HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE II. — LA CONQUÊTE

 

CHAPITRE VIII. — MOHAMMED II.

 

 

Mohammed II. Siège et prise de Constantinople (1453). Organisation de la conquête. — Exploits d'Hunyade (1455). Conquête de la Serbie (1460) et de la Bosnie (1463). — Asservissement de la Grèce. Wlad-Drakul, incorporation de la Valachie à l'empire (1462). — Dernières années de Scanderbeg (1467). — Ligue contre la Porte. Conquête de la Karamanie. Mahmoud-Pacha.

 

Mohammed II (1451-1481). Siège et prise de Constantinople (1453).

A l'avènement de Mohammed II, l'Asie-Mineure, sauf la Karamanie, Sinope et l'empire grec de Trébizonde, obéissait aux sultans. En Europe, l'empire grec était réduit à Constantinople et à sa banlieue ; le Péloponnèse était partagé entre les Vénitiens et plusieurs petites principautés fondées par des chefs grecs ou latins, lors de la conquête de Constantinople par les croisés. L'Épire et l'Albanie avaient confié leur 'indépendance à la vaillante épée de Scanderbeg ; la Bosnie, jusqu'alors préservée des incursions ottomanes, avait su garder son autonomie ; la Serbie, vassale de l'empire, était une proie désignée à l'avance ; le reste de la péninsule balkhanique appartenait aux musulmans. Mohammed se donna pour tâche de compléter l'œuvre de ses prédécesseurs, de réunir tous ces pays sous son sceptre Constantinople attira la première ses regards ; Bayezid Ildérim avait fait élever sur la côte du Bosphore, en Asie le château fort de Guzel-Hissar, Mohammed résolut d'en construire un en face, sur la rive opposée, pour être maitre du passage de la mer Noire. A cette nouvelle, l'empereur Constantin lui envoya des ambassadeurs pour lui offrir tribut et le supplier de renoncer à son entreprise. Le sultan répondit avec hauteur et colère, menaçant les ambassadeurs de faire écorcher vifs ceux qui se permettraient à l'avenir de lui porter de pareils messages. Le fort s'éleva rapidement, et, par un pieux motif, Mohammed voulut qu'il retraçât par sa forme l'ensemble des lettres arabes dont se compose le nom de Mahomet.

Il n'était pas difficile de trouver un prétexte pour rompre la trêve. Les musulmans allèrent faire du dégât sur les terres des Grecs qui voulurent résister ; le sultan fit alors massacrer les Grecs épars dans les villages du Bosphore : la guerre était déclarée.

L'empereur accepta la lutte sans forfanterie et sans faiblesse. « Puisque ni les serments, ni les traités, ni les soumissions, écrivit-il au sultan, ne peuvent assurer la paix, poursuis les hostilités. Ma confiance est en Dieu ; s'il lui plaît d'adoucir ton cœur, je me réjouirai de cet heureux changement ; s'il te livre Constantinople, je me soumettrai, sans murmure, à sa volonté ; mais tant que le juge des princes de la terre n'aura pas prononcé, je dois vivre et mourir en défendant mon peuple. » Il y avait longtemps qu'un pareil langage n'avait été tenu par un empereur de Byzance.

Mohammed ne négligea rien pour la réussite de ses projets ; il fit construire par un fondeur hongrois, traître et renégat, des canons, d'une taille si colossale que le plus fort d'entre eux lançait à un mille des boulets de pierre du poids de douze quintaux ; sept cents hommes étaient employés au service de cette pièce monstrueuse. La vue de ces engins formidables porta au comble l'enthousiasme des musulmans et augmenta leur confiance[1].

Les Grecs, au contraire, étaient profondément démoralisés, les prédictions sinistres couraient à travers la ville, le peuple était convaincu que l'heure de la ruine allait sonner. L'issue du siège ne pouvait être douteuse. Dans cette ville immense, à l'heure du péril suprême, Constantin ne put trouver que quatre mille neuf cent Soixante-treize hommes résolus à combattre. L'héroïsme d'un homme allait racheter, devant l'histoire, la lâcheté de tout un peuple : l'infamie de ses sujets devait rendre la gloire du souverain plus brillante.

Au commencement d'avril 1453, deux cent cinquante mille Ottomans investirent Constantinople : quatorze batteries se dressèrent sur terre et une flotte de cent quatre-vingts voiles occupa la mer.

L'empereur Constantin Paléologue avait en vain demandé secours à l'Europe chrétienne : « la chrétienté était alors un corps sans âme, une république sans magistrats ; le pape n'était plus qu'un fantôme éblouissant[2]. » Le pape au lieu d'envoyer une armée « au dernier héritier de la dernière étincelle du nom romain[3] », envoya un légat, promettant il est vrai, de faire prêcher une croisade, si la réunion des deux Églises avait lieu.

