Conquête de la Crimée.
Venise achète la paix (1479). — Campagne de Transylvanie. — Siège de Rhodes
(1480) ; mort de Mohammed (1481). — Le Kanoum-namé. — Les ulémas. — Les
Ottomans et les peuples vaincus.
Un
rejeton de la race de Djenghis-Khan, Dewlet-Ghéraï[1], avait, au moment de l'invasion
de Timour, fondé la dynastie des khans de Crimée. Sous ce
nom on désignait la presqu'île de Crimée, le Kouban, la Circassie et une zone
de terrain s'étendant des bords de la mer Noire dans l'intérieur des terres,
de la Moldavie jusqu'à Taganrok. Située entre le 46e et le 44e degré de
latitude, cette zone avait dans sa largeur trente ou quarante lieues et
comprenait de l'O. à l'E. le Yetitchekoule, le Dgamboyloug, le Yedesan et la
Bessarabie. Cette dernière province ainsi que la presqu'île de Crimée était
habitée par une population sédentaire ; les trois autres étaient peuplées par
les Nogaïs, tribus de pasteurs, qui vivaient sous la tente. La constitution
politique des Tartares présentait de grandes analogies avec celle de l'Europe
féodale. Aussitôt
après la famille souveraine, venaient celles de Chirine, de Mansour, de
Sedjoud, d'Arguin et de Baroun, qui fournissaient les cinq grands vassaux de
l'empire. Ces
anciens mirzas, descendants des compagnons de Djenghis-Khan, formaient la
haute noblesse, ils étaient toujours distingués des familles anoblies. Ces
dernières, réunies sous le nom de Mirza-Capikouly (Mirza, esclave
des princes), nommaient
un bey pour les représenter et siéger aux États, conjointement avec les cinq
grands vassaux. C'était la famille de Koudalak qui jouissait du droit de
fournir ; dans le plus âgé de ses membres, le représentant de toutes les
familles anoblies. Ces six beys composaient avec le suzerain le pouvoir
suprême. Afin
d'empêcher le khan de profiter de l'éloignement des grands vassaux pour
accroître son autorité à leurs dépens, le bey des Chirines représentait les
cinq autres beys et avait comme le souverain son khalga, son nouradin, ses
ministres. Ce chef de la noblesse tartare possédait le droit de convoquer les
beys, si leur réunion, négligée par le khan, importait aux affaires
publiques. Dans la
Crimée et dans la Bessarabie, les terres étaient partagées en fiefs nobles,
en domaines royaux et en possessions roturières. Les premières sont
héréditaires, ne payent aucune redevance et ne relèvent même pas de la
couronne. Les secondes forment le revenu de certaines charges, ou soit
distribuées à titre de présent par le souverain. A
défaut d'héritier, au septième degré, les biens nobles reviennent au khan, en
vertu du droit d'aubaine ; et chaque mirza, dans son fief, jouit des mûmes
droits sur les biens roturiers. Les
Nogaïs n'avaient point de ces distinctions de propriété territoriale ; les
mirzas partageaient avec leurs vassaux la communauté du sol. Retirés, pendant
l'hiver, dans les vallons habités par leurs hordes, ils percevaient, chacun
dans son aoul[2], une redevance en bestiaux et
en denrées. C'étaient eux qui répartissaient les terres arables entre leurs
vassaux. Le
droit de corvée, établi en Crimée, n'existait point chez les Nogaïs ; ils
payaient seulement la dîme au gouverneur de la province. Les
sultans mis à la tête de ce gouvernement prenaient le titre de seraskers et
étaient de véritables vice-rois. La première dignité, celle de khalga, est
toujours confiée par le khan à celui de ses parents dans lequel il a le plus
de confiance. Cette charge ; conférée autrefois à l'héritier présomptif,
donnait encore le droit de suppléer la souveraineté, dans le cas de la mort
du khan, jusqu'à l'arrivée de son successeur. Le
khalga commandait en chef les armées et dans son apanage héritait, comme le
khan, de tous les mirzas qui mouraient sans héritier au septième degré. La
charge de nourradin était également occupée par des sultans. Comme le khalga,
le nourradin a des ministres, mais dignitaires et fonctionnaires sont sans
emplois. La
troisième dignité, celle d'Or-Bey, prince d'Orkapy, ainsi que les
gouvernements des frontières, étaient confiés, tantôt à des sultans, tantôt à
des mirzas Chirines. La horde de Dgamboyloug était gouvernée par un caïmakan
du roi qui remplissait les fonctions de serasker. Mais tandis que les autres
gouverneurs commandaient toujours leurs troupes, même après leur réunion sous
les ordres du khan, du khalga ou du nourradin, il remettait le commandement
au général en chef. Il existait en outre deux dignités féminines : celles
d'Ala-Bey et d'Ouloukàni, données toujours par le khan : la première, à sa mère
ou à une de ses femmes ; la seconde, à l'aînée de ses sœurs ou de ses filles.
