vézir, la moitié de l'armée a péri dans les combats ou dans les sables, et l'Égypte est gouvernée par des traîtres. » Cette remontrance coûta la vie au grand-vézir, que remplaça Piri-Pacha.

Les trois années qui suivirent furent consacrées à l'administration intérieure du pays ; l'impôt public fut organisé en Syrie, et le cadastre de ce riche pays, dressé par les agents du fisc.

Le 22 septembre 1520, Selim mourait des suites d'une imprudence, au moment où il faisait les préparatifs d'une nouvelle expédition.

D'une activité dévorante, d'un esprit pénétrant, ce prince donna tous ses soins aux affaires de l'empire : poète distingué, il a laissé un recueil d'odes persanes, turques et arabes ; protecteur des savants et des lettrés, il les revêtit des plus hauts emplois.

Il se déguisait fréquemment et se mêlait au peuple, pour se renseigner par lui-même et voir de ses yeux s'il ne se commettait pas quelque infraction aux lois Les coupables étaient punis avec une rigueur d'autant plus grande que son caractère le poussait à la barbarie et à la tyrannie. Surnommé par ses contemporains Yawouz (inflexible), il justifia cette épithète par les cruautés de son règne Le poste de grand-vézir était si périlleux, sous ce prince ombrageux et jaloux de son autorité despotique, qu'il était passé en usage de dire à son ennemi : « Puisses-tu être le vézir de Sultan-Sélim ! » Il fit périr ses frères, ses neveux, probablement son père, sept vézirs et un nombre incalculable de malheureux de tous rangs et de toutes conditions. Seul, le mufti Djemali[7] put garder avec le sultan son franc parler, sans s'attirer sa colère ; son courage et son humanité triomphèrent plusieurs fois de la sévérité du souverain. Il fit révoquer une sentence de mort prononcée contre cent cinquante employés du Trésor et obtint leur réintégration dans leurs emplois. Quatre cents négociants avaient été condamnés à. être pendus, pour avoir contrevenu à la défense de trafiquer de la soie avec la Perse ; Djemali plaidait leur cause avec éloquence ; le sultan impatienté lui dit brusquement : « Ne te mêles pas des affaires de l'Etat. » Le mufti indigné se retira sans daigner saluer Sélim. La noble insistance de Djemali épargna une mauvaise action au sultan, qui se rendit aux conseils du vertueux prêtre et fit grâce aux coupables. Pour lui témoigner son estime, il voulut lui confier les deux postes les plus éminents de la magistrature en le nommant juge d'Anatolie et de Roumélie. Djemali refusa, ayant fait vœu à Dieu de ne jamais accepter de fonctions publiques. Ce grand homme étendit sa sollicitude protectrice aussi bien sur les chrétiens que sur les musulmans. Après le massacre des Schiites, Sélim voulut aussi exterminer les chrétiens. Prévenu par Djemali, et encouragé par lui à cette démarche, le patriarche de Constantinople réclama du sultan l'exécution de la promesse de Mohammed-El-Fathyh, qui avait assuré aux chrétiens la vie et le libre exercice de leur culte. Le patriarche rappela à Sultan -Sélim que le Koran défend les conversions arrachées par la force et prescrit la tolérance. Le sultan se laissa persuader ; il se contenta de convertir les églises en mosquées et de faire bâtir d'autres temples en bois pour le culte chrétien.

 

 

 



[1] Département de la Creuse.

[2] Quinze mille prisonniers que les musulmans traînaient après eux, brisèrent leurs fers, pendant la bataille, et assaillirent en queue l'année ottomane.

[3] Ancien Pylos.

[4] Lieutenant-colonel général.

[5] Arabachah, Histoire de Timour.

[6] Esclaves mamelucks.

[7] Surnommé Zembilli-Mufti à cause de l'habitude qu'il avait de mettre, à sa fenêtre, un panier où on déposait des questions théologiques, auxquelles il répondait par la même voie.