Gênes qui possédait le monopole du commerce avec Constantinople et que ses nombreux comptoirs de Galata intéressaient particulièrement au sort de cette ville ; Gênes, seule, envoya, au secours des Grecs, une petite escadre commandée par le brave Giustiniani.

La flotte ottomane bloquait l'entrée de la Corne-d'Or ; malgré la disproportion énorme de nombre, Giustiniani n'hésite pas. Avec cinq vaisseaux, il attaque et disperse cent cinquante bâtiments ottomans, entre en triomphe dans la ville (21 avril 1453), et ranime le courage des assiégés. Cinq mille étrangers vinrent doubler les forces de la garnison.

Pour venir à bout de la résistance désespérée de la ville, le sultan conçut le plan hardi de faire transporter, par terre, ses vaisseaux, dans la Corne-d'Or. L'opération fut exécutée avec habileté et bonheur. Une étendue de deux lieues de terrain fut recouverte de planches de sapin, enduites de graisse et soixante-dix bâtiments de toutes grandeurs glissèrent sur cette nouvelle route en une seule nuit.

« Sur chaque navire, le capitaine était à l'avant, le lamaneur à l'arrière ; les voiles étaient déployées au vent ; les trompettes sonnaient, les tambours battaient, et au point du jour, les assiégés virent avec autant de surprise que d'effroi plus de soixante-dix bâtiments turcs jeter l'ancre au milieu de leur port[4]. »

En vain Giustiniani essaye d'incendier la flotte, les musulmans étaient sur leurs gardes, avertis par la trahison des Génois de Galata.

Après cinquante jours de siège, l'artillerie des assiégeants avait abattu quatre tours et ouvert une large brèche à la porte Saint-Romain.

A cette heure suprême, l'héritier des empereurs romains se souvint des gloires de ses prédécesseurs. Sommé de se rendre, Constantin répondit qu'il défendrait, jusqu'à son dernier souffle, l'empire que Dieu lui avait donné. Dans cette décadence profonde du Bas-Empire, au milieu de la démoralisation universelle, au milieu de l'affaissement et de la dégradation de tous les caractères, le dernier des Césars de Byzance honora par son héroïsme la pourpre impériale si longtemps traînée dans la fange par des princes incapables ou indignes. Toujours sur la brèche, inspectant les postes, le premier au combat, le dernier à la retraite, Constantin essayait par tous les moyens de relever le moral de ses sujets. Les fortifications furent réparées ; derrière les murailles écroulées sous le feu de l'artillerie ennemie s'élevèrent d'autres remparts, enfin les troupes auxiliaires occupèrent les postes les plus périlleux. Que faisait pendant ce temps la population de Constantinople. Au lieu de prendre les armes, de courir aux remparts, les Grecs passaient leur temps à se lamenter, ou ne retrouvaient un reste d'énergie que pour le perdre dans les dissensions stériles.

Pendant que les uns s'agenouillaient en pleurant, devant l'image de la Vierge, dont la protection miraculeuse les avait déjà sauvés des musulmans et imploraient son secours, les autres ergotaient sur la lumière incréée, discutaient sur la, sainteté du nombril de la Vierge et maudissaient l'Occident catholique.

Les propositions du pape, qui, au concours des armées latines, mettait pour condition l'adoption du symbole de Nicée, avaient soulevé une tempête de colère et d'indignation « Plutôt les Turcs que les Latins » tel était le cri d'une populace en délire. L'Occident catholique pouvait sauver l'Orient chrétien ; les Grecs plutôt que de se soumettre à l'autorité du pontife de Rome préférèrent la servitude, sous le joug du successeur du prophète. Leur vœu allait être exaucé et d'une façon terrible.

Le 24 mai, Mohammed envoya un parlementaire aux assiégés, promettant si la ville capitulait, la vie sauve et la liberté aux habitants, la possession de la Morée à l'empereur.