Plusieurs villages formaient l'apanage de ces princesses qui y rendaient la
justice par le ministère de leurs intendants. Toutes les terres devaient le
service militaire. L'assemblée
de grands vassaux fixait le chiffre de cavaliers que devait fournir chaque
famille. La
justice était rendue gratuitement dans toute l'étendue de la Tartarie : les
juridictions particulières la rendaient également gratis dans leurs
districts. Le tribunal du suzerain recevait les appels des tribunaux
particuliers. Les
Génois avaient compris l'importance de la Crimée : par la supériorité de
leurs armes et de leur tactique, ils avaient conquis la presqu'île et soumis
à leur joug les descendants de Djenghis-Khan. Pour mieux tenir les Tartares
dans la soumission, ils avaient favorisé l'ambition des prétendants : trois
khans, élus à la fois, se disputaient les lambeaux d'une royauté expirante et
avilie, pendant que le souverain légitime Mengli-Ghéraï était prisonnier dans
Mankoub. Campagne de Transylvanie :
Mohammed
ne pouvait laisser à ses vassaux de Péra une position qui commandait le
Bosphore ; aussi, à l'occasion de la guerre de Moldavie, il dirigea sur la
Crimée une flotte de trois cents voiles. La conquête de la Crimée fut
rapidement achevée par les Ottomans. Kaffa, Azof, Mankoub, furent enlevées
sans pertes, et les Génois ne possédèrent bientôt plus un pouce de terrain.
Mengli-Ghéraï, rétabli sur le trône, signa un traité qui soumettait à la
Porte la nomination de ses successeurs. Le khan des Tartares n'échappait au
joug des Génois que pour en subir un aussi pesant, mais moins humiliant.
Chacun des princes de la famille régnante eut l'espoir de parvenir au trône
par ses intrigues à Constantinople. La
flotte victorieuse se porta sur Akkerman, qu'elle enleva, et occupa les
bouches du Danube, pendant que le sultan, à la tête de cent mille hommes,
franchissait le fleuve. Étienne IV (l'athlète du Christ) appelle en vain à son secours
la Hongrie et la Pologne. Livré à ses propres forces, il ne désespère pas :
reculant devant l'armée musulmane, il l'attire dans la forêt de Roboëni, la
disperse et lui tue trente mille hommes (1476). Les
lieutenants du sultan n'étaient pas plus heureux. Ali-Bey et
Iskender-Mikhal-Ogli étaient battus en Transylvanie par René et François
Docy, et Mathias Corvin, élu roi de Hongrie, assiégeait Semendria (1476). Les
négociations entamées par la sérénissime République avaient échoué. Antoine
Lorédano, provéditeur de Venise, ravagea les côtes de l'Asie Mineure ; les
armées ottomanes échouèrent devant Lépante. Croïa, après un blocus d'un an et
une défense désespérée, fut forcée par la famine de capituler (1477). Selon son habitude, Mohammed
viola la capitulation, et, sauf quelques prisonniers dont il espérait une
grosse rançon, il fit trancher .1a, tête à toute la garnison. Scutari
est alors investie pour la seconde fois : pendant deux mois, la ville essuie
un bombardement effroyable ; malgré la ruine de leurs remparts, les assiégés
ne se découragent pas ; les Ottomans donnent en vain l'assaut, ils perdent
douze cents hommes. Quelques jours plus tard, une nouvelle attaque a le même
résultat : l'élite de l'armée assiégeante avait péri, le sultan donne le
signal de la retraite en s'écriant avec douleur : « Pourquoi faut-il que
j'aie jamais entendu prononcer le nom de Scutari ! » (1478). Mais Venise était à bout de
forces : elle accepta les conditions du sultan et lui céda Scutari. Les
habitants évacuèrent la ville, librement, grâce à la précaution qu'ils
avaient eue de se faire donner des otages par les musulmans (janvier 1479). Avec le traité de paix fut
signé un traité d'alliance entre le Grand Seigneur et la République : le
sultan s'engageait à aider cette dernière contre ses ennemis, Selon
l'expression méprisante de l'historien musulman, il soutenait les chiens
contre les porcs et les porcs contre les chiens. Libre de tout souci,
Mohammed tourna toutes ses forces contre la Hongrie. Au commencement
d'octobre (1479), quarante mille hommes, sous le commandement de douze
pachas, envahissent la Transylvanie. Mais chacun des généraux ottomans
voulait commander en chef, nul ne voulait obéir ; ces tiraillements dans le
commandement portèrent leurs fruits. Étienne Batory, voïvode de Transylvanie,
et le comte de Temesvar, général de Mathias Corvin, défirent les musulmans
dans la plaine de Kenger-Mesir. Les vainqueurs se souillèrent des cruautés
les plus grandes : sur les corps palpitants des musulmans, on dressa des
tables où le vin coula à flots ; enivré de sang et de vin, le comte Kinis de
Temesvar prit un cadavre entre ses dents et exécuta ainsi une danse
guerrière. Le lendemain, pour célébrer les funérailles de Batory, mort dans
les bras de la victoire, il fit élever des pyramides avec les cadavres des
vaincus et égorgea tous les prisonniers sur son tombeau (13 octobre
1479). Cet
échec ne découragea pas les musulmans dont les hordes ravagèrent, l'année
suivante, la Styrie, la Carinthie et la Carniole, pendant que le sultan
Mohammed s'emparait des États de Boudak qui régnait sur une partie de
l'ancienne Cappadoce (1480). Ce fut la dernière expédition du conquérant en Asie ; désormais
l'Europe attira toute son attention. Siège de Rhodes (1480). Mort de
Mohammed (1481).