Constantin préféra s'ensevelir sous les ruines de sa capitale. Le 29 mai fut fixé pour l'assaut général. L'enthousiasme guerrier et le fanatisme religieux exaltaient au plus haut point les troupes ottomanes. On sentait l'effort puissant d'une nationalité vivace et d'une foi jeune qui allait écraser une nation décrépite, usée dans les arguties de la scholastique religieuse et pourrie de tous les vices. Les récompenses les plus grandes étaient promises à ceux qui monteraient les premiers à l'assaut ; des timars et même des sandjaks devaient être le prix de leur bravoure. Les derviches parcouraient le camp exhortant les soldats à combattre en vaillants, pour la vraie foi et répétant les paroles du prophète : « Il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète ; Dieu est un et nul n'est semblable à lui. »

Le jour solennel arriva : cent cinquante mille hommes se ruèrent sur la ville que défendait une poignée de soldats décimés par une lutte acharnée de sept semaines. Pendant deux heures, ce combat se maintint avec un acharnement inouï ; à l'impétuosité et à l'acharnement des assaillants, la petite garnison opposait la sombre énergie du désespoir : le feu grégeois embrasait les navires ; les flèches, les pierres tombaient sans relâche sur les Ottomans et les couchaient sanglants dans les fossés. Les assaillants étonnés de cette résistance imprévue pliaient, lorsque les scheïkhs Ahmed-Kourani et Ak-Chems-Uddin s'élançant au plus fort de la mêlée, récitèrent à haute voix les versets du Koran relatifs à la prise de Constantinople. Les exhortations et l'exemple des deux scheïkhs vénérés de toute l'armée raniment les combattants ; la bataille reprend avec plus d'acharnement que jamais.

Profitant de la négligence des Grecs qui avaient omis de fermer la porte Cercoporta, les musulmans pénètrent enfin dans la ville. Les Grecs épouvantés fuient de toutes parts : la population, affolée, court chercher un refuge dans l'église Sainte-Sophie, attendant l'apparition de l'ange, qui, d'après une prophétie répandue parmi le peuple, devait les délivrer des musulmans. Le patriarche, revêtu de ses habits sacerdotaux, célébrait le service divin ; autour de lui, la foule éperdue se pressait à genoux et tendait ses mains suppliantes vers le Christ. Tout à coup, les portes tombent sous la hache des vainqueurs ; l'église est envahie et jonchée de cadavres ; le patriarche tombe frappé d'un coup mortel, et Sainte-Sophie profanée et souillée sera désormais consacrée au prophète[5].

Constantin s'était conduit en soldat et en général : à la tête des troupes étrangères, il combattait encore sur la brèche. A la vue de la déroute des siens il comprit que tout était fini ; il ne voulut pas survivre à la ruine de sa patrie, au massacre de son peuple. Réunissant une poignée de braves, il se précipita au milieu des Ottomans, et après des prodiges de valeur tomba sur des monceaux de cadavres. Lui du moins avait succombé en soldat et en roi[6].

Enivrés de leur triomphe, les vainqueurs ne respectèrent rien : pendant trois jours, la ville, livrée au pillage, fut en proie à une soldatesque effrénée ; le grand-duc Notaras, ses fils, sauf le plus jeune, les principaux chefs étrangers et plusieurs seigneurs grecs tombèrent sous la hache du bourreau.

 

Organisation de la conquête.

Quand les soldats, gorgés de butin et rassasiés .de massacre, furent las de piller et de tuer, Mohammed songea à s'assurer sa conquête par des institutions politiques, appropriées au tempérament et aux mœurs de ses nouveaux sujets.

La prise de Constantinople jeta l'épouvante dans les anciennes contrées de l'empire byzantin. « Toute la Grèce se sentit frappée par ce désastre. Dans la Morée et dans les Iles, on fuyait sans savoir où aller. La mer était couverte de vaisseaux, de barques portant les richesses et les familles des Grecs. Les montagnes, les monastères, les îles occupées par les Vénitiens et les Génois servaient de refuge. C'était, dit un chroniqueur, une dispersion comme celle des Hébreux, après la prise de Jérusalem[7]. »

Un firman ordonna à, tous les Grecs dispersés dans l'empire ottoman de rentrer à Constantinople, et promit le libre exercice du culte et la conservation des biens. Les Grecs conservèrent les églises comprises depuis celle des Arméniens, appelée Souly-Monastir, jusqu'à la porte d'Andrinople. Sur l'ordre du sultan, un nouveau patriarche fut élu, suivant le cérémonial usité. Quand George Scholarius (Gennadius) eut été couronné de la tiare, le sultan lui dit :

« Sois patriarche, et que le ciel te protège ! En toute circonstance, compte sur mon amitié et jouis de tous les privilèges que possédaient tes prédécesseurs. »

Gardant leur culte, leurs biens, le droit de s'administrer eux-mêmes, les Grecs formèrent une vaste communauté, entièrement séparée de la nation conquérante. Ils payèrent une double capitation, soit pour leurs personnes, soit pour leurs terres. Le chef de la communauté était le patriarche, assisté d'un synode : il avait rang de vézir et possédait une garde de janissaires. Toutes les causes civiles et correctionnelles des raïas grecs du district de Constantinople étaient évoquées à son tribunal. Composé des principaux dignitaires du clergé, ce tribunal pouvait prononcer toutes les peines, même celle de mort, et les autorités militaires étaient tenues de faire exécuter ses sentences.

Le synode formait le grand conseil de la nation et servait en même temps de cour d'appel. Ses membres, ainsi que le patriarche, étaient exempts de l'impôt foncier (karadj). Chaque évêque dans son diocèse jouissait des mêmes privilèges que le patriarche, à Constantinople.

Les biens des grandes familles grecques confisqués furent transformés en timars, mais ceux des raïas restèrent entre leurs mains et ne furent soumis qu'au karadj.

Chaque commune s'administrait elle-même par les primats qu'elle nommait : c'étaient eux qui répartissaient le karadj et les autres taxes.

 

Exploits d'Hunyade. Conquête de la Serbie (1460) et de la Bosnie (1463).

Mettant à profit la terreur, que la prise de Constantinople avait répandue jusqu'au Danube, Mohammed poursuivit activement son œuvre de conquête de toute la péninsule illyrique. Dans le Péloponnèse, Démétrius et Thomas Paléologue, frères du dernier empereur de Byzance, se soumettent d'eux-mêmes à un tribut annuel de douze mille ducats. Cette lâcheté ne retarde leur chute que de quelques années ; huit ans plus tard, en 1462, Mohammed réunit le Péloponnèse à ses États.

La Serbie est envahie et ravagée : cinquante mille prisonniers des deux sexes sont emmenés en captivité, mais Hunyade accourt et le terrible adversaire de Murad II écrase Firouz-Bey (1454). Les Serbes orthodoxes nourrissaient contre les Hongrois catholiques les mêmes rancunes et les mêmes haines que les Grecs contre les Latins ; Georges Brankovitch se hâta d'acheter une paix précaire et honteuse, au prix d'un tribut de trente mille ducats. Elle ne devait pas être longue (1454). On trouve dans les chroniques serbes un fait caractéristique de cette haine religieuse qui séparait les Serbes des peuples latins ou germains.

Aux sollicitations d'Hunyade de continuer la lutte, Brankovitch répondit par cette question : « Que feras-tu de notre religion, si tu es vainqueur ? — J'établirai partout les églises catholiques, » répondit le héros hongrois. Aux envoyés du kral de Serbie qui lui posèrent la même question, le rusé Mohammed répondit, sans hésiter : « A côté de chaque mosquée, s'élèvera une église, où les tiens pourront adorer leur Dieu. »

Les Grecs de Byzance s'écriaient : « Plutôt le turban du Turc que le chapeau d'un cardinal. » Les Serbes, sauvés plusieurs fois par les Hongrois catholiques, devaient eux aussi repousser leur salut et tomber victimes de leur aveuglement.

L'année suivante, pendant que la flotte ottomane, après' avoir soumis Thasos, Samothrace, Imbros et Lemnos, essuyait un échec sanglant devant Cos et échouait complètement au siège de Rhodes ; l'année suivante, le sultan, à la tête de cent cinquante mille hommes et de trois cents bouches à feu, pénétrait en Serbie et arrivait devant Belgrade sans rencontrer de résistance. Hunyade s'était jeté dans la place : l'escadre des assiégeants fut détruite, un assaut général échoua, et les assaillants poursuivis jusque dans leur camp durent lever le siège, laissant vingt-quatre mille hommes couchés dans les fossés de la place et abandonnant toute leur artillerie. Le grand capitaine hongrois ne jouit pas longtemps de son triomphe : vingt jours après la fuite des musulmans, il succombait aux suites d'une blessure reçue dans le combat.

Sa mort délivrait les Ottomans du plus redoutable adversaire qu'ils eussent encore rencontré. Aussi le grand-vézir, Mahmoud-Pacha, rentre en Serbie, s'empare de Semendria, et en deux ans achève la conquête définitive de ce pays, si souvent envahi et ravagé. La partie la plus énergique de la population, conduite par le patriarche, préféra l'exil à la servitude. Réfugiés en Hongrie, les Serbes formèrent en quelque sorte des colonies militaires qui fournirent aux empereurs d'Autriche leurs meilleurs soldats ; et nulle part les Ottomans ne rencontrèrent d'ennemis plus acharnés (1458-1460). La conquête de la Bosnie suivit de près celle de la Serbie. Sommé de payer un tribut, le despote de Bosnie s'y refusa fièrement. Mahmoud-Pacha, après une courte campagne, s'empare du roi et de sa famille réfugiés dans la forteresse de Klincs. La capitulation, jurée par le grand-vézir, promettait la vie sauve au roi et à tous les habitants : Sultan-Mohammed, violant la parole donnée, fit trancher la tête au prince vaincu, s'appuyant sur un fetwa du mufti Ali-Bestami, qui annulait le traité comme contraire à la loi du prophète (1463). Quelques historiens assurent que par un excès de servilité fanatique le scheïkh remplit lui-même l'office de bourreau.