Guédik-Ahmed
s'empare de Zante et de Sainte-Maure et le sultan conçoit la pensée
audacieuse de conquérir l'Italie. Venise, en guerre avec Ferdinand le
Catholique, l'excite à envahir la Pouille et la Calabre, anciennes
possessions de l'empire d'Orient jusqu'au dixième siècle. Se prétendant
l'héritier des Césars de Byzance, Mohammed investit Otrante et l'emporte
d'assaut (14
août 1480), pendant
que Messih-Pacha faisait voile vers Rhodes, avec mission d'en chasser les
chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Créé
lors des croisades, pour veiller à la défense des lieux saints, l'ordre
militaire et religieux des Hospitaliers de Saint-Jean avait reçu du pape
l'île de Rhodes, après la perte de la Palestine. Fidèles aux statuts de
l'Ordre, les chevaliers n'avaient cessé de combattre les musulmans ; leurs
galères avaient, plus d'une fois, porté la terreur et la dévastation sur le
littoral ottoman. C'était un ennemi irréconciliable qu'il fallait écraser. Le
23 mai, une flotte ottomane, forte de cent soixante voiles, parut devant
Rhodes, et Messih-Pacha débarqua au pied du mont Saint. Étienne, à l'orient
de la ville. Les travaux du siège, dirigés par un transfuge allemand, connu
sous le nom de maître George, furent vigoureusement poussés. Le grand-maître,
Pierre d'Aubusson de la Feuillade, n'avait rien négligé pour mettre la place
en état de bien recevoir l'ennemi. Tous les membres de l'Ordre étaient
accourus à la défense du boulevard de la chrétienté, et tous avaient fait le
serment de s'ensevelir sous les ruines de la ville, plutôt que de se rendre. Après
deux mois de siège, Messih-Pacha se résolut à donner un assaut général : il
échoua. L'armée ottomane avait perdu neuf mille hommes tués et quinze mille
blessés ; le pacha, la rage dans le cœur, ramena les débris de ses troupes à
Constantinople, où l'attendait une disgrâce éclatante (juillet). Quelques
mois après, le sultan Mohammed expirait subitement à Maltépé (2 mai 1481). Le
sultan pouvait mourir content ; il avait réalisé le rêve de tous les bons
musulmans : Constantinople était la capitale de l'Islam. Les empires grecs de
Byzance et de Trébizonde étaient détruits ; la Serbie et la Bosnie annexées ;
l'Albanie et l'Épire enfin subjuguées, et l'Asie Mineure entière réunie sous
le même sceptre. L'Albanie, il est vrai, était plutôt soumise de nom que de
fait : divisée en clans, comme les Highlands d'Écosse, elle avait su garder
une sorte d'indépendance féodale. Les
clans se gouvernaient d'après leurs propres lois et leurs usages nationaux,
ils ne devaient que le service militaire et un léger tribut. La puissante
tribu des Mirdites, le clan le plus considérable de l'Albanie, garda le libre
exercice de son culte ; à côté des troupes ottomanes marchant sous l'étendard
du croissant, ils combattaient à l'ombre de la croix latine. La
péninsule balkhanique était conquise, la croix ne flottait plus que sur
Belgrade, possession de la Hongrie, sur les quelques villes et Jes 11es
occupées par les Vénitiens et sur les sommets neigeux de la Tsernagora. Le Kanoun-namé.
Comme
guerrier, Mohammed n'a rien d'extraordinaire : il dut ses conquêtes.au nombre
de ses soldats, ou à la faiblesse et à la lâcheté de ses ennemis ; mais,
comme législateur, il a droit à une place à part parmi les autres monarques
ottomans. Avant lui, les Osmanlys étaient plutôt une armée qu'une nation ; ce
fut lui qui régularisa leurs institutions et les fixa. Son
code, le Kanoun-namé (loi fondamentale), divisé en trois parties, traite de la hiérarchie
des grands ; des cérémonies, des amendes et du produit des emplois. Le
nombre mystique quatre est pris pour base de la hiérarchie gouvernementale,
en l'honneur des quatre anges qui portent le Koran, et des quatre khalifes,
disciples de Mahomet. L'État
est assimilé à une tente ; le gouvernement en est la porte ou la
partie la plus en vue. Les quatre soutiens de la Sublime-Porte sont les
quatre premiers dignitaires de l'empire : le Vézir, le Kazi-Asker (juge de
l'armée), le Deflerdar
(ministre
des finances) et le
Nichandji (secrétaire pour la signature du sultan). Le nombre des vézirs était
fixé à quatre, mais le grand-vézir était de beaucoup le plus important ;
c'était à lui qu'était confié le sceau de l'État, insigne de la dignité
suprême ; il avait le droit de tenir, chez lui, un divan particulier qu'on
appelait la Haute-Porte, où l'on traitait les affaires de détail. Les kazi-askers,
au nombre de deux, un pour l'Europe, un pour l'Asie, nommaient à tous les
emplois de juges et de professeurs, sauf quelques places privilégiées dont le
grand-vézir se réservait la collation. Le
nischandji apposait le toughra sur les diplômes, les préparait et les révisait.
Cette fonction devint plus tard honorifique, toutes ses attributions ayant
passé au reïs-effendi ou secrétaire d'État. Après
ces dignitaires venaient les chefs de l'armée : l'agha des janissaires, qui
était en même temps préfet de police de Constantinople ; les aghas des
sipahis et des autres corps de cavalerie ; le topdji-bachi, général de
l'artillerie ; les chambellans, les écuyers, etc.... C'étaient les aghas
extérieurs. Les grands officiers du sérail : le kapouagha, chef des
eunuques blancs ; le kystar-aga, chef des eunuques noirs, agha des
filles ; le bostanji-bachi, chef des jardiniers) ; le tchaouch-bachi,
chef des messagers d'État, etc., composaient les aghas intérieurs. Des
beys, pachas à. une queue, gouvernaient les provinces ; les beylerbeys,
pachas à deux queues, levaient les impôts et rassemblaient, sous leur
bannière (sandjak), les possesseurs de fiefs dont
les noms étaient inscrits sur les registres du Defterdar. Mohammed
fit ajouter, en face des noms, la valeur des domaines, afin de régler,
proportionnellement, leurs redevances. Les douanes, les mines, les amendes et
les tributs composaient le reste des revenus du fisc. Les ulémas.
La
partie la plus importante de la législation, du Conquérant fut l'organisation
de corps religieux et judiciaire, connue sous le nom de chaîne des ulémas. «
Les prêtres proprement dits, c'est-à-dire les desservants des mosquées, les
crieurs de la prière, les imams et les prédicateurs, ne jouissent peut-être
dans aucun état de moins d'influence que dans l'empire ottoman ; le corps
enseignant, au contraire, a une importance et une autorité dont on ne voit
pas d'exemple ailleurs, la Chine exceptée[3]. » Les
ulémas ne sont pas une caste sacerdotale, c'est un corps savant et lettré où
se recrutent exclusivement les premiers fonctionnaires civils, les
magistrats, les docteurs, les professeurs. La chaîne des ulémas comprend les
professeurs et les étudiants, les fonctionnaires et les candidats. Les
premiers sortent, tous, des écoles supérieures (médressés), où l'on enseigne la grammaire,
la syntaxe, la logique, la rhétorique, la métaphysique, la géométrie,
l'astronomie, la jurisprudence et la théologie, deux sciences qui n'en font
qu'une chez les musulmans. Les
candidats passent par les degrés successifs de thalebs (étudiants), de damischmends (doués de
science), et de mulazims
(préparés). Le grade de damischmend suffit