L'empire serbe si puissant sous Douschan le Fort était anéanti ; toutes ses provinces étaient successivement tombées au pouvoir des descendants du vainqueur de Kossovo. Seules les peuplades, réfugiées dans l'inextricable dédale des âpres montagnes de la Tsernagora, devaient garder leur indépendance et braver jusqu'à nos jours la puissance ottomane.

Les Slaves de Bosnie n'imitèrent pas leurs frères de Serbie : les uns avaient préféré l'exil sur la terre étrangère et la liberté à la servitude ; les autres, restés sur le sol natal, avaient, pour garder le christianisme, sacrifié leurs biens, leurs honneurs et leurs dignités. Les seigneurs envers lesquels le sultan n'avait plus aucun ménagement à garder, avaient eu à choisir entre leur foi et leur pouvoir ; ils n'hésitèrent pas : plutôt que d'apostasier, ils préférèrent être réduits à la misérable, condition de raïas, taillables et corvéables à merci.

Les Bosniaques, au contraire, pour sauver leurs biens, leurs honneurs, pour garder leur pouvoir seigneurial, embrassèrent l'islamisme, sans aucun remords. Les nobles de Bosnie, tyranneaux féodaux, devinrent sans hésiter les beys musulmans dont la turbulence et les révoltes fréquentes causèrent tant de mal à la Porte et qui gardèrent pendant quatre cents ans une sorte d'indépendance, jusqu'au jour où Orner-Pacha les eut écrasés.

Jean Hunyade avait eu un digne successeur dans son fils Mathias Corvin qui ne devait pas laisser les Ottomans paisibles possesseurs de leurs nouvelles conquêtes. Au commencement de 1464, Yaltcha était reprise par les Hongrois et le sultan était battu sous les murs de cette ville.

 

Asservissement de la Grèce. Wlad-Drakul ; incorporation de la Valachie à l'empire (1441).

Pendant que Mahmoud-Pacha conquérait la Serbie et la Bosnie, Sultan-Mohammed enlevait aux Génois la ville d'Amassia et Sinope à Ismail-Bey. David Comnène, empereur grec de Trébizonde, effrayé des menaces du sultan, lui livra les clefs de la ville à condition qu'il aurait, avec la vie, la liberté d'emporter ses trésors. Le sort du roi de Bosnie aurait dû pourtant lui montrer comment le conquérant respectait la foi jurée.

Jeté en prison avec ses huit fils, David fut mis en demeure d'abjurer la religion du Christ ou de périr avec tous les siens. Le dernier des Comnène ne montra pas moins de fermeté d'âme que le dernier des Paléologue n'avait montré d'héroïsme. David et ses sept fils périrent martyrs de leur foi[8].

L'impératrice Hélène, bravant la colère du sultan, se rendit sur le lieu du supplice, creusa elle-même une fosse et y ensevelit les restes mortels de son époux et de ses fils (1461).

A la même époque fut consommé l'asservissement de la Grèce ; seules les îles de l'Archipel et de la mer Égée avaient échappé au vainqueur, ainsi que les principautés vénitiennes du Péloponnèse.

Désireux de mettre à l'abri des attaques des Hongrois sa récente conquête, la Serbie, Sultan-Mohammed tourna ses armes contre le voïvode de Valachie, Wlad le Bourreau. La férocité de ce prince lui avait valu, de la part de ses sujets, le nom de Drakul (diable) ; les musulmans l'appelaient Kazikli-Woda (le voïvode empaleur) à cause du supplice qu'il avait l'habitude de leur infliger.

Le trait suivant donnera au lecteur une idée suffisante du caractère de ce monstre : des envoyés du sultan ayant refusé de se découvrir devant lui, suivant l'usage, il leur fit clouer le turban sur la tête, en disant qu'il voulait les dispenser pour toujours d'une cérémonie qui leur était antipathique.

Ce ne fut point toutefois pour tirer vengeance de cet affront que Mohammed déclara la guerre au voïvode ; ses griefs étaient purement politiques.

Wlad se hâta de se soumettre et obtint un traité, regardé jusqu'en ces derniers temps comme la charte des droits de la Valachie.

Le sultan s'engageait pour lui et ses successeurs à défendre la Valachie contre toute agression, sans exiger autre chose que la suzeraineté de la principauté qui devait se gouverner par ses propres lois. Le voïvode devrait être élu par l'assemblée des boyards et des évêques ; il conservait le droit de paix et de guerre, le droit de vie et de mort sur ses sujets, et n'était tenu à aucune responsabilité envers la Porte.

Les Valaques, sur le territoire ottoman, étaient exempts de karadj ; les Turcs n'avaient point le droit de s'établir en Valachie ; enfin le tribut était fixé à. la somme annuelle de dix mille ducats (1460).

Ce traité était à peine signé que Wlad s'allia avec Mathias Corvin, fit empaler les envoyés du sultan, avec toute leur suite, « le pacha sur un pieu élevé, en signe d'honneur, » et envahit la Bulgarie.

Mohammed accourt avec cinquante mille hommes. Hors d'état de résister à ces forces énormes, Wlad se décide à. faire la guerre de partisans. Une nuit, il surprend même le camp ottoman, et peu s'en faut qu'il ne s'empare du sultan. Enfin, après plusieurs mois d'une lutte acharnée sans trêve ni merci, le voïvode s'enfuit en Hongrie où Mathias Corvin le fit jeter dans les fers. Son frère Radoul, favori du sultan, lui succéda, mais fut réduit à la simple condition de pacha.

La Valachie était incorporée à l'empire (1462).

Quand le sultan arriva sous les murs de Buckharest, il vit les campagnes environnantes couvertes de cadavres : vingt mille musulmans étaient empalés. A ce spectacle, il laissa d'après le chroniqueur de cette guerre, échapper ces étranges paroles :

« Il est impossible de chasser de son pays un prince qui fait de si grandes choses et qui a si bien employé ses sujets et sa puissance[9]. »

 

Dernières années de Scanderbeg (1467).

Partout les armes du sultan étaient victorieuses ; seul Scanderbeg. le rival de gloire d'Hunyade, avait arrêté la marche triomphale du Croissant. Depuis la mort de Murad II, la lutte n'avait pas discontinué, mais chaque nouveau combat ajoutait un nouveau nom à la liste déjà longue des victoires du héros épirote.

Hamza-Pacha est battu et fait prisonnier par le neveu de Scanderbeg (1451) ; dans une seconde rencontre, quatre mille Ottomans mordent la poussière, avec leur chef tué de la main de 'Scanderbeg ; un corps de quinze mille hommes commandé par Moussa est complètement écrasé ; Iça-Bey et Hamza-Pacha réunissent leurs forces, mais leurs quarante mille hommes sont anéantis dans la plaine d'Alessio (1452-1460).

Le sultan avait besoin de la paix en Europe pour assurer le succès de l'expédition qu'il méditait contre Trébizonde ; il traita avec Scanderbeg, lui abandonnant l'Epire et l'Albanie (1461).

La guerre venait d'éclater entre le sultan et Venise, à propos de l'asile accordé par les habitants de Coron à un esclave fugitif du pacha d'Athènes ; Argos et Corinthe étaient tombés au pouvoir de Mahmoud-Pacha (1462). Cédant aux instances de l'ambassadeur vénitien et du légat du pape, Scanderbeg rompit le traité, invoquant cette maxime peu honorable formulée par le légat Cesarini : « La parole donnée à un infidèle peut être violée sans scrupule (1464). » Musulmans et chrétiens, du reste, ne se faisaient pas faute de se parjurer. Cette nouvelle lutte est pour Scanderbeg l'occasion de nouveaux triomphes. Cheremet-Bey est battu ; Balaban-Pacha est réduit à se sauver presque seul ; deux autres corps ottomans cernés dans les défilés des montagnes sont anéantis.

Mohammed marche lui-même contre l'Épire ; Sfetigrad et Belgrad (Berat) tombent en son pouvoir, mais il est arrêté par la résistance de Croïa. Il s'en vengea en ordonnant le supplice de huit mille habitants du district de Chidna et laissa quatre-vingt mille hommes à Balaban-Pacha pour presser les opérations du siège. Sans s'effrayer, Scanderbeg court à Younis-Pacha qui arrivait à la tête d'une armée de secours, disperse ses troupes et le fait prisonnier ; Balaban est tué d'un coup de feu sous les murs de Croïa et son armée découragée se retire. Poursuivie par l'ennemi, enveloppée de tous côtés, elle ne parvient à s'échapper qu'au prix des plus grands efforts (1466).