pour obtenir les places d'imams, de juges inférieurs (naïbs), ou de
professeur dans les écoles primaires ; celui de moulasin permet d'aspirer aux
emplois de mouderris (professeur) de médressé, de mollahs, et aux hautes charges de
la magistrature. Pour être admis dans ce dernier corps, il faut encore sept
années d'études, après lesquelles les moulazims passent un nouvel examen, à
la suite duquel ils sont reçus mouderris. La
classe des mouderris comprend dix degrés qui ne peuvent être parcourus que
successivement, et toujours par ordre d'ancienneté. Chaque passage d'un degré
à l'autre exige un nouveau diplôme (Ronous). Parvenus au grade de
Suleymanie, les ulémas passent par ordre d'ancienneté, de la liste des
mouderris sur celle des mollahs. Ce
corps est divisé en six classes : la dernière est celle des makkredj,
mot qui indique leur origine de l'ordre des mouderris et leur réception dans
celui des mollahs. La
magistrature ottomane est partagée en cinq ordres distincts par le rang, les
prérogatives et les attributions. Au premier ordre appartenaient le sadr-roum
ou kaziasker de Roumélie, le sadr-anatoly ou kazi-asker d'Anatolie, l'istambol-kadissy
ou juge de Constantinople, les mollahs de Galata, de Scutari et d'Eyoub, etc. Sous
les deux premiers sultans, il n'y avait qu'un kadi dans la capitale ; il
n'avait d'autre prérogative qu'une simple prééminence sur ceux des provinces. Murad Ier
institua la charge de kazi-asker pour le célèbre Kara-Kkalil-Djendereli, et
soumit les ulémas à sa juridiction. Mohammed
II, sur le conseil du grand-vézir, Karamani-Pacha, jaloux du crédit du
kazi-asker, Massinissa Tchelebissy, scinda cette charge en deux (1480)[4]. Les deux nouveaux
fonctionnaires portèrent le titre collectif de Sadreinn, c'est-à-dire
les deux magistrats par excellence : le, premier conserva sous sa juridiction
les provinces européennes ; le second exerça les mêmes pouvoirs sur les
provinces asiatiques. Mohammed
II partagea aussi entre eux la judicature presque entière de Constantinople :
toutes les causes des musulmans furent du ressort du sadr-roum ; celles des
non-musulmans du ressort du sadr-anatoly. La
nature et l'étendue de ces fonctions excitèrent bientôt l'envie et
provoquèrent les murmures des quatre autres magistrats de Constantinople :
l'istambol kadissy, le mollah de Galata, le mollah de Scutari et le mollah
d'Eyoub. Le premier résultat de cette inimitié fut de faire perdre à la
nouvelle cour les droits et avantages qui lui avaient été attribués ; mais
les sadr-roum ne tardèrent pas à regagner le terrain perdu. Au
dix-septième siècle, tandis que la magistrature du sadr-anatoly était de plus
en plus restreinte, jusqu'à être annihilée, la juridiction du sadr-roum
parvenait au degré le plus éminent. Le sadr-roum connaît de toutes les causes
en général ; c'est à lui que le grand-vézir renvoie presque toutes les
affaires civiles et criminelles, examinées provisoirement au Divan. Il est
maître d'évoquer à son tribunal toutes les causes, encore pendantes dans les
autres tribunaux de la capitale ; il a le droit de faire mettre les scellés,
après décès, chez tous les citoyens d'une condition supérieure, mahométans ou
non. Mais sa plus brillante prérogative est celle de statuer sur tous les
procès qui regardent les biens domaniaux, les créances de l'Etat et le fisc. Le
kazi-asker a six substituts principaux sur qui roulent presque toutes les
affaires : Le teskredjy,
le rousnamtschedjy, le matlabdjy, le tatbikdjy, le mektoubdjy,
le kehaya. Le
premier est le chef du bureau chargé de l'expédition des brevets des kadis
des provinces et des provisions des expectants moulazims. Le
second dirige le bureau, d'où émanent les brevets de pension et les lettres
d'attache des ministres du culte. Le
troisième a sous sa garde la liste de kadis des provinces qu'il est tenu de
communiquer aux candidats ; c'est lui qui fait au kazi-asker un rapport sur
les places vacantes et lui présente les plus anciens candidats. Le
quatrième est le dépositaire du sceau de tous les kadis ; le cinquième est