Ce fut le dernier exploit de Scanderbeg : l'année suivante (14 janvier 1467) il meurt à Alessio à l'âge de 63 ans. La guerre avec Venise continuait : les escadres de la République ravageaient et brûlaient les côtes de l'empire : le sultan résolut de faire un coup d'éclat en s'emparant de Négrepont (ancienne Eubée). Mahmoud-Pacha prit la mer avec une flotte de trois cents voiles, montée par soixante-dix mille combattants. Après cinq assauts furieux, la ville capitula, mais Mohammed, aveuglé par le désir de la vengeance, ternit sa gloire en faisant périr la garnison dans les supplices.

 

Ligue contre la Porte. Conquête de la Karamanie. Mahmoud-Pacha.

Les Vénitiens ne restaient pas inactifs, de leur côté ; une ligue ne tarda pas à se former entre la République, Naples, le pape et Ouzoum-Hassan, le plus puissant des princes turcomans.

Depuis cent cinquante ans, les princes de Karaman ne cessaient de faire la guerre aux sultans, dès qu'ils les voyaient occupés en Europe ; c'était une épine au flanc de l'empire : Mohammed résolut d'en finir.

Ibrahim, prince de Karamanie, l'ennemi le plus invétéré de la race d'Osman, venait de mourir (1462). Le chagrin que lui avait causé la révolte de ses six fils légitimes avait fait descendre le vieux prince au tombeau. Il avait désigné pour son successeur son fils préféré Ishak, né d'une esclave ; mais sa volonté ne fut point écoutée et la guerre civile éclata entre les sept frères.

Le sultan profita de ces dissensions, pour saisir la proie qu'il convoitait depuis longtemps, et le gouvernement de la Karamanie fut confié à son troisième fils, Moustapha.

Seule la ville de Sélefké (Séleucie) parvint à se soustraire au joug ottoman : l'épouse d'Ishak-Bey s'y maintint, pendant que son mari cherchait un asile et un appui à la cour d'Ouzoum-Hassan. Mais la population regrettait ses anciens princes : un soulèvement éclata, et Roum-Mohammed-Pacha, cerné dans les défilés des montagnes de la Cilicie Pétrée, y perdit la moitié de son armée ; Isak-Pacha venge cet échec en battant Kaçim-Bey, frère de Ishak-Bey, et s'empare d'Ak-Seraï (Gersama) et des forts de Warkeny, Oudj-Hissar et Orta-Hissari (1468-1470). Alaïa se rend à Guédik-Ahmed-Pacha (1472) et le prince KilidjHassan s'enfuit en Égypte. La mort d'Ishak-Bey détermine sa veuve à offrir au sultan les clefs de Sélefké. Guédik-Ahmed poursuivait sa marche victorieuse, mais l'approche d'Ouzoum-Hassan le force à se replier sur Koniéh, et l'armée persane met le pays à feu et à sang. Vainqueur de la dynastie du Mouton-Noir, maître des contrées entre l'Oxus et l'Euphrate, Ouzoum-Hassan avait accueilli les princes de Karaman et de Kastamouni. La flotte vénitienne, renforcée des galères du pape et du roi de Naples, sous le commandement de Pietro Mocenigo, après avoir saccagé Delos et Métélin, incendié Smyrne, débarquait un corps de troupes sur les côtes de la Karamanie, pour donner la main à Kaçim-Bey. Sélefké, Sighin, Kourko (l'ancien Corycus) se rendent à Mocenigo, qui les remet à son allié.

Dans ce danger, Mohammed rend la dignité de grand-vézir à Mahmoud-Pacha, et lui confie la direction des opérations. Youssoudjé-Mirza et les fils d'Ibrahim, défaits par Moustapha, sont forcés de regagner précipitamment le Khorassan.

Néanmoins Ouzoum-Hassan avançait toujours ; Mohammed marche contre lui, à la tête de cent mille hommes (1472). L'avant-garde ottomane est battue à Sivas, mais cet échec est largement compensé par la brillante victoire d'Outlouk-Beli.