chargé de la correspondance avec toutes les magistratures qui relèvent du
tribunal du kazi-asker ; le sixième est une sorte d'intendant, chargé des
finances. En
outre le sadr-roum a trois vicaires uniquement préposés aux fonctions
judiciaires : le cheriyaty, qui juge, en dernier ressort, les causes
les moins importantes ; le cassam, de qui dépendent les procès
relatifs aux successions ; le wekayi-kiatiby, sorte de greffier, qui
assiste à toutes les audiences du kazi-asker et rédige les demandes et les
défenses des parties et en présente le résumé sur lequel le jugement est
rendu. L'istambol-kadissy
est le juge ordinaire de Constantinople ; il a, en outre, sous sa
surveillance, le commerce, les arts, les manufactures et les vivres de la
capitale. Pour ce dernier objet, il a trois substituts : l'oun-capan-naïby,
pour inspecter les denrées ; le yagh-capan-naïby, pour inspecter
l'huile et le beurre ; l'ayak-naïby, pour inspecter les poids et mesures,
veiller aux prix et à la qualité des comestibles. Les
mollahs de la Mecque et de Médine viennent ensuite dans l'ordre hiérarchique
; puis les mollahs d'Andrinople, de Brousse, de Damas. Ces
trois derniers magistrats sont égaux en rang, et d'une de ces charges ils
peuvent passer à celles de Médine ou de la' Mecque. Les
mollahs de Galata, de Scutari, d'Eyoub, de Smyrne, d'Alep, de Yénischehir (Larisse) et de Salonique forment la
classe inférieure des magistrats de premier ordre. Tous
ces offices étaient inamovibles ; ce ne fut que vers la fin du dix-septième
siècle que l'État décréta leur amovibilité et les rendit annuels. Les
kazi-askers et l'istambol-kadissy sont les seuls qui reçoivent leur
investiture au palais du grand-vézir et en sa présence ; ils sont membres du
grand conseil. Les kazi-askers, en outre, assistent au Divan du sérail sur le
banc même du grand-vézir, assis à la gauche ; enfin ces deux magistrats
suprêmes et l'istambol-kadissy ont l'avantage de pouvoir réunir à leur
dignité celle de nakib-ul-eschraf, qui confère le commandement absolu
sur tous les émirs, descendants du prophète. Cette dernière dignité est
perpétuelle et n'a rien de commun avec l'exercice de la magistrature ; elle
donne à celui qui en est revêtu le pas sur tous les grands de l'empire à la
solennité publique du Biath' et dans les deux fêtes du Baïram. Le
nakib-ul-eschraf partage avec le mufti les principales fonctions dans la
cérémonie du sabre, qui remplace, depuis Mohammed II, le couronnement ; il
est le premier gardien des reliques du prophète et particulièrement du sandjak-chérif,
l'oriflamme sacrée, qu'on n'envoie au feu qu'à la suite du padischah ou du
grand-vézir. Enfin il exerce sur tous les émirs[5] l'autorité d'un préfet de
police : lui seul a le droit de prononcer contre eux des peines afflictives,
et c'est dans son conak qu'ils subissent le châtiment infligé ; lui seul a le
droit de faire mettre à exécution les jugements rendus contre eux. A ce
premier ordre de la magistrature appartiennent encore cinq des grands
officiers du sérail : le khodja ou précepteur du sultan ; le hebim
bachi, premier médecin ; le munédjim-bachi, chef des astrologues ;
les hunkars-imâmy ou aumôniers du sérail. Les
mollahs de Mar'asch, Bagdad, Bosna, Sophia, Belgrade, Kutahia, Koniéh,
Philippopoli composent la classe des magistrats du second ordre, qui ne
compte généralement pas plus de soixante-dix membres. Le
titre de mollah, adopté dans l'empire après la création du second kazi-asker,
n'appartient qu'aux magistrats du premier ordre ; c'est improprement qu'on
donne cette qualification à ceux du second ordre : leur vraie dénomination
est celle de menassib-dewriyé. Les magistrats du troisième ordre, mufettisch,
occupent cinq tribunaux : trois à Constantinople, un à Brousse, un à
Andrinople ; ils ne jugent que les procès relatifs aux biens vakoufs.
Dans les autres villes, sauf Médine et la Mecque qui relèvent d'un des
tribunaux de Constantinople, ce sont les mollahs, les kadis et les naïbs qui
prononcent en dernière instance sur les contestations relatives aux biens vakoufs.
Les kadis ou juges ordinaires de villes inférieures composent le quatrième
ordre. Ce corps est partagé en départements : 1°
Celui de Roumélie ou villes d'Europe, qui comprend cent quatre-vingt-dix-sept
kadis divisés en neuf classes. 2°
Celui d'Anatolie ou villes d'Asie, qui comprend deux cent vingt-trois kadis
divisés en dix classes. Ces
fonctions ont une durée de dix-huit mois ; les kazi-askers ont la nomination
de toutes ces judicatures ; chacun dans son ressort a le droit de conférer à
vie quelques-unes de ces charges, lorsqu'il s'agit d'un candidat remarquable
par son âge, ses vertus et ses talents. Les
juges inférieurs qui composent le cinquième ordre portent le nom de naïbs,
c'est-à-dire vicaires, et, en effet, ils ne sont que les substituts des kadis
et des mollahs. Cet
ordre comprend cinq classes : 1° Les kazah-naïbs,
juges des bourgs, des villages composant la division territoriale connue sous
le nom de kazah, et qui ressortissent à la juridiction d'un mollah ou
d'un kadi ; 2° Les bab-naïbis,
substituts des mollahs du premier et du second ordre ; 3° Les mollahs-wekilys,
qui suppléaient les mollahs dans leurs absences ; 4° Les kadis-wekilys,
substituts des kadis ; 5° Les arpaliks-naïbis,
juges de canton. Ces
différentes classes ne donnent à leurs membres aucune prééminence ; elles
sont toutes égales. Ces
magistrats sont inamovibles, bien que leurs offices soient à la collation des
kazi-askers, qui ont soin de se réserver une part des bénéfices. Outre
les juges ordinaires, il y en a deux extraordinaires : le malemel-kadissy
et l'ordou-kadissy. Le premier accompagne la caravane des pèlerins
depuis Damas jusqu'à la Mecque ; le second suit l'escadre destinée tous les
ans à croiser dans l'Archipel. En
temps de guerre on crée un autre ordou-kadissy pour remplir les
fonctions de grand prévôt de l'armée, il marche avec le grand-vézir. Nommé
par le scheïkh ul-islam choisi généralement parmi les premiers mollahs, il
reçoit l'investiture au palais du grand-vézir comme les trois premiers
magistrats. Il est, en quelque sorte, le délégué des kazi-askers qui ne
quittent la capitale que lorsque le sultan prend lui-même la direction des
opérations militaires. L'appel est inconnu dans la législation musulmane. «
Lorsqu'une cause juridique est légalement examinée, discutée et jugée,
peut-elle être de nouveau portée en justice ? Non ![6] » Les
magistrats sont, en même temps, notaires et officiers de l'état civil. Les
tribunaux n'ont ni conseillers, ni assesseurs. « Un
greffier, wekayi-kiatiby, assiste aux plaidoyers, la plume à la main,
pour tenir registre des faits et moyens des parties ; le plus souvent c'est
lui qui dirige la procédure et détermine le jugement des magistrats.... Les
causes se plaident par les parties elles-mêmes ou par des procureurs fondés ;
la déposition de deux témoins sert de preuve complète tant au civil qu'au
criminel[7]. » Les
matis forment un corps d'un peu plus de deux cents docteurs ou
jurisconsultes, dont l'unique occupation est de délivrer des fetwas à ceux
qui ont besoin de consulter la loi sacrée sur la doctrine, la morale ou la
jurisprudence civile et criminelle. Il n'y en avait jamais qu'un dans chaque
ville principale, et celui qui résidait auprès du souverain avait la
prééminence sur les autres. Dans la
capitale, comme dans les provinces, ils ne venaient, dans l'ordre
hiérarchique, qu'après les kadis. Mais aussitôt après la prise de
Constantinople, Mohammed II donna les deux charges de mufti et de kadi de la
capitale à Djelal-Zadé-Kidir-Bey-Tchélébi, le décora du titre de scheïkh-ul-islam
(ancien
de l'islamisme),
et, entre autres prérogatives, soumit à sa juridiction tous les muftis des provinces. A la
mort de Kidir-Bey-Tchélébi, Feramouz-Zadé-Khosrew-Mohammed-Effendi réunit sur
sa tête les dignités de scheïkh-ul-islam, d'istambol-kadissy, de mollah de
Galata et de Scutari (1459). Des raisons particulières le portèrent à se démettre de ses
fonctions (1472).
Le sultan, séparant alors les charges de mufti et de kadi, donna la première
à Abd-ul-Kérim-Effendi. L'autorité du mufti, appuyée sur la religion, ne
tarda pas à devenir toute-puissante, et souvent leurs fetwas balancèrent le
pouvoir despotique des sultans. Ce
corps si fortement constitué, œuvre surtout du grand-vézir Mahmoud, n'a pas
peu contribué à maintenir les Ottomans immobiles au milieu des progrès
universels, réalisés sous leurs yeux ; c'est à lui qu'il faut imputer le
fanatisme religieux, l'attachement servile à la lettre, et le respect aveugle
de la tradition qui repousse toute transformation. La
deuxième partie du Kanoum-namé érige en principe et en loi le fratricide : « Les
Ulémas ont déclaré ceci permis : quiconque de mes illustres, fils et
petits-fils arrive au pouvoir suprême, peut faire mourir ses frères pour
assurer le repos du monde. » Mohammed
avait prêché d'exemple : son premier acte, en montant sur le trône, avait été
d'ordonner le supplice de son frère, encore à la mamelle. La
troisième partie règle le prix du sang : un meurtre se cote trois mille
aspres ; un œil crevé, mille cinq cents ; une blessure à la tête, trente,
etc. C'est la police qui est chargée de la perception de cet impôt. Avec les
ordonnances de Suleyman le Magnifique, le Kanoum-namé forme toute la
législation civile des Ottomans. Les Ottomans et les peuples vaincus.