Moustapha, secondé par Guédik-Ahmed-Pacha, s'empare d'Ermenak et de Minan : Ahmed, fils d'Ibrahim, se donne la mort pour rie pas tomber aux mains du vainqueur. Sélefké est prise par la trahison de la garnison. Moustapha meurt, au milieu de ses succès, au moment de se rendre maître de la forteresse de Deweli-Kara-Hissar ; son frère Djem[10] lui succède dans le gouvernement des provinces conquises. Agé de 18 ans le jeune prince était doué de toutes les qualités qui peuvent séduire un peuple belliqueux. D'une adresse et d'une force peu communes, il excellait dans tous les exercices du corps. On conservait à Koniéh la massue d'Ala-Eddin le Grand : bien peu de guerriers pouvaient la soulever, Djem la maniait comme il eut fait de l'arme la plus légère. Grand amateur des lettres, poète lui-même, il traduisait le poème persan Khorchid et Djemchid et composait des odes (Ghazel). Sous son gouvernement la Karamanie resta paisible et tranquille. La soumission de la Karamanie fut le signal 'de la chute et de la mort de Mahmoud-Pacha. Fils d'un père serbe et d'une mère grecque, il n'était pas aimé du sultan qui supportait avec peine ce descendant des races vaincues, converti dès l'enfance et par force à l'islamisme. Le caractère humain et généreux du ministre contrastait avec les cruautés du prince. La modération dont il avait fait preuve pendant la guerre de Bosnie et celle de Négrepont lui avait valu une première disgrâce. Il osa dire la vérité et censurer quelques actes blâmables de son souverain : sa perte en fut la conséquence. Arrivé à la Porte, comme il le dit lui-même dans son testament, avec un cheval, un sabre et cinq cents aspres, il était parvenu par ses talents à la charge la plus élevée de l'État.

Le conquérant de la Serbie, de la Bosnie, de Négrepont, le protecteur des savants, le bienfaiteur des pauvres, victime du despotisme ombrageux d'un maître dont l'orgueil exalté par la victoire ne pouvait souffrir la moindre contradiction, fut révéré par la population, comme un martyr. L'histoire impartiale a vengé sa mémoire et a inscrit en lettres d'or son nom au Panthéon de la gloire (1473).

Au printemps de 1474 Suleyman-Pacha, beylerbey de Roumélie, pénètre en Albanie et vient mettre le siège devant Scutari. Aux sommations du pacha, le gouverneur Lorédano répond fièrement : « Je suis Vénitien, et d'une famille où l'on ne sait pas ce que c'est de se rendre. Je conserverai Scutari ou je périrai. »

L'énergique résistance de Lorédano est couronnée de succès. Le Beylerbey se console de cet échec en dévastant la Carniole et la Dalmatie, puis court en Moldavie où Etienne refusait de payer le tribut consenti en 1457 par son prédécesseur Pierre Aaron.

Etienne IV, le plus grand prince que la Moldavie ait produit, venait de repousser victorieusement les Hongrois et les Polonais qui prétendaient à la suzeraineté du pays, quand cent mille Ottomans envahissent ses États. Sans s'effrayer, il réunit quarante mille hommes et écrase les musulmans à Racovitza, sur le lac Balaton (1475). Les prisonniers sont tous empalés. Musulmans et chrétiens se disputaient la palme de la férocité. La fureur du sultan ne connut pas de bornes à cette nouvelle, mais, pour mieux assurer sa vengeance, il résolut d'attaquer la Moldavie de deux côtés à la fois et de lancer sur elle les Tartares du Kaptchak et de la Crimée.

 

 

 



[1] Cette pièce pouvait faire beaucoup de bruit, mais d'effet point. Elle éclata quand on voulut s'en servir, tuant le Hongrois qui l'avait fondue. — Il fallait deux heures pour la charger.

[2] Æneas Sylvius (Pie II).

[3] Gibbon.

[4] Hammer.

[5] D'après la légende grecque, au moment où les musulmans s'élançaient vers l'autel et allaient atteindre le patriarche, la muraille s'entr'ouvrit pour livrer passage à ce dernier et aux saintes hosties. Une prédiction annonce que le jour où les Turcs seront chassés de Constantinople, la muraille s'ouvrira de nouveau, le patriarche reviendra achever l'office interrompu il y a quatre siècles.

[6] Giustiniani effaça par un instant de lâcheté une gloire de plusieurs années : au moment où les Turcs pénétrèrent par la porte Cercoporta, le chef génois, prétextant le besoin de faire panser la blessure qu'il venait de recevoir à la main, s'enfuit et alla cacher sa honte chez ses compatriotes de Galata.

[7] Villemain, Lascaris.

[8] Le plus jeune des fils de David Comnène céda seul à la crainte et embrassa l'islamisme.

Une branche de la famille Comnène, issue des empereurs de Byzance, se réfugia en Corse : c'est à cette famille qu'appartenait la femme du général Junot, duc d'Abrantès.

[9] Drakul s'échappa au bout de quinze ans de captivité, rentra en Valachie et chassa Radoui du trône.

Il périt assassiné par un de ses esclaves (1479).

[10] Le Zizim des Occidentaux.