En
s'établissant dans l'Empire byzantin, les Turcs laissèrent subsister presque
toutes les lois, les mœurs, les coutumes, les cérémonies, l'étiquette
fastueuse, le système administratif, financier et municipal du Bas-Empire. Loin de
chercher à. s'assimiler les traditions de la civilisation grecque et romaine
en les appropriant à leur caractère, à leurs habitudes et à leur religion ;
loin d'essayer de fondre les vaincus dans la race conquérante, pour arriver à
l'unité et ne former qu'une nation, les vainqueurs ne songèrent qu'à marquer
davantage la ligne qui les séparait de leurs sujets, tout en acceptant en
bloc la législation raffinée, despotique, vénale et corruptrice des
Byzantins. « En
même temps qu'ils adoptaient, dans son esprit, sinon dans tous ses détails,
le système d'impôt en vigueur chez les Grecs, ils reconnaissaient les
privilèges des grands fondateurs de la Bosnie et de l'Albanie ; enfin ils
instituaient eux-mêmes peu à peu, sous le nom de beylicks, de vastes fiefs ;
fondés sur le servage des paysans et qui encourageaient les sipahis
possesseurs de timars et de ziamets à transformer leur droit de dîme
en un droit de propriété sur la terre et les personnes[8]. » Du
reste, depuis deux siècles, vainqueurs et vaincus s'étaient assez mêlés pour
que les mêmes passions, les mêmes vices fussent devenus leur apanage. Les
armées ottomanes étaient remplies de chrétiens, soit convertis par force à
l'islamisme, soit servant à titre d'auxiliaires ; une grande partie des
vézirs, des généraux était d'origine chrétienne ; tous les administrateurs,
scribes, collecteurs, envoyés étaient des Slaves ou des Grecs. «
C'était une maxime d'État chez les Osmanlys, qu'il l'allait être fils de
chrétien pour parvenir aux plus hautes dignités de l'empire[9]. » Aussi un historien a-t-il dit avec raison : « Le peuple turc s'est formé comme se formaient autrefois les janissaires, qui étaient en cela l'image de la Turquie, en se recrutant dans les populations grecques, slaves, albanaises, bulgares, auxquelles la violence imposait l'apostasie. Que si la puissance ottomane foui a aux pieds tant de nations, ce résultat ne doit pas être attribué au caractère indolent et grossier de la race turque, mais à l'esprit de finesse et d'adresse qui caractérise les peuples grecs et slaves, à l'intrépidité des Albanais et des Dalmates, à la persévérance des Bosniaques et des Croates ; en un mot, à la valeur et au talent des habitants mêmes des pays conquis[10]. » |
[1]
« La tradition porte qu'un des grands vassaux dont le nom ne s'est pas plus
conservé que l'époque de son crime, après avoir formé le projet d'usurper le
trône de ses maîtres, ordonna le massacre des princes Guenguisiens ; mais qu'un
sujet fidèle, profitant du tumulte, eut l'adresse de soustraire à la
connaissance des assassins un de ces princes encore au berceau, et confia ce
trésor et son secret à un berger nommé Guéray, dont la probité était
universellement reconnue.... Le prince avait atteint l'âge de vingt ans, quand
la haine publique arriva au point de soulever les Tartares contre l'usurpateur.
Le vieux berger, toujours plus considéré, vit naître la conjuration, anima les
conjurés, présenta son souverain et le rétablit sur le trône de ses pères après
la mort du tyran.... Le surnom de Guéray s'est conservé jusqu'à ce jour dans
toute la succession des souverains tartares, ainsi que celui de Tchoban (berger). » (Baron de Tott.)
[2]
Partie d'une horde qui comprend tous les tenanciers d'un même fief.
[3]
Hammer.
[4]
Sad-ed-din Effendi, Annales.
[5]
Ce nombre est très considérable ; au dix-huitième siècle, d'Ohsson l'évaluait à
un trentième de la population.
[6]
Fetwa du mufti. Behhdjé Abd' ullah Effendi.
[7]
D'Ohsson, Tableau de l'empire ottoman.
[8]
Després, Les Peuples de la Turquie.
[9]
Hammer.
[10]
Ranke, Histoire de la révolution serbe.